‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Therese DunoyerChapitre 10 sur 22 · CH A PITRE XIII · texte numérisé non relu

CH A PITRE XIII

Le locArr de Cane ah.

Lorsque F. w en et M. de Montai entrèrent dans le salon destiné aux convives du marquis, ce dernier u était pas encore arrive. Le capitaine De* Hoches causait avec M. Labiriutc. sou rival, comme avait dit M. de Beauregard. M. Lahiriule, le poète député, était un jeuoc doctrinaire Irai*, blond, d'une jolie ligure, et qui rougissait connue une jeune tille au moindre propos léger ; son excessive timidité l'empêchait d'abo der la tribune ; mais, la plume à la main et daus le mystère du cabinet, il disait aigrement et doctoralement son fart à l'opposition, par i'otganc de M. Huupi-Gobilkm. -on ami le miuislrc, dont il élaborait, assurait-on, les discours. l'anni les comités présent», il y avait encore le major Brown, officier hauovricn renommé par l'excentricité de ar-s paris, qu'il gagnait presque toujours ; car il mettait pour eujeu une intrépidité làbuteu-e. Eu Angleterre, ou ne parlait de lui qu'avec vénération depuis ce trait presque incroyable : le major se trouvait à bord du yacht oe plaisance de lord Filz-llcrald. en pleine nier ; la boule était forte : le vent emporte b casquette du major. — Votre casquette est perdue, dit le lord en b montrant déjà loin dans le sillage du uavire. — Cent louis que non, dit le major. — Cent louis que si. dit le lord. D’un boud le major saute à la mer : il nageait comme un daupliiu, mais il était habillé ci il avait à lutter contre des lames d une hauteur énorme. Il courut le plu» grand danger pour parvenir à rattraper sa casquette, dont il se coiffa bravement. Le lord, stupéfait de celle folle hardiesse, avait aussitôt fait mettre le yacht en panne et descendre une yole à L» mer: celle manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible, avait demandé beaucoup de temps ; lorsqu'à force de rames I embarcation arriva auprès du major, ses forces étaient presque épuisées, et, heureusement, il put être hissé à bord.

Une foule de traits de ce genre avaient souvent mérité au major le litre de lion dans b véritable acec|diou de ce mol. (''était un Inminie jeune encore, d'une physionomie énergique, d'ituc lailk* svelte et agile. Bientôt apres arrivèrent le prince Castelli cl le doc de Serda.

Grand seigneur llorentin autrefois exilé comme carbonaro, le prince Castelli sembbd appartenir au temps des Médit is. par sou élégance, par sa folle gaieté, par son ardent amour de la lilrerté ; conspirateur sam haine, cent fois il avait juné sa télé avec une insouciance héroïque. Eu voyant ce joyeux et beau prince de b reuajssauec égaré dans notre triste époque, ou regrettait pour lui le* splendides costumes de ces seigucurs du Titien qui se promenaient si magistralement, de belle» femmes au bras, dan* ce» grande* villas au ciel bleu, aux escaliers de marbre blanc ombragé* de plus en parasol.

Le prince Castelli aurait pu se passer d'être prince ; il chantait en artiste excellent de délicieuse musique qu'il composait. Lorsqu'à la fin d'un souper le* premières clartés de l'aube faisaient pâlir les bougies, et qu’on entendait celle voix toujours fraîche et suuorc, on eût dit un hymne matinal saluant à sou lever b vermeille aurore. Par l'éminence de son laleul, par sa charmante humeur, le priuce Castelli était encore un véritable lion; car , excepte M. Labiriutc et Ewen. presque tou* les coovive* du marquis étaient des hommes plus ou moins remarquables. Le duc de Serda, grand d'Espague, marquis de Bnonavista. etc., avait établi eu Normandie un luiras magnifique. Il y dépensait des sommes énormes. Ses élevés avaient déjà obtenu de brillant» succès à >. liant illy et an Champ-de-Mar». Le premier, il avait introduit en France Image de faire voyager les chevaux de course en voilure. C’était encore un homme spécial, parlant un /ion. Le duc de Serda était le spécimen de f Espagnol, maigre et pâle, aux cheveux blond-ardent, dont Vebsqocz a immortalisé le type: du reste, grave ci silencieux, malgré sa taille chétive le duc avait lorl grand air. M. le comte de Salule-Luce arriva bientôt après ; c'était encore un /ion de» plus à b mode

Ce jeune pair représentait dignement, à b chambre haute, b jeunesse née sous l’empire; il était écouté toujours avec attention, souvent avec un très-vif intérêt, par cette illustre assemblée. Parole nette et incisive, jugement tain et droit, tact parfait, ironie de bon goût, |>alriotismo éclairé, profond dédain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités parlementaires de M. de Sainte-Luce ; ce qui le constituait véritablement lion, c'est que ce législateur était le plus gai de* hommes, c’est que l'acteur de» plus spirituelles folies se retrouvait plein de haute raison lorsqu'il le fallait.

(Ju’uu homme d'un talent sérieux, d'une position sérieuse, soit partout et toujours sérieux, c'est estimable et ennuyeux ; qu'un homme frivole et gai soit partout cl toujours frivole et gai, c’est à merveille ; mais être aussi brillant à table qu’à b tribune, mais tenir aussi rudement tète à un ministre qu’à un buveur, mai* ne jamais contaminer l'hermine de son manteau de pair au milieu des bacchanales dont on pourrait être le héros cité, mai* être à b fois grave et digne avec ceux-

TIIÊRRSK DUNOYF.fi.

ci, turbulent et fou avec ceux-là, nuit faire loin ce qui plufc et «voir plaire à tou», cela nous semble rare el méritoire. Kt voici pourquoi R. de Saiutc-Lucc avait toute» sorte» de litres à être lion.

M. de Baudrieourt, autre convive, avait une spécialité moin» ëclatairc, mais non moins célèbre. Il était gros joueur cl de première force au wlii-4 et au piquet, mais sa valeur réelle était celle de gros joueur. Ou citait telle de ses parties avec M. Il " ou lonl ('•*“, dan» lesquelles il avait eu, avec scs paris, jusqu’à quatre à ciuq mille louis engagés; ce qui éleva sa réputation à son apogée fut d'avoir mi jour mis comme cnjeu une inscription de doux mille livres de rente, eu substituant à cette fm-niule surannée : a Je joue mille louis , » cette formule beaucoup plus neuve : « Je joue cent bruis de rente. »

Du étranger proposait -il quelque partie effrayante, on répondait : — Attende! Baudncourl ; ou est Baodricom-l? Il n’y a que lui pour tenir un pareil jeu. Pour M. de Baudricmirl, b tin de toute» choses était le tou. Le jeu était I 1 indispensable complément d'un dîner, d’une course, d une partie de chasse : après l'Opéra, b* ko; a pria le bal, le jeu : le matin, le jeu . toujours le îeu. M. de Kaudncourt avait en horreur les jeux de hasard : il gagnait, dit-on, soixante ou quatre-vingt mille fraucs par année : il avait loti ours au moins le d m hic de cette somme toute prête comme enjeu. F.t voilà pourquoi M. de Baudrieourt comptait aussi parmi K» véritables fins»*.

Lord Fkx-HéruM avait aussi on goût spécial : il aimait les Heurs à la passion ; scs admirables serres de plantes « -qui no via les pouvaient soutenir la comparaison avec celles de M. le duc de Devoiisbire ; il avait des jardiniers voyageurs en Amérique, en Afrique, en Asie, el ses bateaux à vapenr organisés en serre chaude lui rapportaient de* riclicskcs hort (culturales de toutes les partira du monde. Sa collection d*ordiidéts était merveilleuse: K était parvenu, à force d’art, à avoir une température constamment humide d** trente a quarante degrés ; en entrant dans la serre des orebis du Magellan, on était suffoque; r était l'atmosphère étouffante qui suit ou précède toujours le typhon des Indes. Oii avait une fois emporté lucd Fitx-Uérald presque asphyxié par cette xone torride artificielle

Quant au cousin de h marquise de Beauregard. c’éta'U ou jetme Aiué* rira in de vingt-trois ans, à cheveux crépus et à longues dents, qui s’appelait M. Al mio Florès. Tel» étaient les convives du marquis : le» femmes sc nommaient Serpentine, Clarisse Ilarlowc, et Coia. dite la belle Grecque. Serpentine était maigre, svelte, brune et pile; ses veux uoirs petilbienl de indice ; ses lèvre» minces, ses narine» serrées exprimaient r ironie; un pli vertical, profondémeul creu>é entre le» deux sourcils, annonçait la méchanceté. Clarisse llariowc était blonde, blanche, un peu grasse. Sa figure ronde, rose el réiouic, «s yeux bleus riant* comme l’azur, sa bou'-hc vcrmeiilc el sensuelle, contrastaient singulièrement avec les souvenirs mélancoliques que rappelait son nom. l'onr se figurer Cora, la belle Grecque, qu'on descende b Vénus de Milo de son piédestal : même magnificence, même impassibilité , blauclieur de marbre, cheveux d'ébene.

Il est inutile de dit e que les trois impure* étaient mises avec le meilleur goût, et que les femmes du monde les plu* élégante* n auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité. Un moins d un quart d'heure tous les convives arrivèrent ; on n'attendait plus que mesdemoiselles Herminie, Rosa, et le marquis. Ce dernier savait si parfaitement vivre, on supposait son retard si involontaire, que personne ne songeait à s'en formaliser. I,a réputation sanguinaire du colonel Kollra était détestable ; c'était un homme tellement féroce, que la nouvelle de sa mort avait été presque reçue comme une délivrance universelle, et drpuK le matin le duel du marquis était le sujet de toutes les conversations.

Les physionomies des convives de M de Beauregard étaient gaies, ouvertes, épanouie*. Le plaisir, ou plutôt l'attente du plaisir, était pour ainsi dire dans l'air. Les lion une?. sc connaissaient et étaient contents de

se trouver réunis: les femmes savaient qu elles seraient admirées et appréciées, celle-ci pour son esprit, celle-là pour son joyeux entrain, cette autre pour sa beauté. Pourtant , quand nous disons que tontes les physionomies étaient ouvertes el gaies, nous nous lronq>or.s. Ewen de Kpr- Ellio était sérieux, nllriilif, et celle fois un pou embarrassé, quoique son cousin M. de Monial l'eût présenté à tous les hommes. M. iahinnle, le député doc trinaire, semblait mal à sou aise . il rougissait de Irmps à autre, quoique jtersonne oc lui parlât; car, à l’exception de M. de; Montai et du capitaine Des Roches, il connaissait à peine de vue les autres convives. Eniln M. Aleutu Florès était, depuis sou arrivée, camné debout, huiuobilc devant une gravure représentant l’éducation d’ Achille, qu'il paraissait contempler avec une attention dévorante On entendit le brait de deux voitures qui s’arrêtaient. Il n’y eut qu’un cri :

« Le voit», c'eut le marquis ! a

C’étaient en effet M. de Beauregard dans s» voilure el mesdemottclle» R nsa et Herminie dans la leur. Malgré son affectation cynique, le inarquis m; se dépariait jamais de certaine étiquette. Le hasard semblait l'avoir fait arriver en même temps que les deux sœurs. Il trouva plaisant de sc ménager, grâce à elle», une entrée triomphante. En effet, un maître d hôtel ouvrit bruyamment les deux battants de la porte, el le marquis parut an milieu de> deux sœur», auxquelles il dormait le bras. M. de Beamrcgard fut salué d'une accbmation unanime, et s'arrêta une seconde an milieu de cctle large porte avec un air dhé-ilation railleuse. Ou ou ncus pardonne de consacrer quelques lignes à cette apparition, qui ne

manquait pas d'une certaine tournure comme objet d'art, c uninc tableau. Le groupe des deux sœur» et du marquis était charmant. M. de Beauregard, nous lavons dit, était graud, bien fait. cl. ntalgié un |icu d'embonpoint, sa taille avait conservé beaucoup d'élégunre. Si le malin il s babillait avec b plus extrême simplicité, le soir H se livrait à lotîtes Ira Luttai sic* de son imagination : ses toilettes éblouissante» if allaient qu'a lui: elles eussent (Arasé de ridicule tout autre que lui, tandis quelles rehaussaient au contraire sa grande mine, comme on disait jadis.

Ix; marquis portait ce soir-là ou habit bleu clair à boutons d’or ciselés d'un travail exquis : son large collet de velours noir et scs revers démesurément ouverts s'étalaient sur se» épaules; son gilet de velours brun glacé d'argent, de erainohi, et rehaussé de boutons de rubis entourés de pierres fine», s’échancrail largement sur une chemise de batiste ouvragée. véritable cuirasse de la |du» admirable broderie, agrafée par trois magnifiques rubis entourés de périra lin»», comme les boutons du gilet et comme ceux d •» poignets relevés sur les parement» de l’habit : une liante cravate blanche empesée, sur laquelle se dessinait la coupe gracieuse de ses favori*, éclaircissait encore le teint du marquis Enfin un pantalon de Casimir noir presque collant, des bas de soie à jour el de* souliers très-découverts , car le marquis avait nu pied aristocratique, complétaient celle toilette d’nnc richesse extravagante, que le grand air de M. de Beauregard taisait non-seulement tolérer, mais admirer Maintenant, qu’on se ligure le marquis au milieu de vieux femmes jeunes, cliarmanlcs. tenant a la main d énormes bouqurt*, coiffées eu citeveux, ayant Ira ëiuuiles nues, des taille» de guêpe, des jupes bouffantes d’une uioire blanche, épaisse et scintillante qu'on i notule ce groupe d'une masse de lumière que projettent les bougie* d'un lustre de cristal

f dacé (Lins b pièce voisine , en face de la porte ; qu’on se rappelle r min a physionomie vive, railleuse et hautaine du marquis, et l'ou aura un ensemble qui, vu la laideur épouvantable de no* costumes d'hommes, ne manquera ni d'éclat, ni de maguilicence, et l'ou comprendra l'espèce du clameur admirativc qui salua l'entrée du marqui* cl de» deux sœurs. Au moment où M. de Beau regard abandonna le bras de mademoiselle Bosa et de mademoiselle Ucrmmic, un maître d’hôtel s'approcha et lui dit :

— ■ Monsieur le mar(|uis est servi.

Pendant tout le temps de la scène qui va suivre, c'est-à-dire peudaul le dluer, le marqui', malgré son apparente gaieté, sera sou* l'impression d une sorte d'excitation fébrile, se* yeux seront plus brillant» que de coutume, sa plaisanterie quelquefois amère et iucUivc. Pourquoi ne pas le dire ? les bruyants éclat» de rire de M. de Beauregard seront plus couvulsi!» que gais, car ils caclieront une pensée poignante et douloureuse ; la joie du marqui» sera près dètre terrible.

CÎAPITRE XIV.

Le dîner.

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