‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Plik et PlokChapitre 18 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

U SOS** AVtSTMB.

La sorcière dit an pirate ;

« Bon capitaine, en vérité.

Non, je. ne serai pan ingrate.

Et vou* aurez votre branlé. »

Vicius Hit*». — Cnmu-tlf.

Üts-mr/i U bonne aventure, 4 gu’, La bonne avnlure.

Il entra, se dépouilla d’une capote de toile cirée qui ruisselait de pluie, l’étendit près du foyer, secoua sou large ehapeou de cuir verni, et sc jeta sur un méchant escabeau.

Kernok pouvait avoir trente ans; sa taille large cl carrée, qui promettait une vigueur athlétique , ses traits basane*, sa chevelure noire, se» larges favoris lui donnaient un air dur et sauvage. Pourtant sa fleure eût passé pour assez belle, sans là mobilité extraordinaire de scs épar» sourcils, qui se joignaient ou se séparaient suivant l'impression du moment.

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PI.IK F.T PLOK.

Son costume ne le distinguait en rien d'un simple matelot ; seulement deux ancres d'or étaient brodées sur .le collet de si veste grossière, et un large poignard recourbé pendait à sa ceinture par un cnrdou de soie rou#-.

Les habitant} de la cabane examinaient l’étranger avec une expression de crainte et de soupçon, et attendaient patiemment que ce siugnlier personnage fit connaître le but de sa visite.

Mais lui ne paraissait occupé que d* une chose, de se réchauffer; aussi 1 f.iç * IÜ ‘ ^ J * *

jeta-t-il sam façon dans le foyer quelques morceaux de bols encore garnis de fer. — Ühiens, dit-il entre scs dents, ce soûl les débris d’uu navire qu'ils auront attiré et fait échouer sur la côte. Ali ! si bnul s t'Eprmer... — ■ Que voulez-vous? dit Ivonne, lasse du silence de Y inconnu.

Celui-ci leva la tête, sourit dédaigneusement, ne dit mot, allongea ses

n bes le long du feu, et, après s'être établi le mieux possible, c’est- Irc te dos appuyé contre la muraille, et les pieds sur les chenets :

— Vous été» Peo-llap le cacou, u'est-D pas vrai, mon brave? dit enfin Kernok, qui. à l’aide de son bàlou ferré, tisonnait avec aut.un d'aisance que s'il eût été au coiu de la cheminée d'une excellente auberge de Sainl l'ol ; cl vous, la sorcière de la côte de IVinpoul ? ajouta-t-il en regardant Ivonne d'un air interrogatif. Puis, toisant l'idiot avec dégoût : Quant à ce monstre, si vous le menez au sabbat, il doit faire peur à Satan lui-même; «u reste, il vous ressemble, ma vieille, et si je mettais cette finurc-là sur l avant de mon brick, les bonites effrayées ne viendraient plus se jouer et bondir sous la proue.

Ici Ivonne fit une grimace colérique. — Allons* allons, belle hôtesse, calmcz-vous, et n’ouvrez pas le bec comme uu goéland qui va fondre sur un banc de sardiuc. Voilà nui vous apaisera, dit Kernok en faisant sonner quelques écus; car j’ai besoin de vous et de... motuûur.

Celle harangue et ce mol monsieur surtout furent prononcés avec un air si évidemment narquois, qu’il fallut et b vue d une longuo bourse de peau honnêtement garnie et le respect qu'inspiraient les larges épaules et le bâton ferré de Kernok, pour empêcher le digue couple de faire éclater une colère trop longtemps comprimée.

— Ce n 'est pas, ajouta le corsaire, que je croie à vos sorcelleries. Autrefois, dans mou enfonce. à b bonne heure. Comme un autre, je frissonnais à b veillée en eutendant ces beaux récits, et mainlennul, belle hôtesse, j’en fais autant de cas que d'un aviron brisé. .Mais die a voulu que

i ’e vinsse me faire dire b bounc aventure avant de me remettre eu mer. infin, voyons, allons-nous commencer, êtes-vous prête, «Madame?

Ce madame fit encore horribleineut grimacer Ivonne.

— Je ne reste pas ici ? s’écrb le cacou , pâle et tremblant. C’est au- Jourdhui le jour des morts, letuinc, femme, tu nous perdras, le feu du ciel écrasera cette demeure !

Il sortit et ferma la porte avec violence.

— Quel diable le mord ? cours donc après lui, vieille chouette ; il cou* naît la côte mieux qu’un pilote de Pile de Üalz : j’en aurai besoin. Va donc, sorcière maudite!

Ce disant, Kernok b poussait vers b porte.

Mais Ivonne reprit, en sc dégageant des mains du pirate : — Viens-tu pour insulter ceux qui le servent? Cesse, cesse, ou tu ne sauras rien de

moi.

Kernok haussa les épaules d’un air d'insouciance et d’incrédulité.

— Enfin, que veux-tu? — Savoir le passé et l’avenir, rien une ça, ma digne mère; ee qui est aussi possible que de filer dix nœuds, le vent debout, répoudil Kernok eu jouant avec les cordon» de sou poignard. — Ta main? — La voilà : et j’ose le dire, pas une no sait mieox nouer une parcelle ou presser la détente d'un pierrii-r. C’est donc là que tu lis tou grimoire, vieille fee? Va, j'y crois aulaiii qu'aux prédictions de notre pilote, qui, en brûlant du sel et de 1a poudre à canon, s'imagine reconnaître le temps qu’il doit faire à la couleur de b (lamine. Sottises que tout ceb ! je ne crois, moi, qu’à b lame de mon poignard ou à l'amorce de mon pistolet, et quand je dis à mon ennemi : Tu mourras ! le fer ou le plomb accomplissent mieux nui prédiction que toutes les... — Silence ! dit Ivonne.

Peudaut que Kernok exprimait aussi librement son scepticisme , elle avait étudié les lignes qui se croisaient dans sa main.

Alors, elle fixa sur lui ses yeux gris cl perçut*, puis approcha sou doigt décharné du frool de Kernok ; il tressaillit en srutaut Yougle de b sorcière se promener sur les rides qui se dessinaient entre ses sourcils.

— Holà ! dit-elle avec un sourire hideux , holà ! toi , si fort, tu trembles déjà? — Je tremble;... je tremble... Si tu crois qu’il est possible do sentir sans dégoût la grille Rapprocher de ma peau , tu te trompes fort. Mais vienne, au lieu de ton cuir noir et tanné, une main douce et potelée. lu verras que Kernok... que... car., que...

Et il balbutiait, baissant involontairement les yeux devant le regard fixe et arrêté de b sorcière.

— Silence 1 dit-elle encore ; et sa tête retomba sur sa poitrine : ou l’eût dite absorliée dans une profonde rêverie. Seulement elle était agitée, par mtcivallc, d une espece de tremblement convulsif, et l’on en tendait ses dents s’euue-cboqucr. La lueur vacillante du foyer qui s’étei-

gu-iit éclairait seule, de &a clarté rougeâtre, l'Intérieur de cette masure: et, reflétée de b sorti 1 . b tête difforme de l'idiot , qui sommeillait tapi dans un coin, devenait réellement effrayante. On ne voyait dTvonne nue sa mante uoire et ses long-, cheveux gris; b tempête mugissait au dehors. Il y avait je ne sais quoi d'horrible cl d'infernal dans celle scène.

Kernok, Kernok lui-même éprouva un léger frisson qui le parcourut, rapide comme I étincelle électrique. Et sentant peu à peu sc réveiller en lui son ancienne superstition d'enfant, il perdit cet air d'iucrédulité moqueuse dont scs trait» étaient empreints eu entrant.

Bientôt une sueur froide mouilb son (roui. Machinalement il saisit son poignard, et le lira du fourreau.

Homme ces gens qui, à moitié éveillés, croient sortir d'un songe pénible eu faisant quelque monvemeut violent. ,

— Que l’enfer étouffe Méfie! s'écria Kernok, ses sot» conseils cl moi aussi, moi assez buse pour les suivre ! Mc laisserai-je intimider par des momeries bonnes à effrayer des femmes et des enfants? Non, sacrebleu ! il ne sera pas dit que Kernok... Ilolà ! fiancée du déiuou, parle vite; il but que je parte. M'euteuds-tu ? Et il 1a secoua fortement.

bonne ne répondait pas; son corps suivait les impulsions que lui don* nait Kernok. Ou ne senti it pas même b résistaucc que fait éprouver un être animé. Un eût dit d'une morte.

Le cœur du pirate battait avec violence. — Parleras-tu? murmura-t-il : et il releva violemment b tête dTvonne, qui était baissée, appuyée sur sa poitrine.

Elle resta relevée.

Mais son œil était fixe et terne.

Les cheveux de Kernok lui dressaient sur b tête; ses denx mains en avant, le cou tendu, rumine fasciné par ce regard pôle et morne, il croulait respirant à peine, domine par uue puissance au-dessus de ses forces.

— Kernok, dit enfin b sorcière, d'une voix faible et saccadée, jette, jette ee poiguard. El elle montrait le poignard qui tremblait dans b main de Kernok. Jelte-le, te dis-je, il y a du sang ; du saug d'elle et de lui.

Et b vieille sourit d'une manière affreuse : puis mettant le doigt sur son col : — U... lu l’as frappée... et pourtant elle vil encore. Mais ce n'est pas tout... Et le capitaine du négrier ?...

Le poignard tomba aux pieds de Kernok ; il passa b main sur son front brûunl, et serra si violemment ses deux ti-mpes, que b trace de ses ongles y resta empreinte. Il se soutenait à peine, et s’appuya sur le nuir de b cabane.

Ivonne continua :

— QdK tu aies jeté tou bienfaiteur à b mer après l’avoir poignardé* c'est bien ! ton âme ira à Teus’s ; mais que tu aies frappé Méfie sans b tuer, c'e>t mal; car, pour te suivre, elle a quitté ce beau pays où croissent les poisons les plus subtils ; où les serpents jouent et S enlacent au clair de lune, en confondant leurs sifllcmeuts*. où le voyageur entend, en pâlissant, le râlement de b hyène, qui crie comme uue femme qu’ou égorge ; ce beau paya, où les v i pères rouges font des morsures qui tuent, qui portent dans les veines un venin qui les corrode.

El Ivonuc tordait ses bras, comme si eUe eût ressenti ces affreuses convulsions.

— Assez, assez! dit Kernok, qui sentait sa bogue se glacer. — Tu as porte le fer sur (on bienfaiteur et sur la maîtresse, leur sang retombera sur toi, ton terme approche ! i’en-Ouél ! cria-t-elle à voix basse

A celle voix sourde et creuse, l'cn-Ouèt. qu'on eût cru endormi profondément, se leva dans une espèce d’accès de somnambulisme, et se mit aux genoux de sa mère, mil prit sc* main» dans les siennes, et, appuyant son front contre son Iront •

— Peo-Ooél, il demande ce que Teus’s lui accorde à vivre... Au nom de Teus’s, répouds-moi.

L'idiot poussa un cri sauvage, parut réfléchir un instant, reculs d'un pas, et frappa le soi avec b tête de cheval, qu'il ne quittait plu».

Il fra|«pa d'abord cinq fois, puis encore cinq fois, puis trois.

— Cinq, dix, treize, dit sa mère, qui comptait à mesure, treize jours encore à vivre, tu entends ! et puisse Teus’s t’envoyer sur notre Cote le corps livide et froid, entouré de longues herbes marines, les yeux terne» et ouverts, l'écume à la bouche et ta langue mordue eu Ire tes dents! Treize jours.., et ton àmcàTeus's! — Mais die. elle! dit Kernok. haletant dans un délire affreux. — Elle, reprit Ivonne. mais tu ne m'as payée que pour loi. Bah ! je serai généreuse. Puis elle réfléchit un moment, en posant son doigt sur sou front. — Eh bien, elle aussi aura les membres midis, le visage bleu, b bout lie écornante et les «lents serrées. Oh ! vous ferez de beaox fiancés, et plaise à Teus's que je vous voie, par une nuit de novembre, accrochés sur un rocher noir qui sera votre lit nuptial, avec les tunes de l'Océan pour rideaux, le cri des laraks et des corbeaux pour chants de noces, et Yœil ardent de Teus’s pour flambeau !

Kernok tomba évanoui, et deux éclats de rire singulier? rclculirent daus b cabane.

Ou frappa â b porte. t

Pr.TK ET PU)K.

— Kemnk. mon Kernok ! dit nn« voix douce et fraîche.

Ce» mou firent snr Kernok un effet mwfnoe : U oui rit le» veut, et reprda autour île lui a ver étonnement et effroi . — Où suis-je donc ’ dit-il en se levant; e»t-ce un rêve, un rive affreux? Mais. non... mon «oignard... celle cape. Il est trop vrai... enfer! maudite vieille! je saurai..

La vieille et l'idiot avaient disparu.

— Kernok. mou Kernok, ouvrer, donc, répéta la douce voit. — Elle sécriaUril.eBe ica ! et il se précipita ver» la porte.- Viens, dit-il , viens ! et sortant de la rabane, la tète nue. l'air égaré, il l'entraîna rapidement, en gravissant les rochers qui bordent la cille, ils atteignirent bientôt b roule de Saint-Fol.

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