‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 167 sur 174 · CHANTRE XI · texte numérisé non relu

CHANTRE XI

L'épi.

Pris île trois années s'étalent passées depuis le jour où Roxana avait, p> ur h première fois et d'une façon si rom.mc*qtie, lié une conversation amoureuse avec l'invincible Scham. Quoiqu’on fût au commencement du printemps, l'air était froid, le ciel pluvieux : un violent vent d'otNsi chassait pesamment de gigantesque-- nuages noirs qu'une ligne de lumière rougeâtre séparait à peine du sombre horizon.

An milieu d'une plaine de bruyères, vaste, nue, déserte, et partout bornée par les plis mouvementés de ce terrain aride et brun, on voyait nn homme, un cheval et au chat. Faut-il dire que l'homme était Agba, le cheval Scham. el le chat Grimalkln ?

te Maure avait élevé un hangar fait de pierres cl de lmne, recouvert d'un toit de (ougère. Il se trouvait alors accroupi sous cet abri, bien enveloppé dans son vieux caban de poil de chameau, fidèle compagnon de son infortune. Aux pieds du maître était couché Grim.dkin, as-ez misérable, mais tâchant, avec une résignation sloiquo, de lustrer sa fourrure hérissée. Le vent qui, soufflant dans la bruyère, interrompait seul le morne et profond silence de celte solitude, venait parfois soulever en dé ordre la longue crinière el la longue queue de Scham. Celuici, non loiu de 1a cabane, paissait quelques rares brins d'herbe verte qui commençaient à poindre parmi les bruyères noirâtres dont U tienraisuii empoorpiéc devait encore tarder loitgicm|>s à oaraitre.

Le poil ici ne, long, rude el épais du barbe, annonçait que depuis bien

longtemps il était misérablement abandonné aux intempéries des ?aîsms. fie temps à autre, Agba frappait dans *es mains; alors, obéi-vaut â ce signal, Scham arrivait tout joyeux près du Maure, le regardait d'na «pii intelligent et doux ; puis, en ayant reçu quelques caresse* ou quelques durs morceaux de galette d ; avoine, le bartve retournait dans la plaine qu’il parcourait souvent d’un élan rapide et désordonné : et alors I allure vagabonde de Scham lui donnait nn air sauvage magnifique â voir. D'autre» fois, au coucher du solefl, s'arrêtant tout à coup, comme pensif et inquiet, sur le sommet de là colline qu’il avait impétueusement gravie, Scham restait longtemps immobile, semblant avec tristesse interroger l'espace. Alors l.i silhouette de ce noble animal aux longs crins flottants, se détachant noire el majestueuse sur le ciel enflammé, semblait grandir à l'horizon comme une apparition fantastique.

Maintenant, on doit dire ensuite de quels grave* et terribles événements Agba. Scham et Grimalkin avaient quitté Gog-Magog, dont ils étalent alors honteusement bannis depuis près de trois aux.

Le Maure, devenu éperdument amoureux de Roxana, toujours en substituant 1rs instincts de Scham aux siens propres, avait d'abord éprouvé toutes les affreuse» tortures de la jalousie la plus désespérée en reconnaissant que le barbe devait à tout jamais oublier cette incomparable beauté, destinée par lord Godolphin au harem d'Hobgohlin, malgré le dédain qu'elle avait semblé témoigner â ce dernier, et le goût trèsvif avec lequel cette beilo sultane avait au coulrairc répondu aux accent* passionné» de Scham. [lien que ces tourment* fussent terribles, ils ne furent rien auprès de ce que resscutit Agba lorsqu’il sut qui lle ‘devait être la coniliiion de Scham dans le haras du lord.

Alors le Maure faillit à devenir fou.Saus le* idées superstitieuses, sans l'es[iéce de respect el de culte qu'il avait pour Scham, enfin, sans ce secret et inexplicable espoir qui surnage souvent l'abîme des pim proiondc* doulems, Agba eût poignardé le barbe, se fût tué ensuite, arr.i< juin aiusi *on cheval au comble de l'ignominie et de la dégradation.

En butte aux sarcasmes de tous les gens du haras, dévorant sa honte cl $a rage, mai* soutenu par cette lueur d'espérance dont on a parlé, el que rien ne pouvait éteindre ni expliquer, le Maure se résigna donc à voir Sébum, peodaul environ deux mois, accomplir &a déplorable destinée. Mai» lorsque Roxana. relevant d’une assez longue maladie, causée sans doute par le* fatigues de «a route de Loudrra à Gog-Magog, revint a la santé, plu* belle, plus adorable que jamais et que k mom> ni arriva où Scham «fui se résoudre à aller, pour ainsi dire, offrir â Roxana le mouchoir que lui jcllerail dédaigneusement llobgobim. Agba, exaspéré, perdit complètement la tête. Sur ce» entrefaites le jour des fiançailles de lloxatut cl d'ilohgoldiu arriva.

Qu'il suffise de savoir que Roxana, ayant sans doute reconnu Scham à ses hennissements pendant sa première entrevue, se montra aussi méprisante qu hostile el farouche envers llobgohliu.

Lord Godolphin et ses hôtes, spectateurs de celte scène singulière, ne pouvaient comprendre la cause de l opiniâtre cl énergique refu* de Roxana, qui, accueillant le sultan llobgoblin de la manière la plu* brutale, ne faisait que répondre avec passion aux bcuuiMeuicut* du barbe/ qu'on avait malgré lui recouduil dans sa box.

Alors, voyant avec transport et admiration Roxana si fidele au souvenir de Scham, au risque d amener un épouvantable combat cuire ce cheval et llobgoblin, le Maure, perdant la raison, ouvrit b porte de l'écurie du barltc, et le laissa (dire. Scham fut d'un bond dans la cour.

Epouvantés, les palefreniers qui conduisaient üobgobliu prirent malheureusement la fuite. Eu vain lord Godolphin, du haut d nue fenêtre et i âlissanl d effroi, ordonnait à Agba. avec les menace* les plu* terrible», de tâcher au moins de ressaisir son cheval avant qu’il en vint aux prises avec DobgoMin.

Le Maure, ivre de colère, d'espoir, d'admiration, trouvant enfin le moyen de voir Scham d'iuhieineul vengé d'Hubgubliu, au lieu d'obéir au lord, s'oublia même jusqu’à fermer la seule porte qui communiquât dans cette vaste cour, et par laquelle les palefreniers s'étaient culuis, afin que personne ne pût s upposer au combat effroyable qu allaient se livrer Scham et nohgnhliu pour posséder Roxana -qui, attachée à uu poteau, semblait encourager le barbe par se* hennissement» fiers et éclatants. Alors commença une lutte admirable qu'il est impossible de peindre.

Surpris, presque effrayés de sc voir libres, les deux élaloos, d’almrd indécis, avaient paru s'examiner un instant, car Ils devaient traverser presque toute celte vaste cour avant de pouvoir se joindre.

Scham était presque noir. Ilobgoblin était gris ; tou* deux sent oient leur fureur jalouse, animale et féroce, encore enflammée par b présence de Roxana. Mai* bientôt, l'œil sanglant, les naseaux frémissant* cl retroussés, b dent menaçante, les veines gonflées à se rompre, échevelés, le poil rude et hérissé par la rage, jetant au vent leur crinière et leur queue comme un panache de guerre, Scham el lbdigoblin, en brave» champions, fourninml b moitié de b carrière qui Ira séparait, et, se précipitant l’un sur l'autre en rugissant, ils se heurtèrent dam un fomiimii labié choc, front contre front, poitrail contre poitrail, au milieu d'un n u:igc de poussière.

Un instant ébranlés, mai» bientôt brusquement pressé* et affermi* sur leurs vigoureux jarrets, face à face, acharné», ils tâchèrent alors de se saisir avec les deuto. llobgoblin se cabrant à demi, après avoir de se» durs sabots effleuré l'épaule de Scham, se laissa retomber de tout son

DELEYTAR.

poids sur le barbe, et, s'allong-mt à propos, le mordit aux reins avec fit- 1 reur et sans là» lier prise... La douleur fut si aiguë que Scliam se ploya nomme uu ressort d acier, rasa presque la terre, et poussa un cri terri» ble eu renversant sa tête eu arriéré, avec uue expression de douleur épouvantable.

Mais, revenant à lui, il put à son tour saisir Uobgoblin à la gorge, et sa morsure fut si acérée que le sang jaillit d'une veine.

Alors, exaspérés par le goût et b vue dn saug, les deux étalons cou» t Urne renl avec une impitoyable frénésie cette lutte terrible, pendant laquelle on entendait sourdement gronder leurs hennissements rauques et farouches... Pourtant, de temps à nuire, lorsque leurs dents, fatiguées de mordre, se desserraient pour faire une nouvelle blessure, alors ces hennissements, un instant étouffés, éclataient tout à coup comine des fanfare» de guerre... Haletants, souillés de poussière et de sang, les deux combattants furent bictitfit uiaibiés de sueur et d'écume. Mai>, prolongé par leur rage ineessaute, le combat devint inégal : llobgohlin, malgré son courage désespéré, était depuis longtemps presque énervé par les ■ plaisirs, taudis que Scham, au contraire, affreusement surexcite, se trouvait d’une vigueur fulgurante.

Aussi Uobgoblin. apres avoir vaillamment résisté, sembla faillir; deux fois ébranlé par le choc du nerveux poitrail de Scliam, il s'affaissa sur ses jarrets; enfin, épuisé, hors d'haleine, n’ayant plus le courage ni b force de lutter, à une nouvelle et impétueuse attaque de Scliam. ilohgoblin tomba sur ses genoux ; tuais, se relevant par uu deruier effort, il prit b fuite, cl alb lionU’usemenl se réfugier dans b box de Scliam. Resté vainqueur, Scliam n’abusa pas de la défaite de son rival pour le poursuivre. Fier, radieux, triomphant, il s'arrêta. Alors, b tête haute, l'œil ombragé par une longue mcche de sa criuiëre sanglante, il jeta un 1 heunissemciii long et retentissant comme un chant de gloire.

Uu autre hcuiihsetueul, impatient, nerveux, passionné, haletant, loi répondit. Celait Hoxan-i, noble prix du vainqueur . . j

Il est inutile de dire la part incessante que le Maure avait prise à ce combat effrayant; son espoir, sa joie, son ivresse, son triomphe, selon , toutes les phases de ce spectacle, si saisissant qu’il avait suspendu les effets de la colère de loi d Godolpliin, effrayé de voir quels danger» courait llohgobliu, son précieux claloo, sur lequel il comptait pour légénérrr. avec l'incomparable Roxana, La race des chevaux en Angleterre. ! Mais lnrsqiic lord Godolphiu cul vu le triomphe et les conséquences de la victoire de Scham, ou pense quelle fut sa rage.

Leur enivrement passé. Scham rt A, lu retombèrent du ciel sur b terre. Revenu à lui, le Maure comprit que ton châtiment devait être aussi grand que sa faute, et il le fut en effet 1

Telle fut b cause du bannissement do Scham. d'Agba et de Grimalkin, qui eut lieu le jour même de la tcène ou on fini de raconter; scnlement, pw*r un reste de pitié, lord ttodnlpnin envoya le* exilés à soixante milles du haras, dan» une pauvre ferme qu’ij possédait de ce rftié. Agba devait avoir du pain noir et un lit de fmigere chez le fermier, et Scham errer dans b bruyère, sans autre nourriture que celte qu il y pourrait trouver, et tans antre abri que celui du rieJ. Heureusement l'industrie d'Agba adoucit la rigueur oe cette peine en élevant l'espèce de butte dont on a parlé. Telle fut l'issue de* amours de Scham et de Roxana -

Celte dernière avait d’ailleurs été traitée avec la même sévérité qu’une Hile de condition qoi refuse un noble mariage pour tout sacrifier i nn bandit. Ce fut donc reléguée dans une box solitaire du haras de Gog- Magng que la pauvre Roxana, maudite et abandonnée de tons, mil obsi virement au monde le Ûls méprisé de Scham : pauvre petit dont b gentillesse adoucissait les ennuis et les regrets profonds de Hoxana, qui, pensant toujours au banni, continua de refuser opiniàlrémcnt do revoir llobgohlin. C’est donc environ deux années après b naissance du fil» de Roxana et do Scham, que I on a retrouvé Agba, le barbe et Grimalkin sur uue Itrro d'exil.

H faut d'uc que cette punition, quoique rude, n*avait que médiocrement affecté les coupables. Doué de l’esprit paresseux et contemplatif des Orientaux, passant ses journées dans le far nitnic, on à bâtir de* rêves d’or pour Scliam, car le muet espérait encore, heureux surtout vie ne pas quitter sou cheval, Agba, sobre et insouciant, t'était stoïquement accommodé de b couche de fougère et du pain d’avoine de h ferme. Quant à Scham, heureux de n’avoir phi* A subir le supplice de Tantale, qui avait causé son triomphe, son bonheur éphémère et sa ruine, il s'arrangeait assez de sa vie errante et libre.

Nos trois compagnons étaient donc rassemblés par ce jour sombre et pluvieux, Apba rêvant, Scliam paissant, et Grimalkin lustrant sa fourrure. Tout a coup, le muet, redressant sa tète, prêta l’oreille du côté du sud, éar il percevait les sons de fort loin.

Le bruit qu’il croyait entendre devenant sans doute plus distinct, il se coucha près de terre et écouta de nouveau.

Au même instant, Scham, devenaut aussi inquiet et agité, poussa de longs gémissements à plusieurs reprises.

Fuis, le bruit approchant de plus en plus, ou put entendre le retentissement sourd des pas de plusieurs chevaux qui galopaient sur la bruyère; enfin un cavalier parut sur le faite d’une des collines qui entouraient la plaine.

Mais quel Rit l'étonnement du M mrc lorsque bientôt il eut reconnu Cbiffney, suivi de deux domestiques à cheval et d’un léger fourgon.

Scham effrayé avait pris la fuite : mais Agba frémit en songeant que

la colère de lord Godolphiu était peut-être passée, et uu'oo venait chercher le barbe noue le remettre à ses anciennes loue lions.

Pourtant Agba remarqua qui 1 M. Chiffuey, au lieu de l'aborder comme autrefois, d'un air lier, sarcastique cl dédaigneux, le salua cordialement, et engagea la conversation avec une sorte de familiarité bienveillante.

— Eli bien ! mon ami, dit doue Cbiffney au Maure en lui frappant joyeusement sur l'épaule, il y a du nouveau à Gog-Magog ; vous allez être bieu surpris et bien content. Je viens chercher vous et voire cheval pour retourner au lia ras...

A l'expression subite qui assombrit les traits d'Agba, Chiffuey comprit sans doute le» crainte* du Maure, car il reprit en lui montrant le fourgon qu'uu des domestiques venait d'ouvrir : — fl assurez-vous, ce iiYsl pas pour lui faire faire sou métier d'autrefois, mon eber Agba, bien au contraire. Tenez, voyez ces couvertures du plus fui drap iiiagniliqucincnl brodées aux armes de milord, ce» longes et ce licol de cuir blanc et souple comme de la soie . et de plus ma boite de pharmacie, sans Liqurlte je ne marche jamais lorsque je vais chercher uu cheval de grand prix.

Le muet suivait cet inventaire d'un œil curieux, et, à mesure que les domestiques déposaient ce» diflérenls objets sous le hangar, il interrogeait à chaque instant le regard de Chiffoey.

— J'espère que vous comprenez, mon cher, reprit ce dernier, qu’on ne vient pas chercher un agaceur avec cet appareil. Milord ne m'a jamais recommandé tant de soin pour aucun cheval que pour le barbe, qui d'ailleurs les mérite bien. Ah! si l’on avait su cela pins tôt, dit Chiffuey eu secouant la tête : puis il reprit ; Ah cà, von» allez lécher de l’ailra- |>er, car nous devons retourner à Gog-Magog le plus têt possible, ce précieux cheval ne devant pas rester une heure de plu» dans cet affreux séjour, xi indigne de lui.

Avant eu le temps de se remettre, et attribuant aussitôt A l'influence de fa hal/ane ce revirement de fortune si Inattendu et véritablement presque* miraculeux, Agba ne témoigna pas la moindre surprise aux yeux étonnés de Chifiney; il prit uoe bride, sortit, frappa dan* ses mains, et le barbe, qui depuis quelque» moments se tenait d'un air inquiet aux environ» du hangar, arriva docile et Joyeux.

Aussitôt Agba le brida et l euveloppa des chaude» et magnifique* couvertures que Chiffuey avait apportées. U Maure semblait agir par un mouvement presque machinai ; on eût dit un homme rêvant éveillé. Kl eu effet fa bizarre impression que ressentait le muet, eu suite de cet accident si étrange, avait beaucoup d'analogie avec ce phénuineue. Enfin, montant uu cheval qu’un domestique tenait en main, Agba prit Scliam par sa longe, et précéda triomphalement fa petite escorte accompagné de Grimalkin qui. eu deux sauts, selon sa coutume, s'était établi sur le dos de Scham. Uue heure aptes, ton* avaient quitté fa ferme des Bruyères.

On doit dire maintenant fa cause de ce changement inespéré de fortune qui retira Scliam, Agba et Grimalkin de leur asile, et assura enfin cl pour toujours à Scham le rang glorieux prédit par la balzane.

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