chapitre x
La protectrice.
L'inspectrice entra bienfôt avec la Goualcuse daus le petit salon où sc trouvait Clémence; la pâleur de (a jeune fille s’était légèrement colorée ensuite de son entretien avec b Louve.
— Madame b marquise, touchée des excellents renseignements .que je lut ai donnés sur vous, dit madame Armand h Flcur-dc-Maric, désire vous voir, et daignera peut-être vous faire sortir d'ici avaut l'expiration de votre peine. __
— Je vous' remercie, madame, répondit timidement Flcur-dc-Maric à madame Armand, qui b bissa seule avec la marquise.
Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se souvenir que b Goualcuse avait, en dormant, prononcé le nom de Rodolphe, et qnc l iuspectricc croyait la pauvre prisonnière en proie à un amour profond et caché.
Quoique parfaitement convaincue qu’il ne pouvait être question du grand -duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la beauté, b Goualcuse était digue de l'amour d'un prince..
A l'aspect de sa protectrice, dont b physionomie, nous l’avons dit, respirait une bonté charmante, Fleur-de-àlai ic se sentit sympathiquement adirée vers elle.
— Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup b douceur du votre caractère cl b sa g ose exemplaire de votre conduite, madame Armand se plaint de votre peu de confiance envers elle.
Flcur-de-Marie baissa la tête sans réfurndre.
— Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu’on vous a arrêtée, votre silence au sujet de l’endroit où vous demeuriez avant d'èli w amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances...
—'Madame...
— Je n’ai aucun droit à votre confiance, tua pauvre enfant, ic ne voudrais pas vous faire de question importune ; seulement on m'avurc que si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m’être accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets, de vos ressources pour l’avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si, comme je n'en doute pas, vous êtes déridée à suivre la bnonc voie ou
LES MYSTÈRES DR PARIS
vous clos entrée. oyez confiance **n moi, je vous mettrai à meme de gagner honorablement voire vie...
La Coualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait madame dlbr ville.
Après un moment d’hésitation, elle lui dit :
— \'ous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, ! si généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j’ai gardé jusqu’ici sur le passé... un serment m’y forçait.
— Un serment ?
— Oui, madame, j’ai jure de taire à la justice et aux personnes em-
f noyées dans celle prison par suite de quels événements j’ai été conduite Ci; pon riant... *&i vous vouliez, madame, me faire une promesse...
— laquelle ? •
— Celle de me garder le secret, je pourrais, priée A vous, madame, sans manquer pourtant à nton serment, rassurer des personnes respec* [ tables qui. sans doute, sont lé en inquiètes de moi.
— Comptez sur ma discrétion ; je ne dirai que ce que vous m’aulo- j rfeeres à dire.
— Oh ! merci, madame; je craqmais tant que mon silence envers ; mes bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude !...
Le doux accent de Fieur-dé-Marie. son langage presque choisi, frap- ; pèrent madame d Man ille d'un nouvH étonnement.
— Je ne vous cache pas. lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles, tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui parait dMinguée, avez-vous pu...
— Tomber si bas, u’est-ce pas, madame? dit la Gouideuse avec amertume. CVsi qu’hélas ! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l ai reçue. Je dois ce bietifjit à im protecteur généreux, qui, connue vous, madame... sa rts me connaître... sans même avoir les favorables renseignements qu’on vous a donnés sur moi, m’a prise en pitié...
— Et ce protecteur. .. quel est-il?
— Je. l’ignore, mariante. .,
— Vous l'ignorez?
— Il ne se fait connaître, dit-on, que par son iucpuisable bonté ; grâce au ciel, je me suis trouvée sur son passage.
— Et où l'avez-vous rencontré ?
— Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Coualeuse en baissant les ' yeux, un homme voulait nie battre; ce bienfaiteur inconnu m’a couru- : g> iiscmcnt défendue ; telle a été ma première rencontre avec lui.
— C'était doue un homme... du peuple?
— La première fois que je l’ai vu, il eb avait le costume et le langage... mais plus lard...
— IM us tard?
— La maniéré dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient les personnes auxquelles il m'a coufiée, tout m’a prouvé qu'il avait pris par déguise. i eut l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la Cité. ; — Mais «lans quel but ?
— Je ne tais...
— Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous ?
— Oh '. uni, madame, dit la Coualeuse avec exaltation. Dieu merci ! i car je puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mou sauveur s'appelle IM. iLidolplir, madame...
Cléineucc devint pourpre.
— Et n’a-t-il pas d autre nom?... demanda-l-cllc vivement à Fleur-de- Marie.
— Je l’ignore, madame.,. Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le Connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.
— Et son âge?
— Il est jeune encore, madame... «
— El beau ?
— 01» ! oui... beau, noble... comme son cœur...
L’aeecut reconnaissant, passionné de Fleur-dc-Marie en prnnonçaut ces mots, causa une impression douloureuse à madame d'il ar ville.
Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s’agissait du prince
la-s remarques de l’inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la Coualeuse aimait Rodolphe... c’était son nom qu’elle avait prononcé pendant son sommeil...
Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse s eiaicnt-ils rencontrés ?
Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans b Cité ? l-i marquise ne put résoudre ces questions»
Seulement elle se souvint de ce que Snrah lui avait autrefois méchamment cl faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses amours-étranges... frétait-il pas, en effet, bizarre qu’il eût retiré de la fange cette créature d’une ravissante beauté, d’une intelligence peu commune ?...
(Iléiuence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait profondément Rodolphe, quoiqu’elle fût décidée à ensevelir ce secret au plus profond de son cœur...
Sans réfléchir qu’il ne «'agissait sans doute que d’une de ces actions pénércLses que le prince était accoutumé de faire dans l’ombre ; sans I réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment ertt-il élé plus len- | dre, Rodolphe pouvait 1 ignorer, la manpiisc, dans un premier moment 1
d’amertume et d’injustice, ne put s’empêcher de regarder b Coualeuse comme sa rivale.
Son orgueil sc révolta en reconnaissant qu’elle rougissait, qu'elle souffrait malgré, elle d’une rivalité si abjecte. ' .
Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles ;
— El comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous bisse en pii-mn? Comment vous trouvez-vous ici?
— Mon Dieu ! madame, dit timidement Fleur-dc-Marie, frappée de ce brusque changement de langage, vous ai-ic déplu en quelque chose ?. .
— Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda madame d’ilarville avec hauteur.
— C’est qu'il me semble... que tout à l’heure... vous me parliez avec plus de bonté, madame... •
— Eu vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de me-, paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j’ai ie droit, je pense, de vous adresser certaines questions...
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que Clémence, pour plusieurs raisons, en regretta b dureté.
D'abord, par un louable retour de générosité, puis parce quelle songea qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu’elle dé- ira it savoir.
En effet, b physionomie de b Coualeuse, un moment ouverte et cooliante, devint tout à coup craintive.
Dr même que b sensitive, à b première atteinte, referme ses feuilles délicates et se replie sur eUe-méfite... le cœur de Fleur-dc-Maric se serra douloureusement.
Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa protéeéc par un revirement trop subit :
— En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez Ici prisonnière. Comment. anrès être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous l’avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a jusqu’ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...
— J'ai dit la vérité, madame...
— J'cn suis certaine... h n’y a ou'à vous voir, qu'à vous entendre, pour vous croire incapable de mentir ; mais ce qu’il y a d’incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon impalieute curiosité; c’est seulement à cela que vous devez attribuer b vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai eu tort ; car, bien que je n’aie d'autre droit à vos confidences que mon vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous n'avez dit à personne, et je sois très-touchée, croyez-moi, pauvre enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte... Aussi, je vous le promets, en gnrdaut scrupuleusement votre secret, si vous me le confiez ..je ferai mon possible pour arriver au but que vous vous proposez.
Grâce à ce replâtrage assez habile iqu’on nous passe cette trivialité . madame d'tlarville regagna b confiance de la Goualcuse, un moment effarouchée.
Fleur-dc-Maric, dans sa eaudeur, sc reprocha même d’avoir uu»\ interprété les mots qui l'avaient blessée.
— Pardonnez-moi, madame, «lit-elle à Clémence ; j’ai sans doute eu tort de ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir ; mai*, vous m’avez, demandé le nom de mou sauveur... malgré moi je u'ai pu résister au bonheur de parler de lui...
— Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante. Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se rapporte le serment dont vous m’avez parlé?
— Oui, madame; ma», grâce à vous, je crois maintenant pouvoir,
tout en restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma di> paritinn... '
— Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.
— Il ÿ a trois mois environ, M. Rodolphe m’avait plaeée dans troc ferme située à quatre on cinq lieues d’ici...
— Il vous y avait conduite... lui-même?
— Oui. madame... il m’avait confiée à une dame aussi bonne que vénérable... que j’aimai bientôt comme ma mrre... Elle et b? curé du village. à h recommandation de M. Rodolphe, s’occupèrent de mon éducation...
— Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à b ferme?
— .Von, madame... U y est venu trois lois pendant le temps que j'y suis restée.
Clémence ne put cacher une tressaillement de joie.
— El quaud il veuait vous voir, ceto vous rendait bien beurowc
■ est-ce pas ?
— Obi oui. madame!... c’était pour moi plus que du bouheur... c’était un sentiment mêlé de reconnaissance, do respect, d admiration et même d’un peu de crainte...
— De b craiuJe?
— De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grandi
— Mais... quel est donc son rang?
— J'ignore s’il a ut» rang, madame -
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