‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 15 sur 41 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

M poste restante.

Huit jours environ s’étaient nasses depuis l’entrevue de madame de uan-feld et de M. de Morville à l’Opéra.

M. île Morville. accablé d'une mélancolie profonde, u avait pas quitté m mère, qui se trouvait de plus eu plus -oulli ante. U se souvenait avec Bu mélange de joie et d'amertume de sou entretien avec nndauic de ' ‘tisfdd ; lu en qui était échappé à la princesse lui donnait uu fugitif ^v|iriir d’être aime par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte qu’il avait à soutenir contre le devoir.

Bar une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent , son amour s'augmentait eu r.isou de- ob-taeles insurmontables qui le séparaient de Pauli .

Par cela même qu'il ..n emplissait un douloureux sacrifice en la fuyant, il sc consolai! en nourrissant au food du son cœur cette i ii.de pasMou; quelquefois, mais eu vain, il voulait se reprendre à sou ancien amour polir lady Mellort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de ces cendres refroidies.

Ko vain il »c demandait par quel décroissement insensible il était arrivé si vite à I oubli complet d'un sentiment qui naguère encore occupait toute sa pensée... En vain il se demandait la cause de son amour pour malfamé de Uausfeld. Llie était sans doute d'une beauté rerna rqiiablc... (Juaul a son cœur, à sou esprit, il. ne |KHivail en juger. Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide...

Daus 1 et examen dis causes de &a passion, M. de Morville oubliait la plus essentielle... ses lettres à madame de lluiisfeld, lorsqu'il avait compris, par uue singulière intuition «le l'amour, presque toutes les émotions (Joui elle était agiloe. S'il es! vrai qu'on aime souvent eu raison des sacriticcs que l'on a faits à l'objet aimé , certaines aines d’élite aiment eu raison de l'élévation des sentiments qu’on leur inspire. Et M. de Morville devait à son amour pour madame de llanstèld les plus nobles iis— spirathms.

(jue si l’on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de séductions, il faillit qui 1 M. de Morville fût uue minière de tkipion pour se vouer a uu amour impo'riblo. apres être resté si longtemps fidèle ail souvenir d’une femme aimée, uous répondrons, que si ces exemples de constance phénoménale sc rencontrent qiii-l«|ucf<ii», c'est surtout parmi les homme** jeune» et beaux, sensibles , délicats et entourés de sr duclions ; ils ont eu assez de sucres pour nï-lre pas infidèles par fausse honte, ou pour ajouter par vanité on chiffre de plus à leurs heureuses fortunes.

Puis fa facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfiu, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première longue ét.iut des longtemps apaisée, ils sont alors avides de jouissaines plu- délicates... heureux d'y consacrer 1 a plus farge part de leur existence...

Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n’est pas besoin d’un amour heureux : ilstrouvent uu charme doux et triste aux regrets incessant' que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d’un amour sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de 1 a mélancolie, les raffinements des passions pures et élevées.

Des hommes moin-* bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou désintéressés en amour... par nécessité.

Les gens comme M. d-: Morville le sont, si cela sc peut dire, par luxe.

C’est parce qu'il ne tiendrait qu’à eux d’avoir, qu’ils mettent une sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis eufiu (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), en tains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité do leur gufil par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. de Morville disculpé (nom rcspéroiis du moins) des ridicule*. inhérents à la posiliou d'amant fidèle «»u d’amant m.illpmr«.‘ux. nom* instruirons le lecteur d une nouvelle particularité.

Huit jours environ après son entretien avec madame de llansfeld, M. de Morville reçut par la poste la lettre suivante d’une écriture inconnue :

« La démarenc que l'on lente auprès de vous est étrange et folle; vous pouvez y voir une raillerie, uu badinage ou un caprice; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain ; on ue sahu>e pas ; il y a mille raisons pour que celle démarche, pour'aut aussi sérieuse, aussi >ol<*nmlle qu’il eu soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de v«itre attention... Cependant on a joué toute une existence.... sur IVsçMiir presque insensé que l'instinct de votre cœur vous révélerait ce qn il y a «le sincère, de grave daus fa question qu’un va vous faire Voire cœur «*st-il libre?

■ Ou suit qu’un souvenir chéri fa remplit depuis prcsuue deux aimée»; mais H ne s’agit pas de ce pas-é : on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien caducs, l’ouvez-vous reponlre à un amour pruluud, nom ri depuis longtemps «fans le silence et «luis le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier?

« Répondez. Voulez-vous de cet amour?

« Bien d«-s hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas ‘■»Ti parfprgucil... car cet afnour... on le met a vos pieds avec autant d'Immiliié que de crainte. SI vous êtes libre, si vous pouvez consacrer, ou plulAl si vous permettez qu'on vous consacre uue vie tout cuticre, dit*’» un mot, et dcniaiu vous saurez qui von» écrit cette lettre.

«1 La confiance que l’on a en vous est telle que l’on vous croira aveu, glément. Rien ne vous sera plus facile que de tromper ui> cœur rempli de vous. Vous pourrez prendre iuipuuém«uit cet amour comme un j.. uct avec Tanière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement, iu- MHieieuscrnent, porter uu coup mortel à un cœur trop épris. Ou vous dit cela parce qu on vous sait bon et généreux, parc* qu'on ne présume pas trop de votre cœur et de votre fratirimc en attendant one ré|w>ii'<ï loyale. Quelle <111 'elle soit, elle sera reçue avnr reconnaissance. Votre sincérité consolera du moins l'amertume d’nn refus. Ce malheureux

PAULÀ MONTL

amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'anrait jamais dû sortir ; quoiqu’il oc soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel : vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.

« P. S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Dcrval. »

Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enlin que, décidé à refuser l'offre de ce cœur, il évitât, de la sorte, le ridicule d’être dupe d'une plaisanterie, M. de MorviUe répondit sérieusement à celle proposition , et envoya ces mots : Poste restante, à l'adresse de madame Demi.

« J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répoudre légèrement à l'expression d’an sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise ; jamais je n’ai commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comine vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui sc donnent l'un à l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir à la merci dun homme; engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien.

« Je répondrai donc : Non, mon cœur n'est pas libre; j'aime, et j'aime sans espoir.

« Serai je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l’on m'exprime, et dont je suis aussi louché qu'honoré?

« En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous de présomption par celle vérité bien connue : Etre aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais, quant à moi. j'ai toujours peusé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.

« Lion si Moamu. »

l.c lendemain, M. de MorviUe reçut cctlc réponse par la poste :

« On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur; votre lettre a bit couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible . augmenté la folle passion que vous avez inspirée. Folle passion! oh! non, non, jamais amour n’a été plus réfléchi, plus médité, plus sage, car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'âme b plus pure, b plus élevée.

« Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez: on s’en honore, on s'en parc comme d'une vertu. Maintenant on a une dernière grâce à vous demander ; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune ; si, au contraire, vous l'accordez, c’est que vous comprendrez de quelle immense ronsoblion elle peut être pour uu cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus b voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix ainie.

■ Votre cœur n'est pas libre, et vons aimez sans espoir.

« On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu’elle vous présageait des chagrins. Ceux qni ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent ; si votre amour continue d’être malheureux, peut-être an milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance 1a consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatir â votre douleur.

• SI vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant & vos soulTrances ou à votre bonheur. Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas b loyauté des autres. I.e but de cette correspondance n'est nas de tendre un piège à votre affection , ou de profiler d’un moment et- dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé ; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de b vôtre: vous croirez cela parce que, quoiqu’il arrive, jamais vous ne saurez qui vons écrit.

« Enfin, vous oe verrez dans celle résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L’élévation du sentiment qui dicte celle lettre te met hors d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette ofTre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard. Ce cœur n’en est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.

« Répondez poste restante, â la même adresse. »

Le calme et la dignité de celte nouvelle lettre frappèrent M de Morvillc: il en fut louché, malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle :

« J’accepte avec reconnaissance l'offre que vous me biles. Mon cœur est triste; je n’ai jamais eu de confident, mais j’aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des bits agréables ou pénibles, et les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il sc peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes esneranc es , ou à m’entendre plaindre si je souffre, ou 16licitcr si je suis heureux, par b mystérieuse et généreuse amie qui vient â moi.

« Lion m Moavtuz. a

Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de MorviUe, absorbé par son amour croissant pour madame de llansfrid, ne songea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, b personne inconnue

(que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant uas abuser par uno hâte indiscrète de b permission que Si. de Morville lui avait donnée.

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