CHAPITRE IV
PauD Menti.
M. de MorviUe ne pouvait en croire ses yeux. Ce n’élail pas une illusion, il sc trouvait eu présence de madame de Hauüfeid. U faudrait le talent d’un grand artiste pour rendre le caractère énergique, sévere de ce visage impérial, pale et beau comme un masque de marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que le» traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.
Qu'on excuse notre ambitieuse romparaisou, mais en évoquant la qualité poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait |>eul*elre le mélange de séduction dominatrice et île grandeur sombre empreint sur la physionomie de la Vénitienne I'aula Monti. princesse de llansfdd.
Madame de Uausfeld avait arraché son masque. Sou capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son iront, taudis que le reste de son visage était vivement éclairé ; acs yeux brillaient d'un nouvel éclat au milieu du clair-obecur où se trouvait la partie supérieure de la figure. A l'exception du rayouoriuent de ce regard sciulilbut comme une étoile dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Uansfeid était impassible.
La nrmeesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave :
— Je cuulic sans crainte le secret de celte entrevue à votre hoOMur» monsieur. — Je serai digne du votre couliauce, madame. — Je le sais, j'ai eu besoin de celle certitude pour risquer uue démarche... qu'à votre Insu... vous avez provoquée. — Moi, madame?— Vos procèdes seuls mu forcent de venir ici, mon rieur. — Madame, expliquez-vous? de gr.ire.
— U y a eovirou deux mois, monsieur •. vous aviez prié madame de l or- ■09 votre taule, que je vois assez (réquemment, de vous présenter à moi ; j'avais accédé à sa demande Quelques jours apres, vous avez annonce à madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette présentation.
M. de Morville baissa b tète et répondit :
— Cela est vrai, madame. — De eu moment, monsieur, vous ave* affecté de fuir tous les endroits où vous pouviez me rencontrer... — Je ne le nie pas, madone. répoudil tristement M. de Morville.
Madame de lianrièkl reprit :
— Ainsi, il y u quelque temps, ignorant que madame de Sennetem m'avait douuë uue place dans sa loge, tou» y élus venu; au bout d'un quart d'heure vous êtes sorti sous uu vaiu prétexte qui u'a trompé personne... — Lola «»t encore vrai, madame — Enfin, madame de .Sémiir vous ayant invité, ainsi qu'un t res-pt lit nombre de personnes, à une lecture intércssaule que vous désiriez beaucoup d entendre , vous avez accepté aveu un vif plaisir. Mais madame de Sétaur ayant ajouté que j 'assisterai* à celle réunion, vous n'y avez pas paru. — Cela est encore irai, madame. — Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter une telle persistance, je devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par liieu d'autres que par moi.— Madame... croyez .. — Ou vante, monsieur. b loyauté de votre caractère, on cite voire parfaite urbanité : R von* faut doue de sérieux motifs pour afficher à mon égard «les procédés si étrauges. Je me hâte de voue dire qu’ils m'eussent été Irëa-èndiftëreuta. .. sans une circonstance dont je dois vous entretenir.... — Madame, je sais combien nia conduite doit vous paraître bizarre, grossière, pourtant...
Madame de Uan&fekl interrompit M. de Morville, avec uu sourire amer:
— Encore une fob. mousreur, je ne tons ai pas demandé ce rendez- • vou» pour me plaindre de voire éloignemeut. J f ai lieu de croire qoe votre résolution de m’éviter est dictée par de» motif* si graves, que, s'ils étaient pénétrés, le repos.... b vie peut-être de deux personnes seraient compromis.
Et b princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.
Celui-ci répondit en rougissant :
— Je vous assure, madame, que si vous saviez... — Je sais, monsieur, dit vivement b princesse, qu’il y a on secret entre vous et moi... Vou» avez appris ce secret dan» l'intervalle du jour où vous aviez demandé à m ètre présenté, et le jour Cxé pour celle présentation .. . de «V! moment a daté votre résolution de m’éviter... Vous été» homme d’honneur... di(e*-m«i si je me trompe... jurezmtoi que von» n'avez en aucun motif de manifester 1 éloignement dont je vous parie, jurez-moi que cet éloigné nient a été caosé par le hasard, le caprice, je vous croirai, monsieur, et dé* tor*, grâce a Dieu ! cet entretien n'aura plus de but.
Apre» quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville port* prendre uu |»arti violent et dit :
— Je ne pu» pas mentir, madame, eh bien ! oui... un secret de* pfm graves!... — Il suffit, monsieur, «‘écria madame de Hattsfeld, interrompant M. de Morville : je t»e m'étais pas trompée, vous posséder uu scértf que je ne croyais eoona que de deux personnes., je croyais fune d’ellcl
PAULA MON'lI,
morue... l'autre avait le plus puissiul iutérOl à garder le silence, car il s'agissait de sou déshonneur... Aussi uir. suis-je décidée à vous dmctnder celle entrevue, ne influant vous recevoir... et u 'ayant maintenant aucuuc clxmce de vous reucontrer daus le monde... l’eu m importe l'opinion que vous avez dü concevoir de moi après la révélation qu'où vous a Utile ; vos fréquents témoignages d'aver»bu lue prouvent que Cette opinion est horrible ; ceb doit être... Lieu sera mon juge... Mais il ne s'agit pas de cela, reprit la princesse; vous ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance e>l le secret que Cou vousa contié ou que vous avez surpris. O»orio... n'est donc pas mort? Il est donc vrai
X i'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on lavait cru d abord? Héponiz, monsieur, de grüce, répoudez... S'il eo était ainsi, bieu des mystères me seraient expliqués... — tteorio?... je u'ai jamais entendu prononcer ce uoui, madame... — C'est donc M. de Brévaunes?... s'écria la princesse involontairement.
M. de Morville regarda madame de llanslcbl avec uue surprise croissante, depuis quelques minutes il ue la comprenait plus.
— Je counoi* à peine M. de Brévanues, j ignore s'il est à Paris en ce momcul, madame.
Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame de liausfcld sortit de sou calme tenu ou naturel. Elle te leva brusquement, son pâle visage deviul jiourpre, elle s'écria :
— Il n'y a au inonde qu'Üsorio ou M. de Brévannes qui ail pu vous dire ce qui s'était pa*sé a Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril! — Il y a trois an»? à Venise?... dans la nuit du 13 avril? répéta machinalement M. de Mor ville de plu» eu plus étonné. Sur l'honneur, madame, il n'est pas question de cela. Dr grâce, pas un mot de plus. Je serais désolé de surprendre uue grave conlnkoce. Encore une fois, madame, je vous le jure sur l'bouueur ; le motif qui m'oblige à vous éviter n'a aucun rapport avec les nom*, les dates et les lieux que vous venez de citer. Ce ino:if n'a rien qui |MJt»*>e altérer la profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère .“Eu évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis â un devoir sacré... — Grands dieux ! qu'ai-je dit! s'écria madame de Ibnstèld eu cachant sa tète dau$ ses mains et eu songeant à b demi-révcblioa qu'elle avait involontairement faite à M. de Mor tille. Non, non... ce n'est pas un piège indigne !
Puis, s'adressant à M. de Mor ville :
— Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo étrange, lorsque j'ai su que vous aviez uue piüssaute raison de nie fuir, j'ai cru qu il vagissait dune tri»te... bien triste circonstance dans laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir Joué un rôle indigne de moi ci mériter même l'aversion que vous me témoigniez... Votre serment me rassure... je mêlais trompée... Rien sans doute n'a transpiré de celle funeste -aventure. Maintenant, monsieur, m entretien n'a plus de but... j étuis venu.- ici pour vous faire connaître l> s suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais. Heureusement mes craintes étaient vaines. M.ium-i jut. peu m'importe que l'on remarque ou nou que vous ériicz toutes lis occasions de me rencontrer quant à b cause qui vous oblige à me fuir, elle m'est iiuhlfér nu- Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne doute pas rie votre discrétion. Et madame de Haosfcld lit uu mouvement pour sortir.
M. de Morville l'arrêta ropeciueusement par b main :
— lin mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul avec vous... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me plaindrez peut-être. .. oui... car "vous saurez qu'il me faut une grande résolution pour vous fuir, madame... Lorsqu’un sentiment contraire à b haine... Oh ! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie... Ue grâce, écoutez- moi.
Madame de llunsMd, qui «'était levée, fie rassit, et écouta en silence M. de MyrviHe
CHApmnr v.
L aveu
— Lors do votre arrivée à Parte, madame, dk M. de Morville à madone de llansfeld, avant d’aller occuper 1 hôtel I an il vert, vous avez habité (vendant quelque temps rue Sam t-L mils unie vous ignoriez sans doute que b maison de ma mère était voisine de la votre? — Je l'ignorais, monsieur. — FcrrueUez-inoi d'entrer dans quelques détail», peutêtre puérils, mais indispensables... Dans b maison de ma mere, uue petite croisé»-, haute, étroite, presque entièrement cac hée par les rameaux d'uu lierre immense, s'ouvrait sur votre jardin. C’est b que je vous aperçus par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne au monde ne pouvait voir dans l’allée couverte et reculé»; où vous vous promeniez habituellement.
Madame de llansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dil ;
— En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre ; j’iporab qu'une fenêtre y frit caché»;. — Pardonnez mw l'indiscrétion que de commis alors, madame; elle devait m’être funeste... — Expliquez-
vous, monsieur. — Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul plaisir était de me mettre a cette croisée; IVspérame <fe vous voir me reienuit de longues heures derrière le rideau de lierre. Euliai arrivait le moment de votre promenade ; vous marchiez tantôt à pas lents... tantôt a pas précipités... souvent vous touibiet comme accablée sur un bauc de marbre, où vous restiez longtemps b front caché dans vos mains... Hélas ! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces longues méditations, je vis votre visage baigné de formes.
A ce souvenir. M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.
Madame de llansfeld lui dit scellement :
— Il ue s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que vous avez pu kidi-a rclemeul surprendre, mais d'uu secret dont vous croyez devoir m instruire.
M. de Morville revarda tristement madame de llansfeld, et continua :
— Au bout de quelques jours... pardonoez-moi tua présompton, madame, je crus devuier le motif. . de votre cliagriu... — Vous êtes pénétrant, monsieur. — Je souffrais alors d’une peine pareihe à celle que vous me senibliez éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration. — Monsieur, je ne pute croire que vous parliez sérieusement... et uue plaisanterie serait déplacée... — Je parle sérieusement, madame. — Ainsi, monsieur, dit madone de Ihuisteld avec uu sourire moqueur, vous me supposez des chagrins. et vous prétendez eu savoir la cause! — Il est îles symptôme* qui ue trompent pas. — L'expression de toutes les douleurs est b même, monsieur. — Ah.! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer uu objet aimé !... — Est-ce mm confidence, monsieur? uue alhisiou à vus regrets amoureux? — lléb*,! madame, je n'ai plus de regrets, voua m’avez fait oublier le passé... — Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'uu secret dont vous jugiez, à propos de m'instruire, et jusqu'à préseul... — Encore uu mot, madame, üo sentiment profond, que j'avais cru inaltérable, un souvenir bieu cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi de mou cirur ; eu vain je maudissait ma faildesse, en valu je prévoyais les peines que me causerait cet amour; le charnu* était trop puissant... j'y cédai. Je «'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'm bonheur.... vous voir.... A force de coutempler vos traits, je crus lire sur votre physionomie, tantôt rêveuse, un bucolique ou désolée, ce désespoir tour à tour morue et violent que cause 1 absence ou la perte de ceux que noirs aimons ..
Madame de llansfeld tressaillit, mais resta muette.
— Ilélas! madame, je vous le répète, t'avais moi-même trop souffert pour ne pas reconnaître les Oléines souffrances chez vous, à certains signes ludMainiâMei, et pourtant muilttet . Avec quelle triste curiosité lt tachais de surprendre vos moindre?, pensées sur votre visage! I.i partie du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de l'habilalion par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... vous sente entriez dans cette allée réservée ; je risquai une folie.. . qui du moins ne pouvait être dangereuse : chaque jour je jetai au pird du bauc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mcnienlo des pensées qui, sdou moi. avaicut dù vous agiter b veille. LomiDCIll vous exprimer me> angoisses la première fuis que je vous vis prendre une de ces lettres! Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se peignit sur vos traits âpre» avoir lu... Pardonnez aux rêveries d'uu fou... Mais j«- ne vous en» pas irritée d'être ainsi devinée; car, au lieu de déchirer cette lettre, vous l avez gardée. Lu jour votre agitation était sî grande que vous ne vite» pas ma lettre. . Vous seinblicz transportée de colère et de douteur ... Mon instinct me dit que ce chagrin n'était pas nouveau. Il me HcruhLi qu'on devait avoir réveillé en vous un funeste souvenir... Je vous écrivis en ce sens, et, le lendemain, en lisant ma lettre vos larme» coulèrent.
Madame de Hansfeld Ht un mouvement.
— Oh ! madame, ne inc reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils sont ma ficute consolation... Ainsi, encourage par b curiosité avec laquelle vous semhliez attendre ces billet», f écrivis chaque jour. Malheureusement l'état do ma mere dev int abnnant ; pendant deux nuits je ne quittai paj son chevet... je oc songeai qu'à cite. Sou dang> r diminua; mes inquiétudes se eahnereut : ma première pensée fut de courir à ma précieuse fenêtre... Peu de lcm|* après vous entriez dans l'allée ; j'en crus à peine mes veux lorsque je vous vis courir légèrement au bauc de mariire, il n'y avait pas de lettre. On mouvement uinip tience vous échappa... j’osai I Interpréter favorablement ..
M. de Morville regarda madame de Hansfrld avec inquiétude; ses yeux étaient baissé*, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figuie restait irupa»- ; sihle. En pariant de la sorte, en instruisant madame de llansfeld des circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville brûlait ses vaisseaux; mais il ne devait nas revoir b princesse, il n'eût pas commis sans ccLa une pareille maladresse.
— dut vous dirai-je, madame? reprit-il, je Jouissais depuis deux mois du bonheur ineffable de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris que vous quittiez b maison voisine de b nôtre pour aller habiter à I ile Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis combien je
I vous aimais, madame...
A ces derniers mots, prononcés par M d»; Morville d'une voix émue, madame de llansfeld redressa vivement b tête ; uue légère rougeur co- ! lora son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale :
— Ce singulier aven est sans doute indispensable a la révélation du
PÀULA MONTI.
secret que vous ave* à m'apprendre, monsieur? — Oui, madame... — Je vous écoule - Jusqu’au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma connaissance : je u’ava'is voulu faire aucune démarche pour avoir ( honneur de vous être présenté. Je trouvais uu grand charme au mystère qui entourait mon amour ; je vous étais absolument inconnu.. moi qui vous connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se révélaient sur votre physionomie ; et pu» vous parler de banalités au milieu de U contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes longues heures de contemplation silencieuse et passionnée' Mais lorsque votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le pria de ces relations mondaines que j'avais d’abord dédaignées, je résolus de vous être présenté; vous vous étiez tout récemment Bée avec une de nu» tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous b plus haute estime. Ainsi que tout le momie, clic ignorait l'heureux hasard qui m'avait rapproché de vous; ie lui demandai de vous rire présenté. Malheureusement, le lendemain du jour où elle m’avait promis cette grâce, ou me lit une révélation telle... que, loin de chercher à me rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.. Sans b déplorable santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasious de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste: car si votre indilTére-oce m'accable, voire amour me mettrait au désespoir... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez pas? Eh bien! sachez-Je donc, madame... et pardonnez cette supposition insensée... vôus m’aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à cet amour inespéré sans porter un coup mortel à m i mère... sans fouler aux pieds le devoir le plus saint... le serinent le plus sacré, sans être enfin parjure et criminel !... — Criminel! s'écria madame de Hansfeld eu se levant k demi, les traits bouleversés par b crainte et par b douleur.
Ce cri involontaire éblt un aveu; il trahissait l'amour de la princesse, amour jusqu’alors profondément caché. Si M. de MorvUle eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait -elle manifesté ce désespoir, celte épouvanlc? Non, sans doute. Mais elle voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de Morviltc; n'avait-il pas dit : c Si vous « m'aimiez je sera» ic plus malheureux îles hommes, car je ne pourrais « vous aimer sans parjure, sans crime, sans porter un coup mortel à ma « mère ? » Et M. de Manille était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour sa mère...
Madame de Hansfeld comprit b portée du mot (lui lui était échappé. Uu éclair de bonheur rayonnait sur les traits de m. de Morville... son instinct ne le trompa pas... il sc crut aimé; mais ce premier enivrement passé, il frémit en songeant à l’abimc de maux et de douleurs que l’involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui. La princesse sc nossétbil trop pour ne pas vaincre l'émotion qui lavait un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, clic lui dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa scs idées ;
— Vous avouerez, mousieur, que ma surprise... je dirai uicntc ma frayeur, était assez naturelle... en vous eulendant dire que mon amour pouvait entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le crime... Mon Dieu !... j'en frissonne encore.. Jugez donc quel bonheur pour vous... surtout, que je sois parfaitement IndifTércute à celte passion... éperdue. . que vous croyez ressentir... Eu vérité, monsieur, vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de b tentation de m'aimer désormais, non-seulement mon indifférence, mais encore les plus graves motifs nui puisscul déterminer un homme comme vous... Seulement il me semble que, parmi ees obstacles formidables qui devaient si mortellement contrarier mou amour pour vous, monsieur, vous auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me permettrez de vous sigualcr cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux (-et obstacle est le plus sérieux de tous... Il me reste, monsieur, à vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce qunn recueil de pensées 1res -spirituellement écrites et attribuées, comme elles l’étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour uue correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain : je ne blesserai donc pas votre amour-propre d’auteur, ajouta b princesse en Mnriant, en vous avouant encore que si j’ai lu ccs œuvres distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive émotion, c'est uu peu grâce au myMère qui entourait cette correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que ie hasard vous inspirait parfois des pensées fort louchantes dont j’étais émue jusqu’aux larmes... car j’ai le malheur. . ou plutôt le bonheur de pleurer à b lecture du moindre roman sentimental... — Ah ! madame, vous raillez cruellement. — Je voudrais du moi as, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement ; car, après tout, nous sommes au bal de l’Opéra... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous quitter si tristement ? Je vous avais cm instruit d'un secret assez maussade... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée... J’ai pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon indifférence et b révélation qu’on vous a faite... Notre position est parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu, monsieur... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qiion dit de vous... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur nia démarché, qui
pourrait être indignement calomniée... Tour plus de prudence... je sortirai d'ici b première... Vous voudrez bien attendre quelque temps av ant de quitter cette loge.
Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers 1a porte.
— An! madame, de grâce... un mot, un dernier mol, s’écria M. de Morville, à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers b porte.
Et madame de Hansfeld fil nn geste si fier, si impérieux, que M. de Morville n’insista pas pour prolonger cet entretien.
la princesse ouvrit b porte et sortit.
Peu d'instants apres, M. de Morville l'imita.
En passant auprès du coffre dont nous avons parié, H vit un assez grand tumulte : la foule était compacte ; obligé d’attendre pour s'y frayer un passage, M. de Morville entendit ces mots :
— l’este l... Brévannes, disait le malin domino noi, depuis le commencement de b soirée, était assis sur le coffre, quel effet lu produis ! quel cri a jeté ce domino à nœud de rubans jaune et bleu en t'apercevant.— Je nie le fait, répondit gaiement M. de Rrevannes; je ne sois, pas plus que Ficrval ou qu'Uérouville, responsable du cri étouffé qu’a fait ce beau masque en passant près de nous tons. — Ce domino aurait vu le diable en personne qu’il n’aurait pas paru plus épouvanté... dit M. de Fierval.
M. de Morville écouta très-attentivement, remarquant que l’on parlait de la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, nn nœud de rubans jaune et bleu qu'elle c’avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M . de Morville, précaution que celui-ci avait eue.)
— C’est peut-être une de vos victimes, monstre! dit en riant M. de Fierval à M. de Brévannes.— La malheureuse l’aura subitement reconnu, dit un autre. — Infidèle ! — Monstre de perfidie ! — Qui sait? dit le malin domino, c’est peut-être ta femme, Brévannes.
Un écbt de rire universel accueillit cette plaisanterie.'
— Ça serait très-piquant, au moins... in lui as peut-être caché que tu venais au bai de l'Opéra... Dans ta candeur, elle l’aura cru... et dans aa candeur... elle sera venue de son côté.
M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval :
-Venez-vous souper, Fierval? il est assez lard. — Oh! affreux jaloux ! s'écria le domino, il est capable de faire, en rentrant chez lui, une scène horrible à sa malbeureuee femme, le tout à cause de b plaisanterie stupide d'un domino... Pauvre Berthe! — La preuve que je ne su» pas piqué, beau masque, dit M. de Brévannes en riant d’un air contraint, et que je ne le garde pas rancune, c’est que je m’estimera» trèslieureux si tu voulais venir souper avec nous. — Je suis trop généreuse pour ceb... Je ne pourra» m'empêcher de te dire de dures voilés... ce nui serait fastidieux pour les convives... Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très-vilain jour... Et puis, enfin, il ne me couvienl pas encore de faire uue exécution pnbfique... Si tu n'es pas sage... si tu reviens ici... je te retrouverai à l’un des prochains samedis, et alors... prends bleu garde... ce coffre me servira ue tribunal... et tu entendras de singulières choses si lu oses t'y présenter... ma» tu n'oseras pas. — Lui... Brévannes?... ne pas oser? dit Fierval en riant. — Tu ue le connais donc pas, beau masque? — Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu’il veut?... du un autre. — J’espère que vous ne reculez pas, Brévannes. et que vous reviendrez samedi, reprit Ficrval, sage ou itou. — Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque, ajouta Brévannes. Ces messieurs sont ma caution... à samedi... Si c'est un défi, je l'accepte.— A samedi, reprit le domino, mais je te le répète, le cri de surprise, presque d’effroi, jeté par le domino à nœuds jaune et bleu s’aj dressait â loi...— Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir sou- ! per avec nous, je te bisse. — Oui... ma» à samedi. — A samedi, reprit Brévannes en s'éloignant.
M . de Morville avait attentivement écouté celle conversation : il ne doutait pas que la vue de Brévannes n’eût, en effet, causé b surprise et l’effroi de b priocessc. i)aus l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de lbn&feid, celle-ci lui avait nommé M . de Brévannes comme étant une des deux personnes qui ;>ossédaient le secret dont die redoutait si fort b révélation. Quelles circonstances avaient pn rapprocher M. de Brévannes de madame de Hansfeld ? Où l’avail-il connue ? Quel était ce secret qu'il possédait ? Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld. à b fin de l'entretien qu’elle avait en avec M. de Morville. était-il réel on affecté? Telles furent les questions que se posa M. de Morville en revenant tristement chez lui