‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le retour.

L’ancien et Immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par b

f ’ïnoeSMî de Hansfeld, était situe rue Saint-Louis en rilc; les murs du rdin terminaient le quai d’Anjou : ce quai est séparé de l'Arsenal par s bras de la Seine qui cnloureul Me Louvicrs. Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux splendeurs des existences priucièresdes temps passés. Un ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de gentilshommes, innombrables satellites de ccs glorieuses pianotes, de ces illustres maisons qui jebient tant d’éclat sur fa Franco. Bleu de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour des siècles, tromper si vite l’espoir de ceux oui les avaient fondées pour leurs puissantes races. Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, grâce à b solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cotte antique demeure reprenait b sévère majesté de son caractère monumental. La nuit, b solitude, le silence, ne varient pas avec les siècles ; contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité. Aussi, lorsque l'on contemple ccs vieux édifices au milieu de

b nuit, du silence et ae b solitude, on dirait que rien n'a changé 1a

distance du présent au passé s'efface.

C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert. Des nuages épais et pis, chassés par l'âpre brise du not d, couraient rapidement sur le ciel. Lise couc-hanti, b lune argentait les contours fantastiques des nuées. Au-dessus d élie, çà et là quelques étoiles scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament. La niasse irrégulière du vieux nabis, avec ses toits aigus, ses cheminées, ses gargouilles bizarres, son frontrm massif, se découpait en noir sur La limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère . une allée de pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai, Les eaux de b Seine, gonflées par les pluies d'hiver, sc brisaient sur la pève, et répondaient , par un triste murmure, aux longs sifflements de la bise du nord. Le brnil du vent et des grandes eaux troublait seul le silence ou était enseveli ce quartier de Taris. Quatre heures et demie sonnaient Sans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un flacre s’arrêta devant b muraille du jardin.

Une peisnnne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d’un manteau, descendit de celte voiture, ouvrit nue petite porte, et bientôt après, la*d une de Ibnsfcld. toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et entra dans le jardin, la princesse parcourut d'un pas rapide b longue allée de pins qui aboutissait à une aes ailes de l'hôtel. Ile temps à autre les rayons de b lune, glissant à travers le branchage touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient celte allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que b figure de la princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets dos chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences delà représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de domestiques de tous grades, sans cesse albnt et venant pour leurs services variés, bissaient si peu de liberté qu’on était géuéralemenl réduit aux expédients nocturnes. On ne s’étonnera donc pas de voir madame de Oanncld, en arrivant à l’aile gauche de l'hôid, ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher. A peine entrée, la princesse se jeta dans i un grand fauteuil, comme si elle cél été épuisée de fatigue. Fendant ce ■ temps, la personne qui l’avait üuivie verrouilla b porte de l'escalier se- | crel, se debarrassa de son manteau et de son chapeau d'homme à br-

S es bords. C'était une femme. Elle ranima le foyer a demi éteint, alluma eux bougies et entra dans La et timbre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, so leva brusquemeut, dénoua b ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère. Sous ce premier vêlement, die portait une robe noire a manches courtes, qui bissait voir ses épaules, scs bras cl sa taille dignes de la Diane antique. Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant sou entretien avec M. de Morvillc, était alors agitée par b violence des plus furieuses passions. Ses veux, un peu creux, étincelaient comme deux diamant-, noirs. Debout aérant 1a glace de b cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous scs mains couvulsives. Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle lie s’aperçut pas du retour de la personne qui l’avait accompagnée.

L’aspect de cette jeune fille était étrange. Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teiut mat et faisait ressortir b blancheur nacrée du globe de l'œil et le bleu ebir de b pupille ; scs cheveux châtains, épais, courts, frisés, se séparaient sur sou front à b manière des hommes qui, de nos jours, portent leur chevelure très-longue ; scs traits, assez réguliers, avaient quelque chose de viril, de résolu ; lorsqu'elle entr ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très-bianchcs, mais écartées les unes des autres. Celte jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince : elle portait une robe noire moiitautc, et une petite cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très-fins Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d’un long manteau, celte jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de ..ansfeld, qui craignait de revenir seule b nuit dans ce quartier désert, et de se trouver presque à la merci d’un cocbcr. rendant l’entrevue du bal de l'Opéra, b jeune liHe avait attendu b princesse dans un lucre cl l'avait eusuile ramenée. Elle s’aperçut de ta préoccupation de madame de llansfeld, et lui dit :

— Marraine, U est bien lard... il faudrait vous coucher... — Je l'ai vu ! il peut me perdre ! s’écria impétueusement b princesse, le visage enflammé de colère, en sc retournant vers sa filleule {nous l'appellerons Iris, eu nous excusant de cette mythologie). — Qui donc avez-vous vu, marraine? dit 1a jeune tille, effrayée de l'exaspération de madame de Uansfcld. — Charles de Brévannes. — Il est ici ? — Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu... Oh ! c'était bien lui... La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur... — Je ne connais pas cet homme, marraine... Je ne sais pourquoi vous le baissez... mais je f< bais parte que vous m’avez dit qif autrefois il vous avait causé de grands chagrins.

En prononçant ces mots : a Je ne sais pourquoi vous baissez cet homme. » Iris ne put vaincre uu léger tressaillement, qui ne fut |»as remarqué par madame de Hansfeld.

— Pourquoi je le haU, tu me le demandes ! s’écria 1a princesse presque avec égarement. — Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine : si vous {baissez... vou*. voulez vous venger... — Me venger... oli ! oui... je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m’a fait... — Si je puis vous servir, pariez. — Toi. pauvre fille? — Ordonnez, j'obéis ; Iris est à vous, c’est votre bien ; elle vit par votre vie, elle respire par votre souille, elle voit par vos yeux, elle reut par votre volonté.

Saus lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris ; celle-ci en approclia ses lèvres rouges et humides avec une expression de respect et de dévouement filial : puis elle &e redressa vivement et s’écria :

— Mon Dieu, marraine, votre main est glacée... vous frissonnez... 3 faut vous coucher... — Pas encore... mais écoute : Je ne sais ce que me présage l'arrivée de Charles de Brévannes ; de grands malheurs peuvent s’ensuivre... Tes services me seront peut-être plus nécessaires que jamais... Il faut que tu saches tout.... oui.... le crime de cet homme.... Alors tu comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une expiation...

Et la princesse s'assit près de b cheminée. Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa soigneusement sa marraine ; car, malgré le feu qui brûlait dans Pâtre, ccs pièces immenses devenaient gbciales à b On des nuits d'hiver. Madame de Hansfeld resta quelques moments têveusc arant de parler. Iris aimait madame de Hansfeld arec une sorte de tendresse à la fois respectueuse, farouche et passionnée. C’était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque ira-

PAULA MOrvri,

pitoyables, tant ils sont exclusifs. La princesse croyait s'être à jamais al- I taché par une profonde recomuissauce cette jeuue tille» qu'elle avait I élevée : elle ne se (rompait pas : mais die ignorait avec quelle violence l ce seutüncnl. absorbant tous les autres, s'était développe dans le cœur de sa filleule. CeUe-ei avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce que lui cuusaieul les moindres prélé rem es de sa mai tresse. Nombre. taciturne, impérieuse avec les autre» domestiques de U princesse. Iris étail généralement crainte ou détestée à l'hôte! Lambert. S.» fouciion de demoiselle de compagnie lui permettait de s’isoler complètement et de se vouer à celle idée lixe. absolue, ince>saatü : « Vivre pour sa marraine . » Sou chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, assez nécessaire à madame de UatisMd, qui, riche, titrée, libre de ses actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa lilleule ... Alors quelquefois, dans la luucslc exagération de son attachement, Iris formait des vieux détestables : elle désirait presque voir sa maîtresse malheureuse pour avoir l’inef aide bmilu-ur de la cousoler, de la secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir eulin développer dam, toute sa puissance le seutimeut qui b dominait.

D’après cet aperçu du caractère d'iris, enfant atandonuée, bohémienne ou Maure, ou doit penser quelle |K>ursmvait d une haine amure les ennemis, non-seulement de madame de llausl'eld, mais encore toutes les personnes auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillante. Sa haine augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu’on inspirait à sa marraine. Ainsi, la sacbuul passionnément éprise de M. de Mur ville, elle exécrait celui-ci autant... plus mémo que M. die tiré vannes... car elle ressentait une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de l'aversion à b princesse. Iris sortait à |>eiue de l'enfance: elle s'entourait d'une impénétrable dissimulation. Jamais madame de Huusfold ne l'avait crue capable de cette exaltation sauvage : et cependant cette jeune lille, poursuivant sou but avec une iuflcxilkle énergie, égarée par uue jalousie féroce, avait frappé sa maltresse dans ses allée- Ijjpus les plus chères. Apres un assez long silence, madame de llaiisfebi, sortant de sa rêverie, lit signe à Iris de s approcher d’elle. Celle-ci, s'agcuouilbut et s'accroupissant, ainsi que font les Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha scs grands yeux clairs, lixes et perçant» sur les yeux de madame de llansfeid avec ce mebuge d'ialcUigcucc, de soumission et de dévouement particulier à b race canine : et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de b physionomie de sa marruiue, des que CeUe-ei eut comineucé de parler, elle se susptndil d ses lèvres , pour nous servir de l'expression consacrée.

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