PI.IK RT PLOK
Il était étendu par terre dans le taux-pont, à peine éclairé par un fanal soigneusement fermé; sa cuisse droite ne pendait plus qu'à un seul lambeau, la gauche avait été entièrement emportée.
Autour de lui gémissaient d'autres blessés, jetés pêle-mêle sur le plancher en attendant que M. Durand pût quitter le maillet pour le couteau.
— Sacrebleu ! i'ai soif, continua maître ZéG; ie me sens faible. C’est à peine si j entends nos canons parler; est-ce qu ils sont enrhumés?
Au contraire, les bordées étaient plus nourries et plus éclatantes que jamais : c'est que l'audition de maître Zéli était déjà affaiblie par les approches de b mort.
— Oh ! j'ai soif, dit-il encore, et froid, moi qui avais si chaud tout à l'heure ! Puis, s'adressant à un confrère : Fais donc attention, loi, le Polonais, qu’e&l-ce que lu as à te roidir comme ça ? Oh ! cré coquin ! est-il laid ! Ticus, voilà ses yeux blancs.
C'en était un qui expirait dans les dernières convulsions de l'agonie.
— Durand, viens donc, Cordieu ! cria de nouveau 7éli, viens voir ma jambe, inou vieux. — Je suis à toi dans l'instant ; un coup de maillet encore, Ct l'avarie que nous avions à la flottaison ne paraîtra pas plus que b tiace duo aviron sur b surface de l’eau. Allons, a tou tour; nous nous sommes donc cognés? — Oui, uu peu, répondit Zéli.
M. Durand décrocha le fanal et l’approcha de mailre Zéli, qui grimaça une espèce de sourire, tout fier de la surprise de M. Durand.
— Tiens, dit le chirurgie n-charpentier-canonuier, où est donc ton autre jambe, farceur? — Là-haut, sur le gaillard d'avant, encore peutêtre... Allons, dé barrasse -moi de celle-ci, car elle me géue. On dirait qu'on m’a attaché un boulet de 56 au pied. Oh ! j’ai soif, toujours soif.
Tout eu examinant b jambe de maître Zéli, M. Durand secoua trois nu quatre fois la tête et sifflota, fort bas, il est vrai, l’air du Boulon de rose, puis finit par dire :
— Tu es mon vieux — Ab ! mais là, vrai, bien... ! — Ob ! bien.
— Alors, si tu es un brave garçon, prends mon pistolet et casse-moi la tête. — J’allais te le proposer. — Merci. — Tu n’as pas de commission avant? — Non. Ah! si : tiens, voilà ma montre ; tu b donneras à Grainde-Sel. — Bien. Allons... — Ah ! j'uutdials; si le capitaine ne crève |ias là-haut comme un mousquet, dis-lui de ma part qu'il a commandé comme uu brave. ■— Bien. Voyons... — Ainsi, tu crois que je suis ce qui s'appelle... — Oui. foi d'bomme, cl tu |H?uses bien que je ne voudrais pas faire une farce à un ami. — C'est vrai. Malgré ça, c’est vexant tout de même... Brr. Quel froid! Je ne puis presque plus parler... Il me semble que ma langue est aussi lourde quun morceau de plomb. Tiens, ça tourne... Adieu, vieux. Encore une poignée de main... Allons, y cs-tu?
— Oui. — Ah çà ! ne me manque pas ! Feu! me v‘b guéri.
Il tomba.
— Pauvre b..., dit M. Durand.
Ce fut l'oraison funèbre de mailre Zéli.
% M. Durand aurait peut-être désiré terminer toutes ses opérations aussi cavalièrement : mais ses autres clients, effrayés de la violence du tonique, qui avait si bien réussi à maître Zéli. préférèrent des emplâtres u étoupe et de graisse, que l'Iionnête docteur appliquait indistinctement à tout et pour tout, avec un supplément de consolations pour les mourants. C’était taulôl : Bah ! après nous, la fin du monde. Uu bien encore : La prochaine campagne devait être rude, l'hiver froid, le vin mauvais ; et uue foule d autres gracieusetés destinées à adoucir les derniers moments de ccs pauvres pirates, qui avaient le souci de quitter une honorable existence sans trop savoir où ils albienl.
fil. Durand Tut interrompu brusquement au milieu de ses soins spirituels et temporels par Grain-de-Sel, qui tomba comme uue bombe au milieu de sept agonisants ct de onze morts.
— Viens- lu gâter ma besogue, chien ? dit le docteur.
Et le mousse reçut avec celte admonition uu soufilel à assommer un rhinocéros.
— Non, maître Durand ; au contraire, ou demande des gargousse* làliant, car on vient d'envoyer b dernière volée; c’est b corvette anglaise qui tient bon, tout de môme; elle est rase corne uu ponton, et elle fait un feu qu'on ne s'y voit pas... Ah ! — El puis j’ai un doigt emporté par un bîscaieu. Tenez, maître Duraud... — \eux-tu pas que je perde mou temps à regarder ton égraiignurc. gredin, chien ? — Merci, monsieur Durand ; le fait est qu'il vaut mieux ça qu'un bras de moins, dit Graindc-sol en tortillant à b hâte son tronçon de doigt dans de l’étoupe. Mais lèiicz, ajoula-l-il, voilà une pratique qui vous arrive, mailre.
C’était un blessé qu’on descendait dans le faux-pont : comme il était mal attaché, il tomba ct s’acheva sur le panneau.
— Encore un de guéri, dit maître Durand, qui était absorbé, pensant à remédier au manque de boulets. — Des gargousse» !... en haut des gargou-scs ! crièrent plusieurs voix avec un acceut de teireur. — Sacrebleu ! quand on devrait charger les carouades avec des mousses, ou fera feu sur l’Augbis ! s'écria maître Durand en montant rapidement sur le pont.
Graiu-do-Sel le suivait, ne sachant pas si l'intention que le maître avait Wan T siée, de l’employer comme projectile, était une plaisanterie ou
non. Mais, fidèle à son système de consolation, il se dit . J'aimerais encore mieux ça que d'être pendu par lés Anglais.