CHAPITRE I
ix c*eoe *t u moniitg.
I,e» ficorchtur» et fileur» de chanvre (cacou*) vivent séparé» ilu riste de» hommes. .
La présence d’un Ion dan* une m»i»on définit $e* habitants ronlrc les iiiali-lices de» r»pnt* malms Covi-lln. — Citron, bradant w.
Par une nuit de novembre, sombre et (roidc, le veut de nord-ouest souillait avec violence, et les longues lames de l’Océau venant se briser sur les bancs de granit i|ui couvrent b côle de Pempool, les pointes déchirées de ccs rocs tantôt disparaissaient sous le* vagues, tantôt se déconpaicut eu noir sur une écume éblouissante.
Placée entre deux rochers qui la protégeaient contre les efforts de l'ouragan, s'élevait une cabane de misérable apparence ; mais ce qui rendait vraiment son abord horrible et infect, celait «ne multitude d'os, de cadavres, de chevaux et de chiens, de peaux ensanglantées, et d’au* très débris qui annonçaient assez que le propriétaire de celle masure était cacou ou écorcheur.
La porte s’ouvrit, puis parut une femme couverte d'une mante noire qui l'entourait entièrement, cl ne bissait voir que sa figure jauuc et ridée, presque cachée par des mèches decheveuxBris.Tcnaut une lampe de fer d'une main . de l'antre elle lâchait d'en abriter b flamme, qui tournoyait, agitée par le vent. —
Pen-Ouct '• Peo-riuët !
cria-t-elle avec un accent* de colère et de reproche, où es-tu , maudit enfant? Par saint Paul! ne sais-tu pas que voici l’beure où les chanteuse» des nuits (!) vont errer sur b grève*
On n’eutendit que le simcmenl de la teir pète, qui redoublait de fureur. — Pen-Ouél!
crb-t-ellc encore. Pcn- Ouèt enfin prêta l'oreille. L’idiot était accroupi auprès d'un monceau d'ossements auxquels ri donnait les formes les plus variées cl Ira plus bizarres. Il tourna b tète, se leva d'un air mécoiUcnt, comme un enfant qui abandonne ses jeux à regret, et regagna la cabane, non sans ero-
(1) Eaprit* malfaisants. {Tradition populaire.)
Put». — laf a»#n ■»*» «» Coup., rue d'ErfvrU, t.
; porter une belle tête de cheval aux os blancs et polis, h laquelle il tenait beaucoup, surtout depuis qu'H y avait introduit des cailloux qui résonnaient de b plus agréable manière, quand Peu-Ouét secouait cet instrument de nouvelle espece.
— Rentre donc, maudit t s'écria sa mère en le poussant avec tant de violence que sa tète heurta contre le mur; le sang jaillit. Alors I idiot sc prit à rire aux éclats, dut» rire stupide et convulsif, essuya sa blessure avec ses longs cheveux noirs, et fut se blottir sous le manteau d une vaste cheminée.
— Ivonne. Ivoone, songe à ton âme, au lieu de répandre le sang de ton fils ! dit le cacou, qui était à genoux et paraissait absorbé dans une profonde méditation. N entends-tu pas?... — J'entends le bruit des va-
Ê ues qui frappent ee rocher et le silfieinenl de la tempête. — Dis plutôt i voix des trépassés. Par saint Jean du doigt I c’est aujourd'hui le jour des morts, femme, et U* naufragés que nom avons... (ici une pause), pourraient bien venir traîner â notre porte le ranquetaneou (t) avec ses draps blancs et ses larmes rouges, répondit le cacou d une voix basse et tremblante. - Dali ! que pouvons-nous craindre ? Pen Ouét es* idini ; ne sais-tu pas que les mauvais esprits n’approchent jamais du toit qui abrite un fou ? Jan et ion feu qui tourne avec autant de rapidité que le dévidoir d'une vieille femme, Jan rf ton feu s’enfuieraieni à la voix de
Pen-Ouct comme une mouette devant le chasseur. Ainsi, que crainstu?— Alors. pourquoi, depuis le dernier naufrage, tu sais, ce lougrc qui échoua sur b côte, attiré par nos signaux trompeurs... pourquoi ai-je une lièvre ardente, des rêves affreux?
Kn vain j'ai bu trois lois à l'heure de minuit de l'eau de b fontaine de Kriime : eu vain je me suis frotté de b graisse d'un goéland tué nu vendredi, rieu, rien n'a pu me «aimer.
La nuit, j'ai peur ! Ali !
femme, femme, lu l'as voulu !
— Toujours craintif.
Ne fallait-il pas vivre !
ton état ne te rend-il pas l'horreur de tout Saint-l'ol, cl, sans mes prédictions, ou en serions - nous réduits ?
L’entrée de l’église nous est déleiidue; c’est a peine si les boulangers veulent nous vendre du paiu. Pen-Ouct ne va pas une fois à la ville qu il ne revienne meurtri de coups, le pauvre idiot. Tiens, s'ils osaient, ils nous donneraient b chasse comme à une baudede loups des inontagnesd’Airès ; et parce qu'en ramassant le gnetnon sur les rochers nous profitons de ce que feu» t (2) nous envoie, lu t'agenouilles comme un sacristain de Plougasuou, lu es aussi pâle qu'une fille qui, sortant de b vrillée . rencontre le Teus'i-Arpoulièk avec ses trois têtes et son rril flamboyant. — Femme.
— Plus craintif qu’un homme de Cornouailles, dit enfin Ivonnc
exaspérée. Or, comme le plus sanglant outrage que l’on puisse faire â un Léonais est de le comparer à un habitant de Cornouailles, le cacou prit sa femme â la gorge.
fl) t.» brouette il.» b Mort; «lie ê»l t rainée par <|e» et le bruit d«
«a roue annonce le Irépa*. (fniiiii«n po pu/airt.)
(2) Tmiv's, (.«prit malfaisant qui préside aux Icmpctn».
CO
PMK ET PLOK.
— Oui, reprit-elle d'une voix rauque el stranguléc, plu» lâche qu’un enfant de Ja plaiue.
La rage du e-irow ne connut plus de bornes ; il saisit une hache, mais I von ne s'arma d’un couteau.
L’idiot riait aux éclats, en agitant sa tête de cheval remplie de cailloux qui rendaient un bruit sourd et bizarre .
Heureusement on frappa à la porte de la cabane, car un malheur fût arrivé.
— Ouvrez, sacrebleu ! Ouvres doue ! la; nurdkmcsl souffle d'une force à décorner des boeufs, dit une voix rude.
Le cacon laissa tomber sa hache, Ivonne rajusta sa coiffe, eu jciaul sur son mari un regard «n oie étincelant de colere.
— tjui peut venir à cette heure noue déranger? dit celui-ci : puis 11 se hissa jusqu'à tme fenêtre étroite et regarda.
CHAP1TRB IL
UKROC.
Got r allct <leu*an Annortq.
C'était un homme dur 4c t' A r ra • urique Prov. Ont on.
C’était lui, c’était Kernok qui frappait à la porte. Voilà un digne et brave compagnon; jugez-en.
Il naquit à Plougasimu ; à quinze ans U se sauva de chez son père, s’embarqua sur un négrier, et là commença son éducation maritime. Il n'y avait pas à bord de mousse plus agile, de matelot plus intrépide ; mil n'avait lu coup d'uni plu» perçant pour découvrir au loin la terre voilée par la brume. Nul ne serrait un hunier avec plus de prestesse <4 de grâce. El quel cœur! Lu officier l.iis>ail-il négligemment errer sa bourse, le jeune Kernok la ramassait avec soin : mais tes camarades avaient part au contenu. Volait-ü du rhum au capitaine, il partageait eucore scrupuleusement avec se» intimes
El quelle àmc! Combien de fois, lorsque les nègres que l’on transportait d'Afrique aux Antilles, engourdis par le froid humide et pénétrant de la cale, uc pouvaient se traluer jusque sur le poul pour humer l'air pendant le quart d'heure qu'on leur accordait à col effet, combien de lois, dis-je, le jeune Kernok ne rappela-t-il pas Li moiteur et la transpiration sur leur peau glacée eu hâtant leur marche à coups de corde. Et M. Durand, canonuier-chirurgicn-charpciitier du brick, remarquait jmli- CfellWlHli qu’aucuu des Congo» soumis à la surveillance de Kcruok Détail H triai do cette somnolence, de cette torpeur qui affectait lu autres nègres. Au contraire, les siens, à b vue du menaçant bout de corde, étaient toujours dans un étal d'agitation, d’irritaléilité nerveuse, comme disait M. Durand, d’irritabilité nerveuse fort salutaire.
Aussi, Kernok obtint-il bientôt l'estime et la conltotur du eapitainc négrier, capable heureusement d'apprécier ces rares qualités. Ce hou capitaine affectionna le jeune matelot, lui donua quelque» leçon, de théorie, et un beau jour le lit second du navire. Lui se montra digne de cct avancement rapide par son courage cl son habileté t il découvrit surtout une manière de caser les nègres dans le faux-pont tellement avantageuse que le brick, qui jusque-là nVn pouvait contenir que deux ceuls, put en porter trois cents, à b vérité en les serrant un peu, el en les priant de se mettre sur le côté, au lieu de se goberger sur le dos comme des pat bas. Ainsi disait Kernok.
De ce jour, le négrier prédit à son protégé la plus haute destinée. Dieu sait s'il accomplit celte prédiction !
A quelques années de là, uu soir qu'il eitiglail vers b côte d'Afrique, le digne capitaine de Kernok ayant hn un peu plus de tafia que de coutume, était de lionne et joviale' humeur. Assis sur sa fenêtre, ruinant sa longue pitié, il s'amusait à suivre b direction des épais tourbillons de fumée qu il lançait gravement, ou à regarder d'un mil fixe le sillage rapide du navire, hâtant de ses vœux le moment où U reverrait b France.
Puis il pensait avec amour aux belles campagnes «le b Normandie, ou U était ne ; il croyait voir encore la chaumière dorée par les derniers rayons du soleil, fc ruisseau limpide el frais, le vieux pommier, et sa femme, et &a mère, et ses tout petits enfants, qui attendaient son retour, soupiraut apres les beaux oiseaux dorés el les tissus aux vives couleurs qu'il leur apportait de ses courses lointaines. Il croyait voir tout cela, le pauv re homme ! Sa pipe, sa pi|»e que le temps avait rendue noire comme l’aile d'un alcyon, sa pipe était tombée de sa bouclie mtr ouverte, il ne s'en était pas aperçu , se» yeux se mouillaient de larmes; son cœur battait avec violence. Peu à peu les efforts de son imagination tendue vers uu même point, peut-être aussi l'influence du talia, dounereut à cette rision fantastique une apparence de réalité ; et le bon capitaine, avi-
sant, dans sou ivresse, que la pleine mer était cette riante prairie tant regrettée, eut b folle idée de vouloir aller s'y ébattre. Pour ce taire, il s’avança sur le bord de sa croisée, el tomba à l’eau.
D'autres disent qu'une main invisible le poussa, et que le sillage argenté du navire fut un moment rougi.
Le bit est qu’il se noya.
Comme le brick se trouvait près des lies du cap Vert, b houle était forte, la brise fraîche : aussi le matelot du gouvernail nVutciidil-il rien. Mais Kernok, qui était venu rendre compte de b route au capitaine, dut s’apercevoir le premier de l'accident, auquel il n'était peut-être pas étranger.
Kernok avait une de ces âmes fortement trempée», inaccessible» aux mesquines cou-sidérations que les hommes faibles appellent reconnaissance ou pitié. Or, il parut sur le poul sans qu’on pût remarquer en lui b plu» légère éinolinu.
— Le capitaine s'est noyé, dit-il avec calme au conlre-mailre, ci c’est dommage, car c'était uu brave. Ici Kernok ajouta uue épitbete que nous nous abstenons de répéter, mai» qui termina d'une manière pittoresque l'oraison funèbre du défunt.
Oli ! Kernok était laconique !
Pub, s’adressant au pilote : — Le commandement du navire m'appartient comme second du bord : ainsi, lu va» changer de route. Au lieu de gouverner au sud-est, tu mettras le cap au nord-oupst, car nous allons v irer de bord et gagner Nantes ou Saint-Malo.
Le fait est que Kernok avait en vain lâché de dégoûter le défunt capitaine du trafic des Degré--, mm pur philanthropie, mm ! mai» pur un motif bieu plus puissant aux yeux d'un homme raisonnable.
— Capitaine, lui di»ail-i! sans cesse, vous bile» des avance» qui vous rapportent tout au plus trois cents pour cent; à votre place, moi, maître, je g ignerais autant, et même davantage, sans debiniser un sou. Votre bri« k marche comme une dorade: armez -le en course, je répond* de l'équipage; laissez-tuoi Taire, et à chaque prise vous entendrez b chanson du corsaire.
Mais l'éloquence de Kernok n’avait jamais ébranlé b volonté du capitaine, car il saviH parfaitement que ceux oui embrassaient cette noble profession finissaient tôt ou tard par se balancer au bout d une vergue ; aussi l'inexorable capitaine était-il tombé à la mer par accvlenl.
A peine K rnok se vit-il maître du navire qu il retourna à Nantes pour recruter un équipage convenable, armer son bâtiment, et mettre à exécution son projet favori.
Et voyez s’il u’y a pas une Providence ; à peine arrivé en France, il apprend que l'Angleterre nous a déclaré b guerre : il obtient uue lettre de marque, sort, doom b chasse à uu trois-mat* marchand, et rentre avec sa prise à Sainl-Pol de Léon.
(.lue dirak-4e de plus? le bonheur favorisa toujours Kernok : car le ciel est juste : il fit mainte prise aux Anglais L'argent qu'il en retirait s'écoulait rapidement dans les tavernes «le Sainl-Pol ; et c e»t au moiin ul de *c remettre eu mer pour battre monnaie, comme il disait dan» moi uaif langage, que nous le voyous arriver au sein de b résiliable famille de T’ecortheur
— Mais, sacrebleu ! ouvrez donc, répéta-t-il en secouant vigoureu**'mcnl b porte. Vou» restez lapis comme de» goéland» dans le creux d uu rocher.
On ouvrit.