‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 166 sur 174 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Roxana.

Le printemps de 1753 commençait à couvrir de verdure les environs de G'og-Magog ; le temps était radieux, lord Godolphin el quelques-uns de ses hôtes de Gog-Magog attendaient l'arrivée de Roxana avec «ne

E rende impatience. On doit donner d’abord quelques particularité» des plus izarres et des plus excentriques sur le caractère de celle beauté cèle

DFLKYTAR

bre. Impressionnable et fantasque à l'excès, Roxana, sans être nullemen( vicieuse, était d’une organisation si délicate et d'une si grande susceptibilité nerveuse, qu’on ne pouvait prendre avec elle trop de ménagements. Timkii! et presque farouche, un son de voix trop rude, un mouvement trop brusque lorsqu'on s'approchait d’elle, la rendaient tremblante et ombrageuse... Remplie d ardeur et de (eu, jalouse, impatiente, d’un orgueil presque féroce, une fois arrivée sur le turf, et reconnaissant ses rivaux et scs rivales aux jockeys qui les montaient, elle se serait montrée envers eux ( rivaux, jockeys et rivales), avant ou après la course, d.ins des dispositions si hostiles, qu'on était obligé de ne l'amener au point de départ que la dernière et les yeux bandés.

Une autre particularité du caractère de Roxana, qu’on expliquera bientôt, nécessitait d’ailleurs impérieusement celle dernière mesure. Mais une fois le mol sacramentel : — Partez! prononcé, toutes ces fureurs jalouses, toute cette ambition dévorante, se concentraient en un immense désir de vaincre, servi par imc force puissamment nerveuse, par un courage de lionne et une vitesse d’oiseau; aussi lloxana étaitelle toujours sortie victorieuse des luttes les plus acharnées.

Upc circonstance fort singulière peut d’ailleurs donner une idée de son caractère, d'une pénétration, d’une intelligence et d une activité vraiment incroyables. Les chevaux que l’on destine à courir sont préalablement soumis à un régime et à un traitement d hygiène particulier. Boire autres habitudes, on ne les exerce journellement que soigneusement couverts de caparaçons et de camails chauds et moelleux qui les enveloppent entièrement; nuis de temps à autre, afin de faire one répétition de b course, on les découvre, et on les monte à pen près dans les* mêmes conditions que le jour où ils doivent concourir pour le prix. Enfin, â des époques déterminées par le système de leur constitution, on augmente ie nombre des couvertures, et on les bit galoper ainsi une distance donnée, afin de débarrasser leurs muscles de tout embonpoint superflu par cette transpiration forcée. Roxana se soumit une première fois â ces formalités, ainsi qu’à toutes celles qui complètent le régime de course, et gagna brillamment le prix de New-Market.

Mais telle était b pénétration de son instinct et l’ardente vivacité de ses impressions, que lorsque, l’année suivante, on mit de nouveau Roxana au meme régime, devinant à ces préparatifs qu'on b destinait â courir encore, sa tète s’exalta tellement (1), soit par le souvenir de son premier triomphe, soit par 1‘hnpatience d en remporter un nouveau, soit par b crainte de n’y pas réussir, que Roxana, continuellement préoccupée de cette idée, inquiète, agitée par une incessante excitation fébrile, perdit bientôt le sommeil et l’appétit; puis ses forces, s'épuisant peu à peu par cet état d'anxiété perpétuelle, lors d'un premier essai préparatoire, on la trouva, avec le plus grand étonnement, tout à bit au-dessous d’eïfe-méme.

Avec cette persévérance et cette sagacité d’observation naturelle aux gens qui, aimant les chevaux avec passion, étudient attentivement leurs instincts et leurs mœurs, le maître de Roxana, après plusieurs expériences, pénétra 1a caose de l’état maladif de sa favorite, et s’arrangea de façon à ce qu’elle ne sôl jamais qu'elle était en condition de course, on retranchant de son régime toot ce qui aurait pu lui apprendre qu’on la destinait à courir de nouveau. Ainsi les galops en couvertures, b privation d’eau, le ferrage avec des plates, et jusqu’à l'élégant nattage de sa crinière, tout fut supprimé.

Aussi quelle joie ressentit le maître de Roxana lorsqu'il b vit, cessant d'élrc absorbée par b pensée de courir, reprendre son sommeil, l'appétit et b santé. Puis un jour, jugeant ses forces suffisamment rétablies, il l'amena brusquement sur le terrain d'essai.

Prèle à partir comme ses concurrents, Roxana n’eut pas le temps d'oser ses forces par les.&lérilcs élans d’une impatience physique et murale; aussi, concentrant tant de volonté, d'énergie et dardour dans un effort de vitesse, elle battit ses rivaux. Mais pour avoir été éludée, l’espère de révolution que causaient à Koxana toutes les anxieuses péripéties d'une course n en fit pas moins ressentir sa réaction, qui, suivant l'essai au lieu de le précéder, rendit Roxana souffrante pendant quelques jours.

Comprenant alors celle extrême susceptibilité d'organisation, nuis confiant dans sa force et dans son énergie, son maître continua de tromper l'impatiente ardeur de Roxana en lui déguisant ses projets jusqu’au moment solennel, ne b soumit à aucun essai, et le jour de la course de New-Market, l’ayant lait conduire sur le turf les yeux bandés, il ue lui ôta son bandeau qu’au moment du départ.

Or, ce qui était arrivé lors de Cessai se renouvela ; Roxana gagna ce nouveau prix royalement, mais un assez longue mabdie suivit ce second triomphe. Ce fut donc apres avoir été rétablie des suites d’une troisième victoire que Roxana, alors appartenant à lord Godolphin, arriva soigneusement accompagnée à Gog-Magog, afin d'être b sultane favorite de l'heureux, trois fois heureux Hubgohlin.

On dit trois fois heureux lloligohlin, parce que b merveilleuse beauté de Roxana. qu'on va tenter de peindre, l'cùt rendue digne de l'amour du cheval de Mahomet lui-même. Roxana arrivant, couduile par Chiiïney, s'arrêta doue devant b porte de Gog-Magog, coquettement euca-

(t | La célèbre Miaa AnneUe, appartenant à lord Henry Seymour, et qui a gagné ISO.UOü francs de nrii, était particulièrement sujette aux mêmes symptômes, et offrait U même analogie de caractère.

puehonnée dans son cantail de drap vert comme nue femme dans ses coiffés. Tout ce qu'ou voyait d'elle c'était d abord, à travers les æillères du chanfrein, deux yeux noirs à fleur de tête, bien brillants, bien ouverts, et, quoiqu'un peu étonnés, remplis d’intelligence et de feu : puis deux naseaux bleuâtres, nuancés de rose, qui, dans leurs mouvements continuels pleins de grâce et de mutinerie, bissaient apercevoir, de temps à autre, des lèvres du plus tendre incarnat : enfin le jeu de ses larges hanches et de ses jambes déliées et nerveuses qui faisaient onduler doucement les pans armoriés de sa housse, ainsi qu’en marchant l’Andalouse fait tressaillir les plis de sa courte basqume.

En tâchant de deviner la beauté de Roxana sous les vêtements qui la cachaient, les amis de lord Godolphiu, qui ne b connaissaient pas encore, devaient à peu près ressentir ce désir carieux et irritant qu'on éprouve, lorsqu'au bal on a rencontré deux grands yeux étincelants à travers l'immobilité du masque, et qu'à chaque pas d un pied charmant on a vu voluptueusement tressaillir le salin noir du domino. Un instant lord Godolphin fut indécis; il ne savait s'il devait faire assister ses amis à la toilette de Roxana, et jouir de leur surprise, de leur extase croissante, à mesure qu'on découvrirait à leurs yeux charmés chacune de ses beautés idéales, ou bien s’il la leur montrerait tout à coup rayonnante de ses seuls aura ils, comme one autre Vénus Aphrodite... Ayant ris ce dernier parti, le lord dit quelques mois à I oreille de ChUTney, et, heure du déjeuner sonnant, tous entrèrent au château.

Le pauvre Agba avait admiré plus que personne ce qu’on pouvait admirer de Roxana ; pour b première fois depuis son départ a Afrique, il s’était même senti profondément remué par cette somation inexprimable, mais familière a ceux qui, aimant ou cherchant le beau par passion ou par instinct, n'importe où il se trouve, ne peuvent vaincre une sorte d'exUse lorsqu'ils le rencontrent.

Ceci lut fatal; car le Maure s’était si complètement identifié à son cheval, qu'il fol presque effrayé en s'apercevant qu'il commençait d'admirer Roxana et de b désirer pour Scham avec un emportement qui tenait de la passion... Non qu’Agba pensât que le barbe n’était pas digne d une telle allbnce... jamais a ses yeux, au contraire, plus Je convenances, plus de conditions de noblesse et de valeur ne s'ôtaient rencontrées réunies; mais le Maure pressentait que, favorisé par l’aveugle destin, ce parvenu d'Uobgoblin amblcrait de prime saut nue si rare et si précieuse fortune.

Ce fut donc avec un sentiment de tristesse et de jalousie amère que le mnei alla s'enfermer avec Scham et Grimalkln, croyant d’ailleurs agir sagement en n'assistant pas à l’exhibition de Roxana, dont h» charmes incomparables eussent peut-être tout à fait altéré sa raison, en lui faisant regretter plus éperdument encore qu’ou regardât Scham comme indigne d'elle.

Lord Godolphin s'était conduit avec la plus savante coquetterie en faisant apparaître Roxana ainsi qn’elle apparut, non le jour de son arrivée. mais le lendemain, aux yeux éblouis des hôtes de Gog-Magog.

Il était dix heures du malin; le soleil éclairait splendidement une assez vaste prairie sur laquelle lord Godolphin avait ordonné d'amener Roxana, sachant combien le grand jour et b verdure avantagent les chevaux. Arrivant menée en main par ChUTney, enfin Roxana parut devant les hôtes de Gog-Magog. Apres un contemplatif et long silence, une sorte de murmure d'admiration allant cretcendo finit par éclater par les louanges les plus excessives.

Roxana, absolument nue. était conduite en main par Chiffney.au bout des rênes d'une légère bride de soie orange seulement ornée de chaque côté du frontail de deux houppes de même couleur. Inondée de lumière, il serait presque Impossible de peindre la couleur changeante de lu robe de Roxana; d’un bbuc de bit â reflets argentés ou vermeils, selon qu'elle était dorée par le soleil ou voilée pur le ebir- obscur, ses flancs se nuançaient de rose, tandis que des tons d'un gris d’azur, d'une délicatesse cUrctnc, dessinaient le tour de scs grands yeux et de ses naseaux; enfin ses crins ondoyants, d'un gris sombre et saoguin, qui leiguail aussi ses extrémités nerveuses, faisaient encore ressortir la blancheur de son cou

A mesure que 1a vue de l’espace et de la prairie animait Roxana, â mesure qu'elle sentait l’air vif et frais soulever b frange soyeuse de sa crinière, scs veine», commençant à sc gonfler, marbrafeut le satin de sa peau de leur réseau bleuâtre. Arrondissant alors son beau cou comme un cygne qui veut mettre sa tête sous son aile, marchant, sc cadençaut avec tant de grâce et de légèreté sur lepais et vert garou qu’il se courbai: à peine sous l'ivoire de ses pieds ; Roxana, voulant sans doute exprimer à sa manière l'épanouissement de vie, de joie et de jeunesse qui, rayonnant en elle à b vue du soleil et de b verdure, b soulevait pour ainsi dire de terre, fit enteodre un long hennissement, mais fier, mais retentissant comme le sou d'une trompette d'airain.

Presque aussitôt un hennissement lointain, et non moins fier, non moins retentissant, lui répondit. Ce n'était pas Uobgoblin; car, après avoir gloutonnement vidé sa mangeoire d'argent, il sommeillait paresseusement couché sur b litière de son palais.

C'était b voix de Scham, toujours inquiet, agité, nerveux, auquel ec hennissement, sans doute, venait de rappeler uuc des blanches favorites de son harem de Tunis. A ce bruit, Roxana devint admirable d'expression, d’iuieiligeuce, de geste et de couleur.

S'arrêtant brusquement, elle tressaillit, tourna feulement sa belle (été

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du côté du haras, el la prunelle de sou grand œil noir à moitié caché par la longue mérite de sa crinière, se détachant sur le blanc nacré de l'orbite. |>ril une indicible expression d'étonnement cl de stupeur ; puis, dressant la conque veloutée de sa petite oreille, elle parut écouter avec uuc agitation ardente et silencieuse.

Aucun nouveau bruit ne s'éleva : le vent bruissait dans les feuilles de mai, tandis que le lord el se* hôtes atteutifs suspendaient leur respiration. (tendue plus inquiété peut-être par ce silence proloud, Roxana lit entendre un nouveau hennissement, mais plus contraint, plus timide, plus court, el presque interrogatif.

Appesanti par sa digestion, llobgobtin continuait de sommeiller : mats Scham, qui avait sans doute discrè-temerl atteudu cette seconde interpellation, pour y répondre, lit à deux fois résonuer les échos de Gog- Magog du cri le plus lier, le plus éclatant, le plus terriblement passionné qui soit jamais sorti de la vaillante poitrine d’un cheval de désert.

Alors Roxanu parut être sous l 'influence d'une obsession nerveuse. Elle demeura immobile et tremblante ; sa respiration se précipita, ses larges lianes battirent convulsivement, puis sa robe, naguère lisse, blanche et argentée, devenant bientôt humide d'une moiteur fiévreuse, celte tiede vapeur l'ombrant çà et là de tons plus sombres, irisa aussi sou cou, ses épaules el ses robustes hanches des mille nuances de la nacre el de I opale. Assez longtemps confuse et interdite, Roxana paraissait hésiter encore entre uu d. sir ardent de répondre à Sébum, et peut-être lia instinct naturel de contrainte el de retenue, par deux fois sa poitrine go Déc sembla prêle à laisser échapper uu cri retentissant, cl par deux fois elle sut impérieusement le contenir. Tout à coup uu autre licmiissemcul, mais lomd, mais gêné . mais étouffé, et proque insolent à lon c de brièveté, attira I attention de lloxaua.

C'était le siilUiu Nohgohlin qui, s'éveillant enfin, avait prêté l'oreille, el avait répondu Wml Lieu que mal à une provocation qu il s'attribuait présomptueusement. Il serait impossible d'exprimer l'air de fier mépris avec lequel Roxnua, redressant sa belle tête, alors mutine et dédaigneuse, écoula cet appel essoufflé.

Mais, lorsqu'elle eut enlcudii de nouveau les nobles hennissement* de Scham, rendus celle fois plus puissauls encore par uu cri sauvage de courronx el de haine qui s'y joignait, comme uu sanglant déli jeté au présomptueux llohgobliu, Roxana ne se contint plus, |terdu toute retenue. et, dévi'igoudee, rayonnante, impérieuse, elle répondit à Scham, à l'heureux Si lum. par des accents d'abord doux cl plamtif*. puis de plus en plus passionnes. Ce fut eu vain que le sultan llobgoblin lâcha de placer son mol dans cette conversation si tendre ; car, chaque fois qu'il s'y hasardait, il était accueilli soit par le complet el impertinent rilcuce de Roxana, soit par les cris injurieux de Scham, qui éloufbieul sous leur bruyante explosion les bannissements embarras*-* d’Uobgobliu.

('.cite scc ne uVail beaucoup amusé lord Godolphin et scs liôles ; seulement il dit à Chlffbey, lorsqu'il reconduisit la belle Roxana :

- L'agacrur braillé déjà comme un âne ; c'est signe que le pauvre diable fera bien son ridicule el insipide métier.

Puis, le soir, après dîner, lorsque les flacons de cristal, remplis d'un pur et précieux vin de Bordeaux, circnlerenl entre les convives du lord sur l'acajou poli de la table, de nombreux toasts furent porté* aux prochaines épnusiillcs d'flohgohlin et de Roxana, cl surtout a leur illustre postérité, sur laquelle lord Godolphin fondait pour l'avenir le» plu* magnifiques espérances.

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