‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 165 sur 174 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Gog-Magog.

Ignorant donc le sort que lord Godolphiu, à l'instigation de Cbiffney, réservait au pauvre Scham, Agba partit le lendemain pour Londres, se dirigeant joyeusement vert le nord, monté sur un double pony liai, la seule robe dont la couleur n’irritai pas Scham. que le Maure conduisait en inain. et sur le dos duquel Grimalkin, à la grande joie des passants, se prélassait tieremeul.

Agba suivait fa route du comté de Cambridge, où était situé Gog-Maug, propriété du lord. Le muet ne voyageait pas seul ; il accompagnait hiffucy qui, retournant au haras, voyageait a cheval avec un dona'stique, lés communications par les voitures étant alors peu commodes et peu rapides. Agba, voyant en Cliiffney le représentant de lord Godolpliiu, tâcha do lui plaire par tous les soius qu'il put rendre, soit à lui, soit à ses chevaux. Rien d'ailleurs n’était plus méritoire que la conduite d'Agba, car Cliiffney ne perdait jamais l'occasion d'accabler Scham de plaisanteries et de sarcasmes ; mais le Maure les supportait presque indifféremment et avec un fier dédain...

Avant vu Scham arraché déjà deux fois si miraculeusement au plus fataf destin, s’étant vu lui-même au moment de se peudre, non moius miraculeusement sauvé par la généreuse intervention de madame la duchesse de Mariborotigh, 1a fui du Maure daus l'heureuse influence de la balzane était décidément devenue des plus robustes, et il sVtuil jure de se livrer désonnais avcugléiucut et aaus crainte aux caprices du sort, quelque extraordinaires qu'ils lui parussent, certain qu'ils ne pouvaient, malgré les plus affreuses traverses, aboutir jamais qu'à la plus grande gloire et à l'illustration de Scham.

Ou doit >-eulemcul remarquer qu'eu s’adonnant à une si imperturbable confiance dans b bonne étoile de Scham, Agba ignorait encore le nouveau destin réservé au barbe, odieuse particularité qui eût sans doute modifié ses radieuses espérances.

Néanmoins le maure s'épuisait en vaines conjectures pour tâcher de pénétrer quelle serait la nature des roui; lions qu'on attribuerait à Scham, ce dernier ayant trop bien fait ses preuves d'invincible opiniâtreté pour

(i) Apceur, beute-erj-tni».

DELKYTAR,

laisser croire qu'il consentirait désormais A être monté ou soigné par d'autres que par le muet. Aussi Agba ne comprenaient absolument pas ce que lord Godolpbin pouvait attendre d’un animal si indomptable. Néanmoins, une idée radieuse, splendide, traversant la pensée d'Agba connue un trait de feu. illuminait quelquefois A ses yeux l'avenir du | barbe de la gloire la plus éclatante... Mais cette idée semblait si en désaccord avec le peu de cas qu'on paraissait faire de Stharn, que le moct n'osait s'y arrêter. Pourtant la balzane ne prédisait-elle pas clairement | à Scham une carrière illustre et magnifique pour lui et pour sa descendance? En un mot, la Maure, dans ses accès d'ambition frénétique, pensait quelquefois que le lord voulait peut-être tirer race de Scham.

Cependant, tout en traitant bien et convenablement le barbe, on ne l'entourait pas de ces soins délicats et particuliers qu'on prodigue ordinairement à un étalon de pris. Puis le Maure entendait souvent ChilTney parler avec l'admiration la plus excentrique, b plus passionnée d'un certain Hobgoblin. unique sultan du haras de lord Godolpbin.

Selon Cbifiney, rien au monde n'était plus merveilleux, plus rare et I plus précieux q'u'Hobgoblin : car les lils et les Hiles de ce cheval, prodiges de force et de beauté, réunissaient, comme leur illustre père, les plus divines perfections. Enfin Hobgoblin devait avoir l'inappréciable honneur de régénérer le sang de b race anglaise qui, à celle époque, commençait à «appauvrir es perdant sa première pureté, due, selon les historiens, A l'inappréciable croisement des chevaux ramenés d'Oricnt lors des croisades. Hobgoblin n'était pourtant pas un cheval de race barbe ni arabe: quoique beau et plusieurs fois vainqueur à New-Market, ; sa construction le distinguait presque radicalement de ce type incompa- | râble. Mats tels étaieul les préjugés du temps, qu'au lieu de remonter à celte source primitive et pure pour y retremper une espece abâtardie, on se contentait d'une loiulaioe et pâle descendance, souvent affaiblie par d'obscurs mélanges.

Toutefois, selon les idées de lord Godolpbin, Hobgoblin réunissait les j qualités nécessaires à cette régénération complète ; aussi ne pouvait-ou trouver pour le sérail dTlobgoblin de cavales d'assez noble origine ; chacune de ces Gères sultane* devait réunir les formes les plus parfaites et les plus exquises à b généalogie b plus précieuse. Lord Godolpbin venait même d’aclteier six cents (ruinées une merveille de ce genre, nommée Roxana, fille de Fling-Childers et de Manica, et citée du us les ' trois royaumes pour sa vitesse, sa force et sa beauté non pareilles. 1

Ü’uuc nature essentiellement irritable et nerveuse. Roxaua, encore un peu souffrante des suites de son dernier triomphe à New-Maikel, Détail nas encore arrivée k Gog-Magog; mais M. f.hiflncy ne tarissait pas sur les qualités extraordinaires et sur les espérances que lord Godolpbin devait fonder sur la génération future de floxaua et d'ilobgohlin.

Or, de tous les renseignements précédents donnés par C hifliiey à Agi», j il ne résulta qu’une chose, a savoir qu'avant d'arriver à Gog-Magog. le Maure délestait cordialement Hobgoblin, auquel, à part même son altee- | lion, il eût préléré mille fois Scham pour le seul fait de l'inappréciable noblesse de sou origine. Les rares qualités qu’on attribuait à Hobgoblin n'élaient dues, selon le Maure (qui en cela devinait juste), qu'à une goutte ■ de ce sang si ru lie et si pur dont les veines de Scliam étaient gonflées.

Enfin les voyageurs arrivèrent à Gog-Magog.

Aussi (nt M. Chiflney indiqua su Maure une grande et belle box. plus belle encore que celle du quaker, qui devait servir d'écurie à Scham. j Agba ent ta chambre à côte, ri jusque-là, aux yeux du Maure, tout était satisfaisant et conséquent à l'influence qu'il attribuait à b balzane.

Le haras de lord Godolpbin était tenu et ordonné avec un soin et uue splendeur rares; mais ce qui excitait vivement finquièlc et jalouse eu- i nosité d'Agba, c’était le désir devoir Hobgoblin, l'heureux roi, l'orgueil- j leux sultan de ce séjour.

Le lendemain de son arrivée, le Maure fut admis à jouir de cet lion- ! ncur, cl ce fut M. Chilfoey lui-même qui daigna le conduire à I écurie ou plutôt au palais de ce cheval si vante ; car le luxe extrême qu'on déploie encore dans certaines écuries d'Angleterre était dans ce temps-là de beaucoup surpassé, et devenait même souvent très-ridicule à force d'édal et de recnerche.

Avant de l'introduire auprès d Hobgoblin, M. CbUfuey, d'un air triomphant et dédaigneux, dit au pauvre Maure, avec un acceut de fatuité inexprimable : — Tu vas enfin voir ce que c'est qu'un cheval, ce qu'on peut appeler un cheval.

Agha dévora cet outrage amer et suivit H. Ghiffaey.

Hobgoblin habitait un vaste bâtiment séparé des écuries par une grande 1 cour -a Liée d'un sable fin et épais, et destinée à scs ébais de chaque jour. Üetle cour traversée, on entrait dans une sorte de vestibule surmonté, à l'extérieur, d'un fronton de marbre bfeu turquin, supporté par deux hippogriffes, au milieu duquel était écrit en lettres de bronze doré : HOBGOBLIN ! ! ! nom triomphal suivi de trois points d'exclamation de l’effet le plus impertinent et le plus audacieux.

Le vestibule était, comme le reste du bâtiment, pavé de briques d'une pâte si fine et d’un rouge entretenu si vif par l'huile qu’on y répandait modérément, qu’on eût dit une brillante porcebine. Les murs étaient de stuc blanc sans autre ornement que des bas-reliefs d’après l'antique, représentant b cavalcade du Parlbénon.

Venait ensuite une vaste pièce à demi lambrissée de boiseries de chêne sculpté et orné d’incrustations de bois de houx, dont b blaucheur lui- I soute étincelait comme de l’argent sur le fond brun des pauneaux. Les ■

sortes d’arabesques, du travail le plus fin et le plus délicat, et doul le dessin avait etc donné par Keilcr, fameux ornemaniste français, encadraient, au milieu de leurs gracieux rinceaux, des centaures et des têtes de chevaux parfaitement rappelés dans chaque molil. Ces lambris n'ayaut que huit pieds de haut, le reste de b pièce était leudu du plut» fin drap vert de Lincoln, galonné aux armes du lord. Sur celte tenture on voyait un grand nombre de tableaux peints par Slub&s, qui représentaient Hobgoblin dans toutes les phase* de sa gloire et de ses triomphes, à l'écurie, eu liberté, avant b courte, après b course.

Enfin, à travers les vitres de deux sortes de reliquaires du même précieux travail et du même caractère que les lambris, et placés de chaque côté de la porte, on remarquait, sc d Un haut sur un fonds de velours cramoisi, dans l'un les coupes d'orfèvrerie d'or et d'argeul gagnées par Hobgoblin, et dans l'autre ses fers de course à peine ternis par le contact du turf, ainsi que la bride, le mors et b selle qui avaient habituellement servi à sou jockey pour le courir.

Dans celte pièce, deux palefreniers uniformément vêtus sc tenaient jour et uuit attentifs aux moindres mouvements d'Uobgoblin, qu'ils voyaient continuellement à travers de larges feuêtres garnies de carreaux et grillées du coté de la box par un fil de laiton doré très-serré.

Ebloui de ces merveilles, mais surtout profondément convaincu que Scham devait être mille fois plus digne qu'Uobgoblin d'habiter ce palais, Agba suivait M. Chiflney, qui lui bissait malicieusemcui le temps d'admirer chaque chose.

Enfin, les portières de drap aux pentes richement brodées et blasonnées aux armes du lord crièrent sur leurs tringles; les deux portières sculptées de b porte de b box, mues par uu ressort, disparurent dans leur* coulisses ( les portes étaient ainsi construites de crainte que leurs battants, saillants en dehors, ne blessassent le cheval en cuiront ou eu sortant ï, et Agba put contempler la divinité du temple.

Paresseusement couché sur une molle et épaisse litière de paille fuie dorée, Hobgoblin, après avoir jeté uu regard de dédain sur les importuns qui venaient l'interrompre, se leva noiicbabiiuneut. D'une rultc grise à crinière noire, Hobgoblin, comme tous les étalons consacres à la reproduction, était d'un grand embonpoint, fruit d'une nourriture des plus substa uliel les. Celte obésité, faisant disparaître les muscles sou* la graisse, empêchait de distinguer quelle était b pureté de ligues de sa construction.

Seulement ses membres semblaient grêles pour sa bille ; mais sa tête, petite et carrée, était charmante d'expression et de caractère. De grauds coussins rembourrés de crin cl recouverts d’un épais cuir de Cordoue, hauts de huit pieds, et cloués à b muraille par des clous dorés, entouraient b partie inférieure de celle box. Le reste était tapissé de drap vert, qui, se marinui harmonieusement aux tons fauves de cuir, faisait encore valoir b couleur brilbutc et claire d’Ilobgoblin.

Deux râteliers en brouze doré, placés à chaque angle du mur, el deux petites mangeoires revêtues ( par un luxe digue du cheval de Caligub } d 'étincelante* pbques d'argent assez épaisses, complétaient les accessoires de cette écurie splendide.

Enfin, à travers deux feuêtres opposées A celle de l'antichambre cl grillées comme elle de fil de biloir doré, on voyait une immense prairie, traversée par un ruisseau d'eau vive et semée de petits bouquets d arbres, qui servait de parc à Hobgoblin, lorsque le temps venait de le lai'ser au vert. Une porte faisant lace à celle du vestibule ouvrait iir un porche élégant, qui conduisait à ce délicieux lapis de verdure, mébngé d'un trèfle épais, ras et parsemé de petites Heurs d’un violet pourpré.

Ou le répète, tout en admirant cette splendeur, Agba songeait avec une amertume navraule à b modeste simplicité de l'écurie de Srlum. et regardait plus décidément que jamais Hobgoblin comme uu impudent et indigne usurpateur.

Le Maure ignorait toujours l'emploi qu'on réservait au barbe. Du reste, à part sa baine méprisante contre Hobgoblin, jamais Agba ne s'était trouvé plus heureux. U soignait et montait Scham à sa guise; il lui avait religieusement remis ses amulettes et sa généalogie au cou. Eufin le barbe, sortant de l'étal de maigreur et de misère qu’il devait aux expérimentations de M. Hoggers, reprit ainsi que Grimalkiu uu embonpoint raisonnable, et leurs robes brillèrent bieulûl d'un nouveau lustre, (fuelques mois se passèrent ainsi. Ce ne fut que lors de l'arrivée de la sultane Roxana à Gog-Magog, que les terribles et nouvelles tribulations de Scham cl d'Agba atteignirent leur apogée.

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