CHAPITRE IX
CMbuux en E»pigne.
La GouJeuse, surmontant I émotion que lui avait causée la triste chnfcisioo de sa compagne, lui dit timidcmeul :
— Ecouli-z-moi sans vous fâcher.
— Voyons, dites, j'espere que j'ai assez bavardé ; mais au fait c'est égal, puisque c'est la dernière fois que uous causons ensemble.
— Etes- vous heureuse, la Louve?
• — Comment?
— 13e la vie que vous mène*?
— Ici, à Saint-Lazare?
— - Non, chef vous, quand vous êtes libre ?
— Oui, je soi» heureuse.
— Toman?
— Toujours.
— Tous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?
— Contre quel sort? il u'y a pas d'autre sort pour moi.
— Dites-mui, la Louve, reprit Fleur -de-Mzrie après un moment de silence, est-ce que vous o’ahncz pas A Lire quelquefois des châteaux eu Espagne? c'est ai amu-ont en prison !
— A propos de quoi, des châteaux eo Espagne ?
— A propos de Martial.
— De mon homme?
— Oni.
— Ma foi, je n'en ni jamais fait.
— Laisse z-moi en taire ira pour vous et pour Martial.
— fc»h ! à quoi bon ?
— A passer le temps.
— Eli bien ! voyons ce château en Espagne.
— Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: Abandonné» de votre père et île votre mère, votre enfance a été eutouréo de si mauvais exemples, qu’il Lut vous plaiudrc autant que vous blâmer d’élre deveuoe...
D'être devenue quoi ?
— Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Gounleuse d’une voix douce; et elle continua • Supposez que celte personne vous dise encore : Vous aimez Martial, il vgu» aime; vous et lui, quittez une vie mauvaise; au Heu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.
La louve haussa ks épaules.
— F.st-oc qu'il voudrait de nmi pour sa femme?
-- Excepté le braconnage, il n’a curamis, u’est-cc pas, aucune autre action coupable ?
— Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme le gibier, à qui peut les preudre ? Ou donc est la marque de leur propriétaire ?
— Eh bien ! supposez qu'ayant renoncé à sou dangereux métier de maraudeur de rivière, il veuille devenir tout à lait liouuêle: supposez qu'il inspire, par la franchise d» ses lionnes résolutions, assez de confiance à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une pl.^cc ... de garde-chasse, par exemple, A lui qui émit braconnier, ça serait dans ses goûts, j'espere , c'est le même étal, mais en bien.
— Ma foi, oui. c'est toujours vivre daus les bois.
— Seulement on ne lui donnerait cette plu e qu'a la condition qu‘3 vous épouserait et qu'il vous emmcuerail avec lui.
— M'eu aller avec Mai lui 1
— Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d’habiter ensemble au fond de» forêts! N 'aimeriez- vous pas mieux, au lieu d’une mauvaise Imite de braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir une honnête petite chaumière dont vous seriez la mena—
, gère active et laborieuse ?
j — Vous vous moquez de moi ! est-ce que c’est possible ?
— Qui «ait? le hasard! D'ailleurs c’est toujours un château ru l s-
pagtie.
Digiti
— Ah ! comme ça. à b bonne heure.
— Dites dune, b Louve» il ne semble rli'j.i rou* voir établir dan» voire maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants. Des enfauls ! quel bonheur, n’est-tt cas !
— Des enfants de mon homme T s’écria h Louve avec nue passion farouche ; oh ! oui, Us seraient fièrement aimes, ceux-là l
— Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude ! puis, quand ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre chauffage ; le plus grand irait dans les herbes de la lori-l faire pâturer une vache ou deux qu’on vous donnerait pour récompenser votre mari de son activité ; car, ayant été braconnier, il n’en serait que meilleur garde-chasse.
— Au fait... c’est vrai. Tiens, c’est amusant, ces châteaux en Espagne. Diles-in’cn donc encore, la Goualeuse !
— On serait très-content de votre mari... vous auriez de son mattre quelques douceurs... nne basse-cour, un jardin ; mais, dame! aussi, il vous faudrait COUfâgeus ornent travailler, la Louve I el cela du malin au soir.
— Oh ! si ce n’était que ça, une fois auprès de mon homme, l’ouvrage ne me ferait pas peur, à moi... j’ai de bons bras...
— ■ Et vous auriez de quoi les occuper, je vous on réponds... Il y a tant â faire !... tant à faire !... c’est l’étable à soigner, les repas i préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour ie blanchissage. un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à nettoyer du haut en bas. pour que les autres gardes de la forêt disent : a Oh f il n’y a p-is une ménagère comme la femme à Martial ; de la cave au grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours si bien soignés ! C’est qu’aussi elle est fièrement laborieuse, madame Martial... »
— Dites donc, la Goualease, c’est vrai, je m’appellerais madame Martial... reprit la Louve avec une sorte d'orgueil ; madame Martial !...
—Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, nVst-cepas?
— Bien sûr, j’aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d’u ne bête. .. Mais, bah !... bah !.. . louve je suis née .. . louve je iw ni irai . . .
— Qui sait?... qui sait ?... ne pas reculer devant une vie bien dure, mais honnête, ça, porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait pas ?...
— Oh ! pour ça non, ce n’est pas mon homme el trois ou quatre mioches a soigner qui m'embarrasseraient, allez I
— El puis aussi tout n’est pas labeur, il y a des moments de repos ; l'hiver, it la veillée, pendant que les enfants dorment, el une votre mari fume ai pipe en nettoyant ses armes ou en dressant ses chiens... écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.
— Bah! babf du bou temps... rester les bras croisés! ma fol non ; j’aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du feu ; ça n’est pas déjà si fatigant... L’hiver, les jourssont si courts!
Aux paroles de KIcur-dc-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le présent pour ces rêves d’avenir... aussi vivement intéressée que précédemment In Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parle des douceurs rustiques de la ferme de Bouqueval.
La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son amant. $e souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu’elle avait ressentie aux riantes peiulures de Rodolphe, a propos de la vie des champs, Fleur-de-Marie Voulait tenter le même moyen d’action sur la Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez émouvoir au tableau d’une existence rude, pauvre et soldai rd| pour désirer ardemment une vie pareille... celle femme mériterait intérêt et pitié.
Enchantée de voir sa compagne l’écouter avec curiosité, la Goualeuse reprit en souriant :
— Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?
— Tiens, ou contraire, ça me flatte... puis la Louve haussa les épaules en souriant aussi, et reprit : Quelle bêtise de jouer à la madame ! Sornmes-nous enfants !... C est égal.... allez toujours... c’est amusant... Vous dites donc?...
— Je dis, madame Martial, qu’en parlanlde votre vie, l’hiver au fond des bois, nous ne songeons qu’a la pire des saisons.
— Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit dans la forêt cl de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien loin... je ne trouverais pas ça ennyeux, moi, pourvu que je sols au coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule &»us mon homme, s’il était à faire sa ronde ; oh ! un fusil ne me fait pas peur, à moi... Si j’avais mes enfants à défendre... je serais bonne la... allez !... la Louve garderait bien scs louveteaux !
— Oh I je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi, poltronne, je préfère le printemps à l’hiver... Oh! U; printemps! madame Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent les jolies fleurs des bols, qui scnlentsi bon, si bon, que l’air est embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans l’herbe nouvelle ; et puis la forêt serait si touffue qu’on apercevrait à peine votre mubou au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois d’ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a plantée et qui ombrage le banc de gazon ou il dort durant la grande chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux enfants de ne pas
réveiller leur père... Je ne tais pas si vous avez remarqué cela : mai» dans le, fort de IVte.surle midi, lise fait dai» les bois autant de silence que pendant la nuit..., on u entend ni les feuilles remuer, ui les oiseaux chaoter...
— Ça. c’est vrai, répéta machinalement la Louve, qui, oubliant do plus eii plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants tableaux que lui présentait l'imagination poétique de ITeur-dt- Marie, si instinctivement amoureuse des beautés de la nature.
Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Comateuse reprit en se laissant elle-même entraîner au charnu; des pensées qu elle évoquait ;
— H y a une chose que j’aime presque autant que le silence» des l>ois, c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d’ete tombant sur les feuilles ; aimez-vous cela aussi ?
— Oh! oui... j’aime bien aussi la pluie d'été*
— Yest-cepas? lorsque les arbres, la moussé, l'herbe, tout estb'en trempé, quelle bonne odeur fraîche! Etpuis, comme le soleil, en passant à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d’eau qui pendent aux feuilles après l'ondée! avez-vous aussi remarqué cela?
— Oui... mais je m'en soutien* parce que vous me le dites à présent... tomme c’est drôle pourtant ! vous racontez si bien, la Goualeuse, qu’on semble tout voir, lout voir, ù mesure que vous parlez... et puis, damé! je ne*Sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d’ele dont nous partons.
Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse.
La Louve, celte nature brute et farouche, devait subir en tout l’influence de Fleur-de-Marie.
Celle-ci reprit en souriant :
— Il ne faut pas croire que nous soyons seules àalmer la pluie d'été. Et les oiseaux dune! comme ils sont contents; comme ils secouent leurs plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyezvous, à la tombée du jour, les plus petits courir a travers bois au-devant de l’aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? ils ont bleu vile reconnu le tintement lointain des clochettes, allez I...
— Dites donc, la Goualeuse, il me semble voirie plus petit et le plus hardi, qui s’est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, â califourchon sur le dos d'une des vaches...
— Et l’on dirait que la pauvre bête sait qnel fardeau elle porte, tant elle marche avec précaution... Mais voilà l’heure du souper : voire aîné, tout en menant pâturer son bétail, s’est amusé à remplir pourrons un panier de belles fraises des bois, qu’il a rapportées au frais, sous une couché épaisse de violettes sauvages.
— Fraises et violettes... c’est ça qui doit être un baume 1... Mais mon Dieut mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idecs-là, la Goualeuse ?
— Dans les boisnû mûrissent les fraises, où fleurissent les violettes... il n'y aqn’à regarder el a ramasser, madame Martial... Mais parlons ménage... voici la nuil.il faut traire vos laitières, préparer le souper sous le berceau de vigne ; car vous entendez aboyer les chiens de votre mari, el bientôt ia voix de leur maître, qui. tou t'harassé qu’il est, rentre en chantant... Et comment n’avoir pas envie de chanter, quand, |taV une belle soirée d'été, le cœur satisfait, on regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?... N'est-ce pas, madame Martial T
— C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse.
—A moinsqu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Martc, émue elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sons la tnpmdlc à jouir de la sérénité d’une belle soirée... â respirer l’ndmr de la forêt... ù écouter 'babiller ses enfants... à regarder les étoiles... Alors, le cœur est si plein, si plein... qu'il faut qu’il déhorde par la prière... Comment ne pas remercier celui âqui l'on doit la fraîcheur du soir, la senteur des bols, la douce clarté du ciel étoilé?... Après ce remerciaient ou cette prière, on va dormir paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... car celte vie pauvre, laborieuse. mais calme el honnête, est celle de tous les jours...
— De tous les jours!,., répéta la Louve, la tête baissée sur sa poitrine., le regard fixe, le sein oppressé, car c’est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de quoi vivre sihrutrenx avec si lieu...
— Eh bien! dites mainleuaiit, reprit doucement Fleur-de-Marie. dites, ne devrait-il pasélre béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans ia boue des rues de Paris?
Ce mol de Paris rappela brusquement la Louve à la . .
Il venait desc passer dpns Pâme de cette créature un pt»»
Peinture naïve d’une condition humble et rnde. w T^ l i < \ ue j. à tour éclaire des douces lueurs du foyer ttomestun ^ grands bois ou que, joyeux rayons .1. «oie». rafraW' P” fait sur h
parfume de lainteur des fleur, lirait ft#
l.ouvc une impre&sion pim une exhortation d une moralité Iran.
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Oui, à mesure nue parlait Fleur-de-Marie, b Louve avait désiré d'être ménagère infatigable, vaillante épouse, mere pieuse et dévouée.
Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale, avilie, l’amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail, la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, uu toit et du pain, n'étail-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Maric !
Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant, auraient* ils obtenu davantage eu faisant gronder dans leurs prédictions menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?
La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant a In réalité , après s’être laissé charmer par la rêverie nouvelle cl salutaire où, pour la première fois, l’avait plongée Fleur-de*Marie, prou* vait l'influence des paroles de celle deraiere sur sa malheureuse couine.
lus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant mirage dans l’horreur de sa position, plus le triomphe de b Gouaicuso était manifeste.
Après un moment de silence et de réflexion, b Louve redressa brusquement b tête, passa b main sur son front, et se levant menaçante, courroucée :
— Vois-tu... vois-tu que j’avais raison de me défier de toi et de ne pas vouloir t’écouter... parce que ça tournerait mal pour moi ! Pourquoi in'as-lu parlé ainsi ? pour le moquer de moi? pour inc tourmenter? Ll cela, parce que j'ai été assez bêle pour te dire que j'aurais aimé à vivre au fond des bois avec mou homme !... Mais qui es-tu donc ?... Pourquoi me bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse ! Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à celte forêt, à celle maison, à ces enfants, à tout ce bonucur que je u'aurai jamais... jamais !... Et si je ne peut pas oublier ce que lu viens de dire, moi, ma vie va donc être uu supplice, un enfer... et cela, par ta bute... oui, par la faute !...
— Tant mieux ! oh ! tant mieux ! dit Fleur-de-Marie.
— Tu dis tant mieux ? s’écria la Louve, les yeux menaçants.
— Oui, Unit mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous parait un enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.
— El à quoi bou la préférer, puisqu'elle n’est pas faite pour moi? à quoi bon regretter d'élve une fille des rues. pui-que je dois mourir tille uct rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant dans sa forte main le petit poiguet de Fleur-de-Marie. Iléponds... réponds! Pourquoi es -lu venue me faire désirer ce que je ne peux pas avoir ?
— Désirer une vie honnête et laborieuse, c’est être digne de cette vie, je vous l’ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa main.
— Eh bien ! après, quand j'en serais digne ? qu'est-ce que ceb prouve ? à quoi ça m’avaiiccra-l-il?
— A voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit Fleurde-Marie d'un tou si sérieux, si convaincu, que b Louve, dominée de nouveau, abandonna la main de b Goualeuse et resta frappée délonneuicul.
— Ecoulcz-moi, b louve, reprit Fleur-de-Marie d'uue voix pleine tic compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous tes pensées, ces espérances, si je n 'étais pas sûre, eu vous faisant rougir de votre condition présente, de vous donner Ica moyens d'en sortir ?
— Vous? vous pourriez cela ?
— Moi ?... non ; mais quelqu’un qui est bon, grand, puissant comme
Dieu...
— Puissant comme Dieu?...
— Ecoutez encore, b Louve... Il y a trois mois, comme vous j’étais hoc pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dout je vous parle avec des lamies de reconnaissance, et Fleur-de-Marie essuya ses yeux, uu jour celui-là est venu à moi; il n’a pas craint, tout avilie, toute méprisée que j'étais, de me dire de cousolaules paroles... les première!, que j'aie entendues !... Je lui avais raconté mes souffrances, ( nies misères, ma boule, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout ; à l'heure raconté votre vie, b Louve... Après m’avoir écoulée avec boulé, il ne m'a pas blâmée, fl m'a plainte ; il ne m'a pas reproché : mou abjeeliou, il m’a vanté b vie calme et pure que l'on menait aux . champs.
— Comme vous tout à l'heure...
— Alors, cette abjection m’a paru d’autant plus afTrcuse que l’avenir qu'il me montrait me semblait plus beau !
— Comme moi, mon Dieu !
— Oui, et ainsi que vous je disais : A quoi bon, hébs ! me faire entrevoir ce paradis, a moi qui suis condamnée à l'enfer ?... Mais j’avais i tort de désespérer... car celui dont ie vous parle est, comme Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire luire un faux espoir aux yeux d’une pauvre créalure'qui ne demandait à personne ui pille, ni bonheur, ni espérance.
— Et pour vous... qu’a-t-U fait?
— II m’a traitée en enfant malade ; i’élais, comme vous, plongée dans uu air corrompu, il rua envoyé respirer un air salubre et vivifiant ; je vivais aussi parmi des êtres hideux et crüniuds, il m a couflée à des ^Ues faits à sou image., qui ont épuré mon âme. élevé mon esprit .
car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles vous émeuvent, b Louve, si mes larmes font couler vos brraes, c'est que sou esprit et sa pensée m’inspirent ! Si je vous parle de l’avenir plus heureux que vous obtiendriez par le repentir, c'est que je puis vous promettre cet avenir en son nom, quoiqu'il ignore à celle heure rengagement que je prends ! Enfin, .-i je vous dis : Espérez !... c’est qu’il entend toujours b voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à b Providence...
En parlant ainsi, b physionomie de Fleur-de- Marie devint radieuse, inspirée ; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alor» d'une beauté si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration, et s'écria .
— ■ Mon Dieu !... où suis-je ? est-ce que je rêve? je n'ai jamais rien entendu, rien vu de pareil... ça u’est pas possible !... mais qui êtes-vous donc aussi ? Oh ! je disais bien que vous étiez tout autre que nous !... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, vous qui connaissez des gens si puissants... comment sc fait-il que vous soyez ici... risonnière avec nous?... Mais... mais... c’est donc pour nous tenter !!! 011$ êtes donc pour le bien... comme le démon pour le mal ?
Fleur-do-Marie allât répondre, lorsque madame Armand vint rioterrompre et b chercher pour b conduire auprès de madame d'Harville.
La Louve restait frappée de stupeur ; l'inspectrice lui dit :
— Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans b prison vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez fait une quête pour celte pauvre Mont-Saint- Jean ; ccb est bien... ceb est charitable, b Louve. Cela vous sera compté... J’étais bien sûre que vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu’on fera abréger de beaucoup le* jours de prison qui vous restent à subir.
Et madame Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.
L’on ne s’étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-dc- Marie eu songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement développée, grâce à l’éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus à la i«*rmc ue Bouqucval.
Fuis la jeune fille était surtout forte de son expérience.
Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le cœur de la Louve avaient été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près semblables.
Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait tâché du b ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon b théorie de Rodolphe appliquée à b ferme de Bouquev.il) qu’il était de son intérêt de devenir lionnéie, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes et attrayantes couleurs...
Et, à ce propos, répétons que l'on procède d’une manière incomplète et, ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.
Afin de les détourner de b voie mauvaise, incessamment on le s menace dos vengeances divines et humaines : incessamment on fait bruire à leurs oreilles un cliquetis sinistre : clefs de prison, carcans de Ter, chaînes de bagne ; et enfin au loin, dans une pénombre cifrayanlc, à l'extrême horizou du crime, on leur montre le coupc-tête du bourreau, étincelant aux lueurs des flammes éternelles...
On le voit^b part de l'iuliniidation est incessante, formidable, terrible...
A qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...
Ccb est juste; mais à qui fait le bien, la société déccrue-l-elle dons honorables, distinctions glorieuses ?
Non.
Par de bienbisanlcs rémunérations, la société encouragc-t-clle à b résignation, à l'ordre, i la probité, celte masse immense d'artisans voues à tout jamais au travail, aux privations, cl presque toujours n tmr misère profonde ?
Non.
En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où (hunte le grand .'muime de bien ?
Non.
Etrange, fatal sviabole ! on représente b justice aveugle, portant d'une main un gbivc pour punir, de l'autre des babuces où se pèsent l'accu-aiion et la défense.
Ceci n’est pas l'image de b justice.
C’est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absont selon sa conscience.
La Justice tiendrait d oue inain une épée, de l’autre une couronne ; l’une pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.
Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le mal, il est d éclatants triomphes pour le bien ; tandis qu'à ccUc heure, dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.
Le peuple voit bien une justice criminelle (»ir), composée d’hommes fermes, intègres, éebirés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, i puqîr des scélérats.
LES MYSTÈRES DK PARIS
Il ne voit pas de justice vertueuse (I), composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les gens de bien.
Tout lui dit : Tremble 1...
Bien ne lui dit : Espère !...
Tout le menace. .
Bien ne le console.
L’Etat dépense annuellement beaucoup de millions pour la 'stérile punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.
Cela est nécessaire, soit.
Mais combien dépense l’Etat pour la rémunération si salutaire, si féconde, des gens de bien?
Bien.
Et ce n’est pas tout.
Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous conduira aux prisons d’hommes, combien d’artisans d’une irréprochable probité seraient au comble de leurs vœux s’ils étaient certains de jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours assurés d'uue boune nourriture, d’uu bou lit, d’im bon gîte !
El pourtant, au nom de leur dignité d honnêtes gens rudement et longuement éprouvée, n'onl-ils pas le droit de prétendre à jouir du même bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu de la misera et des tentations?
Ceux là ne méritent-ils pas assez de là société pour quelle se donne la pciue de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et diflicile qu'ils parcourent vaillamment?
Le grand lioimue de bien, si modeste nu 'il soit, se cache-t-il donc plus obscurément que le voleur ou l'assassin ?... et ceux-ci ne sont-ils pas toujours découverts par la justice criminelle ?
Hélas! c’cst une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.
Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu elle ail pour ainsi- dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du crime ;
Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la reconnaissance du tous, comme on déuonce aujourd’hui les crimes à la vindicte des lois.
Voici deux exemples, deux' justices : que l’on dise quelle est la plus féconde eu enseignements, en conséquences, en résultats positifs :
Un homme a tué un autre homme pour le voler ;
Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin reculé de Paris, et on coupe le cou de l’assassiu, devant la lie de la populace, qui rit do juge, du patient et du bourreau.
Voilà le dernier mol du la société.
Voilà le plus grand crime que l’on puisse commettre contre cite, voilà le plus grand chàlimeul... voilà l'enseignement le plus terrible, le plus salutaire quelle puisse donner au peuple...
Le seul... car rien ne sert de coulrc-puids à ce billot dégouttant de
saug.
Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce spectacle funèbre.
Continuons notre utopie... »
N’en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous les feux l'exemple de quelques grandes vertus fiautcmcut glorifiées et maténdlement rémunérées par l'Etal !
Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s’il voyait souvent un tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d’une fuale immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la longue v ic probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait :
— Pcudant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert, courageusement lutté contre l'infortune: votre famille a été élevée par vous dans des principes de droiture et d’bonnenr... vos vertus supérieures vous ont hautement distingué : soyez glorifié et récompensé, vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans l'oubli ui le mal ni le bien... A chacun elle paye selon ses œuvres... l’Etat vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de là considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, pendaut beaucoup
(f ) Quelques jour» «prie avoir écrit cca lignes, nous relisions le Mémorial dt A™. it-u*lèné, es livre immortel qui nous semble un sublime traité de philosophie pcïûque; nous avons remarqué ce passage, qui nous avait jusqu'alors échappé : < Aussi un de mes révea (c’eal l'empereur qni parle), nos grands événements £,?' ,err e accompli# et subies, de retour i l'intérieur, en repoa et respirant, eût «e de chercher une domaine de vrais bons philanthropes, de ces bravos gens »c mant q Qe p< tur | c |*(*n, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse disséimué* dans f empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me rendre compte à fcownérae; ils eussent été les aanoM n«: la «uni ; ils seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs, mes directeurs spirituel», cl mes •«visioiss avec eux eussent été mes bonnes œuvres secrètes. Ma grande occtipa- «t»n, lor» de mon entier repos, eût été. du sommet de ma puisunce, de m'occuper i fond d’améliorer la condition de la société; j'cusæ descendu jusqu'aux rmiMncu \ndtvtdueUti mortal , t. V, p. 100, édition de 1X24.)
d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et bit preuve de rares cl grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une salutaire émulation, ils lutteront d’énergie dans l'accomplissement des devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous et ré munéres comme vous...
Nous le demandons : lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé, du grand homme de bien récompense, réagira sur le peuple d une façon plus salutaire, plus féconde?
Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée de ces ignobles rémunération^ matérielles accordées à cc qu’il y a au monde de plus étheré : la vertu !
Ils trouveront contre «.-es tendances toutes sortes de raisons plus ou moins philosophiques, platoniques, Uiéologiqucs, mais surtout économiques, telles que ccllcs-ci :
o Le bieu porte en soi sa récompense...
« U venu est une chose sans prix...
« La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses. »
Et enfin cette objection triomphante et saus réplique :
« Le bouheur éternel qui atleud les justes daus l'autre vie doit uni- « ancincnt suffire pour les encourager au bien. •
A cela nous répondrons que b société, pour intimider et punir les coupables, ne nous parait pas exclusivement se reposer sur la vengeance divine qui les a t teindra certainement dans l’autre vie.
La société prélude au jugement deruier par des jugements humains...
En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, aux trompettes retentissantes et aux gbivesde flamme, elle se contente modestement... de gendarmes.
Nous le répétons :
Pour terrifier les méchanls, on matérialise, ou plutôt on réduit à dns proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du courroux céleste...
Pourquoi n’en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine à ! égard des gens de bien ?
Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, comme de véritables ulopies quelles sont.
La société est si bien comme elle est ! Interrogez plutôt tous ceux qui, la jambe avinée, !'œi! iAccrtain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux banquet !