‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 23 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Intimité.

Dn bon feu pétillait dans l’Aire , au dehors la neige tombait et la bise faisait rage; Pierre Raimond était assis d ou chié de la cheminée, Arnold de l'autre; depuis que In prince était amoureux, ses traits reprenaient une apparence de force et de santé, quoique son visage lût toujours un peu pâle.

Une grande discussion s'était élevée entre Pierre Raimond et Arnold, car, pour compléter le charme de leur intimité, ils différaient de maniéré de voir sur quelques queutions artistiques , entre autres sur b façon de juger Michel Ange.

Arnold, tout en rendant un juste hommage à l'immense génie du vieux tailleur de marbre, ne ressentait pour ses productions aucune sympathie, quoiqu il comprit l'admiration qu'elles inspiraient; le goût délicat et pur d'Arnold, surtout épris de la beauté dans l’art, s'effrayait des sombres et terribles écarts du fongueux Ruonarotti, et leur préferait de beaucoup la grâce divine de Raphaël.

Pierre Raimond défendait sou vieux sculpteur avec énergie , et U se passionnait autant pour la fierc indépendance du caractère de Michel- Ange que pour la gigantesque puissance de son talent.

— Votre tendre Raphaël avait rime amollie d'im courtisan, disait le vieillard â Arnold, taudis, que le rude créateur du J loin et de la chapelle Sixtioe avait lâmc républicaine : et il devait menacer, comme il l en a menacé, le pape Jules de le jeter en bas de son échafaudage s'il lui manquait de respect.

M. de Hansfeld ne put s’empêcher de sourire de l’exaltation de Pierre Raimond, et répondit :

— Je ne nie pas l’énergie un peu farouche de Michel-Ange ; il était.

malheureusement, d’on caractère morose , fier, larUtirte, ombragent, altier et difficile.— Malheureusement!... (Ju 'entendez -vous par ce mot... malheureusement ? — JYuicud* qu'il était malheureux, pour les sincères admirateurs do ce grand homme, de ue pouvoir nouer avec lui des relation* agréable* et douces. — Je l'espère bien.... Lst-ce que vous le renez pour un Raphaël, {tour un homme banal comme votre héros? ar, ajouta le graveur avec un accent de dédain, il n'y avait nersoune au monde d un caractère plus facile, plus insinuant, plus aimable que votre Raphaël. — Vous reconnaisses au moins ses qualité*...— Ses cpdiiés!!! c'est justement à cause de ce* qualité* insupportables que je le déteste comme homme ... quoique je le vénéré comme artiste. — Et moi. mou cher monsieur Raimond, c'est justement à cause des défauts du caractère diabolique de Minitel- Ange qu'il m'est antipathique , c omme homme , quoique je m’iucliitc devant sou génie. — Votre admiration n est pas naturelle; elle est forcée... elle est exagérée, s'écria le gra vêtir. — Comment ! dit Aruold stupéfait, vous délestez Raphaël à cause de ses qualités... Moi, je n aime pas Michel- vnge à cause de se* débuts... et vous m’accusez d exagération? — Certainement... on n'esi grand homme, on n’est Michel Ange qu'à certaines conditions. J’admire dans le lion jusqu’à se* instincts sauvage* et réroec* ; il n’est lion qu'à condition d' «• Ire saurage et féroce, il ne peut avoir les vertus d’un mouton comme votre Raphaël. — Mais au moins permettrz-moi d’aimer dans Raphaël ces vertus de mouton , qui sont , si vous le voiliez, les conséquences de sa nature, de son talent. — A votre aise : admirez, si vous trouvez qn'un tel caractère mérite l'admira liou... tju.mt à moi, physiquement pariant, je ne mets pas seulement en babuce b fade ligure du Ih*uu, du céh-sfe Raphaël, tout couvert de velours cl de broderies, avec le mâle visage de mou vieux Ruonarolii, sombre , farouche. halé par le solril, cl vêtu d'une souuueuille à m«ifié cachée par sou tablier de cuir de tailleur de pierre ! Allons donc ! est-ce que ce* deux natures peuvent se comparer seulement? Ah! ah ! ah !... quel i Lisant contraste !... Je vois d’ici... le divin Raphaël.... — i.e divin Raphaël aurait fléchi le genou et respectueusement baisé la puissante main du vieux Michel-Anec. sou maître et son aieul dans l'art, dit doucement Arnold eu tcndunl la main à l ierre Raimond. — Vous avez raison, reprit celui-ci en répondant avec effusion au témoignage de cordialité de M. de HansfckL Je suis un vieux fou aussi emporté qu’a vingt ans...

À ce moment Bcrthe entra.

Il eût éié difficile de poindre la ravissante expression de sa physionomie en voyant sou père et Arnold se serrer ainsi la main. Scs yeux se remplirent de larmes de bonheur.

— Viens à mon secours, enf.mt, dit Pierre Raimond. Je sub battu.... ma folle barbe gri*c est obligée de s'incliner devant cette véuéraldc ruons* lâche blonde .. U reste calme comme la rai*ou, et je m'emporte... comme si j’avais tort.,.

— Et le sujet de celte grave discus&ionî dit Berlhe en souriant et es regardant alternativement Arnold cl sou père.

— Michel-Auge... dit Pierre Raimond.

— Raphaël... dit Aruold.

— Comment, monsieur Arnold, vous ne pouvez pas céder à moa

père ?

— Je voudrais bien voir qu’il me cédât sans discusskm !... Je ne veux pas qu il code... mais qu’il soit convaincu...

— Qourt à ceb, monsieur Raimond... j’en doute... les convictions at s'imposent pas, et RaphaéJ...

— Mais Michel-Ange...

— Allons, dit Berlin 1 , pour vous mettre d'accord, je vais jouer l’air de Fidtho, que M. Aruold aitue tant... qu’il vous l'a aussi bit aimer, mon

père.

— Avouez, don Raphaël, dit eu riant le vieillard à Arnold, qu elle a plus de bon sens que uous

— Je le crois, seigneur Michel-Ange; madame Bertbe sait bien que quand on l'écoute on ue songe guère à parier.

— Oh ! monsieur Arnold, je ne suis pas dupe de vos flatteries.

— Pour le lui prouver, mon enfant.’ commence l’ouverture de Fidrlio; tn sais que c'est mon morceau de prédilection depui* que notre ami m'en a fait comprendre les beautés.

Benbe commença de jouer celle œuvre avec amour; la présence d’Arnold semblait donner une nouvelle puissance au talent de b jeune femme.

Au bout de quelques miaules, M. de Hansfeld parut complètement afe sortie dans une profonde et douloureuse méditation; quoiqu'il eût pbsii uis fois entendu Bertbe jouer ce morceau, jamais les tristes souvenir* qu’il éveillait en lui n'avaient été plus péniblement excité*.

Bcrthe, qui de temps en temps < lie i c liait le regard d'Arnold, fut effrayée de sa pâleur croissante, et s'écria :

— Monsieur Arnold...- qu’avez- vous? mon Dieu !.. . comme vous été* pâle !

— Votre main est glacée, mon ami, dit Pierre Raimond, mai était assia à côte de M. de Hansldd

— Je n’ai rien... rien, répondit celui-ci; mais je suis d’une fai*

PAULA MOÎSTI,

blesse ridicule... Certains airs sonl pour moi.... de véritables dates... et plusieurs motifs de Fidelio... se rattachent à oo passé bien triste...

— l'avais pourtant déjà joué ce morceau, dit Berthe en quittaul le piano et en venant s’asseoir à côte de son père.

— Saus doute... l’étais alors tout au plaisir d’entendre votre cxécutioo. Mais à cette heure, je ne sais pourquoi... Oh ! pardou de ne pouvoir vaincre mou émotion...

Et H. de Hauslcld cacha sou visage entre ses mains.

Berthe et le vieillard se regardèrent triste meut, partageant k chagrin de leur ami uns le compretMirc.

Apres quelques moments de silence, Arnold releva la tète. II est impossible de rendre l'expression de tristesse navrante dont son pâle et clous visage était empreint. One larme vint aus yeux de Rcrtlie ; par un mouvement d'ingénuité charmante, eHe prit la main de sou père pour l’essayer.

— Vous souffres, dit le vieillard à Arnold. Que notre amitié n'est-elle plus ancienne ! vous pourriez peut-être apaiser vos chagrins en les épanchant...

— Oh ! bien souvent j’y ai pensé... mais la houle m'a retenu, dit Arnold avec une sorte d'accablement.

— La honte ! s'ëcrb Raimond avec surprise.

— Ne vous méprenez pas sur ce unit... mou and. dit Arnold ; Dieu merci 1 je n'ai rien fait dont j’aie à rougir... Seulement, j'ai honte de ma faiblesse... j’ai honte d’étre encore si sensible à des souvenirs qui devraient être aussi méprisés qu’oubliés.

— Ne craignez rien ; nous vous comprendrons.... nous voub plaindrons. Ma pauvre eufanl a souvent aussi bien pleuré ici à propos de souvenirs qui, comme les v&tres, devraient être aussi méprisés qu’oubliés.

— Mon père !

— Tenez... Arnold, dit le graveur, ri je désire votre confiance, c’est que nous aussi nous aurious peut-être de tristes aveux à vous faire...

— Vous aussi, vous avez été malheureux ? dit Arnold.

— Bien malheureux, répondit le vieillard; mais. Dieu merci ! ces mauvais jours sout, je crois, jassés. Il me semble que vous nous avez porté bonheur. Non-seulement vous m’avez sauvé la vie, mais, cette vie, vous me l avez rendue charmante. Oui, depuis bien longtemps je n'avais rencoulré personne dont l'esprit eût aulaut de rapports avec le iiiieu. le ne sais quelle est l'influence de votre heureuse étoile : mais, depuis que bous vous connaissons, ma pauvre Berthe elle-même est moins triste... ses chagrins domestiques semblent adoucis... Vous avez enfin été pour nous l'heureux augure d'une vie douce et calme.

— Oh ' ce que vous dit mon père est bicu vrai, monsieur Arnold, dit Berthe. Si vous saviez combien il vous aime ! et lorsque je suis seule avec lui en quels tenues il parle de vous !

— C’est vrai, dit le vieillard. Si vous nous entendiez, vous verriez que vous n'avez pas d'amis plus sincères... Berthe VMS est si reeonnaissanic de ce que vous m’avez sauvé la vie , qu 'apres moi vous êtes ce quelle aime le plus au monde.

— Oh ! oui... pauvre père, dit Berthe en embrassant le vieillard.

M. de llansfeld écoulait Phfre Raimond avec une vénération profonde. Ce langage franc et loyal était aussi nouveau que flatteur pour lui. Ne (allait-il pas qu’il inspirât une bien noble i-ontianre A Pierre Raimond pour que celui-ci ne craiguil pas de lui parler ainsi devant sa fille !

Berthe elle-même, loin de se montrer confuse, embarrassée , semblait confirmer ce que disait son père; son front rayonnait de caudeur et de sérénité.

Eu présence de cette noble franchise, M. de Hansfcld rougit de sa dissimulation ; il fut sur le point d'apprendre à Pierre Raymond son véritable nom ; mais il redouta l'indignation que cet aveu tardif exciterait peutêtre chez le vieux graveur, dont il connaissait d'ailleurs les préventions anti-aristocratiques ; il trouva dune uuc sorte de mrszo termine dans la demi-confidence qu'il fit à Berthe et à son père.

Après quelques moments de silence, il dit à Pierre Raimond :

— Vous avez raison , mon ami... vous m’avez donné l'exemple de la confiance, je vous imiterai. Peut-être vous inspirerai-je un peu d'intérêt par quelques rapports entre ma position et celle de votre fille, car vous m'avez dit que son mariage n était pas heureux , ci c'est aussi à mon mariage que j'ai dû d’atroccs chagrins. — Vous êtes marié?... si jeune , dit Raimond avec étonnement. — Depuis deux ans. — Et votre femme, dit Berthe. — Elle est en Allemagne , répondit M. de llansfeld apres un moment d'hésitation. — El quelques passages «le l'ouverture de Fidelio que j< niait Berthe vous ont sans doute rappelé de douloureux souvenir»? — Ilëlas ! oui. Lorsque j'ai connu la femme q«ic j'ai épomér. j'étais dans lotit le feu de ma première admiration pour Cet opéra «le Beethoven..... J'ai toujours eu l’habitude d'allacbcr mes pensées «In moment ù «'crtains passages de l.i musique que l'aime... pensées qui, pour moi, deviennent pour ainsi dire ks paroles «ta airs qnc j'affeclionne le plus; eh bien ! l'opéra de Fidelio me rappelle ainsi toutes les phases d’ un autour malheureux. — Ah! maintenant je comprend'» voire émotion, dit Berthe en

secouant la tète avec tristesse. — Voyons , mon ami , dit cordialement Pierre Raimond, jamais vous ne parlerez A des c«rurs plus sympalhiqtMS.

Et M. «le llansfeld raconta ainsi qu'tl soit l'histoire de son mariage avec Panb Mimti : histoire vraie en tou6 point» , sauf la substitution du nom d’Arnold Schneider à celui de llansfeld.

CUAPITRE V.

RfciU

— Orphelin presque en naissant , dit le prince , j'ai été élevé par un vieux serviteur de ma famille. Nous habitions un village retiré, nous y vivions «bus une complète solitude. Le pasteur était peintre et musicien; il reconuut eu moi quelques dispositions pour ces arts auxquels je consacrais tout mou temps.

Ces premières années de ma vie furent paisibles et heureuses. J'aimais le vieux Frautz comme un père; il avait pour ntoi les soins les plus tendres : il me reprochait seulement de fuir les exercices violents , de lie sortir de mou cabinet d'études que pour quelques rares promenades «Lins nos belles muntaguos. Je n'avais aucun des goûts de mon Age ; j'étais sérieux, taciturne, mélancolique; b musique me causait des ravissements presque extatiques, auxquels je m'abandoiiuais avec délices. A dix-huit ans j'entrepris avec mon vieux serviteur uu voyage en Italie. Pendant deux ans j'étudiai les chefs-d'œuvre des grands maîtres dans les différentes villes où ic m'arrêtai, voyant peu de moode cl me trouvant heureux «le ma vie indolente , heureuse et contemplative... J'arrivai A Venise ; mon culte pour les arts avait jusqu'alors rempli ma vie, l'admiration passionnée qu’ils m’inspiraient suliisail A occuper mon cœur... . A Venise , le hasard me fit rencontrer une femme dont Jlofloencc devait m’être funeste. Cette femme, que j’ai épousée, se nommait Paub Monti.

— Elle était belle? demanda Berthe. - Très-belle, mais d’une beauté sombre. Etrange contraste! j’ai toujours été faible et timide , je me suis épri*. d’une femme au caractère énergique et viril. C’était mou premier amour. Sans doute j’obéis, plus à l’instinct , an besoin d'aimer, qu'à un sentiment réfléchi, et je devins passionnément amoureux de Pailla Mouti; elle accueillit mes soins avec Indifférence ; je ne me rebutai pas; elle me semblait très-malheureuse. J’eus quelque espoir, je redoublai d'assiduités, et je demandai formellement sa maiu à sa tante. J’étais riche alors, ce mariage lui parut inespéré; elle y consentit. J'eus avec Paula une entrevue décisive. Je dois le dire, elle m’avoua qu'elle avait ardemment aimé un homme qui devait être son mari, cl quoique cet homme fût mort, son souvenir vivait encore si présent et si cher à sa pensée, qu'il l'absorbait tout entière, et que mon amour lui était indifférent. Cet aveu me fit mal; mais je vis dans la franchise de Paula une garantie pour l'avenir; je ne désespérai pas de vaincre, à force de soins, la froideur qu'elle me témoignait. Eflc ne me.cacha pas que , sans l’incessante influence d'un passé qu’elle regrettait amèrement, elle aurait peut-être pu m'aimer .

Alors je me laissai bercer dos (tins folles espérances : ma passion était vraie... Paula Mouti en fut touchée ; mai* sa dettcatcs*: s'effrayait encore de la disproportion de nos fortunes. La perte d'un procès venait de complètement ruiner sa famille. Je surmontai scs scrupules; elle me promit sa main , mais en me répétant encore qu'elle ne pouvait m'offrir qu'une affection presque fraternelle.

Cependant cette froide union fut pour moi un bonheur immense. D'abord mes espérances s'accrurent, à part quelques moments de profonde tristesse , le caractère de Paula était mélancolique, mais égal, quelquefois même affectueux. Déjà j'entrevoyais un avenir plus heureux, lorsqu'un jour... Oh ! non , non, jamais./, je n'aurai la force de continuer, reprit le prince en cachant sa figure entre scs mains.

Berthe et son père se regardèrent en silence, n'osant pas demander à Arnold la suite u'un récit qui lui semblait si pénible. Pourtant il poursuivit :

— Pourquoi cacherais-je scs crimes? Mon indulgence n'a-t-cllc pas été une faiblesse coupable? Je dois en porter la peine. Nous étions al’6. passer l'été à Trieste. Depuis plusieurs jour» , Paub se montrait d'une humeur sombre, irritable: je la voyais A peine, lors de ces accès de noire tristesse , elle ne voulait auprès d'elle «pi'nne jeune bohémienne qu’elle avait recueillie par charité. Celte panvre enfant était, par reconnaissance, tendrement dé rouée A ma femme.

Pour l'intelligence du récit qui va suivre , continua le prince , if me faut entrer dans quelques parlinibrilés minutieuses. Au bout du jardin de notre maison de Trieste était un pavillon où uons allions prendre le thé presque chaque soir. Un soir Paub m'avait à grand’pcioe promis d'y

venir passer une heure J’espérais ainsi la d ; straire de scs triâtes

pensées.

Jamai» je u'oublicrai l'expression morne cl désolée «k sa physionomie

SS

pendant celte soirée ; elle accueillit tircsque avec colère et dédain quelques mots de tendresse que je lui adressais.

Douloureusement blessé de sa dureté, je sortie du pavillou.

Après quelques tour* de jardin, je me calmai peu à peu, me rappelant

S ue Panla m’avait prévenu qu'elle était encore quelquefois sou» le coup c souvenirs pénibles. Je rentrai dans le pavillon. Elle n'y était plus. Ou avait servi le thé pendant mon absence, je trouvai préparée la tasse de Init sucré que je prenais chaque soir: le sus gré à Pauli de cette attention dont pourtant je ne profitai pas. J'avais un épagneul que j'afTeriionnais beaucoup. Machinalement je lui pnisentai la lasse que Pailla m'avait apprêtée, il la but avidement, et presque aussitôt le malheureux animal tomba par terre , trembla convulsivement , et mourut après quelques minutes d’agonie...

— Oh ! je comprends ; mais cela est horrible, s'écria Pierre Raimond. Berthc regarda son père avec surprime.

— Qa’v a-t-il donc, mon père ? dit-elle ; pub, éclairée par un moment do réflexion, elle ajouta avec horreur : — Oh! non, mm , c’eut impossible , monsieur Arnold, c’est impossible ! une femme est incapable d’uu crime si affreux.

— N’est-ce pas? reprit Arnold avec amertrane. Après quelques réflexions, j'ai dit comme vous, c’est impossible ; j’ai attribué an hasard ce fait enrayant, je me suis même cruellement reproché d’avoir pu un moment soupçonner huila .

— Et lorsque vous revîtes votre femme, dit Pierre Raimond , quel fut son accueil?

— Il Ait calme, confiant ; et si j’avais alors conservé quelques doutes, ils eussent été à I instant dissipés : le soir j’avais laissé Pauls sombre, presque courroucée; le lendemain je la trouvai tranquille , affectueuse et bonne... elle me lendit la maiu eu tue demandant pardon de m’avoir si brusquement quitté la veille...

— C'est d’une inconcevable hypocrisie, dit Pierre Raimond.

— Oh ! non, non, elle u’étail pas coupable, son calme le prouve, dit Berthe.

— Je pensais comme vous, reprit M. de Hansfeld ; il y avait tant de sincérité dans son accent . dan*, nui regard ; ses paroles étaient si naturelli'S. qu'accablé de remords de honte, je tombai à ses pieds eu fondant en larmes et en lui demandant pardon.... Elle me regarda d'un air surpris. Je n’osai m'expliquer davantage. Innocente, mon soupçon était un abominable outrage. Je lui répondis que je craignais de l'avoir contrariée la veille. Elle me crut, et cette scene n'eut pas d'autre suite.

Pomment vous expliquer ce qui se passa en moi depuis ce jour ? Mon fol amour pour Panla augmenta pouy ainsi dire eu raison des torts que je me reprochais envers elle ; je ne ' pouvais me pardonner d’avoir osé accuser une hflttt qui m’avait donné tant de preuves de frauebise.

— En effet, dit Berthe, lorsque vous avez demandé sa main, pourquoi vous aurait-elle dit que son coeur n'était pas libre, au risque de manquer un mariage si avantageux pour elle? Non , non, elle était imioeeule de cct horrible crime.

— Et vous n'aviez pas d'ennemis? dit Pierre Raimond.

— Aucun, que je sache...

— Mais comment vous êtes-vous expliqué la mort subite, convulsive, de cet cpapocitl, mort dans laquelle se retrouvaient tous les symptômes d’un empoisonnement?

— Je parvins à m’étourdir sur ce fait inexplicable , à empêcher pour ainsi dire ma pensée de s’y arrêter, tant je voulais croire à l'innocence de Paula. J'expiai douloureusement rci atroce soupçon; vingt fois je fus sur le poiul de lui tout avouer; mats je n’osai pas : son affection pour moi était déjà si liedé, si incertaine... un tel aveu me Petit à jamais

aliénée. Pourtant pour mon repos, j’aurais dti tout lui dire, car elle

commença de trouver quelques-unes de mes paroles étranges; mes réticences involontaires lui semblèrent incohérentes; quelquefois, profondément touché d’un mot ou d'une attention tendre de sa part, je m'écriais dans une sorte d’égarement :

— Oh ! je suis bien coupable, pardonnez-moi, j'ai eu tort...

Elle me demandait b signification de ces mots; je revenais à moi, et, au lii-u de m’expliquer, je lui réitérais les protesta liou* les plu» passionnées... Hélas! bientôt la pâle affection que j'avais obleuue par tant de fioiiir., avec tant de peine , fil place â une nouvelle froideur. Elle tue regardait quelquefois d’un air inquiet et craintif, scs accès d'humeur sombre redoubla oui; alors aussi les soupçons que j’avais d’aboid si énergiquement r> poussés revinrent à ma pensée; pub je les chassais de nouveau; quelquefois j’examinais malgré moi avec déliauce les met» qu ou me servait; puis, rougissant de celte crainte si insultante pour Paula, je quittais brusquement la table...

Dans cette lutte sourde et concentrée, ma sauté s’altéra, mou caractère s'aigrit ; Paula me témoigna uu éloignement de plus en plus prononcé.

Quelle vie... mon Dieu, noelle vie! s'écria Berthe en essuyant se* veux humides. — lléfo»! dit M. de Hansfcld, cela n’était rien encore. Noua quittâmes Trieste à b lin de l'automne; ma femme voulait aller passer l'hiver à Geaeve, puis venir ensuite en ( rance ; surpi b par un

orage violent, nous nous arrêtâmes à quelques lieues de Trieste, dans une misérable auberge, à b tombée. de b nuit. La tempête redoubla de fureur, un torrent que nous devions traverser était débordé: il lullul nous résigner à passer la nuit dan* cette demeure. L’etuli oil était désert. Il rue Miubb que h" maître de l'aulierge av ail nue figure sinistre. Je proposai à tua femme de veiller le plus tard possible, et de sommeiller ensuite sur une chaise, afin de pouvoir partir avant le jour, des que h s chemins seraient praticables. Notre suite se composait de deux domestiques à moi et de la jeune fille nui accompagnait Paula. J'avais pour celte enfant toutes les bouté» possibles, je savais eu cela plaire à ma femme : d'ailleurs, Iris (c’est le nom de cette bohémienne) m était presque aussi dévouée qu’u sa maîtresse. Nous occupions pi-ndaul ecUu nuit fatale... oh! bien fatale... une petite chambre dont l'unique porte ouvrait sur un cabinet où ae trouvait fraulz, mon vieux serviteur... Paula ne pouvait cacher son effroi ; le veut semblait ébranler la maison jusque dans ses fondements; nous veillâmes tous deux assez tard. Seuls dans alto chambre, je m'étais assis sur un mauvais grabat, peiul.uit que ma femme reposait dans un buteuil. Je succombai au sommeil, malgië tous mes efforts.

J’ignore depuis combien de temps je dormais, lorsque je fus brusquement éveillé par une douleur aigue à la partie interne du bras gauche. L'obscurité la plus profonde régnait dans celle pièce. Mon premier soin fut de saisir la main que je sentais peser sur mol... Cette main frêle et délicate tenait un stylet très-aigu. . — Mon Dieu! s'écria Berthe épouvantée en joignant lés mains. — Encore... une tentative... mais cela est effroyable, dit Pierre Raimond.

Arnold continua :

— Grâce à l'obscurité, on avait enfoncé le stylet entre mon corps et mon bras gauche, étroitement serré contre moi. A b légère résistance que rem outra b bine en glissant dans cct étroit intervalle, on dut croire qu’elle pénétrait dans ma poitrine Cette erreur me sauva : j’en fus quitte pour une légère blessure au bras. — Quel bonheur! dit Berthe. — Je vous l’ai dit, dion premier mouvement en m'éveillant fut de saisir la main nue je sentais ptWf sur moi ; tout à coup celle main devint glacée; j'éteiiuis l'autre bras, je touchai une robe de femme... Je sentis un parfum léger, mais pénétrant, dont se servait habituellement Paula... Une épouvantable idée me traversa l'esprit... Je me rappelai le poison de 1 lies le... Je nous plus aucun doute... Celte révélation fut si foudroyante que je ne sais ce qui se passa eu moi : ma raison s'égara ; pendant quelques secondes, je nie crus I objet d'un horrible songe... Durant cet instant de vertige, la main que je tenais s'échappa sans doute... Quand je revins à moi, j'étais seul, toujours dans les ténèbres : Frantz... Frantz... m'écriai -je en frappant à b cloison qui séparait ma chambre du cabinet oii était mon domestique. Frantz ne dormait pas; en une minute il entra tenant une bmpe à b main. — Et votre femme? s'écria limbe. — Figurez-vous nu surprise... ma stupeur... celait à douter de ma raison ; Paula ( ; tait profondément endormie dans un fatitrud auprès de U cheminée. — Elle feignait de dormir... s'écria Pierre Raimond. — Je vous dis que c’était â devenir fou ; elle dormait, ou plutôt die simubil si (narluK— 1 rs oent uu profond et paisible sommeil, que sa respiration douce, régulière, n’était pas même accélérée par b terrible émotion uu’dle devait ressentir; sa ligure était calme ; sa bouche légèrement entrouverte; son teint faiblement coloré par b chaleur du sommeil; et sa physionomie, ordinairement sérieuse, était presque souriante. — Mais rm esté |teinc croyable, s'écrb Pierre Raimoud: eoinmcnt! votre femme dormait paisiblement apres une pareille tentative / — Son souimed était» tous disje. d’une sérénité si profonde, que je nr pouvais lion plus en croire mes yeux. Debout, pâle, immobile, je la contemplais d un air hagard.—

! Et il n’y avait pas a autre femme uue b votre dans cette auberge? de- I manda Berthe. — Il n'y avait quelle. — F.t celte jeune lille. cette b dié- | mienne? dit Pierre Raimond. — Elle était couchée dans une pièce qui donnait sur b chambre où veillait Frantz; il ne dormait pas. if avait de b lumière, il était impossible d’entrer chez nous sans ouil le vit. — Il but donc le croire... cette fois, c’était bien elle, dit Berthe. Un tel crime est-il possible, mon Dieu! — L'ne dissimubiiou pareille m'éjiouvante encore plus que le crime, dit Pierre Raimond. — Une dernii.ro preuve d'ailleurs ne me laissait presque aucun doute, dit Arnold. Sur le pl.utcliur, aux pieds de ma femme, je reconnus une dague florentine, arme précieuse, ciselée par Rcnvçuuto Ollini. qui avait ét< : , je crois, léguée à Paula par sou pere. — Dès lors vous n’avez plus gardé aucun meungemen» ! s'écria le graveur ; et c’est ensuite de re nouveau crime que vous avez relégué cette infâme en Allemagne. — Si j’bédlais A vous raconter cette horiilde histoire, mon ami, reprit le prince d'un air contas, c’est que j'avais la couscicucc de ma faiblesse, ou plutôt de riuexptiraÙe influence que Paula conservait sur moi... — Gomment! après cette nouvelle tentative... — Oh! si vous saviez ce qu'il y au affreux dans le doute... — Mais ce coup de poignard? dit l ierre Raimond. Mais ce sommeil si profond? mais ce réveil si doux, si paisible? — Lorsqu'elle vous vil blessé, que dit-elle? s'écria Berthe. — Vous peindre son angoisse, sa stupeur, ses soins empressés, me serait impossible. De l’air du monde le plu» naturel, elle s'écria qu’il fallait faire partout des pcrquivitioiiB. Elle avait aussi remarqué b voifle la sinistre physionomie du maître de celte auberge : comme moi elle s'épuisait en values conjectures. Frantz affirmait n'avoir vu passer personne, et qu'on avait dû s'introduire par

PAILA MONT!.

une fenêtre qui s'ouvrait sur un balcon ; mais celle fenêtre se trouva parfaitement fermée. L'accent de Paula fut si naturel, que mon vieux serviteur. qui ne l'aimait pas, qui avait vu mon mariner avec peine, n'eut pas nu iustani la pensee d’accuser ma femme. — .Mais celle petite muin frêle que vous avez saisie?... mais celle senteur de parfum particulière à votre femme? s’écria Pierre Raimond. — Je vous le répète... ma raison s'égarait dans ce dédale de contradictions singulières. Paula, aidée •le FranU, voulut elle-même panser ma blessure ; rien dans ses manières, dans son langage, n était affecté. — Commettre un lel crime et faire montre de tant d'hypocrisie... e'élait là le comble de la scélératesse, dit le graveur. — Sans doute, et la monstruosité même d'un lel caractère éveillait encore mes doutes, malgré l'évidence. Pour comble de fatalité, Paula. soit intérêt, soit pitié, soit calcul, ne s’était jamais montrée plus affectueuse, je dirais presque plus tendre, qu'en me prodiguant les premiers soins après cet accident. — Ruse, ruse infernale! s'écria Pierre naimotid. — C'était peut-être le remords 'le son crime, dit Bertlic. —

L cmitMire — rut ‘23.

Mon malheur voulut que j'Iiésilassc lotir à tour entre ces convictions si diverses... Il etU été moins funeste pour moi de croire Paula tout à fait coupable ou tout à fait innocente; mais au contraire... par une inconcevable mobilité d'impressions, je passais tour à tour envers elle de l'amour passiouué à des accès de haine et d'horreur; mes angoisses de Trieste n'étaient rien auprès des tortures que j'endurais alors... l'nc tête plus faible que la mienne n’eût pas résiste à ces secousses. Quelquefois, après avoir témoigné à ma leminc, par quelques paroles incolierentcs, la terreu/ qu'elle m'inspirait. rélleehissanl que, malgré d'effrayantes apparences, je n'avais pas de certitude réelle et que je me trompais peutêtre, je poussais des sanglots déchirants en lui demandant pardon. KHe finit par croire ma raison égarée... Que vous dirai-je... je trouvai d a- Inml une satisfaction amère à laisser prendre quelque consistance à ce bruit, puis à l'augmenter et à l’accréditer par des bizarreries calculées. Le monde m'était odieux, je voulais ainsi échapper à scs exigences. Ce il était pas tout dès qu'on me crut sujet à des moments de folie, je pus, a 1 abn de ce prétexte, me livrer saus scrupule à mes accès de méfiance.

sans que mes précautions, ainsi attribuées à un dérangement d'esprit, pusscul compromettre ou accuser ma femme. Tantôt, croyant ma vie menacée, je m'enfermais seul pendant des journées entières, ne mangeant que du pain et des fruils que mon lidèle Frantz allait m’acheter lui-même ; cl encore souvent, dans ma terreur insensée, le n'osais pas même loucher à ces alinveuts... D'autres fois, rougissant de mon eiïroi. convaincu de l'innocence de Paula, je revenais a elle avec un repentir déchirant; mais son accueil était glacial, méprisant. — Pauvre Arnold ! dit Pierre Rainmnd avec émotion. Sans doute vous êtes faible; mais cette faiblesse même dérivait d'une noble source... vous craigniez d'accuser injustement Paula. Eu riTct, c'est qurbjue chose d'effrayant «pu; de dire à quelqu'un, et cela sans preuves certaines : Vous êtes homicide... vous avez voulu deux fois m’assassiner... — N est-ce pas? surtout lorsqu'il s'agit d'adresser ces foudroyantes paroles à une femme que l'on a passionnément aimée, surtout lorsqu'à côté de preuves materielles presque irrécusables, il est pour ainsi dire d'autres preuves morales toutes contraires : lorsqu’enlin quelquefois une voix secrète, une révélaiiou occulte, vous dit avec une irrésistible autorité : Non, celle femme n'est pas coupable... Ob ! ie vous l'assure, c'était uii enfer... un enfer... — Maintenant, dit Rcrtlie, je conçois que vous ayez feint d'élrc insensé. — Mais, dit Pierre Raimond, une dernière teulativc ne vous a laissé aucuu doute.

— Aucun celle fois... Le crime me parut avéré... ou plutôt,* comine mon amour s'était usé et éteint dans ce* luttes, dans ces angoisses continuelles, j’ai eu Mite fois plus de courage que je n'en avais eu jusque là.

— Vous ne l almez plus, eufln? dit Bcrthe. — Non, car, eu admettant même que j'eusM» été aussi insensé que je le paraissais, je méritais au moins quelque pitié, quelque intérêt... cl ma femme ne m'en témoignait aucun. Profitant de la solitude où je vivais (nous habitions alors une

5 rende ville), elle courait les fêles et s'informait i peine de moi. Celte urelé de cœur me révolta... Ou ma femme était coupable, et ma générosité à son égard aurait dû toucher Pâme la plus perverse ; ou elle était innocente, alors les accès de douleur auxquels je me livrais après l'avoir vaguement accusée auraient dû l'émouvoir. — Mais pourquoi n'avezvous jamais, avec elle, abordé franchement cette quesliou ? Pourquoi u’avoir jamais nettement formulé vos reproches? dit Pierre Raimond.— Songez-y ; il me fallait lui dire ; Je vous soupçonne, je vous accuse d'avoir voulu m’assassiner deux fois... Ne pouvais-je nas ine tromper? — En effet, celle position était alfreuse, dit Berlbc. El le dernier trait qui a amené votre séparation, quel est-il? — U y a très-peu de temps de cela, dit M. de llausfeld en baissant les yeux. J'occupais avec ma femme une maison isolée : je ne sais pourquoi mes soupçons étaient revenus avec une nouvelle violence: je sortais rarement ae mon appartement. Quelquefois pourtant, le soir, je montais à un petit belvédère situé au faite de notre demeure; c'était une espèce de terrasse très-élevée, entourée d'une légère grille à hauteur d appui, sur laquelle je m'accoudais ordinairement pour regarder au loin les tristes horizons que présente une grande ville pendant b nuit; je passais là quelquefois de longues heures dans une rêverie profonde, l’n soir, la Providence voulut qu'au Ucu de m’accouder et de me pencher comme d'habitude sur la balustrade... i 'y posai la main... A peine l’ens-je touchée que, à mon grand effroi, die céda et tomba avec un fracas horrible... — Ciel! s orna Berlbc. — La bailleur était si grande que celte grille de fer (ut brisée en morceaux en tombant sur le pave. — Quelle atroce combinaison ! dit Pierre Raimond en levant les maius au ciel. — Ma mort était iuévilablc si je me fusse appuyé sur celle rampe... Qui pouvab-jc accuser, si ce n’est Paula? Personne n'avait d’intérêt à ma mort. Ignorant qu'une faillite m’avait enlevé presque toute ma fortune, elle sc souvenait sans doute que dans des temps plus heureux je lui avais fait doualion de uicsbicus. Cette idée ne i m'ciail jamais venue Luit qu'avait duré mon amour... il m'a toujours semblé impossible de soupçonner d’une iulamie les gens que j’aime... J'aurais pu, à la rigueur, croire ma femme capable d'obéir à un mouvement de baiue iusensée, mais non d'agir par un calcul si lâche et si odieux ; pourtant, une fois mon amour étciul, en présence de ce nouveau piège si meurtrier, je ne reculai devant aucune supposition. Seulement, pour éviter de tristes scandales, je me contentai de déebrer à Paula quelle quitterait à l'instant b ville que nous habitions, que je ne la reverrais jamais, et nue j’étais assez indulgent, ou plutôt assez bible

K ur la livrer à ses seuls remords .. Que vous dirai-je de plus! à quoi n vous indigner en vous parlant de l'audace avec laquelle cette femme brava mes reproches, de l'horrible hypocrisie avec laquelle elle affecta de les attribuer à régarrmentYfe ma raison '/Tant de cvnisme et d'effronterie me révolta... je la quittai... De ce moment ma vie fut bien triste... mais au moins j'étais délivré d’une horrible appréhension.

Quelque temps après, je vous rencontrai, ajouta M. de llansfeld en tendant la main à Pierre Raimond. Tout à l'heure, tons parliez d'heureuse étoile... Vous aviez raison, b mienne m'a fait me trouver sur votre ebemin... avant d'avoir eu le bonheur de vous sauver 1a vie, j’étais seul, abattu, et sous le coup de bien amers souvenirs ; tout a changé pour moi, j’ai trouvé en vous un ami ; mes chagrins sont passés, et si je pouvais compter sur la duiée de nos rebtious, je n’aurais été de ma vie plus heureux. — Et pourquoi, mon ami, ces relations vous manqueraientelles jamais ? Le charme du commerce des honnêtes gens est dans sa sûreté : qui pourrait altérer notre amitié ? N’est-ellc pas basée sur, des services rendus, sur des services réciproques ? N’est-elle pas également chère à ma fille, à vous, à moi?.... Et pub enfin les tristes motifs qui

nous fout trouver dans cette lutimité si douce une sorte de refuge contre des pensées cruelles, ces motifs existeront toujours : pour vous, ce sont les crimes de votre femme ; pour Berthe, la cruelle conduite de son mari ; pour moi, le ressentiment des chantas de mon entant. — Vous ave* raison, nous n'avons pas le droit de douter de l'avenir. — Mou Dieu ! que vous avez dû souiïrir, monsieur Arnold, dit tristement Berthe. — Si vous avez témoigné quelque faiblesse, dit l'ierre Raimond, votre conduite a été admirable de mansuétude... f.'est le propre d’une Ante pleine de délicatesse et d’élévation que de s'imposer les cruelles tortures du doute plutôt que de risquer un reproclvc... terrible... bien terrible... si, contre toute probabilité, votre femme edi été innocente... Ce long récit de vos infortunes me donne de nouvelles preuves de la bonté de voire cœur ; et comme on a toujours les défauts de ses qualités, je trouve mente, dans l’espece de faiblesse nu'on pourrait vous reprociter, une preuve de délicatesse exquise. — Vous êtes trop indulgent, mon ami...— Je suis juste... et aussi peu llatteur que Michel-Ange... Est-ce bien cela ? ajouta le vieillard en riant. — Voici l'heure de mes leçons, dit Berthe ; celle triste confidence finit à temps : j’en suis tout attristée. Alt monsieur Arnold, quelles souffrances '. il vous faudra bien du bonheur pour les oublier...

A ce moment, deux écolières de Bcrlltc arrivèrent et rompirent la conversation.

CUAPITRE VL

Menaces.

Madame de llansfeld se trouvait dans une cruelle perplexité ; son mari exigeait d'elle quelle partit le lendemain pour l'Allemagne ; il lui fallait ainsi renoncer a M. de Morvjlc, nécessairement retenu à Paris par la sauté chancelante de sa mère.

Le sauveur seuvé. — mcc 26.

M. de llansfekl quitta Pierre Raimond et sa fille, un peu soulagé par l’aveu qu’il venait de leur faire, mais regrettant encore l'incognito qu'il gardait envers eux.

•» Désirant avant tout éloigner sa femme, qu'il voulait Lire partir le lendemain, M. do llansfeld revint à l'hôtel Lambert.

Madame . apres -demain vous partirez — rase 29.

L'éloignement de Paula pour le prince se changeait en aversion, en haine profonde : elle croyait ce sentiment presque excusé par les bizarreries et par le* duretés de son mari. I.c dernier coup qu’il lui portait était surtout affreux ; la forcer de quitter Paris au moment même où sa | passion pour M. de MorviDe, si longtemps cachée, si longtemps combattue, allait être aussi heureuse qu'cllo pouvait l'être.

Iris, en révélant à sa maltresse que le prince se rendait souvent chez Pierre Raimond sous un nom supposé, pour y rencontrer madame de Rrévannes, avait excité la colère de Paula contre Berthe ; c'était saus doute pour garder plus facilement un incognito nui favorisait son amour que le prince exigeait le départ de madame de llansfeld.

Après de mûres réllexions, Paula crut entrevoir quelque chances de salut dans la passion même de son mari pour madame de Prévannes. - Malgré l'ordre du prince, madame de Hansfeld n'avait annoncé son départ à personne, cl ne se préparait nullement à ce voyage, »pér**£ que peut-être son mari renoncerait A sa première détermimuj»"' JJJJ à à scs menaces de dévoiler les crimes de sa femme et de Pal»"™

PAULA MOINTI.

la justice des hommes, Raula n'y avait vu qu’une nouvelle preuve de l'aberration de l’esprit d‘ Arnold.

Jusqu’alors, les difiérenls accès de ce qu’elle appelait la folie de M.de fiausfeld lui avaicul presque inspiré aiiLml de commisération que d effroi. Mais dans son dernier entreti. n, le prince s était montré si dur, si injuste, elle se voyait si cruellement sacriliée à l'affection qu’il ressentait pour Bertbe. que, blessée dans ce qu’elle avait de plus précieux au monde, son amour pour M. de Morville, Paula partageait sa haine entre son mari et madame de Brévannc*.

Telles étaient les réflexions de madame de flansfeld, lorsque le prince entra chez elle; U sortit de cher. Pierre Raimond ; son air était encore plus ferme, encore plus impérieux que la veille.

— Il me semble, madame, que vous ne vous hâtez pas de faire vos préparatifs de départ, lui dit-il sèchement. Ihi reste, comme vous ne verrez cl ne recevrez personne au château de flansfeld, où je vous envoie, vous n’avez pas besoin d’un grand attirail de toilette... Vous pouvez emporter vos diamants... je vous les abandonne... Frautz, que je charge de vous conduire en Allemagne, est incorruptible... Si J avais pn hésiter k vous laisser ces pierreries, c’aurait été dans la craiute de vous donner les moyens de gagner votre guide...

Madame de Bmfeld interrompit son mari.

— Je vous remercie, monsieur, de me procurer celte occasion de vous rendre ces pierreries.

El, se levant, elle alla prendre dans un secrétaire un grand écrin quelle remit au prince.

— J'ai autrefois accepté ces présents... depuis longtemps j'aurais dû les remettre entre vos mains.

— Soit, dit le prince en les prenant avec indiffiirpr.ee, la tendresse la plus vive, l'affection la plus dévouée n’ont pu vous désarmer... ma géncrosiié devait être aussi impuissante... U est vrai, ajouta-t-il avec un sourire de mépris écra&ul, que j’avais par contrat disposé en votre faveur do la plus grande partie dej ma fortune, et qu après ma mort vous héritiez de tout, des pierreries comme du reste...

— Monsieur...

— Sculrmeiit, comme vous in’avez paru tin peu pressée de jouir de ces avantage-., j’ai trouvé moyen, en dénaturant une partie do ma fortune, de neutraliser ces dons d'autrefois... Je vous dis cela pour vous convaincre que, si je mourais demain, vos opéra nces intéressées seraient déçues... J’aurais dû vous prévenir plus tôt... cela vous eût évité quelques actions un peu hasardées que votre vif désir d être veuve explique, mais n’excuse pas, ajouta M. de Uansfcld avec une sanglante ironie.

Ces roots cruels firent une étrange impression sur madame de llansfcld.

Parfaitement indifférente aux reproches qu'ils renfermaient et qu'elle ne comprenait pas, car elle ne les méritait en rien, elle ne fut frappée que de leur injustice et de leur cruauté. '

M.de Hansfdd fût alors tombé mort à ses pieds qo’ellc aurait été loin de le regretter: car, à ce moment même, elle se souvint que M. de Morville lui avait écrit : « Mon amour sera toujours malheureux, puisque je ne puis prétendre k votre main. »

Néanmoins, la princesse eut bientôt honte et horreur de sa pensée, ou plutôt de son vœu barbare ; elle répondit froidement k son mari :

— Je ne veux pas comprendre le sens de vos paroles, monsieur ; il est si odieux qu’il en est ridicule. Quant a la question d intérêt, vous le savez, c’est contre mon gré que vous in’avez si mnguiliquemcul avantagée . je trouve naturel que vous reveniez sur ces dispositions.

— Tant d’hvpocrisic dans les paroles, tant d’audace dans les actions les plus criminelles, dit le prince à demi-voix et comme s’il se fût parlé k lui-même, voilà ce qui confondait ma raison et me faisait toujours douter des crimes de celle femme, llcnreusemcut, à celte heure, elle est dévoilée tout à fait, car mou fatal amour est éteint...

Puis H reprit en s’adressant k Paula :

— Je su» venu ici, madame, pour vous ordonner de presser k» préparatifs de votre départ. Il faut que demain soir vous ayez quitté Paris.

— Monsieur, je ne quitterai pas Paris. — Vous préférez alors que je parle, madame? — Voilà plusieurs fois que vous me faites cette menace, monsieur. Pour l’amour du ciel, parlez doue... je saurai eulin ce que vous avez à me reprocher. - Vous comptez trop sur le respect que j'ai pour mou nom et sur ma craiule d un terrible scandale, l'reucz garde... ne me poussez pas à bout. Croyez-moi, partez... partez. — ■ Irauchement, monsieur, je ne suis pas votre dupe... vous voulez m'effrayer... me forcer de quitter Paris, et pourquoi ? pour faire croire aussi à votre départ et conserver ainsi plus facilement votre incognito... — Qnc ditesvous, madame? — El continuer, grâce k cet iocognilo, à être favorablement accueilli par Pierre Raimond, père de madame de Brévannrs...

— Madame, prenez garde... — De madame de Brévannes dout vous êtes épris, et que vous rencontrez souvent chez son père.

A ces mots, le prince resta frapjié de stupeur, son pâle visage devint pourpre : après un moment de silence, 8 s écria :

— pas un mot de plus, madame... pas un mot de plus. — Vous aimez

cette femme, ajouta madame de Uansfcld. — Pas uu mot de plus, vous, dis-je, madame. — Ainsi, die vous donne déjà des rendez-vous chez son père; c’est un peu prompt, ajouta madame de Han-felil aveu mépris, — Vous êtes indigne de prononcer seulement le uom de cet angeî s'écria le prince. — Vraiment; eh bien! je suis curieuse de savoir ce que le mari de eci ange pensera de vos entrevues avec sa femme. — Vous oseriez?... — Surtout lorsqu'il saura que c'est sous un nom supposé que vous vous introduisez chez Pierre Raimond. — Mais vous avez donc juré de me mettre hors de moi ! s'écria lu prince avec rage. \ ou* parlez de folie... mais c’est vous qui êtes folle, malheureuse femme, de jouer ainsi que vous le faites avec votre destiuée. — L’avenir prouvera qui de vous ou de moi est insensé, monsieur. Il y a longtemps d ailleurs que vous m'avez habituée aux égarements de votre raisou , je ne sais si à cettn heure même vous êtes dans votre bon sens. Eu tout cas, retenez bien ceci : je vous déclarante si vous vous obstinez à me faire quitter Paris, je fais tout savoir a M. de lirévauncs. — Silence, madame... silence. — Soit, je me tairai... mais vous savez à quelles conditions. — Des conditions k moi.... vous osez m'en imposer... — Je l’ose, car je veux croire qu à part votre inouomaute de m adresser des reproches incompréhensible, vous êtes ordinairement un homme de bon sens. Nous avuus des motifs de nous ménager mutuellement sur certains sujets. Votre raison u est pas très-saine, je pourrais me meure sous la protection des lois; mais il me répugnerait d'attirer l'attention publique par un procès contre vous et de livrer à la malignité des curieux les secrets de notre intérieur. Vous devez craindre de votre côté que M. de Brévaunes n apprenne que vous vous occupez de sa femme... restons donc dans les termes où nous sommes. Je n’ai aucune prétention sur votre cœur... le mien ne vous a jamais appartenu, agissez donc librement. S'il vous est même nécessaire de feindre une absence, je consens à me prêter à celle supercherie et à dire que vous avez quitté Paris. Tout ce je vous demande en retour, monsieur, c’est de me permettre de rester ici quelque temps... mes prétentions, je crois, ne sont pas exorbitantes .

M. de Uansfcld était stupélait de l’assurance de Paula. Malheureusement pour lui elle possédait un secret qu'il tremblait de voir ébruiter. Cette coiisiilération, plus que la crainte des scandales d’un procès suffisait pour le meure jusqu'à un certain point dans la dépendance de sa femme.

Il est Impossible de peindre ses regrets de savoir la princesse instruite dos visites qu’il rendait à Pierre Raimond et du motif qu il I attirait chez le graveur. La réputation de Rerthe était, pour ainsi dire, a la merci d'une femme pour laquelle Arnold rcsscuiait autant de mépris que d horreur.

Sans doute la conduite de madame de Brévannes était irréprochable; mais le moindre soupçon, mais la simple découverte du véritable nom du prince suffirait pour exciter la défiance de Pierre Raimond, I empêcher de recevoir désormais Arnold Schneider... d'un mot la princesse pourrait soulever ces orages !

Qu'on juge de la colère du prince. Il se trouvait presque sous la domination de Paula.

Celle-ci triomphait elle sentait la force de sa position : gagner du temps, rester k Paris, voir quelquefois M. de Morville, lui écrire sou vent, après lui avoir peut être avoué qu'il uc sciait pas trompé sur fauteur do la mvstérieusc correspondance dont nous avons pari 1 ... Ici était le vœu le plus ardent de madame de Uansfeld; et, grâce au secret quelle pos-éiiait, clic pouvait réaliser ce vœu.

Elle profita de l’espèce d’accablemcol de son mari pour ajouter :

— Cela est convenu, monsieur, vous emportez vos pierreries. Je renonce à tous les avantages que vous m'ayez faits; mon seul but est de vivre aussi éloignée et séparée de vous qo'll me sera possible... plus encore même, si cela se peut, que par le passé mou silence est à ce

prix. Vous le voyez, monsieur, vous êtes veau ici U menace auz lèvres, les rôle* sont changés.

Non! s'écria le prince dans un accès d'indignation violente, non,

la femme qui a trois fois attenté à mes jours n'osera pas tenir un tel langage, et me menacer! moi... moi, dont la clémence a été si folle... moi qui, par uu reste de ménagement stupide, ai toujours recule devant cette accusaliou terrible qui pouvait vous mettre en face de l'échafaud !

Madame de Ihmsfeld regarda son mari avec stupeur.

— Monsieur, prenez garde ! votre raison s'égare !

— Je vous dis que, par trois fois, vous avez voulu m'assassiner, m ulame !

- Moi?

— Vous, madame. Et le pavillon de Trieste? et l'auberge déserte de la roule de Genève? et la dernière tentative que Ton a faite, il y a deux jours, coutre ma vie?

— Mol, moi '? mais il est impossible que vous disiez cela sérieusement, monsieur, s'écria Raula. Dans quel but aurais-je commi - un crime si mur . mats c'est affreux, mais rien dans ma conduite n'a pu autoriser vos effroyables soupçons.

— Des soupçons? madame, dites donc des certitudes.

— Des certilndes? et sur quels faits? sur quelles preuves les basezvous? Mais jVi tort de discuter avec vous, en vérité c’est de b folie.

PAUU MONTI.

—Vous osez parler de ma folie... mais celle folie était de h clémence, madame... je ne pouvais ainsi m'isoler dans ma défiance, m'entourer de précautions, sans en expliquer la cause, car cette cause vous aurait perdue.

Madame de îlansfeld regardait son mari avec une surprise croissante; elle ne pouvait croire à ce quelle eutendait.

— Maintenant , monsieur, dit-elle en rassemblant ses souvenirs, toutes vos bizarreries, toutes vos réticences s'expliquent. Celle odieuse accusation a du moins le mérite d’élre précise... ma justification sera d’autant plus facile...

— Vous prétendez...

— Mc justifier... oui, et j’exige que vous m’ccouliez.

— Cette audace me confond. Autrefois j'ai pu en être dupe.... mais à celte heure...

— A cette heure, monsieur, vous allez me dire sur quoi repose votre accusatioo; quelles sont vos preuves? Je les dissiperai une à une; il n'y a pas de logique plus puissante que celle do la vérité.

M. do Bausfeld, coufoudu de cette assurance, regardait à son tour sa femme avec uu étonnement profond. Elle était si calme, elle sembbit aller de si bouuc foi au-devant d'explications qu'une conscience criminelle aurait redoutées, que ses doutes revinrent en foule.

— Comment, madame, s’écria-t-il, vous niez qu'à Trieste, un soir, après une assez pénible diacu&siou, vous ayez tenté de vous débarrasser de moi en jetant dans une tasse de lait qu'on m’avait servie un poison si violent qu’on épagneul que j'aimais beaucoup est mort un instant après l’avoir bue?

— Moi, moi... du poison? s’écria-t-elle eu joignant les mains avec horreur. Mais qui a no, grand Dieu, vous inspirer de tels soupçons? En quoi les ai-je mérites? Comment, depuis celle époque vous me croyez capable d'un tel crime?

— El ce crime n’csl pas le seul, madame.

— Si les autres ne vous sont pas pins prouvés que cehri-là, monsieur, Dieu v ous demandera compte de ces terribles accusations.

Après un silence et une réflexion de quelques moments, Paula reprit :

— Oui, oui, maintenant je me rappelle la circonstance à laquelle vous faites allusion, et aussi une autre qui me disculpe entièrement cl dont vous pourrez vous informer anpres de Frantz, en qui vous avez, je crois, toute confiance. Je me souviens parfaitement que, lorsqu’apres une pénible discussion vous êtes sorti du pavillon, on ne nous avait pas encore servi le llié.

— Il est vrai, c'est en rentrant dans ce kiosque que j’ai trouvé la lasse que vous m'avez servie sans doute pendant mon absence.

«— Vous vous trompez. Heureusement les moindres détails de celle soirée me sont présents. Je quittai le pavillon après vous ; au moment où j'allais descendre, Frantz apporta le thé, il le déposa devant moi sur b table et m’accompagna jusqu'à notre maison, où je l’occupai une partie de la soirée, Interrogez-ie à l'instant, et que je meure s’il contredit uue seule de mes paroles.

— Mais qui a donc pu jeter ce poison dans ma tasse ?

— Je prétends me disculper, mais non pas éclairer cet horrible mystère.

— Vous seriez disculpée sans doute si Frantz confirmait vos paroles... Mais l’assassinat de l'auberge de la route de Genève?

— Apres votre premier soupçon, dit Paula en souriant avec amertume. celui-ci ne me surprend pas. Pourtant vous auriez dû vous souvenir que je dormais profondément cl que vous avez eu beaucoup de peine à m'arracher au sommeil. Quant aux soins que ic vous ai donnés après ce funeste événement, je ne ends pas que vous les suspectiez !

— Mais ce stylet qui vous appartenait et qui a servi au crime?

— Je ne m’explique pas plus que vous cet étrange incident. Cette dague assez précieuse et jusqu’alors fort iuodeusive me servait de couteau à papier, cl je la serrais habituellement dans mon nécessaire à écrire. Mai*, j’y souge, celte fois encore Frantz peut témoigner en ma fàveur. II gardait les clefs des coffres de notre voiture, U avait lui-même serré ce nécessaire, qu’il n’ouvrit qu’à Genève, tu parla* de Trieste, il l'avait mis en ordre avec Iris. Informez-vous auprès d'eux si la dague y était enfermée... Ils vous l'affirmeront, j en suis sûre. Or, peudaut ce voyage, je ne vous ai pas quitté d’un moment, et Frantz a toujours eu sur lui les clefs de la voiture ; comment aurais-je pris cette dague ?

Ce que <fi$ait madame de IttfeM paraissait parfaitement vraisemblable ; le prince croyait entendre de nouveau cette voix secrète qui lui avait si souvent répété : « Paula n'est pas coupable. »

Le prince sentit encore scs soupçons se dissiper presque complètement ; quoiqu’il n'aimlt plus Paula, il avait un caractère si généreux qu'il regrettait amèrement d’avoir accusé madame de Hansfeld , et déjà il s'imposait l'obligation (si elle se justifiait complètement) de lui faire une éclatante et solennelle réparation.

— Vous avez, monsieur, dit-elle, uuc dernière accusation à porter

contre moi... veuillez vous expliquer. Terminons, je vous prie, cet eo* trelien qui, vous le concevez, doit m'être bien pénible.

— Avant-hier, madame, la grille de fer qui entoure b petite terrasse du belvéder de 1 bétel a été sciée au niveau des dalles, elle ne tenait plus à rien ; au lieu de m'y appuyer comme de coutume, j’y portai machinalement b main, la balustrade est tombée.

— Quelle horreur ! s’écria Paula ; et vous avez cru... Mais pourquoi non... cc crime n'est pas phis horrible que les autres... J’aurai plus de peine à me disculper celle fois... Tout cc que je puis vous dire, c’est qu ‘avant-hier je suis sortie à onze heures du malin pour aller déjeuner chez madame de Lormoy, je suis rentrée à quatre heures, et vos gens ont pu voir que depuis celte heure jusqu’au moment où je suis partie pour l'Opéra... je n ai pas quitté mon appartement... Il m’aurait fallu traverser b cour pour aller dans votre galerie qui communique seule avec l'escalier du behéder, cl personne neutre liiez vous à l'exception de Franlz... lntcrrogez-le... peut-être par lui saurez-vous quelque chose : quant à moi, je n’ai à ce sujet rien à vous dire de plus.

Après quelques moments de silence, M. de Ilansfeld sc leva et dit à sa femme :

— Ce que vous m’apprenez, madame, change toutes mes résolutions. Ce départ que j'exigeais, je ne l’exige plus. Lorsque j'aurai causé avec Frantz je vous reverrai.

Et le prince sortit de chez sa femme d'un air profondément abattu.

CHAP1TRB Vil.

RéfUxioiu.

Tout entière à b surprise, à l'effroi que lui causaient les accusations de son mari, madame de Ilansfeld, pendant cet entretien, n'avait songé qu'à se disculper ; le prince sorti, dlc put réfléchir plus profondément.

D'abord elle sentit s'augmenter son indignation contre un homme qui osait b croire coupable de forfaits si noirs ; puis elle éprouva pour lui une sorte de reconnaissance en songeant que, moins réservé, moins généreux, il aurait pu parier haut de ccs soupçons, auxquels le hasard donnait tant de vraisemblance.

Far un rapprochement bizarre, Paula sc souvint en même temps de ces mots de M. de Morvillc : a Mon amour ne saurait être heureux que si je pouvais obtenir votre main. »

Entre ccs paroles et les terribles accusations de son mari, madame de Hansfdd vit un rapprochement étrange, fatal, qui la frappa.

En admettant que les myslëi icuses et homicides tentatives auxquelles le prince avait été exposé eussent réussi, die sc serait trouvée libre, elle aurait pu épouser celui qu elle idolâtrait, cl le rendre ainsi le plus heureux des hommes.

II n'y cul d'abord rien de criminel dans le» pensées de Paula.

Que de fois les cœurs les plus purs, les caractères les plus élevés, se sont passagèrement bissé entraîner non pas même à des vœux, mais seulement à de simples suppositions qui, réalisées, eussent été de grands crimes !

Combien de femmes plcusemcut résignées, endurant avec une douceur angélique les plus mauvais traitements d'un mari brutal et méchant, ont dit : « Hélas ! que n’ai-je épousé un tiommc généreux et bon ! »

H n’y a rien de meurtrier dans celle supposition, elle n’exprime pas même l’espérance ou le désir de voir la fin des tortures que l'on souffre, et pourtant celle supposition contient le germe d'un vœu meurtrier, c’est l'instinct de conservation qui s’éveille et qui cherche vaguement les moyens de fuir la douleur.

Bien des êtres souffrauls s’arrêtent à celle exclamation, et leur vie n’est qu'un long et triste gémissement.

D'autres, blessés plus à vif ou moins résignés, s'écrient :

— Oh ! si j’étais délivré de mon bourreau f

D’autres enfin :

— Pourquoi la morl ne m’en débarrasse- t-ellc pas?

Que l'on suive attentivement les conséquences, la logique de ccs plaintes, de ces espérances, de ces vœux, oa arrivera toujours à un résultat véniellement meurtrier.

C'est toujours plus ou moins l’cffravanle et fatale nécessité qui conduit Macbeth de crime en crime.

Que d'honnêtes çeœ ont frémi, épouvantés du nombre de crimes plalotuifuft qu’ils étaient entraînés à commettre par une première pensée juste en apparence!

PAULA MOlMl.

Pour Paub, une dus idées résultent de son entretien avec M . de Ibnsfcld fui dune «eUe-ci :

— Mot» mari, que je n'aime pas ; mon mari, que j'ai épousé par obsession : mou mari, qui a «Je moi une o|iiuion si infâme <|u'il m'a rrac capable d avoir trois fois attenté à ses jours; mon mari aurait pu mourir... et sa mort me permettait de recompenser l’amour ie plus passiouné.

En vain Paula , «|ui pressentait b funeste attraction de cette idée» voulut b luir. Elle y revint sans cesse, et presqu'â son insu, «te même qu'm» revient sans cesse et malgré soi au point central d’un bbyrintbe où l'on est égaré.

Nous le répétons, rien de plus effrayant que l'entrainement forcé de certaines réflexions.

A cette Méc succéda celle-ci ;

— La personne qui attentait avec acharnement aux jours de M . de Oansfeld doit vivre dans notre iutérieur. Par quel motif veut-elle cette mort ?

Après quelques moments de méditation, Paula, frappée d’une ebrté soudaine, se rappela certains mois mystérieux d'iris, l'attachement aveugle, presque sauvage, de cette jeune fille, b haine qu’elle avait quelquefois montrée contre le prince lorsqu'elle, Paula, lui disait ses regret* d'avoir épousé cet homme capricieux et fantasque; plus elle y réfléchit, plus elle crut être sur b trace du véritable auteur de ce crime. Son

t imuier mouvement fut bon. Epouvantée «le l'opiniâtreté féroce avec aquclle Iris poursuivait sa trame homicide, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas là. elle voulut l'interroger et b confondre.

Due heure après le départ du prince, Iris, mandée par sa maîtresse, entrait dans b chambre de celle-ci

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