‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Therese DunoyerChapitre 15 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L’aveu.

Nous conduirons le lecteur dans b modeste chambre occupée par M. de Ker-Ellio, le jour où il devait être officiellement présenté à mademoiselle Dunoyer. La veille avait eu lieu, ainsi que nous venons du le rapporter, lu pénible entretien de Thérèse et de M. et madame Dunoyer. Les grandes joies comme les grands chagrins causent une sorte d inquiétude liévrcuse, d'agitation incessante. Evvcn ne devait voir Thérèse que le soir à huit heures. Plusieurs fois il était sorti sans but et rentré sans raison ; ses traits, quoique altérés par de si violentes émotions, exprimaient line sorte de radieuse extase. Tantôt il marchait à grands pus* tantôt il s’arrêtait brusquement.

— Oh ! que le Icnq* me dure ! seulement quatre heures, disait Eu eu. Oh ! l'allcnle du bonheur est pesante ! C'est presque uuc douleur : oui, les heures du cltogriii sont plus rapide». Thérèse m'a remarqué; elle agi ce ma demande! Sans doute mon émoliou l’a touchée. Son pere consent à tout elle sera ma femme ! ma femme I Oh ! maintenant le bon abbé de Kerouclbn ne me reprochera plus b stérilité de mes rêveries. Si je n’avais pas rêvé, si je navals pas évoqué ce charmant fantôme, je me serais contenté d'un mariage vulgaire, taudis que c'est elle.... elle que je vais épouser, elle si bette, elle si rarement douée! En vérité, cria lient du prodige. Ne dirait-on pas qu'une fée bienfaisante prend plaisir à réaliser un de ccs vœux d'une ambition insensée que font tous les hommes?

Thérèse sera m.i femme ! je l'emmènerai dans b maison de mon père ; avec Thérèse, je parcourrai nos grèves, nos laudes, nos roc lices, nos grands bois. Oh ! m’asseoir avec elle là où j'ai si souvent pleuré seul, là où je l’ai si souvent invoquer, alors que je faimais si ardemment sans b connaître ! Elle, mon beau rêve vrai ! homme elle comprendra les bizarreries de celte pas-ion, lorsque je lui montrerai (* portrait mystérieux qui m'inspirait autant <1 effroi que d'amour, et quand je lui présenterai nies iiaiivres vieux serviteurs qui pleureront de joie eu lui luisant b main! Quel houlicur ! quelle ivresse !

Oh ! oui, je savais bien que Thérèse serait comme moi sensible aux beautés «If la ualurc, son père me l’a dit. mes pressentiments ne m'ont trompé en rien, en rien. Oh! quel bonheur! l'hiver au coin de notre foyer, peudanl que le vent sifllera dans b bruyère, pendant que la tempête rugira sur la côte, entendre sa voix, sa voix mélodieuse, qui. depuis que je l’ai écoutée, résonne encore dans mon cœur. Oh ! oui, clic aimera cette vie heureuse et solitaire l

Je ne sa» pourquoi il me semble que ccs goûts paisibles et nu peu sauvages se lisent sur sa figure mélancolique. Et penser que connue moi e|le est née pour aimer b retraite doucement occupée! Elle fera tant «Je bien ! comme nos pécheurs, comme nos métayers la béuîmnl ! Cch est singulier ; il me semble que, b première fois que Je me trouverai seul avec elle, je ne serai pas embarrassé, et qu’eu causant avec elle Je re-

T11I'.HÈSE DUNOYIîU.

prendrai no entretien commencé la veille. Je n’ai pas voulu dire à son |HTe toutes les circonstances romanesques qui ont amené cet amour, il ne les aurait pas comprise» ; mais die. cite, comme dk sera éUMOét ! comme alors eUe s'expliquera l'impression que je lui ai causée! Quelquefois. il me semble quelle doit avoir entendu ici des choses que je disais eu flrclagnc. Allons, je suis fou, reprit Ewen en souriant et en levant le» épaules, je suis fou. Ah ! entra, la nuit vieut.

Oh* les heures! les heures! Si je sortais! A quoi bon? je voudrais rentrer... (te qui m’arrive est bien étrange ; le doigt de Dieu est là : bonté iuliiiie! vues Impénétrables ! œuvre mystérieusement accomplie ’ O’abtird mes idées nouent, vagues, incertaines, à la recherche d'an idéal; pois Hles se li vont . se dessinent, prennent un corps, grâce à ce portrait que la fataliic me fait rencontrer ; puis enlin je trouve cette jeune fille, qui offre une ressemblance si frappante avec ce portrait; puis enfin j'épouse cet ange... Quel enchaînement de faits providentiels! Une femme ayant ks traits de Thérèse a camé des tuant affreut dans ma famille il v a un siècle; Thérèse, au contraire, va sécher autant de larmes que la femme à qui eb ressemble a fait jadis couler de pleurs. Peut-être les malheurs de mou aïeul étalent ils une expiation d'un crime de notre race... Peut-être le bonheur qui m'atteint e*»-H la réconqtcnsc rie qudque ad ion généreuse enfouie dans l'oubli des âges... Cela doit être, cela doit être, car. moi, je n’ai pas mérité tant de Micilé...

La nuit était tout à fait venue. On frappa à h porte d’Ewcn. Un des garçons de l'hôtd parut avec une lumière, et dit à M. de Ker-Ellio ;

— Monsieur, il y a ooc femme qni il mande a vous parler. — A mot? dit Ewen avec surprise. — Oui, monsieur: elle demande M. le baron de ker-Ellio : c'csl bien vous? — Sans doute... Faites entrer.

Une femme portant nn chapeau noir et un manteau s'approcha d’Ewcu en faisant la révérence; sa ligure était vulgaire cl «signifiante.

Le garçon d'hôtel sc relira discrètement

— Que voutet-x ous, mad une? — Il s'agit, monsieur, d’une affaire trèsgrave.

La femme remit à F. von un billet conçu en ces termes :

« Au nom de voire honneur et do votre loyauté, auxquels je rue lie, nnmsi'-ur, veuillez suivre la personne qui vous remettra cc bUtet, ne lui faite aucune question, et aller où elle vous conduira.

« Tbûbsz Dénoua. »

Le baron regarda la femme avec stu{iear, puis il dit vivement :

— Madame, je vous suis.

Il sortit avec sa mystérieuse conductrice, qui u dan autre que mademoiselle Rosalie, femme de chambre de Thérèse.

Nous avons dit que M. de Monial avait gagné celle lifle. Un fiacre attendait à la porte de l’hôtel. Ewen y monta avec mademoiselle Rosalie. Confondu de cette démarche extraordinaire, assailli des plus noirs pressentiments, le baron éprouva une angoisse mortelle. La voilure s'arrêta; Ewen reconnut la maison de M. Dunoycr. La nuit était profonde : mademoiselle Rosalie dit à M. de ker-Ellio t

— Ne montez pas par le grand escalier ; veoex avec moi, monsieur.

Le concierge, a b vue de la femme de chambre de mademoiselle lh>-

noyer, ne fit aucune attention à Ewen.

Celui-ci suivit celte Utk et arriva avec eHc, par un escalier de service, jusqu’au palier de l'appartement loué par M. de Moulai II était six heures environ. Mademoiselle Rosalie ouvrit doucement une porte et dit an baron :

— Monsieur, mademoiselle est là-dedans.

Puis mademoiselle Rosalie referma la porte et disparut. M. de ker- Ellio se trouva dans une pièce obscure ; b chambre voisine était éclairée : il y entra et y trouva mademoiselle Dunoycr. Thérèse , pale , les yeux b:'Pbnls d'un éclat fébrile, était debout près de b cheminée ; l’expression de sa physionomie glaça Ewen. Lors de sa première entrevue avec b jeune fille, eu la comparant au mystérieux tableau de Treff-Hartlog, le pen-kan-puer avait été plulôL frappé de la ressemblance matérielle de mademoiselle Dunoycr avec le portrait, que de aa ressemblance morale, ü cela se peut dire, tant la physionomie de Tliérèse lui avait paru douce et mébncolique : mah, en la voyant celle fois, l’air impérieux, altier, méprisant, U crut que k portrait menaçant de TrefT-ibrtlog lui apparaîtrait avec son regard noir, dur et méchant ; ses craintes superstitieuses revinrent . et, se mêlant à ses autres émotions . paralysèrent son esprit; il regardait b jeune fille d'un air hagard, enrayé. Apec* quelques moments de silence, Thérèse lui dil d’une voix irrité :

— Savez- T (MB où vous êtes, monsieur? — Je suis dan» l'appartement que vous occupez, je crois, mademoiselle, avec votre sœur.

Tliérèse sourit avec amertume.

— Vous êtes chez M. de Monial , monsieur... — Chez M. de Montai , mademoiselle?... je ne comprend* pas! — Je vous dis à vous, monsieur, qui vouiez m'acheter à mon père... que je suis ici chez M. de Montai.— Mademoiselle... — Vous voyez bien, monsieur, que votre marché ne peut avoir lieu. M. de Monial était ici avec moi... d y a une heure... — Ma» M, de Montai ne demeure pas ici! s’écria Ewen. — Vous avez l’enlaidement difficile, monsieur... M. de Montai a loué depuis longtemps ces trois chambres . il y passe des journée» entières , et quand Je puis échapper à b sorvcübnce de ma famille, je vki» partager m solitude. En ou mot. M. de Montai est mon amaut... Voulez-vou» eucore m’épouaer, inoasicur 7

Ewen poussa un long gémissement, cl cacha sa figure dans set mains.

— Maintenant, monsieur, reprit Tliérèse avec méprit, vous possédez mon secret...; dan» une heure, mon père cl ma mère .seront rentrés...; allez kur dire ce que vous savez, monsieur.... — Mon Dieu!.... moi» Dieu!... murmura Ewen avec accablement. — Pour vous forcer de renoncer à ma main . je ne pois je k sais , m'adresser à b générosité de votre caractère, reprit Thérèse Je vous dirai seulement que, si, mataré cet aveu, vous me persécutez encore de vos nonrsuitet... je le jure ocrant Dieu, je mourrai plutôt mille fois que d’y consentir ; vous devez voir d apres la résolution de mon caractère, que ce que je dis .. je le fai». — bl vous m’avez écrit? — Je vous ai écrit pour voua dire que je ne serais jamais à un autre qn’à M. de Montai : je crains que cela m* suffise pas pour vous faire renonre r à ma main : mon pere est si riche ! — tire ainsi jugé, mon Dieu ! dil Ewen avec un sombre désespoir, — Etre ainsi jugé! s'écria Thérèse indignée. Avez -vous donc agi en liomme honnête et loyal, monsieur ! Insouciant de mon consentement, sans me connaître, sans m'aimer, car vous m’avez vue deux heures à peine, vous intéressez b cupidité de mon père pour k forcer à ce mariage ; cur ce n’est pas une demande qu’on m’a faite en votre nom, c’est un ordre irrévocable que l’on m’a brutalement signifié, monsieur, en m’accablant d’injures et de menace». \ ous êtes l’auteur ou k complice des mauvais traitcmcnU que j’ai subis et que je subirai encore, monsieur : voilà pourquoi je vous hais. — Comme on l’a trompée, mon Dieu! dil Ewen, comme on l’a trompée ! — Mon refus vous étonne, monsieur ? Ne devais-je pas être trop heureuse de partager vos biens, ou plutôt de vous apporter ceux que vous me supposez? car c’e*t la fille de l'opulent banquier que vous voobez épouser, monsieur, cl, en bis»ant une partie de votre iortuoe entre les niait» de mon pcrc , vous espériez bien qu'elle fructifierait. — Malheur! malheur!... b fatalité me pour»oit... dil Ewen à voix basse avec égarement. La Providence n’est pas satisfaite : ma «les* linëc s’accomplira. — Vous êtes atterré d'être si bien deviné, monsieur? Ce n’est pas tout. Honte et mépris sur vous ! l âche envers une femme, parjure envers un homme, vous avez manqué à b foi jurée : oui, malgré votre parole d’attendre l'issue des démarches de M. de Moulai auprès de mou père, vous êtes allé traîtreusement trafiquer de ma main en cachette de l'homme à qui vous aviez promis de n en rien faire. — Moi ?... moi? s’écria Ewen , étourdi de cette nouvelle accusation. — El savezvous ce que c’est que M. de Sluulal ? s'écria Tliérèse avec exaltation. Savez-vous jusqu’où peut aller sa probité chevaleresque ? Il m'aioie, il se sait aimé, et potirlaut. quoi qu’il lui en coôlàt pour ne pas trahir votre confiaoce. tl allait loyalement faire votre demande à mon pere au moment où vous parjuriez" votre parole. El vous osez prétendre à un cœur qui appartient à un tel homme? Vous êtes bien vain ou bien insensé, monsieur !

Ou excusera peut-être l’irritation, l'emportement de Thérèse ; hélas ! die croyait aux menaces de suicide que foi avait laites M. «ic Monial, elte entrevoyait d’affreux chagrins, son amour était meuacé : enfin sou père et M. «k* Monial loi avaient, chacun dan» un intérêt d (fièrent, picsenté le caractère de M. de Ker-EUio sous un jour égoïste on odieux .

Le baron courbait la tète en silence ; il était anéanti. Il «*l de» justifications impossibles à entreprendre devant certaines préventions. Ewen tombait de si haut, il était si meurtri, si brisé du choc, qu’il n'eut pas la force de se détendre; les sarcasmes amers de Thérèse ne l'atteignaient pas. Enseveli sous les mines «le ses espérances . entendant , voyant à peine ce qui se passait autour de lui. fi n’avait conscience que de l’horrible déceplioa dont il était victime. La seule idée qui sc pré enta nette et lucide à son esprit affaibli fut celte d’obéir à Tliérèse et de rompre avec M. ihmoyer.

Dans son accablement, Ewen s'était assis: il appuyait sou front sur sou bras droit étendu le long du dossier de sa chaise; il ne prononçait pa> une parole; sa main gauche pendant*' se crispait de temps à autre par un léger tressaillement convuNf. Thérèse k regardait aire nn mélange de mépris et d'inquiétude. EUr attribuait aux remords ou à b houle b «uittiir dn baron. Néanmoins b jeune fille sentit faillir peu à peu b terrible énergie qu'il lui avait fallu pour se glorifier si audacieusement de son déshonneur en face d on homme qu'elle ne connaissait pas . une sorte de lorpenr succéda à celte surexcitation lëhrik et passagère. Le silence prolongé d'Ewen commençait à effrayer Thérèse. Hic se trouvait seule avec un homme qu'elk venait «k traiter si cruelkincul, dk eut |ieur. L«î pen-Lm-guer releva h télé , sa figure mêle et Caractérisée avait une expression déchirante , sa barbe et ses clieveux noirs bisakat ressortir encore sa pâleur; tes yeux pleins «le larmes, il se kva et s'approt-lta lentement de Thérèse; il lui prit doucement b main cl contempla un moment b jeune fille av«*c one attention profonde en se disant à voix basse :

— Oui, c’est ceta maintenant, c'est bien k même regard dur, te même sourire méprisant : Mor-Nader avait raison, la Ile-or des tombeaux fleurit au mois noir. C’est «bns le mois noir que je l'ai vue... Faialilé ! fatalité ! ma destinée s’accomplira, et la vôtre aussi, pauvre jeune fille... Mais triste, iri-te, oh ! bien triste !

A ces mots prononcé» par Ewen avec une douceur et une désolation indicible», Thérèse sentit son mépris et son courroux faire place à un sentiment étrange. Far un phénomène psychologique inexplicable, pendant une secotMte die eut b conscience parfaite que l’homme qui était

là. nui lui tenait b main, oui la regardait d'un air si doux, était l'être idéal qu'elle aimait et dont .il. de Monial uVlait que le ranime. Une lueur céleste , éclairant uu moment la pensée de Thérèse , lui permit de connaître la vérité.

Durant cette vision éblouissante, rapide comme l’éii-iir, il lui semblait apercevoir sou image et celle d'Ewen rayonnantes de bonheur et de sérénité; clic li-nait la main d'Ewen, clic la sentit frémir dans b sienne et la serra involontairement. Aussitôt tout redevint ténèbres et ignorance. Thérèse crut sortir d'un songe, bile ne vil plus devant die qu’un homme grossier qui. intimidé par b résolution qu elle avait montrée, balbutiait de moërables excuses.

Que penser de la bizarre et fugitive impression de Thérèse? Nctail-ce pas une de ces révélations instinctives «qui jaillissent parfois du rapprochement des sympathies qui s'ignorent; lueurs divines qui illuminent un niomcni les ténèbres ou sont cachés l'un à l'autre deux cœurs pareils et bits pour s'adorer . cri suprême cl déchirant de l'Ame à la vue du vrai bonheur qui ne lui apparaît uu moment que pour disparaître à jamais emporté <bius b marche inexorable de la fatalité ! Chose singulière, Thérc-e ne conserva pour ainsi dire aucun souvenir de celle illumination rapide, presque surnaturelle. Klle rougit de colère en sentant lu main d'Ewen dans la sienne et b repoussa bi usqnemeut. .Mais b physionomie de Thérèse avait trahi ce qui se passait en elle pendant ce moment si fugitif ; son regard attendri, radieux, s’éluil atlaclté sur celui d’Ewen avec une indçtiuissable expression de bonheur et d amour, sa main avait un instant pressé la sienne...

Le |»cn-kan-gucr semblait fa-ciné. Sc* yeux ne quittaient pas les ycnx de Thérèse, lui aussi rut nue sorte d'intuition rapide, uon-seulcmcnt de b félicité qui l'eût attendu auprès de Thérèse, mais de tout ce qu'il était poi r elle eu ce moment. El puis tout passa. Kwcn aussi se réveilla comme d'un songe au hrustjiic momeincui ue Thérèse , qui repoussait sa main-

Revenu à lui. envisageant sa cruelle position , il cul hâte de terminer celte pénible scène.

Il dit d une voix douce et calme à mademoiselle Dimoyer :

— Trouverais-je à celle lieure monsieur votre père chez lui? — Non, monsieur, dit clic durement, il ne reviendra qu'a six heures cl demie avec ma mère. Vous voulez sans doute aller lui apprendre que j'aime M. de Monial, ci que je suis à lui. Vous le pouvez , monsieur. Je m’attends à tout, je vous ai fait cet aveu pour que vous eu abusiez.

L'indigna lion et le mépris de Thérèse semblaient renaître plus violents encore depuis qu elle avait cédé à un attendrissement involontaire.

— Allez.... allez.... monsieur, reprit-elle, je ne crains rien.... Aucun malheur ne peut m'atteindre. Je suis aimée de M. de Montai, nulle puissance humaine ne me forcera de vous épouser... vous, l'auteur, le seul auteur de mes chagrins. Sans votre demande, sans l'odieux marché que vous avez proposé a mon père, il n'aurait pas refusé ma main au seul homme que j'épouserai jamais... Malheur... malheur à vous qui par cupidité avez causé tant de maux !

M. de Ker-Ellio trouvait une sorte de volupté amère à se voir si outrageusement méconnu: la douleur arrive sou veut à une telle intensité, qu'on ne lente pas même de lui échapper. Vingt fois M. de Ker-Ellio eut une question sur les levres, il voulait demander à Thérèse si M. de Monl.il lui avait parlé du portrait mystérieux et des circonstance» de son amour romanesque; il se tut devant l'exaltation de b jeune fille. A quoi bon l iulormer de cela? La passion de mademoiselle Dunoycr aurait pris ccs aveux en mépris cl en pitié ; lors même qu’elle n'aurait pas ri de ces romanesques incidents, ils n’eussent en rien diminué son amour pour M . de Mont.il . F.wcn éiail trop lier pour épanclier sou cœur dans une pareille occurrence. Ses forces étaient à bout. Il sortit se soutenant à peine, éperdu, haletant, silencieux, et laissant Thérèse dans une extrême perplexité. Il rentra chez lui à lias lents, avec un calme effrayant.

Il écrivit à M. Dnnoycr que de* événements impiévus et importants l'obligeaient de partir et de renoncer à la main de mademoiselle Thérèse. Cette lettre envoyée, M de Ker-Ellio envisagea froidement l'avenir et résuma sa position avec une épouvantable lucidité de désespoir. Il se dit :

— J'ai manqué de devenir fou en aimant un être idéal ; maintenant je sais que celte idéalité existe; non -seulement elle existe, mais elle a failli m’appartenir, et elle appartient à un autre.... Oui, Thérèse a pour lui tant d'amour et pour moi taul de dédain, qu elle a mis de b joie, de l'orgueil à m'avouer qu'elle s était perdue pour cet homme! Jamais b haine et le mépris ont-ils été plus loin? Et pourtant je l'aime toujours! cl demain elle serait morte que je I aimerais aussi follement que je l'aimais avaul de la ctnmnilre. Je vais retourner dans ma solitude et me fnre cette solitude , s'il est possible . plus profonde et plus morne encore. .. Les idées, les terreurs sujiersii lieuses >c joindront à mes regrets ilé>es|iéiés. Je ne nie trompe pas : nu mois noir prochain, on je serai fou. nu je inc serai lue, pour ne pas Caire mentir Mor Nadcret la fatalité du portrait.

Le lendemain, Evven de Ker-Ellio était parti pour Trefi-llarüog.

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