‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'entretien.

— Tenez, d’abord, ma chère enfant, voici pour vous, dit M. de ïlré- ▼annes en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse. Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disaut .

rie rtc Raimond. — nu '.5.

— Von* vous trompez, monsieur. — C’est une faible marque de mon estime, reprit M. de llrévnnnes en insistant. — De votre estime, monsieur?

A l’espression d'ironie amère qui accompagna ce» mots, M. de Brérnrmes s’aperçut de sa maladresse ; il remit sa bourse dans sa poche, et dit :

— Vous ôte* demoiselle de compagnie de madame de llansfèld?— Oui.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes a son service? — Il y a longtemps.

— Sans doute depuis son retour d'un voyage quelle avait fait à Florence

avec sa tante? — Oui. — La femme que je vous ai envoyée a dil vous dire que j’avais des choses du plus haut intérêt à communiquer à la prinresse?— Elle me l’a dit — Avez-vous prévenu madame de llansfèld des démarches de celle femme et de l’entretien que vous m'accordiez ici? — Won... — Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince? — Je ne parle jamais à Son Excellence. — Vous êtes (bine venue... — Pour savoir ce qoe vous aviez à dire à ma maîtresse, cl l'en instruire, si je le jugeais convenable... — Vous êtes bien jeune, et je ne sais 11 quel point vous êtes dans la confiance de madame de llansfèld pour . . . — Alors adressez-vous directement à elle... — C'est ce que je j vous demande : donnez -m'eu les moyens. — Cela dépend de ma maîtresse... — Quel que soit le prix que vous imitiez à ce service Je 1

liniwkmé par IL Dtdol, Mruul iliurr), tur le» cltcM* de* Édilrara.

ne puis rien faire sans l'avis de la princesse. — Remet tez-lui cette lettre. — Impossible... — Il ne s'y trouve rieu de compromeitaut... Je lui dis seulement qu'ayant les choses les (dus graves à lui écrire, je 1a supplie de me mettre à même de lui adresser une lettre eu Unité sécurité... — Alors cette lettre est inutile... Je lui ferai cette proposition; si elle accepte, elle vous le fera savoir. IJuel est votre nom, voire adresse? — Je m appelle Charles de Brévanncs ; voici ma carte... Vous eulendez bien ? Charles de Brévannes. — J'entends bien... — Ce nom vous est tout à tiil inconnu? — Tout à fait — Jamais madame de llansfèld ne l'avait prononcé devant vous? — Jamais.

M. de Brévanncs, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une autre voie pour b gagut-r.

— Tenez, ma chere enfant, il faut tout vous dire... J’ai en cfTet des choses iulércssaules à révéler à madame de llansfèld : mais, ajouta-t-il arec un arccnt flatteur, presque tendre, j'ai quelque chose aussi à vous dire, à vous. — Ajnoi ? — Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans U me Sâiut-I.ouis, je vous ai trouvée charmante... trop enarmantc pour mon repos...

La mulâtresse baissa la tête sans répondre.

Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries qu'à de l'argent, peusa M. de Biévauncs; il reprit :

Madimr Giranl. — ri'i 17.

— Oui, cl depuis ce jour j'ai doulilement désire de vous voir, d’abord pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis des choses importantes qui regardent la princesse. — Vous vous moquez, monsieur? — Ne croyez nas cria... j'aurais pput-êlre trouvé d'autres moyens de parvenir jiisnu a madame de llansfèld ; mais j’ai préféré avoir recours à vous: votre physionomie expressive annonce tant d’esprit, de* passions si ardentes, si généreuses, qu’en vous parlant de la maîtresse que vous aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien accueilli par vous... Iris... — Vous savez mon uom? — Je sais bien d'autres choses encore... Depuis très-longtemps je oc m'occupe que de vous... Votre sincère attachement pour la princesse a encore augmenté mon intérêt pour vous. — Je ne dois pas entendre ces paroles, dit Iris d'une voix légèrement émue

PAULA MONTt.

Elle e«t à moi, celle petite fille ne pouvait résister à quelques amoureuses fleurettes, c’est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, pensa M. de B ré va unes: il reprit tout haut :

— Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de moi. ma chère Iris.

— Non, il faut que je rentre.

— Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.

— Parlez-moi de la princesse... je vous eu prie, monsieur.

— C'est mou plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous deux prévenir de grands malheuis.

— Oue dites-vous? la princesse risquerait...

— N’ayez pas peur... ma charmante Iris: si vous le voulez, nous conjurerons ces malheurs... Avec une jolie alliée comme vous, ou ferait des prodiges. Et maintenant j y songe, si nous

nous entendions bien, nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir eucore b princesse.

— Comment cela?

— Elle pourrait ne pas rester maîtresse d’elle-mème, s’effrayer et compromettre l'heureux succès des projets que je forme aans son intérêt.

■ — Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut il que nous nous entendions bien ensemble?

— Je vous expliquerai cela... mais il faudrait d’abord répondre avec frauchisc a quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous ?

— Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi , malgré moi, vous m'inspirez presque île b confiance.

— l'art e que mon langage et nies seulrnieuls sont sincères...

— Non, non, je ne dois pas vous croire...

CclUS Femme que von-, m'avez envoyée ri souvent... Luit de ruses, tant de persévérance...

— Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la priu- ,‘csso, est mon excuse; vous l'accepterez, char* mante Iris.

— Je ne devrais pas peut-être... M'ameucr pri^que malgré moi à vous donner un rendez-vous.

Décidément madame Grassot est une grande

physionomiste , pensa M. do Brévannes; cette jeune tille est ingénue et niaise autant que possible ; et il reprit :

— Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque malgré vous?. .. D’abord, vous n'avez pas cédé tout de Mille, et puis vous me rendez si heureux...

— Vous le dites...

— N'eu doutez pas. N'est-ce rien que d’avoir ce bras charmant sous le mien ?...

— Je vous en supplie, parlons de la princesse...

— C'est maintenant voos qui me le demandez...

— Oui... puisque c'est pour elle que vous venez Ici.

— Parlons encore de vous, ou plutôt bissez-moi jouir en silence du pbisir d'être près de vous.

— Non, non, je veux rentrer... Je vois bien que vous voulez nie

tromper... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son Excellence : c'est un piège que vous me tendiez...

— Quand eda serait...

— Ah ! ceb est bien mal... de vouloir aiusi tromper une pauvre fille. Laisscr-moi... Je veux rentrer.

— Eh bien! voyou», voyons, calmez-vous, Iris... Mais à quoi bon vous entretenir de madame de llansfeld, si vous ne voulez pas répondre ?

— J'aime mieux parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler de moi.

— Eli bien!... difmsoi... il y a environ une huitaine de jours... madame de llansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-cc pas?

— Oui. Le prince sortait pour b première fois depuis longtemps.

— El vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris...

Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager cet douces heures avec vous t — Parlons de b princesse, mourieur, ou je rentre.

— Eb bien ! en revenant des Français

comment s'est trouvée votre malln-sse?

— Tris-inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de sou indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel...

— Mon Dieu ! Iris, que vos yeux sont beau v et brillants... liéuicsoii la ebrté de la lune qui me permet de les admirer !

— N'avez-vous doue plus rieo à me dire sur Sou Excellence?...

— Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire ?... Quelle jolie maiu vous avez !

— Laisse z-ii toi donc, monsieur... à quoi hou me tire des question', vous ne vous occupez pas des réponses?

— - Voyons, je vous écoute. Vous avez raison, de graves intérêt' sont en Jeu, c'est mal gré moi que je cède aux distractions que vous me causez. Eh bien ! b princesse?

— Loin d’être calme lorsque l'état du prince ne l’a plus inquiétée, son agitation a encore augmenté ; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule... Alors elle a pleuré, oh ! bien longtemps pleuré.

— Elle a pleuré !

— Et moi-même je n'ii pu retenir mes larmes. — Elle avait l'air bien courroucé, n’cst-ce pas ?

— Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée ; elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis -es larmes recommençaient de rouler... Vers une heure elle a sonne ses femmes, on l’a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au lieu de sc coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire... Je lui ai dit qu elle allait se fatiguer encore ; elle m'a tépoudu que non, nue cela b calmerait au contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures au matin. Voyant encore de b lumière chez «elfe, je suis entrée doucement ; elle écrivait toujours.

Ce que venait de dire b mulâtresse (elle mentait complètement à I vu

Le prnice de llunfeld. — rtex 14.

PAÜLA MONTL

droit du livre noir et de l'accablement de lu princesse) était pour M. de Brévannes d'un prix itiolamible. Il se figura que sa rencontre imprévue avait eau*/ l'agitation . l'anxiété, les larmes de la princesse. Il i|$ uor;iit que madame de Ibnsfeld l'avait déjà vu au bal de I Opéra, il s'étonuuit seulement qu'elle eût paru plus accablée qu'irritée de cette remontre. M. de Brévanncs était uon-sculement opiniâtre et égoïste, il était sin-

f ailierement vain; malgré la froideur, l'éloignement nue madame de lausfeW lui avait témoignés eu Italie, il n'avait jamais désespéré de s'eu Lire aimer. Sou duel funeste, en le forçant de la quitter, u’avatl ni eteint sou amour, ni ruiné ses espérances . et bieu souvent il s’était dit que , sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois italiennes, il serait parveuu à intéresser Fauta Mouti par Ta violence, les excès même de sou autour pour elle... et à lui faire oublier le uoiu de Haphaél, qui, après tout, l avait provoqué.

ta vanité est au moins aussi aveugle que l'amour. M. de Brévanncs était aussi vaniteux qu'amoureux ; on concevra donc qu’il eût une lueur d'espoir en apprenant que la priiK«*sse avait été plus accablé* qu'irritée à soit aspect*... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser était cette circonstance :

Paula avait, ensuite de cette rencontre , longuement écrit dans un livre auquel elle confiait ses plus secrètes pensée*-..

Il s'agissait évidemment et de b mort de Raphaël et des circonstances qui l'avaient amenée. Donc il devait être question de lui. de Brévanncs.

Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame de llamJi-ld, tel fut des lors l'unique désir de M. de Brévanncs : mais plus b salisbction de ce «(• sir était impôt taule ooor lui , plus il devait craindre d’en compromettre la réussite; il crut (loue prudent et liabile d’avoir l’air de n'alla eber aucune importance à la révélation qu'lris avait paru lui laire avec b naïveté d'un enfant.

La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit :

— hh bien ! monsieur, à quoi songez-vous donc? — A vous. Iris..... Encore une distraction. — Comment, monsieur, malgré vos promesses? Et moi qui réponds à toutes vos questions, moi qui vous eu dis plus que je ne le devrais... vous ne m'avez pas écoutée. — Si. . Ires-bien , niais vous le voyez. Iris, les questions que je vous adresse sur b princesse sont bien simples , elles ne la compromettront en rien si vous y réponde? : je ue puis encore vuus dire quel eu est le but. Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors j'aurai, je l'espère', fait a-sez Je progrès «bus votre confiance pour que vous ayez toute fui en moi. — Je

ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur à quoi bon ? Je le

voi> , je ne su» là qu’un moyeu de correspondance entre vous et la princesse. Mais pourquoi me pbindre? le* malheureux n'ont-üs pas toujours été sacrifies... aux heureux... aux grands de ce monde?

L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces derniers muls fit tressaillir M. de Brévauues; une idée nouvelle lui viril à l'esprit.

Peut-être b fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et mécoulcnte de sa position , quoi de plus naturel?

Les geos de l'espèce de M. de Brévanncs , si rusés qu’ils soient , sont presque toujours dupes de leur fuucsle dédain pour l'espèce humaine, et de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de supposer, selon toute probabilité, que b mulâtresse était dévoilée à sa maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve , il suffit a M. de Brévanncs, non pas même d'un mol, mais ü’utio seule inflexion de voix , pour croire Iris envieuse de madame de Ibnsfeld et peut-être même hostile à sa maîtresse.

Il était d'autant plus |K»rié à admettre cette hypothèse qu'elle servait parfaitement ses projets. Il eût été pour lui donc haute importance d'avoir chez madame de llauslrld un être à sa dévotion qui ne fût retenu

Ç ir aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévouement.

oulant pourtant s’assurer de l.i réalité de son soupçon, il dit à Iris d uu ton afTi*ctueux de tendre intérêt :

— Vous êtes heureuse? très-heureuse auprès de b princesse, n’cst-ce pas?

La jeune fille comprit la portée de celle question , qu’elle avait trèshabilemeul amenée. Elle ne répondit pus d abord, elle soupira, puis après un siluuce de quelques secondes, clic dit :

— Oui, oui. tres-boureuse ; et quand bien même je ne le serais pas, à quoi bon me pbiudre ?

Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévanncs, elle courut vers b petite porte du jardin restée entrouverte.

Etonné de cette fbile soudaine , M. de Brévanncs la suivit en disant : — Mais au moins je vous reverrai? — Je ne sais, répondit-elle. —

Mai* quand eda? après-demain? à b même heure? — Peut-être et

encore .. non, nou, plus jamais, je suL* déjà assez malheureuse.

Et b porte du jardin se referma sur M. de Brévaune».

Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première entrevue avec Iris,

Ms, non moins satisfaite . alla rejoindre madame de Bansfeld , et lui rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.

La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se rapportant à uu projet inltmtl récemment éclos daus sa itcnsée*

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