CHAPITRE X
Le père et U hile.
Perthe de Brévannes allait ordinairement passer cbex Pierre Raimond, son père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours Ile Saint-Louis, rue Poullier, près de l'hôtel Lambert, habité par le prince (le llansfeld. Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait point revue; mais, prévenu de son arrivée, il Taltembit le dimanche malin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s’étaient passées dans b nuit du samedi. Pierre Raimond, tout heureux de celte visite, tâchait, selon sa coutume, de donner tm air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage. Des fenêtres on dominait le quai, b Seine; à l’horizon s'élevaient les massifs d'arbres du Jardin-des-Pbntes, et plus loin encore le dôme du Panthéon. La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l’objet d’une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l’antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et mauvais piano tnt merisier ou Bertbe avait étudié et appris son art ; enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que b jeune fille avait remportées au Conservatoire.
Pierre Raimond avait soixaule-dix ans ; sa grande laBlo était courbée par Tige ; son crâne chauve, sa barbe bbnebe, qo’il ne rasait plus depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits: ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de sa vue affaiblie par l’excès du travail ; celle infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à b gravure de b musique, et à accepter, malgré sa répugnance, une nsion de douze cents francs de .M. de Brévannes. La chambre de Pierre imond. oui lui servait autrefois d'atelier, était d’une scrupuleuse propreté Au-dessus de la feuctre on voyait son établi de graveur, scs burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches préparées pour la gravure de b musique ; une coucgcttc de fer, une table, quatre chai-
ses en noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque. Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire des armées de b république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par b Convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français :
Le neuf floréal de Tu aept, à neuf heure* du noir,
le gouvernement autrichien a fait aaaauiner ks milliard de la république Irançaiae : Bonnier, Robcrjot et Jeun Dehry, chargé.* par le Directoire exécutif de négocier la paix de Rastadt.
Lena uu ron... u. ujurm... a outuabiu vmuMsct !
Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de b farouche éloquence de celle époque sanglante, terrible, ma» non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était testé fidèle A l’utopie républicaine, dans ce qu’elle avait de généreux, de patriotique. Prolw* et rude, juste et loyal, oa ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres. S'U poussait jusqu’à l'exagération l'orgueil de la paurreté, H faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement. Ainsi, pouvant épouser b fille, d un riche éditeur de gravures, il avait refusé, parce qu’il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui. Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu’il destinait à sa tille. Un notaiie banqueroutier lui vola celte somme; il redoubla de bbeur afin de donner au moins à sa fdle, très-jeune encore, une profession qui b mit à l'abri du besoin. On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe. Enfin une voiture s’arrêta sur le quai ; U entendit dans T escalier un pas léger, rapide et bien connu. Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.
— Enfin... te voilà, le voilà, répétait le vieillard d’une voix émue, eu serrant sa fille dans scs bras. — Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.
Pierre Raimond débarrassa lui-même b jenne femme de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit: pub, b faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du fou, il prit ses mains qui étaient froides.
— Pauvre petite... tu es gbcéc, réchauffe-toi... — Père... tu gâtes toujours ton enfant...
Saus lui répoodre. le vieilbrd b regardait avec bonheur.
— Te voilà donc... Depuis six mois... six mois! — Pauvre père... le temps Ta bien duré... — Mais lu étais heureuse? — Oui, ob : oui...
— Bien heureuse?... — Comme toujours... — Jusqu’à présent ton bonheur » bit mon courage... ainsi ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?... — Sans doute... — Et [tendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris? — - Oui, mon père. — Tu es toujours fière d’être sa femme ! — Toujours... Mais pourquoi ces questions? — Brévannes est enfin tel que ta l'avais jugé lorsque ta m’as déclaré que la n'épouserais que lui ? — Oai, certainement, répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins quelle lui avait soigneusement caché scs chagrins. — C’est toujours enfin l’homme digne d inspirer b passion dont tu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?... — Oui, mon père... Charles Bt pas changé.
— Dieu soit Inné! Eh bien! je l’avoue... je me suis trompé... — Trompé?... Et sur qui, bon père? — Tu ne sais pas pourquoi, celle année, j’attendais tou retour avec plus d'impatience encore que le» autres années? — Mon Dieu, non. — Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui? — Explique-toi donc... Mais, mon Dieu !... tu pleures... tu pleures! — Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c’est de joie, vois-tu... oh ! bien de joie. — Oh ! tant mieux ! — Mon enfant... l’épreuve a assez duré. — Quelle épreuve? — Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi, qui depuis la naissance u'avais pas manqué de f embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur toi b tendresse que j’avais pour la inere... (Juche amertume d'être condamné à ne le voir que quelques heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers. — Ron père... je souffrais bien aussi... — Ce n'est pas tout encore : le temps que lu as passé ici pendant que ton mari était en Italie m’avait rendu nom* nouvelle séparation plus pénible encore ; c’était te perdre une seconde fois.
— Mais, mon père... — Je sais ce que lu vas inedirc... aux premiers jours de ton mariage Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison... Bien souvent depuis tu étais revenue sur celte proposition... je t'avais constamment refusée... — Hélas! oui. — C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes: je doutais de b durée de cet amour, d'ubord si vident... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit : J’attendrai... Bertbe ne m a jamais menti... Si, après quatre années de mariage, die est aussi heureuse qu elle le dit, je verrai là une garantie certaine pour l’avenir et une preuve de b bonté du cœur de Brévaunc*. Ce moment
PAULA M0NT1
est Arrivé. Tou mari est digue de toi ; aujourd'hui je lui dirai : J'ai doute de vous, j'ai eu tort... je vous eu demande pardon , . Maialeuant j'ai loi et conliaucc eu vous... j'accepte i'OÜO que vous m'avez laite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe — Tu dit. père? s’écria Bertbe. — Je; dis, mou enfant chérie, que je n'ai plus assez d'au nées à vivre pour les passer loiu de toi... Ma foi, je me laisse être heureux tout à mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... désormais.
ilcrllie se jeta en pleurant au cou du vieillard.
Il se mépt it sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.
— Allons, allons, folle... qu’advicndra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et t'éplore à cc point... Entre nous, ajouta Pierre Uaiinond en souriant, je fais le brave. U- Brulus et je suis aussi ému que toi... en jKMi saut que je ne te quitterai plus.
11 passa sa main tremblante sur ses yeux humides. La position de Berthe était cruelle. M. de lïrév aunes, non coMeiii d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore «le lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son pore. A ce moincui mémo Pierre Ralmoud, abusé par les généreux mensonge* de Sa liJIe, s’apprêtait à aller vivre chez M. de Brë vannes dans la plus complote intimité. Rcrlhe avait pu jusqu alors dissimuler à son père ses chagrins Croissants, attribuer sa tristesse à scs regrets de vivre éloigoéc de lui ; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient (clleineut avec la SCèBe cruelle qui s’était passée la vcill - «lin Bertbe cl M. de Prévalûtes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte. Au lieu d'accueillir lu résolution de sou pore avec la joie la plus vive, par uu mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses bras.
Picire iiuimond connaissait le cœur de sa tille; il attribua d’abord ses pleurs à la joie, à une surprime inespérée - mais ces larmes se changèrent en sanglot*. Bertbe reposa sa tète sur l'épaule du vieillard, et, de temps en temps, elle serra ses mains durs les siennes par un mouvement convulsif. Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anliens soupçons revinrent , il repoussa presque hrusquemeut sa fille , et s’éc-i b d'uue voix sévère :
— Bertbe, vous me trompiez. Vous n’êtes pas heureuse!
Berthe., rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence. et regretta malheureusement trop lard lémoliou qu'dle n'avait pu cacher. Elle allait rassurer sou père, lorsque la porte s'ouvrit :
— Mon mari ! s'écria Berlin' avec crainte.
M. de ['révatmes entrait chez le graveur.
éclat de rire sardonique, d'être sévère... Ah çà ! est-ce que je suis ici à l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s il vous plaît / — An bourreau de ma tille. — Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond; vos souvenir* révolutionnaires vous égarent. — Ber I lie , emmené cet homme, dit froidement k* graveur. — Charles, je vous eu prie, venez, vouez. Mon pere, à jeudi: pardonnez-moi de vous quitter sitôt; peut-être reviendrai-je demain, dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette lâi -lieuse conversation. — Puisque vous êtes en train de donner des levons, monsieur, dit M. de Drévanocs, dites donc à votre fille qu’il est toujours maladroit de témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait ^peut-être le droit d'être jaloux... — Berthe , que vcul-i) dire r — Ah ! Charles, est-ce à vous tle rappeler cette scène... — Je oe suis pas dope, madame, de votre feiule délicatesse , de vos beaux scrupules. Il y a là-de>sous quelque intrigue, je la pénétrerai. — De grâce, Charles, ne parions pas de cela ici. Adieu, mon père.
Apres uu moment de sileuce, Pierre Raimond dit à sa fille :
— Bertbe , méritez-vous ce reproche? — Non , mou pere , répondit Berthe avec dignité. — Je vous crois, mon entant... Maintenant , monsieur, écoutes-moi. Pendant quatre ans j’ai été votre dope, j'ai cru ma fille heureuse; aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d autre appui que moi; je suis infirme, pauvre, vieux..,., il n'importe, prenez garde. — Des menaces, monsieur... — Oui, notre position sera nette. Des aujourd’hui, je renonce aux seront* que j’avais acceptés à la seule iustaueo de ma fille. — Il vous est plus commode d'étre ingrat. — lugrat, parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil? - Mon pere.,.
— Ainsi, monsieur, dit Pierre Raimond, c’est de vous à moi, (I llumine à homme, que vous me rendrez compte du bouheur de ma tille Je vous douue quinze jours pour abjurer vos torts... — Quinze jours? Pas davantage ! — Et si, au bout de quinze joui*, vous h 'êtes pis pour Berthe ce que vous devez être... — Eh bien! monsieur, que ferez- vous? — Vous le verrez. — Vouez, madame, dit M. de Brévannes en prenant Rcrthe par le bras. — Mon pere, adieu. Je reviendrai ; de grâce, calmez-vous.
— N ous reviendrez si je vous le permets, dit M. de Brévannes avec ironie. — Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur loi , dit Pierre Raimond.
Berthe suivit soq mari en pleurant. Le vieillard resta seul.