‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 21 sur 41 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

CUAHITRE rBERIER.

U livre noir.

En proposant à madame de Hansfeld de répondre pour elle à M. de Brévannes au sujet de l'entrevue qui devait avoir lieu au Jardin-des- Plautes non-seulement Iris empée liait la princesse de commettre un acte iiuprudeut, mais, à l’insu de celle-ci, elle la rendait complice d'un projet diabolique.

On se souvient sans doute d'un livre noir dont Iris avait parié à M. de Brévannes, et dans lequel, disait-elle, 1a princesse écrivait presque chaque jour scs plus set rctes pensées.

Bien n'était plus taux.

Jamais Paub n’avait possédé un livre pareil ; mais il importait au projet d'iris que M. de Brévannes crût â ce meusonçe, et il devait y croire en reconnaissant dans ce livre unç écriture pareille à celle du billet que madame de Hansfeld lui avait fait remettre.

On s'étonnera peut-être de la profonde dissimulation d’iris et de l'opiniâtre et ténébreuse audace de scs desseins. On comprendra peut-être aussi difficilement son affection sauvage, sa jalousie furieuse, qui tournaient presque à une monomanie liéroce.

Malheureusement, les laits principaux de celte histoire, les traits saillants du caractère d'iris sout d'une grande réalité.

il s es! trouvé une jeune fille aux passions ardentes, implacables, qui les a réunies, concentrées dans rattachement aveugle qu elle avait ponr sa bienfaitrice, attachement singulier, qui tenait de la vénération liliale par son religieux dévouement, de b tendresse maternelle par sa familiarité charmante et pure, de l'amour par sa jalousie vindicative.

Si, dans la suite de cette histoire, on trouve cher Iris une assez grande puissance d'imagination jointe à nn esprit inventif, rusé, adroit, hardi ; si quelques-unes de ses combinaisons semblent ourdies avec une perfidie. avec une habileté ordinairement rares chez une fiHe de cet âge, nou-i le répéterons, la solitude avait singulièrement développé ses facultés naturelles, incessamment tendues vers un même but ; forcée d'agir seule et à l'ombre de la plus profonde dissimulation, tout moyen lui semblait bon pour arriver à ce terme unique de ses désirs :

Isoler sa maîtresse de toute affection ;

Faire, pour ainsi dire, le vide autour d'elle, et lui devenir d’antant plus nécessaire que tous les autres attachements lui manqueraient.

Ce dernier vœu d'iris avait été jusqu'alors trompé.

Sans doute madame de Hansfcld ressentait pour sa demoiselle de compagnie un véritable attachement, lui témoignait une confiance sans bornes, sc montrait à son égard affectueuse et bonne; mais cet attachement ne suffisait pas au cœur d’iris.

Elle éprouvait d'amers, de douloureux ressentiments de ce qu'elle appelait uue déception ; mais comme elle ne pouvait haïr sa maîtresse, son exécration s'accumulait sur les personnes qui inspiraient quelque intérêt à b princesse.

Ces explications étaient nécessaires pour préparer le lecteur aux incidents qui vont suivre.

Dans les deux entretiens qui succédèrent à sa première entrevue avec M. de Brévannes, Iris, d'apres l'ordre de Paub, avait lâché de deviner quelles étaient les intentions de cet homme.

Si infâme quelle fût, b calomnie qu’il pouvait répandre était redoutable pour madame de Hansfeld. Raphaël avait cru â son abominable

mensonge ; comment le monde, ou plutôt M. de Morvillc(c' 'était le momie pour Paub } , n'y croirait-il pas ?

Madame de Hansfeld ne savait que résoudre. Depuis qu'elle aimait M. de Mortifie, clic abliorrait plus encore M. de Brévannes; aussi n’eulelle pas assez d’indignation, assez de mépris pour qualifier l'audaee de ce dernier, lors de scs tentatives pour obtenir une entrevue avec elle, par l'intermédiaire d’iris. Mais celle-ci fit sagement observer â sa maîtresse que b colère de M. de Brévannes serait daigereuse, et qu'au lieu de l'exaspérer il falbil tâcher de l'éconduire doucement.

Malheureusement, l'amour violent cl opiniâtre du mari de Berlhe ne s'accommoda pas de ces ménagements. Ainsi qu'on l'a vu lors de son troisième entretien avec Iris, il lui déclara positivement qu'il parlerait si b princesse lui refusait plus longtemps une entrevue.

Iris avait continué de jouer son double rôle pour augmenter b confiance de M. de Brévannes, feignant de ne pas avoir à se louer de sa maîtresse afin d'éloigner tout soupçon de connivence, et paraissant très* flattée des galantes cajoleries de M. de Brévannes.

Elle lui bissait entendre que madame de Ilanslcld semblait éprouver à sou égard une sorte de colere mêlée d'intérêt... bizarre ressentiment qu'lris ne s'expliquait pas. düait-ellc, car clic était censée ignorer ce qui s était passé â Florence entre M. de Brévannes et Paub. Telle était la source des secrètes espérances du mari de Berlhe, cspéraoces nées de son ^aveugle amour-propre et augmentées par les fausses confidences

Ceci posé, nous conduirons le lecteur dans b petite maison que possédait M. de Brévannes dans b rue des Martyrs, et qu'il occupait alors tout seul.

Celait le lendemain du jour où Iris lui avait remis le prétendu billet de b princesse. Eu le recevant, M. de Brévannes avait osé, pour b première fois, parler du livre noir, de sou désir de le posséder pendant un moment.

Iris, après des difficultés sans nombre, avait répondu qu'il serait peutêtre possible de soustraire ce livre le lendemain, pour quelques heures seulement, b princesse devant aller passer b matinée chez madame de Lormoy, tante de M. de Morvilie.

M. de Brévannes avait demandé à b jeune fille d'apporter le précieux mémento rue des Martyrs ; il le lirait en sa présence et le lui remettrait à l'instant avec b récompense due à un tel service, récompense qu elle promit d’accepter pour ne pas éveiller les soupçon» de M. de Brévannes.

Ce dernier attendait donc Iris dans le petit salon dont nous avons parlé.

Si l'on n'a pas oublié le caractère de M. de Brévannes. sou indomptable opiniâtreté, son orgueil, son acharnement à réussir dans ce qu'U entreprenait; si l’on pense que sa volonté, son obstination, sa vanité étaient mises en jeu par on amour profond, exalté, contre lequel il se déballait depuis deux ans, on concevra avec quelle violence passionnée il désirait être aimé de madame de Hansfeld, cette fenunc si séduisante, si enviée, si respectée.

Il était midi, M. de Brévannes attendait Iris avec une extrême impatience dans b petite maison de b nie des Martyrs.

Madame G ras sot, gardienne de cette mystérieuse demeure, restait à l’étage supérieur. La jeune fille arriva ; M. de Brévannes courut â sa rencontre.

Iris paraissait tremblante et effrayée. M. de Brévannes b rassura et b fit entrer daus le salon : elle tenait â la main un petit atliuni relié en maroquin noir et fermé par une serrure d'argeni. Frémissant de joie et d'impatience à b vue de ce livret. M. de Brévannes prit sur b cheminée une bague ornée d'un assez gros brûlant, le passa au doigt d'iris, malgré sa faible résistance.

— De grâce, charmante Iris, lui dit-il, recevez ce faible gage de nu reconnaissance. Cette jolie main n'a pas besoin d'ornement, niais c'est un souvenir que je vous demande eu grâce de porter... Vous m'avez promis de l'accepter. — Sans doute... mais je ne sais si ie dois... ce diamant... — Qu'importe le diamant!... c’est seulement de b bague qu'il s'agit. — Et c'est aussi 1a bague que j'accepte, dit Iris avec un sourire d'une tristesse hypocrite, puisque ma conduite m'expose à do certaines récompenses. — Si j’ai choisi ce diamant, reprit M . de Brévannes, c'est qu’il offre l'emblème de b pureté et de la durée de ma reconnaissance.

El il lendit b main vers le livre noir.

— Won, non, dit Iris eu paraissant encore combattue par le devoir, ceb est horrible... Je me damne pour vous. — Mais quel mal faitesvous?... c'est tout au plus une indiscrétion... ma chère Iris: puisque votre maîtresse est souvent injuste envers vous, c’est de votre part une petite vengeance permise ... et innocente.— Oh! je 6uis inexcusable, je le sens... et pub une fois que vous aurez lu ce livre... vous oublierez b pauvre Iris... vous n'aurez plus besoin d'elle... Ibis de quoi me pbindrai-je? n aurez-vous pas d'ailleurs payé ma trahison ? ajouta-t elle avec amertume . — Cette petite fi Ile s’est a fTolee de moi , pensa M.deBrévanaes; coromftt diable m’en débarrasse rai- je '! Est-ce que maintenant quelle a ma bague elle ne voudrait plus se dessaisir du livre?

II reprit toot haut d’un ton pénétré :

PAULA MONTT.

— Vous vous trompez, Iris. D’abord, je ne me croirai jamais quitte divers vous... Quant a vous oublier... ne le craignez pas... Pour mon n nos. je voudrais le pouvoir... Il faut toute la gravité de* choses dont j’tii à entretenir votre maîtresse pour me distraire un peu de mon amour pour vous... Iris, car je vous aime... Mais ne parlons pas de cela maintenant... lie graves intérêts sont en jeu... Comment se trouve votre maîtresse? — Elle est rêveuse et triste depuis quelle vous a accordé l'entrevue (lue vous demandiez si im|érieusrinent. — Elle m’y ’a forcé... J’étais si malheureux de son refus que je me sois oublié jusqu’à lui faire cette menace, que je ne regrette plu», car j’ai ainsi obtenu ce que je désirais dans son intérêt et aan» le mien... Mais elle est rêveuse et triste, dites-vous? —Oui... quelquefois elle reste longtemps comme accablée... puis tout à coup elle sc love impétueusement et marche pendant quelque temps avec agitation. — Bl à quoi attribuez-vous ses préoccupalODS ? — Je ne sais... — Ce livre que vous hésitez à me confier et que

i e «‘ose plus vous demander nous l’apprendrait. — Oh ! je ne tien» pas i savoir les secrets do la princesse... C’est pour vous être agréable, pour vous obéir que j’ai soustrait ce livre... la clef est à son fermoir, je ne l’ai pas ouvert. — Eb bien! ouvrons-lc... Maintenant ce que vous appelez la méchante action est commis. Il ne s'agit plus que de roc rendre un grand service. Hésitez- von s encore? Je sais que je n’ai d'autre droit A celle bonté de votre part que... — Tenez, tenez, lisez vite, dit Iris en détournant h tète cl en donnant l’album à M. de Brévannes. Le que je fais est infâme ; mais je ne puis résister à l’influence mie vous avez sur moi. — Influence d’une volonté ferme, pensa M. de Brévannes en ouvrant précipitamment le livre noir, où il lut ce qui suit, pendant qu’Iris, accoudée à la cheminée, la figure dans scs ma’ius, et n'a) uni pas I air de voir sa dupe, l'examinait attentivement dans la glace.

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