‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'émissaire.

Huit jours s'élaieni passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à la Comédie-Française, Paula Monti dans madame b princesse de RansbHd.

Il était dix heures du malin : M. de B réva unes descendait de fiacre à b porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue des Martyrs, me généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.

Il n’y avait pas de portier dans celte maison : M. de Brévanncs monta donc jusqu'au premier étage où U sonna en maître. Presque aussitôt b porte lui tut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé ; elle portait des lunettes et tenait une tabatière à b main.

En deux mots noos dirons que cette femme, appelée madame Grasset, était gardienne d'un petit appartement loué par M . de Brévannes pour y recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.

— Eb bien ! madame Grasset, quelles nouvelles? dit M. de Brévannes en entrant dans un joli salon où flambait uu bon feu. — De très-bonnes, monsieur Charles, dit b vieille en ôlaut ses lunettes et en aspirant uno forte prise de tabac. — Oe très-bonnes? s’écria M. de Brévannes en se retournant vers elle. — D’excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne? — Non, car je sais fuir expérience que vous êtes habile. Pourtant il s’agissait d une chose très-diflicile... — Et vous doutiez de moi? — Il y avait tant d'obstacles à surmonter. Enfin que savez-vous?

— Vous m'aviez donné huit jours, et en cinq j’ai réussi. — Eb bien ! — Eh bien! commençons, comme on dit, par le commencement, et écoule z-moi attentivement. — Je n'y manquerai pas. — Mardi matin, vons m’avez dit : Madame Grassol, il faut absolument que vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis, hôtel Lambert. — Vous me faites mourir d'impatience. — Ah ! monsieur Charles, si vous m'interrompez... — Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse... — Laisscz-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pondu, comme on dit. Dès que vous avez eu tourné les talons, je su» descendue â pied jusqu'au boulevard Montmartre, j’ai pris l'omnibus de b Bastille; de b porte Saint- Antoine, je suis arrivée dans l'Ile Saint-Louis. J'ai commencé, comme de juste, par faire le tour de ThOiel. à partir de b grande porte située rue Saint-Louis-en-nie jusqu’à l'extrémité du mur du jardin qui donne sur le quai d’Anjou. — Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté ; il y a une petite porte qui s’ouvre sur ce quai désert. — Je n'ai rien oublie, soyez tranquille. Mais pour mes premières observations, je devais d'abord m'attacher à 1a porte cochère. Comme il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, et que. dans les rues désertes, on eût bien vile remarqué ma présence, je descendis jusqu a b pbee de fiacres du quai Saint-Panl. J’y pris une petite voiture à l'heure, et baissant bieu les stores j'albi m'embusquer an coin de b rue Poultier, où demeure votre beau-père. — C'est bon... c'est bon... Eh bien! — De là j'apercevais parfaitement b porte de l’hôtel sans être dans b rue : jusqu à trois heures je ne vis personne ; les jours sont si courts que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêloe d’une robe puce et d'un chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté : c’était une jeune fiUc , noire comme un diable, comme qui dirait une mulâtresse, avec des yeux bleu clair. Je n'ai j'amais vu une figure pareille; i'ai bissé passer b morienude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai suivi... — Eh bien! — Elle a pris b rue Poulucr, le quai d’Orléans, le pont, clic a bit enfin le tour de l’Ile, et est rentrée par b petite porte en question. C'était une simple promenade. — Lui avez- vons parlé? — Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort c'est b prudence. Jusqu'au moment où j'ai vu b moricaudc rentrer par b petite porte , rien ne me disait qu'elle fût de b maison de b princesse. Voila pour le premier jour. Ça u’a l’air de rien, mais je lavais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel. — Soit. Mais ensuite ! — Le lendemain , j'ai pris mon carton avec rocs échantiHons de dentelles et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles ! nous a-t-il serai! mon Dieu... nous a-t-il servi !

— Au bit, au fait. — Celle fois-là, j’arrive bravement à b grand'porte; je frappe, on m'ouvre. Vous me croirez si vous voulez, monsieur Charles, ie ue suis pas poltronne; eli bien ! je n’ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en entrant là-dedans. — Pourquoi cela? — La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. C’est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, c’est sûr. Au fond de b cour, 0 y a comme un péristyle énorme et si profond qu’il faisait noir ; on y voyait pourtant, à cause de sa bbnchcnr, la balustre en pierre d’un immense escalier en fer à cheval qui montait pn dehors jusqu au premier étage; le péristyle albil jusqu’au fond. — Mais c’est un palais.

— Oui, mais si triste, si triste, que j’aimerais autant habiter un loin-

l'Al'I.A MONTI.

beau que de vivre li-dcdans. Ün tient portier borgne, qui m'avait oit- ; vert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le passage. — Que voulez- vous? me dit-il. — C’est bien ici l’hôtel Lambert? — Oui. — Habité par madame la princesse de llausfelri? — Oui. F.h bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune dame très-brune qui est venue à mon magasin sur les quatre lieu res. Comme la mulâtresse était sortie la veille à celte heore-là , mon coule parut vraisemblable: le cerbcrc me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre pas que j'entendis siffler derrière moi, ni pins ui moins que dans une caverne de brigands. C était le concierge qui annonçait. — En etfet, on m’a dit qu’il y avait encore quelques maisons du Marais ml l’on sitflaît de la sorte. — C’est un drMe dusage toujours : moi qui ne le connaissais pas, naturellement ça m’a surprise. Je monte cet énorme escalier oui ne finissait pas : j’arrive au premier, et je trouve une espèce de grand olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui haragouiuait le français. Je lui dis que j’apporte des dentelles pour la princesse; il nie prie d’attendre et il me laisse dans une antichambre a colonnes de pierre, grande comme une maison, sonore comme une église. Ri grande enfin qu il y avait de l’écho : juger comme c'était gai. Au bout de cinq minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n’avait pis demandé de dentelles, et il me montre la porte; je répond que c est une jeune mulâtresse qui est venue. — C'est dooc mademoiselle Iris, la demoiselle de compagnie de S. K. la princesse? me dit l’olibrius. — Justement, c’est mademoiselle Iris ; j’avais oublié son nom, répondis-je. El le chasseur s’en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J avais gagné u cela de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s’appelait Iris. — 1ns? quel nom singulier. — Il y a bien d autres choses singulières dans cette diable de maison. Comme je l’avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire que i étais une menteuse, cl qu’elle lie m'avait pas demandé de dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m’empêche pas de dire rapidement et tout bas à la mulâtresse : — J'ai quelque chose de tres-im portant à vous communiquer: il y va de la mort d'un homme. Demain à la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d’Anjou, à la petite porte du jardin ; je vous attendrai jusqu’à ce que vous veniez. — Vous concevez, monsieur Charles... la mort d un homme... ou dit toujours ça... c’est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des jeutniwcs. — Qu’a répondu la mulâtresse? — bile m’a répondu trcs-aigreinent (je m’y altcndaM qu elle ne savait pas ce que je voulais dire, que j avais l'air d’une vieille intrigante ; finalement elle dit à l’olibrius eu me montrant : « Qu’on ne laisse jamais rentrer cette femme ici ! » L’olibrius me bit un geste et me montre la porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme ou dit, et je descends le grand escalier comme si j avait retrouvé mes j. milles de quinze ans. Voilà pour le M*‘-«ud jour. Vot» voyez que ça marche joliment bon train. — Pas trop. — i.imuumiii, pas trop ? fie n’était rien de donner un rendez-vous à celle moricMute eu lui annonçant qu’il y allait de la mort d’un homme ? — Malt celte jeune tille vous avait dit qu’elle ne viendrait pas. — Mon Dim' monsieur Gharli-s, est -ce voit-, à votre âge, avec votre expérience, qui me faites uiu telle observation ? Si je lui avais dit : « Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous apprendre quelque chose de trèo-ûo portant, * te curiosité de la mulâtresse aurait pu se coub mr jusqu’à demain, et après-demain il était trop tard pour y céder à celte curiosité mais remarquez doue bien que j'avais dit demain et les jours suivants... je lui faisais le temps de succomber. — C’est juste. — Or, nue ta iule, une vraie sainte ui- résisterait pas à la curiosité de savoir, si , comme je lavais dit , je viendrais tous les jours par un temps d hiver me camper à la port* ; et si j y venais, le secret était donc bien important: il était donc powihle qu'il s’agit de La mort d un homme. Et quelle est ta sainte, je le répété, oui résisterait au désir de connaître un ni secret? — Allons, allons, m.ulanK drassot, je me rétracte ; vous été- une maîtresse femme. Ceci est fort habile. — Je le crois bien. — Continuez — le troisième Jour, vers les quatre heures, je prends un peut nacre, une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la faction pouvait cire longue, je ni enveloppe dans mon manteau, et : Cocher, quai d'Anjou , la dernière petite porte du quai à main droite; je m'attendais bien a ne pas voir b moricaude. Ce soir-là, en effet. Je me morfonds jusqu’à neuf heures, j’étais gelée, rien. — Et le lendemain? — Ah ! monsieur Charles, il but que ça soit vous. Le lendemain, même jeu J’arrive en fiacre; il s'arrête à raser b petite porte; ses lanternes l'éclairaient comme en plein jour. A sept heures environ b petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose gagnée, la curieuse était à moi. Pourtaut le lendemain, à mon grand étonnement, je ne vis personne ; j’aUendk iuspi à dix heures et demie, rien. Mais enfin, tuer au soir, j’ai été bien dédommagée. — Et je vais l’être aussi de tous ces détails. — Ccb vous impatiente, monsieur CbarU*. Etes-vous impatient! Enfin, hier, j’arrive; on m attendait, car b petite porte s’ouvre tout de suite, et b moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas de b porte ; j'abaisse b vitre du fiacre, et elle demande à voix basse si c’est bien b marchande de dentelles qui est là... Pauvre agneau!

« C'est elle-même» ma belle demoiselle ; mais si vous voulez monter avec moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise... »

« Oh ! madame, je n’ose pas. b La pauvre petite était toute effrayée; c’est si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous’ fais

grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi . Je dis au cocher de faire le tour de file au pas, et nous partons. La pauvre petito trc.nhl.iit si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la rassurer. Je rn’y connais : je vous donne la moricaude pour la plus Hère trembJeuse» b plus fameuse ingénue...

— Enfin ..enfin...

« Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de b mort d’un homme? » Voyez-vous, monsieur Charles, ça lait toujours son effet.

« Oui, ma belle demoiselle; mais ce uni doit vous rassurer, c'est que cc secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre esccllrnte maîtresse, que vous aimez de tout votre cœur, n'est-ce pas? — Oui, madame. — Et à qui vous ne voudriez pas causer du chagrins? — Non, madame. — Eh bien! mon enfant, vous lui eu causeriez un bien vif eu ne la mettant lias à même d'cmpèchcr un grand malheur. — Comment cela, madame: — Un malheureux jeune homme... Mais je ne puis vous en dire davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!.,.. Si vous consentez à l’écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à 1a petite porte, et il vous expliquera tout cela. — Oh! madame, je n’oserai jamais. — Mais il s'agit de quelque chose île très-grave pour votre maîtresse. — Alors j’en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme b moricaude est simple, monsieur Cbarle*). — Gardez-vous-en bien, lui dis— je» écoulez d’abord ce malheureux jeune homme, et si ec qu'il vous dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple ; ce serait que Son Excellence vint avec vous... Attendez donc, ne vous effarouchez pas ainsi, mon enfant; c'est en tout bleu tout honneur... Ne croyez pas qu’il s’agisse d’amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas de tels tripotages. Non, il s’agit de sauver b vie d’uu malheureux... Mais je ne puis vous en dire davantage... Accordez le rendez-vous que je vous demande ; au besoin même pré venez-en la princesse. — El le prince» madame, faudrait-il aus>i le prévenir? » me du l'innocente.

— Diable!... — Je vous avoue qu’à ce» mots, monsieur Charles, je me repentis d’avoir été si avant; mai» je m’assurai bientôt que c était pure iugéuuité de b part de cette petite, qui a l’air d'avoir seize ans ... jugez... Enfin, à force de raisonnements, de promesses, je I ai décidée à vous donner rendez-vous, comme à moi, à b petite porte du jardin. — Ce soir ? — Non, demain. Elle m’a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui ; mais qu’elle irait demain à 1 Opéra, et qu'akirs, sur les neuf heures, vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur Charles, le reste vous regarde; vous voici eu relation avec b petite, et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse, car, Ingénue comme est cette jeune fiUi-, clic ne manquera pas probablement au tout dire A sa maîtresse; et, si b mulâtresse reparaît avec l’agrément de la printesw, vous êtes en honae voie... Si elle ne reparaît pas, c’est mauvais signe. — Allons, maman Grassot, vous été» une femme incomparable. Tenez, voici cinq louis pour vos frais de fiacre. — Monsieur est bien bon; mon-écur n’a rien de plus à m'ordonner? — Non : mais diies-moi : avez-vous demandé au lu attire du fécond s’D voulait déménager? je préférerais avoir rcite petite maison à moi seul. — Que je suis étourdie, a mon âge ! j 'oublia ts de dire A monsieur que ce locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille francs d'indemnité. — Il est fou; son loyer est à peine de quatre ceuls francs. — J'ai bataillé; il n’y a pas eu moyen de le faire démordre. — Mais c’est me mettre le pistolet sur la gorge. — Sans doute ; il faut payer b convenance, et il » en irait tout de suite*. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait. — Allons, tenez, voici nn billet du mille francs et un ue cinq cents francs, vous payerez six mois d avance et vous me tiendrez compte du reste... — Mousicur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans b maison. Quant à uioi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n’y ait pas de portier; je n’ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi. — D’ailleurs le quartier est très-sûr quoique solitaire. — Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre porte. — Allons, madame Gras*ol, faites vile déménager ce locataire du second, j'ai liàto d'être seul ici. — Après-demain ce sera fait, monsieur... Allons, bouuc chance... Je sais bien pour qui je voudrais l’étrcnuc de cette maison, apres que le locataire du second sera parti... Mais je commis mousicur, ça sera (dus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa tête... — Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.

El M.de Irévaunes quitta b petite maison de b rue de» Martyrs.

Apres avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, H arriva ver» le» huit heures quai d'Anjou; il fuisuit-une lrè»-bcl1e nuit d'hiver, le froid était vif et sec, b lune brilbii. Apres quelques moments d’attente, U petite porte du jardin de l'hôtel t'ouvrit : Iris parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévaunes avait bissé sa voilure à quelques pas ; H accourut auprès de la jeune mulâtres**, qui prit sou braa en tremblant .

PAtJLA MONTI.

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