CHANTRE XXV
Ikiulcur
La physionomie du prince «liait froide cl hautaine. On attrait diflfkilement cru que tes train flus. mélancoliques et d’une délicatesse toute jusénile, piment se prêter à cette expression de dureté glaciale.
La princesse rrgarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage Arnold était pile et vêtu de noir.
Voulant dissimuler son embarras. Paula lui dit :
— Etes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold ?— flou, madame... k* vou> prie de m'accorder quelques moments... — Je vous écoute. — J'ai décidé que nous quitterions cet hôld... — Connue U vous plaira, monsieur} seulement. après les dépenses toutes récentes que vous y avez laites... — Cda me regarde. — Je u’ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quai lier désert ou vous aviez absolument voulu habiter. — Je suis si bizarre, si original... Mais voici qui vous paraîtra, madame, plus original et plus bizarre encore... nous nuittemm cet hôtel apres-demain. — Et où irons-nous loger, monsieur; — Vous partirez pour l’ Allemagne. — Vous dites, monsieur .' — Que vous partirez pour l'Allemagne — C'est une plaisanterie, sans doute? — Je n’al guère l'habitude de plaisanter. — tu ce cm, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si brusquement Paris au milieu de l'hiver? — Je ne quitte pas Paris... madame... mais voua, vous quitterez Paris après-demain... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre... Je l'ai résolu... cela sera.
Madame «le llanstcld regardait le prince avec slupeor. Souvent il s’était montré courroucé, violent; mats au milieu de ces emportements dont l’aula cherchait en vain la cause. Il y avait des «dans de passion, des cris de désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée ; jamais de sa vie le prince ne lui avait parlé «h; ce Ion froid, dur et tranchant. Elle ré|M>ndit donc avec une sorte de crainte causée par la stupeur :
— J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, lorsque vous saurez qu’il me sentit extrêmement désagréable de quitter Paris eu ce moment. — Vous vous trompez, madame... vous partirez.. — Monsieur... — - Madame... après-demain vous partirez. — Je ne partirai pas... — Vraiment? — li ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous ina dites... Ijiielqnefot» vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à moi de m’ttiquiéUT de cette nouvelle fantaisie. — Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue vous obéissiez... — Obéir... le mol est un peu dur... monsieur... — U est juste. — Ainsi, monsieur... c'est un ordre? — Un ordre. — Si j’étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu il serait bien tyrannique... — Je serais très-indulgent. — Indulgent!... Et qu avez-vous à nie reprocher, monsieur? fl'est-ce pas ntol... qui ai mille fois été iudulgenic de supporter vos emportements, de lessoigueusèment cacher à tout le monde... Ne m avez-vous pas cent fois répété qui*, bien que nous vécussions sous le uu'mc toit... j'étais libre de mes actions... Il est vrai que bientôt apres vous veniez tout éploré renier vos
1 arides. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort de vous répondre... c suis sans doute à celte heure, et comme vous, dupe d’une aberration de votre esprit.— Je suis lou, u'oPce pas, ainsique mes bizarreries semblent le faire croire? Oh! il n’a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez la iiule cause, que j'afTertuis par compassion pour vous vous ne méritez pas que Je v«ius explique le sens de ces paroles); n’a pas tenu à vous, dis-je. que ces apparences ne devinssent une réalité... Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alt«*mativcs de passion et d’horreur... — D'horreur! s’écria la princesse. — D’horrenr, reprit froidement le prince : je erovais «pie vous auriez compris l'énormité de vos forfaits et l’ Opiniâtreté de ma passion qui leur survivait... Mais non!... pas même cela... Heureusement pour mol, à cette heure la passion est morte : votre dernier trait l a tuée... Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien?— Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas. — Mai» je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, parlez... au nom du ciel, partes... et remcrciez-moi à genoux d être aussi dément que je le suis.
Maifamc de Hansfeld regardait son mari avec épouvante; elle n'avait à se reprocher que son amour pour M. do Morvilie. et cet amour ne méritait pas les reproche» aflreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant semblait plein de raison ; il n'y avait rien d'égaré dau*. son regard, «l'altéré dans son accent. Voulant voir » il ferait aUusiotPa l'ami mr quelle ressentait pour M. de Morvilie, amour que, par un hasard inexplicable. M. de llanslekl avait peut-être pénétré, die fut dit :
- Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... mon e«wjr n'était pas Kbre... j'ai aimé, paasiounément aimé... Ce que je vous disais alors, a celte heure je vous le répété... Je ne vous aime pas d'amour ; mais, devant Dieu «pii m’entend, jamais je ne vous ai été inB- , dèle... — M'être iulidek ! s'écria le prince, ce serait une action louable auprès des crimes que vous avez commis. — Moi! s'écria Paula ea joiciiaul les malus avec force, nui» c’est une calomnie aussi infâme fnMl-. — Comment... vous oserez uier qu’hier soir... Oh! uon, jamais ! s'écria le oriucc en frémissant; jamais machination plus infernale n'est entrée dans une tête humaine. J’ai frissonné d’épouvante autant que de surprise... Et vous n’èles pas à genoux... devant moi, les mains suppliantes... Et vous êtes là, firoide. méprisante... Mais vous no savez donc pas qu’il y a des juges et un échafaud, madame !
Paula, celte fois, trembla.
Jusqu'alors elle n’avait souffert de» bizarreries de M. de Hansfeld que dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée, il lui avait fait «le vagues reproches, presque toujours su» pendus par «les réticences; mars jamais il n’avait formulé contre elle une accusation aussi précise, aussi terrible.
La princi’sse crut sincèrement «pie la raison d’Arnold était égarée. Celui-ci prit fa stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit d'une voix plus calme, mais avec une inmgnation profonde et concentrée :
— Vous voyez bien qu'il faut que vous parliez, madame, non par égard pour vous, mais par égard pour mon uotn... Je serai censé vous accompagner Je passe pour fou, ajoub.- 1 -il avec uu sourire amer, on ne setouiuTj pas de mou départ précipité. Je resterai ici sou» un nom emprunté. Excepté madame «Je Lormoy et uu homme de scs amis qui est venu daus sa loge, perso oue ne me connaît ; celte fable sera donc facilement admise... U’aillcur» je fréquenterai peu le monde; et dans uu mois ou deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en Bohême, où vous vous rendrez sous fa conduite de Frantz qui a mes ordre»... Alors je vous dirai mes volontés, smon je vous les écrirai. Ce soir, vous irez à l’Opéra; on répandra le bruit de mon départ subit... Ce sent une bizarrerie de plus : vous pourrez l’attribuer à l'aberration de mou caractère... on y croira sans peine. Vous prttrez dans une voiture fermée, tous mes cens vous suivront; on croira facilement que je vous ai accompagnée. Uu mot encore. Le mépris et l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien persuader que'c est uon par clémeuce, mais par respect pour mon nom, que je oe dévoile pas ici tou» vos crime»... Mais prenez bien gar«le; à 1a moindre hésitation «le votre part à m’obéir, soit ici. soit ailleurs, je surmonte ce dégoût, et je vous abandouue à la vengeance divine et humaine.
Et le prince sortit. *1
Madame de Han-feld l’avait écouté sans l’interrompre, ic disant qu'il fallait toujours se garder de contrarier le» fou».
Iris entra d'un air effrayé :
— Ah! marraine... quel malheur! s’écria-t-elle. — Qu 'as-tu?... — D'après vs ordres, je suis allé au troisième rendez-vous que m’a donné Charles de Brevannes... — Eh bien ! — Je lui ai dit que vou* ne vouliez pas consentir à le voir... — Ensuite ! — Il s'eel écrié le» yeux brillants de fureur : « Di» à la maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas uu rendez-vous prochain où tu assistera». .. j'y consens., ce soir je répand» partout l'histoire de Haphaél Mmiti... ta ma dresse me comprendra... » — Il a dit cela... U a dit cela?... — Et il a ajouté : « EUe doit savoir que je puis la perdre, et je L perdrai. » Malheur ! malheur à moi !Mii M. de Morvilkt?... Que peu»era-i-il depitoi?... ii croira ce» calomnie»... le malheureux Raphaël y a bien cru!— Vou» lui indiquerez un reodex-vous dan» un endroit retiré... Le Luxembourg, m’a-t-fl dit, ou le Jardiu-des-Hantcs... Vous y viendrez avec moi... et il s'y trouvera... Siuoo.. . il parlera. (Jue faire?... que faire?... Ce méchant homme est capable de tout...
Apres quelques moment» de réflexion, Paob dit à Iris d'une voix ferme :
— Donnez-moi... du papier... une plume...— Que vouiez- vou» faire ?
— Donner a M de Brévanues un retMle^vous où tu viendras. — Y |*eusez-vous, marraine ; écrire... laisser une lettre de vous entre les mains de cet homme? Quelle imprudence!... Mais... il ue connaît pa*. votre «icrlture? — Non... — SI l'écrivais pour vous. — Tu as raison... écris...
■ Après-demain, à dix heures, au Jardïu-des-PbDies... sous le cèdre du labyrinthe... »
— As-tu écrit? — Oui, marraine. — Signe... * Paula Montl. » — Et s’il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir sfané, il sera dope de sa propre infamie...— Quand lui remettras-tu cette lettre ? — A l'instant... Il attend votre réponse i la petite porte du quai d’AnJnu. — Va vite et reviens... — Et j aurai bien des choses* vous dire que j'apprends à l'instant. — Qu’est-ce? — Depuis huit jours... le prloee est allé quatre fofa chez un vieil homme nommé èierre Raimond qui demeure ici près...
— Et qu'importe ! — Mai» Pierre Raimond est le père de Bcrtbe de B révanne», que vous trouvez »i jolie. — Que dis-tu 7 — Et c'est cbe* Pierre Haimoud que Berlbc a deux foi» rencontré le prince... — Lui...
I lui? — fai* uu faux oom.v tou» oehü d'Arnold Schneider,,. — Ab!
PAULA MONTÏ.
maintenant. . je comprends tout, s'^ ria la princesse en menant sc* deux mains sur sun front. — Quoi donc, marraine?— Tu le sauras pins lard... laisse-moi.
(ris sortit.
Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'iris, M. de Brévannes ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés le billet qu’il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfcld.