‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 164 sur 174 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

La visite.

Rappelé à lui par ce bruit soudaiu, le Maure ne put exécuter son dessein. Mais sa surprise, son embarras, ses traits altérés, et le cordon qui resta suspendu aux bancaux de la Icnétre, tout révéla à quelle extrémité ce malheureux se serait porté dans son désespoir sans eet incident. Il était presque nuit, et les personnes qui entrèrent, brillamment éclairées par les Ibmltoaux des ponc-tUïs. formèrent uu singulier et étincelant contraste avec le sombre aspect de cette prison.

Au premier rang on voyait une femme d'une taille imposante; elle venait d'atteindre sa soixaute- onzième année, et pourtant scs traits nobles et réguliers étaient loin d'annoncer un âge au -si avancé. Habillée d'ailleurs très-simplement d une longue robe de salin brun, elle tenait sous son bras gauche un de ces petits épagneuls à soies blanches et orangées, devenus la souche depuis d une race si précieuse cl si connue sous le nom de chiens de Blcnheim. Sou bras droit s’appuyait sur celui d‘uu homme jeune encore, vêtu, avec une extrême magnificence, d un babil de velours bleu brodé d'or, à b mode française, poudré de poudre rose, et portant des manchettes de dente -lies si longues cl si magnifiques, qu'elles couvraient entièrement tes doigts chargés de pierreries. Enfin, des bas de soie blaucs à coins brodés, un chapeau à plumes blanches et des souliers à talons ronces complétaient le costume de ce gentilhomme, qui pouvait rivaliser u'élégauce avec le plus brillant seigneur de b cour de France.

Cette femme d'un si grand air était Sarah Jennings, duchesse de Marlhorough, veuve du fameux Jean Churchill, prince et duc de M.irlbormigli, à b mémoire duquH die était demeurée si fidèle, qu'elle répondu à lord Couningsbv, et plus lard au doc de Sommersçt, qui demandaient sa main ; «*N*euvsé-je que trente ans au lieu de soixante, je ne consentirais pas que l'empereur du monde succédât dans on cœnr qui appartient tout entier au duc de Marlhorough. a

Bienhisuote et pieuse, oubliant dans des œuvres charitables une des plus grandes existences de son siècle, madame b duchesse de Marlhorough visitait souvent les prisons, s'informant des fautes ou deserimes de ceux que la loi y renfermait, et s'intéressait vivement à ceux qui lâchaient de faire oublier le passé par leur repentir, ou aux malheureux dont b triste position méritait b pitié.

Le seigneur oui donnait le bras à madame b duchesse de Marlborotigh était le comte ue Godofpbin, son gendre, fils du fameux Sidney, vicomte de Rialton et comte de Godoipnin, grand-trésorier d'Angleterre, qui joua un rôle si important dans la révolution de 16*8, ,el mourut en 17»0. Lord Godolphin accompagnait donc ce jour-là madame b duchesse de Marlhorouch, sa belle-mère, dans une visite qu’elle répétaitassez souvent à Newtale.

On I a dit. le cordon de soie encore pendant, la pâleur, les traits bouleversés du Maure n'annonçaient que trop son fatal projet. Celte cir-

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confiance, jointe à son air étranger et à l'infirmité dont il était frappé, ! émurent vivement la duchesse de Marlborough. Elle fil sa demande ha* I bituelle an directeur de la prison : — • Quel est le crime de cet Immine ? [

Ueuriusemeul pour Agba, le cousin de mistress Kokburn avait jasé; or, l'histoire dn Maure escaladant une écurie pour revoir son cheval était devenue une des touchantes chroniques de Newgaïc, et le directeur la raconta avec un sentinVnt de bienveillance pour le muet.

La duchesse de Mariborotigh fut émue jusqu'aux l.irmes. cl sou gendre, lord Godolphin, se transporta d’adiniration pour Agba et pour son cheval. Voyant V intérêt qu’on prenait à son protégé, le geôlier se hasarda de dire tout bat au directeur que le quaker de Hurry-lfall répondrait bien certainement de l'honnêteté du Maure; qu'il le déclarerait incapable de tont vol ou méchante action, et qu'au besoin toute la maison du quaker appuierait celle assertion.

Le directeur (Il part de celle nouvelle circonstance à madame la durlws<e de Marlborough, qui, de plus en plus satisfaite de pouvoir dignement exercer sa bienveillance, le pria de lui donuer quelques notes sur Agha, tandis que lord Godolphin jura tous ses serments que le Maure et son cheval, une fois retirés, l'un de Newgate, l'aulre de ha taverne du t.ion-Coumuué, ue quitteraient jamais son luiras de Gog-Magog, du comté de Cambridge.

Inquiet, tremblant, indifférent à (ont ce oui se passait autour de lui, i parce qu'il s’y croyait absolument étranger, le Maure, debout, les yeux baissés, s'appuyait' contre le mur. car il se sentait trev-failile.

— Ce pauvre malheureux entend-il l'anglais? demanda la duchesse de Marihorough. — Oui, Votre Grâce, répondit le directeur, il l’entend assez bien.

Alors s’adressant à Agba la dot-liesse lui dit avec un accent rempli de douceur et de (muté : — Vous avez manqué de devenir bien coupable en attentant à vos jours, mou ami ; vous doutiez de la l’rovideiice, et YOQ5 voyez pourtant qu’elle est veuue à votre aide... Ce qu'on m'a dit m'intéresse à vous. Compte* sur mon appui et sur la justice de vos juges... Tenez, voilà pour vous... Reprenez courage et bénissez Ideu.

Kl < e disant, La duchesse lui donna deux guiu. i t», que le Maure reçut d'uti air stupide.

— Et moi, mon garçon, je te jure, de par Dieu ! qu’une fois hors des griffes de tes juges, puisque lu aimes tant ton cheval, tu trouveras toute la vie un abri pour loi et pour lui à Gog-Magog ; car. par le ciel, ta conduite sera un exemple vivant à donner aux gens de mon haras, qui ; verront ce uue doit être l’affection de I homme pour le cheval. Aussi, 1 tiens, voilà deux guinées pour acheter une bride neuve à ton cheval ; je ferai venir Roggcrs, et, par le diable! je lui payerai Ion barbe ce qu il voudra, car je ne veux pas que vous soyez j-imiis séparés.

Puis, sur un signe de la duchesse, lord Godolphin lui offrit de nouveau son bras. Les lumières disparurent avec les geôliers, les portes se refermèrent, et Agha, se retrouvant seul daus l'obscurité avec Grimaikin, crut d’abord fermement avoir fait un rêve. Pouriant, senuint le* gui ores tinter dans sa main, Agha fut bien forcé de croire à la réalité de cctlc scène ; puis il vint à se rappeler quelques mots confus, entre autres : « Tu ne quitteras plus lou cheval : je l'achèterai à Roggcrs. * Ces mots surtout résonnaient si délicieusement à ses oreilles, que le pauvre muet ne voulut plus douter qu'ils fusseut vrais. Enfin, si tant d'espérances si peu attendues se réalisaient, pensait Agba, l'influence de la balzane n'était-elle pas miraculeusement démontrée ?

Que dire de plus ? Les promesses de madame la duc Gesse de Mariborough et de lord Godolphin se réalisèrent. Traduit devant les juges et déleudii par le hou quaker, qui était venu eu hâte de Iturry— llall avec le révérend ministre Harisson, au premier avis qu’il avait "eu de l’arrestation du Maure, Agba fut acquitté à la demande même de M. Rnggers, d’ailleurs enchanté de se défaire avantageusement d'un animal aussi intraitable que Scham, qu'il vendit vingt-cinq guinéen à lord Godolphin.

Agha, mis en liberté, dut donc aller remercier son bieufaitcur. Ce dernier avait réservé au Maure le plaisir d'aller lui-même chercher Scham chez M. Roggcrs. mission dont les palefreniers du Lion-Couronné témoignèrent une grande joie, car le Sort du pauvre Jobuy et de sou camarade leur était toujours resté présent à la mémoire.

On pense avec quel bonheur Agha sc rendit à la taverne de M. Roggnrs, quelle fut son émotion et scs larmes lorsqu'il revit Scham, et qu'il put ôter un à un tons les indignes liens qui cutntvaienl les mouvements de ce noble animal.

Lorsque Scham se sentit tout à fait libre, il regarda fixement Agba, pnis il tressaillit anus sa longue crinière, coucha ses oreilles, et s'approcha peu à peu du Maure, d'abord avec une sorte de défiance puis, s'arrêtant tout à coup, il fit entendre un petit heuuissemcnt craintif, en plissant ses larges naseaux ; mouvement qui, joint à la mobilité expressive de ses grands yeux bruns, iuquiels et étonnés, donnait à sa belle tète la physionomie la plus intelligente. Enfin, Agba ayant frappé dans ses mains d'une façon particulière, le cheval lit un bout! : il n’avait plus de doute, c'ëlait lui, son ami : alors, se cabrant à demi, puis bientôt courbant son cou nerveux, il « approcha d’Agba et vint frotter sa tête contra sa poitrine pour lui demander une caresse.

Cet accès de sensibilité passé, le premier soin du Maure fiit de remettre pieusement au cou du barbe scs amulettes et sa généalogie, et de baiser religieusement la balzane, source de uni de prospérité.

Après quoi, Scham quitta la taverne du Lion-Cotironué, sans y laisser, Il faut le dire, de regrets. Le Maure le moula fièrement pour aller rejoindre lord (iodulpliin, qui l’attendait dans la cour de Ses écuries. Quu'.quc faible encore, Scham, semblant heureux et ber du poids qu'il portail, piaffait et se cabrait. Ce fut ainsi qu'il arriva devaul lord Godoluhin.

Il faut le dire, lors même que le préjugé qu'on avait alors presque généralement en Angleterre contre les chevaux race barbe et arabe n'eût pa* été aussi prononcé, I état de maigreur de Schaui et les stigmates des souffrances qu'il avait supportées n’étaient pas faits pour triompher de cette antipathie.

Lorsque le Maure arriva li iomphaul sur Scham, lord Godolphiu causait avec un petit homme, jeune encore, maigre, nerveux, et vêtu d'uu habit de drap vert de Lincolu, galonné en argent, portail! des culottes de daim et des boites de voyage. Sa physionomie était fine, railleuse ; mais La perle presque absolue de ses dents donnait quelque chose de hideux à son sourire moqueur, qui découvrait des gencives presque dégarnies.

— Arrête-toi là, dit lord Gudolphiu à Agba.

Le muet s'arrêta ficremeni campé en empereur romain.

— Regarde un peu ce cheval,* Cbiffney, dit lord Godulphiu au petit homme vêtu de drap vert, qui u'ëtait autre chose que le chef du haras de Gog-Magog.— Lh bien ! Cbilïoey? dit lord Godolphiu.— Votre Grâce m'a dit, je crois, qu'il ne se montait ni ne s’attelait qu'avec la permission de cet homme?— Sans doute, mais comment le trouves-tu? — Dot membres assez beaux, une carcasse passable et uue vilaine tête ; de plus c’est un véritable llls de Barbarie. Qu'est-ce que Votre Grâce pense faire d une pareille béte ? — Ma foi, je n’en sais rien. Ce pauvre diable et son cheval m ont intéressé, voilà tout, et je n ai pas songé a ce (lue j'en pourrais faire. Mais, comme le cheval u'est bon à rien, ou le lâchera daus les prés de Gog-Magog, et lu emploieras I homme au haras; avec un tel amour des chevaux, il ue peut qu'être utile. — Votre Grâce ine permet-elle de lui faire une observation? — Parie. — Votre Grâce sait qu'il faut remplacer lagaccur d'Hobgoblin (1); si milord y consent, ce barbe fera parfaitement l'affaire. — Ah ! pardieu ! Cbiffney , tu es uu homme merveilleux ! Eh ! mais, sans doute, ce pauvre diable en servira !

Puis, s'adres&aul à Agba : — Tu suivras monsieur, et il montra Chiffucv, et tu lui" obéiras comme à moi.

Le Maure salua profondément et suivit Cliiffney. Et pourtant, si Agba eût été instruit du triste et odieux rôle qu'on destinait à Scham, il eût preléré mille fois voir le barbe de uouveau renfermé dans J 'écurie de IM. Koggers, ou peut-être mort de la mon la plus cruelle.

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