‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Paula Monti ou L'hotel LambertChapitre 7 sur 41 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le récit.

— Ta te souviens aii’Q y a deux ans, avant mon mariage, je le bissai à Venise pour aller à Floreuce avec ma taule Vusari et Liane lia notre camériste : tu venais d'être longtemps nubile et lu ne pouvais nous accompagner. — Je m'en souviens... Gianctia m'écrivit quelquefois par votre ordre, aiiu de me donner de vos nouvelles-.. Celte Giauclla était curieuse, indiscrète, sans lidélilé : je crains de l'avoir trop longtemps gardée à mon service. — Pendant votre séjour à lloreuce, elle m écrivait à peine quelques lignes pour me dire que vous vous portiez bien... celle tâche semblait lui coûter, ajouta Iris avec une assuram e iucroya blc. bile mentait... Giauetla Pavait au contraire tenue parbiiemcul au courant de ce qui s'était passé à Florence pendant le voyage de sa marraine. — Au bout de six mots d* absence, lepril !a princesse, je revins à Venise. — Alors, vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez failli mourir. — Kl pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et d'aflection, Iris, que de ce moment-la je t'aimai comme une sueur, connue uue tille...

Iris prit b main de sa marraine et b porta silencieusement à ses lèvres.

— Ma taule Va? a ri, reprit Paula, 6e rendait à Florence pour suivre un procès ; elle sortait toute b journée pour solliciter ses juges, l e soir, nous allions à la promenade ; là, je rencontrai plusieurs fois uu Français... M. Charles de Brévannes. Bientôt il Tut toujours sur mes pas : ses poursuites devinrent incessantes, obstinées ; alors mou indifférence bC changea eu aversion. — Liait-il donc bit pour inspirer tant d'éloignement? — Que dür-lu? s'éciia b princesse en regardant Iris avec surprise. Puis elle ajouta : — Tu étais si jeune alors que tu n’auras pas remarqué... Oui, cela était naturel à ton âge... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Mouli... lils du frère de mou père?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils, et répondit d une voix brève :

— Oui, à chaque retour de iner il venait passer son congé à Venise... M’est-il pas en Orient ? Avez-vous eu de scs nouvelles ? A notre départ d'Italie, sa mère commençait à s’inquiéter de sou absence- — U est mort... dit madame de Uansfcld avec uu calme effrayant. — Raphaël...

mort !! s'écria Iris en feiguant l'étonnement. — Chatte* de Brévannes l'a tué !... — Kt votre Unie ignore ?... — Ecoula**. l'heure est venue do tout te dire... J’avais été, tu le sais, élevée avec Raphaël ; enfant, je l'aiiim, comme uu frère ; jeune lille, comme mou fiancé, ou plutôt ces deux sentiments M! fondu eut eu un seul... lu étais alors si étourdie, que notre amour a dû l'échapper. — bu ciïel, marraine, maintenant je me souvieus de quelques eu'coiislauees qui auraient dû m'é< bircr. Mai» est-ce possible... Raphaël... mort !... Kt quand ecb ? où ceb? — Kcuule entore; je devais l’épouser A mou retour de Florence... Tu comprends maintenant pourquoi M. de Brévaune» m'inspirait tant d'aversioQ. — Je comprends .. — Ses poursuites redoublèrent : instruit du sujet de notre séjour a Florence, à force de persévérance, d'adresse, il p.irviol à se lier avec les personnes qui pouvaient servir ma tante «bus son procès, et a prendre tellement diiiQuenoe sur elles, qu'il lut bientôt eu état de nous être du plus gr.iud secours.

Le» voie» ainsi préparées, il se fil un jour audacieusement annoncer chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. Notre accueil fut glacial ; mais cet homme se montra bientôt si insinuant, si llatleur, il prouva si clairement à ma lanlcde quelle utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu elle le pria iustammeut de revenir. Eu s eu allant il me je la un regard significatif... Il navail tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je lis part à ma tante de mes soupçons ; elle me répondit que j’étais folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de It ré v. urnes, mi-qu il pouvait nous être si utile... Tu le sais, ma tante avait été très- >elle. elle travail pas quarante an». >1. de Bré' aiiucs s'aperçut un jour qu elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait par plaisanterie. U redouhla de soins, bientôt elle ne put se passer de lui. Il nous accompagnait partout, à la promeuade, au théâtre. Je lis observer à ma tante qu'il était jeune, rirlie, que reUe intimité |muvait me compromettre. bile tue dit alors avec autant de joie que d'orgueil que je m'alarmais à tort, bile était veuve, libre ; M. de Brëvuuues lui avait déclaré sou amour, et avoué qu’U ue s'était si vivement intéressé à notre procès qu'alin d avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire quelques observations à iim tante ; elle ne nie laissa pas achever, se récria avec aigreur sur la vanité des jeunes lille», et me reprocha d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait chaque jour, envoyait souvent de* musiciens sou» nos teuélrcs, nous offrait des bouquets toujours pareils, disait-U à ma taule, pour ne pas blesser muu amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara sou amour, se faisaul un mérite à me» yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, trompé, égaré l'opiuion, eu paraissant s'occuper de ma taule : sacrifice énorme, dont je lui devais savoir gré.

— Kl votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévaune»? — Le soir même die sut tout. — Le voilà démasqué. — Enfant.. . tu counais peu la faiblesse et la vanité des Icmmes ! — Elle ne vous crut pas? — Si, d'abord... ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. Il devina tout, écrivit uqc longue lettre à ma tante... le lendemain U fut reçu plus affectue usement encore que d'habitude. En le quittant, ma Unie vint me gronder sévèrement. Jalouse, me dit-elle, de la passion de M. de llrévatmcs, je l'avais calomnié, afin de lui faire iulerdire l'entrée de la maison. — Malheureuse femme,..: elle était folle... — Les choses reprirent leur marche accoutumée... Charles de Brévannes ne me dit plus uu mot d’amour, mais il passait des journées entières avec nous... l.e 13 avril... oh! jamais je n’oublierai cette date, ma tante me dit, après dcjeuuer, que le btuil de b cour de l'hôtellerie Tint ommodait, et quelle changerait le soir même de logement avec moi. Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te dire est affreux... Ce jour-là, nous avion» fait uue longue promenade en voiture avec M . de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se relira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement pale, tressaillit, puis continua d’une voix emue...

— l-c lendemain je voulus aller comme d’habitude, souhaiter le bonjour à ma tante : Gianelta me dit d'un air embarrassé que madame Vafciri était souffrante et qu elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu inc demanda. Cet homme, sombre, pâle... me remit mie lettre... sans nie dire uu mol... Je ue sais pourquoi un frisson me saisit. J’ouvris celte lettre, elle renfermait uu anneau que j'avais donuë à Raphaël. — Kt cette lettre, marraine, cette lettre? — Elle était de Raphaël mourant. — Pc Raphaël? — Oui. bile coutenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de sang :

« Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu Brévannes descendre de votre balcon... vous hvez ensuite ferme fa fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était convenu. J'ai cherché la mort : il me l'a donnée. Soyez maudite... Osorio vous dira..* lorsque vous retournerez à Venise... Cachez à ma mère... Ma vue se...»

— Buis plus rien, s'écria madame de Uaiisfeld avec une expression déchirante... rien iine quelques caractère» sans forme.— Quel mystère! dit Iri» en joignant les mains; qui avait doue paru à la fenêtre d’ votre chambre ?... — Ne fai -je pas dit que ma taule avait pris le soir la meme chambre que j’occupais eucore le malin? Sans doute Charles de Bré-

vannes en avait obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir comment... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale méprise de Raphaël. — Oto ! c’est horrible... — Après avoir lu celle lettre, jetais comme folle, je croyais réver... Osorio m’apprit le reste... Raphaël. à son retour d'un voyage à Constantinople, vint a Venise... H ne passa qu’un jour dans celte ville... mai*, trompé par je ne sais qudic abominable calomnie vernie jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec Osorit», auquel il dit : a Ou m'assure que Paul» nie trompe indignement : si cela est vrai, je tuerai inoo rival ou il me tuera. > — Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise? — Le sais-je? .. Raphaël n'y avait pas meme vu sa mère : tout le monde a ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j’ai interrogé Osorio à ce sujet, il est resté muet.— Cela est étrange... — Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël... Ce que j’avais prévu était arrivé :

ii de Drcv«nnef . — r*c». '2.

les assiduités de M. de Brévannes, interprétées par se* infinies calomnies, m'avaient affreusement compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse ; et lorsque Raphaël s’informa de moi, il u'y cul qu’une voix pour m'accuser Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous étions fiancés. , que souvent les jeunes filles, sans être coupables, étaient légères, inconsidérées... le monde méchaut; il supplia M. de Brévannes, au nom de l'honneur, de ne p is cacher la vérité ; quelle qu’elle Ml, il le croirait. — Et Charles de Brévannes? — Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et lui dit : « — Puisque vous épiez railla Monli depuis deux jours, vous devez savoir où est *a chambre. — Je le sais : Sans quelle me vit, ce matin même le l’ai aperçue à son balcon. — Eh bien ! trouvez-vous celte uuit à trois heures au malin devant ce balcon, vous aurez ma réponse. » — Tu sais le reste... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël : « Etes-vous satisfait ?»

Dans sa rage. Raphaël le frappa au visage ; un duel s'ensuivit au point du jour, il succomba... Son dernier vœu fut de cocher sa mort à sa mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure souvent de longues années au sujet du sort des marias, que de lui (aire savoir

que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette funeste uiKsiou terminée, il repartit sans vouloir entendre un mol de mes protestations... J’ai enteudu dire depuis qu’il était mort «m Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils... El il est mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et parjure... Mort... tué |>ar Charles de Brévannes, calomniateur et meurtrier !

— Oh ! c’est affreux... Et votre tante Vasari?...

Apres un instant de silence pendant lequel b princesse paraissait être sous le poids d’un souvenir pénible, elle reprit ainsi :

— Les lois .sur le duel étaient d’une sévérité extrême : Charles de Brév a unes partit le jour même; Raphaël était inconnu i Florence; ni Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent... Personue ne put doue trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d’autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui lui manquant, die perdit sou procès et fut complètement ru bée. Mous revînmes à Veuise, où je tombai malade. — El un an après vous étiez princesse de llansfeld. — Oui. pour sauver ma famille d'une horrible in fortune, je me résignai à ce mariage, qui aurait dù me paraître inespéré. Grâce A la bonté, aux soins et à la délicatesse du prince, {'entrevoyais déjà des jours plus heureux ; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux .. lorsque tout à coupM.de Uansfètd. frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin, reprit madame de llansfcld avec un profond soupir, commença L» vie atroce que je mène... Quelquefois je me demande commeul ma raison a pu supporter des chocs si violents suis s’ébranler. U crainte, b stupeur que rne cause b couduile bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de l'étourdissement. Il y a six mob, je traînais cette vie misera bic.. en apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. de Morville : je le remarquai, parce que j entendis vanter b fidélité qu’il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de sou dévouement, de sa délicatesse, et surtout do sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer... Attristé par sou amour, pieusemeut dévoue à sa mère souflraute, il sortait peu... Il demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume, Un jour, je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin... Saus pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait 11, mou premier mouveuieut, lu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

El je m’en assurai eu restant, le lendemain, toute une journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d’une petite fenêtre cachée par un lierre. ,

M . de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient : paies, si j 'étais gaie; tristes, m j’étais triste ; sombres et désolées, si jetais sombre et désolée ; scs lettres semblaient l’écho de nies impressions les plus fugitives.

— Comment les devinait-il? — En m’observant... il lisait sur mon visuçc b disposition de mon esprit. — Il vous aimait bien... dit Iris d'une voix profondément altérée. — Tu le vois .. Comme moi, M. de Morville regrettait un niimur passé. .. et , chose étrange , fatale !.... nos regrets communs ont servi pour aiusi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau. — Vous pouvez aimer... le prince vous a rendu votre liberté... — Je le sa»., je le sais ... mais souvent aussi il est revenu sur ee> dures paroles... Que de fois il a passé de la cruauté b plus froide... b plu» dédaigneuse, b plus écrasante, à des paroles de tendresse adorable. .. Mais (fu 'importe maintenant... ses cruautés et ses tendresses me trouvent insensible.... mou amour me donne le courage de les braver... mon fournir !... et pourtant ma conscience me reproche d'oublier Raphaël I!! Depuis que j 'ai revit M. de Brévannes, il me semble qu’en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier mon inconstance ; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et encore... malheur à moi !... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être pardonné?... «ne barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de Morville...— Une barrière insurmontable? dit lns. — Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit.... mon Ame commençait à renaître; l’a venir le plus doux, le plus enchanteur s’ouvrait à moi : je me croyais sûre de l'amour de M. de MorviUe... J’étais parvenue à me lier avec madame de Lot* moy, une de ses parentes; il avait demandé à m'èlre présenté.... lorsque tout à coup II parait me vouer l'aversion b plus profonde, il évite oc me rencontrer avec nue persistance si blessante, que je me suis décidée à cette démarche d aujourd'hui. — Et le motif de sa haine, marraine? — Ob! ce n’est pas de b haine.... U m’aime, mon enfant ; d m’aime aussi passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment. Mais, je le le répété. .. un obstacle insurmontable.... nous sépare à jamais... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force qu'il m'a fallu pour me contraindre.... ce serait impossible.... Eh bien I pourtant j’aurais accepte celle position presque avec bonheur, sans cet infernal Brévannes. — Comment cela? — Consacrée tout entière a cet amour triste et pur, je n’aurais jamais.revu M. de MorviUe : mais au moins j’aurais «i qu‘ü m'aimait.... autant que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui s’opposaient & ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être assuré la durée : mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à moi !... Le mépris succède à l'adoration dans le cœur de M. de Morvdlc.. .Cet homme u franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour m'accabler... Méprisée par lui... ah ! je sais ce que

PAULA MONTL

|'ai souffert... lorsque }c l*ai cm possesseur de ce bul secret... Bt songer que Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau U calomnie infime qui a causé la mort de Raphaël ! oh ! c'est à en devenir folle!... — De tout cela, marraine, il résulte deux choses... Il faut connaître le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de Brévannes au silence... — Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien malheureuse!... — Iris n’est rien pour vous? dit la jeune lille avec une farouche amertume.

La princesse en fut frappée et lui répondit avec boulé :

%- Si, mou enfaut; je pub tout te dire, à loi... cela me soulage...

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