‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Les mysteres de ParisChapitre 84 sur 174 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La Louve et la Gocaletw*.

Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises [lassions, -les soulèveront comme l’ouragan soulève l'écume île ta mer: mais, ainsi que tous les orages* ces orages seront aussi furieux

qu 'éphémères ; à ces funestes effervescences succéderont de sourds resseuluncuts de tristesse, de mabhe, qui empireront les plus misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le réveil d'uu excès toujours péuiblc.

La Louve, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.

D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux instincts soleul fécondé* par l'intelligence* et que chez elles l'esprit soit au niveau du cœur; d'autres, disons-nous, inspireront le bien, ainsi que les premiers inspirent le mal. Unir action (lenétrera douccmcul les àmes, comme les tiède* rayons du soleil péuèlreut les corps d'uue chaleur vivifiante... comme la Iraîclie rosée d'une uuil d'été imbibe la terre aride et brûlante.

Fleur -dc-Marie, si l'on veut, personnifiera cette influence bienfaisante.

La réaction en bien n'est pas brusque comme b réaction en mal ; scs effets se prolongent davantage. C’est quelque chose d'onctueux, d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit le» coeur* le» plus endurci*, il leur fait goûter une sensation d'une exprimable sérénité.

Malheureusement le charme cesse.

Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans les ténèbres de leur vie habituelle : le souvenir det tUn| éoiOÜOttS qui les ont un moment surpris s'eltace peu à peu. Parfois pom mut il* du re lient vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.

Criée à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la (ioualcusc venaient de connaître la donneur passagère de ce* ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais cclléci, pour de* raison* que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les autre* prisoutiieres sous cette bienfaisante impressiou.

Si l’on s'étonne d’entendre et de voir Kleur-de-Marie, naguère si passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et autorité, c'est que les nobles enseignements qu elle avait revu* pendant sou séjour à b ferme de Bouqueval avaient rapidement développe les rares qualités de celte nature excellente.

Kleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé ii réparable, et qu'on ue se réhabilitait qu'en faisant le bien ou eu l'iuspiraut.

Nous l'avons dit : b Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de 1a Couuleuse.

Le rapprochement de ces deux jeunes fdles offrait un singulier contraste.

Les pile* rayons d’un soleil d'hiver les éclairaient ; le ciel pur se pommelait ça et b de petites nuées blanches et floconneuse : quelques oiseaux. égayé* par b tiédeur de 1a température, gnzooilbicul dans les branches noires de* grand* marronnier* de b cour; deux ou (roi* moineaux plu* effrontés que les autres venaient boire et se baigner dan* un petit ruisseau où s'écoulait le trop plein du bassin : les mousses vertes 'cloutaient les revêtements de pierre des margelle* ; entre leur* assises disjointes poussaient ça et là quelques touffes d'herbe cl de plante» pariétaires épargnées par b gelé»;.

Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mai* Flcurdc- Marie ne perdait pas nn de ces détails ; les yeux Iri&tenient fixé* *ur ce petit coin de verdure et sur ceUe eau limpide où sc réfléchirait b blancheur mobile des nuées courant sur I azur du ciel , où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d’un beau soleil , elle moigeait en soupirant aux magnificence* de b nature qu'elle aimait, quelle admirait si poétiquement, cl doul elle était encore privée.

— (J ne vouliez-vous me dire? demanda b Goualeuse à sa compagne, qui, assise auprès d’elle, restait sombre et sileucieusc.

— 11 faut que nous ayons une explication, s’écria durcuieut b Louve; Va ue neut pas durer ainsi.

— Je ne vous comprends pas, la Louve.

— Tout à l'beurc, dan* b cour, à nropos de Mont-Saint- Jean, je m’ebis dit : Je ne veux plus céder à b Goualeuse, et pourlaut je viens encore de vous céder...

— Mais...

— Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...

— Qu’avex-vous contre moi, fa Louve?

— J’ai... que je ne suis plus b même depuis votre arrivée ici... non, je n'ai plus m cœur, ni force, ni hardiesse ...

Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un duvet noir, elle lui fit remarquer, sur b partie antérieure de ce bras, un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans uu cœur rouge ; au-dessous de cet emblème ou lisait ces mots :

Mort aux lâche t!

Martial.

P. L. Y. (pour b vie).

— Voyez-vous ceb ? s’écria 1a Louve.

— Oui... ceb est sinistre et me fait peur, dit b Goualeuse en détournant la vue.

— Quand Martial, mon amaut, m'a écrit, avec une aiguille roupie au feu, ces mot* sur le bras : Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait ma conduite depuis trois jours, il me piaulerait sou couteau dans le corps comme ce poignard est planté dan* ce cœur... et il aurait raiton, car il a écrit b : Mort aux belles! et je suis bebe.

— Qu'avez-vous fait de lâche?

— Tout...

— Regrettez -vous votre bonne pensée do tout à l'heure?

— Oui...

— Ali 1 je ne vous crois pas...

— Je vous dis que je b regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu Mont-Saiul-Jcan, quand elle était à genoux... à vous remercier T...

— Qu’a-t-elle dit ?

— Klle a dit, en parbut de nous, que « d'un rien vous nous tourniez de mal à bien. » Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changes du blanc au noir : on vous écoule, on se laisse aller à ses pi entier* mouvements... et ou est votre dupe, comme tout à l'heure...

— Ma dupe... pour avoir secouru généreusement celle pauvre femme!

— Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avèc colrrc, je u'ai jusqu'ici courbé la tète devant personne.... La Louve est mon nom, et je suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un Imuimc aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me mettra sou* scs pieds...

— Mol!... et comment?

— Est-ce que je le sais comment?... Vous arrivez ici... vous commencez d'abord par m'offenser...

— Vous offenser?..

— Oui. vous demandez qui veut votre pain... 1a première, je réponds : Moi!... Mont-Saint-Jeau ne vous le demande qu'eusuilc... et vous lui donnez b préférence... Furieuse de ceb, je m'élance sur vous, uiun « outeau levé...

i vous voulez... mais ne inc faites pas

trop souffrir... reprit b Goualeuse. . voilà tout.

— Voilà tout?... oui, voilà tout !... et pourtant ccs seuls mol s- b m'ont fait tomber mou couteau des mains... m oût fait vous demander pardou... a vous qui m’aviez offensée... Lst-oe que c’est naturel?... Tenez, quand je reviens dans mon bon sens, je me Tais pitié à moi-même... El le soir •le votre arrivée ici» lorsque vous vous êtes mbe à genoux pour votre prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d ameuter tout le dortoir, pourquoi ai-je dit : Faut la laisser tranquille... Elle prie, c'cat qu'elle en a le droit... Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu bonté de nous habiller devant vous?

— Je ue suis pas... la Louve.

— Vraiment! reprit celte violente créature avec ironie ; vous ne le savez pas! C’est san» doute, comme noos l avons dit quelquefois en plaisautaut, que u>u* êtes d une autre espèce que nous. Vous croyez peutêtre cela 1

— Je ne voua ui jamais dit que je le croyais.

— Non, vou il- le dites pas... mais vous faite* tout comme.

— Je vous en prie, écoulcz-moi .

— Non, '..i m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder. Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; ch bien! deux ou trois fois

:•• «-t lâche!.,, je me suis surprise à ni • i<T votre ligure de sainte Vierge, votre air doux et triste... Oui, j'ai I à vos yeux bleus, moi qui ai toujours <fét. *té les blondes, vu que je suis brune... Vouloir vous ressdmbler... moi, la Louve !... moi!... Il y a huit jours, j'aurais nnrqoé celui qui uf mirait du ça.... Ce n‘c*t pourtant pas votre sort qui peut teuter;

ubleiue. Est-ce naturel, dites?

— L' mm. ut voulez-vous que je me rende compte des impression» que je vou* cause ?

— oh! vous savez bien ce que vous biles... avec votre air de ne pas y louc her.

— Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

— Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends rien à tout ceb que je me défie de vous. Il y a autre chose : jusqu'ici j'avais été toujours gaie ou colère... mai* jamais songent... ci vous m avez rendue songeuse. Oui, il y a de* mots que vous diiu* qui, malgré moi, m’ont remué le cœur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses tristes.

— Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, b Louve... mais je ue me souviens pas de vous avoir dit...

— Eli ! mou Dieu, s'écria 1a Louve en interrompant sa compagne avec une impatience courroucée, ce que vou* faite* est quelquefois aussi émouvant que ce que vou* dites !... Vous êtes si maligne !...

— Ne vous fâchez pas, b Louve... expliquez-vous...

— Dier, daus l'atelier de travail, je vuu» voyais bien... vous aviez b tête et les yeux baissés sur l’ouvrage que vous cousiez . une grosse larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant uuc minute... et puis vous avez porté votre main à vos levres, comme pour b baiser et l'essuyer, celte brme; est-ce vrai?

— C'est vrai, dit b Goualeuse en rougissant.

— Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l’air si

malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écœurée, toute sens dessu* dessous... IHlcs donc, c*t-ce que vous croyez que c’est ainusaut? Comment! j’ai toujours été dure comme roc pour ce qui me touche... personne ne peut se vanter de m’avoir vue pleurer... et il faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des lâchetés plein le cœur !... Oui, car tout ça c’est des pures lâchetés ; cl la preuve, c'est nue depuis trois jours Je n'ai pas osé écrire à Martial, mon amant, tant Jai une mauvaise conscience... Oui, votre fréquentation in affadit le caractère, il faut que ça finisse... j eu ai assez; ça tournerait mal. . je m'entends... Je veux rester comme je suis... et ne pas me faire moquer de moi

— Et pourquoi se moquerait - ou de vous?

— Pardieu ! pane qu’on me verrait faire la bonne et la béte, moi qui faisais trembler tout le monde ici ! Non, non ; j’ai vingt aus, je suis aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint, c’est ce que je veux... Je uic

moque du reste

Crève qui dit le contraire !...

— Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?

— Oui , vous êtes pour moi une mauvaise couuaissancc; si ça continuait, dans auinze jours, au lieu de in appeler la laïuve , on m'appellerait... la Brebis. Merci !... ça n’est pas moi qu’on châtrera

^ is comme ça...

ial me tuerait...

Finalement , je ne veux plus vous fréquenter; pour roc séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de salle; si on n>e refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en ha- Iciue cl pour qu’on m’envoie au cachot iusqu’à ma sortie...

Voilà ce que j’avais à vous dire, la Gooaleusc.

Fleur - de - Marie comprit que sa compagne, dont le cœur ii’éUil pas complètement vicié, se déballait, pour ainsi dire, contre de meilleures tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été éveillées chez b Louve par la

sympathie, par noté- Brid»

rot involontaire que lui inspirait Kleur-dc-

col pour rbumanité, de rares mais éclatants exemples vent, nous le répétons, qu’il est des âmes d'élite, douées, presque à

Marie. Heureusement proui

leur insu, d’une lellc'puissance d'attraction, qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur sphère cl à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.

Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, ne s’expliquent pas autrement...

Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de Fleur-de-Marie et de b Louve; mais celle-ci, par une contradiction singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable et

pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent énergiquemeut contre les influences mauvaises.

Si l’on songe auc le vice a souvent un orgoeil infernal, l’on ne s’étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour couscrver sa répu talion de créature indomptable cl redoutée, et pour ne pas devenir de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant res hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çâ et Ui de quelques élans généreux, révélaient chez celte malheureuse des symptômes trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-dc-Marie abandonnât l'espoir qu’elle avait un moment conçu.

Oui , pressentant que la Louve n'élail pas alisolumenl perdue, clic aurait voulu la sauver comme ou l'avait sauvée ellemême.

«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance a mon bieufailcur, pensait la G ou; ik- use.

ejest de donner à d'autres, qui peuvent encore les entendre , les nobles conseils qu’il in’a donnés. •

Prenant timidement la main de sa « ompagDc, qui b regardait avec une sombre défiance , Fleur-de-Marie luidit:

— Je vous assure, b Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas parce que vous êtes lâche, mais parce que vous «-tes généreuse.

Les braves cœurs sont les seuls qui •s'attendrissent sur le malheur des autres.

— Il n’y a ni générosité ni courage là -dedans, dit brutalement b Louve; c’est de b lâcheté...

D'ailleurs, je ne veux pas que vous me (lisiez nue je inc suis attendrie... ça u’est pas vrai...

— Je ne le dirai plus, la Louve : mai-, puisque vous m’avez témoigné de l'intérêt... vous me bisserez vous en être reconnaissante, n’estce pas?

— Je m’eu moque pas mal!... Ce soir, je serai daus une autre salle que vous. . .

ou seule au cachot, «bientôt je serai de

as a. hors, Dieu merci !]

— Et où irez-vous

en sortant d'ici?

— Tiens !... chez mol, doue, rue Pierre- Lcscot . Je suis dans mes meubles.

— Et Martial... dit b Goualcuse, qui espérait continuer l'entretien en parlant à b Louve d'uu objet intéressant pour elle, et Martial, vous serez bien contente de le revoir ?

— Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j’ai été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu il avait eue parce qu'il demeure toujours sur l’eau... Pendant dix-sepl jours et dix-sept nuits, je ne l’ai pas quitté d’une minute, j’ai vendu b moitié de mou bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je neux m’eu vanter.

Diqitized bv Goosl

LES MYSTÈRES DR PARIS

ft je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai eucore hier lait brûler un cierge pour lui... C'est des belles... mais cVst égal, on a vu quelquefois de tres-bous eiTcls de ça pour la convalescence...

— El où est-il maintenant? que fait-il?

— Il demeure toujours prés du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.

— Sur le bord de l'eau?

— Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fuis ou'il est dans son bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, allez ! dit orgueilleusement la Louve.

— Quel est donc son étal ?

— Il pérlte en fraude, b nuit ; et pub, comme il est brave comme un Bon, quand un pol-

iron veut faire clicrclicr querelle à nu autre, U s’en charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore sa mère, deux soeurs et uu frère... Autant vaudrait pour lui...

ne pas 1 avoir , ce frère-là, car c’est un scélérat qui se fera guillotiner un jour ou l'autre... scs soeurs aussi... Enfin, n’importe, c’est à eux leur cou.

— Et où l'avezconnu, Martial?

— A Paris. Il avait voulu apprendre l'cta t de serrurier... un bel état, toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!.,... ça lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses parents, et il s "est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières : .

c’est tout près : ça •crail plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur les genoux et sur les mains.

— Vous serez bien heureuse d’aller à la campagne... vous la louve! dit la Goua- Icuse en soupirant :

surtout si vous aimer, comme, moi, à tous promener dans k* champs. #

— J’aimerais bien mieux me promener dans les bols, dans les grandes forêts, avec, mon homme.

— Daus les forêts?... vous n’auriez pas peur?

— Peur! ah bien oui, peur? Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier -, aller avec lui la nuit tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes veuaient pour nous arrêter, leur tirer des coups de fusil, nous deux mon homme, en nous cachant dans les broussailles, ah ! dame... c’est ça qui serait bon !

— Vous avez donc déjà habité des bois, ta Louve?

— Jamais.

— Qui vous a donc donné ces idécv-là ?

— Martail.

— Comment?

p t , i». — Tfp. a>- a-- V* l*aJ«]r-l>ii|«4, IM Salai- L ou.i, *6, m Hua*.

i'ipelet allant chez le conmuwure. — r*ei

— Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a centi tiré sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde! enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de quitter le pays... Alors il est veuu à Paris pour apprendre l’état de serrurier ; c’est Là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tète pour s'arranger avec son bourgeois il a mieux aimé retourner à Asnieres près de ses parents, et marauder sur b rivière; c’est moins assujettissant... Mais il rfgietle toujours les bois ; il y retournera un jour ou l’autre. A force de me parler du braconnage et des forêts, il m’a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que je suis née pour ça. Mais c'est

toujours de même... . ce que veut votre homme, vous le voulez Si

Martial avait été voleur... j’aurais été voleuse... Quand on a un bomme, c'est pour être comme sua homme. — Et vos parents, la Lonve, où

sont-ils?

— Est -ce que je sais, moi !...

— Il y a longtemps que vous ne les avez vus?

— Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.

-— Ils étaient donc méchants pour vous?

— Ni bons ui mé- * chants : j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère s’en est allée d’un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier. a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons qu elle avait, un de six ans et un de mon âge.

Elle était marchande de pommes à l.i brouette. Ça u’a pas été trop mal dans les comment ements:

mais ensuite, pendant qu’elle était à sa charretée, il voilait chez nous une écaiUere avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l’a su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les »oirs u In maison des batteries si curagécs, que ça nous en donnait b petite mort, à moi cl aux deux garçons avec qui je couchais; c:ir notre logement n’avait quuue pièce, et nous avions un lit pour uous trois... dans b même chambre que mou père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour de sa fêle, à elle, b Sainte-Madeleine, voilâ-t-il pas nu 'elle lui reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons

en raisons, mon père a fini par lui f mire la fête d'un coup de manche à babi. J’ai joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, b mère Madeleine ; mais elle avait la vie dure cl la tête aussi. Apres ça, elle le rendait bien à mou père ; une fois, elle l'a mordu si fort à la main, que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces massacres-là, c’était comme qui dirait les jours de grandes eaux à Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes ; U y avait des bleus, mais pas de rouge... .

— Et celle femme était méchante pour vous ?

— La mère Madeleine? non, au contraire, elle n’clail que vive; sauf ça, une brave femme... Mais à la lin mon père en a eu assez ; il lui a abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus

LP.Ji MYSTÈRES DR TARIS.

rcvHtu.il était Bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. Alors j'avais quinze ou seize aux.

— tt vous ôtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre pete?

— Oà est-ce que je serais allée? Alors elle s’est «lise avec un couvreur qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons 'le la mère Madeleine. U y en a un, le plus grand, qui s'e»t noyé à I lie des Cygnes ; l'autre est eulré eu apprentissage cliez un menuisier.

— El que faisiez-vous chez celle liTiune ?

— Je tirais sa charrette avec elle, j taisais h soupe, ] allais porter à manger à sou homme, et quand il rouirait mis, ce qui lui arrivait plus j souvent qu'à son tour, j’aiuais la mère Madèlc.ne à le rouer de coups ■ pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même chambre.

Il était méchant cunnne un Ane rouge quand il était dans le vin, il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa hachcllc, il uoe> aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie boucherie.

— El comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dil Fleurdo-Marie eu hésitant.

— Le lil* de Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à I île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu pros depuis le temps que lui, sa mere cl sou frère étaient venus loger chez nous quand nous étions deux, enfants .. quoi!... Après lui le couvreur, ça m'émit égal : mais j'avais peur d'être mise à la porte pur la mère Madeleine, si elle s’apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; t oinnm elle était bonne femme, elle m'a dil : « Puisque c 'est ainsi» tu as > he ans» lu n’es propre à rien, tu es trop mauvaise tète pour le mettre en place ou pour apprendre un état : lu vas venir avec moi te faire inscrire à la police ; a défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça le fer» toujours un sort autorisé par le gouvernement ; t'auras rien à f-*ire qu'a Uoccr ; je serai tranquille sur loi, et tu ne me seras plu*» à «barge. Iju'ca-ce que tu dis de cela, ma fille? — Ma loi, au fait, vous avez r<i>or». que je lui ai répondu, je n’avais pas songé à ça. » Noos avons été au bureau des mœurs, elle m’a recommandée dans une maiso*. et c’est depuis ce temps-lâ que je suis inscrite. J'ai revu la lucre Madeleine, H y a de ça un an : j’étais à boire avec mon homme, noti- 1 avons invitée; elle mm* a dit que le couvreur était aux galère». Itepuis je ne l'.-i p:«s rencontrée, elle , je ne sais plus qui, dernierem>-nf» soutenait qo'efle avait été apportée à la Morgue B y a trois mois. Si ç.t est, ma foi. faut pis ! car c'éuit une brave femme, la mere Madeleine, die avait le cœur sur la main, et pas plus de lu i qu'un pigeon.

Fleur-dc-Marie, quoique phuig-c jeune dans une atmo»]>bére de corruption, avait depuis resjiiré un air - i pur, qn’dhs éprouva une oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.

Et si nous avons eu le triste courage de le Elire, ce récit, c’est qu’t tant bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, 9 est encore mille fois au-dc&sous d'innombrables réalités.

Oui, l’ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à ces effrayantes dégradations humaines et sociales.

Oui, il est une foule de tanières un enfant; et adultes, filles et garçons, légitimes ou bâtards, gisant péle-mrlc sur la même paffasse, comme des bêles dans la meme ImèK» «ml eontinneflcmciit sons les yeux d’abominables exemptes d'ivresse, de violences, de déhanchés et de meurtres.

Oui, et trop fréquemment encore l’inceste vient ajouter une horreur de plus à ces horreur».

Les riches peuvent entourer leurs vices d’ombre et de mystère, et i respecter la sainteté du foyer domestique.

Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une i seule chambre avec leur famille, sont forces, faute de lits et d'espace, rie Étire coucher leurs enfant» ensemble frères et sœurs, à quelque» j pas d'eux . maris et femmes.

Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, ma N probes, que sera-ce donc lorsqu’il s'agira d'artisans dépravés par 1 ignorance ou par rinconduile ?

(Juels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux eufanls abandonnés, ou plutôt excites, des leur plu» tendre jeunesse, à tous les penchant* brutaux, A toutes les passions animales ! Auront-ils seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?

Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du nouveau monde?

Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, soûl déjà flétries par cette grossière et terrible métaphore :

— Graines de bagne ! ! S

Et la métaphore a raison.

Celle sinistre piédiction s’accomplit presque toujours : galères ou lupanar, chaque sexe a son avenir.

Nom ne voulons jutgifier ici aucun débordement.

Que I on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme pieusement élevée au sein d'une famille aUéc, qui ne lui aurait donné •pic de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, celle dégradalui'i à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice» p i le vice et (tour le vire. A qui loti montre, non sans raison, la prostitution umouic un état protège par le goûter uonici il !

Ce qui est vrai.

Il v a uu bureau où cela ^enregistre, »e certifie et se paraphe ;

Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa ûlle ; le mari, la prostitution de sa femme.

Cet endroit s'appelle' le « bureau des moeurs !!! »

Ne faut-il pas qu’une société ail un vice d'organisation bien profond, bien iucurable, à l’endroit des lois qui régissent la conditon de I homme et de la femme, pour que le. pouvoir... le pouvoir... cette grave et morale abstraction, soit obligé, non-seulement de tolérer, mais de réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, ponr la rendre moins dang creuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour A un chitfrc presque incommensurable !

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