CHAPITRE XII
Godolphin Arabian.
On a dit que Roxana avait eu un fils de Scliam ; en naissant ce fils fut appelé failli. Enveloppé dans l'animadversion qu’on portail à son itère, sévèrement puni d'une faute qui n'était pas la sienne, et profondément méprisé de tou* pendant les premier* moi* de son existence, failli resta livré aux seul» soins de sa mère, qui l’aimait avec passion. Pourtant, i mesure que Lalli grandit et sc développa, l'espece d'antipathie, que lui avaient jusqu'alors témoignée lord Godolphiu et Chiffuey sembla perdre peu à peu de sa première vivacité. F.u ellei, jamais poulain n'avait annoncé de plus rares qualités et promis davantage pour l'avenir. D'une force, d’une vigueur au-dessus de son âge. il dépassait et primait toujours comme eu se jouant sc» jeunes émule» de Gog-Magog, lors des folles course» qu'il» essayaient entre eux parmi les . aslcs prairies du comté de Cambridge.
Dans ces courses. Roxana ne quittait iamaU failli ; courant avec lui rt mesurant sa vitesse à fa jeune ardeur de sou fils, elle le dépassait assez puur exciter son émulation, mais non pour fa fatiguer jamais. Que dite de plus? A uu an l.atli devait être un jour un cheval extraordinaire; tant la pureté de sou sang et l'incomparable beauté de ses foi lues l'élevaient déjà au-dessus de ses compagnons.
Alors aussi la répugnance qu'on avait encore en Angleterre contre les chevaux arabes connue reproducteurs s’affaiblissait peu i peu ; d ailleurs la dcM-endauce de Ifarlcy- Arabian, cheval barbe aineué d’Alcp en Angleterre eu 1717, à Li (lu du rogne de la reine Aune, se maintenait si supérieure aux autres chevaux, qu’on commençait à comprendre qu'il fallait toujours chercher ta source de toute force et de toute beauté dans ce type primitif et pur.
En effet, les rejetons de Dailoy -Arabian, Part, Skip-j.ik. Darda lus, Aleppo et Munira ( mère de Roxana ), n'avaient jamais trouvé de rivaux i New-Market, à bpsom ou au Durby .
DRLEYTAH,
Vovanl donc le développement presque merveilleux du fil» de Sctatu, lord Godolphiu se souvint que le pauvre barbe, pèredece Jeune prodige, d'une origine peut-être aussi illu-tre que Darlcy-Arahian, errait misera* blrioi iit dans les bruyères. Mais un préjugé denui- longtemps enraciné dans f esprit ne se détruit pas si facilement : il fallut doue la victoire remarquable que talli remporta sur les clievaux de deux ans, lors de leur course d'essai : il Cillul l'admiration générale que ce jeune cheval excita, pour que lord Godolphiu pensât qu'il pouvait bien avoir dans Sclnm un trésor inappréciable jMiur b régénération de b race chevaline
Béguins, pour celui des chevaux de trois ans.
Lord Godolphin. partageant d'ailleurs l’opinion générale, était ai sûr de voir les lils de Scham remporter les prix qui s’albienl disputer, que, par une bizarrerie diene de son caractère excentrique, il voulut que le barite vint, pour ainsi dire, assister en graude pompe aux victoires de sa race. Scham vint en effet.
l a santé, l'âge, le repos et sa nouvelle condition lui avaient donné nn embonpoint majestueux. Magnifiquement harnaché à l'orientale, il s’avança gravement, sons sa housse de pourpre, monté par Agira, aussi superbement vélu a l'arabe. Pour plus de sûreté et pour maintenir dan» l'occasion les élans d'orgueil ou de joie de Scbam, un palefrenier se tenait de chaque côté du barfac avec une longe de soie qui se rattachait à sa bride d’or.
La descendance de Scham était déjà si universellement renommée, et les amateurs du turf savaient tant de gré au barbe de l'amélioralion extraordinaire qu'il apportait dans la race des chevaux en Angleterre, que l’arrivée de Scham fut saluée avec acclamation.
Enfin la cloche tinta, et toute l'attention des spectateurs, un moment distraite, se concentra sur b course. les prédictions de Uodolphiu se réalisèrent. U course des chevaux de trois ans s'engagea, et ce fut Régiilus, lils de Scham, qui gagna.
Hans la course des chevaux île quatre ans. ce fut Cad*, lils de Srlnm, qui gagna. Vitil enfin b course des chevaux de cinq ans, et ce fut encore k-nlh, vainqueur trois année» de suite et fils de Scham, qui gagna. Alors les applaudissements et les hurnis devinrent frénétique».
Le deux étalon», d'abord indéci», avaient paru •'exam ner un insUnt. — rui 14.
Ce fut donc ensuite du triomphe de Lalh que Chiffney partit, afin d’aller chercher Scham et le ramener de son exil.
Alors l'astre d'Lobgoblin, jusque-là si resplendissant, commença Je pâlir, rar scs nombreux cubuls furent complètement vaincus par le jeune et précoce Latli, qui sc munirait déjà digne descendant de» Bois du Jarret. Contrarié de ce mauvais succès. perdant peu à peu la haute opinion qu’il avait jusque-là eue d'ilohgoülin, lors Codolphin déposséda <1 abord son étalon favori du pabis splendide qu'il occupait, et le relégua dans une box beaucoup moins confortable que celle de Scham, nouvellement arrivé à Gog-Magog ; car, si le barbe n'habitait pas encore le ' palais du malheureux llohgohlin, il sem blait du moins Ires-avant dans les bonnes grâces de son maître. Agi», naguère si méprisé, jouissait d'uuc extrême distinction, et Gritnalktn lui-même sc ressentait de l'heureuse influence qui semhbit rayonner autour de Scham.
Mais, pour assister à toute la splendeur du triomphe de Scham, pour le voir jouir, dans l'illustration de sa postérité, de b destinée merveilleuse à lui promise par la Italzanc cl si longtemps contrariée par la maligne influence de l'épi, il faut se transporter à près de quatre ans de distance de l'époque dont on parle, c'cst-à-dirc de 1734 a 1738. Trois fils de Scham, qui annonçaient et avaient prouvé les plus rares (inalités, se trouvaient alors engagé» pour le» diUërenles courses de New- Market :
Lalh, pour le prix des chevaux de cinq ans;
Cadc, pour celui des chevaux de quatre ans;
liut«ui»c im» IL Otdol, linnil (Eiwt), wr le» dlcW* in Editeur».
Un palefrenier *e tenait «le chaque côlr du barl>e avec une longe uc aote qui « rattachait à aa bride. — r*n 16.
On doit déclarer que Scham reçol ces marques de l'admiration générale avec une modestie pleine de convenances cl de dignité, et qui il pa* rut remarquer a peine l'attention dont il était l'objet.
Quant à Agba, il ne sc possédait pas : il rêvait, il délirait ; dans un état complet d'hallucination, il croyait voir étinceler sur le cid bleu autant de balzanes Manches qu’on y' aperçoit d'étoiles pendant la nuit, et au fond des entrailles de b terre une myriade de noirs épis qui disparaissaient dans les ténèbre» comme une volée de chauves-souris. Le» course»
DELEYTAm.
terminées, Scham fui ramené en triomphe à Gog-Magog ; c'était U qu'une dernière ovation l'attendait.
Le palais dllohgohlin détrôné lui était désormais destiné.
Mais ce qui prouvait l'admiration de lord Godolphin pour Scham, c’cst qu'on lisait eu lettres d'or sur le fronton de marbre de celle écurie splendide : ARABIAN GODOLPHIN.
Ainsi le gendre du duc de Marlborough, le lits de l'illustre Sidney, grand-trésorier d'Angleterre, donnait son nom à Scham !
Enfin, comme dernière preuve de l'inconstance de la fortune, qui cette fois ne fut pas aveugle, ilobgoblin, le malheureux llobgoblin, détrôné, méprisé, fut réduit à sou tour k être, pendant le restaut de ses jours, i'agaccur de Scham, ou plutôt d'Arahian Godolphin
Agba partagea le sort sp'vidido du barbe, et Grimalkin eut I insigne honneur de poser devaut U fameux peintre Slubss et de voir ses traits passer à la postérité dans le tableau qui représente Godolphin Arabian, et se trouva encore dans b bibliothèque de Gog-Magog.
Ainsi s'accomplirent les faits extraordinaires dus à l' heureuse influence de la balzane ; ainsi se perpétua, au milieu des pompes de la victoire, 1a disuc race orientale des Bois du Jarret.
Parmi l'illustre postérité d'Arahian Godolphin, on doit citer quelques noms glorieux, tels que Lalb, fade. Ré-
E lus, Bahram, Rlanch,
•mal , Bajazet , Tamerlan, Tarquin, Phénix, St ug, Blasaom, Dormousc , Skewbal , Sallau, Old-Engbnd, Noble, Théoower, Stallion, Godolphin, Colt,
Cripple.
Enfin, comme dernière preuve de l'inappréciable supériorité de celle race primitive d'Orient, Eclipse, le fameux Eclipse, qui ne fut jamais frappe d'un coup de cravache cl oc sentit jamais le fer d'un éperon. Eclipse, le cheval le plus vite de son siècle. Eclipse, qui parcourut une (ois, avec un poids de cent soixante - huit livres une distance de quatre milles (une lieue un quart) en nuit minutes; Eclipse, eutin, qui ne fut jamais vaincu, cl qui mourut k l'àge de vingt -quatre a us, le février 1789, après avoir gagné à sou madré GJK.nOO francs, fut le petit-fils de Godolphin Arabian.
Que dire de plus?
Pendant le reste de ses jours, la vie du barbe fut aussi sereine, glorieuse et honorée qu'elle avait été malheureuse et agitée. Enfin, la plupart des chevaux modernes d’une réputation grande et méritée doivent leur renommée k la transmission pure et sans mélange du sang précieux de ce noble fils des Rois du Jarret. Après une carrière si diversement remplie. Scham-Arabian-tiodfllphin mourut paisiblement à Gog-Magog. en 1753. à l’àge de vingt-neuf aus. Il fut enterré dans un passage couvert qui conduisait à l’écurie, sous une dalle de marbre blanc portant son nom pour toute inscription Grimalkin l’avait précédé dans la tombe, et Agba ne leur survécut que bien peu de temps. -
Telle fut la vie singulière de ce cheval barbe, k qui l'Angleterre doit presque absolument l'importante et admirable régénération de sou es-
pèce chevaline. Ainsi donc, Darlcy- Arabian et Godolphin- Arabian représentent, si cela sc peut dire, la source de l'arbre généalogique du pur sang d'ou sortent les innombrables et précieux rameaux qui, s éiemlaut
K ii la génération actuelle, (icrpétucut en elle b sève primitive de limable race orientale.
Malgré l'apparente futilité de ce récit biographique, nous croyons utile de signaler b conclusion nécessaire de ces faits, car elle prouve l'irrécusable puissance du pur sang comme moyen régénérateur des races abâtardies, et louche aiusi k une grave question d'agriculture, de commerce et d'intérêt national.
Il est donc important d’insister sur les immenses avantages qui résulteraient pour notre pays : I* si l'amélioration apportée dans la race de nos chevaux devenait assez sensible pour que la France ne fût pas obligée d’aller chercher en Angleterre, a des prix énormes, les chevaux de
lin lion ut plut fort que trou loopi, ptrcc qu’il ut le lion. — pack 16.
luxe et les étalous qui nous manquent ; S* si, k l'imitation des Anglais, /emuutanl k la source primitive du pur saug, représenté maintenant par le cheval de course, qui n'est autre que le cheval arabe grandi, nous retrempions l'espèce eu gênerai qui se compléterait ainsi ; car b plupart de nos races, déjà précieusement douées, gagneraient à cette régénération les qualités quelles n'ont pas.
Et pourtant, bien que de la derniere importance, celle question de l'entier renouvellement de notre espèce chevaline, par le fait d'une certaine proportion du pur saug introduite dans les croisements, selon le genre de service qu'on attend des chevaux; celte question, disons-nous, restera longtemps incomprise ; car, malheureusement, en France, le plus grand nombre ignore encore le véritable but des courses de chevaux : on croit qu'un cheval de course n’esl bon qu’a courir plus ou moins vite, et demande enfin quelle est son utilité, ou quelle amélioration il peut apporter dans l'espèce des chevaux de narnais, de selle, de guerre, de chasse ou de gros trait.
Or, Il n’en serait pas ainsi si l'on savait que, pour sortir victorieux de l'épreuve d’une course fournie dans de certaines conditions données, il faut qu'un cheval réunisse l’excellence et presque l’idéal de toutes les qualités possibles et désirables
cd lui: c’est-à-dire b force, l'énergie, b vitesse, b docilité, le fond, b patience et b beauté : non pas exclusivement b beauté de forme élégante et coquette, mais toujours une beauté mâle et utile, telle qu’une poitrine profonde, une encolure légère, des membres irréprochables, etc.
fies axiomes admis et posés : qu'uu excellent cheval de course est le type de la perfeeliou de l'espèce ; que, par une loi naturelle, les différentes variétés d'une famille se conservent et sc reproduisent toujours pures et pareilles lorsqu'elles ne sont pas abâtardies par des croisements hétérogènes ; on conçoit avec quel scrupule on doit se garder d’altérer jamais cette race dite de pur sang ou (lu cheval de course, puisqu’elle est reconnue comme le type régénérateur par cxcclleoce.
OKLF.YTAU
Maintenant, l’extrême influence qu'une certaine proportion de ce sang précieux transmise par la combinaison des croisements exerce sur la constitution physique et pour ainsi dire morale des individus étant irrécosnbfemeoi prouvée par l'expérience, en cela que le pur sang donne surtout aux chevaux, de quelque espèce qu'ils soient, do cœur, delà race cl du fond, on concevra qu'un cheval de gros trait, par exemple, arrivant, après qnalrc on cinq générations, par des métissages Successifs, à compter parmi ïcs ancêtres un cheval de course, héritera d'une certaine proportion de courage, de force et de beauté qu'H n'eût jamais possédée s’il eût été seulement perpétué par des individus de son espèce, essentiellement lymphatique, molle et pesante.
.Nous résumerons et apprécierons notre pensée par la citation suivante, empruntée à un traité s|»éeial sur la matière, ouvrage qui jouit en Angleterre d'une jnste et grande autorité :
« En admettant tme quantité convenable de pur sang par le moyen des croisements et du métissage, nous sommes parvenu* à rendra nos chevaux de chasse, de promenade, de guerre, de voiture, et même nos chevaux de gros Irait, plus forts, plus actifs, plus légers et plus propres à endurer la fatigue qu'il* ne l'étaient avant l'introduction du cheval de course et de pnr sàng arabe ; et en un mot le cheval de pur sang entre pour hesmcmip dans la valeur des autres races, augtneole leur mérite, ou plus souvent même est la cause de leur valeur. *
Encore une fois, on voit à quels merveilleux résultats soûl arrivés les Anglais par l’aitenMou scrupuleuse avec laquelle ils ont conservé pure» et comme seul moyen régénérateur, la source si riche et si féconde <di sang de Dariey-Arabian et de Godolphin-Arabbm, qui, nous ne sauriens trop le répéter, représentent les prototypes des chevaux de pur MMg.
Qu’en France nn adopte le même système. Puisque, par des achats faits en Angleterre, noos possédons aussi des rejet on» sans taches de cette Illustre race orientale, qu’on n'adinelte pour étalons du gouvernement que des chevaux victorieusement éprouvés par Ira courses; qfte fa science, c’est-à-dire la pratique ci la combinaison des croisemcdîs soit généralcmtril répandue dm les éleveurs et les fermiers de nos provinces ; alors nos races de chevaux, déjà si belles et si variées, approcheront assez de la perfection pour pouvoir rivaliser avec les produits des Anglais, et nous tic serons plus obligés de payer vu tribut onéreux à leur incontestable supériorité.
kARIMkl.
CHAItm WEMiïR.
Lus Gcocv d« febrlon .
L'Albanie ou ancienne K péri, WNê dos part** te* pta sêp ttWMrt ra te è de la Grèce moderne, est boritéri, iwiwrc an nord par Ve Hmn-
tenegro, fe» Bosnie et la Sertie < à l’est par U Macédoine, au sud par les districts de Janina et de l’Arifo A l'ouest pur la met hwiemn» H par l'Adriatique. Celte contrée àplri, «Mxuge, Unurcdtewiè, hérissée de ruchers, »c termine donc au comhaut par des côtes presque perpendiculaircs : mornes inaccessibles, immense* Wm utiles de graWl dUut les pieds sont baignés par les flots.
Sans atteindre la hauteur des Alpes, fè* montagnes de l’Epire surpassent en élévation les Apennins «I le Jura, et en quelque* endroits égalent les Pyrénées, lin grand nombre de Hvfèrra, et surtout de torrents, descendant de leurs cimes, arrosent plu s i eurs vaMt» fertiles du coofm httoral de l’Albanie ; car le climat de ce pays devient de péri eu pins froid à mesure qu'on s'avance dans l’intérieur des terres, et, à quinze ou vingt Henes de la côte, les hivers sont aussi rodes cl aussi longs qu’en Savoie.
f idèle à l’Eglise latine, la nation albanaise, toujours remarquable par l’énergie de son caractère indompté et par sa bravoure, fut longtemps Inébranlable dans sa loi religieuse. Aussi, malgré la conquête ottomane, jusqu'à la fin dn seizième siècle, la religion chrétienne prédomina t-dlc dans ces contrées; mais à code époque, instruits par la résistance du fameux Scander-Bcy, les sultan* reconnurent que les plus terribles violences ne sauraient contraindre Ira Albanais à apostasier, et Hs Imaginèrent de les intéresser à l’ahjnralinu en accordant d assez grands avantages à cenx qui renieraient la croyance de leurs peres. Il fut donc établi en vertu d'un firman de la Porté que toute famille chrétienne albanaise qui élèverait un de ses enfants dans la religion musulmane jouirah de la libre possession de ses biens et serait exemptée de certains tributs onéreux. Oette mesure opéra des prodiges, car te plus grand nombre de* familles chrétiennes, en faisant cotte concussion an mahométisme, se garantirent nouvenl des avanies et des exactions auxquelles avaient toujours été ex-
f posés les Radjas (lh abfêi la condition des chrétiens épirotes fut-elle Ml
I*oii moins misérable que celle île leurs frères.
| Vers la fin do dix-huitième siècle, époque à laquelle remonte cette histoire, l' Albanie, «u Heu d'être soumise à nn seul vitlr, était gouvernée par un assez grand nombre de heys, tenanciers ou feudataires de la I Porte ottomane, fies beys avaient sous leurs ordres de* corps assez considérables d’hommes d'armes chrétiens destinés à assurer la tranquillité intérieure du pays ; mais il en était alors en Albanie comme en Franc* an moyen Sge : les soldats ou armatotfe chrétiens, ainsi que les Pâlikares," autres bandes turques, au lieu d'exercer leur office, prenaient part aux querelle* des beys entre eux ; aussi n’était-ce partout que guerre, pillage, violences et représailles continuelles.
Les contestations de pouvoir et de famille se terminaient d'ailleurs * par un appel an drohdu glaive privé, autrement dit de la force ouvertes et le parti le plus nombreux ou le plus adroit gardait l'avantage.
Durant ces guerres civiles, presque perpétuelles, le* Kfophte», ou voleurs retirés dans les montagnes, faisaient de nombreuses descente* dans le plat pays, déjà pressuré par les teys, oui, formier* de* redevances do la Porte, commettaient impunément les plus grandes exactions. Aussi on voit que, malgré quelques franchises accordées aux chrétiens albanais en récompense de leur apostasie, le sort de ces malheureuses populations restait presque entièrement à la discrétion de* bey*. Parmi les abruptes et sauvages parties de l’Epire, le Pharez ou district de Tebelen pouvait être regarde comme une des plu* misérables.
J Depuis le comiwnecmcul du dix-huitième siècle, le bevtik de cettt ’ tribu avait appartenu à une même famille ; nn de ses dernier* draceodtnta, Vely, épousant khamco, tille du bey de Gonitza, avait eu dt t Mette fortune Ali et Kainitza : de celle famille, digne de continuer l’épouvanfaMe lignée des Atrides, il restait alors khamco, veuve de Vely-ltey*
i ci ses deux enfants, kainilza et Ali.
Khamco et aa fille habitaient Tebelen, lieu de leur naissance. AH, si i effroyafetemeM célèfire dans l'histoire sous le litre de Pacha de J.mina, 1 résidait alors à Janina, ville dont il venait d'obtenir le pachalik. Criait ] tià (fond de sou sérail de Janina qvt’Ali gouvernait déjà presque despotrrtftetnent l’fipiro, et, malgré les franchises cl les droits accordés aux CT HérirU s , souvent même au mépris des ordres du sultan, H traitait l’AItwmV en pays conquis. A la tête de quatre mille armatolis déterminés, fl transportait les habitants du sud dans le nord et du nord dans le sud, incendiait les villages, levait des tributs, et se montrait entin, selon le dire destaialbeureiix Albanais, le fléau vengeur de Dieu.
Vers la fin du mois de janvier 17X8, à la tombée du jour. Ira rafale* d’un ouragan mêlé de grêle et de neige mugissaient avec furie dans le Gruca, Un défilé de Tebelen, qui conduit de celle ville à Berat. Au fond de ce délilé, un étroit chemin, encombré de quartiers de rochers, côtoyait le lit escarpé du Vomussa, fleure impétueux qui, après avoir baigne Ira murs de T ch c km . remonte vers le nord et va se jeter dans l'Adriatique.
Sombre Image du chaos, rien de plus effrayant que cette gorge profonde et déseilè. Soulevé* par les feux souterrains, entassés par les siècles ou par le* «convulsions volcaniques eu masses bizarres et informes, de gigantesque* rochers de granit gt », encaissant te fleuve et te chemin, «Y* v aient presque parallèlement a une hauteur de trois cents pieds; I puis là, rapprochant leurs cimes comme te* cintre* d'une immense ogive, il* entrelaçaient presque les branches noires de quelques sapins ou de | quelques métfetes, qui, penchés de chaque côté de r ultime, formaient | un dôme souvent impénétrable à la lumière du jour. D’autres fois, déracines par la violence des tempêtes, dont le Grue* de Tebelen est le *é- ! jour habituel, ces grands arbres séculaires, après avoir roulé sur Ira lianes escarpés de la montagne, tantôt s'arrêtaient parmi Ira quartiers de roche ou Ira ébouleincnls qui culravaient l'étroit passage de celte gorge, tantôt y rebondissaient avec fracas, ci allaient se perdre dans tes eaux rapides dn Yoioussa.
A chaque instant l'ouragan redoublait de fureur, répété par les écho*: le vent s'engouffrait dans cette solitude, et semblait parfois tonner comme la foudre au milieu des blancs tourbillons de neige ; tandis que ; d'épais images couleur de cendre s'abaissaient pesamment sur le liant | de» montagnes, et noyaient d ombres et de vapeur 1e fond de ce délite.
Souvent aussi, lorsque la fonnidable voix de la tempête s'arrêtait brws- | quement. Ira platanes qui bordaient le cours du fleuve et devaient i leurs têtes jusqu'au niveau du chemin dont l'racarocmeut dominait ce ' torrent faisaient entendre le sourd bruissement de leurs rameaux des- | séchés.
Tout à coup, un enfant de dix aus environ, presque nu, maigre, hâte, aux longs cheveux épars, à peine couvert d une peau de moutou en lambeaux, s'élançant avec agilité de brandie en brandie, gagna le faite d'un de ce* arbre*. Témoignant la plu* grande terreur, regardant avec effroi le lit dn fleuve, et jetant alors des cris aigus, oet enfant, après avoir atteint 1e sommet du platane, chercha d'un œil désespéré s il ne pourrait de la s'élauoer sur h; chemin. alin aan* doute d'échapper ainsi a I ennemi qui semblait le poursuivre. Mais, lorsqu'il vit ce projet impraticable, I enfant poussa de nouveaux cris de détrrase d appda son père avec nne angoisse croissante. Aucune voix oe répondit,., car la lourmenle mugissait toujours.
I ' (t| Chrétien*.
DELEYTAR,
A dix pieds no-dessous de l'enfant, mi om énorme partit bientôt ; il t'accrochait pesamment à chaque nœud do platane et montait avec lenteur et circonspection. Il était d’on noir fauve, comme ceux de sa rare, qui, kirs des grands hivers de TKpire, sortent de leurs tanières inaccessibles des Hahac-Monu (l)ponr descendre dans le pbl pays.
La bêle féroce, qui se croyait sans doute sûre de sa proie, s'arrêta un moment. Alors reniant jeta un dernier cri plaintif et déchirant, dans lequel la pauvre créature rassembla tout ce qoi lui restait de vie. de force et d'espérance, livide, les lèvres bleues, agité d’on tremblement convulsif, grelottant de terreur, il Ht un suprême effort pour se signer à la façon des chrétiens grecs; puis, fermant les yeux, H attendit la meut... L'ours, âpre» avoir pesé prudemment sur une grosse brandie pour s’assurer de sa solidité, continua de grimper À l’arbre...
Quoique la tempête mugit toujours, l’enfant ouvrit soudain les yeux, prêta l'oreille et parut écouler avec une aUrcosc anxiété... En effet, des aboiements, d'abord Imnuiin*. semblèrent se rapprocher peu à peu, et devinrent bientôt tout à fait distincts. Tournant alors U tête du côté du fleuve, le malheureux s’écria de nouveau : — Mon père ! mon père !... ici ! — Prie la Vierge et aie courage, Midnêl. répondit une voit mâle, que l'émotion d'une course rapide rendait haletante et précipitée.
Au même instant, uue pierre lancée avec vignenr frappa l'ours s« flanc, le força de s'arrêter brasqueroent et de regarder au pied de l'arbre, Les aboiements dps chiens devinrent alors lurieox, et la voix ré|iéta :
— Courage, Michaël !...
En vigoureux montagnard, coiffé d'on fex rouge, couvert d’une pean de chèvre, tenant un long poignard entre ses dents, parut bientôt sur r«rbre â peu de distance de Fours, et s'arrêta qneb|oes moments pour l'observer. Celui-ci, qoi se cramponnait au tronc du platane, se mit alors à rugir en ouvrant une gueule menaçante', mais, profitant de la position désavantageuse de cette bête féroce, qui, séparée de lui par F épaisse or de l’arbre, pouvait difficilement se servir de ses terribles griffes, l’intrépide montagnard, arrivant à la hauteur et presque eu face de l'animal, étreignit fortement le platane entre ses genoux, saisit (Tune main l’ours à l'échine par son épaisse fourrure, et loi plongea de l'antre main un long couteau dans le cœur en jetant le cn de guerre triompha) des Grecs chrétiens : Victoire à la croix ! mots sacrés qu’ils prononcent lou-
i nurs en signe d'invocation religieuse ou de pieuse gratitude, lorsqu’ils ira vent ou sunmmlenl quelque grand danger.
A cette terrible blessure, l'ours poussa un grand rugissement, et, allongeant le plus qu’il put une de ses lourdes pattes, parvint à enfoncer ses ongle* tranchants dans l'épaule du Grec.
Celui-ci, exalté par la rage et par la douleur, fit à Tours une nouvelle et si profonde blessure que ranimai tomba en entraînant le montagnard avec lui. UctircusrnH'nt amortie nar l'épais lit des feuilles qui couvraient les rives argileuses dn fleuve, détrempées par les pluies d’Iiiver, celte chute dc fat pas dangereuse pour le Grec. Pourtant, quoique sur ses lins, l'ours Tefit peut-être rendu victime dc sa terrible agonie, sans deux chiens molosses grands lévriers dc pelage blanc, qui, se précipitant sur cette bôte farouche, parvinrent à l'étrangler après une lutte opiniâtre, dont ils ne sortirent pas sans blessures.
Michael avait suivi d’on œil tonr à tour avide et terrifié toutes les phases dp ce combat ; mais, lorsqu'il vit Tours tomber sous le poignard dc son père, fl jeta un cri de joie sautage et se laissa légèrement glisser le long du platane. Le montagnard reçut son enfaut dans scs bras, et, le serrant avec passion sur sa sanglante et robuste poitrine, le couvrit dc baisers en s'écriant de nouveau : Victoire ! victoire à la croix !
Mots naïfs, mots sublimes, prononcés cette fois, non plus avec l'éclat farouche du triomphe, mate d'une voix tremblante, émue de reconnaissance et d'amour. Au milieu du fracas dc la tempête, dans cette solitude affreuse, déjà presque voilée par les ténèbres, cl cn présence dc ee cadavre encore menaçant, cette scène déjà si touchante et si grande ne dc venait-elle pas d'une haute majesté ?...
— Mon père, vous êtes blessé!... s'écria Michael cn voyant du sang sur un lambeau de peau de chèvre que Tours avait arrache dc la casaque du montagnard. — Là... je crois, dit le Grec en tournant la tête sur son épaule gauche. Prends dc h terre détrempée, pétris-la, et mcls-en *ur la plaie : le bon Dieu fera le reste.
Puis, assis sur le corps de Tours, le montagnard se dépouilla de son vêtement malgré la neige qui tombait toujours, et mit à nu les blessure» de sa puissante et brune épaule, tandis qnc de sa main droite il caressait ses deux grands molosses, qui appuyaient sur ses genoux leurs belles têtes intelligentes et hardies.
Michaël pétrit un peu dc terre argileuse, mil de l’eau glacée du fleuve dans son bonnet dc laine rouge, puis, après avoir baisé pieusement la plaie de son père, il en étancha soigneusement le sang fig>', et la recouvrit de l'enduit onctueux et frais, sur lequel il ajouta quelques feuilles mortes. Le Grec, tournant sa tête à demi, contemplait Michaël avec «ne tendresse ineffable : — Tu me pauses mieux, cotant, que le meilleur physicien (2) de la sorcière damnée de Tebeleu (et il se signa ). Mai» si la chasse a été rude... elle a été bonne... Le cornu {5} n'est pas
(I) line des phis hautes chaîne» de montagnes d* l'Epira. kï Médecin.
(5) Terme de mépris employé par les Albanais.
trop maigre, ajouta le montagnard en promenant sa mam rode sur les flanc dc l'ours : aussi la mère cl loi vous mangerex de la viande salée cet hiver... et sa peau vous fera une bonne et chaude couverture pour vous garantir La noit du froid du Groca... Bénissons donc h Vierge, qoi n'oublie jamais les chrétiens et nous a envoyé ce bonheur... Michaël! dit gravement le montagnard en s'agenouillant avec son fils.
Tel* étaient donc le déndmmit et la condition épouvantable des Grecs chrétiens de Gladista, transportés de la l 'bannie, leur pava natal, dan» cette »auvage partie itc TEpire, par les ordres d Ali, pacha de Janina : telle était leur destinée, que le père de Michaël voyait uq bonheur inespéré, presque providentiel, dans le hasard terrible qui avait failli lui coûter la vie de son fils cl la sienne, et laissait à se» pieds le cadavre d une bête sauvage.
— Et Tours... mon père? dit l'enfant. — Tomoros le saura garder et défeudre contre les jakals ; domain, au point du jour, avec ta mère, nous le viendrons chercher, reprit le Grec en montrant un des deux grands lévriers, qui, entendant sou nom, regarda son mai ire d'un air inquiet. — Défends ceci, Tomoros, dit le montagnard en jetant son lex auprès do corps détours...
Et, se couchant à l'instant sur le bonnet de bine, le molosse fit entendre un grondement sourd en UOOMt sc- dents blanches et aigues, comme s’il eût voulu prouver à sim maître qu'il comprenait et était prêt à exécuter ses ordres.
— Bon... tous les jakals de la Grnca seraient rassemblés, qu'ils n’oseraient maintenant attaquer Tomoros... Allons, viens, enfant, la nuit approche et ta mère m'attend. — Adieu, Tomoros, dit Michaël en donnant une dernière caresse au molosse, qui, soumis, résigné, restant immobile sur fex, suivît son maître du reg.ird jusqu'à ce que ce dernier disparfit avec Michaël et l'autre lévrier à travers les platanes.