‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 163 sur 174 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

La priaoQ.

Avant de raconter ce qui advint à Agba après sa comparution devant le schérifT, on doit dire pourquoi M. Roggers avait inflige à Schaju le singulier traitement dont ou a parlé. Comme maître de laverue. M. Rog-

S ers, ayant toujours eu uu assez grand nombre d'attelages de poste et e louage, était fort connaisseur en cbevaux et excellent cavalier.

Ce nue lui avait raconté le quaker du naturel indomptable de Scham l'avait frappé, et, par amour-propre, il s'était proposé de réduire ce cheval jusqu’alors intraitable. Son premier soin fut de ne pas permettre que le Maure approchât du barbe, afin de le déshabituer de cet homme, mais aussi de traiter d'abord le cheval avec b plus grande douceur. Malheureusement on a vu, par b triste aventure du pauvre Johny et de son camarade, que ces tentatives ne furent point satisfaisante*. Alors M. Roggers employa les moyens de rigueur, croyant abattre par l'allaiblissemenl physique le carac tère farouche du barbe , qui, depuis sa séparation d'Agba et du Grimalkin, semblait deveuir de plus eu plus irascible et méchant.

Scham, ainsi mis à nu, put être micas cumin-- . — ries 5.

Aussitôt le vieux groom et tes autres palefreniers arrivèrent; te Maure, terrassé, fut d'abord cruellement battu; puis M. Roggers, l'arrachant des main» de scs gens et approchant sa bnterne de b ligure du muet, le reconnut aussitôt.

— Ah ! ah ! c'était doue toi, misérable mendiant, qui rbdais depuis si longtemps autour de ma taverne, pour faire ce beau coup, et me voler. sans doute? Allons, allons, une bonne potence et une bonne corde, voili ce oui l'attend, et tou compte ne sera pas long.

Puis, s adressant à ses domestiques : — Attachez-le bien avec une looge, car il vous glisserait des mains comme une anguille, et conduisez cet honnête homme chez le schérifT.

El 1e pauvre Agba, saisi, lié, fut aussitôt emmené chez 1e schérifT, accompagné de M. Roggers, qui portait la corde à noeuds comme pièce de conviction d'uoc tentative d'escalade nocturne, grave délit dont le Maure allait avoir à répondre devant b justice.

. La mile. — pan il.

Aussi, pour se défendre de ses coups et de ses morsures, commençat-ou par I entraver rudement; puis ou réduisit peu à peu sa uourriture, et on te saigna souvent. Ces moyens extrêmes réussirent d’abord. Les forces manquant à Scham, au bout de quelques jours il souffrit assez patiemment d être pansé par d'autres que par le Maure, et même il se laissa mouler par M. Roggers, qui le lit ainsi nunéger triomphalement dans sa cour, dûment garnie de litière.

Mais lorsque, satisfait de cet essai, M. Roggers eut ordonné d'aug-

deleytar.

mciiler peu il peu la nourriture du barbe, la méchanceté de Seham revint avec ses forces. Un jour enfin, après avoir en vain teuté de désar- , çouner M. Roggi rs, il renouvela la scène de Ton» Slag, c'est-à-dire | qu'il se cabra, eu se jetant si violemment contre la muraille, que le maître de la taverne du Lion-Coumnué faillit à être étouffé. Alors, s'opiniâtrant, par uu singulier point d'honneur, à vaincre une résistance si etiraoidiiiairc. M. Roggers remit Scbnm à un régime affaiblissant, en y joignant la privation de sommeil. Le barbe était doue soumis à cette dernière expérimentation, si consciencieusement pratiquée par le vieux graon; au moyen de son étemel tambour, lorsque le fatal dcsiiu voulut qu'Agbu, surpris dans son escalade, fût conduit chez le sthériff.

Les faits étaient si accablants, le flagrant délit si positif. qu’Agba ne pouvait espérer d'échapper à son triste sort. De plus, riugulièi rnieat jaloux de cet ascendant que le Maure pouvait seul exercer sur ce cheval intraitable, et mû par un sentiment d'envie et de ram une assez misérable, mais fort humain, M. Roggers n'avait rendu aucun témoignage capable d'atténuer la faute du mm i. eu la rejetant, par exemple, sur l'attachement extraordinaire de ce malheureux pour son cheval. Convaincu d'escalade nocturne et accusé de tentative de vol, Agha, conduit de la maison du sehéi ifT dans la prison do Newgate, y demeura donc écroué en attendant le jour de son jugement.

Le hasard voulut qu'un geôlier se trouvât parent de mistress Rokborn, la femme de charge du quaker, et que celle-ci, dans utm visite à son cousin monsieur le porte-clefs, fût instruite de l'arrestation du Maure.

Bien que Tort acariâtie, mistress Kokboru u'élait pas absolument méchante ; aussi, lorsque son cousin lui eut appris que le muet, convaincu d'escalade, était aussi accusé de tentative de vol, la femme de charge s'écria que cela était impossible; que sans doute le Maure était païen et qu'il serait un jour justement et éternellement brûlé comme tel; mats qu'il fallait pourtant avouer que ce païen, véritablement incapable d’une méchante action, n’avait sans doute teuté celte escalade que poussé par l'envie irrésistible de voir son cheval, dont celte malheureuse créature, ainsi que le chat Grimalkin, était affolée. Enfin, pour preuve de ce qu’elle avançait, mislrcss Kokborn apprit au porte-clefs une foule d'auccdoles sur le bizarre alluchemcut du Maure pour le cheval et du cheval pour le Maure; non sans faire observer que le pied fourchu, en d autres termes, l’ennemi des hommes, pouvait o’élre pat absolument étranger à ce* relations presque incroyables entre des êtres si peu chrétiens.

Ce récit, joint à la pénible position du muet, intéressèrent assez le

S eMier pour qu'il conseillât à mistress Kokborn de prévenir le quaker u tort de sou protégé. Mais, craignant que ton mailre, apres avoir tiré ! le Maure de ce mauvais pus, ne le reprit à son service, la femme de 1 chaîne ne goûta pat cette proposition, et les habitant- de Hurry-Ilall commuèrent d'ignorer le déplorable sort de leur ancien commensal. Néanmoins, grâce à ces renseignement* donné» au porte-clefs par mistress Kokborn, cet homme s'iutércssa davantage au Maure.

Ensuite de la plainte portée par M. Roggert, la justice iufonna. Le palefrenier qui permettait au muet de loger dans son écurie lut interrogé, et ce que possédait Agba mis tous les scellé*. Ce pauvre Inventaire se termiua bien vile : U se composait du vieux caban oriental d'Agha, de tes deux paires de gants eu crin cl en velours destiné» i panser Seham ; enfin, d'un peigne et d'une sorte de composition onctueuse destinée à lisser l'ondoyante crinière du barbe. fjuaul à la généalogie et aux amulette* de Seham, Agi* les portail sur lui, en regrettant amèrement de n’avoir pu les replacer au cou do son cheval, et de le laisser ainsi désarmé à la merci du mauvais sort de l'épi.

Lors de leur descente domiciliaire «Lan* le coin d'écwrie occupé par le Maure , le* gens du scliénff avaient trouvé Grimalkin bravement couche sur le caban et sur le vieux sac de poil de chameau où étaient enfermées les rie liesses de son maitre, et fort disposé à le défendre. Mai* eu vain Grimalkin jura, se cramponna au caban, et donna même on assez violent coud de grifTe à I un des policcmen ; Grimalkin, débusqué de sa position, fut fait prisonnier et emporté à Newgate dans le sac qu'il avait voulu si vaillammcot disputer aux gens de loi.

Tout est consolation pour le malheunmx ; aussi la joie d'Agba fut graude lorsqu'apres le départ du sehérilT, qui était venu lui demander S'il reconnaissait comme sa propriété les objets saisis dans l'écurie, le geôlier entra tenant Grim-dkin, et qu'il lui rendit ce fidèle compagnon.

Sans doute cette société fut douce et précieuse pour Agba ; mais bientôt la mélancolie la plus noire et la plus désespérée vint accabler le .Maure. En vain le porte-clefs lui apportait de temps eu temps quelques douceurs secrètement envoyées de Burry -Hall par mistress Kokborn, ni, tout en gardant le silence envers le quaker, avait à sa maniéré pitié u malheureux muet. Grimallûu profitait seul de ces bonnes choses ; le Maure mangeait à peine et dépérissait à vue d'œil.

Sa prison était |ielite et sombre : une lucarne grillée, étroite et fort élevée, v jetant une lumière vive et rare, I éclairait à la manière de Rembrandt. Le Maure passait tristement* tes jours accroupi sur son lit de boit, sa tête appuyée sur ses geuoux, ses yeux noirs et perçants, souvent baigués de Larmes involontaires, attachés sur l’ouverture par laquelle il voyait au moins quelquefois un coin de ciel bleu . Pendant cette contemplation extatique, aune maiu il caressait machinalement Grimai» kin, et de l'autre il froissait quelquefois avec rage contre sa poitrine les amulettes de Seham.

Jamais le Maure ue s'était trouvé dans une position si affreuse. Seul

au monde, loin de son pays, accusé d’un crime des plus graves, Ignorant ce dont ou l'accusait, incapable de sc défendre, et ne pouvant d'ailleuis offrir qu'une ju>li(kation inadmissible, parce que personne n'eût compris le sentiment excentrique qui l'avait rail agir toiture par le souvenir de la terrible position de Seham. so croyant pour toujours séparé du barbe, subissant enfin rinÜm'nce éncnranle du malheur, de b solitude eide la prison, le Maure perdit bientôt tout espoir.

Alors, avec une résignation stoïque, il se courba sans murmurer sous h* joug de la fatalité qui l'écrasait, bien convaincu que, l'épi remportant décidément sur la balzane. Seham ne devait pas survivre aux horribles traitements dont l'accablait M. Roggers. Au-si le Maure, malgré l'horreur des Orientaux pour le suicide, se résolut-il d'abandonner une vie si malheureuse. Selon sa » rojancc, il espérait alors retrouver bientôt et pour toujours, dans les riantes plaines du paradis de Mahomet, sou beau Sc baril, plus lier, plus ardent que jamais.

En uu mot, Agba prit le parti de se peudre avec le cordou de soie qui suj>portait la géùéalogie de Seham.

l'ourlant il donna encore une dernière peu- ée à son cheval, a son pays, aux radieux souvenirs de la première gloire de Schatn. Alors le barbe lui apparut connue uue vision magique, tout étincelant d'or ou d acier sous sa housse de pourpre ; il le vit encore heuuit&inl. trml.iut Ses naseaux enflammés à la brise odorante et fraîche qui courbait la cime des palmier»; il le vil encore heurtant de sou pied libre et impatient le sable du désert, ou mollement couché à l'ombre de la lente du bey : il le vit une dernière fois réguer en maître et en sultau sur une troupe de blanches cavales, empressées, amoureuses, et jalouses de devenir les glorieuses mèies de ces rejeton-, illustres que le capricieux destin avait semblé promettre à Seham eu le douant d'une balzane blanche.

Puis, ces souvenirs douloureux augmentant rncure b frénésie d’Agba, il monta sur son lit, attacha le cordou de soie à un des luneaux de la lucarne, et passa sa tête dans le nœud eoubul qu'il y avait ménagé... A ce roomcot la porte de la prison s'ouvrit brusquement.

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