CHAPITRE Vf
M de Bn-nnue*.
Quelques mots sur M . de Brévannes, acteur important à cette histoire»
sont ici nécessaire».
Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdiu. Originaire de Lyon, il était venu chercher (oriune à Paris sous le Directoire. A force de finesse, de persévérance et d'eulente des affaires, en peu d'années il réalisa, dans les fournitures des armées une de ces fortunes scandaleuses si fréquentes à celte époque. Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire ; il acheta la terre de Brévanncs eu Lorraiuc, s'appela pendant quelque temps Burdin de Brévanncs. puis eufin seulement de Brévanncs. <§u femme, fille d'un notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, mourut peu de temps avant b Restauration. M. de Brévaunes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son liLs, Charles de Brévanncs, fut confiée a l'un de ses anciens associés. Soit incurie, soit infidélité, cet homme ue géra pas avantageusement les iulércta de son pupille, qui, majeur en 1825. ne se trouva en possession qoe de quarante mille livres de rentes environ. N. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de scs camarades de collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu à b prodigalité ; il était égoïste et ordonné. Vers b fin de 1851, il épousa Bcrthe Raimond.
Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. de lire vannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège , rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique cl orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté. Pour parvenir à sou but, M. de Brévaunes ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès, devant aucun empêchement. Ce qu’il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir, bon gré. nul grc, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.
M. de Brévanncs poussait l'économie jusqu’aux limites de l’avarice, la personnalité jusqu'à Icsoisme, b sécheresse d'iine jusqu’à b dureté. Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, délicat, si ceb servait ses projets ; mais, l'obstacle surmonté, ces qualités éphémère» disparaissaient avec b cause qui les avait produites, son caractère normal reprenait son cours, ci ses mauvais penchants sc dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence. Malheureusement, les geus de celte trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent nue, pour eux, vouloir c'est pouroir, comme disait M. de Brévannes. Maiutcnaat, parions de son mariage.
M. de brévannes occupait à Paris le premier étage d’une maison qui lui appartenait. De nouveaux locataires \inrenl habiter deux petites chambres du quatrième : c'était Berthe Raimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps.) D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie, qu’il ne gravait plus que b musique. Berthe, excellente artiste, donnait des leçons de piano. Grâce à ces ressources, le père et b fille vivaient à peu près dans l'aisance. Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, cl s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de propriétaire.
M. de Brévanncs avait une détestable idée de l'humanité : il espérait, à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la ver tu de Berthe et des scrupules oc Pierre Raimond. Il se trompa : en parant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graxeur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria très-nettement de cesser ses visites, nui avaient d'ailleurs été trèsbornées. M. de Brévanncs fut piqué de cet insuccès: cette ré -U tance inattendue irrita son désir, blessa son orgueil ; son caprice devint de l'amour, du moins il en eut l'ardeur impatiente.
S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en b rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévanncs parvint à nouer une correspondance avec Berthe, et fut bientôt aimé d'elle. Il était jeune, il avait de l’esprit et de l'usag ', mie ligure sinon belle, du moius mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages ; mais son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de M. de Brévannes furent déçues. Eu lui avouant naïvement une affection dont clic n’avait pas à rougir, Berthe lui dit qu’il était trop riche pour fépouser ; il fallait donc rompre des relations vaincs pour lui, douloureuses pour elle.
La fin du terme arriva ; Benbe et son père allèrent s'établir dans un des quartiers tes plus solitaires de Paris, rue Pouliier, ile Saint-Louis. Ce départ blessa de nouveau l’orgueil et le cœur de M. de Brévannes. Il découvrit le lieu de la retraite de b jeune fille, prétexta un voyage de quelques mois, et alb secrètement s'établir à l'Ite Saint-Louis, dans un h6lel garni du quai d'Oiléaos, tout auprès de la rue où demeurait Pierre Raimond.
La première (ois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son émoliou la coustance de ses sentiments pour loi ; elle ne lui cacha rien, ni b joie que lui causait soa retour, ni les larmes cruelles et pourtant chéries qu'elle avait versées pendant sou absence. Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne hit pas plus heureux : séductions, ruses, promesses, emportemeut, désespoir, tout vint échouer devant b vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.
Ceux qui connaissent le cœur de l'homme, et surtout des hommes orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses ressentiments amers contre celte jeune fille, aussi inflexible dans sa pu-
reté que lui dans sa corruption. Un homme ne pardoune j.uuais à une femme d’avoir échappé, par adresse, par instinct nu par vertu, au piège déshouoraiU qu'il lui tenuait. 11 serait impossible de numlm-r les imprécations mentales dont M. de Brévanncs accablait Berthe , il alb jusqu'à supposer celte énormité que, « par scs refus calculés, celte petite fille avait l'audacieuse visée de ramener un jour à l'épouser. » Abominable machination, tramée, sans doute avec le vieux graveur !
M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manœuvre au&d odieuse qu’absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir, Il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s attendait à une scène de désespoir : il trouva la jeuue fille triste, calme, résignée. Jamais elle ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes ; elle s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux attachement. Et puis encore, chose singulière, lierre Raimond, artiste probe, austère, u'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi infranchissable que la distance qui sépare un roi d’uue fille du peuple.
Ainsi, loin de lui deinauder pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, moyeu fort simple de meure d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d’autant plus deses|téré que l'ierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait jamais à marier sa fille à nu homme riche.
Au moment de se séparer de M. de Rrévannes, Berthe lui promit de (aire tout au inonde uonr l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme clic; sinon, elle ne se marierait jamais. Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme b pauvre fille qui les prononçait, ne tirent aucune impression sur M. de Brévaunes ; dans l'angélique résiguation de Berthe, H vit une flagrante et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de l'amcuer à un mariage absurde. M. de Brévanncs partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble priere de retour, qu’il sc préparait à accueillir avec le dernier mépris. A sou grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.
A Dieppe, M. de Brévaunes rencontra une madame Beauvoisis le domino du coffre), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort coquette, et fort aimée d’un homme des plus agréables. Bourse venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, et aussi pour sc relever à ses propres yeux de son échec auprès de 1a lîHc du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame Beauvoisis et de supplau- Icr l'amant aimé. Il réussit. M. de Brévanncs fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de n’avoir rien pu obtenir de Berthe, que b conquête de madame Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Sou amour-propre sc révolta de ce qu'uue malheureuse petite fille pauvre, inconnue, eût osé résister à l'homme qu'une femme très-désirable avait choisi.
nous sommes loiq de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour Berthe; mais chez lui tes tendres espérances de l'amour, ses charmantes impatiences, scs craintes mélancoliques, s’étalent Iran forniées eu désirs effrénés, en orgueilleuse irritation. Il résumait amèrement et brutalement la question en disant :
— J'ai mis dans ma tète que cette fille serait à moi... Coûte que coûte, elle sera à moi.
Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines qu'il l'avait quittée, M. de Brévanncs rompit brusquement avec madame de Beauvoisis, l’idole de b saison des eaux de Dieppe, et revint s’enterrer dans file Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait; elle n’avait pu résister à tant de chagrins... Presque touché de celte preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré scs résolutions de ne jamais faire un mariage de dupe, comme il disait, alla trouver Pierre Raimond, et lui demanda formellement b main de sa fille, s’attendant à une exidosion. de reconnaissance de la part du vieux graveur. Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de M.dcBrévaimcs, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.
« M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, B n’v avait entre eux aucune sympathie de cbsse, aucune convenance de position, aucuns rapports d'habitude, d’éducation, de priucipcs ; partant, aucune garantie de bonheur pour l’avenir. »
Tel était le thème invariable de Pierre Raimond.
Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la dbtance nui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait comme hétérogènes et inconciliables, une figue aussi trancliée, aussi infranchissable, que relie que les républicains tracent entre eux et les aristocraties. L’énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoue devant la fière pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n eût pas été compromise.
L'Instinct d'un père est presque toujours d’un admirable perspicacité ; lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la divination. Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre b mort de celte enfant chérie et un avenir redoutable, qu’il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin au mariage, qui se lit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.
Berthe n’avait pas un moment douté de l'amour de son mari. Ce cœur
PAULA MOVn,
simple cl bon. noble et confiant, n'avait pu se dérendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté: dans sa vanité naïve, b jeune fille se demandait avec une certaine' fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour avoir poursuivi ses desse4us sur elfe avec une ténacité si énergique. La pauvre Rerthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux a un csorit impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre dévouement de la passion.
'f. do II réva nue* était capable d’employer tous les moyens possibles, même les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins: mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifiées qu’il Vêlait imposé* lui-méme pour triompher dans une lutte où sou orgueil était aussi vivement intéressé que son amour. Pour ce caractère inirailable, le lendemain de la virtoin' était larrniimi heureux ; pliK l'attaque avait été rude, plus la résistance avait duré, plus sa vauité soufflait. Hans la chaleur ue Faction, il oubliait les blessures de son amour-propre: mais, après le succès, il ressentait douloureusement ces plaies saignante*, et son caractère véritable rrpreuait le dessus.
I orsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Hrévanues à épouser Berthc cul cessé, il eut des regrets extrêmes de ce mariage... Oui... il eut boute de sou alliance avee une tille obscure et pauvre en soogeaDt aux riches partis auxquels il aurait pu prétendre, les qualité» charmantes, la branlé, l'âme angélique de Rcrihc lui parurent à peine une consolation. Il se mit en Imite à tous les sarcasmes; il ne devait pas v avoir de railleries assez piquantes poor qu.ilitier son ridlcnle mariage d'im Tmaliuti. M. de Brévauues se trompait ; beaucoup de gens, eu le voyant épouser une tille belle, vertueuse ei pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, élevé; on prôna, on vanta son admirable dé'in*érrs*cinenl , et il fut absous d’avance de tous les tourments qu'il pour mit faire endurer â une femme pour laquelle R avait tant bit.
Les eus regardaient la conduite de Berlin* comme on cheM'iruvre de rose et d habileté : les autres se moquèrent de M. de Bré van lies et de son mariage d inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde. Personne m; soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que l'entêt. ment de M. de Brévannus y avait eu au moins autant de part que son amour.
IVruier trait du caractère de SI. de Rrévannes. Depuis quatre ans il était marié. Berthc, plus aimante, plus résignée que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sqjel de plainte. (Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des iulid blé* fréi|ucntcs, quelquefois donné des rivales du plus bas étage .. la malheureuse femme avait secrètement versé des larmes anieres, niais ne sciait jamais plainte. Malgré celte patience, malgré cette douceur parfaite, M. de D révannes se livrait quelquefois :'i d'inconcevables soupçons de jalousie, et eda sous le prétexte le plus frivole.
Cette violente jalousie n’étaü pas une preuve de l'amour de M. de Brévannos. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fuisse et injuste) que. sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout parce que la faute de Rerthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule inelïaç.ible ce mariage d inclination auquel (lavait tant sacrifié. .M. de Brév aunes voulait au moins pouvoir se vanter de b conduite irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre cl obscure qu’il avait choisie.
Apre* dix -huit mois de inari.ige, M. de Rrévannes. s’ennuyant beaucoup de son bonheur, avait été* faire en Italie un voyage de quelques moi*, laissant sa femme sous la protection de Pierre Rahnond, dont il reconnaissait d’ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n’avail jamais voulu couscutir à venii habiter avec sa fille chez M. de Rrévannes pendant l'abseuec de son mûri Rerthe alla s’établir auprès de son père dans Ule Saint-Louis, et reprendre, rue l'oultier, sa petite chambre de jeune tille. Depuis ce voyage d'it.die, où il avait connu madame de flansfeld, aiii^i qu'on le verra plu* tard, l'humeur de M. de Rrévannes s'était j beaucoup aigrie: son caractère était devenu sombre, irascible, .souvent nt-'ine d'une dureté cruelle, et Rerthe eu avait quelquefois douloureusement souffert. Gn préliminaires établis, nous suivrons H. de Bcévannes chez lui à son retour du bal de l’Opéra, où il avait été si malignement intrigué par madame Beaiivoisi* ( le domino du colfre ).