‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 70 sur 174 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Jacques Ferrand.

Au temps où se passaient les événements que nous racontons, à l’une des extrémités de la rue du Sentier, s'étendait un long mur crevassé, chaperonné d'une couche de plâtre hérissée de morceaux de bouteilles ; cc mur, bornant de ce côté le jardin de Jacques Ferraud le notaire, aboutissait à uu corps de logis, bâti sur la rue et élevé seulement d'un étage surmonté de grcuiers.

Deux larges écussons de cuivre doré, insignes du notariat, flanquaient b porte cochère vermoulue, dont on ne distinguait plus la couleur primitive sous la bouc qui la couvrait.

Cette porte conduisait à un passage couvert ; à droite se trouvait la loge d’un vieux portier à moitié soura. qui était au corps des tailleurs ce que M. Pipeld était au corps «les bottiers : à gauche, une écurie servant de cellier, «le buanderie, de bûcher et d’établissement à une naissa Dte colonie «je lapins, parqués dans la mangeoire par Je portier, qui se «Ibtrayail des chagrins d'un récent veuvage en élevant de ces animaux domestiques.

A côte de la loge s'ouvrait la bâte d’un escalier tortueux, étroit, obscur, conduisant à l’étude, ainsi que l'annonçait aux clicuts une nuin peinte en noir, dont l'index se dirigeait vers ces mots aussi peint» en noir ?ur le mur : — L'étude est au premier.

D'un côté d'une grande cour pavée, envahie par l'herbe, on voyait des remises inoccupés; de l’autre côté, uue grille de fer rouillé, qui fermait le jardin ; au fond, le pavillon, seulement habité par le notaire.

Un perron de huit ou dix marches de pierres disjointes, branlantes, moussues, verdâtres. Usées par le temps, conduisait a ce pavillon carré, composé d’une cuisine cl autres dépendances souterraines, d’un rez-dechaussée, d’uu premier cl d’un comble où avait habité Louise.

Ce pavillon paraissait aussi dans uu grand étal de délabrement ; de profondes lézardes sillonnaient les murs ; les fenêtres et les persiennes, autrefois pointes en gris, étaient, avec les aimées, devenues presque noires ; les six croisées du premier étage, donnant sur la cour, n’avaicut pas de rideaux ; uue espèce de rouille grasse et opaque couvrait les vitres ; au rez-de-ehausséc ou voyait, à travers les caireaux, plus transparents, dos rideaux de cotonnade jaune passée à rosaces rouge? .

Du côté du jardin, le pavillon n’avait que quatre fenêtres; deux étaient murées.

Ce jardin, encombré de broussailles parasites, semblait abandonné; on n’y voyait pai une plate-bande, pas uu arbuste: un bouquet d'ormes, cinq ou 6ix gros arbres verts, quelques acacias et sureaux, un gazon clair et jaune, rongé par la mousse et par le soleil d'été ; des allées de terre crayeuse, cuiuarrabsée de ronces ; an fond, une serre à demi souterraine ; pour horizon, les grand-, murs nus et gris des maisons mitoyennes, percés çà et là de jours de souffrance, grillés comme «les fenêtres de prison; tel était le triste ensemble du jardin et de l'Ii.ibitaliou du uoiaire.

A celte apparence, ou plutôt à celle réalité, M. Ferrand attachait une grande importance.

Aux yeux du vulgaire, l'insouciance du bien-être passe presque toujours pour du désintéressement ; la malpropreté, pour de I austérité.

Comparant le gros luxe financier de quelques notaires, ou les toilettes fabuleuses de mesdames leu; s notalresses» à b sombre maison de M. Ferrand, si dédaigueux de l’élégance, de la recherche et «le la somptuosité, les clicuts éprouvaient une sorte de respect ou plutôt de confiance aveugle pour cet homme, qui, d’après sa nombreuse clientèle ci b fortune qu’on lui supposait, aurait pu dire, comme maint confrère : — .Mon équipage (ceb se dit ainsi), mou » août («>', ma campagne (nr), mon jour à l’Opéra fuie), etc., tl qui, loin de là, vivait avec une sévère économie ; au- si, dépôts, placement?, fhlckommls, toutes ces alla ires eu fin qui rcpos« lit »ur lUilégrité la plus reconnu- 1 , sur !a bonne foi la plus retentissante, affinaient-elles chez M. Ferrand.

Kn vivant de peu, ainsi qu’il vivait, le notaire cédait à sou goût... Il délestait le monde, le faste, les plaisirs chèrement achetés; eu eût il lé autrement, U aurait sans hésitation sacrifié ses penchants les plus • ifs à l’apparence qu'il lui importait de se donner.

Quelques mots >ur le caractère «le cet homme.

C’était un de ces fils de la grande famille des avares.

On montre presque toujours l’avare sous un jour ridicule ou grotesque : les plus méchants ue vont pas au delà de régoisme ou «le la dureté.

La plupart augmentent leur 01 tune en thésaurisant; quelques-uns, en bien jæiil nombre, s'aventurent à prêter au denier treille ; à |x'iiic les . dus déterminé* o?eul-ils sonder «lu regard le g ou lire de l'agiotage... «nais il e->t presque inouï qu'un avare, pour acquérir de nouveaux biens, uille jusqu'au crime» jusqu’au meurtre.

Lola se conçoit.

L’avarice est surtout une passion négative, passive.

L'avare, dans scs combinaisons incessantes, songe bien plus à s’enrichir en ne dépensant pas, en rétrécissant de plus en plus autour de lui les limites du strict nécessaire, qu'il ue songe à s'enrichir aux dépens d'autrui : il est, avant tout, le martyr de b conservation.

Faible, timide, rusé, défiant, surtout p« udent et circonspect, jamais ofTeusif, indifférent aux maux du prochain, du moins l'avare ne causera pas ces maux ; il est, avant tout et surtout, l'homme de b certitude, du positif, ou plutôt il n'est l’avare que parce qu'il ne croit qu’au fait, qu’à I or qu’il tient en caisse.

Lesspéeubüons, les prêts les plus sûrs le tentent peu ; car, si improbable qu elle soit, ils offrent toujours une chance de perte, et il aime mieux encore sacrifier l'intérêt de son argent que d’exposer le capital.

Un homme aussi timoré, aussi contempteur des éventualités, aura donc rarement b sauvage énergie du scélérat qui risque le bague ou sa tête pour s’approprier uue fortune.

Risquer est un mol rayé du voc^bubire de l’avare.

C’est donc eu cc sens que Jacques Ferrand était, disons-nous, une assez curieuse exception, une variété peut-être nouvelle de l’espèce avare.

Car Jacques Ferrand risquait, et beaucoup.

Il comptait sur sa finesse, elle était extrême ; sur son hypocrisie, elle était profonde ; sur son esprit, il était souple et fécond ; sur son autbee, elle était infernale pour assurer l'impunité de ses crimes, et ils étaient déjà nombreux.

Jacques Ferrand était une double exception.

Ordinairement aussi, ces gens aventureux, énergiques, qui ne reculent devant aucun forfait pour se procurer de l’ur, suul harcelés par des passions fougueuses : le jeu, le luxe, la table, b grande débauche.

Jacques Ferrand ne connaissait aucun de ces besoins violents, désordonnés; fourbe et patient comme un faussaire, cruel et déterminé comme un meurtrier, il était sobre et régulier comme Harpagon.

Une seule passion» ou plutôt un seul appétit, mais honteux, mais ignoble, mais presque féroce dans son animalité, l'exaltait souvent jusqu à la fiénésie.

C’était la luxure.

La luxure de b bêle, b luxure du loup ou du tigre.

Lorsque ce ferment âcre et impur fouettait le sang de cet homme robuste, des chaleurs dévorantes lui montaient à la face, refTervesceace chamelle obstruait son mtelligcncc ; alors, oubliant quelquefois sa prudence rusée, il devenait, nous l’avons dit, tigre ou loup, témoin ses premières violences envers Louise.

Le soporifique, l'audacieuse hypocrisie avec laquelle il avait nié son crime, étaient, si cela peut se dire, beaucoup plus dans ta manière que la force ouverte.

Désir grossier, ardeur brutale, dédain farouche, voilà les différente* phases de l'amour chez cet homme.

C’est dire, ainsi que l’a prouvé sa conduite avec Louise, que b prévenance, la boulé, la générosité, lui étaient absolument inconnues. Le prêt do treize cents francs fait à Morel à gros intérêts était à la fois pour Ferrand un piège, un moyen d'oppression et une bonne affaire. Sûr de b probité du bpiitaire, il savait être remboursé tôt ou tard ; cependant, il fallut que b beauté de Louise eût produit sur lui une impression bien profonde pour qu'il se dessaisit d'une somme si avantaeeusemeut placée.

Sauf cette faiblesse, Jacques Ferrand n'aimait que lor.

11 aimait l'or pour l’or.

Non pour les jouissances qu'il procurait, il était stoïque ;

Pion pour les jouissances qu'il pouvait procurer, il n'était pas assez poêle pour jouir spéculativement comme certains avares. Quant à ce qui lui appartenait, d aimait la possession pour b possession. Quant à cc qui appartenait aux autres, s'il s'agissait d’un ric he dépôt, par exemple, loyabinent remis à sa seule probité, Il éprouvait à rendre ce déi ôl Je même déchiremeut, le même désespoir qo éprouvait l'orfévre Cadillac à sc séparer d'une parure dont son goût exquis avait fait un chefd'œuvre d'art.

C’est que, pour le notaire, c’était aussi un chef-d’œuvre d’art que son éclatante réputation «le probité... C'est qu’uu d«?pôl était aussi pour lui un joyau dont il ne pouvait se dessaisir qu’avec «les regrets furieux.

Que de soins, que d'astuce, que de ruses, que d'habileté, que d'art en un mot, n'avait-il pas employés pour attirer cette somme dans son coffre, pour parfaire cette clincelaute renommée d'intégrité ou les plus précieuses marques de confiance venaient pour ainsi dire s’encbàsscr, ainsi ({lie les perles et les diamants dans l'or des diadème s de Gard il lac!

Plus le célèbre offévre se perfectionnait, dit-on, plus il attachait de prix à se* parures, regardant toujours b dernière comme son chef-d'œuvre, et se désolant de l'abandonner.

Pli» Ja« ques Ferrand >c perfectionnait dan le crime, plus il tenait . ux mar«|ncs de confiance sonnante* et trébuchantes qu'un lui acroidait... ! r< gardant toujours aussi sa dernière fourberie NOM SOU chef-d'œuvre.

\ 'it verra, par b suite de celle histoire, à l’aide de quels moyens, vrai- 1 meut prodigieux, de composition et de machination, il parvint à s’appro- | prier impunément plusieurs sommes irêa-cossidénUes.

Sa le souterraine» mystérieuse» lui donnait tes émotions incessantes»

terribles que le jeu donne au joueur.

Contre la IbrUme de tous, Jacques Ferrand mettait pour enj u ron sa ruse, son audace, sa tête ., et H jouait sur le velours»

comme on dit ; car, honnis l'atteinte de 1a justice humaine, qu'il caractérisait vulgairement et énergiquement <1 une « cheminée qui pouvait lui ■ tomber sur Li tète, » perdre, pour lui. c'était ne pas gagner : cl encore I était— il si criminellement doué, que, dan» son ironie amure, il voyait un j g;uu continu dans l'estime sans bornes, dans la confiance illimitée qu'il inspirait, non-seulement à la foule de ses riche» clients, mais encore à I la petite boorgeôhie et aux ouvriers de son quartier.

Un grand nombre d'entre eux plaçaient de l'argent chez lui, disant : — Il U est pas charitable, c'est vrai : il est dévot, c’est un malheur ; mais il est plus sûr que le gouvernement et que les caisses d'épargne.

Malgré sa rare habileté, cet homme avait commis deux de ces erreurs auxquelles les plus rusés criminels, n’éc happent presque jamais.

Forcé par les circonstances, il est vrai, il s ciait adjoint deux complices; celte faute immense, ainsi qu’il disait, avait été réparée en partie : nul des deux complices ne pouvait le perdre sans se perdre luimême, et tous deux n’auraient retiré de cette extrémité d’autre profit que celui de dénoncer à la vindicte publique eux-raèrnes et le notaire.

li était donc, de ce côté, assez tranquille.

Du reste, n'étant pas au bout de ses crimes, les inconvénients de la co i plicité étaient balancés par l'aide criminelle qu’il en tirait parfois encore.

Quelques mots maintenant du physique de M. Ferrand, ci nous introduirons le lecteur dan I étude du notaire, où nous retrouverons les principaux personnages de ce récit.

il. Ferrand avait cinquante ans, cl il n’en paraissait pas quarante ; il était de stature moyenne, vu ôté, large d épaules, vigoureux, carré, trapu, roux, velu comme un ours.

Scs cheveux s'aplatissaient sur set tempes, son front était chauve, ses sourcils à peine indiqués ; son teint bilieux di>parab.sait presque sous «ne innombrable quantité de taches de rousseur ; mais, lorsqu'une vive émotion l'agitait, ce masque fauve et terreux s'injectait de sang et d<v venait d'un rouge livide.

Sa figure était plate comme une té te de mort, ainsi que le dit le volaire ; son nez, camus et punais; ses lèvres, si minces, si impcrccpliles. nue sa bouche scmb’ait incisée dans sa face ; I r- qu'il souriait d’un air méchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents, presque toutes noin-s et gâtées Toujours rasé jusqu'aux tempes, ce visage btif-rd avait une exprcs.Mon à ' la fois austère et béate, impassible et rigide, froide et réllét hie ; ses petits yeux noirs, vifs, perçants, mobiles disparaissaient sous de largos lunettes verte».

Jacques Ferrand avait une vnc excellente: mais, abrité par ses lunettes, il pouvait, avantage immenel observer sans être observé; il savait Combien un coup d'uîil est souvent et involontairement significatif. Malgré son imperturbable audace, il avait rencontré deux ou trois fois dans sa vie certains re r ud- pui nt-, magnétiques, devant lesquels il avait élé fon d de bai or la vue: or, dans quelques circonstances souveraine», il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous uitei roge, vous accuse ou vous juge.

Le? larges lunettes de M. Ferrand étaient donc une sorte de retranchement couvert d'où il examinait attentivement les moindres mananttrès de l'ennemi... rar tout le inonde était reunemi du notaire, parce que tout le monde était plus ou moins sa dupe, et que les accmalours ne ion! que des dupes éclairées ou révoltées.

Il affectait dans son tiabilletik ni une négligence (pii allait jusqu'à la malpropreté, ou plutôt il était naturellement sordide; son vi-acc ras, tous les deux ou trois jour», son crâne sale et rugueux, scs ongles plats cerclés de noir, son < deur de bouc, scs vieilles redingote» rapies, sechapcaiix graisseux, ses cravates eu cordc, es bas de laine noir-, si s g' ns soulier-, recommandaient encore singulièrement -a vertu auprès de m.'» clients, eu donnant â cet liomiuc un air de détachement du monde, un parfum de philosophie pratique qui le» .... nuit.

A quels goûts, à quelle passion, â qui lie faible.-sc le notaire aurait-il. disait— ou, sicriiîé la confiance qu ou lui lémoigu ni?... 1) gagnait peutêtre suivante mille francs par an, cl sa mai ou se comjto-ail d'rmc servante et d une vieille fi mme de charge ; son seul plaisir était d aller chaque dimaucli - â la iues?e et a vépic»; d ue connaissait pot d'opéra comparable au chant grave de l'orgue; nas de société mondaine qui valût une oirée paisiblement pas . au coin de son feu avec le cuté de &a parois» apres un d lier frugal : il uH-tiait i-uiiu sa joie dans la probité, sou orgm il dans i I onneur, ?a félicité dan-* la religion.

Ici était Je jugement que Ic^ contemporains de M. Jacques FerranJ portaient sur co rare et grand homme de bien.

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