CU A PITRE PREMIER
Le pirate d>io douce.
Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa hile :
— Va chercher du bois ; celle nuit nous rangerons le bûcher... au retour de Niftnhis et de Martial.
— I>c Martial? Vous voulez doue lui dire aussi que...
— Du bois, reprit b veuve en interrompant brusquement sa fille. Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une hnlcroc cl
sortit.
Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au dehors b nuit noire, on entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le cliquetis «les chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le mugissement de la rivière.
Ces bruits étaient profondément tristes.
Pendant la seine précédente, Amandine, péniblement émue du sort de François, quelle aimait tendrement, n’avait osé ni lever les jeux, ni essuyer ses pleurs, qui tombaient çnutlc à goutte sur ses genoux. Scs sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux battements de fon cœur palpitant de crainte.
Les larmes obscurcissaient sa vue. Eu se hâtant de démarquer la chemise qu'on lui avait donnée, elle Vêtait blessée à la main avec ses ciseaux; la piqûre saignait beaucoup, mais h pauvre enfant songeait moins à sa douleur qu’a b punition «pii l'attendait pour avoir taché de son sang celte pièce ife linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa ■ère, elle répudil par nu signe de tête affirmatif.
Ceb voulait dire qu’m effet le pied du mort sortait de terre...
■ a veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, «ciilcn*eui elle parut manier pi pré< ipitaiumenl son aiguille.
Cah lus-c ranima lé feu, surveilla l'ébullition de b marmite qui cuisait an coin du foyer, puis ï-e rassit auprès de sa mère.
— Niçois* n'arrive pas! lui dit elle. Pourvu que la vielle feu me de ce ' •iu l en lui donnant un rendez-vous avec iui bourgeois de b part d> Bradamauli. tic l'ait pas mis dans une mauvais* affaire. Elle avait l'air hf en dessous! elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni d'où elle tenait.
La veuve haussa les épaules.
— Vous croyez qu’il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Apres tout, vous avez peut-être raison... l.a vieillo lui demandait de
trouver à sept heures du soir quai de Billy. en face la Gare, et là i'alteudre un homme qui vuulaU lui parler et qui lui dirait Bradamanti ! our mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas s’atlf de, c’eat qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en roule, comme .ivani-bier ce liugi-b, qu'il a yrincht (l) sur un bateau de bbucliisuse. Et elle mollira une des pièces que démarquait Amandine; puis, adressant à l'enfant ; Qu’est-cc que ça veut «lire, grinchir?
' — Ça veut dire... prendre... répondit I enfant sans lever les yeux.
— Ça veut dire voler, petite sotte; en tcuds-tu?... voler...
— Oui, ma sœur...
— Kl quand ou sait bicu grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nou- a remontés et ne m us coûtera que la façon du démarquage, a est-ce pas... ma mère?
il) Vois.
— Ma sœur... le cœur m'a manqué... je n'ai pas osé...
— L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans b balle, du colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S’e-t-il aperçu de qm Ique chose, imbécile?
— Ma sœur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous ; et puis ce n'était pas de l’argent...
— Qu'est-C C que ça fait?
— Dame !... prendre uu mouchoir, ça n’est pas ai mal que de prendre de l'argent.
— Ta parole d'honneur? c’est Martial (pii t’apprend ce* vcrtucheriob, u’est-oc nas? reprit Calebasse avec ironie; lu vas tout lui rapporter, petite moucharde ; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, CalcbasMj ajouta : Vue— tu. uu mère, ça finira mal pour lui. . Il veut faire la toi ici, Nicolas est furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
— Non... ail U mère d'un ton bref et dur.
— C’est surtout depuis que sa Louve est à .Saint-Lazare qu'il e*l comme un déchainé après tout le monde... Est-ce que c’est notre faute, à nous, si clic est en prbon... sa maîtresse ; Une fois sortie, elle u'a qu'à mûr ici... et je la servirai... bunue mesure... quoiqu’elle fasse b mec haute...
La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa tille :
— Tu crois qu'il y a un coup à (aire sur ce vieux qui habite la maison du médecin '/
— Oui, ma mère...
— - Il a l'air d'un mendiant !
— Ça nYmpèche pas que c’est un noble.
— Un noble?
— Oui, et qu’il ail de l’or dans sa bourbe, quoiqu’il aille à Paris à pied tous les jours, et qu'il rcvicuue de même, avec sou gros bâton pour (ouïr- voiture.
— Qu'en sais-tu s’il a de l’or?
— Tantôt j'ai été au bureau de poste d' Asnières pour voir s’il n'y avait pas do lettre de Toulon...
A ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bague, la veuve du supplicié fronça ses sourcils et éloulfa un soupir.
Calebasse r on troua :
— J'attendais mou tour, quand le vieux qui loge chez le médin in est entré ; je l’ai tout de suite reconnu à sa liarbe blanche comme m s « l*eveux, à sa race couleur de buis, et à ses sourcil* noirs. U u'a pas l'air facile... Malgré sou âge, ça doit être uu vieux déterminé... Il a dit a la buraliste : « Avez-vous des lettres d’Angers pour M. le comte de Saint— Bemy?— Oui, a-t-clle répondu, eu voila une. L'est pour moi, a-t-il dit . voilà mon passe-port. » Pendant que la buraliste l'exuiuhiail. le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. A un bout j’ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y eu avait gros comme un u:ul... au innius quarante ou cinquante louis! s’écria Calebasse, les yeux brillant' de convoitise... et pourlaul il est mis comme uu gueux, (.est un de ce* vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! MUS savons sou BOftl, ça pourra peut-être servir... pour a introduire chez lui quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
Des aboiement* violents interrompirent Calebasse.
— Ah! les chiens crient, dit-elle ; ils euleudent un bateau. C est Martial ou Nicolas...
Au nou de Martial, les traits d'Auundine exprimèrent une joie contrainte.
Après quelques minutes d'attente, peudaul lesquelles elle fixait uu œil impatient et inquiet sur la porte, reniant vit, à son grand regret, entrer Nicolas, le futur complice de barbillon.
La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble «*t féroce; petit, griffe, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son dangereux et criminel métier. Malbrui cnsficcnf une siuvacr éongic morale stipj pléail chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
Par-dessus son bourgeron bleu. Nicolas portait une Marte de cat-aque
sont» tnanclies, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns ; eu entrain U jeta par terre uii saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur son épaule.
— Boune nuit et bon butin, la mère! s’écria-i-il d'une voix creuse et enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau ; il y a encore trois saunions pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse remplie de je ne sais pas quoi ; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir. Peut-être que je suis volé... on verra !
— Et l'homme du quai de Billy ? demanda Calebasse pendant que la veuve regardait silencieusement son fils.
Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son pantalon, et, la secouant, y tit bruire un graud nombre de pièces d'argent,
— Tu lui as pris tout ça ?... s’écria Calebasse.
— Non, il a aboulé de lui-méme deux cents francs : et il en aboulcra encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!.,. D'abord déchargeons ■non bachot, nous jaserons après... Martial u'est pas ici?
— Non, dit la sieur.
— Tant mieux ! nous serrerons le butin 6aus lui... Autant qu’il ne sache paS...
— Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
— Peur de lui?... moi!... il haussa les épaules, j'ai peur qu'il ne nous vende... voilà tout. (Juant à le craindre... Cuupe-tifjlet (1) a la langue trop bien aAMéo 1...
— Oh! quand il n’est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
te cMt le hcc.
Nicolas parut insensible à ce reproche, et dit :
— Allons, vile! vile!... au bateau... Où est doue François, b mère? Il nous aiderait.
— Ma mère l'a enfermé là haut après l'avoir rincé; il se couchera sans souper, dit Calebasse.
— Bon ; mais qu’il vienne tout de même aider à décharger le bachot, n’esl-cc pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous rentrerons tout ici...
La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit, et monta chercher François.
Le sombre visage de la mère Martial s’était quelque peu déridé depuis l'arrivée de Nicolas ; elle l’aimait plus auc Calebasse, moins encore cependant que sou flls de Toulon, comme elle disait... car l'amour maternel de celle farouche créature s'élevait en proportion de la criminalité des siens.
Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la veuve pour ses deux jeunes entants qui n'annonçaient pas de dispositions mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-hounéie homme si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de Toulon.
— Où as-tu picoré celle nuit? dit b veuve à Nicolas.
— En m’en retournant du quai de Billy, où j’ai rencontré le bourgeois avec qui j’avais rendez-vous pour ce soir, j’ai reluqué, près du pont des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait uuir; F ai dit : Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre... J’aborde... Si je trouve uu curieux, je demande un bout de corde, censé pour reficelcr ma rame... J’entre dans la cabine... personne... Alors j y rafle ce que je peux, des hardes^une grande caisse, et, sur le pont, quatre saumons de cuivre: car j'ai fait deux tournées, b galiote était chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse : vite au bachot!... Allons, flic aussi toi, eti !... Amaudiuc, tu porteras les bardes... Avant de chasser... faut rapporter...
Restée seule, la venve s'occupa des préparatifs du souper de b famille, plaça sur 1a table des verres, de* bouteilles, des assiettes de faiencc cl (les couverts d’argent.
Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent pesamment chargés.
Le poids de deux saumons de cuivre qu’il portait sur ses épaules semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous le monceau de bardes volées qu’elle tenait sur sa tête: cnlm Nicolas, aidé de Calebasse, apportait uuc caisse de bois blanc, sur laquelle il avait placé le quatrième saumon de cuivre.
— La caisse, b caisse !... éventrons-b, b caisse! s’écria Calebasse avec uue sauvage impatience.
Les suumous de cuivre furent jetés sor le sol.
Nicolas s’arma du fer épais de la hachette qu’il portait à sa cduturc, cl (introduisit sous le couvercle de b caisse, placée au milieu de la cuisine, afin de le soulever.
La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait celte scène de pillage; au dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l’épais cou- ! vcrcle résister à de vigoureuses pesées.
Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de la rapine, Calebasse, ageuouillce sur b caisse, y faisait porter
tout le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à l'action du levier de Nicolas.
La veuve, séparée de ce groupe par b largeur de la table, où elle allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le regard étincelant d une fiévreuse convoitise.
Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine ! les deux enfants, dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l’influence maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants, oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d’une curiosité fatale...
Serrés l'un contre l'autre, l’œil brilbnt, b respiration oppressée, François et Amandine n 'étaient pas les moins empressés de connaître le contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de t'effraciiou de Nicolas.
Enfin le couvercle sauta en écbts.
— Ah!... s'écria b famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
Et tous, depuis b mère jusqu'à b petite fille, s’abattirent et se précipitèrent avec uue ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d’un bourg riverain, elle contenait une grande quantité de pièces d’étoffes à l’usage des femme».
— Nicolas n’est pas volé ! s’écria Calebasse en déroulant une pièce de mousseline de laine.
— Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de foulards, j’ai fait mes frais... .
— De (a levantine... ça sc vendra comme du pain... dit b veuve en puisant à son tour dans la caisse.
— La recéleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les étoffes, ajouta Nicolas ; et le père Micoo, le logeur en garni du quartier Saint-llouoré, s’arrangera du rouget (1).
— Amandine, dit tout bas François à sa petite sœur, comme ça ferait une jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à b main !...
— Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l’enfant avec admiration.
— Faut avouer que tu as eu de b chance de monter sur cette galiote, Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux !... maintenant, voilà des châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vols donc, ma mère !...
— La mère Burette donnera au moins 300 francs du tout, dit la veuve après uu mûr examen.
— Alors ça doit valoir au moins 1,500 francs, dit Nicolas; mai», comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah ! tant pis, je ne sais pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer par où b mère Burette voudra et le père Micou aussi ; mais tui, c'est un ami.
— C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de ferraille; mais ces canadles de recélcurs savent qu’on a besoin d eux, reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et iis en abusent !
— Il n’y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
— Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
— Moi, je garde ce chàlc-Jà, reprit Calebasse.
— Tu gardes... tu gardes... s’écria bnisquenicul Nicobs, tu le garderas... si je to le douuc... Tu prends toujours... toi... madame Fai- Ginée...
— Tiens!.*, et toi donc, tu t’en prives.-- de prendre!
— Moi... je grinehe en risquant ma peau ; c’est pas toi qui aurais été enflaquét si ou m’avait pincé sur b galiote...
— Eh bien ! le voilà, ton châle, je m’en moque pas mal ! dit aigrcmcul Calebasse en le rejetant dans b caisse.
— C’est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assci chiche pour lésiner sur un châle : uu de plus ou un de moins, la mère Burette ne changera pas son prix : elle achète en bloc, reprit Nicolas. Mais, an lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je te le donne... Allons, voyons, gardc-le... Gardc-le... je le dis... oo sinon je l’envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
Ces paroles calmèrent b mauvaise humeur de Calebasse ; elle prit le châle sans rancune.
Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec scs dents le chef d une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards et les jeta à Amandine et à François, qui n’avaient pas cessé de contempler cette étoile avec envie.
— Voilà pour vous, gamins ! celte bouchée-là vous mettra en goût de grinchir. L’appétit vient eu mangeant. Maintenant allez vous coucher .. j’ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
Les deux enfants battirent joyeusement des mains, et agitèrent triomphalement les foubrds volés qu’on venait de leur donner.
— Eh bien, petits bêtas ! dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial ? Est-ce qu il vous a jamais donne des beaux foubrds comme ça. lui?
François et Amandine sc regardèrent, puis Us baissèrent la tête san répondre.
— Parlez doue, reprit durement Calebasse ; est-ce qn'U vous a jamais fait des cadeaux, Martial?
(I] Mon couina.
f’j Cuivre.
— Dame t... nou... U ne nous en a jamais fait, dit François en regardant sou mouchoir de soie rouge avec bonheur.
Amandine ajouta bien l»s :
. — Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n’a pas de quoi...
— S’il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas ; n’est-cc pas, François?
— Uui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta : — Ob 1 le beau foulard !... Quelle jolie cravate pour le dimanche !
— El moi, quelle belle marmotte ! reprit Amandine.
— Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront joliment en vous voyaut passer, dit Calebasse ; et elle examina les traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de ces paroles. L’abominable créature appelait la vanité â sou aide pour étouffer les derniers scrupules de ces malheureux. Les cillants du chaufournier, reprit-elle, aurout l’air de mendiants, ils eu crèveront de jalousie ; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous aurez l'air de petits bourgeois !
— Tieus ! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas eu avoir uuc pareille... N eU-ce pas. Amandine?
— Moi, je suis contente d’avoir ma belle marmotte... voilà tout.
— Aussi, toi, tu ne seras jamais qu’une colasse ! dit dédaigneusement Calebasse. Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle le donna aux enfants, et leur dit :
— Monte/, vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et éleignez-ia avant de vous endormir.
— Ah çi f ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur de parler à Martial de la caisse, des samnous de cuivre et des bardes, vous aurez une danse que le feu y prendra ; sans compter que je vous retirerai les foulards.
Apres le départ des enfants, Nicolas et sa sceur enfouirent les barde-, b caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d’un petit caveau surbaissé de quelques marches, qui s’ouvrait dans la cabine, non loin de la cheminée.
— Ah çà, la mère ! à boire, et du chenu !... s’écria le bandit : du ca- j cheté, de l’eau-de-vie !... J'ai bien gagné ma journée... Sers le souper. Calebasse ; .Martial rongera nos os, c’est bon pour lui... Jasons maintenant du bonrecois du quai de Billy, car demain ou après-demain il tout que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu’il a promis... Je vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre !:! à boire... c’est moi qui régale !
Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu’il avait dans sa poche; pub, jetant au loin sa peau de boue, son bonnet de laine noire, il s'assit à table devant uu énorme plat de ragoût de mouton, un morceau de veau froid et une salade.
lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l’eau-de-vie, la veuve, toujours impassible et sombre, s’assit d’un côté de ki table, ayant Nicolas à sa droite, sa lifie à sa gauche; en face d’elle étaient* les places inoccupées de Martial et des deux enfants.
Le bandit tira de sa poche un large cl long couteau catalan à manche de conte, à lame aiguë. Contemplant celle arme meurtrière avec une sorte de satisfaction féroce, il dit à la veuve :
— Coupe-tifflet tranche toujours bien !... Passez-moi le paiu, la mère!...
— A propos de couteau, dit Calebasse, François s’est aperçu de la chose dans le bûcher.
— De quoi ? dit Nicolas sans la comprendre.
— Il a vu un des pieds...
— De l'homme? s'écria Nicolas.
— Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l’assiette de son Dis.
— C'est drôle!... la fo$6C était pourtant bien profonde, dit le brigand; mais depuis le temps... la terre aura tassé...
— H faudra celle nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
— C'est plus sûr, répondit Nicolas.
On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bâteau, du Calebasse.
— Pas si bétel... répondit Nicolas en se versant à boire ; puis, s'adressant à la veuve, teuant la bouteille haute : —Voyons, trinquez avec nou.-, ça vous égayera, la mère !
La veuve secoua la tétc, recula son verre, et dit à son fils :
— Et l’homme du quai de Billy ?
— Voilà la chose... dit Nicolas, sans s’interrompre de manger et de
bütre. Eu arrivant à la gare, j’ai attaché mou bachot et j’ai monté au T ,3i ,; «ept heures sonnaient à la boulangerie militaire de l'haillot, on ne s y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet depuis un quart d'heure, lorsque i’ciitcuds marcher doucemeut derrière | mw ; je ralentis ; un homme embaluchonnè dans un manteau s'approche de moi en toussant; je m’arrête, il s’arrête... Tout ce que je sais de sa figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et sou chapeau les veux. * r
(Nous rappellerons au lecteur que ce |>ersoiHiagc mystérieux était wcque* Perrand le notaire, qui, voulaut se défaire de Kleur-de-Manc,
avait, le matin même, dépêché madame Séraphin chez les Martial, dont il espérait faire les instruments de son nouveau crime. )
« — Hrad'imanti , me dit le bourgeois, reprit Nicolas, c'était le root de passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier. Ravageur, qtic je lui réponds, comme c'était encore convenu.
« — Vous vous appelez Martial ? me dit-il.
« — Oui, bourgeois.
« — Il est venu ce malin une (crame A votre tic ; que vous a-t-elle dit?
« — Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.
« — Voulez-vous gagner ac l’argent ?
« — Oui, bourgeois, beaucoup.
« — Vous ave* un bateau ?
t — Nous eu avons quatre, bourgeois, c’est notre partie : bachotcurs et ravageurs de pereen fils, à votre service.
« — Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...
« — Peur... de quoi, bourgeois? ,
b — Ile voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait d’aider à l’accident... Comprenez-vous?
b — Ah çà, bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la Seine comme par hasard ? ça me va... Mais, comme c’est an fricot délicat, ça coûte cher d'a«sai«ouncmcnt...
b — Combien... pour deux ?...
« — Pour deux... il y aura deux personnes à meure au court bouillon dans la rivière ? %
b — Oui...
b — Cinq cents francs par télé, bourgeois... c’est pas cher !
« — Va pour mille francs...
b — Payés d'avance, bourgeois.
b — Deux cents francs d’avance, le reste après... b -r Vous vous défiez de moi, bonTgeois ?
b — Non ; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos conventions.
« — El vous, bourgeois, une fois le coup (bit, quand je vous demanderai les huit cents francs, vous pouvez me répoodre : Merci, je sors d'en preudre !
b — C’est une chanre ; ça voos convient-il, oui ou non ? deux cents francs comptants, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai huit cents francs.
b — Et qui voos dira que j'aurai fait boire les deux personnes 7 b — Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit ? b — C’est dit, bourgeois.
b •— Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi : Voos reconnaîtrez bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin ?
« — Oui, bourgeois.
b — Dana in ou après-demain, au plus tord, vous la verrez venir, vers les quatre heures du soir, sur la rive en face de votre Ile, avec une jeune fille blonde; la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir. b — Oui, bourgeois.
b — Combien faut-B de temps pour aller de la rive à votre Ile?
« — Vingt bonnes minutes, a — Vos bateaux sont à fond plat?
« — Plat comme la main, bourgeois.
b — Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond de l’an de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant celte soupape, le faire couler à volonté én un clin d'oeil... Comprenez-vous?
* — Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J’ai justement un vieux bateau à moitié pourri; je voulais le déchirer... il .sera bon pour ce dernier voyage.
« — Vous Pariez donc de votre lie avec ce bateau à soupape ; un bon bateau vous suit, conduit par quelqu’un de votre famille. Vous abordez, vous prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué, et vous regagnez votre Ile; mais, à une distance raisonnable du rivage, vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez la soupape, et voufc sautez lestement dans l’autre bateau, pendant que la vieille femme et la jeune fille blonde... b — Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!
• — Mais êtes-vous sûr de n’ètrc pas dérangé? S’il venait des pratiques dans votre cabaret?
* — N. n ^ a P* 5 d® crainte, bourgeois. A cette heure-là, et en hiver surtout, il n’eu vient jamais... c’est notre morte-saison; et 11 en viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c’est tous des amis connus.
" — Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien : le bateau sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que toutes deux seront noyées (toujours par accident , vous pourrez, si elles revenaient sur l'eau ou si clics s’accrochaient au bateau, avoir l'air de Caire tous vos efforts pour les secourir, et...
• — Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!
b — Il faudra même que la promenade se Lisse après le soleil couché, afin que la nuit soit noire lorsqu’elles tomberont à Peau.
b — Non, bourgeois; car si on n’y voit ras clair, comment saura-H* si les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles eu veulent encore?
Le père Micou.
« — C’est juste... Alors l'accident aura lieu avaut le coucher du soleil.
« — A la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien ?
« — Non. Eu arrivant, elle voiis dira à l’oreille : « Il faut noyer la pe- « lite ; un peu avant de faire enfoncer le bateau. Cuites-moi signe pour ■ que je sois prête à me sauver avec vous. » Vous répondre/ à la vieille de manière à éloigner ses soupçons.
« — De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...
■ — Et qu'elle boira avec la petite blonde.
« — C’est crânement arrange, bourgeois.
« — A votre service, bourgeois ! »
— Là-dessus, dit le brigand eu terminant sa 11 irration, j’ai quill i Nionunc au manteau, j'ai rés igne mon bateau, et, en passant des an 1 la gnliolc, j'ai rallé le buliu de tout à l’heure.
François et Amandine-
« — Et surtout que la vieille ne se doute de rien !
« — Calmes- tous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.
« — Allons, bonne chance, mon garçon I Si je suis content, peut-être )t vous emploierai encore.
On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un double crime, se débarrasser à la fois de Plcur-de-Marie cl de madame Séraphin. en faisant tomber celle-ci dans le piège qu’elle croyait seulement tendu à b Goualcusc.
Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste litre que U Chouette n'apprit, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Maric qu'elle avait été abandonnée par madame Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant intérêt à faire disparaître celte jeûne fille, dont les réclamations auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa réputation ?
Quant à madame Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de
l'uu des deux complices (Bradainanli était l'autre) qui pouvaient le perdre en se perdant eux -mêmes, il est vrai ; mais Jacques Ferrand croyait ses M'crels mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.
La veuve du supplicie et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas, qui ne s était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il à parler avec une exaltation singulière :
— Ça n’est pas tout, reprit-il; j’ai emmanché uuc autre affaire avec la Chnuciic cl Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup criueiiK'iit monté : cl, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi frire, je m'eu vante. Il s'agit de dépouiUer une courtière en diamant», quia quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dan* son cabas.
- Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère cl la (iUc, dont les yeux étincelèrent de cupidité.
— Oui rien que
ça. Bras-Bouge en sera. Hier il a déjà etnpnume la courtière par une lettre que nous lui avons oortee nous deux Barbillon . boulevard ^aint-Denis. C'est un fameux homme que Bras- Bouge ! Comme II a de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne sc défiera pas de venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs- Elysées. Nous serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mou bateau le long de la Seine. S'il faut emballer la .courtière morte ou lève, ça sera une voiture commode et qui uc laisse pas de U aces. En voilà un plan ! Gueux de Bras- Ituuge, quelle sorbonne S
— Je me défie toujours de Bras Rouge, dit la veuve. Après I affaire de la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon cl Bras-Bouge a été relâché.
— Parce qu’il n’y avait pas de preuves contre lui; il est si
matin! Mais trahir
les autres... jamais!
La veuve secoua la tête , connue si clic o’crtt été ou 'à demi convaincue de la probité de Bras-Rouge.
Après quelques moments de réflexion, elle dit :
— J'aime mieux l’affaire du quai de Billy pour demain ou aprèsdemain soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme toujours...
— Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la table.
— J’ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire des enfants...
— C'est le meilleur ! dit le brigand.
— Maintenant... non, répondit la veuve, ifun ton si absolu que Nicolas sc lut, dominé par l'influence de sa mere, qu’il savait aussi crimiutile, aussi méc haute, mais encore plus déterminée que lui.