LA HEGHEAGHE DE L'ABSOLU
che des Claês, leur invariable décorum, faisaient d'eux une supersti* tion aussi invétérée que celle de la fête db Gayani, et bien exprimée par ce nom, la maison Claês. L'esprit de la vieille Flandre respirait tout entier dans cette habitation, qui offrait aux amateurs d antiquités bourgeoises le type des modestes maisons que se eonslruisil la riche bourgeoisie au moven âge.
Le principal ornement de la façade était une porte à deux ventaux eu chêne garnis de clous disposés en quinconce, au centre desauels les Claês avaient fait sculpter par orgueil deux navettes accouplées. La baie de celte porte, édifiée en pierre de grès, se terminait par un cintre pointu qui supportait une petite lanterne surmontée d'une croix, et dans laquelle se vovait une statuette de sainte Geneviève filant sa quenouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de la lanterne, le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants d'en saisir tous les détails. Aussi le chambranle, composé de colonnettcs assemblées, conservait-il une couleur gris foncé et brillait-il de manière à faire croire qu'il avait été verni. De chaque côté de la porte, au re2-dechaussée, se trouvaient deux croisées semblables à toutes celles de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement ornée, en haut par deux arcades que séparait le montant de la croix qui divisait le vitrage en quatre parties mégalés, car la traverse placée à la hauteur votilue pour figurer une croix donnait aux deux cotés inférieurs de la croisée une dimension près* que double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de bri- S les qui s'avançaient l'une sur Tautre, et dont chaque brique était ternativement saillante ou retirée d'un pouce environ, de manière à dessiner une grecque. Les vitres, petites et en losange, étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rouge. Les murs, bâUs en briques rejointoyées avec un mortier blanc, étaient soutenus de distance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées; le second n'en avait plus que trois, et le grenlef tirait son jaar d'une grande ouverture ronde à cinq compartiments, bordée en grès, et placée au milieu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comnne ta rose dans le portail d'une cathédrale. Au faite s'élevait, en guise de girouette, une quenouille chargée de Un. Les deux côtés du grandi triangle que formait le mur du pignon étaient découpés carré-
-'ejetées par la gueule ( r^
maison, une assise en grès y simulait une marche.|Ënrin, dernier vestige des anciennes coutumes, de chaque côté de la porte, entre les deux fenêtres, se trouvait dans la rue une trappe en bois garnie de grandes bandes de fer, par laquelle on pénétrait dans les caves. Depuis sa construction, cette façade se nettoyait soigneusement deux rois par an. Si quelque peu de mortier manquait dans un joint, le trou se rebouchait aussitôt. Les croisées, les appuis, les pierres, tout était époussêté mieux que ne sont époussetés â Paris les marbres les plus précieux. Ce devant de maison n'offrait donc aucune trace de dégradation. Malgré les teintes foncées causées par la vétusté même de la brique, il Sait aussi bien conservé que peuvent l'être un vieux tableau, un vieux Kvre chéris par un amateur et qui seraient toujours neufs, s'ils ne subissaient, sous la cloche de notre atmosphère, Tinfluence des gaz dont la malignité nous menace nous-mêmes. Le ciel nuageux, la température humide de la Flandre et les ombres produites par le peu de largeur de la rue ôtaient fort souvent â cette construction le lustre qu'elle empruntait à sa propreté recherchée, qui, d'ailleurs, la rendait froide et triste à l'œil. Un poêle aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne ou des mousses sur les découpures du grès; il aurait souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées, que, sous les arcades des croisées, quelque nlrondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, Tair propre de cette façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et decem* ment estimable, qui, certes, aurait fait déménager un romantique, s'il eût logé en face. Quand un visiteur avait tiré le cordon de la sonnette en 1er tressé qui pendait le long du chambranle de la porte, et que la servante venue de l'intérieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retombait en rendant, sous les yçÛtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la matson, un son grave et lourd comme si la porte eût été de bronze. Cette galerie peinte en inàrbre, toujours Ibtcne, et semée d'une couche de sable fin, conduisait â une grande cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdâtre. A gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens; à droite le bûcher, le magasin au charbon de terre et les communs du logis dont les portes, les croisées, les murs, étaient ornés de dessins etUrelenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges rayées de filets btancsi y contractait des reflets et des teintes roses nui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences.
Une seconde maison absolument semblable au bâtiment situé sur le devant de la rue, et qui, dans la Flandre, porte le nom de quarlfet de derrière, s'élevait au fond de cette cour, et servait uniquement â l'habitation de la famille. Au rez-de-châussée, la première pièce était un parloir éclairé par deux croisées du côté de la cour, et par deux autres qui donnaient sur un jardin dont la largeur égalait ceUe de la maison. Deux portes vitrées parallèles conduisaient rune au Jardin, l'autre â la cour, et correspondaient â la porte de la rue, de manière à ce que, dès l'entrée, un étranger pouvait embrasser l'ensemble de cette demeure, et apercevoir jusqu'aux feuillages qui tapissaient le fond ((a Jardin. Le lo^îs de devant, destiné aux réceptions, et dont le second étage contenait les appartements à donner aux étrangers, renfermait certes des objets d'art et de grandes richesses accumulées; mais rien ne pouvait égaler aux yeux des Claës, ni au jugement d'un connaisseur, les trésors qui ornaient celte pièce, où, depuis deux siècles, s'était écoulée la vie de la famille. Le Claês. mort pour la cause des libertés gantoises, l'artisan de qui l'on prendrait une trop mince idée, si l'historien omettait de dire qu'il possédait près de quarante mille marcs d'argent, gagnés dans la fabrication des voiles nécessaires à la toute-puissante marine vénitienne; ce Claês eut pour aiiii le célèbre sculpteur en bois Van-Buysium de Bruges. Maintes fois, l'artiste avait puisé dans la bourse de l'artisan. Quelque temps avant la révolte des Gantois, Van-Hu)fsium, devenu riche, avait secrètement sculpté pour son ami une boiserie en ébène massif où étaient représentées les jprincinales scènes de la vie d'Artewelde, ce brasseur, un moment roi des Flandres. Ce revêtement, composé de soixante pan-
le jour de son entrée dans sa ville natale, proposa, dit-on, a Van- Claês de le laisser évader s'il lui donnait l'oeuvre de Van-Huysium ; mais le tisserand l'avait envoyée en France. Ce parloir, entièrement boisé avec ces panneaux que, par respect pour les mânes du martyr, Van-Huysium vint lui-même encadrer de bois peint en outremer mélangé de filets d'or, est donc l'œuvre la plus complète de ce maître, dont aujourd'hui les moindres morceaux sont payés presque au poids de l'or. Au-dessus de la cheminée, Van-Claês, peint par Titien dans son costume de président du tribunal des t'archons, semblait conduire encore cette famille qui vénérait en lui son jg;rand homme. La cheminée, primitivement en pierre, â manteau très-élevé, avait été reconstruite en marbre blanc dans le dernier siècle, et supjporiait un vieux cartel et deux flambeaux à cinq branches contournées, de mauvais goût, mais en argent massif. Les quatre fenêtres étaient décorées de grands rideaux en damas rouge, à fleurs noires, doublés de soie blanche, et le meublé de même étoffe avait été renouvelé sous Louis XIV. Le parquet, évidemment moderne, était composé de grandes plaques de bois blanc encadrées par des bandes de cnêne. Le plafond, formé de plusieurs cartouches, au fond desquels était un mascaron ciselé par Van-Huysium, avait été respecté et conservait les teintes brunes du chêne de Hollande. Aux quatre coins de ce parloir s'élevaient des colonnes tronquées, surmontées par des flambeaux semblables à ceux de la cheminée, une table ronde en occupait le milieu. Le long des murs, étaient symétriquement rangées des tables â jouer. Sur deux consoles dorées, à dessus de marbre blsinc, se trouvaient à Tépoque où commence cette histoire deux globes de verre pleins d'eau dans lesquels nageaient sur un lit de sable et de coquillages des poissons rouges, dorés ou argentés. Cette pièce était à la fois brillante et sombre. Le plafond absorbait nécessairement la clarté, sans en rien refléter. Si du côté du jardin le jour abondait et venait papilloter dans les tailles de l'ébène, les croisées de la cour, donnant peu de lumière, faisaient à peine briller les lilets d'or imprimés sur les parois opposées. Ce parloir si magnifique par un beau jour était donc, la plupart du temps, rempli \)es teintes douces, des tons roux et mélancoliques
Sue le soleil épanche sur la cime des forêts en automne. Il est inutile e continuer la description de la maison Claês dans les autres parties de laquelle se passeront nécessairement plusieurs scènes de cette histoire; il suffit, en ce moment, d'en connaître les ptmcipales dispositions.
En 1812, vers les derniers jours du mois d'août, on dimanche, après vêpx'es, une femme était assise dans sa bergère devant une des fenêtres du jardin. Les rayons du soleil tombaient alors obliquement sur ta maison, la prenaient en écharpe, traversaient le parloir, expiraient en. reflets bizarres sur les boiseries qui tapissaient les murs du côté de la cour, et enveloppaient cette femme dans la zone pourpre projetée par le rideau de damas drapé le long de la fenêtre. Un peintre médiocre^ qui, dans ce moment, aurait copié cette femme, eût certes produit une œuvre saillante avec une tête si pleine de douleur et de mélancolie. La pose dU corps et celle dès pieds jetés en avant accusaient rabattement d'une personne qui perd la conscience de son être physique dans la concentration de ses forces absorbées par une pensée fixe ; elle en suivait les rayonnements dans l'avenir, comme souvent, au bord de la mer, on regarde un rayon de soleil qui perce les nuées et ti'ace à l'horizon quelque bande lumineuse. Les mains . de cette femme, r^etées par les bras de la bergère,
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pendaient en dehors, et la tête» comme trop lourde, reposait snr le dossier. Une robe de percale blanche très-ample empêchait de bien juger les proportions, et le corsage était dissimulé sous les plis d*une écnarpe croisée sur la poitrine et négligemment nouée. Quand même la lumière n'aurait pas mis en relier son visage, qu'elle semblait se complaire à produire préférablement au reste de sa personne, il eât été impossible de ne pas s'en occuper alors exclusivement ; son expression, qui eût frappé le plus insouciant des enfants, était une stupéfaction persistante et froide, malgré quelques larmes brûlantes, nien n'est plus terrible à voir que cette douleur extrême dont le débordement n'a lieu qu'à de rares intervalles, mais qui restait sur ce visage comme une lave figée autour du volcan. On eût dit une mère mourante obligée de laisser ses enfants dans un abîme de misères, sans pouvoir leur léguer aucune protection humaine. La physionomie de cette dame, âgée d'environ quarante ans, mais alors beaucoup moins loin de la beauté qu'elle ne l'avait jamais été dans sa jeunesse, n'offrait aucun des caractères de la femme flamande. Une épaisse chevelure noire retombait en boucles sur les épaules et le long des joues. Son front, très-bombé, étroit des tempes, était jaunâtre; mais %ous ce front scintillaient deux yeux noirs. qui jetaient des flammes. Sa figure, toute espagnole, brune de ton, peu colorée, ravagée par la petite vérole, arrêtait le regard par la perfection de sa forme ovale, dont les contours conservaient, malgré l'altération des lignes, un fini d'une majestueuse élégance et c^m reparaissait parfois tout entier, si
auelque effort de l'âme lui restituait sa primitive pureté. Le trait qui onnait le plus de distinction à cette figure mâle, était un nez courbé comme le bec d'un aigle, et qui, trop bombé vers le milieu, semblait intérieurement mal conformé ; mais il y résidait une finesse indescriptible, la cloison des narines en était si mince, que sa transparence Ï>ermettait à la lumière de la rougir fortement. Quoique les lèvres arges et très-plissées décelassent la fierté qu'inspire une haute naissance, elles étaient empreintes d'une bonté naturelle, et respiraient la politesse. On pouvait contester la beauté de cette (fgure a la fois vigoureuse et féminine, mais elle commandait l'attention. Petite, bossue et boiteuse, cette femme resta d'autant plus longtemps fille qu'on s*obstinait à lui refuser de l'esprit; néanmoins il se rencontra quelques hommes fortement émus par l'ardeur passionnée qu'exprimait sa tête, par les indices d'une inépuisable tenaresse. et qui demeurèrent sous un charme inconciliable avec tant de défauts. Elle tenait beaucoup de son aïeul le duc de Casa-Réal, grand d'Espagne. En cet instant, le charme qui jadis saisissait si despotiquement les âmes amoureuses de poésie, jaillissait de sa tête plus vigoureusement qu'en aucun moment de sa vie passée, et s'exerçait, pour ainsi dire, dans le vide, en exprimant une volonté fascinatrice toute-puissante sur les hommes, mais sans force sur les destinées. Quand ses yeux quittaient le bocal où elle regardait les poissons sans les voir, elle les relevait par un mouvement désespère, comme pour invoquer le ciel. Ses souffrances semblaient être de celles qui ne peuvent se confier qu'à Dieu. Le silence n'était troublé que par des grillons, par quelaues cicales qui criaient dans le petit jardin d'où s'échappait une chaleur de four, et par le sourd retentissement de l'argenterie, des assiettes et des chaises que remuait, dans la pièce contiguê au parloir, un domestique occupé à servir le dîner. En ce moment, la dame affligée prêta l'oreille et parut se recueillir, elle prit son mouchoir, essuya ses larmes, essaya de sourire, et détruisit si bien l'expression de douleur gravée dans tous ses traits, qu'on eût pu la croire dans cet état d'indifférence où nous laisse une vie exempte d'inquiétudes. Soit que l'habitude de vivre dans cette maison où la confinaient ses infirmités lui eût permis d'y reconnaître quelques effets naturels imperceptibles pour d'autres, et que les personnes en proie à des sentiments extrêmes recherchent vivement, soit que la nature eût com- Sensë tant de disgrâces physiques en lui donnant des sensations plus élicates qu'à des êtres en apparence plus avantageusement organisés, cette femme avait entendu le pas d'un homme dans une galerie bâtie au-dessus des cuisines et des salles destinées au service de la maison, et par laquelle le quartier de devant communiquait avec le
Su^nier de derrière. Le bruit des pas devint de plus en plus distinct, ientôt, sans avoir la puissance avec laquelle une créature passionnée, comme l'était cette femme, sait souvent abolir l'espace pour s'unir à son autre moi, un étranger aurait facilement entendu le pas de cet homme dans l'escalier par lequel on descendait de la galerie au parloir. Au retentissement de ce pas, l'être le plus inattentif eût été assailli de pensées, car il était impossible de l'écouter froidement. Une démarche précipitée ou saccadée effraye. Quand un homme se lève et crie au feu, ses pieds parlent aussi haut que sa voix. S'il en est ainsi, une démarche contraire ne doit pas causer de moins puissantes émotions. La lenteur grave, le pas traînant de cet homme eussent sans doute impatienté des gens irréfléchis; mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur au bruit mesuré de ces pieds d'où la vie semblait absente, et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids en fer les eussent fîrappés alternativement. Vous eussiez reconnu le pas indécis et lourd d'un vieillard, ou la majestueuse démarche d'un penseur qui entraîne des mondes avec lui. Quand cet homme eut
descendu la dernière marche, en appuyant ses pieds sur les dalles
Sar un mouvement plein d'hésitation, ii resta pendant un moment ans le grand palier où aboutissait le couloir qui menait à la salle des ffens, et d'où l'on entrait également au parloir par une porte cachée dans la boiserie, comme l'était parallèlement celle qui donnait dans la salle à manger. En ce moment, un Icger frissonnement, comparable à la sensation que cause une étincelle électrique, agita la femme assise dans la bergère ; mais aussi le plus doux sourire anima ses lèvres, et son visage, ému par l'attente d'un plaisir, resplendit comme celui d'une belle madone italienne ; elle trouva soudain la force de refouler ses terreurs au fond de son âme ; puis elle tourna la tête vers les panneaux de la porte qui allait s'ouvrir à l'angle du parloir, et qui fut en effet poussée avec une telle brusquerie que la pauvre créature parut en avoir reçu la commotion.
Balthazar Claês se montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou, s'il la rqgarda, ne la vit pas. et resta tout droit au milieu du parloir en appuyant sur sa main droite sa tête légèrement inclinée. Une horrible souffrance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le cœur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce chef de la famille Qaës. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martyr qui menaça Charles- Quint de recommencer Ârtewelde; mais, en ce moment, il paraissait âgé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tête. II avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique ner^^euses ; et ce désaccord, dans une organisation évidemment parfaite autrefois, intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence les raisons de cette forme fantastique. Son abondante chevelure blonde, peu soignée, retombait sur ses épaules à la manière allemande, mais dans un désordre qui s'harmoniait à la bizarrerie générale de sa personne. Son laree front offrait d'ailleurs les protubérances dans lesquelles Gall a place les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarquée chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus, par une involontaire tension des muscles olfactifs. Ses pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà flétries en paraissaient d'autant plus creuses ; sa bouche
Kleine de grâce était resserrée entre le nez et un menton court, rusquement relevé. La forme de sa figure était cependant plus longue qu'ovale ; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal, eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claês, que l'on aurait pu comparer à une tête de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment desséchée; puis, par moments, quand il regardait dans l'espace comme pour y trouver la réalisation de ses espérances, on eût dit qu'il jetait par ses narines la flamme qui dévorait son âme. Les sentiments profonds qui animent les grands hommes respiraient dans ce pâle visage fortement sillonné de rides, sur ce front plissé comme celui d'un vieux roi plein de soucis, mais surtout dans ces veux étincelants dont le feu semblait également accru par la chasteté que donne la tyrannie des idées, et par le fover intérieur d'une vaste intelligence. Les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, paraissaient avoir été cernés uniquement par les veilles, et par les terribles réactions d'un espoir toujours déçu, toujours renaissant. Le jaloux fanatisme qu'inspirent l'art ou la science se trahissait encore chez cet homme par une sin^lière et constante distraction dont témoignaient sa mise et son maintien, en accord avec la magnifique monstruosité de sa physionomie. Ses larges mains poilues étaient sales, ses longs ongles avaient à leurs extrémités des lignes noires très-foncées. Ses souliers ou n'étaient pas nettoyés ou manquaient de cordons. De toute sa maison, le maître seul pouvait se donner l'étrange licence d'être si malpropre. Son pantalon de drap noir plein de taches, son gilet déboutonné, sa cravate mise de travers, et son habit verdâtre toujours décousu, complétaient un fantasque ensemble de petites et de grandes choses qui, chez tout autre, eût décelé la misère qu'engendrent les vices, m^iis qui, chez Balthazar Claês, était le négligé du sénie. Trop souvent le vice et le génie produisent des effets semblables, auxquels se trompe le vulgaire. Le génie n'estril pas un constant excès qui dévore le temps, l'argent, le corps, et qui mène à l'hôpital plus rapidement encore que les passions mauvaises? Les hommes paraissent même avoir plus de respect pour les vices que pour le génie, car ils refusent de lui faire crédit. Il semble que les bénéfices des travaux secrets du savant soient tellement éloignés, que l'état social craigne de compter avec lui de son vivant, il préfère s'acquitter en ne lui pardonnant pas sa misère ou ses malheurs. Malgré son continuel oubli
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du ^présent, siFaUhazar daês quittait ses mysiérienses contempiatioDS, si quelque intentioa douce et sociable ranimait ce visage penseur, si ses yeux fixes perdaienl leur éclat rigide pour peindre un sentiment, s'il regardait autour de lui en revenant a la vie réelle et vulgaire, il était difficile de ne pas rendre involontairement hommage à la beauté séduisante de ce visage, à Tesprit gracieux qui 8*y peignait. Aussi, chacun, en le voyant alors, regrettait-il oue cet homme n*appartint plus au monde, en disant : « Il a dû être bien beau dans sa jeunesse! » Erreur vulgaire! Jamais Baltbazar Glaés n*avaitété plus poétique qu'il ne Tétait en ce moment. Lavater aurait voulu certainement étudier cette tète pleine de patience, de loyauté flamande, de moralité candide, où tout était large et grand, où la passion semblait calme parce qu'elle était forte. Les mœurs de cet homme devaient être pures, sa parole était sacrée, son amitié semblait constante, son dévouement eût été complet : mais le vouloir qui emploie ces «qualités au profit de la patrie, du monde ou dé la famille, s'était porte fatalement ailleurs. Ce citoyen, tenu de veiller au bonheur d'un ménage, de gérer une fortune, de diriger ses enfants vers im bel avenir, vivait en dehors de ses devoirs et de ses affections dans le commerce de quelque génie familier. Â un prêtre, il eût paru plein de la parole de Dieu, un artiste l'eût salué comme un grand maître, un enthousiaste l'eût pris pour un voyant de l'église swedenborgienne. En ce moment, le costume détruit, sauvage, ruiné, que portait cet homme contrastait singulièrement avec les recherches gracieuses de la femme qui l'admirait si douloureusement. Les personnes contrefaites qui ont de l'esprit ou une belle âme apportent à leur toilette un goût exquis. Ou elles se mettent simplement en comprenant que leur charme est tout moral, ou elles savent faire oublier la disgrâce de leurs proportions par une sorte d'élégance dans les détails, qui divertit le resard et occupe l'esprit. Non-seulement cette femme avait une âme généreuse, mais encore elle aimait Baltbazar Gaês avec cet instinct de la femme qui donne un avant-goût de l'intelligence des anges. Elevée au milieu d'une des phis illustres familles de la Belgique, elle V aurait pris du goût si elle n'en avait pas eu déjà ; mais éclairée par le désir oe plaire constamment à l'homme qu'elle aimait, elle savait se vêtir admirablement sans que son élégance fût disparate avec ses deux vices de conformation. Son corsage ne péchait d'ailleurs que par les épairies, l'une étant sensil>lement plus grosse que l'autre. Elle regarda par les croisées, dans la cour inténeure, puis dans le jardin, comme pour voir si elle était seule avec Baltbazar, et lui dit d'uae voix douce, en lui jetant un regard plein de cette soumission qui distingue les Flamandes, car depuis longtemps l'amour avait entre eux chassé la fierté de la grandesse espa^ole : — Baltbazar, tu es donc bien occupé?... voici le trente-troisième dimanche que tu n'es venu ni à la messe ni à vêpres.
Glaés ne répondit pas; sa femme baissa la têie, joignit les mains et attendit, elle savait que ce silence n'accusait ni mépris ni dédain, mais de tyranniques préoccupations. Baltbazar était un de ces êtres
Sui conservent longtemps au fond du cœur leur délicatesse juvénile, se serait trouve criminel d'exprimer la moindre 'pensée blessante à une femme accablée par le sentiment de sa disgrâce physique. Lui seul peut être, parmi les hommes, savait qu'un mot, un regard, peuvent effacer des années de bonheur, et sont d'autant plus cruels qu'ils contrastent plus fortement avec une douceur constante; car notre nature nous porte à ressentir plus de douleur d'une dissonance dans la félicité, que nous n'éprouvons de plaisir à rencontrer une jouissance dans le mallieur. Quelques instants après, Baltbazar parut se réveiller, regarda vivenimi autour de lui, et dit ! —Vêpres? Ah ! les enfants sont à vêpres, il fit quelques pas pour jeter les yeux sur le jardin, où s'élevaient de toutes parts de magnifiques tulipes; mais il s'arrêta tout à coup comme s'il se fût heurte contre un mur, et s'ccria : — Pourquoi ne se combineraient-ils pas dans un temps donné ?
— Deviendrait-il donc fou? se dit la femme avec une profonde terreur.
Pour donner plus d'intérêt à la scène que provoqua cette situation, il est indispensable de jeter un coup d'œil sur la vie antérieure de Baltbazar Glaés et de la petite-fille au duc de Gasa-Réal.
Vers Tan 1785, M. Balihazar Glaés-Molina de Nourho, alors âgé de vingt-deux ans, pouvait passer pour ce que nous appelons en France un bel homme. 11 vint achever son éducation à Paris où il prit d'excellentes manières dans la société de madame d'Egmont, du comte de Hom, du prince d'Aremberg, de l'ambassadeur d'Espagne, d'Uelvétius, des Français originaires de Belgique, ou des personnes venues de ce pays, et que leur naissance ou leur fortune faisaient compter parmi les grands seigneurs qui, dans ce temps, donnaient le ton. Le jeune Glaés y trouva quelques parents et des amis qui le lancèrent dans le grand monde au moment où ce f^rand monde allait tomber ; mais, comme la plupart des jeunes gens, il fut plus séduit d'abord par la gloire et la science cpe par la vanité. Il fréquenta donc beaucoup les savants et particuherement Lavoisier, qui se recommandait alors plus â Tattention publique par l'immense fortune d'un fermier général, que par ses découvertes en chimie; tandis que, plus tard, le grand chimiste devait faire oublier le petit fermier général. Baltbazar se passionna pour la science que cultivait Lavoisier,
et devint son plus ardent disciple ; mais il était jeune, l^ean comme le fut Helvétius, et les femmes de Paris lui apprirent bientôt à distiller exclusivement l'esprit et Tamour. Quoiqu'il eût embrassé l'étude avec ardeur, que Lavoisier lui eût accordé quelques éloges, il abandonna son maître pour écouter les maîtresses du goût auprès desquelles les jeunes gens prenaient leurs dernières leçons de savoirvivre et se façonnaient aux usages de la haute société, qui, dans l'Europe, forme une même famille. Le songe enivrant du succès dura peu ; après avoir respiré l'air de Paris, Baltbazar partit fatigué d'une vie creuse qui ne convenait ni à son âme ardente ni à son cœur aimant. La vie domestique, si douce, si calme, et dont il se souvenait au seul nom de la Flandre, lui parut mieux convenir â son caractère et aux ambitions de son cœur. Les dorures d'aucun salon parisien n'avaient effacé les mélodies du parloir brun et du petit jardin où son enfonce s'était écoulée si heureuse. Il faut n'avoir ni foyer ni patrie pour rester à Paris. Paris est la ville du cosmopolite ou des hommes
3ui ont épousé le monde et qui l'étreignent incessamment avec le bras e la science, de l'art ou du pouvoir. L'enfant de la Flandre revint â Douai comme le pigeon voyageur ; il pleura de joie en y rentrant le jour où se promenait Gayant. Gayant. ce superstitieux bonheur dé toute la ville, ce triomphe des souvenirs flamands, s'était introduit lors de l'émigration de sa famille â Douai. La mort de son père et celle de sa mère laissèrent la maison Glaés déserte, et l'y occupèrent pendant quelque temps. Sa première douleur passée, il sentit le besoin de se marier pour compléter l'existence heureuse dont toutes les l'élirons l'avaient ressaisi ; Il voulut suivre les errements du foyer domestique en allant, comme ses ancêtres, chercher une femme soit à Gand, soit à Bruges, soit â Anvers; mais aucune des personnes qu'il y rencontra ne lui convint. Il avait sans doute, sur le mariage, quelques idées particulières, car il lut dès sa jeunesse accusé de ne pas marcher dans la voie commune. Un jour, il entendit parler, chez l'un de ses parents, à Gand, d'une demoiselle de Bruxelles, oui devint l'objet de discussions assez vives. Les uns trouvaient que la beauté de mademoiselle de Temninck s'effaçait par ses imperfections; les autres la voyaient parfaite malgré ses défauts. Le vieux cousin de Baltbazar Glaës dit â ses convives que, belle ou non, elle avait une âme qui la lui ferait épouser, s'il était à marier ; et il raconta comment elle venait de renoncer à la succession de son père et de sa mère afin de procurer à son jeune frère un mariage digne de son nom, en préférant ainsi le bonheur de ce frère au sien propre et lui sacrifiant toute sa vie. Il n'était pas à croire que mademoiselle de Temninck se mariât vieille et sans fortune, quand, jeune héritière, il ne se préseniuit aucun parti pour elle. Quelques jours après, Baltbazar Claes recherchait mademoiselle de Temninck, alors âgée de vin^tH^inq ans, et de laquelle il s'était vivement épris. Joséphine de Temninck se crut l'objet d'un caprice, et refusa d'écouter M. Glaés ; mais la passion est si communicative, et, pour une pauvre fille contrefaite et boiteuse, un aipour inspiré à un homme jeune, et bien fait comporte de si grandes sanctions qu'elle consentit â se laisser courtiser.
Ne faudrait-il pas un livre entier pour bien peindre l'amour d'une jeune fille humblement soumise à l'opinion qui la proclame laide, tandis qu'elle sent en elle le charme irrésistible que produisent les sentiments vrais? G'est de féroces jalousies à l'aspect du bonheur, de cruelles velléités de vengeance contre la rivale aui vole un regard, enOn des émotions, des terreurs inconnues à la plupart des femmes, et qui alors perdraient â n'être qu'indiquées. Le doute, si dramatique en amour, serait le secret de cette analyse, essentiellement minutieuse, où certaines âmes retrouveraient la poésie perdue, mais non pas oubliée, de leurs premiers troubles : ces exaltations sublimes au fond du cœur et que le risage ne trahit jamais ; cette crainte de n'être pas compris, et ces joies illimitées de l'avoir été ; ces hésitations de l'âme qui se replie sur elle-même et ces projections magnétiques qui donnent aux yeux des nuances infinies; ces projets de suicide causés par un mot et dissipés par une intonation de voix aussi étendue que le sentiment dont elle révèle la persistance méconnue ; ces regards tremblants qui voilent de terribles hardiesses ; ces envies soudaines de parler et d'agir, réprimées par leur violence même : cette éloquence intime qui se proauit par des phrases sans esprit, mais prononcées d'une voix agitée; les mystérieux effets de cette primitive pudeur de l'âme et de cette divine discrétion qui rend généreux dans l'ombre, et fait trouver un goût exquis aux dévouements ignorés; enfin, toutes les beautés de l'amour jeune et les faiblesses de sa puissance.
Mademoiselle Joséphine de Temninck fût coquette par grandeur d'âme. Le sentiment de ses apparentes imperfections la rendit aussi diDlcile que l'eût été la plus belle personne. La crainte de déplaire un jour éveillait sa fierté, détruisait sa confiance et lui donnait le courage de garder au fond de son cœur ces premières félicités nue les autres femmes aiment â publier par leurs manières, et dont elles se font une orgueilleuse parure. Plus l'amour la poussait vivement vers Baltbazar, moins elle osait lui exprimer ses sentiments. Le geste, le regard, la réponse ou la demande qui, chez une jolie femme, sont des flatteries pour un homme, ne devenaient-elles pas en elle d'humiliantes spéculations? Une femme belle peut à son aise être elle-
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
mime) le monde lui fait toujours crédit d'une aottiae ou d*une gaucherie ; tandis qu*un seul regard arrête l'expression la plus magnifique sur les lèvres d une femme laide, intimide ses yeux» augmente la mauvaise ffrâce de ses gestes, embarrasse son maintien. Ne sait*elle pas qu'à elle seule il est défendu de commettre des fautes, chacun lui refuse le don de les réparer, et d'ailleurs personne ne lui en fournit roocasiop. ta nécessité d'être à chaque instant parfaite ne doit-elle pas éteindre les facultés, glacer leur exercice ? Cette femme ne peut vivre que dans une atmosphère d'angélique indulgence. Où sont les cœurs d'où l'indulgence s'épanche sans se teindre d'une amèra et blessante pitié? Ces pensées, auxquelles l'avait accoutumée l'horrible politesse du monde, ei ces égards qui, plus cruels que des injures, aggravent les malheurs en les constatant, oppressaient mademoiselle de TemnÎQck, lui causaient une gène constante qui refoulait au fond de son àme les impressions les plus délicieuses, et frappaient de froideur son altitude, sa parole, son regard. Elle était amoureuse à la dérobée, n'osait avoir de l'éloquence oq de la beauté que dans la solitude. Malheureuse au grand jour, elle aurait été ravissante s'il lui avait été permis de ne vivre qu'à la nuit. Souvent, pour éprouver cet amour et au risque de le perdre, elle dédaignait la parure qui pouvait sauver en partie ses défauts. Ses yeux d'Espagnole fascinaient quand elle s'apercevait ^ue Balhazar la trouvait belle en négligé. iNéanmoins, la défiance lui gâtait les rares instants pendant lesquels elle se hasardait à se livrer au bonheur. Elle se demandait bientôt si Glaës ne cherchait pas à l'épouser pour avoir au logis une esclave, s'il n'avaii pas quelques imperfectioBs secrètes qui l'obligeaient à se contenter d'une pauvre Hlle disgraciée. Ces anxiétés perpétuelles donnaient parfois un prix inouï aux heures où elle croyait à la durée, à la sincérité d'un amour qui devait la venger du monde. Elle provoquait de délicates discussions en exagérant sa laideur, afin de pénétrer jusqu'au fond de la conscience de son amant, elle arrachait alors à Balihazar des vérités peu flatteuses; mais elle aimait 1 embarras où il se trouvait, quand elle l'avait amené à dire que ce qu'on aimait dans une femme était avant tout une belle Ame, et ce dévouement qui rend les jours de la vie si constamment heureux ; qu'après quel-
pour
qu'il. . . .....
de la beauté, soudain Balthazar s'apercevait de la désobligeance de ces propositions, et découvrait toute la bonté de son cœur dans la délicatesse des transitions par lesquelles il savait prouver à mademoiselle de Temninck qu'elle était pnrfailc pour lui. Le dévouement, qui peut-être est chez la femme le comble de l'amour, ne manqua pas à cette fille, car elle désespéra d'être to^jours aimée; mais la perspective d'une lutte dans laauelle le senliment devait l'eroporier sur la beauté la tenta; puis elle trouva de la grandeur à se- donner sans croire à l'amour ; enfin le bonheur, de quelque courte durée qu il pût être, devait lui coûter trop cher pour quelle se refusât à le Coûter. Ct.'s incertitudes, ces combats, en communiquant le charme et l'imprévu de la passion à celte créature supérieure, inspiraient à Balihazar un amour presque chevaleresque.
Le mariage eut lieu au commencement de l'année 1705. Les deux époux revinrent à Douai passer les premiers jours de leur union dans la maison patriarcale des Claës, dont les trésors furent grossis par mademoiselle de Temninck, qui apporta quelques beaux tableaux deMurillo et de Vclasquez, les diamants de sa mère et les magniGques présents que lui envoya son frère, devenu duc de Gasa-Réal. Peu de femmes furent plus heureuses ^ue madame Claës. Son bonheur dura quinze années, sans le plus léger nuage ; et, comme une vive lumière, il s'infusa jusque dans les menus détails de l'existence. La plupart des hommes ont des inégalités de caractère qui produisent de continuelles dissonances ; Us privent ainsi leur intérieur de cette harmonie, le beau idéal du ménage; car la plupart des hommes sont cniachés de petitesses, et les petitesses engenarent les tracasseries. L'un sera probe et actif, mais dur et réche; l'autre sera bon, mais entêté; celui-ci aimera sa femme, mais aura de l'incertitude dans ses volontés; celui-là, préoccupé par l'ambition, s'acquittera de ses sentiments comme d'une dette ; s'il donne les vanités de la fortune, il emporte la joie de tous les jours; enfin, les hommes du milieu social sont essentiellement incomplets, sans être notablement raprochables. Les gens d'esprit sont variables autant que des baromètres, le génie seul est essentiellement bon. Aussi le bonheur pur se trouve-l-il aui deux extrémités de l'échelle morale. La bonne bête ou l'homme de génie sont seuls capables, l'un par faiblesse, l'autre par force, de cette égalité d'humeur, de cette douceur constante dans laquelle se fondent les aspérités de la vie. Chez l'un, c'est indifférence et passiveté; chez l'autre, c'est indulgence et continuité de la pensée su-* blime dont il est Tinterprèie, et qui doit se ressembler dans le principe comme dans l'appbcation. L'un et l'autre sont également simples et naïfs ; seulement, chez celui-là, c'est le vide ; chez celui-ci, c'est la profondeur. Aussi les femmes adroites sont-elles assez disposées à prendre une bête comme le meilleur uis-aller d'un grand homme, Baltbazar porta donc d'abord sa supériorité dans les plus petites choses de la vie. Il se plut à vçir dsms l'amour conjugal une œuvre
magnifique ; et, comme les hommes de haute portée qui ne soufflant rien d'imparfait, il voulut en déployer toutes les beautés. Son esprit modifiait incessamment le calme du bonheur, son noble caractère marquait ses attentions au coin de la grâce. Ainsi, quoiqu'il partageât les principes philosophiques du dix-huitième siècle, il installa cnez lui jusqu'en iëOI, malgré les dangers que les lois révolutionnaii^s lui faisaient courir, un prêtre catholique, afin de ne pas oontraFler le fanatisme espagnol que sa femme avait sucé dans le lait maternel pour le cathoUcisme romain; puis, quand le culte fut rétabli en France, il accompagna sa femme à la messe, tous les dimanches. Ja-. mais son attachement ne quitta les formes de la passion. Jamais il ne fit sentir dans son intérieur cette force protectrice que les femmes aiment tant, parce que, ponr la sienne, elle aarait ressemblé à de la pitié. Enfin, par la plus ingénieuse adulation, il la traitait comme son égale et laissait échapper de ces aimables bouderies qu'un homnie se permet envers une belle femme comme pour en braver la supériorité. * Ses lèvres furent toujours embellies par le sourire du bonheur, et sa parole fut toujours pleine de douceur. 11 aima sa Joséphine pour elle et pour lui, avec cette ardeur qui comporte un éloge continuel des qualités et des beautés d'une femme. La fidélité, souvent Teffet d'un principe social, d'une religion ou d'un calcul ches les maris, en lui, semblait involontaire, et n'allait point sans les douces fiatteries du printemps de l'amour. Le devoir était du mariage la seule obligation qui Alt inconnue à ces deux êtres également aimants, car Baltbazar Claës trouva dans mademoiselle de Temninck une constante et complète réalisation de ses espérances. En lut, le cœur fut toujours assouvi sans fatigue, et l'homme toujours heureux. Nonseulement le sang espagnol ne mentait pas chez la petite fille des Casa-Réal, et lui faisait un instinct de cette science qui sait varier le plaisir à l'infini, mais elle eut aussi ce dévouement sans bornes quiest le génie de son sexe, comme la grâce en est toute la beauté. Son amour était un fanatisme aveugle qui, sur un seul signe de tête. Veut fait aller joyeusement à la mort. La délicatesse de Baltbazar avait exalté chez elle les sentiments les plus généreux de la femme, ei lui inspirait un impérieux besoin de donner plus qu'elle ne recevait. Ce mutuel échange d'un bonheur alternativement prodigué mettait visiblement le principe de sa vie en dehors d'elle, et répandait un croissant amour dans ses paroles, dans ses regards, dans ses actions. De part et d'autre, la reconnaissance fécondait et variait la vie du cœur; de même que la certitude d'être tout l'un pour l'autre excluait les
Setitesses en agrandissant les moindres accessoires de l'existence, lais aussi, la femme contrefaite que son mari trouve droite, la femme boiteuse qu'un homme ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui parait jeune, ne sont-elles pas tes plus heureuses créatures du monde féminin?... La passion humaine ne saurait aller au delà. La gloire de la femme n'estpelle pas de faire adorer ce qui parait un défaut en elle. Oublier qu'une boiteuse ne marche pas droit est la fascination d'un moment; mais l'aimer parce qu'elle boite est la déification de son vice. Peut-être faudrait-il graver dans l'Evangile des femmes cette sentence : B\enheureu$et les imparfaites, à elles ap» partient le royaume de l'amour. Certes, la beauté doit être un maN neur pour une femme, car cette fleur passagère entre pour trop dans le sentiment qu'elle inspire ; ne l'aime-t-on pas comme on épouse une riche héritière? Hais l'amour que fait éprouver ou que témoigne une femme déshéritée des fragiles avantages après lesquels courent les enfants d'.Adam, est l'amour vrai, la passion vraiment mystérieuse, une ardente étreinte des âmes, un sentiment pour lequel le jour du désenchantement n'arrive jamais. Cette femme a des grâces ienorées du monde au contrôle duquel elle se soustrait, elle est belle à propos, et recueille trop de p[loire à faire oublier ses imperfections pour n'y pas constamment réussir. Aussi, les attachements les plus célèbres, dans l'histoire furent-rils presque tous inspirés par des femmes à qui le vulgaire aurait trouvé des défauts. Cleopâtre, Jeanne de Naples, Diane de Poitiers, mademoiselle de^ la Vallière, madame de Pompadoiir, enfin la plupart des femmes que l'amour a rendues célèbres, ne manquent ni d'imperfections, ni d'infirmités, tandis que la plupart des femmes dont la beauté nous est citée comme parfaite ont vu finir malheureusement leurs amours. Cette apparente bizarrerie doit avoir sa cause. Peut-être l'homme vit-il plus par le sentiment que par le plaisir? Peut-être le charme tout physique d'une belle femme a4-il des bornas, tandis que le charme essentiellement moral d'une femme de beauté médiocre est infini? N'est-ce pas la moralité de la fabulation sur laquelle reposent les Mille et une Nuits. Femme d'Henri VIII, une laide aurait défié la hache et soumis l'in* constance du maître. Par une bizarrerie assez explicable chez une fille d'origine espagnole, madame Claés était ignorante. Elle savait lire et écrire ; mais jusqu'à l'àge de vingt ans, époque à laquelle ses parents la tirèrent du couvent, elle n'avait lu que des ouvrages ascé* tiques. En entrant dans le monde, elle eut d'abord soif des plaisirs du monde et n*apprit que les sciences futiles de la toilette; mais elle fut si profondément humiliée de son ignorance, qu'elle n'osait se mêler a aucuue conversation; aussi passa-t-elle pour avoir peu des* prit. Cependant, cette éducation mystique avait eu pour résultat de jaisser en elle les sentiments dans toute leur force, et de ne point
lA RECHtîRCHE DE L'ABSOLU.
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Sàter ion emtlt natufd, Sotte et lutde eomme une héritière au« yeui u monde, elle devint spirituelle et belle pour son mari. Balihazar essaya bien pendant les premières années de son mariage de donner à sa femme les connaissances dont elle avait besoin pour être bien dans le monde ; mais il était sans doute trop tard, elle n'avait que la mémoire du cœur. Joséphine n'oubliait rien de ee que lui disait Claés, relativement à eux-mêmes: elle se souvenait des plus petites eirconstanees de sa vie heureuse, et ne se rappelait pas le lendemain sa leçon de la veille. Cette ignorance eât eaosé de grands discorda entre d'autres époux ; mais madame Ghiés avait une si naïve entente de la passion, elle aimait si pieusement, si saintement son mari, et le désir de conserver son bonheur la rendit si adroite, qu'elle s'arrangeait toujours pour paraître le comprendre, et laissait rarement arriver les moments où son ignorance eét été par trop évidente. D'ailleurs, quand deux personnes s*aiment asseï pour que chaque jour soit pour eux le premier de leur passion, il existe dans ce fé* cond bonheur des phénomènes qui changent toutes les conditions de la vie. N'esL-ee pas alors comme une enfance insouciante de tout ce qui n'est pas rire, joie, plaisir? Puis, quand la vie est bien active, quand les foyers en sont bien ardents, l'homme laisse allçr la combustion sans y j^enser .ou la discuter, sans mesurer les moyens ni la fin. Jamais d ailleurs aucune fille d'Eve n'entendit mieux que madame Glaës son métier de femme. Elle eut cette soumission de la Flamande, qui rend le fover domestique si attrayant, et à lac|uelle sa fierté d'Espagnole donnait une plus haute saveur. Elle était impo» santé, savait (Mimmander le resoect par un reffard oà éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noolesse; mais devant Claés elle trem» blait ; et, à ia longue, elle avait fini piar le mettre si haut et si près de Dieu, en lui rapportant tous les actes de sa vie et ses moindres pensées, que son amour n'allait plus sans une teinte de crainte res-
Eectueuse qui raiguisalt encore. Elle prit avec orgueil toutes les liaitodes de la bourgeoisie flamande et plaça son amour-propre à ren» dre la \ie domestique grassement heureuse, à entretenir les plus petits détails de la maison dans leur propreté classique, à ne posséder que des choses d'une bonté absolue, à maintenir sur la table les mets les phis délicats et à mettre tout ches elle en harmonie avec la vie du cœur. Ils eurent deux garçons et deux filles. L'ainée, nommée Marguerite, était née en 1796. Le dernier enfant était un garçon, âgé de trois ans, et nommé Jean Balihazar. Le sentiment maternel mt chez madame Glaës presque égal à son amour pour son époux. Aussi se passa-t-il en son âme, et surtout pendant les derniers Jours de sa vie, un combat horrible entre ces deux sentiments également puissants, et dont l'un était en quelque sorte devenu l'ennemi de l'autre. Les larmes et la terreur, empreintes sur sa figure au moment où commence le récit du drame domestique qui couvait dans cette paisible maison, étaient causées par la crainte d'avoir sacrifié ses enrantsà son mari.
En i805, le frère de madame Glaës mourut sans laisser d'enfants. L** loi espagnole s'opposait à ce que la sœur succédât aqx possessions territoriales qui apanageaient les titres de la maison ; mais, par ses dispositions testamentaires, le duc lui légua soixante mille ducats environ, mie les héritiers de la branche collatérale ne lui disputèrent pas. Quoique le sentiment qui l'unissait à Balthazar Glaës fût tel, que jamais aucune idée d'intérêt l'eût entaché, Joséphine éprouva une sorte de contentement à posséder une fortune égale à celle de son mari, et fut heureuse de pouvoir à son tour lui offrir auelque chose après avoir si noblement tout reçu de lui. Le hasard ut donc que ce mariage, dans lequel les calculateurs voyaient une folie, fût, sous le rapport de l'intérêt, un excellent mariage. L'emploi de cette somme fut assez difficile A déterminer. La maison Claés était si ri* chemept fournie en meubles, en tableaux, en objets d'art et de prix, qu'il semblait difficile d'y ajouter des choses dignes de celles qui s'y trouvaient déjà. Le goût de cette famille y avait accumulé des trésors. Une génération s'était mise à la piste de beaux tableaux ; puis la nécessite de compléter la collection commencée avait rendu le goût de la peinture héréditaire. Les cent tableaux qui ornaient hi ga« lerie par laquelle on communiquait du quartier de derrière aux appartements de réception situes au premier étage de la maison do devant, ainsi qu'une cinquantaine a'autres placés dans les salons d'apparat, avaient exigé trois siècles de patientes recherches. C'étaient de célèbres morceaux do Rubens, de Rnysdaél, de Van« Dyck, de Terburg, de Gérard Dow, de Teniers. de Miéris, de Paul- Pottcr, de Wouwermans, de Rembrandt, d'Hobbéma, de Cranaoh et d'IIolbeio. Les tableaux italiens et français étalent en minorité, mais tous authentiques et capitaux. Une autre génération avait eu la fantaisie des services de porcelaine japonaise ou chinoise. Tel Claés s'était passionné pour les meubles, tel antre pour l'argeaterie, enfm chacun d eux avait eu sa manie, sa passioo, l'un des traits les plus saillants du caractère flamand. Le père de Ballhasar, le dernier dé* bris de la fameuse société hollandaise, avait laissé l'une des plus riches collections de tulipes connues. €u(re ces richesses hérédiiaires qui représentaient un capital énorme, et meublaient magninquoniout cette vieille maison, simple au dehors comme une coquille, omis comoifi une coquille inuirieuremeot nacrée et parée des plus riches
couleurs, Balthazar Clals pofsédait encore une maison de eampagna dans la plaine d'Orchies. Loin de baser, comme les Français, sa dé« pense sur ses revenus, Il avait suivi la vieille coutume hollandaise de n'en consommer que le quart, et doqze cents ducats par an met* taient sa dépense au niveau de celle que foisoient les plus riches pcr« sonnes de la ville. La publication du Gode civil donna raison â celte sagesse. En ordonnant le partage égal des biens, le titre des successions devait laisser chaque enfant presque pauvre et disperser un jour les richesses du vieux musée Claés. Balthazar, d'accord avec madame Glaës, plaça la fortune de sa femme de manière â donner à chacun de leurs enfants une position semblable à celle du père. La maison daës persista donc dans la modestie de son train et acheta des bols, un peu maltraités par les guerres qui avaient eu lieu, mais
2ui, bien conservés, devaient prendre à dix ans de là une valeur norme. La haute société de Douai, que fréquentait M. Claés, avait su si bien apprécier le beau caractère et les qualités de sa femme,
Sue, par une espèce de convention tacite, elle était exemptée des evoirs auxquels les gens de province tiennent tant. Pendant la saison d'hiver, qu'elle passait à la ville, elle allait rarement dans le monde, et le monde venait chez elle. Elle recevait tous les mercredis, et donnait trois grands dîners par mois. Chacun avait senti qu'elle était plus à l'aise dans sa maison, où la retenaient d'ailleurs sa passion pour son mari et les soins que réclamait Véducation de ses enfants. Telle fut, jusqu'en 1809, la conduite de ce ménage, qui n'eut rien de conforme aux idées reçues. La vie de ces deux êtres, secrètement pleine d'amour et de joie, était extérieurement semblable à toute autre. La passion de Balthazar Glaës pour sa femme, et que sa femme savait perpétuer, semblait, comme il le faisait observer lui-même, employer sa constance ionée daps la culture du bonheur, qui valait bien celle des tulipes vers laquelle il penchait dès son enfance, et le dispensait d'avoir là manie eomme chacun de ses ancêtres avait eu la sienne.
 la fin de cette année, l'esprit et les mapières d9 Balthazar subirent des altérations funestes, qui commencèrent il naturellement oue d*abord madame Glaës ne trouva paa nécessaire dû lui en dcmanoer la cause. Un soir, son mari se eoucba dana un état de préoccupation qu'elle se fit un devoir de respecter. Ra délicatesse de femme et ses habitudes de soumission lui avalent toujours laissé attendre les confidences de Balthazar, dont la oonflance lui était garantie par une affection si vraie qu'elle ne donnait aucune prlie à la Jalousie. Quoique certaine d'obtenir une réponie quand elle se permettrait une demande curieuse, elle avait toiijoun eomervé de ses premières impressions dans la vie la crainte d'un refiis. D'ailleurs, la maladie morale de son mari eut des phases, et n'arriva que par des teintes progressivement plus fortes à cette vlolenoe Intoléraole oui détrullit le bonheur de son niénase. Quelque occupé que Ait Baltnaaar, Il restai néanmoins, pendant pluMeurs mois, causeur, affeetueux, et le changement de son caractère ne se manifestait alors que par de fréquentes distractions. Madame Glaës espéra longtemps savoir par son mari le secret de ses travaux ; peut-être ne voulait-il l'avoner qu'au moment où ils aboutiraient à des résultats utiles, car beaucoup d*bommei ont un orgueil qui les pousse à cacher leurs combats et a ni se montrer que viclotorieux. Au jour du triomphe, le bonheur domestique devait donc re
Ï>araitre d'autant plus éclatant, que Baltlmiar l'apercevait de cette acune dans sa vie amoureuse que son em\f désavouerait sans doute. Joséphine connaissait assez son mari pour MVOlr qu'il ne se pardonnerait pas d'avoir rendu sa Pépita moins heureuse pendant plusieurs mois. Elle gardait donc le silence en éprouvant une espèce de joie à souffrir par lui, pour lui ; car sa passion avait une teinte de celte piété espagnole qui ne sépare jamais la fol de l'amour, et ne comprend point le sentiment sans souffrances. Elle attendait donc un retour d'affection, en se disant chaque soir : — Ce sera demain ! et en traitant son bonheur comme un absent. Elle conçut son dernier enfant au milieu de ces troubles secrets. Horrible révélation d'un avenir de douleur ! En celte circonstance, ranionr fut, parmi les distractions de son mari, comme une distraction plus forte que les autres. Son orffueil de femme, blessé pour la première fois, lui fil sonder la profondeur de l'abîme inconnu qui la séparait à jamais du Claês des premiers jours. Dès ce moment, l'état de Balthazar empira. Cet homme, naguère incessamment plongé dans les joies domestiques, qui jouait pendant des heures entières avec ses cnAints, se roulait avec eux sur le tapis du parloir ou dans les allées du jardin, qui semblait ne pouvoir vivre que sous les yeux noirs de sa Pépita, ne s'aperçut point de la grossesse de sa femme, oublia de vivre en famille et s'oublia lui-même. Plus madame Glaës avait tardé à lui demander le sujet de ses occupations, moins elle l'osa. Â cette idée, son sang bouillonnait et la voix lui manquait. Enfin elle crut avoir cessé de
fklaire à son mari, et fut alors sérieusement alarmée. Cette crainte 'occupa, la désespéra, l'exalta, devint le principe de bien des heures mélancoliques et de tristes rêveries. Elle juslida Balthazar â ses dépens en se trouvant laide et vieille ; puis elle entrevit une pensée généreuse, mais humiliante pour eUe, dans le travail par lequel il se fai$iiit une fidélité néffalive, et voutul lui rendre son indépendance en hrissaul s'établir un de ces secrets divorces, le mol du bonheur dont
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paraiisentjoiiiTiiluBieiire ménages. NëanmoinE, avaot dédire adieu a la vie conjugale, die lâcha de tire au fond de ce cœur, mais elle le iruuva fermé. Insensiblement, die vil Balthazsr devenir iudifTérent à tout ce qu'il avail aimé, néglif|er ses lulipes en (leurs, el ne plus sod-
Scr à ses enfants. Sans doute il se livrait à quelque passion en dehors es aiïeciioQs du cœur, mais qui. selon les femmes, n'en dessèche pas moins le cœur. L'amour était endormi eL non pas enfui, ai ce fut une consolation, le malheur n'en resta pas moins le même. La continuité de cette crise s'explique par un seul mot, l'espérance, secret de toutes ces situations conjugales. Au moment où la pauvre femme arrivait à un degré de désespoir qui lui prêtait le courage d'interroger son mari, précisément alors elle retrouvait de doux moments, pendant lesquels Balthazar lui prouvait que s'il appartenait à quelques pensées diaboliques, elles lui permettaient de redevenir parfois
ît igl de iilni de wiiiolâ «ut, quoiqu'il en eût e>
hii-méme. thrant ces insunts où son ciel s'éclaircissail, elle s'empressait trop à jouir de son bonheur pour le troubler par des importunités ; puis, quand elle s'était enhardie à questionner Balthazar, an moment même où elle allait parler, il lui échappait aussitôt, il la
Juitiait brusouement, oti tombait dans le gouffre de ses méditations 'où rien ne le pouvait tirer. Bientôt la réaction du moral sur le physique commenta ses ravages, d'abord imperceptibles, mats néanmoins saisissables à l'œil d'une femme aimante qui suivait la secrète pensée de son mari dans ses moindres manifestations. Souvent, elle avait peine â retenir ses larmes en le vovaul, après le dJner, plongé dans une bergère au coin du feu, morne et pensif, l'œil arrêté sur un panneau noir, sans s'apercevoir du silence qui régnait autour de lui. Elle observait avec terreur les chanj^ements insensibles qui dégradaient celle Ogurc que l'amour avait faite sublime pour elle. Cha-
que jour, la vie de l'Ame s'en retirait davantage, la charpente physique restait sans aucune expression. Parfois, les yeux prenaient une couleur vitreuse; il semblait que la vue se retournât et s'eiercil à l'intérieur. Quand les enfants étaient couchés, après qneloues heures de silence et de solitude, pleines de pensées affreuses, si la pauvre Pépita se hasardait à demander : — Mon ami, souffres-tu? quelquefois Balthazar ne répondait pas; ou, s'il répondait, il revenait â lui par un tressaillement comme un fa<Hnme arraché en sursaut à son sommeil, et disait un non sec el caverneux qui tombait pesamment sur le cœur de sa femme palpitante. Quoiqu'elle eilt voulu cacher à ses amis la bizarre situation où elle se trouvait, elle fut cependant obligée d'en parler. Selon l'usage des petites villes, la plupart des salons avaient fait du dérangement de BalUiazar le sujet de leurs conversations, et déjà, dans certaines sociétés, l'on savait plusieurs détails ignorés de madame Oaès. Aussi, malgré le mutisme commandé par la politesse, quelques amis témoignèrent-ils de si vives inquiétudes, qu'elle s'empressa de justiâer les singularités de son mari
— M. Balthazar avait, disaîl-elle. entrepris un grand travail qui l'absorbait, mais dont la réussite devait être im sujet de gloire pour sa famille et pour sa patrie.
Cette explication mystérieuse caressait trop l'ambition d'une ville où, plus qu'en aucune autre, règne l'amour du pays et le désir de son illustration, pour qu'elle ne produisit pas dans les esprits une réaction ^vorable â H. Glaês. Les suppositions de sa femme étaient, jusqu'à un certain point, assez fondées. Plusieurs ouvriers de diverses pr<rfessions avaient longtemps travaillé dans le grenier de la maison de devant, où Balthazar se rendait dès le malin. Après y avoir fait des retraites de plus en plus longues, auxquelles s'étaient insensiblement accoummés sa femme el ses gens, Batthnznr en était arrivé à y demeurer des journées entières. Mais, douleur inouie ! madame Claês apprit, par les humiliantes confidences de ses bonnes amies étntinées de son ignorance, que son mari ne cessait d'acheter à Paris des instmmenis de physique, des matières précieuses, des livres, des machines, et se ruinait, disait-on, à chercher la pieire nhilosophulc. Elle devait songer i ses enfants, ajoutaient les amies, a son propre uvenir, et serait criminelle de ne pas employer sou influence pour déloumer son mari de la fausse voie où il s'était engafjé. Si madame Claés retrouva son impertinence de grande dame pour imposer silence i ces discours absurdes, elle (iit prise de terreur malgré son apparente assurance, et résolut de quitter son rôle d'abnégation. F.lle fit naître ube de ces situations pendant lesquelles une femme est avec son mari sur un pied d'égalité; moins iremblanie alors, elle osa demander à Balthazar la raison de son changement, et le motif de sa constante retraite. Le Flamand fronga les sourdls, et lui répondit ; — Ha chère, tu n'y comprendrais rien.
Un jour, Joséphine insista pour connaître ce secrei euseplugnant avec douceur de ne pas partager toute la pensée de celui de qui elle partageait la vie.
— Puisque cela t'intéresse tant, répondit Ballliazar en ^rdani sa fonrae sur ses genoux et lui caressant ses cheveux noire, je te dirai
Jne je me suis remis â la chimie, et je sois l'homme le plus heureux u monde.
Deux ans après l'hiver où M. Claés était devenu chimiste, sa maison avait changé d'aspect. Soit que la société se choquit do la distraction perpétuelle du savant, ou crût le gêner, soii que ses anxiétés secrètes eussent rendu madame (^laés moins agréable, elle ne voyait plus que ses amis intimes. Balthazar n'allait nulle part, s'enfermait dans son laboratoire pendant toute la journée, y restait parfois la nuit, et n'apparaissait au sein de sa famille qii'.i l'heure du dîner. Dès la deuxième année, il cessa de passer la belle saison à sa campagne, que sa femme ne voulut plus habiter seuk'. Quelauefoîs Ballhaz.ir sortait de chez lui, se promenait et ne rentrait que le lendemain, en laissant madame Claès peudaot toute une imit livrée â de mortelles inquiétudes; après l'avoir fait infructueusement chercher dans nne ville dont les portes étaient fermées le soir, soivani l'usage des places fortes, elle ne pouvait envoyer à sa poursuite dans la campagne. La malheureuse femme n'avait même plus alors l'espoir mêlé d'angoisses que donne l'attente, et souffrait jusqu'au lendemain. Balthazar, qui avait oublié l'heure de la fermeture des portes, arrivait le lendemain tout tranquillement, sans soupçonner les tortures que sa distraction devait imposer â sa famille; el le bonheur de le revoir était pour sa femme une crise aussi dangereuse que pouvaient l'èlre ses appréhensions; elle se taisait, n'osait le questionner, car, à la première demande qu'elle fit, il avait répondu d'un air suriH'is : — « Ëhbienl quoi, l'on ne peut pas se pronteiier! s Les passions ne savent pas tromper. Les inquiétudes de madame Cbés justirièrcal donc les bruits qu'elle s'était plu à démentir. Sa jeunesse l'avait habituée à connaître la pitié polie di^moude; pour ne (»s la subir une seconde fois, elle se renferma plus étroitement dans l'enceinte de «:« maison, que tout le monde déserta, même ses derniers amis. Le tlt-sordre dans les vêtements, toujffurs si dégradant ponr un homme <ie la haute classe, devint tel chez Balthazar, qu'entre tant de causer de chagnns, ce ne fut pas l'une des moins sensibles dont s'affecta cette femme habituée i l'exquise propreté des Flamandes. De concert avec
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
Lemiilqtiinier, valet de cbambre de son mari. Joséphine remêilia uendanl quel<|(ie temps à h dévaslaliou journalière des habits, mais il fallut y renoncer. Le jour même où, à l'insu de Baltliaiar, des effets neufs avaient été Bubstitnës à ceux qui étaient (achés, déchirés on troués, il eu faisait des haillons. Celte femme, heureuse pendant quinze aps, et dont la jalousie ne s'était jamais éveillée, se trouva tout à coup n'âireplusrim en apparence dans le cœur où elle régnait naguère. Espn^inole d'origine, le senlimenl de la femme espa^<^e fronda ches elle, quand elle se découvrit une rivale dans la science qui lui enlevait sou mari ; tes tourments de la jalousie lui dévorèrent le cœur, et .rénovèrent son amour. Hais que (aire contre la science? ccnnment eu combattre le pouvoir incessant, lyrannique et croissant ? Comment tuer une rivale invisible? Tomment une femme, dont le
rvoir est limité par la nature, peut-elle hiiter avec une idée dont jouissances sont infinies et tes attraits toujours nouveaux? Que
tenter contre la coquet-
terie des idées qm se , , ■ ''.'■■
rafraîchissent, renais- ': ?„■ ;- .;,„
sent plus belles dans les ]; -V." ' . '^ Il
difficultés, et entraînent
un homme si loin du
monde qu'il oublie jus-
!\a'i ses ^us chères afections. Enfin un jonr, malgré les ordres sévères que Balihazar avait donnés, sa femme voulut au moins ne pus te quitter, s'enfermer avec lui dans ce grenier où il se retirait, comhniire corps k corps avec sn rivale, en as»slant stm mari durant les longues heures qu'il prodiguait à cette terrible maîtresse. Elle voulut se glisser secrètement dans ce mvsiérieux atelier de séduction, et acquérir le droit d'y rester toujours. Elle essaya donc de pariater avec Lcmulquinier le droit d'entrer dans le laboraloirci mais, pour ne )<as le rendre témoin d'une querelle qu'elle redmiiaîl, elle attendit un jour où son mari se passerait du valel de chambre. Depuis qiielque temps, elle étudiait les allées et venues de ce domestique avec une impatience haineuse : ne savait - il pas tout ce
Qu'elle désirait apprcnro, ce que son mari lui cachait et ce qu'elle n'osait lui demander! elle trouvait Lemulqninier jiius favorisé qu'elle ,
elle, l'épouse! Elle vint — ■
donc fremblante et près- „^^-=-
que heureuse; mais,
jrotir la première fois de
sa vie, elle connut )>
colère de Balihazar; i
peine avail*elle enlr'ouvert b porte, qu'il fondit sur elle, la prit, la
jeta nidenient sur l'escalier, où elle faillit ronli-r du haut en bas.
— Dieu soit loué, lu existes! cria Balthazar en la relevant.
Un masque de verre s'était brisé en éclats sur madame Claës qui vit son mari pile, blémc, effrayé.
— Ma chère, je t'avais tlcfindu de venir Ici, dit-il eu s'assuj^anl sur une marche de l'escalier ct)mnie un homme abailu. Les sninis t'ont pr^rvée de la mort. Par quel hasard mes yeux élaient-ils ti\C-^ sur U porte? Nous avons failli périr.
— J'aurais été bien heureuse alors, dit-elle.
— Won expérience u^t iitanquée. reprit Balthaxar. Je ne puis pardonner qu'à toi hi douleur que me cause ce cruel mécompte. J'allais |>cut-ëtre décomposer l'azote. Va, reiourueà tes alfaiies.
Balthaiar rentra dans son laboratoire.
v.Nl-cllcunli'pUTcrl la porte, qu'î
— Tallaii peml-itrt ideompoter tamUf k dit la piorre femme en revenant dans sa chflnbrc, où elle fondit en larmes.
Cette phrase était inînteQigible pour elle. Les hommes, habitues )Mr leur éducation à tout concevoir, ne saveiit pas ce qu'il y a d'iicrrible pour une femme à ne pouvoir comprendre ta pensée de celui qu'elle aime. Plus indulgentes que nous ne le sommes, ces divines créatures ne nous disent pas quand le langage de leurs âmes reste incompris ; elles craignent de nous faire sentir la supériorité de leurs sentiments, et cachent alors leurs douleurs avec autant de joie qu'elles taisent leurs plaisirs méconnus; mais, phis ambitieuses en amour que nous ne le sommes, elles veulent épouser mieux que le cœur de l'homme, elles en veulent aussi toute la pensée. Pour madame Claës, ne rien savoir de la science dont s'occupait son mari engendrait dans son âme un dépit plus violent que celui causé par la beauté d'une rivale. Une lutte de femme i femme laisse i celle qui aime le plus l'avaouge d'aimer -, ' mieux; mais ce dépit
' < > 1 ' . I accusait une impuis-
1 r-j."- ',,'1 " i sanee et humiliait tous
les sentiments qui nous aident à vivre. Joséphine De savait pas! Il se trouvait, pour elle, une situa lion où son
rorance la séparait son mari. Enfin, dei- I nière torture, et la plus vive, il était souvent entre la vie et ta mort, il courait des dangers, loin d'^e et près d'elle, sans qu'elle les partageât, sans qu'elle les conudt. t'était, comme l'enfer, une prison morale sans issue, sans espérance. HLidame Claës voulut au moins connaître les attraits de cette science, et se mil k étudier en secret hi chimie dans les livres. * Cetie famille fui alors comme cloîtrée.
Telles fureut les transitions successives par lesquelles te malheur fil passer la maison Claës.
avant de l'amener à l'espèce de mort civile dont elle est frappée au moment où cette histoire commence.
Cette si ma lion violente se compliqua.
Comme toutes les femmes passionnées , madame Claës était d'un désintéressement inouï.
Ceux qui aiment véritablement savent combien largeat est peu de .. chose auprès des sen-
^--^ limenls, et avec quelle
. I*' ' ,^ difticullé il s'y agrège.
.. Néanmoins Joséphine
n'apprit pas sans une cruelle émotion que son mari devait trois cent mille francs hypothéqués sur ses propriétés. L'aulheuticilé des contrats sanctionnait les inquiétudes, les bruits, les conjectures de la ville. Madame Claës, justement alarmée, fut forcée, elle si lière, de ((uestionner le notaire de son mari, de le mettre dans le secret de ses douleurs ou de les lui laisser deviner, et d'entendre cnPm celte humiliante question : — «CommeDllH.CIaësne vous a-t-il encore rien dit? > Heureusement le antaire de Balthazar lui él;iit presque parent, et voici comment. Le grand-père de H. Claës avait épousé une Fierquin d'Anvers, de la même famille que les Pierquin de Douai. Depuis ce mariage, ceux-ci, quoique étrangers aux Claës, les traitaient de cousins. H. Pierquin. jeune homme M vingt-six ans qui venait de succéder à la charge de son père, était ta seule personne qui eût accès dans la maison Claës. Madame Balthazar avait depuis plusieurs mois vécu dans une si complète solimde, que le notaire Alt obligé de lui conrimier la nouvelle des désastres déjà connus
U RECHERCHE DB L'ABSOLU
dflni liiptt h ville II lui dit que» ?raisêmblablcmenl» son mari devait des sommes considérables à la maison qui lui fburnissait des produits chimiques. Après 8*étre enquis de la fortune et de la considération dont jouissait M. Claés, cette maison accueillait toutes ses demandes et faisait les envois sans inquiétude, malgré l'étendue des crédits. Madame Glaés chargea Pierquin de demander le mémoire des fourni* lures faites à son mari. DeuK mois après, MM. Protea et Ghinreville, fabricants de produits chimiques, adressèrent un arrêté de compte (pii montait à cent mille francs. Madame Ôaés et Pierquin étudièrent cette facture avec une surprise croissante. Si beaucoup d'articles» exprimés soientifiquement ou commercialement, étaient pour eux inintelligibles, Us furent effrayés de voir portés en compte des parties do métaux, des diamants de toutes les esfièces, mais en petites quanliiés. Le total de la dette s'expliquait facilement par la multiplicité des articles, par las précautions que nécessiuiit le transport de certaines substances ou l'envoi de quelques machines précieuses, par le firix exorbitant de plusieurs produits qui ne s'obtenaient que difficiement, ou qne leur rareté rendait chers, enfin par la valeur des instruments de physique ou de chimie confectionnés d'après les instructions de M. Claôs. Le notaire, dans l'intérêt de son cousin, avait pris des renseignements sur les Protez et Chiiïreville, et la probité de ces négociants dovait rassurer sur la moralité de leurs opérations avec M. Claès, à qui, d'ailleurs, ils faisaient souvent part des résultats obtenus par les ohimistes de Paris, afin de lui éviter des dépenses. Madame Glaès pria le notaire de cacher à la société de Douai la nature de ees aequisitions, qui eussent été taxées de folies; mais Pierquin lui répondit que déjà, pour ne point affaiblir la considération dont jouissait Glaés, il avait retardé jusqu'au dernier moment les obligations notariées que l'importance des sommes prêtées de confiance par ses clients avait enfin nécessitées. 1| dévoila l'étendue de la plaie, en disant à sa cousine que, si elle ne trouvait pas le moyen d'empêcher son mari de dépenser sa fortune si follement, dans six mois les biens patrimoniaux seraient grevés d'hypothèques qui en dénasse* raient la valeur. Quant à lui, ajouta-t<il, les observations qu'il avait faites à son cousin, avec les ménagements dus i un homme si justement considéré, n'avaient pas eu la moindre influence, Une fois pour toutes, Balthazar lui avait répondu qu'il travaillait ft la gloire et à la fortune de sa famille. Ainsi, à toutes les tortures de cœur que madame Glaès avait supportées depuis deux ans, dopt chacune s ajoutait à l'autre et accroissait la douleur du moment de toutes les douleurs
Passées, se joignit une crainte affreuse, incessante, qui lui rendait avenir épouvantable. Les femmes ont des pressentiments dont la justesse tient du prodige. Pourquoi en général tremblent-elles plus quelles n'espèrent quand il s'agit des intérêts delà vie? Pourquoi n ont-elles de foi que pour les grandes idées de l'avenir religieuK? Pourquoi devinent-elles si habilement les catastrophes de fortune on les crises de nos destinées? Peut-être le sentiment qui les unit jj l'homme qu'elles aiment leur en fait-il admirablement peser les forces, estimer les facultés, connaître les goûts, les passions, les vices, les vertus; la perpétuelle élude de ces causes, en présence desquel l0s elles se trouvent sans cesse, leur donne sans doute la fatale puissance d en prévoir les effets dans toutes les situations possibles. Ge qu'elles voient du présent leur fait juger l'avenir avec une habileté naturelle* ment expliquée par la perfection de leur système nerveux, qui leur permet de saisir les diagnostics les plus légers de la pensée et dos sentiments. Tout en elles vibre à l'unisson des grandes commotions morales. Ou elles sentent, ou elles voient. Or, quoique séparée de son mari depuis deux ans, madame Glaés pressentait la perte de sa fortune. Elle avait apprécié la fougue réfléchie, l'inallérable constance de Balthaiar ; s'il était vrai qu'il cherchât à faire de For, il devait jeter avec une parfaite insensibilité son dernier morceau de pain dans son creuset; mais que chercliait-il? Jusque-là, le sentiment ma* ternel et l'amour conjugal s'étaient si bien confondus dans le cœuv de cette femme, que jamais ses enfants, également aimés d'elle et de son mari, ne s'étaient interposés entre eux. Mais' tout à coup elle fut parfois plus mère qu elle n'était épouse, quoiqu'elle fût plus souvent épouse que mère. Et néanmoins, quelque disposée qu'elle piU être «^ sacrifier sa fortune et même ses enfants au bonheur de celui qui l'avait choisie, aimée, adorée, et pour qui elle élait encore la seule femme qu'il y eût au monde, les remords que lui causait la faiblesse de son amour maternel la jetaient en d'horribles alternatives. Ainsi, comme femme, elle souffrait dans son cœur; comme mère, elle soufïraitdans ses en(;mts; et comme chrétienne, elle sou (Trait pour tous. Elle se taisait et contenait ces cruels orages dans son àme. Son mari, seul arbitre du sort de sa famille, était le maitre d'en régler à son gré la destinée, il n'en devait compte qu'à Dieu. D'ailleurs, pouvait-elle lui reprocher l'emploi de sa rortUne, après le désintéressement dont il avait fait preuve pendant dix années de mariage? Ëtaitclle juge de ses desseins? Mais sa conscience, d'accord avec le sentiment et les lois, lui disait que les parents étaient les dépositaires de la fortune, et n'avaient pas le droit d aliéner le bonheur nialériel de leurs enfants. Pour ne point résoudre ces hautes questions, elle aimait mieux former les youx, suivant l habitude des gens ([iii refusent de voir l'abime au ibnd duquel ils savent devoir rouler, Deiwis six
molf , son mari ne lui avait phis rerois d'argent pour la dépense de sa maison, Elle fit vendre secrètement à Pans les riches parures de diamants (lue son frère lui avait données au jour de son mariage, et introduisit la plus stricte éoonontie dans sa maison. ËUe renvoya la gouvernante de ses enfants, et même la nounice de Jean. Jauis le luxe des voitures était ignoré de la bourgeoisie à la fois si humble dans ses mœurs, si iière dans ses sentiments; rien n'avait donc été l^révu dans la maison Glaés pour cette invention moderne, Balthazar était obligé d'avoir son écurie et sa remise dans une maison en fi«ce de la sienne ; ses occupations ne lui permettaient plus de surveiller cette partie du ménage qui regarde essentiellement les. hommes; madame Glaés supprima la dépense onéreuse des équipages et des gens que son isolement rendait inutiles, et, malgré la bonté de ces raisons, elle n'essaya point de colorer ses réformes par des prétextes. Jusqu'à présent les faits avaient démenti ses paroles, et le silence était désormais ce qui convenait le mieux. Le changement du train des Glaés n'était pas justifiable dans un pays où, comme en UoUande, quiconque dépense tout son revenu passe pour un fou. Seulement, comme' sa fille aînée, Marguerite, .nllait avoir seiïe ans, Joséphine parut vouloir lui faire une belle alliance, et la placer dans le monde, comme.il convenait à une fille alliée aux Molina, aux Van*Oâtrom«' Tenmink, et aux Gasa-Réal. Quelques jours avant celui pendant lequel commence celle histoire, l'argent des diamants était épuisé. Ce même jour, à trois heures, en conduisant ses eniants à vêpres, ma* dame Glaés avait rencontré Pierquin qui venait ta voir, et qui Taccompiigna jusqu*^ Siiot-Pierre, en causant à voix basse sur sa situation.
— Ma cousine, dit-il, je ne saurais, sans manquer à l'amilië qui m'attache à voire famiUe, vous cacher le péril où vous êtes, et ne pas vous prier d'en conférer avec votre mari. Qui peut, si ce n'est vous, l'arrêter sur le bord de l'abîme où vous marchez. Les revenus des biens hypothéqués ne suflisent point à payer les intérêts des sommes empruntées; ainsi vous êtes aujourd'hui sans aucun revenu. Si vous coupiea les bois que vous possédez, ce serait vous enlever la seule chance de salut qui vous restera d'ans l'avenir. Mon cousin Baltbaitar est en ce moment débiteur d'une somme de trente mille franop à la maison Protez et Ghiffreville de Paris, avec quoi les payerez»vous, avec quoi vivrez-vous? et que deviendrez-vons si Claës continue à demander des réactifs, des verreries, des piles de Voila et autres brimborions, Toute votre fortune, moins la maison et le mobilier, s'est dissipée en gaz et en charbon. Quand U a été question, avant-hier, d'hypothéquer sa maison, savez-vous quelle a été la réponse de Glaês ; -r- « Diable ! » Voilà depuis trois ans la première trace de raison qu'il ait donnée.
Madame Claës pressa doulourement le bras de Pierquin, leva les yen Y au ciel, et dit : — tiardez-pous le secret.
Malgré sa piété, la pauvre femme anéantie par ees paroles d'une clarté foudroyante ne put prier, elle resta sur sa chaise entre ses enftints, ouvrit son paroissien et n'en tourna pas un feuillet; elle élait tombée dans une contemplation aussi absorbante que l'étaient les méditations de son mari. L%onneur espagnol, la probité flamande, résonnaient dans son tme d'une voix aussi puissante que celle de l'orgue. La ruine de ses enfants était consommée ! Entre eux et Thonpeur de leur père, il ne fallait plus hésiter. La nécessité d'mie lutte
autant que l'idée de la majesté eopslante soumission dans laquelle elle était saintement demeurée comme épouse. L'intérêt de ses enfants Tobligerait à conlrarier dans ses goûis un homme qu'elle idolâtrait- ^e faudrait-il pas souvent le ramener à des questions positives, quand il planerait dans les hautes régions de la science, le tirer violemment d'un riant avenir pour le plonger dans ce que la matérialité présente de plus hideux aux artistes et aux grands hommes. Pour elle, Balthazar Glaés était un géant de science, un homme gros de gloire; il ne pouvait l'avoir oubliée que pour les plus riches espérances ; puis, i\ était si profondément sensé, elle l'avait entendu parler avec tant de talent sur les questions de tout genre, qu'il devait être sincère en disant qu'il travaillait j>our la gloire et la fortune de sa famille. L'amour de cet homme pour sa femme et ses enfants n'était pas seulement immense, il était iniini. Ges sentiments n'avaient pu s'abolir, ils s'étaient sans doute agrandis en se reproduisant sous une autre forme. Elle si noble, si gcinéreuse et si craintive, allait faire retentir incessamment aux oreilles de ce grand homme le mot argent et le son de l'argent, lui moui relies plaies de la misère, lui faire entendre les cris de la détresse,, quand il entendrait les voix mélodieuses de la renommée. Peui-êire l'affection que Balthazar avait pour elle s'en diminuerait-elle? Si elle n'avait pas eu d'enfants, elle aurait embrassé courageusement et avec plaisir la destinée nouvelle que lui faisait son mari. Les femmes élevées dans l'opulence sentent proinplement le vide que couvrent les jouissances matérielles; et quand leur cœur, plus fatigué que flétri, leur a fait trouver le bonheur que domie un constant échange de scn«i linicnts vrais, elle ne reculent point devant une existence médiocre» si elle convient a l'être par lequel elles se savent aim^a* Uura idées,
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leurs plaisirs, sont soumis aux caprices de cette vie en dehors de la leur ; pour elles, le seul avenir redoutable est de la {perdre. En ce nionieul donc, ses enfants séparaient Pépita de sa vraie vie, autant que Balthazar Glaês s*ëlait séparé d elle par la science; aussi» quand elle fui revenue de vêpres, et qu'elle se fût jetée dans sa bergère, rcnvoya-t-elle ses enfants en réclamant d*eux le plus profond silence;
Euis, elle (It demander à son mari de venir la voir ; mais quoique emulquinier, le vieux valet de chambre, eût insisté pour Tarracber à son laboratoire, Balthazar y était resté. Madame Claês avait donc eu le temps de refléchir. Et elle aussi demeura songeuse, sans faire attention a Theure, ni au temps, ni au jour. La pensée de devoir trente mille francs et de ne pouvoir les payer, réveilla les douleurs passées, les joignit à celles du présent et de l'avenir. Cette masse d'intérêts, d'idées, de sensations, la trouva trop faible ; elle pleura. Quand elle vit entrer Balthazar, dont alors la physionomie lui parut plus terrible, plus absorbée, plus égarée qu'elle ne l'avait jamais été ; ouand il ne lui répondit pas, elle resta d'abord fascinée par Timmobilite de ce regard blanc et vide, par toutes les idées dévorantes que distillait ce front chauve. Sous le coup de cette impression, elle désira mourir. Quand elle eut entendu cette voix insouciante exprimant un désir scieniinque an moment où elle avait le cœur écrase, sou courage revint; elle résolut de lutter contre celte épouvantable puissance qui lui avait ravi un amant, qui avait enlevé à ses enfants un père» à la maison une fortune, à tous le bonheur. Néanmoins, elle ne put ré^ primer la constante trépidation qui l'agita, car, dans toute sa vie, il ne s'était pas rencontré de scène si solennelle. Ce moment terrible ne contenait-il pas virtuellement son avenir, et le passé ne s'y résumait-il pas tout entier?
Maintenant, le!» gens faibles, les personnes timides, ou celles à qui la vivacité de leurs sensations agrandit les moindres difficultés de la vie, les hommes que saisit un tremblement involontaire devant leç arbitres de leur destinée, peuvent tous concevoir les milliers de pensées qui tournoyèrent dans la tête de celte femme, et les sentiments sous le poids desquels son cœur ^t comprimé, quand son mari se dirigea lentement vers la porte du jardin. La plupart des femmes conr naissent les angoisses de l'intime délibération contre laquelle se débattit madame Glaés, Ainsi, celles même dont le cœur n a encore été violemment ému que pour déclarer à leur mari quelque excédant de dépense ou des dettes faites chez la marchande de modes, comprendront combien les battements du cœur s'élargissent alors qu'il s'en va de toute la vie. Une belle femme a de la grâce à se jeter aux pieds de son mari, elle trouve des ressources dans les poses de la douleur ; tandis que le sentiment de ses défimts physiques augmentait encore les craintes de madame Claês. Aussi, quand elie vit Balthazar près de sortir, son premier mouvement fut-il bien de s'élancer vers lui; mais une ciuelle pensée réprima son élan : elle allait se mettre debout de* vaut lui ! ne devait-elle pas paraître ridicule à un homme qui, n'étant plus soumis aux fascinations de l'amour, pourrait voir juste. José* phine eût volontiers tout perdu, fortune et enfants, plutôt que d'a« moindrir sa puissance de femme. Elle voulut écarter toute chance mauvaise dans une heure si solennelle, et appela fortement : — Bal* tliazar ! Il se retourna machinalement et toussa ; mais sans faire iit'f teution à sa femme, il vint cracher dans une de ces petites bottes carrées placées de distance en distance le long des boiseries, comme dans tous les appartements de la Hollande et de la Belgique. Cet homme, qui ne pensait à personne, n'oubliait jamais les crachoirs, tant cette habitude était invétérée. Pour la pauvre Joséphine, incapable de se rendre compte de cette bizarrerie^ le soin constant que son mari prenait du mobilier, lui causait toujours une angoisse inouïe ; mais, dans ce moment, elle fut si violente, qu'elle la jeta hors des bornes, et lui fit crier d'un ton plein d'impatieAce où s'exprimèrent tous ses sentiments blessés ; — Mais, monsieur, je vous parle I — Qu'est-ce que cela signitie? répondit Ballhazar en se retournant vivement et laïK'anl à sa femme un regard où la vie revenait et qui fut pour elle comme un coup de foudre. — Pardon, mon ami, dit-elle en pâlissant. Elle voulut se lever el lui tendre la main, mais elle retomba sans force. — je me meurs 1 dit-elle d'une voix entrecoupée par des saue glols.
A cet aspect, Balthazar eut, comme tous les gens distraits, une vive réaction et devina pour ainsi dire le secret de cette crise, il prit aussitôt madame Claês dans ses bras, ouvrit la porte qui donnait sur la petite antichambre, et franchit si rapidement le vieil escalier de bois, que la robe de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui formaient les balusircs, il en resta un lé entier arraché à grand bruit. Il donna» pour l'ouvrir, un coup de pied à la porte dq vestibule commun à leurs appartements; mais il trouva la chambre de sa femme fermée,
11 posa doucement Joséphine sur un fauteuil en se disant : — Mon Dieu, où est la clef? — Merci, mon ami, répondit madame Claês en ouvrant les yeux, voici la première fois depuis bien longtemps que je me suis sentie si près de ton cœur. — Bon Dieu! cria Clacs, la clef, voici nos gens,
Joréuhine hii fit signe de prendre la clef qui était attachée à un rw^ bau le lon^; de sa poclie, Après avoir ouvert la porte, Balthazar jeta
sa femmo sur un canapé, sortit pour empêcher ses genfl eflfrayos de monter en leur donnant l'ordre de promptement servir le diner, et vint avec empressement retrouver sa femme.
— Qu'as-iu, ma chère vie? dit«il en s'asseyant près d'elle et lui prenant la main, qu'il baisa. — Mais je n'ai plus rien, répondit-elle, je ne souiTre plus! Seulement, 'je voudrais avoir la puissance de Dieu pour mettre à tes pieds tout l'or de la terre. — Pourquoi de l'or? de* manda-t-il. Et il attira sa femme sur lui, la pressa et la baisa de nouveau sur le front.— Ne me donnes*iu pas de plus grandes richesses en m'aimant comme tu m'aimes, chère et précieuse créature, reprit-il,
— Oh ! mon Baltbazar ! pourquoi ne dissiperais-tu pas le^ finsoisses de notre vie à tous eomroe tu chasses par ta voijc le chagrin de mon coeur. Enfin, je le vois, tu es toujours le même. -^ De quelles an« goisses parles-tu, ma ehère? — Hais nous sommes ruinés, mon ami !
— Buinés! répéta-t-il. Il se mit à sourire, oaressa la main de sa femm^ en. la tenant dans les siennes, et dit d'une voix douce qui depuis longtemps ne s'était pas fait entendre ; -^ Mais demain, mon ange, notre fortune sera peut-être sans bornes. Hier, en cherchant des secrets bien plus importants, je crois avoir trouvé le moyen de cristalliser le carbone, la substance du .diamant, 0 ma chère femme!... dans quelques jours tu me pardonnerai mes distractions. Il paraît que je suis distrait quelquefois. Ne t'ai-je pas brusquée tout à l'heure? Sois indulgente pour un homme qui n'a jamais cessé de penser à toi, dont les travaux sont tout pleins de toi, de nous, — Assez, asseï, dit-elle, nous causerons de tout ççla ce soir, mon ami, Je souffrais par trop de douleur, maintenant je souffre par trpp de plaisir.
Elle ne s'attendait pas à revoir cette figure animée par uq senli» ment aussi tendre pour elle qu'il l'était jadis, à entenare cette voix toujours aussi douce qu'autrefois, Qt k retrouver tout ce qu'elle croyait avoir perdu,
— Ce soir, reprit-Il, je veux bien, nous causerons. Si je m'absor* bais dans quelque médiiationi rappelle-moi cette promesse. Ce soir Je veux quitter mes calculs, mes travaux, et me plonger dans toutes • les joies de la famille, dans les voluptés du cœur \ car, Pépita, j'en ai besoin, j'en ai soif! -r Tu me diras ce que tu cherches, Balthazar?
— Mais, pauvre enfant, tu n'y comprendrais rien, — Tu crois?... Eh mon ami ! voici prèii de ouatre mois que j'étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. J'ai lu Fourcroy, Lavoisier, Chaptal, Noir tet, Rouelle, Berthollet, Gay-'I'USsac, Spallanzani, Leuwenhoëk, Galvani, Volta, enfin tous les livres relatifs à la science que tu adores. Va, tu peux me dire tes secrets. — Oh ! tu es un ange! s'écria Balthazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d'attendrissement (jui la firent tressaillir, nous nous comprendrons en tout ! — Ah ! ditrclle, je me jetterais dans le feu de l'enfer qui attise tes fourneaux pour entendre ce mot de ta bouche et pour te voir ainsi. En entendant le pas de sa fille dans l'antichambre, elle s'y élança vivement, — Que voulez-vous, Marguerite? ditrelle k sa fille ajnée. — Ma chère mère, M. Pierquin vient d'arriver. S'il reste à di* ner. il faudrait du linge, et vous avez oublié d'en donner ce malin.
Madame Claês tira de sa poche un trousseau de petites clefs et les remit à sa fille, en lui désignant les armoires en bois des Iles qui ta* pissaient cette antichambre, et lui dit : — Ma fille, prenez à droite dans les services Graindorge,
— Puisque mon cher Ballhazar me revient aujourd'hui, rends^le moi tout entier! dit-elle en rentrant et donnant à sa physionomie une ev* pression de douce malice. Mon ami, va chez toi, fais-moi la grâce de l'habiller, nous avons Pierquin à diner. Voyons, quitte ces habits dé* chirés. Tiens, vois ces taches! N'est^e pas de l'acide muriatii^ue ou sulfurique qui a bordé de jaune tous ces .trous? Allons, rajeunis*toi, je vais l'envoyer Mulquinier quand j'aurai changé de robe,
Balihai^ar voulut passer dans sa chambre par la por(o de coromu* nication, mais il avait oublié qu'elle éiaii fermée do son côté, Il sortit par raniicbambre,
— Marguerite, mets le linge sur un fauteuil» et viens m'h;ibi|lcr, jo ne veux pas de Mariha, dit madame Claês en appelant sa fille.
Baliltazar avait pris Marguerite, Tavait tournée ver^ lui par un mouvement joyeux en lui disant : — Bonjour, mon enfant, tu es bien jolie aujoura bui dans cette robe de mousseline, et avec cette ceinture rose. Puis il la baisa an front et lui serra la main. <- Maman, papa vient de m'embrasser, dit Marguerite en entrant chejE sa mère, i\ parait bien joyeux, bien heureux ! ^ Mon enfant, votre père est un bien grand homme, voici bientôt trois ans qu'il travaille pour la gloiro et la fortune de sa famille, et il croit avoir atteint le but de ses re* cherches. Ce jour doit être pour nous tous une belle fête.,. — - Ma chère maman, répondit Marguerite, nos gens étaient si tristes de lo voir rcfrogné, que nous ne serons pas seules dans la joie. Oh !, meitex donc une autre ceinture, celle-ci est trop fanée. — Soit, mais dépé« chons*nous, je veux aller parler à Pierqumi Où est-il ? — Dans le par« loir, il s'amuse avec Jean. f^Oii sont Gabriel et Félicie? — Je les entends dans le jardin. — Eh bien! descendez vite veiller à ce qu'ils n'y cueillent pas de tulipes! votre père ne les a pas encore vues de celte année, et il pourrait aujourd'hui vouloir les regarder en sortant de liible. Dites à Sfulquinier de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour sa toilette,
LA RECIIURCHE DE L'ABSOLU
Quand Marguerite fut sortie, madame Glaês jela tm coupd*œi) à ses enfants par les fenêtres de sa chambre (^ui donnaient sur le jardin, et les vit occupés à regarder un de ces infectes à ailes yertes, luisantes et tachetées d'or, vulgairement appelées des couturières.
~ Soyez sages, mes bien-aimés, dit-elle en faisant remonter une partie du vitrage qui était à coulisse et qu'elle arrêta pour aérer sa chambre. Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour s'assurer que son mari n'était pas retombé dans quelque distraction. Il ouvrit, et elle lui dit d'un accent joyeux en le voyant déshabillé : — Tu ne me laisseras pas longtemps seule avec Pierquin, n'es^ ce pas? Tu me rejoindras promptement.
Elle se trouva si leste pour descendre, qu'en l'entendant, un étranger n'aurait pas reconnu le pas d'une boiteuse.
— Monsieur en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu'elle rencontra dans l'escalier, a déchiré la robe, ce n'est qu'un méchant bout d'étoffe ; mais il a brisé la mâchoire de cette (isure, et je ne sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette rampe était si belle ! — Bah ! mon pauvre Mulquinier, ne la fais pas raccommoder, ce n'est pas un malheur. — Qu'arrive-t-il donc, se dit Mulquinier, pour oue ce ne soit pas un désastre? mon maître aurait-il trouvé Vabsolur — Bomour, monsieur Pierquin, dit madame Claés en ouvrant là porte du parloir.
Le notaire accourut pour donner le bras à sa cousine, mais elle ne prenait jamais que celui de son mari ; elle remercia donc son cousin par un sourire et lui dit : ~ Vous venez peut-être pour les trente mille francs? — Oui» madame, en rentrant chez moi, j'ai reçu une lettre d'avis de la maison Protez etChiffreville, qui a tiré, sur M. Glaës, six lettres de change de chacune cina mille francs. — Eh bien ! n'en parlez pas à Balthazar aujourd'hui, ait-elle. Dînez avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu, trouvez quelque
t^'étexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la lettre, je lui parerai moi-même de cette affaire. Tout va bien, repritpclle en voyant * l'étonnement du notaire. Dans quelques mois, mon mari remboursera probablement les sommes qu'il a empruntées.
En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Glaês qui revenait du jardin, suivie de Gabriel et de Félicie, et dit : — Je n*ai jamais vu mademoiselle Marguerite aussi jolie qu'elle l'est en ce moment.
Madame Glaês, qui s'était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit Jean, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en affectant un air indifférent.
Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre, d'une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive ; il passait pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur, pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté, semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nullité d'un notaire exclusivement occupé d'intérêts humains, mais qui se trouvait encore asse^ jeune pour être envieux. S'allier à la maison Glaês aurait été pour lui la cause d'un dévouement sans bornes, s'il n'avait pas eu quelque sentiment d'avarice sous-jacent. Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions étaientelles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d'affaires, quand Glaês lui semblait ruiné -, puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il voyait
pauvre tîiie trop
homme de province, et Flamand, sans malice ; il ne manquait même ni de dévouement ni de bonté ; mais il avait un na'if égolsme qui rendait ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient sa personne. En ce moment, madame Glaês se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parlé sous le porche de l'église Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières ; elle devina le fond de ses pensées, et d'un regard perspicace elle essaya de lire dans l'âme de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence. Après quelques instants, pendant lesc[uels la conversation roula sur les bruits de la ville, le maître du lo^is descendit de sa chambre où, depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir des bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d'un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l'attente que son apparition causait à madame Gaês fut si vive, qu'elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit l'escalier. Balthazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d'un bas de soie blanc, une culotte de Casimir bleu à boutons d'or, un gilet blanc à fleurs, et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé sa tête, coupé ses oncles, et lavé ses mains avec tant de soin qu'il semblait méconnaissable â ceux qui l'avaient vu naguère. Au lieu d'un vieillard presque en démence, ses enfants, sa
femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l'adhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de grâce.
— Bonjour Pierquin, dit Balthazar Glaês.
Redevenu père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur les genoux de sa femme, et l'éleva en l'air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.
— Voyez ce petit ! dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous donne-t-elle pas l'envie de vous marier? Groyez-moi, mon cher, les plaisirs de famille consolent de tout. ~ Brr ! dit-il en enlevant Jean. Pound ! s'écriaitril en le mettant à terre. Brr ! Pound !
L'enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas trahir l'émotion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui, pour elle, éiait toute une révolution domestique.
— Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s'allant jeter^dans une bergère. L'enfknt courut à son père, attiré par l'éclat des boutons d'or qui attachaient la culotte au-dessus de l'oreille des bottes. — Tu es un mignon ! dit le père en l'embrassant, tu es un Glaês, tu marches droit. — Eh bien! Gabriel, comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l'oreille et la lui tortillant, te défend â-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-lu ferme aux mathématiques?
Puis Balthazar se leva, vint à Pierquin, et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait : — Mon cher, vous avez peutêtre quelque chose à me demander? Il lui donna le bras et l'entraîna dans le jardin, en ajoutant : — Venez voir mes tulipes...
Madame Glaês resarda son mari pendant qu'il sor*:ait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune, si affable, si bien lui-même ; elle se leva, prit sa fille par la taille, et l'embrassa en disant : — Ma chère Marguerite, mon enfant chérie, je t'aime encore mieux aujourd'hui que àe coutume.
- 11 y avait bien longtemps que je n'avais vu mon père si aimable, répondit-elle.
Lemulquinier vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que Pierquin lui offrit le bras, madame Glaês prit celui de Balthazar, et toute la famille passa dans la salle à manger.
Gette pièce, dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans, était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquelles se voyaient les p!us curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale. Les parois étaient tapissées de cuir violet sur lequel avaient été imprimés, en traits d'or, des sujets de chasse. Au-dessus des dressoirs, ça et là, brillaient soigneusement disposées des plumes d'oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n'avaient pas été changées depuis le commencement du seizième siècle et offraient cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce petit dossier garni d'une étoffe à franges dont la mode fut si répandue, que Raphaël l'a ilhistrée dans sou tableau appelé la Vierge à la chaise. Le bois en était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient comme s'ils eussent été neufs, et les étoffes soiffneuseinent renouvelées étaient d'une couleur rouge admirable. La Flandre revivait là tout entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons, avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l'école hollandaise ou flamande. La vaisselle, en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Weegvood. L'argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, .véritable argenterie de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure, de mode, de forme, attestaient les commencements du bien-être et les progrès de la fortune de Claës. Les serviettes avaient des franges, mode tout espagnole. Quant au linge, chacun doit penser que, chez les Glaês, le point d'honneur consistait à en posséder de magnifique. Ge servi<;e, celte argenterie, étaient destinés à l'usage journaKer de la famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe particulier, dont les merveilles, réservées pour les jours de gala, leur imprimaient cette solennité qui n'existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d'une naïveté patriarcale. Enfin, détail délicieux, une vigne courait en dehors le long des fenêtres que les pampres bordaient de toutes parts.
— Vous restez fidèle aux traditions, madame, dit Pierquin en recevant une assiettée de cette soupe au thym, dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de vianderoulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le polxige du dis manche en usage chez nos pères ! Votre maison et celle de mon oncle des Baquets sont les seules où Von retrouve cette soupe histo-
tout ailleurs
briquent à la grecque, on n'aperçoit partout que casques, boucliers,
lances et faisceaux. Ghacon rebâtit sa maison, vend ses vieux mcii-
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
bles, refond son argenterie, ou la troc|ne contre la porcelaine de Sèvres, qui ne vaut ni le vieux Saxe ni les chinoiseries. Oh ! moi je suis Flamand dans l'âme. Aussi mon cœur saigne-t-il en voyant les cliaudronniers acheter, pour le prix du bois ou du métal, nos beaux meubles incrustés de cuivre ou d'étain. Mais l'état social veut changer de peau, ie crois. 11 n'y a pas jusqu'aux procédés de Tan qui ne se perdent ! Quand il faut que tout aille vite, rien ne peut être consciencieusement fait. Pendant mon dernier voyage à Paris, l'on m'a mené voir les peintures exposées au Louvre, na parole d'honneur, c'est des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur où les peintres craignent de mettre de la couleur. Et il» veulent, dit-on, renverser notre vieille école. Ah ! ouin ! . . .
— Nos anciens peintres, répondit Balthazar, étudiaient les diverses combinaisons et la résistance des couleurs, en les soumettant à l'action du soleil et de la pluie. Mais tous avez raison : aujourd'hui les ressources matérielles de l'art sont moins cultivées que jamais.
Madame Claës n'écoutait pas la conversation. En entendant dire au notaire que les services de porcelaine étaient à la mode, elle avait aussitôt conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argenterie provenue de la succession de son frère, espérant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dus par son mari.
— Ah ! ah ! disait Balthazar au notaire quand madame Glaés se remit à la conversation, l'on s'occupe de mes travaux à Douai? — Oui, répondit Pierquin, chacun se demande à quoi vous dépensez tant d'argent. Hier, j'entendais M. le premier président déplorer qu'un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale. Je me suis alors permis de répondre que vous étiez trop instruit pour ne pas savoir que c'était se mesurer avec l'impossible, trop chrétien pour croire l'emporter sur Dieu, et. comme tous les Oaês, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à rerlimpinpiD. Néanmoins, je vous avouerai que j'ai partagé les regrets que cause votre retraite à toute la société. Vous n*étes vraiment plus de la ville. En vérité, madame, vous eussiez été ravie, si vous aviez pn entendre les éloges que chacun s'est plu à faire de vous et de M. Glaês. — Vous avez ad comme un bon parent en repoussant des imputations dont le momdre mal serait de me rendre ridicule, répondit Balthazar. Ah ! les Douaisiens me croient ruiné ! Eh bien ! mon cher Pierquin, dans deux mois, je donnerai, pour célébrer l'anniversaire de mon mariage, une fête dont la magnificence me rendra l'estime que nos chers compatriotes accordent aux écus.
Madame Claës rougit fortement. Depuis deux ans cet anniversaire avait été oublié. Semblable à ces fous <jpii ont des momenrs pendant lesquels leurs facultés brillent d'un éclat musité, jamais Balthazar n'avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d'attentions pour ses enfants, et sa conversation fut séduisante de grâce, d'esprit, d'à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si longtemps, était certes la plus belle fête qu'il pût donner à sa femme, pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante svmpathie d'expression qui se sent de cœur à cœur et qui prouve une délicieuse identité de sentiment.
Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir, il allait et venait avec une allégresse insolite causée par l'accomplissement de ses secrètes espérances. Le changement si soudainement opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui que pour madame Glaés. Là où la famille voyait le bonheur, le valet de chambre voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations, il en avait épousé la folle. Soit qu'il eût saisi la portée de ses recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains, soit que le penchant inné chef l'homme pour l'imitation lui eût fait adopter les idées de celui dans l'atmospnère duquel il vivait, Lemulauimer avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé de terreur, d'admiration et d'égoïsme. Le laboratoire était pour lui ce qu'est pour le peuple un bureau de loterie : l'espoir organisé. Chaque soir il se couchait en se disant : Demain, peut-être nagerons^ious dans l'or ! Et le lendemain il se réveillait avec une foi toujours aussi vive que la veille. Son nom indiquait une origine toute flamande. Jadis les gens du peuple n'étaient connus que par un sobriquet tiré de leur profession, de leur pays, de leur conformation physique ou de leurs Qualités morales. Ce sobriquet devenait le nom de la famille bourgeoise qu'ils fondaient lors de leur affranchissement. En Flandre, les marchands de fil de lin se nommaient des mulquiniers, et telle était sans doute la profession de l'homme qui, parmi les ancêtres du vieux valet, passa de l'élat de serf à celui de bourgeois jusqpa'à ce que des malheurs inconnus rendissent le petit-fils du mulauinier à son primitif état de serf, plus la solde. L'histoire de la Flanare, de son fil et de son commerce se résumait donc en ce vieux domestique, souvent appelé, par euphonie. Mulquinier. Son caractère et sa physionomie ne manquaient pas d'originalité. Sa figure de forme triangulaire était larse, hauie et couturée par une petite-vérole qui lui avait donné de fantastiques apparences, en y laissant une multitude de linéaments blancs et brillants. Maigre et d'une taille élevée, il avait une démarche grave, mystérieuse. Ses petits yeux, orangés comme la perruoue jaune et lisse qu'il avait sur la tête, ne jetaient que des regards obliques. Son exté-
rieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu'il ex. citait. Sa qualité de prépnrateur initié aux secrets de son maître, sur les travaux duquel il gardait le silence, l'investissait d'un charme- Les habitants de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses sibylliques et toujours grosses de trésors. Fier d'être nécessaire à son maître, il exerçait sur ses camarades une sorte d'autorité tracassière, dont il profitait pour lui-même en obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands, qui sont extrêmement attachés à la maison, il n'avait d'affection que pour Balthazar. Si quelque chagrin affligeait madame Claës, ou si queloue événement favorable arrivait dans la famille, il mangeait son pain beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel.
Le dîner fini, madame Claës proposa de prendre le café dans le jardin, devant le buisson de tulipes qui en ornait le milieu. Les pots de terre dans lesquels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées, avaient été enterrés et disposés de manière à former une pyramide au sommet de laquelle s*elevait une tulipe gueule-de-dragon, que Balthazar possédait seul. Cette fleur, nommée iuHpa Claè'siana, réunissait les sept couleurs, et ses longues échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Balthazar, qui en avait plusieurs fois refusé dix mille florins, prenait de si grandes précautions pour qu'on ne pflt en voler une semé graine, qu'il la gardait dans le parioir et passait souvent des journées entières à la contempler. La tige était énorme, bien droite, ferme, d un admirable vert; les proportionsde la plante se trouvaient en hannonie avec le calice, dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté qui donnait jadis tatft de prix à ces fleurs fastueuses. — Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes, dit le notaire en re-
gardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille couleurs, [adame Claës était trop enthousiasmée par l'aspect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des pierreries, pour Dieu saisir le sens de l'observation notariale. — A quoi cela sertit, reprit le notaire en s'adressant à Balthazar, vous devriez les vendre. — Bah ? ai-je donc besoin d'argent? répondit Claës en faisant le geste d'un homme à qui quarante mille francs semblaient être. peu e chose.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent plusieurs exclamations.
— Vois-donc, maman, celle-là. — Oh ! qu'en voilà une belle ! — Comment celle-ci se nomme-t-elle? — Quel abîme pour la raison humaine ! s'écria Balthazar en levant les mains et les joignant par un geste désespéré. Une combinaison d'hydrogène et d'oxygène fait surgir, par ses dosages différents, dans un même milieu et d'un même principe, ces couleurs qui constituent chacune un résultat différent.
Sa femme entendait bien les termes de cette proposition, qui fût trop rapidement énoncée pour qu'elle la conçût entièrement, Balthazar songea qu'elle avait étudié sa science favorite, et lui dit, en lui faisant'un signe mystérieux : — Tu comprendrais, tu ne saurais pas encore ce que je veux dire ! Et il parut retomber dans une de ces mé- ' dilations qui lui étaient habituelles. — Je le crois, dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de Marguerite. Chassez le naturel, il revient au gsdop, ajouta-t-il tout bas en s'adressant à madame Claës. Vous aurez la bonté de lui parler vous-même, le diable ne le tirerait pas de sa contemplation. En voilà pour jusqu'à demain.
n dit adieu à Qaës, qui feignit de ne pas l'entendre, embrassa le petit Jean, que la mère tenait dans ses bras, et, après avoir fait une profonde salutation, il se relira. Lorsque la porte d'entrée retentit en se fermant, Balthazar saisit sa femme par la taille, et dissipa l'mquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à l'oreule : — Je savais bien comment faire pour le renvoyer.
Madame Qaës tourna la tête vers son mari sans avoir honte de lui montrer les larmes qui lui vinrent aux yeux, elles étaient si douces! puis elle appuya son front sur l'épaule de Balthazar et laissa glisse^ Jean à terre.
— Rentrons au parloir, dit-elle après une pause.
Pendant toute la soirée, Balthazar fut d'une gaieté presque folle; il inventa mille jeux pour ses enfants, et joua ai bien pour son propre compte, qu'il ne s'aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa femme. Vers neuf heures et demie, lorsque Jean fut couche, quand Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se déshabiller, elle trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son
Eère qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de trou- 1er ses parents et paraissait vouloir se retirer sans leur parler; madame Claës s'en apoi*çut et lui dit : — Venez, Marguerite, venez, ma chère enfant. Puis elle l'attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant : — Emportez votre livre dans votre chambre, et couchez-vous de bonne heure. — Bonsoir, ma fille chérie, dit Bal- Uiazar.
Marguerite embrassa son père et s'en alla. Claêsnet sa femme restèrent pendant quelques moments seuls, occupés à regarder les dernières teintes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs, et dont les découpures se voyaient à peine
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
âum Ife VÊ&Êt. Qwmé B fit prmqte nuit^ Ballhaaar dit à sa femme d'une voix émue : MquIqiis.
Longtemps arant que le» moNur» anglineft n'euMent consacré la chambre d'une femme comme un lieu sacré» cdte d'une Flamande était iropénétrablei Les bonnes ménagères de ce pays n'en faisaient pas un apparat de rerta» mais une habitude contractée dès lenfance» une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieut sanctuaire où l'on respirait les sentiments tendres» oà le simple s'unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus sacré. Dans la position particulière où se trouvait madame Glaês, toute femme aurait voulu rassembler autour d*eile les choses les plus élégantes; mais elle l'avait fait avec un goûtexquh» sachant quelle influence l'aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments. Chez une iolie créature, c'eût été du luxe, chez elle c'était une nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots : On se fait jolie femme ! maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme de Napoléon et la rendait souvent fausse» undts que madame Claës était toujours naturelle et vraie. Quoique Balthazar connût bien la chambre de sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu'en y entrant il éprouva de doux frémisse» ments comme s il lapercevait pour la première fois. La fastueuse
Saieté d'une femme triomphante éclatait dans les spleudides couleurs es tulipes qui s'élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise, habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les efTels ne pouvaient se comparer qu'à ceux des plus joyeuses fanfares. La lueur des bouaies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie était nuancée par les reflets de Tor sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés des fleurs, qui ressemblaient a des gerbes de pierreries. Le secret de ces apprêts, c'était lui, toujours lui !.•. Joséphine ne pouvait pas dire plus éloquemmenl à Balthazar qu'il était tOHJours le principe de ses joies et de ses douleurs. L'aspect de cette chambre mettait l'àme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n'y laisser que le sentiment d'un bonheur égal et pur. L'étoffe de la tenture achetée en Chine jetait cette odeur suave qui pénètre le corps sans le fatigyer. Enfin, les rideaux soigneusement tires trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole, et d'enfermer là les regards de l'époux reconquis.^ Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait de chaque c6té de son front comme deux ailes de corbeau, madame Ciaés, enveloppée d'un peignoir qui lui montait jusqu*an cou et que garnissait une lon|;ue pèlerine où b^ruillonnait la dentelle, alla tirer fa portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là, Joséphine jeta sur son mari, qui s'était assis près de la cheminée, un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont Tàme vient parfois embellir la figure sait exprimer d'irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d'une femme consiste dans un appel constant à la générosité de l'homme, dans une gracieuse déclaration de faiblesse par laquelle elle l'enorgueillit, et réveille en lui les plus magnifiques sentiments. L*aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la portière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec gràcô. C'était appeler à son secours. Balthazar, un moment abtmé dans la contemplation de cette tète olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en attirant et satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé. C'était bien ce qu'eue voulait.
-> Tu m'as promis, dit-elle en lui prenant la main, qu^elle garda entre ses mains électrisantes, de m'initier au secret de tes recher* ches. Conviens, mon ami, que je suis diffne de le savoir, puisque j'ai eu le courage d'étudier une science condamnée par l'Eglise, pour être en état de le comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi, raconte-mot par quel hasard, un matin, tu t'es levé soucieux, quand la veille je t'avais laissé si heureux? — Bt c'est pour entendre parler chimie que tu t'es mise avec tant de coquetterie? — Mon ami, recevoir une confidence qui me lait entrer plus avant dans ton cœur, n'est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs, n'est-ce pas une entente d'âme qui comprend et engendre toutes les félicités de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m en priver si longtemps. Oui, je suis plus ja« louse aune pensée que de toutes les femmes ensemble. L'amour est immense, mais il D est pas infini ; tandis (|ue la science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire après la* quelle tu cours, j'en serais malheureuse ; ne te donnerait-elle pas de vives jouissances? Moi seule, monsieur, dois être U source de vos plaisirs. — Non, ce n'est pas une idée, mon ange, qui m'a jeté dans cette belle voie, mais un noomie. «^ Un homme ! s écria-t-elle avec terreur. — Te souviens-tu, Pépita, de l'oflicier polonais que nous avons logé, chez nous^ en 1809? — SI je m'en souviens ! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce que ma mémoire me fit si souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient dea charbons de Venfer, son
large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa figure anguleuse, dévastée!... Enfin quel calme elTrayant dans sa démarcheT... S'il y avait eu de la place dans les auberges, il n'aurait certes pas couché ici.
— Ce f;entilhomme DOlooais se nommait M. Adam de Wierzchownia, reprit Balthazar. Outtnd le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l'étude de cette science, il s'était fait soldat. Je crois que ce fut à l'occasion d'un verre d'eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lorsque j'eus dit à Mulquinier d'apporter du sucre en morceaux^ le capitaine fit un geste de surprise. -— Vous avez étudié la chimie, me demanda-t-il. — Avec Lavoisier, lui répoudis-je. — Vous êtes bien heureux 4'ètre libre et riclie! s'écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d'homme qui révèlent un enfer de douleurs caché sous un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d ardent, de concentré, que la parole n'exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça. Après une pause, il me dit que, la Pologne quasi morte, il s'était réfuaié en Suéde. 11 avait cherché là des consolations dans l'étude de la chimie, pour laquelle il s'était toujours senti une irrésistible vocation.— Eh bienl i^outa-t-il, 'e le vois, vous avez reconnu comme moi que la gomme arabique, e sucre et l'amidon mis en poudre, donnent une substance alfêolument semblable, et à l'analyse un même résultat qualitatif. Il fit encore une pause, et, après m avoir examiné d'un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles paroles dont, aujourd'hui, le sens général est seul resté dans ma mémoire} mais il les accompagna d'une puissance de son, de chaudes inflexions et d'une force dans le geste qui me remuèrent les entrailles et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur uue enclume. Voici donc en abrégé ces raisonnements, qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d'Isaîe, car mes éludes chez Lavoisier me permettaient d'en sentir toute la portée. « Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances, en apparence si distinctes, m'a conduit à penser que toutes les productions de la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimie moderne ont prouvé la vérité de cette loi, pour la partie la plus considérable des cffuls naturels. La chimie divise la création en deux portions distinctes : la nature organique, la nature inorganique. En comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine plus ou moins de sentiment, la nature organique est, certes, la partie la plus irapor(ante de notre monde. Or, l'analyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont trois çaz : l'azote, l'hydrogène, l'oxygène; et un autre corps simple non métallique et solide, le carbone. Au contraire, la nature inorganique, si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquantetrois corps simples doirt les différentes combinaisons forment tous ses produits. Est- il probable que les moyens soient plus nombreux là où il existe moins de résultats?... Aussi, l'opinion de mon ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun, modifié jadis par l'action d'une puissance éteinte aujourd'hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Eh bien ! supposez un moment que Factivité de cette puissance soit réveillée, nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sor quatre principes, et si nous parvenions à décomposer l'azote, que nous devons considérer comme une négation, nous n'en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des alchimistes du moyen âge dont nous nous moquons à tort. La chimie moderne n'est encore que cela. C'est beaucoup et c'est peu. C'est beaucoup, car la chimie s'est habituée à ne reculer devant aucune difiiculié; c'est peu, en comparaison de ce qui reste à faire. Le hasard l'a bien servie, cette belle science ! Ainsi, celte larme de carbone pur cristallisé, le diamant, ne paraissait-il pas la dernière substance qu'il fût possiole de créer. Les anciens alchimistes, qui croyaient l'or décomposable, conséquemment faisable, reculaient a l'idée de produire le diamant ) nous avons cependant découvert la nature et la loi de sa composition. Moi, dit-il, je -suis allé plus loin! Une expérience m'a démontré que le mystérieux ternaire, dont on s'occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui, manquent de direction vers un point fixe. Voici d'abord l'expérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique) dans de la fleur de soufre (pour prendre également un corps slmme). Arrosez les graines avec de Veau distillée pourne laisser pénétrer aans les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain. Les grames germent, poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l'analyse. Coupez à plusieurs Reprises la tige des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse; eh bien! en analysant ces cendres, vous trouverez de l'acide silicique, de l'alumine, du phosphate et du carbonale calcique» du carbonate nlagnAiiquey du sulfale,
LA RECHERCHE DE L^ABSOLU
du carbonate potassique et de Toxyde ferrlque, comme si le cresson était vemj en terre, au bord des eaux. Or, ces substances n'existaient ni dans le soufre, corps simple, qui servait de sol ii la plante, ni dans Teau employée à l'arroser et dont la composition est connue ; mais comme elles ne sont pas non plus dans la graine, nous ne poavons expliquer leur présence dans la plante qu'en supposant on élément commun aux corps contenus dans le cresson, et à ceux qui lui ont servi de milieu. Ainsi l'air, l'eau distillée, la fleur de soufre, et les substances que donne l'analyse du cresson, c*esl-à-dire la potasse, la chaux, la magnésie, l'alumine, etc., auraient un principe commun errant dans l'atmosphère telle que la fait le soleil. De cette irrécusable expérience, s'écria-t-il, j'ai déduit Texisience de VahsoluI One substance commune. à toutes les créations, modifiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème offert par l'absolu et qui m'a semblé cherchahle. Là vous rencontrerez le mystérieux Ternaire, devant lequel s'est, de tout temps, agenouillée l'humanité : la matière première, le moyen, le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre trois en toute chose humaine, il domiue les religions, les sciences et les lois. Ici, me dit-il, la guerre et la misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences personnelles m'ont fait entrevoir. La MATtftRE n^E doit être un principe commun aux trois gaz et au carbone. Le hôtën doit être le principe commun à l'électricité négative et à rélectricité positive. Marchez à la découverte des preuves qui établiront ces deux Vérités, vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh ! monsieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le ft^ont, le dernier mot de la création, en pressentant l'absolu, est-ce vivre que d'être entraîné dans le mouvement de ce ramas a'hommes qui se ruent à heure fixe les tins sur les autres sans savoir ce qu'ils fbnt? Ma vie actuelle est exactement l'inverse d'un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve au milieu du feu, des canons, dés hommes, traverse l'Europe au gré d'une puissance k laquelle j'obéis en la méprisant. Mon âme n'a nulle conscience de ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée, la recherche de l'absolu, de ce principe par lequel des graineé(« absolument semblables, mises dans un même milieu^ donnent, l'une des calices blancs, Tautre des calices jaunes ! Phénomène applicable aux vers à Soie, qui, nourris des mêmes feuilles et constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blancne; enfin applicable à l'homme lui-mémei qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec la mère et lui. La déduction logique de ce fait n'implique-t«etle bas d'ailleurs la raison de tous les effets de la nature? Eh! quoi de UlUs conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu'il a tout fait parle moyen le plus simple? L'adoration pythagoricienne pour le Jin a'où sortent tous les nombres et qui représente la matière une| colle pour le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les autres; celle pour le nombre trois, qui, de tout temps, a conliguré Dieu, c'est-àdire la matière, la force et le produit, ne résumaientrelles pas traditionnellement la connaissance confuse de l'absolu. Sthall, Bêcher, Pa* racelse. Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d'ordre le frismégiste, qui veut dire le grand Ternaire. Les ignorants, habitués à condamner l'alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes! L'absolu trouvé, je me serais alors colleté avec le mouvement. Ah ! tandis que je me nourris de poudre, et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il vole vers l'absolu ! Et moi î je mourrai comme un chien, au coin d une batterie. » Quand ce pauvre erand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec une sorte de fraternité touchante : « Si je trouvais une expérience à faire, je vous la léguerais avant de mourir. 0 Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la maiu de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses de cet homme pendant qu'il jetait dans mon âme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s était timidement fait, sans oser s'y abandonner.
— Comment ! s'écria madame Claês, qui ne put s'empêcher d'interrompre son mari, cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes affections, a détruit, par une seule phrase et par un seul mot, le bonheur d'une famille. '0 mon cher B:ilthazar ! cet homme a-t-il fbit le signe de la croix? l'as-tu bien examiné ? Le tentateur peut seul avoir cet œil jaune d'où sortait le fbu de Prométhée. Oui, le démon pouvait seul t'arracher à mol. Depuis ce lour, tu n'as plus été ni père, ni époux, ni chef de famille. — Quoi ! dit Balthazar en se dressant dans la chapibre et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton mari de s'élever au-dessus des autres hommes, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la elotre, comme une minime offt*ande auprès des trésors de ton cœur! Hais tu ne sais donc pas ce que j'ai fait, depuis trois ans ? des pas de fféant I ma Pépita, dlt-il en s'animant. Son visage parut alors à sa femme plus étincelaUt sous le feu du génie qu'il ne favail été soUs le feu de l'amoUr, et elle pleura en l'écoutant. — J'ai combiné le chlore et PaZOle, j Ai décomposé plusieurs corps jusqu'ici considérés comme
simples, j*ai trouvé de noiiTeattX métaux. Tiens, dit-il en voyant les pleurs de sa femme, j'ai décomposé les larmes. Les larmes conlicnneni un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium, du mucus et de l'eau. Il continua de parler sans voir l'horrible convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine, il était monté sur la science qui l'emportait en croupe, ailes déployées, bien loin du monde matériel. — Cette analyse, ma chère^ est une des meilleures preuves du système de l'absolu. Toute vie implique une combustion. Selon le plus ou moins d'activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi la destruction du minéral est indéfiniment retardée, parce qfie la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi les végétaux nui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d'où résulte l'numide, vivent indéfiniment, et il existe plusieurs végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, que dans un but ignoré elle y a jeté le sentiment, l'instinct ou rintelligence, trois degrés marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une coin» bustion dont l'activité est en raison directe du résultat obtenu. L'homme, qui représente le plus haut point de l'intelligence, et qui nous offre le seul appareil d'où résulte un pouvoir à demi créateur, lapeniée! est, parmi les créations zoologiques, celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissants effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates, les sulfates et les carbonates que fournit son corps dans notre analvse. Ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse en fui l'action du fluide électrique, principe de toute fécondation? L'électricité ne se manifesterait-elle pas eu lui par des combinaisons plus variées qu'en tout autre animal? N'auralt-il pas des facultés plus grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assimilerai t-il pas pour en composer dans une plus parfaite machine sa force et ses idées? Je le crois. L'homme est un matras. Ainsi» seloamoi, l'idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de l'électro-ma* gnétlsme, le Ibu celui dont le cerveau eu contiendrait trop, l'homme ordinaire celui qui en aurait peu, l'homme de fféuie celui dont la cervelle en serait saturée à un degré convenable. L*homme constamment amoureux, le porte-faix, le danseur, le grand mangeur, sont ceux qui déplaceraient la force résultante de leur appareil électrique* Ainsi, nos sentiments.** — Assez, Balthazar; tu m'épouvantes, tu commets des sacrilèges I Quoi ! mon amour serait... — De la matière éthérée qui se dégage, dit Claës, et c[ui sans doute est le mot de l'absolu. Son^e donc nue si moi, moi le premier ! si je trouve, si je trouve, si je trouve I 8n disant ces mots sur trois tons différents, son visage monta par degrés ft l'expression de l'inspiré. Je fais les mé- Uux, je fols les diamants. Je répète ta nature! s'écria- t-il. ^ En serastu plus heureux? crla«t-eile avec désespoir. Maudite science, maudit démon ! tu oublies, Claês. que tu commets le péché d'orgueil dont Ail coupable Satan. Ttt entreprends sur Dieu. — Oh ! oh ! Dieu ! — Il le nie ! s'écria-t-elle eu se tordant les mains. Claës, Dieu dispose d'une puissance que tu n'auras jamais.
A cet argument oui semblait annuler sa chère science, il regarda sa fomme en tremblant. — Quoi ! dit^il. — La force unique, le mouvement. Voilà ce nue j'ai saisi à travers les livres que tu m'as contrainte à lire* Analyse des fleurs, des fruits, du vm de Malaga ; tu découvriras certes leurs principes, qui viennent, comme ccu>l de ton cresson, dans un milieu qui semble leur être étranger; tu peux, à la rigueur, les trouver dans la nature ; mais en les rassemblant, ferastu ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga ? auras-tu les incompréhensibles effets du soleil, auras-tu l'atmosphère de l'Espa^çne? Décomposer n'est pas créer. — Si je trouve la force coêrcilive. Je pourrai créer.— Rien ne l'arirêterarcria Pépita d'une voix désespérante. Oh! mon amour,- il est tué, je l'ai perdu. EUe fondit en larmes, et ses yeux, animés par la douleur et par la sainteté des sentiments qu'ils ' épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs. Oui, reprit-elle en sanglotant, tues mort à tout. Je le vois, la science est plus puissante en toi que toi-même, et son vol t'a emporté trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon d'une pauvre femme. Quel bonheur puis-je t'offrir encore ? An ! je voudrais, triste consolation, croire que Dieu t'a créé pour manifester ses œuvres et chauler ses louanges, qu'il a renferme dans ton sein uue force irrésistible qui te maîtrise. Hais non, Dieu est bon, il te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme qui t'adore, pour des eiifauls que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t'aider à marcher seul au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu u'cs pas éclairé par la foi d'en haut, mais par une horrible croyance eu tes facultés! Autrement, ne te serais- tu pas aperçu, mon ami, que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans? Oh ! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t'apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant : Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais de la voir voltiger. Si lu étals pauvre, j'irais mendier sans honte pour te procurer te charbon nécessaire à l'entretien de ton fourneau. Enfin, si, en m'y précipitant, ||e te faisais trouver ton exécrable absolu, Claês, je m y précipiterais avec bonheur, puisque lu places ta
LA RECHKRCHE DE L'ABSOLU
(tlolre et tes délices dans ce secret eacore iotrouvé. Hats nos enranis, riiés, noseoraDis! que deviendroDt-ils, situ ne devines pas bient&t ce secret de l'enrer ! Sais-tu pourquoi veoail Plerquin ? Il Tcnail le «Icrnander trente mille francs que tu dois, saos les avoir. Tes propriétés ne sont plus à loi. Je lui ai dît que tu avais ces trente mille francs, afin de l'épargner l'embarras où t'auraient mis ses questions; mais, pour acqtiittcr celle somme, j'ai pensé à vendre noire vieille argenterie. Elle vil les yenx de son mari près de s'Iiumecter, et se jeta désespérément à ses |Heds en levant vers lui des mains suppliantes. Mon ami, s'éeria-i-elle, cesse un moment les recherches, économisons l'argent nécessaire à ce qu'il le faudra pour les reprendre plus tard, si tu ne peux renoncer à poursuivre lou œuvre. Oh! je ne la juge pas, je soufflerai tes fourneaux, à tu le vcn\ ; mais ne réduis pas nos enfants ù la misère, lu ne peux plus les aimer, la science a dévoré Ion cœur, ne leur lègue pas une vie malheurciiseenéchangc du bonheur que lu leur devais. Le sentiment maternel a ËlÔ trop souvent le plus faible dans mon cœur, oui. j'ai souvent soubuîié ne pas être mère afin de pouvoir m'unir plus intimement à mon ime, i la vie I aussi, pour éiouffcr mes remords, dois-je plaider auprès de toi la cause de tes entinls ava:i la mienne!
Ses cheveux s'étaient déroulés ei flottai enl sur ses épaules, ses jeux dardaient mille sentiments comme antani de flècbes. elle triompha de sa rivale. Balthazar l'enleva . la porta sur le canapé, se mit i ses pieds. — Je t'ai doue causé des chagrins? lui dii-il avec l'accent d'un homme qui se réveillerait d'un songe pénible. — Pauvre Claës, tu nous en donneras encore malgré loi, dilellc en lui passant sa m;iln dans les cheveux Allons, viens l'asseoir près de moi, dit-elle eu lui montrant sa place sur le canapé. Tiens, J'ai tout oublié, puisque ta nous reviens. Va, mon ami. nous réparerons tout, mais tu ne t'éloigneras plus de ta femme, n'est-ce pas? Dis oui! laisse-moi, mon grand et beau Claës, exercer sur ton noble CŒur celte influence féminine si nécessaire au bonheur des artistes malheureux, des grands hommes souffrants ! Tu me brusqueras, tu me briseras si tu veui, mais
(u me permettras de te contrarier un peu pour ton bien. Je n'abuserai jamais du pouvoir que lu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la chimie. Ecoute, nous serons bien complaisants, nous permettrons à la science d'entrer avec nous dans le partage de ton cœur; mais sois juste, donne-nous bien notre moitié ! Dis, mou désinléresscnient a'est-il pas sublime ?
Elle fu sourire Ballliazar. Avec cet art merveilleux que possèdent les femmes, elle avait amené la iilus haute question dans le domaine de la plaisanterie, où les femmes sont maîtresses. Cependant, quoiqu'elle parAt rire, son coeur élait si violemment couiracié. qu'il re> prenait difficilemeDl le mouvemcnl égal et doux de son élal habituel; mais en voyant renaître dans les yeux de Ballhazar l'expression (pli la charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l'entière aciiim de son ancienne puissance qu'elle croyait perdue, elle lui dit en souriant : — CroiSHiioi, Ballhazar, la nature nous a faits pour sentir, et
quoique lu veuilles que nous ne soyons que des machines élcelriquc^. tes gaz, les matières élhérées n'expliqueront jamais le don que nous possédons d'entrevoir l'avenir. — Si, repril-il, par les aftimiés. La puissance de vision qui fait le poète, et la puissance de d^uction qui fait le savant, sont foitdées sur des afUnites Invisibles, intangibles et impondérables que le vulgaire range dans la classe des pliénomènes moraux, mais qui sont des elTets physiques. Le prophète voit et déduit. Halheureusemeni ces espèces d'affïnilés sont trop rares et trop peu perceptibles pour-étre soumises à l'analyseou k l'observation. — Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la clilmie qu'elle — tsi malencontreusement réveillée, serait donc une uf^nit*"'
mourir de douleur. Oui, je ne sumiorlcrais pas, cher, de voir n. .. vale jusques dans les transports Je ion amour. —Hais, ma chère vie, je ne pense qu'à toi, mes travaux sout la gloire de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances. — Voyons .
regarde-m<H !
Celle scène l'avaitreodue belle comme une jeune femme, et de toute sa personne, sou mari ne voyait que sa tète, au-dessus d'un nuage de mousseline et de dentelles. — Oui, j'ai eu bien lort de te délaisser pour la science. Haintenant, quand je retomberai dans mes préoccupations, eb bien '. ma Pépita, tu m'y arracheras, je le veux.
Elle baissa les yeux et laissa prendre sa main.
sa plus grande beauté, une main à la fois puissante et délicate. — Hais, je veux plus eacore, dii-eDe. - Tu es si délicieusement belle que tu peux loui obtenir. — Je veux briser Ion laboratoire et enchaîner la science, ditelle en jetanidu feu par les veux. — F.hbien! au diable b chimie. — Ce nioinenl effaee toutes mes douleurs , repritelle. Maintenant, faismoi souiTrir si tu veux.
En entendant ce mol, les larmes i Ballhazar. — !
raison.jeae vous voyais qu'à travers un voile, et je ne vous eutendab plus. — S'ilttcs'claitagi qnede niw, dit-elle, j'aurais continué à souffrir en silence, sans élever la voix devant mou souverain; mais les fils odi besoin de considéraiioD.
Oacs. Je t'assure que si lu continuais i dissiper ainsi la fortune, quaud même (on bul serait glorieux, le monde ne l'eu liandrail aucun compte, et son bUme retomberait sur les liens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de si haute portée, que ta femme ail atlire ton allenlion sur un daufer que lu n'apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, dit-elle eu lui laiicaut un sourire et un ivgard mciiis de coqueiteric. Ce soir, mou Claës, ne soyons pas heureux à uemi.
Le lendemain ae celte soirée si grave' dans la vie de ce ménage, Ballhazar Claës, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relaiivement ila cessation de ses travaux, ne monta poiot a son laboratoire et resta près d'elle durant toute la journée. Le leodemain, la famille fit ses préparatifs pour aller i la campagne où elle demeura deu\ mois environ, et d'où elle ne revint en ville que pour s'y occuper de la fête par laquelle Claës voulait, comme jaais, célébrer l'anniversaire de son mariage. Ballhazar obtint ahws, de jour
I H. Adim Wicnvhwnia.— n
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
CD juiir, les preuves du déraDgemeot que ses travaux et son insouciance avaieui apporté daos ses affaires. Loin d'élargir la plaie par des observalious. sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux coiisuiiimés. Des sept domestiques qu'avait Claês, le jour Di'i il re<;ut ffn\T h dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier. Josette la cuisinière, et une vieille femme de cUambre nommée Martha, i^iii n'avait pas auiUé sa maîtresse depuis sa sortie du couvent ; il était donc impo^ble de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Claès leva toutes les difliculies en
Eroposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service I Sis de leur jardinier, et d'emprunter le domestique de Pierquin. Ainsi, personne ne s'apercevraitencore de leur état de gêne. Pendant vingt jours que durèreut les apprêts, madame Claës sut tromper avec babileié le désoeuvrement de son niari : tantôt elle le chargeait de choisir les fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la gale- ~' et les appartements;
lauiôl elle l'ew
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J)uakerqae pour s y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons, la gkiire des tables ménagères dans le département du Nord.
I/nféie comme celle que donnait Claës était une affaire capitale, qui exi* geait une multitude de soins et une correspondance active, dans un lays où les traditions de 'hospitalité mettent si bien en jeu l'honneur des familles, que, pour les maîtres et les gens, lin dfaer est comme une victoire à remporter sur les coDvives. Les ' huîtres arrivaient d'O^- ' tende , les coqs de bruyère étaient demandés à l'Ecosse, les fruits venaient' de Paris ; enfin /es moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patri- ■nouial. D'ailleurs le teil de la maison Cluës avait une sorte de célébrité.
Le chef-lieu du département ëlant alors à Douai, cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d'blver, et domiait le (on à toutes celles du pa^s. Aussi,
Endant quinze ans, llhazar s étail'^1 effopce de se distinguer, et avait si bien réussi, qu'il s'en Taisait chaque Toia des récits à vingt lieues à la ronde , et qu'on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés
Ju'oD y avait vues, ou es événements qui s'v étaient passés. Ces piepara tifs empêchèrent doac Claëâ de songer it la recherche de l'absolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amourpropre d'bomnie, de Flamand, de maître de maison, etse plut bétonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère i celte soirée 'par r'Ique recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes tes fantaisies luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, en faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inouï, rieu ne paraissait devoir en faire manquer l'effet. Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande armée en Russie el à la Ëérésina, s'étaient nipantlus dans l'après-diner. Une tristesse profonde et vraie s'empara des Uuuaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unnuimeiiient de danser. Varaà les lettres mi arnvércnt de Pologne à l'huai, il y eu cul une pour Baltli;izar. H. de Vierzchownia, alors h
Il jouait un momeot daiu
Dresde où il se mourait, disait-il, d'une blessure reçue dans un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hùtu plusieurs idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement .i l'absolu. Cette lettre plongea ninësdans une profonde rêverie qui Ht honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s'y méprit pas. Pour elle, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claês jetait son dernier éclat, eut doue quelque chose de sombre et de triste au milieu de tant de magnincence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois.
La reine de ce jour fut JMarguerite, alors igée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis. C'était bien la jeune Qlle flamande telle que les peintres du pays l'ont représentée : une tête parfaiiemunt ronde et pleme; desclieveux châtains, lissés sur le front et séparés en deux bandeaux ; des yeux gris, mélangés de vert ; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuisait pas à labeaMé^un airtjmide, mais, sur son front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d'enjouement. La réflexion, l'ordre, le sentiment du devoir, les trois principales ex-
Sressions du caractère amand, animaient sa flgure froide au premier aspect, mai s sur laquelle le regard était rameue
Sar une certaine grâce ans les contours, et par uue paisible fierté qui donnait des gages au bonheur domestique.
Par une bizarrerie que les physiologistes n'ont pas encore expliquée, elle n'avait aucun trait de sa mère ni de son père . el offrait une vivante image de son aïeule maternelle, une Cooyncks de Bruges , dont le portrait, conservé précieusement , attestait cette ressentblance.
Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l'armée interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu'ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se retirèrent le ptrtoir avec son fil» Jean. promptement. Les in-
différents restèrent avec quelques joueurs el plusieurs amis de Claca; mais, insensiblement, cette maison si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence ; et. vers une heure du matin, la galerie fui déserte, les lumières s'éteignirent de salon en salon. Ealiu cette cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et sombre: image prophétiquedc l'avenir qui attendait la famille. Quand les Claës rentrèrent dans leur appartement, Gallhazar fit lire à sa femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste : elle prévoyait l'avenir.
En effet, à compter de ce jour, Ballhazar déguisa mal le chagrin et l'ennui qui l'accabla. Le matin, après le déjeuner de fauiille, il jouait un moment dans le parloir avec son lils Jean, causait avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la dentelle; mais il se lassait hientdt de ces jeux, de cette causerie, il paraii^sait s'en acquitter comme d'un devoir. Lorsque sa femme redescendait
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après s'être habillée, elle le t'rouvait loiijours assis dans la bereère, rcgardaul Marguerile et Félieie, sans s^impatieiiier du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait Icnlement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres, revenait s'asseoir et attisait le feu rêveusement, en homme à qui la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame Ciaës regretta vivement son défaut d instruction et de mémoire. 11 lui était difdciie de soutenir long" temps une convei^ation intéressante ; d'ailleurs, peu«t-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont tout dit et qui sont forcés d'aller chercher des sujets de distraction en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle ne sauraient occuper longtemps des esprits supérieurs habitués à se décider promptemenl; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la pensée, car il est impossible d'opposer quelque chose de petit à ce qui est immense. Puis, quand un homme s'est accoutumé à manier de grandes choses, il devient inamusable, s'il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfiuUs ; mais cette enfance du cœur n'est-elle pas un phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre?
Pendant les premiers mois, madame Glaés se tira de cette situation critique par des efforts inouïs que lui suggéra Tamour ou la nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu'elle n'avait jamais pu jouer, et, par uu prodige assez concevable, die finit par le savoir. Tantôt elle intéressait Balihazar à l'éducation de ses fliies en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources s'épuiscrenl. 11 vint un moment où Joséphine se trouva devant fiaUhazar comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais ians avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, bl leë ruses d'une cour qui savait jouer des comédies comme celle de l'ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit) après avoir dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer de l'argent, le monarque n'avait plus ni jeunesse ui succès, et sentaii une eiïroyable impuisnance au milieu des grandeurs ; la royale bonnci qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le père, qui Souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Glaés souffrait de trop de puissance. Oppressé par une pensée qui l'étreignalt, il rêvait les pompes de la science, des trésors pour l'humanité, pour lui la gloire, il souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux colonnes du temple. L'effet était le même pour ces deux souverains, quoique le monarque Intellectuel fût accablé par sa force .et l'autre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette es|)èce de nostalgie scientifique ? Après avoir usé les moyens qU6 lui offraient les occupations de famille, elle appela le monde à son secours^ en donnant deux CAFÉS par semaines. A Douai, les cafés remplacent les thés. Un café est une assemblée où, pendant une soirée entière, tes invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du ccifé noir, ou du café aU fait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances, discutent leui-s toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. C'est toujours les tableaux de Miérisoude Terburg, moins les plumes ' rouges sur les chapeaux gris pointus, moins les guitares et les beaux Costumes du seizième siècle. Mais les efforts que fraisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son affabilité d'emprunt, les feux d'artifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le lendemain.
Ces fêtes continuelles, {faibles palliatifs, attestèrent la gravité de la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son précipice, relardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S'il ne parla jamais de ses anciennes occupations, s'il n'émit pas un regret en sentant l'impossibilité dans laquelle il s'était mis de recommencer ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix fbibte, l'abattement d'un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement visible; le sommeil le débarrassait sans doute d'une importune pensée ; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu'il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un. désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s'efforça d'ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage contre les souffrances de l'esprit, elle était sans force contre les générosités du cqpur. Elle n'osait questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l'air d'un honmie occupé par une arrière-pensée ; mais elle frémissait en lui voyant «econer sa mélancolie et lâcher, par un sentiment généreux, de paraître gai nour n'attrister personne. Les co(|ucl!eries du père avec ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les
yeux de Joséphine, qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le cœur; madame Claès avait alors envie de dire : — Tue-moi, et fais ce que tu voudras ! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du mois d'avril, effrayèrent madame Glaés, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s'était déjà fait raille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que Balthazar lui sembla plus affaissé qu'il ne l'avait jamais été, elle n'hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.
— Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments. Balthazar la regarda d'un air étonné.
— Tu penses à tes expériences? reprit-elle.
Il répondit par un geste d'une effrayante vivacité. Loin de lui adresser quelque remontrance, madame Glaés, qui avait à loisir sondé l'abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et la lui serra en souriant : — Merci, ami, je suis stire de mon pouvoir, lui dit-elle, tu m'as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices! Quoique j'aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te procurer l'argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus ëtincelantes? d'ailleurs, ne leur rendras-tu pas un joor leurs diamants plus beaux?
La joie aui soudainement éclaira le visage de son mari mit le comble au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet homme était plus forte que lui. Claës avait confiance en son œuvre pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeau le plus lourd : la femme ne souffre- t-elle pas toujours pour deux? En ce moment elle se plut à croire au succès, voulant se justifier à elle-même sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.
— L'amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton dévouement, Pépita, dit Glaés attendri.
A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claës baissa les yeux, et resta pendant un moment interdite devant ses enfants, dont la fortune venait d'être aliénée au profit d'une chimère ; tandis que son mari les prit sur ses genoux et causa gaiement avec eux, heureux de pouvoir aéverser la joie qui l'oppressait. Madame Claës entra dès lors dans la vie ardente de son mari. L'avenir de ses enfants, la considération de leur ncre, furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l'étaient pour Claës la gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme n eut-elle plus une heure de calme, quaha Cous les dlamanls de la maison furent vendus à Paris par l'entremise de 1 abbé de Solis, son directeur, et que les fabricants de produits chimiques eurent recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par le démon de la science et par cette fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait dans une attente conlinuelle, et demeurait comme morte pendant des journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses désirS) qui, ne trouvant point, comme ceux de Balthazar, une pâture dans les travaux du laboratoire, tourmentèrent son âme en agissant sur ses doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprochant sa complaisance pour une passion dont le but était impossible et que M. de Solis condamnait, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure, et regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S'il s'en échapnait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées les plus contraires agitaient son cœur et son esprit. Elle voyait s'enfbir en fumée la fbrtune de ses enfants ; mais elle sauvait la vie de leur père : n'éUit^ce pas son premier devoir de le rendre heureux? Cette dernière peniëe la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de pouvoir entrer dans le laboratoire et d'y rester; muis il lui fallut bientôt renoncer à cette triste satisfaction. Elle éprouvait là de trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s'occuper d'elle, et même paraître souvent gêné par sa présence ; elle y subissait de jalouses impaliences, de cruelles envies de faire sâuier la maison; elle v mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devlut alors pour elle une espèce de baromètre : renlendait-ellc sîfllor, quand il allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu'il concevait l'espoir d'une prochaine réussite; Lemulquinier él:M*.-il morne, sombre, elle lui jetait un regard de douleur, Balthazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté de l'une et la soumission rogne de l'autre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait sous ces alternalives d'espoir et de désespérance qui, pour elle, s'alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiélés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui iadis lui refroidissait le cœur, elle le partageait sans s'apercevoir de l'air sombre qui résnait au logis, et des jourué<*ii entières qui s'écoulaient dans ce parloir, sans un sourire, souvent >^n> une parole. Par une triste prévision maternelle, elle accoutumait ses
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deux filles aux travaux de la tnaisoo; el tâcluiit de les rendre asses habiles à quelque métier de femme, pour qu'elles pussent en vivre si elles tombaient dans la misère. Le calme de cet intérieur couvrait donc d'efTroyables agitations. Vers la fin de Télé, Baltbazar avait dévoré Targcnt des 'diamants vendus à Paris par Tenlremise du vieil abbé de Solis, et s'était endetté d'une vingtaine de mille francs ches les Prolez et Ghiffreville.
En août 1815, environ un an après la scène par laquelle celte histoire commence, si Glaës avait fait quelques belles expériences que malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat quant à l'objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l'écrasa ; la certitude d'avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère ;iu milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont Taccablait sa femme; les l'srmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur; Joséphine \y suivit et l'emmena dans sa chambre, où, seul avec elle, Balthazar laissa éclater son désespoir. Ces larmes d'homme, ces paroles d'artiste découragé, les re- §rets du père de famille,~eurent un caractère de terreur, de tendresse, e folie» qui fit plus de mal à madame Glaés que ne lui eu avaient fait toutes ses douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Baltbazar dit avec un affreux accent de conviction : — Je suis un mi* sérable, je joue la vie de mes enfants, la tienne, et pour vous laisser heureux, il fbut que je me tue ! Ce mot l'atteignit au coeur, et la connaissance qu'elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu'il ne réalisât aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l'une de ces révolutions qui troublent la vie dans sa source, et qui fut d*au« tant plus funeste, que Pépita en contint les violents eflets en affectant un calme menteur.
— Mon ami, répondit-elle, j'ai consulté non pas Pierquin, dont Tamitié n'est pas si grande qu'il n'éprouve quelque secret plaisir à nous voir ruinés, mais un vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un père. L'abbé de Solis, mon confesseur, m'a donné un conseil qui nous sauve de la ruine. 11 est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir à paver toutes les sommes hypothéquées sur tes propriétés, et ce que tu dois chez Protez et Ghiffreville, car tu as là sans doute un compte à sol* der?
Glaés fit un signe affirmatif en baissant sa tête, dont les cheveux étaient devenus blancs.
— M. de Solis connaît les Happe et Duncker d'Amsterdam ; ils sont fous de tableaux, et jaloux comme des parvenus d'étaler un faste qui n'est permis qu'à d'anciennes maisons ; ils payeront les neutres toute leur valeur. Ainsi nous recouvrerons nos revenus, et tu pourras, sur le prix, qui approchera de cent mille ducats, prendre une portion de capital pour continuer tes expériences. Tes deux filles et moi nous nous contenterons de peu. Avec le temps el de l'économie, nous remplirons par d'autres tableaux les cadres vides, et tu vivras heureux !
Balihazar leva la tète vers sa femme avec une joie mêlée de crainte. Les rôles étaient changés. L'épouse devenait la protectrice du mari. Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa Joséphine, la tenait entre ses bras sans s'apercevoir de l'horrible convulsion qui la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les lèvres par un tressaillement nerveux.
— Je n'osais pas te dire qu'entre moi et l'absolu à peine existel-il un cheveu de distance. Pour gazéfier les métaux, il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un miUeu où la pression de l'atmosphère soit nulle, enfin dans un vide absolu.
Madame Glaés ne put soutenir l'égolsme de cette réponse. Elle attendait des remerctments passionnés pour ses sacifices, et trouvait un problème de chimie. Elfe quitta brusquement son mari, descendit au parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et fondit en larmes; Marguerite et Félicie lui prirent chacune une main, s'agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin, et lui demandèrent à plusieurs reprises : — Qu'avez -vous, ma mère? — Pauvres enfants! je suis morte, je le sens.
Celte réponse fit frissonner Marguerite, qui, pour la première fois, aperçut sur le visage de sa mère les traces de la pâleur particulière aux personnes dont le teint est brun.
— Martha, Martha ! criait Félicie, venez, maman a besoin de vous. La vieille duègne accourut de la cuisine, et, en voyant la blancheur
verte de cette figure légèrement bistrée et si vigoureusement colorée : — Corps du Christ ! s'écria-t-elle en espagnol , madame se mcurl.
Elle sortit précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de l'eau pour un bain de pieds, et revint près de sa maîtresse.
— N'effrayez pas monsieur, ne lui dites rien, Martha ! s'écria madame Glaés. Pauvres chères filles, ajouta-t-elle en pressant sur son
cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais pouvoir vivre assez de temps pour vous voir heureuses et mariées. Martha, reprit-elle, dites à Lemul(|uinier d'aller chez M. de SoUs, pour le prier de ma part de passer ici.
Ce coup de foudre se ré[)erouta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha, toutes deux dévouées à madame Glaës et à ses filles, furent frappées dans la seule affection qu*elles eussent. Ces ter^ ribles mots : — Madame se meurt, monsieur l'aura tuée, faites vite un bain de pieds à la moutarde ! avaient arraché plusieurs phrases interjectives à Josette, qui en accablait Lemulquinier. Lemulquinier, froid et insensible, mangeait assis au coin de la table, devant nue des fenêtres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine^ où tout était propre comme dans le boudoir d'une petite maltresse.
— Ça devait finir par là, disait Josette, en regardant le valet de chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un chaudron qui reluisait comme de l'or. 11 n'v a pas de mère qui puisse voir de sang-froid un père s'amuser à rricasser une fortune comme celle de monsieur, pour en faire des os de boudin.
Josette, dont la tête coiffée d'un bonnet rond à ruches ressemblait à celle d'un casse-noisette allemand, jeta sur Lemulquinier un regard aigre que la couleur verte de ses petits yeux éraillés rendait presque venimeux. Le vieux valet de chambre haussa les épaules par un mouvement digne de Mirabeau impatienté, puis il enfourna aans sa grande bouche une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des appéiis.
— Au lieu de tracasser monsieur, madame devrait lui donner de l'argent, nous serions bientôt tous riches à nager dans l'or! Il ne s'en faut pas de l'épaisseur d'un liard que nous ne trouvions... — Eh bien ! vous qui avez vingt mille francs de placés, pourquoi ne les offrez-vous pas à monsieur? C'est votre maître ! Et puisque vous êtes si sûr de ses faits et gestes... — Vous ne connaissez rien à cela, Josette, faites chauffer votre eau, répondit le Flamand en interrompant la cuisinière. — Je m'y connais assez pour savoir qu'il y avait ici mille marcs d'argenterie, que vous et votre maître vous les avez fondus, et que, si on vous laisse aller votre train, vous ferez si bien de cinq sous six blancs, qu'il n'y aura bientôt plus rien. — Et monsieur, dit Martha survenant, tuera madame pour se débarrasser d'une femme qui le retient, et l empêche de tout avaler. Il est possédé du démon, cela se voit! Le moins que vous risquiez en l'aidant, Mulquinier, c'est votre âme, si vous en avez une, car vous êtes là comme un morceau de glace, pendant que tout est ici dans la désolation. Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher M. l'abbé de Solis. — J'ai affaire pour monsieur, à ranger le laboratoire, dit le valet de chambre. Il y a trop loin d'ici le quartier d'Esquerchin. Allez-y vous-même. — Voyez-vous ce monstre-là? dit Martha. Qui donnera le bain de pieds à madame? la voulez-vous laisser mourir? elle a le sang à la tête. — Mulquini<^r, dit Marguerite en arrivant dans la salle qui précédait la cuisine, k:u revenant de chez M. de Solis, vous prierez M. Pierquin le médecin de venir promptement ici.
— Hein! vous irez, dit Josette. — Mademoiselle, monsieur m'a dit de ranger son laboratoire, répondit Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes, qu'il regarda d'un air despotique. —Mon père, dit Marguerite à M. Claès, qui descendait en ce moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinicr pour l'envoyer en ville? — Tu iras, vilain chinois, dit Martha en entendant M. Glaés mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.
Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier, dont la froideur avait eu pour résultat d'exalter l'attachement de Josette* et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup sur l'avenir de cette famille, quand, plus tara, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu'il ne s'aperçut pas de l'état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit Jean sur ses genoux, et le fit sauter machinalement, en pensant au problème qu'il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme, qui, n'ayant pas eu la force de se lever de la bergère où elle gisait, était restée dans le parloir. H regarda même ses deux filles s'occupant de leur mère, sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler, madame Glaës réclamait le silence en leur montrant Balthazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui, placée entre son pèreel sa mère, se trouvait assez âgée, assez raisonnable déjà, pour en apprécier la conduite. 11 'arrive un moment, dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volontairement soit involontairement, les ju^es de leurs parents. Madaiic Claés avait compris le danger de cette situation. Par amour pour Balthazar, elle s'efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui, dans l'esprit juste d'une fille de seize' ans, pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu'en cette circonstance madame Claês témoignait pour Balthazar, en s'effaçant devant lui, pour ne pas en troubler la médit^ition, imnrimait-il à ses enfants une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque contagieux qu'il fût, augmentait encore l'admiration que Marguerite avaii pour sa mère, à laquelle l'unissaient
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plus particulièrement les accidents journaliers de la vie. Ce sentiment éLiit foudo sur une sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement préoccuper une jeune fille. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher que parfois un mot échappé soit à Mariba, soit à Josette, ne révélât à Marguerite l'origine ne la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de madame Glaës, sa fille découvrait donc insensiblement, lentement, fil à fd, la trame mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un temps donné, la confidente active de sa mère, et serait au dénomment le plus redoutable des juges. Aussi tous les soins de madame Glaës seporuiient-ils sur Marguerite, à la-
Suelle elle tâchait de communiquer son dévouement pour Balthazar. a fermeté, la raison qu'elle rencontrait chez sa fille la faisaient frémir à ridée d'une lutte possible entre Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort que de sa mort même. Sa*sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu'elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari, elle en assurait l'indépendance, et prévenait toute discussion en séparant ses intérêts de ceux de ses enfants; elle espérait le voir heureux jusqu'au moment où elle fermerait les veux; puis elle comptait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d'un ange d'amour, en exerçant sur la famille une autorité tutélaire et conservatrice. N'était-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille en l'initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Balthazar; elle étudiait l'ame et le caractère de Marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-même une mère pour ses frères et sa sœur, pour son père une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Ciliés étaient empoisonnés par des calculs et par des craintes qu'elle n'osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même par cette dernière scène, elle jetait ses regards jusque dans l'avenir; tandis que Balthazar, désormais whabile à tout ce qui était économie, fortune, sentiments domestiques, pensait à trouver l'absolu. Le profond silence qui régnait au parloir n'ékiit interrompu que par le mouvement monotone du pied de Claés, qui continuait à le mouvoir sans s'apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mère, de qui elle contemplait le visage pâle et décomposé, Marguerite se tournait de moments en moments vers son père, en s'étonnant de son insensibilité. Bientôt la porte de la rue retentit en se fermant, et la famille vit l'abbé de Solis appuyé sur son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour. — Ah ! voici M. Emmanuel, dit Félicie. — Le bon jeune homme ! dit madame Claés en apercevant Lmmanuel de Solis, j'ai du plaisir à le revoir.
Marguerite rougit en ent^'^dant l'éloge qui échappait à sa mère. Depuis deux jours, l'aspect de ce jeune homme avait éveillé dans son cœur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son intelligence des pensées jusqu'alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur à sa pénitente, il s'était passé de ces imperceptibles événements qui tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résultats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux persoimages introduits au sein de la famille. Madame Claês avait eu pour principe d'accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois dans sa maison ; mais là, comme ailleurs, on devait être saisi par une sorte d'attendrissement et d'admiration à l'aspect de l'oncle et du neveu. L'abbé de Solis, vieillard octogéiuûre à chevelure d'argent, montrait un visage décrépit, où la vie semblait s'être retirée dans les veux. 11 marchait difùcilement, car, de ses deux jambes menues, i'ime se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une espèce de sac de velours qui l'obligeait à se servir d'une béquille quand il n avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps desséché, offraient le spectacle d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée. Ce prêtre espagnol, remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, par des connaissances très-étendues, avait été successivement dominicain, grand pénitencier Je Tolède, et vicaire général de l'archevêché de Malines. Sans la révolution française, la protection des Casa-Béal l'eût porté aux plus hautes dignités de l'Eglise ; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc, son élève, le dégoûta d'une vie active, et il se consacra tout entier à l'éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin. Lors de la conquête de la Belgique, il s'était fixé près de madame Claés. Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pou( sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son esprit vers la partie mystique du christianisme. En trouvant, en Flandre, où mademoiselle Bourignon ainsi que les écrivains illuminés, et quiétistes firent le plus de prosélytes, un troupeau de catholiques adonnés à ses croyances, il y resta d'autant plus volontiers qu'il y fut considéré comme un patriarche par cette communion particulière où l'on continue à suivre les doctrines des mystiques, malgré les censures qui frappèrent Fénelon et madame Gùyon. Ses mœurs étaient
rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases. Malgré le détachement qu'un religieux si sévère devait pratiquer pour les choses de ce moud;*, l'aftection qu'il portait à son neveu le rendait soigneux de ses intérêts. Quand il s'agissait d'une œuvre de charité, le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant d'avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était si bien reconnue, ses intentions étaient si pures, sa perspicacité si rarement en défaut, que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour avoir une idée du contraste qui existait entre l'oncle et le neveu, il faudrait comparer le vieillard à l'un de ces saules creux qui végètent au bord aes eaux, et le jeune homme à l'églantier chargé de roses dont la tige élégante et droite s'élance du sein de l'arbre moussu, qu'il semble vouloir redresser.
Sévèrement élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge, Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibihté, de cette candeur à demi rêveuse, fieurs passagères de toutes les jeunesses, mais vivaces dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux prêtre avait comprimé l'expression des sentiments voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des travaux continus, par une oiscipline presque claustrale. Cette éducation, qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le rendre heureux s'il rencontrait-bien dans ses premières affections, l'avait revêtu d'une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timides, mais doublés d'une âme forte et courageuse, jetaient' une lumière qui vibrait dans l'âme comme le son du cristal ëpand ses ondulations dans l'ouïe. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par une grande précision dans les contours, par Theureuse disposition des lignes, et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns, rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu'on attendait d'un si beau visage. Ses mouvements féminins s'accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de son regard. Il semblait ignorer l'attrait qu'excitaient la réserve à demi mélancolique de son attitude, la retenue de ses paroles, et les soins respectueux qu'il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne pas les contrarier, regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin, il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments généreux qui font de l'homme une sublime créature. Il paraissait si grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais discuter ses ordres, que chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui. soit chez les autres, le vieillard exerç^iit son despotisme de dominicain, Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour protester de sa force s'il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à Taspect d'une grande œuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans Tâme par leurs conceptions vivantes que par les réalisations de l'art.
Emmanuel avait accompagné son oncle quand il était venu chez sa pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Gaés. En apprenant par IMfartha que l'abbé de Solis était dans la galerie, Marguerite, qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité. Entrée assez étourdiment, eu affectant la légèreté sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs désirs, elle avait rencontré près du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figure d'Emmanuel. Les regards également jeunes, paiement naïfs de ces deux êtres avaient exprimé le même étonnement. Emmanuel et Marguerite s'étaient sans doute déjà vus l'un et l'autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même mouvement, en laissant échapper un même aveu. Marguerite prit le bras de sa mère, lui parla tout J>as par maintien, et s'abrita pour ainsi dire sous l'aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel, qui, de son côté, restait attaché au bras de son oncle. -Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d*œil furtifs qui sont la joie des ^ens timides. Sans doute chacun d'eux n'alla pas, même en pensée, jusqu'au si par lequel commencent les passions ; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le cœur, et sur lequel au jeune âge on se garde à soi-même le secret, par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les débordements d'une sensibilité longtemps contenue est suivie chez tous les ieimes gens de l'étonnement à demi stupide que causent aux enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les uns rient et pensent, d'autres ne rient qu'après avoir pensé; mais ceux dont l'àme est appelée à vivre de poésie ou d'amour écoutent longtemps et redemandent la mélodie par un regard où s'allume déjà le plaisir, où poind la curiosité de l'infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance, initiés aux beautés de l'harmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien et iiiême de rinstrunieut.
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU-
Si
comment «c défendre d*aimer l'être qui, le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où nous avons aspiré l'amour n*estMl pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent Tun pour 1 autre cette voix musicale qui réveille un s^ns, celte main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. Quand madame Glaës arrêta le vieillard devant un tableau de Guide qui représentait un ange, Marguerite avançai la tête pour voir quelle serait Timpression d'Emmanuel, et le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la mueite pensée de' la toile à la vivante pensée de la créature. Cette involontaire et ravissante flatterie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gravement cette belle composition, et madame Glaés lui répondait; mais les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystérieux de la salerie, la paix de la maison, la présence des parents, tout contri- Buait à graver plus avant dans le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir che; Marguerite se calmèrent, firent dans son âme comme une étendue limpide et se teignirent d'un rayon lumineux, auand Emmanuel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claës. Cette voix, dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des enchantements inouïs, compléta la révélation soudaine qu'Emmanuel avait causée et qu*il devait féconder à son pjrofit ; car l'homme dont se sert le destin pour éveiller l'amour au cœur d'une jeune fille ignore souvent son œuvre et la laisse alors inachevée. Marguerite s'inclina tout interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l'enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir ; et, quand elle y entra, elle regarda l'oncle et le neveu jusau'à ce que la porte de la rue se fût fermée. Madame Glaës avait été trop occupée des sujets graves, agités dans sa conférence avec son directeur, pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille. Au moment où M. de Solis et son neveu apparaissaient pour la seconde fois, elle était encore trop violemment troublée pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y prêter une si grande attention qu'elle salua l'oncle et le neveu sans les regarder. M. Claès rendit machinalement le salut que lui fit Tabbé de Solis, et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s'assit près de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes, il lui avait suffi de voir M. Claës et sa femme pour deviner une catastrophe.
— Mes enfants, dit la mère, allez dans le jardin. Marguerite, montrez à Emmanuel les tulipes de voire père.
Marguerite, à demi honteuse, prit le bras de Félicie, regarda le jeune nomme, qui rougit et qui sortit du parloir en saisissant Jean par contenance. Quand ils furent tous les quatre dans le jardin, Félicie et Jean allèrent de leur côté, quittèrent Marguerite, (jui restée presque seule avec le jeune de Solis, le mena devant le buisson de tulipes invariablement arrangé de la même façon, chaque année, par Lemul- 3uinier. — Âimez-vous les tulipes? demanda Marguerite après être emeurée pendant un moment dans le plus profond silence sans qu'Emmanuel parût vouloir le rompre. •— Mademoiselle, c'est de belles fleurs, mais pour les aimer, il raut sans doute en avoir le goût, savoir en apppréder leâ beautés. Ces fleurs m'éblouissent. L'habitude du travail, dans la sombre petite chambre où je demeure, près de mon oncle, me fait sans doute préférer ce qui est doux à la vue.
En disant ces derniers mots, il contempla Marguerite, mais sans que ce regard plein de confus désirs contint aucune allusion à la blancheur mate, au calme, aux couleurs tendres qui faisaient de ce visage une fleur.
— Vous travaillez donc beaucoup? reprit Marguerite en conduisant Emmanuel sur un banc de bois à dossier peint en vert. D'ici, dit-elle en continuant, vous ne verrez pas les tulipes de si près, elles vous fatigueront moius les yeux. Vous avez raison, ces couleui*s papillotent et font mal. — A quoi je travaille? répondit le jeune homme après un moment de silence pendant lequel il avait égalisé sous son pied le sable de l'allée. Je travaille â toutes sortes ae choses. Mon oncle voulait me faire prêtre... — Oh ! fit naïvement Marguerite. — J'ai résisté, je ne me sentais pas de vocation. Mais il m'a fallu beaucoup de courage pour contrarier les désirs de mon oncle. Il est bon, îl m'aime tant! il m'a dernièrement acheté un homme pour me sauver de la conscription, moi. pauvre orphelin. — A quoi vous destinez-vous donc ? demanda Marguerite, qui parut vouloir reprendre sa phrase eu laissant échapper un geste, et qui ajouta : ^ Pardon, monsieur, vous devez me trouver bien curieuse. — Oh ! mademoiselle, dit Emmanuel en la regardant avec autant d'admiration que de tendresse, personne, excepté mon oncle, ne m'a encore fait cette question. J'éludie pour être professeur. Que voulez-vous? je ne suis pas riche. Si je puis devenir principal d'un collège en Flandre, j'aurai de quoi vivre modestement, et j'épouserai quelque femme simple que j'aimerai bien. Telle est la vie que j'ai en perspective. Peut-être est-ce pour cela que je préfère une pâquerette sur laquelle tout le
monde passe , dansla plaine d'Orchies, à ces belles tuli pes pleines d'or, de pourpre, de saphirs, d'émeraudes, qui représentent une vie fastueuse, de même que la pâquerette représente une vie douce et patriarcale, la vie d'un pauvre professeur que je serai. — J'avais toujours appelé, jusqu'à présent, les pâquerettes des marguerites, dit-elle.
Emmanuel de Solis rougit excessivement, et chercha une réponse en tourmentant le sable avec ses pieds. Embarrassé de choisir entre toutes les idées qui lui venaient et qu'il trouvait sottes, puis décontenancé par le retard qu'il mettait à répondre, il dit : — Je n'osais prononcer votre nom... Et n'acheva pas. — Professeur ! reprit-elle.
— Oh! mademoiselle, je serai professeur pour avoir un état, mais j'entreprendrai des ouvrages qui pourront me rendre plus grandement utile. J'ai beaucoup de goût pour les travaux historiques.
— Ah!
Ce ah ! plein de pensées secrètes, rendit le jeune homme encore plus honteux, et il se mit à rire niaisement en disant : — Vous me faites parler de moi, mademoiselle, quand je ne devrais ne vous parler que de vous. — Ma mère et votre oncle ont termine, je croîs, leur conversation, dit-elle en regardant à travers les fenêtres dans le parloir. — J'ai trouvé madame voire mère bien changée. — Elle soufl're, sans vouloir nous dire le sujet de ses souffrances, et nous ne pouvons que pâlir de ses douleurs.
Madame Glaés venait de terminer en eflet une consultation délicate, dans laquelle il s'agissait d'un cas de conscience, que Tabbé de Solis pouvait seul décider. Prévoyant une ruine complète, elle voulait retenir, à Tinsu de Balthazar, qui se souciait peu de ses afHiires, une somme considérable sur le prix des tableaux que M. de Solis se chargeait de vendre en Uollaude, afin de la cacher et de la réserver pour le moment où la misère pèserait sur sa famille. Après une mûre délibération et après avoir apprétié les circonstances dans lesquelles se trouvait sa pénitente, le vieux dominicain avait approuvé cet acte de prudence. Il s'en alla pour s'occuper de cette vente, qui devait se faire secrètement, afin de ne point trop nuire à la considération de M. Claës. Le vieillard envoya son neveu, muni d'une lettre de recommandation, â Amsterdam, oî^ le. jeune homme, enchanté de rendre service h la maison Glaës, réussit à vendre les tableaux de la galerie aux célèbres banquiers Happe et Duncker, pour une somme ostensible de quatre-vingt-cinq mille ducats de Hollande, et une somme de quinze mille autres qui serait secrètement donnée â madame Claës. Les tableaux étaient si bien connus, qu'il suffisait pour accomplir le marché de la réponse de Balthazar â la lette que la maison Happe et Duncker lui écrivit. Emmanuel de Solis fut chargé par tlaës de recevoir le prix des tableaux qu'il lui expédia secrètement, afin de dérober à la ville de Douai la connaissance de cette vente. Vers la fin de septembre, Balthazar remboursa les sommes qui lui avaient été prêtées, dégagea ses biens et reprit ses travaux ; mais la maison Glaés s'était dépouillée de son plus bel ornement. Aveuglé par sa passion, il ne témoigna pas un regret, il se 'croyait si certain de pouvoir promptement réparer cette perte, qu'il avait fait faire cette vente à réméré. Cent toiles peintes n'étaient rien aux yeux de Joséphine auprès du bonheur domestique et de la satisfaction de son mari ; elle fit d'ailleurs remplir la galerie avec les tableaux oui meublaient les appartements de réception, et, pour dissimuler le vide qu'ils laissaient dans la maison de devant, elle en changea les ameuolements. Ses dettes payées, Balthazar eut environ deux cent mille francs â sa disposition pour recommencer ses expériences. M. l'abbé de Solis et son neveu furent les dépositaires des quinze mille ducats réservés par madame Glaës. Pour grossir cette somme, l'abbé vendit les ducats, auxquels les événements de la guerre continentale avaient donné de la valeur. Cent soixante-six mille francs en écus furent enterrés dans la cave de la maison habitée par l'abbé de Solis. Madame Glaés eut le triste bonheur de voir son mari constamment occupé pendant près de huit mois. Néanmoins, trop rudement atteinte par le coup qu'il lui avait porté, elle tomba dans une maladie de langueur qui devait nécessairement empirer. La science dévora si complètement Balthazar, que ni les revers éprouvés par la France, ni la première chute de Napoléon, ni le retour des Bourbons, ne le tirèrent de ses occupations; il n'était ni mari, ni père, ni citoyen, il fut chimiste. Vers la fin de Tannée 1814, madame Glaës était arrivée à un degré de consomption qiii ne lui permettait plus de quitter le lit. Ne voulant pas végéter aans sa chambre, où elle avait vécu heureuse, où les souvenirs de son bonheur évanoui lui auraient inspiré d'involontaires comparaisons avec le présent qui l'eussent accablée, elle demeurait dans le parloir. Les médecins avaient favorisé le vœu de son cœur en trouvant cette pièce plus aérée, plus gaie, et plus convenable a sa situation que sa chambre. Le lit où cette malheureuse femme achevait de vivre fut dressé entre la cheminée et la fenêtre qui donnait sur le jardin. Elle passa là ses derniers jours saintement occupée à perfectionner l'âme de ses deux filles, sur lesquelles elle se plut à laisser rayonner le feu de la sienne. Affaibli dans ses manifestations, l'amour conjugal permit à l'amour maternel de se déplover. La mère se montra d'autant plus charmante qu'elle avait tardé d'être ainsi. Comme toutes les personnes généreuses, elle éprouvait de sublimes délicatesses de sentiment qu'elle prenait pour des remords. En
LA RECHKRCHE DE L'ABSOLl),
croyant avoir ravi quelques tendresses dues à se» enfants, elle cher* chah à racheter ses torts imaginaires, et avait pour eux des attentions, des soins qui la leur rendaient délicieuse ; elle voulait en quelaue sorte les faire vivre à même son cœur, les couvrir de ses ailes éfaillantes et les aimer en un jour pour tous ceux pendant lesquels elle les avait négligés. Les souffrances donnaient à ses caresses, ù ses paroles, une onctueuse tiédeur qui s*exhalait de son âme. Ses yeux caressaient ses enfants avant que sa voix ne les éniât par des Intonations pleines de bons vouloirs, et sa main semblait toujours verser sur eux des bénédictions.
Si après avoir répris ses habitudes de luxe, la maison Glaés ne reçut bienlùt plus personne, si son isolement redevint plus complet, si Baltbazar ne donna plus de fête à l'anniversaire de son mariage, la ville de Douai n*en fut pas surprise. D'abord la maladie de madame Claës parut une raison suffisante de ce changement, puis le payement des dettes arrêta le cours des médisances, enfm les vicissitudes politiques auxquelles la Flandre fut soumise, la guerre des Ceni-Jour$, l'occupation étrangère, firent complètement oublier le chimiste. Pendant ces deux années, la ville fut si souvent sur le point d'être prise, si consécutivement occupée soit par les Français, soit par les ennemis; il y vint tant d'étrangers, il s'y réfugia tant de campagnards, il y eut tant d*intérêts soulevés, tant d'existences mises en question, tant de mouvements et de malheurs, que chacun ne pouvait penser qu'à soi. L'abbé de Solis et son neveu, les deux frères Pierquin, étaient les seules personnes qui vinssent visiter madame Claés. L'hiver de 1814 à 1815 fut pour elle la plus douloureuse des agonies. Son mari venait rarement la voir, il restait bien après le dtner pendant quelques heures près d'elle, mais comme elle n'avait plus la force de soutenir une longue conversation, il disait une ou deux phrases éternellement semblables, s'asseyait, se taisait et laissait régner au parloir un épouvantable silence. Cette monotonie était diversiliée les jours où l'abbé de Solis et son neveu passaient la soirée à la maison Claës. Pendant que le vieil abbé jouait au trictrac avec Balthazar, Marguerite causait avec Emmanuel, près du lit de sa mère, (jui souriait à leurs innocentes joies sans faire apercevoir combien était à la fois douloureuse et bonne sur son âme meurtrie la brise fraîche de ces virginales amours débordant par vagues et paroles à paroles. Vm* flexion de voix qui charmait ces deux enfants lui brisait le cœur, un coup d'œil d'intelligence surpris entre eux la jetait, elle quasi morte, en des souvenirs de ses heures jeunes et heureuses qui rendaient au présent toute son amertume. Emmanuel et Marguerite avaient une délicatesse qui leur faisait réprimer les délicieux enfantillages de l'amour pour n'en pas offenser une femme endolorie dont les blessures étaient instinctivement devinées par eux. Personne encore n'a remarqué que les sentiments ont une vie qui leur est propre, une nature qui procède des circonstances au milieu desquelles ils sont nés; ils gardent et la physionomie des lieux où ils ont grandi et l'empreinte des idées qui ont influé sur leurs développements. Il est des passions ardemment conçues qui restent ardentes comme celle de madame Ciaéà pour son mari ; puis il est des sentiments auxquels tout a souri, qui conservent une allégresse matinale, leurs moissons de joie ne vont jamais sans des rires et des fêtes; mais il se rencontre aussi des amours fatalement encadrés de mélancolie ou cerclés par le malbeur, dont les plaisirs sont pénibles, coûteux, chargés de craintes, empoisonnés par desremordsou pleinsde désespérance. L'amour enseveli dans le cœur d'Enfmanuel et de Marguerite sans que ni l'un ni l'autre ne comprissent encore qu'il s'en allait de l'amour, ce sentiment éclos sous la voûte sombre de la galerie Claës, devant un vieil abbé sévère, dans un moment de silence et de calme ; cet amour grave et discret, mais fertile en nuances douces, en voluptés secrètes, savourées comme des grappes volées au coin d'une vigne, subissait la couleur brune, les teintes grises qui le décorèrent à ses premières heures. En n'osant se livrer à â^ucune démonstration vive devant ce lit de douleur, ces deux enfants agrandissaient leurs jouissances à leur insu par nue concentration qui les imprimait au fond de leur cœur. C'était des soins donnés à la malade, et auxquels aimait à participer Emmanuel, heureux de pouvoir s'unir à Marguerite en se faisant par avance le fds de cette mère. Un remerciment mélancolique remplaçait sur les lèvres de la jeune fdle le mielleux langage des amants. Les soupirs de leurs cœurs, remplis de joie par quelque regard échangé, se dis* tinguaicnt peu des soupirs arrachés par le spectacle de la douleur maternelle. Leurs bons petits moments d'aveux indirects, de promesses inachevées, d'épanouissements comprimés, pouvaient se comparer à ces allégories pemtes par Raphaël sur des fonds noirs. Ils avaient l'un et l'autre une certitude qu'ils ne s'avouaient pas; ils savaient le soleil au-dessus d'eux, mais ils ignoraient quel vent chasserait les gros nuages noirs amoncelés sur leurs têtes; ils doutaient de l'avenir, et, craignant d'être toujours escortés par les souffrances, ils restaient timidement dans les ombres de ce crépuscule, sans oser se dire: Âchèverom-nous ensemhle la journée? Néanmoins la tendresse que madame Claës témoignait à ses enfants cachait noblement tout ce qu'elle se taisait à elle-même. Ses enfants ne lui causaient ni tressaillement ni terreur, ils éiaient sa consolation, mais ils n'étaient pas sa vie} elle vivait par eux, elle mourait pour Balthazar. Quelque pénible
que fût pour elle la présence de son mari pensif durant des heures entières, et qui lui jetait de temps en temps un regard monotone, elle n'oubliait ses douleurs que pendant ces cruels instants. L'indifTérence de Baltbazar pour cette femme mourante eût semblé criminelle à quelque étranger qui en aurait été le témoin; mais madame Claës et ses filles s'y étaient accoutumées, elles connaissaient le cœur de cet homme, et 1 absolvaient. Si, pendant la journée, madame Claës subissait quelque crise dangereuse, si elle se trouvait plus mal, si elle paraissait près d'expirer, Claës était le seul dans la maison et dans la ville qui l'ignorât; Lemulquinier, son valet de chambre, le savait; mais ni ses (illes, auxquelles leur mère imposait silence, ni sa femme ne lui apprenaient les dangers que courait une créature jadis si ardemment aimée. Quand son pas retentissait dans la galerie au moment où il venait diner, madame Claés était heureuse, elle allait le voir, elle rassemblait ses forces pour goûter cette joie. A l'instant où il entrait, celte femme pâle et demi-morte se colorait vivement, reprenait un semblant de santé, le savant arrivait auprès du lit, lui prenait la main, et la voyait sous une fausse apparence; pour lui seul, elle était bien. Quand il lui demandait : ~ a Ma chère lemme, comment vous trouvez-vous aujourd'hui? » elle lui répondait : « Mieux, mon ami ! y» et faisait croire à cet homme distrait que le lendemain elle serait levée, rétablie. La préoccupation de Balthazar était si grande, qu'il acceptait la maladie dont mourait sa femme comme une simple indisposition. Moribonde pour tout le monde, elle était vivante pour lui. Une séparation complète entre ces époux fut le résultat de cette année. Claës couchait lom de sa femme, se levait dès le matin, et s'enfermait dans son laboratoire ou dans son cabinet; en ne la voyant plus qu'en présence de ses filles ou des deux ou trois amis qui venaient la visiter, il se déshabitua d'elle. Ces deux êtres, jadis accoutumés à penser ensemble, n'eurent plus, que de loin en loin, ces moments de conmuinication, d'abandon, d'épanchement, qui consti* tuent la vie du cœur, et il vint un moment où ces rares voluptés cessèrent. Les souflrances physiques vinrent au secours de cette pauvre femme, et l'aidèrent à supporter un vide, une séparation qui l'eût tuée, si elle avait été vivante. Elle éprouva de si vives douleurs, que. parfois, elle fut heureuse de ne pas en rendre témoin celui qu'elle aimait toujours. Elle contemplait Balthazar pendant une partie de la soirée, et, le sachant heureux comme il voulait l'être, elle épousait ce bonheur qu'elle lui avait procuré. Cette frêle jouissance lui suffisait, elle ne se demandait plus si elle était aimée, elle s'efforçait de le croire, et glissait sur cette couche de glace sans oser appuyer, craignant de la rompre et de noyer son cœur dans un afTreux.néant. Comme nul événement ne troublait ce calme, et que la maladie qui dévorait lentement madame Claés contribuait à cette paix intérieure, en maintenant l'affection conjugale à un état passif, il fut facile d'atteindre dans ce morne état les premiers jours de l'année 1816. Vers la fin du mois de février, Pierquin le notaire porta le coup
3ui devait précipiter dans la tombe une femme angélique dont l'àme, isait l'abbé de Solis, était presque sans péché.
— Madame, lui dit-il à l'oreille en saisissant un moment où ses filles ne pouvaient pas entendre leur conversation, M. Claës m'a chargé d'emprunter trois cent mille francs sur ses propriétés, prenez des précautions pour la fortune de vos enfants.
Madame Claës joignit les mains, leva les yeux au plafond, et remercia le notaire par une inclination de tête bienveillante et par uo sourire triste dont il fut ému. Cette phrase fut un coup de poignard qui tua Pépita. Dans cette journée, elle s'était livrée à des réflexions tristes qui lui avaient gonflé le cœur, et se trouvait dans une de ces situations où le voyageur, n'ayant plus son équilibre, roule poussé par un léger caillou jusqu'au fond du précipice, qu'il a longtemps et courageusement côtoyé. Quand le notaire fut parti, madame Claës se fit donner par Marguerite tout ce qui lui était nécessaire pour écrire, rassembla ses forces et s'occupa pendant quelques instants d'un écrit testamentaire. Elle s'arrêta plusieurs fois pour contempler sa fille. L'heure des aveux était venue. En conduisant la maison depuis la maladie de sa mère, Marguerite avait si bien réalisé les espérances de la mourante, que madame Claës jeta sur l'avenir de sa famille un coup d'œil sans désespoir, en se voyant revivre dans cet ange aimant et fort. Sans doute, ces deux femmes pressentaient de mutuelles et tristes confidences à se faire, la fille regardait sa mère aussitôt que sa mère la regardait, et toutes deux roulaient des larmes dans leurs yeux. Plusieurs fois, Marguerite, au moment où madame Claës se reposait, disait : — Ma mère! comme pour parler ; puis, elle s'arrêtait, comme suffoquée, sans que sa mère trop occupée par ses dernières pensées lui demandât compte de cette interrogation. Enfin, madame Claës voulut cacheter sa lettre ; Marguerite, qui lui tenait une bougie, se retira par discrétion pour ne pas voir la suscription.
— Tu peux lire, mon enfant! lui dit sa mère d'un ton déchirant. Marguerite vit sa mère traçant ces mots : À ma fille Marguerite,
— Nous causerons quand je me serai reposée, ajouta-t-elle en mettant la lettre sous son chevet.
Puis elle tomba sur son oreiller comme épuisée par relTorl qu'elle venait de faire, et dormit durant quelques heures. Quand elle .s'éveilla, ses deux filles, ses deux fils, étaient à genoux devant son lit, et priaicut
U REdHEilCHR DE L'ABSOLU
avec ferveur. Ce jour était un jeudi. Gabriel et Jean venaient d*arri* ver du collège, amenés par Ënomanuel de Solis, nommé, depuis six mois professeur d'histoire et de philosophie.
— Ghers enfants, il faut nous dire adieu ! s'écria- t-elle. Vous ne m'abandonnez pas, vous! et celui que...
Elle n'acheva pas,
— Monsieur Emmanuel, dit Marguerite en voyant pâlir sa mère, allez dire à mon père que maman se trouve plus ma|.
Le jeune Solis monta jusqu'au laboratoire, et, après avoir obtenu de Lemulqninier que Balthazar vint lui parler, celui-ci répoudit à la demande pressante du jeune homme: — J'y vais. — Mon ami, dit madame Claês à Emmanuel, quand il fut de retour, emmenez mes deux fils et allez chercher votre oncle. 11 est nécessaire, je crois, de me donner les derniers sacrements, je voudrais les recevoir de sa main.
Quand elle se trouva seule avec ses deux fillos, elle fit un signe à Marguerite, qui, comprenant sa mère, renvoya Félicie.
— J avais à vous parler aussi, ma chère maman, dit Marguerite, qui, ne croyant pas sa mère aussi mal qu'elle l'était, agrandit la blessure faite par Pierquin. Depuis dix jours, je n'ai plus d'argent pour les dépenses de la maison, et je dois aux domestiques six mois de gages. J'ai voulu déjà deux fois demander de l'argent à mon père, et je ne l'ai pas osé. Vous ne savez pas? les tableaux de la galerie et la cave ont été vendus. — Il ne ma pas dit un mot de tout cela ' s'écria madame Glaës. 0 mon Dieu ! vous me rappelez à temps vers vous. Mes pauvres enfants, que deviendrez-vous ? Elle fit une prière ardente, qui lui teignit les yeux des feux du repentir.— Marguerite, reprit-elle en tirant la lettre de dessous son chevet, voici un écrit que vous n'ouvrirez et ne lirez (]|u'au moment où, iiprès ma mort, vous serez dans la plus grande détresse, c'est-à-dire si vous manquiez de pain ici. Ma chère Marguerite, aime bien ton père, mais aie soin de ta sœur et de tes frères. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être! tu vas être à la tête de la maison. Sois économe. Si tu le trouvais opposée aux volontés de ton père, et le cas pourrait arriver, puisqu'il a dépensé de grandes sommes à chercher un secret dont la découverte doit être l'objet d'une gloire et d'une fortune immense, il aura sans doute besoin d'argent, peut->êlre t'en demandera -t-il, déploie alors toute la tendresse d'une fille, et sache concilier les intérêts dont tu seras la seule protectrice avec ce que tu dois à un père, à un grand homme qui sacrifie son bonheur, sa vie à l'illustration de sa famille ; il ne pourrait avoir tort que dans la forme, ses intentions seront toujours nobles, il est si excellent, son cœur est plein d'amour; vous le reverrez bon et affectueux, vous ! J'ai dû te dire ces paroles sur le bord de la tombe, Marguerite. Si tu veux adoucir les douleurs de ma mort, tu me promettras, mon enfant, de me remplacer près de ton père, de ne lui point causer de chagrin ; ne lui reproche rien, ne le juge pas ! Enfin, sois une médiatrice douce et complaisante jusqu'à ce que, son œuvre terminée, il redevienne le chef de sa famille. — Je vous comprends, ma mère chérie, dit Marguerite en baisant les veux enflammés de la mourante, et je ferai comme il vous plait. — Ne te marie, mon ange, reprit madame Glaês, qu'au moment où Gabriel pourra te succéaer dans le gouvernement des affaires et de la maison. Ton mari, si tu te mariais, ne partagerait peut-être pas tes sentiments, jetterait le trouble dans la famille et tourmenterait ton père.
Marguerite regarda sa mère et lui dit : — N'avez-vous aucune au* ire recommandation à me faire sur mon mariage ? — llésiterais-tu, ma chère enfant? dit la mourante avec effroi. — Non, répondit-elle, je vous promets de vous obéir. — Pauvre fille, je n'ai pas su me sacrifier pour vous, ajouta la mère en versant des larmes chaudes, et je te demande de te sacrifier pour tous. Le bonheur rend égoïste. Oui, Marguerite, j'ai été faible parce que j'étais heureuse. Sois forte, conserve de la raison pour ceux qui n'en auront pas ici. Fais en sorte que tes frères, que ta sœur, ne m'accusent jamais. Aime bien ton père, mais ne le contrarie pas... trop.
Elle pencha la tête sur son oreiller et n'ajouta pas un mot, ses forces l'avaient trahie. Le combat intérieur entre la femme et la mère avait été trop violent. Quelques instants après, le clergé vint, précédé de l'abbé de Solis, et le parloir fut rempli par les gens de la maison. Quand la cérémonie commença, madame Claës, que son confesseur avait réveillée, regarda toutes les personnes qui étaient autour d'elle, et n'y vit pas Balthazar.
— Et monsieur? dit-elle.
Ce mot, où se résumaient et sa vie et sa mort, fut prononcé d'un ton si lamentable, qu'il causa un frémissement horrible dans l'assemblée. Malgré son grand âge, Mariha s'élança comme une floche, monta les escaliers et frappa durement à la porte du luboratoire.
— Monsieur, madame se meurt, et l'on vous attend pour l'administrer! cria-t-clle avec la violence de Tindignation.
— Je descends, répondit Balthazar.
Lemulauinier vint un moment après, en disant que son maitre le suivait. Madame Claê.'^ ne cessa de regarder la porte du parloir, mais ïoa mari ne ^o. montra (iu';.u inomenl où la rérénionie était lerminéo. L'abbé de Saii:à et lc6 oiilauls culou raient le chevet de la mourante.
En voyant entrer son mari, Joséphine rougit, et quelques larmes roulèrent sur ses joues.
— Tu allais sam doute décomposer V azote ? lui dit-elle avec uuc douceur d'ange qui fit frissonner tes assistants. — C'est fait ! s'écriat-il d'un air joyeux. L'azote contient de l'oxvgène et une substance de la nature dès impondérables qui vraisemLlablemcnl est le principe de la...
Il s'éleva des murmures d'horreur qui l'interrompirent et lui rendirent sa présence d'esprit.
— Que m'a-t-on dit? reprit-il. Tu es donc plus mal? Qu'est-il arrivé? — Il arrive, monsieur, lui dit à l'oreille l'abbé de Solis indigné, que votre femme se meurt et que vous l'avez tuée.
Sans attendre de réponse, l'abbé de Solis prit le bras d'Emmanuel et sortit suivi des enfants, oui le conduisirent jusaue dans la cour. Balthazar demeura comme foudroyé et regarda sa remme en laissant tomber quelques larmes.
— Tu meurs et je t'ai tuée! s*écria-t-il. Que dit-il donc?— Mon ami, reprit-elle, je ne vivais que par ton amour, et tu m'as à Ion insu retiré ma vie. —Laissez-nous, ait Claës à ses enfants au moment où ils entrèrent. Ai-je donc un seul instant cessé de t'aimer? repri'.il en s'asseyant au cnevet de sa femme et lui prenant les mains qn il baisa. — Mon anii, je ne te reprocherai rien. Tu m'as rendue heureuse, trop heureuse; ja n'ai pu soutenir la comparaison des premiers jours de notre mariage, qui étaient pleins, et de ces derniers jours pendant lesquels tu n'as plus été toi-même et ya'i ont été vides. La vie du cœur, comme la vte physique, a ses actions.'Depuis six ans, tu as été mort a l'amour, à la famille, à tout ce qui faisait notre bonheur. Je ne te parlerai pas des fé1iciM)s qui sont l'apanage de la jninesse, elles doivent cesser dans l'arrlère-saison de la vie ; mais cllos laissent des fruits dont se nourrissent las âmes, une confiance : a.is bornes, de douces habitudes; eh bien! lu m'as ravi ces trésors de noire âge. Je m'en vais à temps : nous pe vivions ensemble d'aucune manière, tu me cachais tes pensées et tes actions. Comment Ch'<iu donc arrivé à me craindre? T'ai-je jamais adressé une parole, un regard, un geste, empreints de blâme? Eh bien ! tu as vendu tes ù^vniers tableaux, tu as vendu jusqu'aux vins de ta cave, et tu emprni)l(\s de nouveau sur tes biens sans m'en avoir dit un mot. Ah ! je sortirai donc de la vie, dégoûtée de la vie. Si tu commets des fautes, si lu t'aveugles en poursuivant l'impossible, ne t'ai-je donc pas montré qu'il y avait en moi assez d'amour pour trouver de la douceur à partager tes fautes, à toujours marcher près de toi, m'eusses- tu menée dans les chemins du crime? Tu m'as trop bien aimée : là est ma gloire et là ma douleur. Ma maladie a duré lonijtemps, Balthazar! elle a commencé le jour qu'à cette place oà je vais expirer tu m'as prouvé que tu appartenais plus à la science qu'à la famille. Voici ta femme morte et ta propre fortune consumée. Ta fortune et ta fenunc t'appartenaient, tu pouvais en disposer; mais le jour où je ne serai plus, ma fortune sera celle de tes enfants, et tu ne pourras en rien prendre. Que vas-tu donc devenir ? Mairitenant je le dois la vérité, les mourants voient loin! où sera désormais le contre-poids qui balancera la passion maudite de laquelle tu as fait ta vie? Si tu m'y as sacridée, tes enfants seront bien légers devant toi, car je te dois cette justice d'avouer que tu me préférais à tout. Deux millions et six années de travaux ont été jetés dans ce gouffre, et tu n'as rien trouve...
A ces mots, Claës mit sa tête blanchie dans ses mains et se cacha le visage.
— Tu ne trouveras rien que la honte pour toi, la misère pour tes enfants, reprit la mourante. Déjà l'on te nomme par dérision Claês-l'alchimiste, plus tard ce sera Claés-le-fou ! Moi, je croîs en loi. Je te sais grand, savant, plein de génie; mais, pour le vulgaire, le génie ressemble à de la rolie. La gloire est le soleil des morts; de ton vivant, tu seras malheureux comme' tout ce qui fut grand, et tu ruineras tes enfants. Je m'en vais sans avoir joui de ta renommée, qui m'eût consolée d'avoir perdu le bonheur. Kh bien ! mon cher Baltnazar, pour me rendre celte mort moins amère, il faudrait que je fusse certaine que nos enfants auront un morceau de pain ; mais rien, pas même toi, ne poun*ait calmer mes inquicludes... — Je jure, dit Claës, de... — Ne jure pas, mon ami, pour ne point manquer à tes serments, dit-elle en l'interrompant. Tu nous devais ta protection, elle nous a failli depuis près de sept années. La science est ta vie. Un grand homme ne peut avoir ni femme, ni enf;inls. Allez seuls dans vos voies de misère ! vos vertus ne Font pas celles des gens vulgaires, vous appartenez au monde, vous ne sauriez appartenir ni à une femme, ni à une famille. Vous desséchez la terre a l'enlour de vous comme font de grands arbres ! moi, pauvre plante, je n'ai pu m'élever assez haut, j'expire à moitié de ta vie. J'attendais ce dernier jour pour te dire ces horribles pensées, que je n'ai découvertes qu'aux éclairs de la douleur et du desespoir. Epargne mes enfants ! Que ce mot retentisse dans ton cœur! Je te le dirai jusqu'à mon dernier soupir. La femme est morte, vois- tu? tu l'as dépouillée lentement et graduellement de ses sentiments, de ses plaisirs. Hélas ! sans ce cruel soin que lu as pris involontairement, nurais-je vécu si longtemps? Mais ces pauvres enfants ne m'abandonnaient pas, eux! ils ont grandi prèë de mes douleurs, la mère a survécu. Kfargne, épargne
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
DOS enÉinlS. — Lemulquinier ! cria Ballhaiar iluno voix tonnanie. Le Tiens valet se montra soudain. — Allez toui dclruire là-haut, madrines, apiwreils; faites avec précaution, mais bnseï tout. Je renonrc à la science ! dit-il à sa femme. — Il est irop lard, ajoula-l-elle enresardaiit Lemulquinier. Margiieritel s'écria-t-ellc en se sentant mourir. Marguerite se montra sur le seuil de sa porte, et jeta un en perçant en voyant les yeux de sa Bière qui pâlissaient.— Marguerite ! rcpcLi la mourante.
Cette dernière exclamation conietiait un si violent appel à sa Tille, elle l'investissait de tant d'aulorilù, que ce crî Ait tout un (eslamenl. La ramille, épouvantée, acconnit et vit expirer madame Clacs, qui avait épuisé les dernières forces de sa vie dans sa conversation avec sou mari. Rallhazar et Mai^uerile immobiles, e)le au chevet, lui au pied du lit, ne pouvai^it croire à la mort de celle femme, dont lontcs les vertus et l'inépuisable tendresse n'élaicnt connues que d'eux. Le père et la iillc échangèrent un regard pesant de pensées: la Iillc jugeait son père, le père tremblait déjà de trouver dans sa lille l'insirumeat d'une vengeance. Quoique les souvenirs d'amour par lesquels sa femme avait rempli sa vie revinssent en foule assiéger sa mémoire et donnassent aux dernières parnles de la morte une sainte aiilurité qui devait toujours lui en faire écouter la voix, Ballhazar doutait de son cœur trop faible contre son ^énie; puis, il entendait un terrible grondement de passion qui lui niait la force de son repentir^ et lui faisait peur de lui-même. Quand cette femme ent dispani, chacun comprît que la maison Claés avait une àme et que celte àmc n'était plus. Aussi la douleur fut-elle si vive dans la famille, que le parloir où la noble Joséphine semblait revivre resta fermé : personne n'avait le courage d'y entrer.
La société ne pratique aucune des vertus qu'elle demande aux hommes, elle commet des crimes à loute heure, mais elle les commet an paroles; elle prépare les mauvaises actions par la ghi
comme elle dégrade le beau par le ridicule; elle se moque des flis qui pleurent trop leurs pcres, elle anaihémalise ceux qui ne les pleurent pas assez ; puis elle s'amuse, elle! à soupeser les cadavres avant qu'ils ne soient refroidis. Le soir du jour oii madame Claés expira, les amis de cette femme jetèrent quelques (leurs sur sa tombe entre deux parties de whist, rendirent hommage ji ses belles qualités en cherchant du cœur ou du pique. Puis, après quelques phrases lacrymales qui EonlI'A, bé, bi, ho, bu de la douleur collective, et qui se prononcent avec les mêmes intonations, sans plus ni moins de sentiment, dans toutes les villes de France et à toute heure, chacun chiffra le produit de cette succession. Pierquin, le premier, fit observer à ceux qui causaient de cet livënement que la mort de celte excellente femme était un bien pour elle, son mari ta rendait trop malheureuse; mais que c'était, pour ses eofanls. un plus grand bien encore; elle n'aurait pas su refiiser sa fortune à son mari, qu'elle adorait, tandis qu'aujourd'hui Gaés n'en poovait plus disposer. Et chacun d'estimer la succession de la pauvre madame Claës, de supputer ses économies (en avait-elle fait? n'en avait-elle pas fait?), d'inventorier ses bijoux, d'étaler sa garde-robe, de fouiller ses tiroirs, pendant une la famille aRligée pleurait et priait autour du lit mortuaire. Avec le coup d'oui d'un juré-peseur de fortunes, Pierquin calcula que les propres de madame Claës, pour employer son expression, pouvaient encore se retrouver et devaient monter à une somme d'environ quinte cent mille francs, représeolée soit par la forêt de Waignles dont tes bois avaient depuis Jouze ans acq^uis un prix énorme, et il en compta les futaies, les baliveaux, les anciens, les modernes, soit par les biens de Balthaiar, qui était encore bon pour remplir ses enfants, si les valeurs de la liquidation ne l'acquittaient pas envers eux. Hademoiselic Claës était donc, pour toujours parler son ar^ot, une fille de quatre cent mille francs. — * Mais si elle ne se mane pas prompleraeni, ajoutat-ii, ce qui l'émanciperalt, et permettrait de hciier la forêt de Waignies, de liquider la part des mineurs, et de l'employer de manière à ce que le père n'y touche pas, H. Claés est homme i miner ses enfants, a Chacun chercha quels étaient dans la province les jeunes gens capables de prétendre ii la main de mademoiselle Claës, mais personne ne lit au notaire la galanterie de l'en supposer digne. Le notaire trouvait des raisons pour rejeter chacun des partis proposés comme indigne de Marguerite. Les interlocuieurs se regardaient en souriant, et prenaient plaisir à prolonger cette malice de province. Pierquin avait déjà vu dans la mort de madame Claës un événement favorable à ses prétentions, et il dépeçait déjà ce cadavre i son proDt.
— Cette bonne femme-là, se dit-it en rentrant cliei lui pour se coucher, était fière comme un pa<Hi, et ne m'aurait jamais donné sa lille. Eh ! eh ! pourquoi ne manœuvrerais-je pas maintenant de manière à l'épouser? Le père Claës est un homme ivre de carbone, qui ne se soucie plus de ses enfants; si je lui demande sa lîlle, après avoir convaincu Marguerite de l'urgeuce où elle est de se marier pour sauver la fortune de ses frères et de sa sœur, il sera content de se débarrasser d'une enfant qui peut le tracasser.
Il s'endormit en entrevoyant les beautés matrimoniales du contrat, en méditant tous les avantages que lui offrait celte affaire, et les garantiesqn'il trouvait pour son bonheur dans la personne dont il se faisait l'époux. H éLiit aiflicile de rencontrer dans la province une jeune personne plus délicatement belle et mieux élevée que ne l'était Har- ^eriie. Sa modestie, sa grâce, étaient comparables à celles de la jolie (leur qu'Emmanuel n'avait osé nommer devant elle, en crai^^nanl de découvrir ainsi les vœux secrets d» son cœur. Ses sentiments étaientflers,sespriiicitiestiluieut religieux, elle devait être une chaste épouse; mais die ne flattait pas seulement la vanité que tout homme porte plus ou moins dans le choix d'une femme, elle satisfaisait encore l'orgueil du notaire par I immense considération dont sa f<iniille, doublement noble, jouissait eu Flandre, et que partagerait son mari. Le lendemain, Pierquin lira de sa caisse quelques billets de mille francs et vint amicalement les offrir à Balthazar, alin de lui éviter des ennuis pécuniaires au moment oii il était plongé dans la douleur. Touché de cette attention délicate, Balthaiar ferait sans doute à sa ûlle l'éloge du cœur et de la personne du notaire. Il n'en fut rien. M. Claës et sa ûlle trouvèrent cette action toute simple, et leur souffrance étaittropevclusive pour qu'ils pensassent à Pierquin. En effet, le désespoir de Balthazar fut si grand, que les personnes disposées i blâmer sa conduite la lui pardonnèrent, moins au nom de la scieuce qoi pouvait l'excuser, qu'en faveur de ses regrets, qui ne réparaient poiul le mal. Le nmnde se contente de grimaces, il se paye de ce qu'il donne, sans en vérirter l'aloi ; pour lui, la vraie douleur est un spectacle, une sorte de jouissance oui le dispose à tout absoudre, même un criminel; dans son avidité a'émolions, il acquitte sans discernement et celui qui le fait rire, el celui qui le fait pleurer, sans leur demander compte des moyens.
Marguerite avait accompli sa dix-neuvième année quand son père lui remit le gouvernement de la maison où son auionlé fut pieusement reconnue par sa soeur etsesdeux frères, à qui, pendant les derniers moments de sa vie, madame Claës avait recommandé d obéir à leur atnée. Le deuil rehaussait sa blanche fraîcheur, de même que la
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
irislessc meiLiit «n relief sa douceur cl sa piirience. Dès tes premiers joui-s, elle prodigua les preuves de ce courage féminin, de cette seré- Eité constanle que doivent avoir les anges chargés de répandre la paix, en louchant de leur palme verie les cœurs souffrants. Hais si elle s'habitua, par l'entente prémaUirée de ses devoirs, à cacher ses douleurs, elles n'en furent que plus vives; son extérieur calme éUiil en désaccord avec la profoildeur de ses sensations; el elle fut destinée à coimailre de bonne heure ces lerrihles explosions de sentiment que le ca>ur ue suffit pas toujours à contenir; son père devait sanscessela tenir pressée entre les générosilés naturelles aux jeunes âmes, et la voix «Tune impérieuse nécessilé. Les calculs <}ui l'enlacèrent le lendemain même de la mort de sa mère la mirent aux prises avec les intérêts de la vie, au moment où les jeunes filles n'en confoivenl que les plaisirs. Affreuse éducation de souffrance qui n'a
f'amais manqué aux natures évangéliques ! L'amour qui s'appuie sur 'ai^eni et sur la vanité forme la plus opiniâtre des passions, Pleri|uin ne voulut pas tarder à circonvenir l'héritière.
Quelques jours après la
Prise du deuil il chercha occasion de parler à Hargueriie, et commença ses opérations avec une habileté qui aurait pu la séduire; mais l'amour lui avait jeté dans l'âme une clairvoyance qui l'empêcha de se laisser prendre à des dehors d autant plus favorables aux tromperies sentimentales, que, dans cette circonstance, Pierquin déplo}[3it la bonté qui lui Était propre, la bonlé du notaire qui se croit aimant quand il sauve des écus. Fort de sa douteuse parenté, de la constante habitude qu'il avait de faire les affaires et de pariacer les secrets de cette 7amille, siU de l'estime et de l'amiiic du père, bien servi par l'insouciance d'un savant qui n'avait aucun projet arrêté pour rétablissement de sa fdle , ei ne supposant pas que Marguerite pdl avilir une prédilection, il lui laissa juger une poursuite qui ne jouait la passion que par l'alliance des calculs les plus odieux à de jeunes âmes el qu'il ne sut pas voiler. Ce fut lui
Sui se montra naïf, ce it elle qui usa de dissimulation, précisément parce qu'il croyait agir contre une liQe sans
défense, et qu'il mécon- Cent (oiunte-six mille fnnei hiri
rut les privilèges de la faiblesse.
— Ha chère couûne, dit-il à Har^erite, avec laquelle il se promenait dans les allées du petit jardm, vous coiuuiissez mon cœur et vous savez combien je suis porté à respecter les sentiments douloureux qui vous affectent en ce moment. J'ai l'âme trop scusilile pour Être notaire, je ne vis que par le cœur et je suis obligé de m'occuper constamment des inlérêis d'autriii, quand je voudrais me laisser aller aux émotions douces: qui font la vie heureuse. Aussi souffre* je beaucoup d'être forcé de vous parler do projets discordants avec l'état de votre àme, mais il le faut. J'ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours. Je viens de reconnaître que, par une fatalité singulière, la fortune de vos fi ci«s et de voire sœur, la vtitre même, sont en danger. Voulez-vous sauver votre fanùlle d'une ruine complète? — Que faudrait-il faire? dit-i'lle, effrayée à demi par ces paroles. — Vous marier, répondit Pierquin. — Je ne me marierai point! s'écria-i-elle. — Vous vous marierei!, reprit le notaire, quand vous
aurez réfléchi mûrement i la situation critique dans laquelle vous êtes...— Comment mon mariage peut-il sauver... — Voilà où je vous attendais, ma cousine, dil^l en i'iiUerrompant. Le mariaf;e émancipe! — Pourquui m'émanciperaii-ou? dit Mai-guerite. — Pour vous mettre en possesùon, ma chère petite cousine, dit le liotaire d'un air de Irioiaplie. Dans cette occurrence, vous prenez votre quart dans la fortune de voire mère. Pour vous le donner, il faut la liquider ; or, pour la liquider, ne faudra-l-il pas liciter la forél de Waigiiics? Cela posé, toutes les valeurs de la succession se capital iseroni, et votre père sera tenu, comme tuteur, de placer la part de vos frères et de votre soeur, en sorte que la chimie ne pourra plus y toucher. — Dans le cas contraire, qu'arriverait-il? demanda-I-elle. — Hais, dit le notaire, votre père administrera vos biens. S'il se remcllait à vouloir faire de l'or, il pourrait vendre le bois de Waignies et vous laisser nus comme des petits saint Jean. La forêt de Waignies vaut en ce moment près de quatorze cent mille francs; mais , qu'aujourd'hui pour demain, votre père la coupe â blanc, vos treize cents arpents ne vaudront pas trois cent mille francs. Ne vaut-il pas mieux éviter ■ ce danger à peu près certain, en hiisani éclioir des aujourd'hui le casde partage parvolre émancipation ? Vous sauverez ainsi toutes les cou- Kes de la forêt desquels votre père disposerait i^s lard à votre préjudice. En ce moment que la chimie dort, il placera nécessairement les valeurs de la liquidation sur le Grand- Livre. Les fonds sont à cinquante -neuf, ces chers enfants auront donc près de cinq mille livres de rente pour cinquante mille francs; et attendu qu'on ne peut pas disposer des capitaux appartenaiU au\ mineurs . à leur majorité, vos frères el voire sœur verront leur fortune doublée. Tandis Îie, autrement, ma foi...
oilà... D'ailleurs votre père a écorné le bien de voire mère, nous saurons le déficit par un inventaire. S'il est rcliquataire, vous prendrez hjpoihèque sur ses biens, et vous en sauverez déjà queliiiie chose. — Fi ! dit Marguerite, ce serait outrager mon père. Les dernières paroles de ma mère n ont pas été prononeDi«rré*d»u lacBTe. — Fiat31. c^ depuis si peu de
temps que je ne puisse me les rappeler. Mon père est iucapabIcdedépouillersesenfaDis, dit-elle en laissant échapper des larmes de douleur. Vous le méconnaissez, monsieur Pierquin.
— Mais si voire père, ma chère cousine, se remet à la chimie, il...
— Pousserions ruinés, n'est-ce pas? — Oh! mais complètement ruinés! Croyez-moi. Ilfai^uerile, dii-il en lui prenant la main, qu'il mil surdon corne, je manmicrais à mes devoirs si je n'insistais pas. Votre intérêt seul... — Monsieur, dit .Marguerite d'un air froid en lui retirant sa main, l'intérêt bleu entcitdu de ma famille exi^e que je ne me marie jjas. Ma mère en a jugé ainsi. — Cousine, s'ecria-t-il avec la conviction d un homme d'argent qui voit perdre une fortune, vous vous suicidez, vous jclez à l'eau la succession de votre mère. Eh bien ! j'aurai le dévouement de lexcessive amitié que je vous porte ! Vous ne savez pas combien je vous aime, je vous adore depuis le jour où je vous ai vue au dernier bal que votre père a douué ! vous étiez ravissante. Vous pouvez vous fier à la voix du cœur, quand elle
LA JlRCHKitCUR DK L ABSOLU.
Parle intérêt, ma chère Margiicrile. 11 fil une pause. Oui, nous convoquerons un conseil de famille et nous vous éniaiu;i)>erons sans vous consulter. — Mais qu'est-ce donc qu'être émancipée? — C'est jouir de ses droits. — Si je puis être émancipée sans me marier, pourquoi voulez-vous donc que je me marie ? Et avec qui ?
Picrqnin essaya de regarder sa cousine d'un air tendre, mais celte expression contrastait si bien avec la rigidité de ses yeux habitués à parler d'argent, que Marguerite crut apercevoir du calcul dans cette tendresse improvisée. — Vous auriez épousé la personne qui vous aurait plu... aans la ville... reprit-il. Un mari vous est indispensable, même comme affaire. Vous allez être en présence de votre père. Seule, lui résislerez-vous? — Oui, monsieur, je saurai défendre mes frères- et ma sœur, quand il en sera temps. — Peste, la commère ! se dit Pierquin. Non, vous ne saurez i)as lui résister, reprit-il à haute voix. — Brisons sur ce sujet, dit-elle. — Adieu, cousine, je tâcherai de vous servir malgré vous, et je prouverai combien je vous aime en vous protégeant, maljrré vous, contre un malheur que tout le monde prévoit en ville. — Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez; mais je vous* supplie de ne rien proposer ni faire entreprendre qui puisse causer le moindre chagrin à mon père.
Marguerite resta pensive en voyant Pierquin s'éloigner, elle en compara la voix métallique, les manières qui n'avaient que la souplesse dc& ressorts, les regards qui peignaient plus de servilisme que de douceur, aux poésies mélodieusement muettes dont les sentiments d'Emmanuel étaient revêtus. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, il existe un magnétisme admirable dont les effets ne trompent jamais. Le son de la voix, le regard, les gestes passionnés de l'homme aimant peuvent s'imiter, une jeune lille peut être trompée par un habile co* médien; mais pour réussir, ne doit-il pus être seul ? Si cette jeune fille a près d'elle une âme qui vibre à l'unisson de ses ft0n(in)enis, n'a-t-elle pas bientôt reconnu les expressions du vériljibla aipour ? Emmanuel se trouvait en ce moment, comme Marguerite, sous Tinfluence des nuages qui, depuis leur rencontre, avaient forme fatalement une sombre atmosphère au-dessus de leurs têtes, et qui leur dérobaient la vue du ciel bleu de l'amour. Il avait, pour son élue, cette idolâtrie que le défaut d'espoir rend si douce e( si mystérieuse dans ses pieuses manifestations. Socialement plaed trop loin de mademoiselle Claës par son peu de fortune, e| n*ay4nl qu un beau nom à lui offrir, il ne voyait aucune chance d'être accepté pour son époux. Il avait toujours attendu quelques encouragements, que Marguerite s'était refusée à donner sous les yeux dominants d'une mourante. Egalement purs, ils ne s'étaient donc pas encore dit une seule parole d'amour. .Leurs joies avaient été les joies égoùtes que les malhegreui^ sont forcés de savourer seuls. Ils avaient frémi séparément, quoiqu'ils fussent agités par un rayon parti de la même espérance. Ils semblaient avoir peur d'eux-mêmes, en se sentant déjà trop bien l'un à I autre. Aussi Emmanuel tremblait-il d'effleurer la main de lu souveraine à laquelle il avait fait un sanctuaire dans son cœur, te plus insouciant contact aurait développé chez lui de trop irritantes voluptés, il n'aurait plus été le maître de ses sens déchaînés. Mais quoiqu'ils ne se fussent rien accordé des frôlas et immenses, des iuno« cents et sérieux témoignages que se permettent les amants las plus timides, ils s'étaient néanmoins si bien logés au cœur l'un de l'autre, que tous deux se savaient prêts à se faire les plus grands sacrifices, bcnls plaisirs qu'ils pussent goâier. Depuis la mort do madame Glaés, leur amour secret s'étouffait sous les crêpes du deuil. De brunes, les teintes de la sphère où ils vivaient étaient devenues noires, et les clartés s'y éteignaient dans les larmes. La réserve de Marguerite se changea presque en froideur, car elle ovait à tenir le serment ù\\gé par sa mère; et, devenant plus libre qu'auparavant, elle se fit plus rigide. Emmanuel avait épousé le deuil de sa bien-aimée, en comprenant que le moindre vœu d'amour, la plus simple exigence, serait une forfaiture envers les lois du cœur. Ce grand amour était donc plus caché qu'il ne l'avait jamais été. CesdeuK âmes tendres rendaient toujours le même son ; mais, séparées par la douleur, comme elles l'avaient été par les timidités de la jeunesse et par le respect dû aqi^ soufTrances de la morte, elles s'en tenaient encore au magnifique langage (les yeux, à la muette éloquence des actions dévouées, à une cohérence continuelle, sublimes harmonies de la jeunesse, premiers pas de l'amour en son enfance. Emmanuel venait, cha<][ue matin, savoir des nouvelles de Glaés et de Marguerite, mais il ne pénétrait dans la salle à manger que quand il apportait une lettre de Gabriel, ou quand Balthazar le priait d'entrer. Son premier coup d'œil jeté sur la jeune fille lui disait mille pensées sympathiques : il souffrait de la discrétion que lui imposaient les convenances, il ne l'avait pas quittée, il en partageait la tristesse, enfm il épandait la rosée de ses larmes au cœur de son amie par un regard (pie n'altérait aucune anièrc-piMisée. Ce bon jeune homme vivait si bien dans le présent, il s'attaciiait tant à un bonheur qu'il croyait fugitif, que Marguerite se reprochait parfois de ne pas lui tendre' généreusement la main en lui disant : — Soyons amis !
Pierquui couiinua ses obsessions avec cet entêtement qui est la patience ii rcnccliie des sots. Il jugeait Marguerite selon les règles
ordinaires employées par la midtitude pour apprécier les femmes.l I croyait (pie les mois mariage, liberté, fortune, qu'il lui avail jetés dans l'oreille, germeraient dans son âme, y feraient fleurir un désir dont il profiterait, et il s'imaginait que sa froideur était de la dissinnilation. Mais, quoiqu'il l'entourât de soins et d'attentions galantes, il cachait mal les manières despotirpies d'un homme habitué à trancher les plus hautes questions relatives ù la vie des familles. 11 disait, pour la consoler, de ces lieux communs, familiers aux gens de sa profession, les(|uels passinit en colimaçons sur les douleurs, et y laissent une traînée de paroles sèches qui en déflorent la sainteté. Sa tendresse était du patelinage. Il (luittait sa feinte mélancolie à la porte en reprenant ses doubles souliers, ou son parapluie. H se servait du ton que sa longue familiarité l'autorisait à prendre, comme d'un instrument pour se mettre plus avant dans le cœur de la famille pour décider Marguerite â un mariage proclamé par avance dans toute la ville. L'amour vrai, dévoué, resj[)ectueu\', formait donc un contraste frappant avec un amour égoïste et calculé. Tout était ho* mogène en ces deux hommes. L'un feignait une passion et s'armait de ses moindres avantages afin de pouvoir épouser Margurite; l'autre cachait son amour, et tremblait de laisser apercevoir son dévouement. Quelques temps après la mort de sa mère, et dans la même journée, Marguerite put comparer les deux seuls hommes qu'elle était à mémo de juger, /usqu'alors, la solitude à laquelle elle avait été condamnée ne lui avait pas permis de voir le monde, et la situation où elle se trouvait \\g laissait aucun accès aux personnes (]ui pouvaient penser à lu demander en mariage. Un jour, après le déjeuner, par une des premières belles matinées du mois d avril, Emmanuel vint au moment où M> Claês sortait. Balthazar support^tit si difficilenient l'aspect de sa maisoni qn*il allait se promener le long des remparts pendant une partie de I0 journée. Emmanuel voulut suivre Balthazar, il hésita, parut puiser des forces en lui-même, regarda Marguerite et resta. Marguerite devina que le professeur voulait lui parler et lui proposa de venir gu jardin. Elle renvoya sa sœur Félicie près de Martha, mu travaillai t dans l'antichambre, située au premier étage ; puis elle s alla pU)oer iur un banc où elle pouvait être vue de sa sœjir et de la vieille duègne. — M. Claës est aussi absorbé par le chagrin qu'il l'était par ses recherches savantes, dit le jeune homme en voyant Balthavar marchant lentement dans la cour. Tout le monde le plaint en y\\\e ; il va eommo un homme qui n'a plus ses idées ; il s'arrête sans motif, regarde saus voir... —Chaque (louleur a son expression, dit Marguerite en retenant ses pleurs. Que vouliez-vous pie dire? reprlt^lle après une pause et avec une dignité froide. — Mademoiselle, répondit Emmanuel d'une voix émue, ai-je le droit de vous parier comme je vais le faire? Ne voyez, je vous prie, que mon désir de vous être utile, et luisiez-moi croire ((u'un professeur peut s'ii4(ircsser au sort de ses élèves au point de s'iniiuiéter de leur avenir. Votre frère Gabriel a quinze ans passés, il est en seconde, et certes il est nécessaire de diriger ses études dans l'esprit de la carrière qu'il embrassera. Monsieur votre père est le maître de décider cette question ; mais s'il n'y pen&ait pas, ne serait-ce pas un malheur pour Uabriel ? Ne sarait-cé pas aussi bien mortifiant pour monsieur votre père, si vous lui faisiez observer qu'il ne s'occupe pas de son fils? Dans cette conioncturo, ne pourriez-vous pas consulter voire frère sur ses goûts, lui faire clmislr par lui-même une carrière, afin que si, plus tard, son père voulait en faire un magistrat, un administrateur, un militaire, Gabriel eût déjà des connaissances spéciales? Je ne crois pas que ni vous ni }i. Claés vous vouliez le laisser oisif... — Oh ! non, dit Marguerite. Je vous remercie, monsieur Emmanuel, vous avez raison. Ma mère, en nous faisant faire de la dentelle, en nous appranaot avec tant de soin à dessiner, à coudre, à broder, à tonaber du piano, nous disait sonvent qu'on ne savait pas ce ciui pouvait arriver dans la vie. (jabriel doit avoir une valeur personnelle et une éducation complète. Mais quelle est la carrière la plus convenable que puisse prendre un homme? — Mademoiselle, dit Emmanuel en tremblant de bonheur, Gabriel est celui de sa classe qui montre le plus d'aptitude aux mathématiques ; s'il voulait entrer à l'Ecole polytechnique, je crois qu'il y ac(]uerrait des connaissances utiles dans toutes les carrières. A sa sortie, il resterait le maître de choisir celle pour laquelle il aurait le plus de goût. Sans avoir rien préjugé jusque-là sur son avenir, vous aurez gagné du temps. Les hommes sortis avec honneur de cette Ecole sont les bienvenus partout. Elle a fourni des administrateurs, des diplomates, des savants, des ingénieurs, des généraux, des marins, des ma^^istrats, des manufacturiers et des banquiers. Il n'y a donc rien d'extraordinaire à voir un jeune homme riche ou de bonne maison travaillant dans le but d'y être admis. Si Gabriel s'y décidait, je vous demanderais... me l'accorderez-vous! Dites oui ! — Que voulez-vous? — Etre son répétiteur, dit-il en tremblant.
Marguerite regarda M. de Solis, lui prit la main et lui dit ; — Oui. Elle fit une pause et ajouta d'une voix émue : — Combien j'apprécie la délicatesse qui vous fait offrir précisément ce que je puis accepter de vous. Dans ce que vous venez de dire, je vois que vous avez bien pensé à nous. Je vous remercie.
Quoique ces paroles fussent dites simplement, Emmanuel détourna
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
la tète pour ne pas laisser voir les larmes que le plaisir d*ètre agréable à Marguerite lui fit venir aux yeux.
— Je vous les amènerai tous les deux, dit-il, quand il eut repris un peu de calme, c'est demain jour de congé.
Il se leva, salua Marguerite, qui le suivit, et, quand il fut dans ^a cour, il la vit encore à la porte de la salle à manger, d'où elle lui adressa un signe amical. Après le dtner, le notaire vint faire une visite à M. Glaës. et s'assit dans le jardin, entre son cousin et Marguerite, précisément sur le banc où s'était mis Emmanuel. — Mon cher cousin, dit'il, je suis venu ce soir pour vous parler affaire. Quarantetrois jours se sont écoulés depuis le décès de votre femme. — Je ne les ai pas comptés, dit Baltbazar en essuyant une larme que lui arracha le mot légal de décès. — Oh ! monsieur, dit Marguerite en regardant le notaire, comment pouvez-vous... — Mais, ma cousine, nous sommes forcés, nous autres, de compter des délais (fui sont fixés par la loi. Il s'agit précisément de vous et de vos cohéritiers, M. Glaés n'a que des enfants mineurs, il est tenu de faire un inventaire dans les quarantO'Cinq jours qui suivent le décès de sa femme, afin de constater les valeurs de la communauté. Ne faut-il pas savoir si elle est bonne ou mauvaise, pour l'accepter ou pour s'en tenir aux droits purs et simples des mineurs? Marguerite se leva. — Restez, ma cousine, dit Pierquin, ces affaires vous concernent, vous et votre nère. Vous savez combien je prends part à vos chagrins; mais il faut vous occuper aujourd'hui môme de ces détails, sans quoi vous pourriez, les uns et les autres, vous en trouver fort mal ! Je fais en ce moment mon devoir comme notaire de la famille. — Il a raison, dit Claés. — Le délai expire dans deux jours, reprit le notaire, je dois donc procéder, dès aemain, à Pouverlure de l'inventaire, quand ce ne serait que pour retarder le payement des droits de succession que le fisc va venir vous demander; le fisc n'a pas de cœur, il ne s'inquiète pas des sentiments, il met sa griffe sur nous en tout temps. Donc, tous les jours, depuis dix heures jusqu'à quatre heures, mon clerc et moi, nous viendrons avec l'huissier-priseur, monsieur Raparlier. Quand nous anrons achevé en ville, nous irons à la campagne. Quant à la forêt de Waignies, nous allons en causer. Cela posé, passons à un autre point. Nous avons un conseil de famille à convoquer, pour nommer un subrogé-tuteur. M. Gonvncks de Bruges est aujourd'hui votre plus proche parent; mais le voilà devenu Belge ! Vous devriez, mon cousin, lui écrire à ce sujet, vous sauriez si le bonhomme a envie de se fixer en France, où if possède de belles pro*
f^riétés, et vous pourriez le décider ainsi à venir lui et sa fille habiter a Flandre française. S'il refuse, je verrai à composer le conseil, d a- Rrès les degrés de parenté. — A quoi sert un inventaire? demanda [arguerite. — : A constater les droits, les valeurs, l'actif et le passif. Quaud tout est bien établi, le conseil de famille preud, dans l'intérêt des mineurs, les déterminations qu'il juge... — Pierquin, dit Claés, qui se leva du banc, procédez aux actes que vous croirez nécessaires à la conservation des droits de mes enfants; mais évitez-nous le chagrin de voir vendre ce qui appartenait à ma chère... Il n'acheva pas, il avait dit ces mots d'un air si noble et d'un ton si pénétré, que Marguerite prit la main de son père et la baisa. — A demain, dit Pierquin. — Venez déjeuner, dit fialthazar. Puis Claés parut rassembler ses souvenirs et s'écria : — Mais d'après mon contrat de mariage, qui a été fait sous la coutume de Ilainault, j'avais dispensé ma femme de l'inventaire afin qu'on ne la tourmentai point, je n'^ suis probablement pas tenu non plus... — Ah! quel bonheur! dit Marguerite, il nous aurait causé tant de peine! — Eh bien ! nous examinerons votre contrat demain, répondit le notaire un peu confus. — ^ Vous ne le connaissiez donc pas? lui dit Marguerite.
Cette observation interrompit l'entretien. Le notaire se trouva trop embarrassé de continuer après l'observation de sa cousine.
— Le diable s'en mêle ! se dit-il dans la cour. Cet homme si dis* trait retrouve la mémoire juste au moment où il le faut pour empê* cher de prendre des précautions contre lui. Ses enfants seront dépouillés ! c'est aussi sûr que deux et deux font quatre. Parlez donc affaires à des filles de dix-neuf ans qui font du sentiment ! Je me suis creusé la tête pour sauver le bien de ces enfants-là, en procédant ré-
Îulièrcment et en m'entendant avec le bonhomme Conyncks. Et voilà I e me perds dans l'esprit de Marguerite, qui va demander à bou père Rourquoi je voulais procéder à un inventaire qu'elle croit inutile. Et [. Claés lui dira que les notaires ont la manie de faire des actes, que nous sommes notaires avant d être parents, cousins ou amis, enfin des bêtises...
Il ferma la porte avec violence en pestant contre les clients qui se ruinaient par sensibilité. Balthazar avait raison. L'inventaire n'eut pas lieu. Rien ne fut donc fixé sur la situation daus laquelle se trouvait le père vis-à-vis de ses enfants. Plusieurs mois s'écoulèrent sans 3ue la situation de la maison Claés changeât. Gabriel, habilement conuit par M. de Solis, qui s'était (;)it son précepteur, travaillait avec application, apprenait les langues ctrangèri;;^, et se disposait à passer Texamen ^nécessaire pour entrer à l'Ecole polytechnique. Félicie et Marguerite avaient vécu dans une retraite ausôlue, en allant, néanmoins, pni' économie, habiter pendant la belle saison la maison de campagne de leur père. M. Claés s'occupa de ses affaires, paya ses
dettes en empruntant une somme considérable sur ses biens et visitla forêt de >\aignies. Au milieu de l'année 1817, son chagrin, lentc^ ment apaisé, le laissa seul et sans défense contre la monotonie de la vie qu'il menait et qui lui pesa. Il lutta d'abord courageusement contre la science, qui se réveillait insensiblement, et se défendit à lui-même de penser à la chimie. Puis il pensa. Mais il y ne voulut pas s'en occuper activement, il ne s'en occupa que théoriquement. Cette constante étude fit surgir sa passion, qui devint ergoteuse. Il discuta s'il s'était engagé à ne pas continuer ses recherches et se souvint que sa femme n'avait pas voulu de son serment. Quoiqu'il se fût promis à lui-même de ne plus poursuivre la solution de son problème, ne pouvait-il chan-
Stances conspireront encore contre sa loyauté chancelante. La paix dont jouissait l'Europe avait permis la circulation des découvertes et des idées scientifiques acquises pendant la guerre par les savants des différents pays entre lesquels il n'y avait point eu de relations depuis près de vingt ans. La science avait donc marché. Claés trouva que les progrès de la chimie s'étaient dirigés, à l'insu des chimistes, vers l'objet de ses recherches. Les gens adonnés à la haute science pensaient comme lui que la hmnèro, la chaleur, l'électricité, le galvanisme et le magnétisme étaient les différents effets d'une même cause, Sue la différence qui eNlstait entre les corps jusque-là réputés simples evaii être produite par les divers dosages d'un principe inconnu. La peur de voir trouver par un autre la réduction des métaux et le principe constituant de l'électricité, deux découvertes qui menaient à la solution de l'absolu chimique, augmenta ce que les habitants de Douai appelaient une folie, et porta ses désirs à un paroxysme que concevront les personnes passionnées pour les sciences, ou qui ont connu la tyrannie des idées. Aussi Balthazar fut-il bientôt emporté par une
douloureux que devait causer la mort de sa mère, et réussit en effet, en réveillant les regrets de son père, à retarder sa chute dans le gouffre où il devait néanmoins tomber. Elle voulut aller dans le monde et força Baltbazar d'y prendre des distractions. Plusieurs partis considérables se présentèrent pour elle, et occupèrent Clacs, quoique Marguerite déclarât qu'elle ne se marierait pas avant d'avoir atteint sa vmgl-cmquième année. Malgré les efforts de sa fille, malgré de . violents comoats, au commencement de l'hiver, Balthazar reprit secrètement ses travaux. Il était difficile de cacher de telles occupations à des femmes curieuses. Un jour donc, Martha dit à Marguerite en l'habillant : — Mademoiselle, nous sommes perdues ! Ce monstre de Mulquinier, qui est le diable déguisé, car je ne lui ai jamais vu faire le signe de la croix, est remonté dans le grenier. Voilà monsieur votre père embarqué pour l'enfer. Fasse le ciel qu'il ne vous tue pas comme il a tué cette pauvre chère madame. — Cela n'est pas possible î dit Marguerite. — Venez voir la preuve de leur trafic...
Mademoiselle Claés courut à la fenêtre et aperçut en effet une légère fumée qui sortait par le tuyau du laboratoire.
— J'ai vinfft et un ans dans quelques mois, pensa-t-elle, je saurai ra'opposer à Ta dissipation de notre fortune.
En se laissant aller à sa passion, Balthazar dut nécessairement avoir moins de respect pour les intérêts de ses enfants qu'il n'en avait eu pour sa femme. Les barrières étaient moins hautes, sa conscience était plus large, sa passion devenait plus forte. Aussi marcha-t-ii dans sa carrière de gloire, de travail, d'espérance et de misère, avec la fureur d'un homme plein de conviction. Sûr du résultat, il se mit à travailler nuit et jour avec un emportement dont s'effrayèrent ses filles, qui ignoraient combien est peu nuisible le travail auquel un homme se plaît. Aussitôt que son père eut recommencé ses expériences, Marguerite retrancha les superfiuilés de la table, devint d une parcimonie digne d'un avare, et fut admirablement secondée par Josette et par Martha. Claés ne s'aperçut pas de cette réforme, qui réduisait la vie au strict nécessaire. D'abord il ne déjeunait pas, puis il ne descendait de son laboratoire qu'au moment même du dîner, enfin il se couchait quelques heures après être resté dans le parloir entre ses deux filles, sans leur dire un mot. Quand il se relirait, elles lui souhaitaient le bonsoir, et il se laissait embrasser machinalement sur les deux joues. Une semblable conduite eût causé les plus grands malheurs domestiques si Marguerite n'avait été préparée à exercer l'autorité d'une mère, et prémunie par une passion secrète contre les malheurs d'une si grande liberté. Pierquin avait cessé de venir voir ses cousines, en jupeant que leur ruine allait être complète. Les pro-
f>riétés rurales de Balthazar, qui rapportaient seize mille francs et vaaient environ deux cent mille écus, étaient déjà grevées de trois cent mille francs d hypothèques. Avant de se remettre à la chipiie, Claés avait fait un emprunt considérable. Le revenu suffisait précisément au payement des intérêts; mais comme, avec l'imprévoyance naturelle aux hommes voués à une idée, il abandonnait ses fermages à Marguerite pour subvenir aux dépenses de la maison, le noiairt*. avait calculé que trois uns sufiiraicnt pour mettre le foii snux affaires, et
LA RRCHERCHR DE L'ABSOLU
que les gens de jnslicc dévoreraient ce que Balthazar n'aurait pas nirmî^é. La froideur de Marguerite avait amené Pierquin à un état d'indifférence presque hostile. Pour se donner le droit de renoncer à la main de sa cousine, si elle devenait trop pauvre, il disait des Claês avec un air de compassion : — a Ces pauvres gens sont ruinés, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les sauver; mais que voulez- vous! mademoiselle Claés s'est refusée à toutes les combinaisons légales qui devaient les préserver de la misère. »
Nommé proviseur du collège de Douai, par la protection de son oncle, Emmanuel, que son mérite transcendant avait fait digne de ce poste, venait voir tous les jours pendant la soirée les deux jeunes filles, qui appelaient près d'elles la duègne aussitôt que leur père se couchait. Le coup de marteau doucement frappé par le jeune de Solis ne tardait jamais. Depuis trois mois, encouragé par la gracieuse et muette reconnaissance avec laquelle Marguerite acceptait ses soins, il était devenu lui-même. Les rayonnements de son âme pure comme un diamant brillèrent sans nuages, et Marguerite put en apprécier la force, la durée, en voyant combien la source en était inépuisable. Elle admirait une a une s'épanouir les fleurs, après en avoir respiré par avance les parfums. Chaque jour, Emmanuel réalisait une des espérances de Marguerite, et faisait luire dans les régions enchantées de l'amour de nouvelles lumières qui chassaient les nuages, rassérénaient leur ciel, et coloraient les fécondes richesses ensevelies jusque-là dans l'ombre. Plus à son aise, Emmanuel put déployer les siéductions de son cœur jusqu'alors discrètement cachées : cette expansive gaieté du jeune âge, cette simplicité que donne une vie remplie par Pétude, et les trésors d'un esprit délicat que le monde n'avait pas adultéré, toutes les innocentes joveuselés qui vont si bien à la jeunesse aimante. Son âme et celle de Marguerite s'entendirent mieux, ils allèrent ensemble au fond de leurs cœurs et y trouvèrent les mêmes pensées : perles d'un même éclat, suaves et fraîches harmonies semblables à celles qui sont sous la mer, et qui, dit-on, fascinent les plongeurs ! Ils se firent connaître l'un à l'autre par ces échanges de propos, par cette alternative curiosité, qui, chez tous deux, prenait les formes les plus délicieuses du sentiment. Ce fut sans fausse honte, mais non sans de mutuelles coquetteries. Les deux heures au Emmanuel venait passer, tous les soirs, entre ces deux jeunes filles et Martha, faisaient accepter à Marguerite la vie d'aiigoisses et de résignation dans laquelle elle était entrée. Cet amour naïvement progressif fut son soutien. Emmanuel portait dans ses témoignages d affection cette grâce naturelle qui séduit tant, cet esprit doux et fin qui nuance Puniformité du sentiment, comme les facettes relèvent la • mionotonie d'une pierre précieuse, en en faisant jouer tous les feux • admirables façons dont le secret appartient aux cœurs aimants, et qui rendent les femmes fidèles à la main artiste sous laquelle les formes renaissent toujours neuves, à la voix qui ne répète jamais une phrase sans la rafraîchir par de nouvelles modulations. L'amour n'est pas seulement un sentiment, il est un art aussi. Quelque mot simple, une précaution, un rien, révèlent à une femme le grand et sublime artiste qui peut loucher son cœur sans le flétrir. Plus allait Emmanuel, p!"s charmantes étaient les expressions de son amour.
— J'ai devancé Pierquin, lui dit-il un soir, il vient vous annoncer une mauvaise nouvelle, je préfère vous l'apprendre moi-même. Votre père a vendu votre forêt à des spéculateurs qui l'ont revendue par
Sarlies; les arbres sont déjà coupés, rous les madriers sont enlevés. I. Uaes a reçu trois cent mille francs comptant dont il s'est servi pour payer ses dettes à Paris; et, pour les éteindre entièrement, il a même eto obligé de faire une délégation de cent mifle francs sur les cent mille écus qui restent à payer par les acquéreurs. Pierquin enlra.
,. "".^*^ ^i?"' ™» ^^^^ cousine, dit-il, vous voilà ruinés, je vous I avais prédit ; mais vous n'avez pas voulu m'écouler. Votre père a bon appétit. Il a, dfs la première bouchée, avalé vos bois. Votre subioge-luleur, M. Conyncks, est à Amsterdam, où il achève de liquider sa fortune, et Qaés a saisi ce moment-là pour faire son coup? Ce n est pas bien. Je viens d'écrire au bonhomme Conyncks ; mais quand il arrivera, tout sera fricassé. Vous serez obligés de poursuivre votre père, le procès ne sera pas long, mais ce sera uu procès déshonorant que M. Conyncks ne peut se dispenser d'intenter, la loi I exige. Voila le fruit de votre entêtement. Reconnaissez -vous maintenant combien j étais prudent, combien j'étais dévoué à vos intérêts^ r Ti-^'T ^PP^""^® 5"® *^^^"® nouvelle, mademoiselle, dit le jeune de Solis de sa voix douce, Gabriel est reçu à l'Ecole pôlyiecS ic Les difficultés qui s'étaient élevées pour son admission soïit aplanies Marguerite remercia son ami par un sourire, et dit : - Mes économies auront une destination ! Martha, nous nmis occuperons dès demain du trousseau de Gabriel. Ma pauvre Félicie, nous Sllons bien travailler, dil-elle en baisant sa sœur au front. - Demain, vous laurcz ICI pour dix jours, il doit être à Paris le 15 novembre. - Mon cousin Gabrie prend un bon parti, dit le notaire en toisant le
KT'îl ' WiT'n^'^'" K^' ^'''' ""^ ^^'^^""^- Mais, ma chère cousine, il s agit de sauver l'honneur de la famille- voudrez-vous cette fois méçoqter? - Non, dit-elle, s'il s'agit encore Tmariag" - Mais qu'allez.vous faire? - Moi, mon cousin? rien. - Cepen-
dant vous êtes majeure. — Dans quelques jours. Avez-vous , dit Marguerite , un parti à me proposer qui puisse concilier nos intérets et ce que nous devons a notre père, à l'honneur de la famille ?
— Cousine, nous ne pouvons rien sans votre oncle. Cela posé, je reviendrai quand il sera de retour. — Adieu, monsieur, dit Marguerite.
— Plus elle devient pauvre, plus elle fait la bégueule, pensa le notaire. Adieu, mademoiselle, reprit Pierquin à haute voix. Monsieur le proviseur, je vous salue parfaitement. Et il s'en alla, sans faire atteiition ni à Félicie ni à Martha. — Depuis deux jours, j'étudie le Code, et j'ai consulté un vieil avocat, ami de mon oncle, dit Emmanuel d'une voix tremblante. Je partirai, si vous m'y autorisez, demain, pour Amsterdam. Ecoutez, chère Marguerite...
Il disait ce mot pour la première fois, elle Ten remercia par ui regard mouillé, par un sourire et une inclination de tête. Il s'arrêta, montra Félicie et Martha.
— Parlez devant ma sœur, dit Marguerite. Elle n'a pas besoin de cette discussion pour se résigner à notre vie de privations et de travail, elle est si douce et si courageuse ! Mais elle doit connaître combien le courage nous est nécessaire.
Les deux sœurs se prirent la main, et s'embrassèrent comme pour se donner un nouveau gage de leur union devant le malheur.
---Laissez-nous, Martha. — Chère Marguerite, reprit Emmanuel en laissant percer dans l'inflexion de sa voix le bonheur qu'il éprouvait à conquérir les menus droits de l'affection, je me suis procuré les noms et la demeure des acquéreurs qui doivent les deux cent mille francs restant sur le prix des bois abattus. Demain, si vous y consentez, un avoué agissant au nom de M. Conyncks, qui ne le desavouera pas, mettra opposition entre leurs mains. Dans six jours, votre grand-oncle sera de retour, il convoquera un conseil de famille, et fera émanciper Gabriel, qui a dix-huit ans. Eunt, vous et votre frère, autorisés à exercer vos droits, vous demanderez votre part dans le prix des bols, M. Claés ne pourra pas vous refuser les deux cent mille francs arrêtés par l'opposition ; quant aux cent mille autres *l"j vous seront encore dus, vous obtiendrez une obligation hypothécaire qui reposera sur la maison que vous habitez. M. Conyncks reclamera des garanties pour les trois cent mille francs qui reviennent à mademoiselle Félicie et à Jean. Dans cette situation, votre père sera forcé de laisser hypothéquer ses biens de la plaine d'Orchies, déjà grevés de cent mille ecus. La loi donne une priorité rétroactive »ux inscriptions prises dans l'intérêt des mineurs; tout sera donc sauvé. M. Claés aura désormais les mains liées, vos terres sont inaliénables ; il ne pourra plus rien emprunter sur les siennes, qui répondront de sommes supérieures à leur prix, les affaires se seront faites en famille, sans scandale, sans procès. Votre père sera forcé d aller prudemment dans ses recherches, si même il ne les cesse tout à fait. — Oui, dit Marguerite, mais où seront nos revenus? Les cent mille francs hypothéqués sur cette maison ne nous rapporteront rien, puisque nous y demeurons. Le produit des biens que possède mon père dans la plaine d'Orchies payera les intérêts des trois cent mille francs dus à des étrangers ; avec quoi vivrons-nous? — D'abord, dit Emmanuel, en plaçant les cinquante mille francs qui resteront à babriel sur sa part, dansles fonds publics, vous en aurez, d'après le taux actuel, plus de quatre mille livres de rente, qui suffiront à sa pension et a son entretien à Paris. Gabriel ne peut disposer ni de la somme inscrite sur la maison de son père, ni du fonds de ses rentes ; ainsi vous ne craindrez pas qu'il en dissipe un denier, et vous aurez une charge de moins. Puis, ne vous restera-t-il pas cent cinquante mille francs à vous? — Mon père me les demandera, dit-elle avec effroi, et je ne saurai pas les lui refuser. — Eh bien ! chère Mai^uerite, vous pouvez les sauver encore, en vous en dépouillant. Placez-les sur le Grand- Livre, au nom de votre frère. Celte somme vous donnera douze ou treize mille livres de rente qui vous feront vivre. Les mineurs émancipés ne pouvant rien aliéner sans l'avis d'un conseil de fLimille, vous gagnerez ainsi trois ans de tranquillité. A cette époque, votre père aura trouvé son problème ou vraisemblement y renoncera ; Gabriel, devenu majeur, vous restituera les fonds pour établir les comptes entre vous quatre.
Marguerite se fit expliquer de nouveau des dispositions de loi qu'elle ne pouvait comprendre tout d'abord. Ce fut certes une scène neuve que celle des deux amants étudiant le Code dont s'était muni Einmanuel pour apprendre à sa maîtresse les lois qui régissaient les biens des mineurs ; elle en eut bientôt saisi l'esprit, grâce à la pénétration naturelle aux femmes, et que l'amour aiguisait encore.
Le lendemain. Gabriel revint à la maison paternelle. Quand M. de Solis le rendit à Ballhazar, en lui annonçant l'admission à I Ecole polytechnique, le père remercia le proviseur par un geste de main, et dit : — J'en suis bien aise, Gabriel sera donc un savant. — Oh .' mon frère, dit Marguerite en voyant Balthazar remonter à son laboratoire, travaille bien, m dépense pas d'argent! fais tout ce qu'il faudra faire ; mais sois économe. Les jours où tu sortiras d:ms Paris, va chez nos amis, chez nos parents, pour ne contracter aucun des {roilts qui ruinent les jeunes gens. Ta pension monte à près de mille ccus, il te restera mille francs pour les menus plaisirs, ce doit être
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assez. ■— Je réponds de lui, dit Emmanuel de Solis en frappant sur Tépaule de son élève.
Un mois après, M. de Conyncks avait, de concert avec Marguerite, obtenu de Glaës toutes les garanties désirables. Les plans si sagement conçus par Emmanuel de Solis furent entièrement approuves et exécutés. En présence de la loi, devant son cousin dont la probité farouche transigeait difficilement sur les questions d*honneur, Ballliazar, honteux de la vente qu'il avait consentie dans un moment où il était harcelé par ses créanciers, se soumit à tout ce qu'on exigea de lui. Satisfait de pouvoir réparer le dommage qu'il avait presque involontairement fait à ses enfants, U signa les actes avec la préoccupation d'un savant. U était devenu complètement imprévoyant à lu manière des nègres, qui, le matin, vendent leur femme pour une goutte d'eaude-vte, et la pleurent le soir. U ne jetait même pas les yeux sur son avenir le plus proche, il ne se demandait pas oueUes seraient ses ressources, quand il aurait fondu son dernier ecu ; il poursuivait ses travaux, continuait ses achats, sans savoir qu'il n'était plus que le possesseur titulaire de sa maison, de ses propriétés, et qu il lui serait impossible, grâce à la sévérité des lois, de se procurer un sou sur les biens desquels il était en quelque sorte le gardien judiciaire. L'année 1818 expira sans aucun événement malheureux. Les deux jeunes (iiles payèrent les frais nécessités par l'éducation de Jean, et satisfirent à toutes les dépenses de leur maison , avec les dix-huit mille francs de rente, placés-sous le nom de Gabriel, dont les semestres leur furent envoyés exactement par leur frère. M. de Solis perdit son oncle dans le mois de décembre de cette année. Un malin, Marguerite apprit par Martha que son père avait vendu sa collection de tulipes, le mobilier de la maison de devant, et toute l'argenterie. Elle fut obligée de racheter les couverts nécessaires au service de la table, et les fit marquer à son chiffre. Jusqu'à ce jour elle avait gardé le silence sur les déprédations de Balthazar; mais le soir, après le dîner, elle pria Félicle de la laisser seule avec son père, et quand il fut assis, suivant son habitude, au coin de la cheminée du parloir, Marguerite lui dit :
— Mon cher père, vous êtes le maître de tout vendre ici, même vos enfants. Ici, nous vous obéirons tous sans murmure ; mais je suis forcée de vous faire observer que nous sommes sans argent, que nous avons à peine de quoi vivre cette année, et que nous serons obligées, Félicie et moi, de travailler nuit et jour pour payer la pension de Jean, avec le prix de la robe de dentelle que nous avons entreprise. Je vous en conjure, mon bon père, discontinuez vos travaux. — Tu as raison, mon enfant, dans six semaines tout sera fini ! J'aurai trouvé l'absolu,. ou l'absolu sera introuvable. Vous serez tous riches à millions... — Laissez-nous pour le moment un morceau de pain, répondit Marguerite. — U n y a pas de pain ici ! dit Glaès d'un air effrayé, pas de pain chez un Glaës! Et tous nos biens? — Vous avez rase la forêt de Waignies. Le sol n'en est pas encore libre, et ne peut rien produire. Quant à vos fermes d'Orchies, les revenus ne suffisent point a payer les intérêts des sommes que vous avez empruntées. — Avec quoi vivons-nous donc? demanda-t-il.
Mar&uerile lui montra son aiguille, et ajouta : -^ Les rentes de Gabriel nous aident,^mais elles sont insuffisantes. Je joindrais les deux bouts de l'année si vous ne m'accabliez de factures auxquelles je ne m'attends pas, vous ne me dites rien de vos achats en ville. Quand je crois avoir assez pour mon trimestre, et que mes petites dispositions sont flûtes, il m'arrive un mémoire de soude, de potasse, de zinc, de soufre, que sais-je? — Ma chère enfant, encore six semaines de patience ; après, je me conduirai sagement. Et tu verras des merveilles, ma petite Marguerite. — Il est bien temps que vous pensiez à vos affaires. Vous avez tout vendu : tableaux, tulipes, argenterie, il ne nous reste plus rien ; au moins, ne contractez pas de nouvelles dettes.
— Je n'en veux plus faire, dit le vieillard. — Plus! s'écria-t-elle. Vous en avez donc? — Rien, des misères, répondit-il en baissant les yeux cl rougissant.
Marguerite se trouva pour la première fois humilié par l'abaissement de son père, et en souffrit tant qu'elle n'osa l'interroger. Un mois après cette scène, un banquier de la ville vint pour toucher une lellre de change de dix mille francs, souscrite par Glaës. Marguerite ayant prié le banquier d'attendre pendant la journée en témoignant le' regret de n'avoir pas été prévenue de ce payement, celui-ci l'avertit que la maison Protez et Gbiffreville en avait neuf ar.lres de même somme, échéant de mois en mois.
— Tout est dit! s'écria Marguerite, l'heure est venue!
Elle envoya chercher son père et se promena tout agitée à grands pas, dans le parloir, en se parlant à elle-même : — Trouver cent mille francs, ait-elle, ou voir notre père en prison ! Que faire ?
Balihazar ne descendit pas. Lassée de l'attendre, Marguerite monta au laboratoire. En entrant, elle vit son père au milieu d'une pièce immense, fortement éclairée, garnie de machines et de verreries poudreuses; çà et là, des livres, des tables encombrées de produits étiquetés, numérotés. Partout le désordre qu'entraîne la préoccupation du savant y froissait les habitudes flamandes. Get ensemble de matras, de cornues, de métaux, de cristallisations fantasquement colorées, d'échantillons accrochés aux murs, ou jetés sur des fourneaux, était dominé par la figure de Balthazar Glaës, qui, sans habit, les
bras nus comme ceux d'un ouvrier, montrait sa poitrine couverte de poils blanchis comme ses cheveux. Ses yeux horriblement fixes ne quittèrent pas une machine pneumatique. Le récipient de cette machine était coiffé d'une lentille formée par de doubles verres convexes dont rinlérieur était plein d'alcool et qui réunissait les rayons du soleil entrant alors par l'un des compartiments de la rose du grenier. Le récipient, dont le plateau était isolé, communiquait avec les fils d'une immense pile de Voila. Lemulquinier occupé à faire mouvoir le plateau de cette machine montée sur un axe mobile, afin de toujours mainlenir la lentille dans une direction perpendiculaire aux rayons du soleil, se leva, la face noire de poussière, et dit : — Ah ! mademoiselle, n approchez pas!
L'aspect de son père, qui, presque agenouillé devant sa machine, recevait d'aplomb la lumière du soleil, et dont les cheveux épars ressemblaient a des fils d'argent, son crâne bossue, son visage contracté par une attente affreuse, la singularité des objets qui l'entouraient, l'obscurité dans laquelle se trouvaient les parties de ce vaste grenier d'où s'élançaient des machines bizarres, tout contribuait à frapper Marguerite, qui se dit avec terreur : Mon père est fou ! Elle s'approcha de lui pour lui dire à l'oreille : — Renvoyez Lemulquinier. —Non, non, mon enfant, j'ai 'besoin de lui, j'attends l'effet d'une belle expérience àlaqueUe les autres n'ont pas songé. Voici trois jours que nous guettons un rayon de soleil. J'ai les moyens de soumettre les métaux, dans un vide parfait, aux feux solaires concentrés et à des courants électri-
3ues. Vois-tu, dans un moment, l'action la plus énergique dont puisse isposer un chimiste va éclater, et moi seul... — Eh! mon père, au lieu de vaporiser les niéiaux, vous devriez bien les réserver pour payer vos lettres de chanp... — Attends, attends! — M. Mersktus est venu, mon père, il lui faut dix mille francs à quatre heures. — • Oui, oui, tout à l'heure. J'avais signé ces petits effets pour ce moisci, c'est vrai. Je croyais que j'aurais trouvé l'absolu. Mon Dieu, si j'avais le soleil de junlet, mon expérience serait faite!
Il se prit par les cheveux, s'assit sur un mauvais fauteuil de canne, et quelques larmes roulèrent dans ses yeux,
— Monsieur a raison. Tout ça, c'est la faute de ce gredin de soleil qui est trop faible, le lâche, le paresseux !
Le maître et le valet ne faisaient plus attention à Mar guéri le.
— Laissez-nous, Bfulquinier, dit-elle. — Ab ! je tiens une nouvelle expérience ! s'écria Glaës. — Mon père, oubliez vos expériences, lui dit sa fille quand ils furent seuls, vous avez cent mille francs à payer, et nous ne possédons pas un liard. Quittez votre laboratoire, il s'agit aujourd'nui de votre honneur. Que deviendrez -vous, quand vous serez en prison, souillerez-vous vos cheveux blancs el le nom Glaës par l'infamie d'une banqueroute? Je m'y opposerai. J'aurai la force de combattre voire folie, il serait affreux de vous voir sans pain dans vos derniers jours. Ouvrez les yeux sur votre position, ayez donc enfin de la raison ! — Folie ! cria Balthazar, qui se dressa sur ses jambes, fixa ses yeux lumineux sur sa fille, se croisa les bras sur la poitrine, et répéta le mot de folie si majestueusement, que Marguerite trembla. Ah ! ta mère ne m'aurait pas dit ce mot ! repritil, elle n'ignorait pas l'importance de mes recherches, elle avait ap-
Fris une science pour me comprendre, elle savait que je travaille pour humanité, qu'il n'y a rien de personnel ni de sordide en moi. Le sentiment de la femme qui aime est, je le vois, au-dessus de l'affection filiale. Oui, l'amour est le plus beau de tous les sentiments! Avoir de la raison? reprit-il en se frappant la poitrine, en manqué- 'e? ne suis-je pas moi? Nous sommes pauvres, ma fille, eh bien ! je e veux ainsi. Je suis votre père, obéissez-moi. Je vous ferai riche (|uand il me plaira. Votre fortune, mais c'est une misère. Quand j'aurai trouvé un dissolvant du carbone, j'emplirai votre parloir de diamants, et c'est une niaiserie en comparaison de ce que je cherche. Vous pouvez bien allendre, quand je me consume en efforts gigantesques. — Mon père, je n'ai pas le droit de vous demander compte des quatre millions que vous avez engloutis dans ce grenier sans résultat. Je ne vous parlerai pas de ma mère, que vous avez tuée. Si j'avais un mari, je l'aimerais, sans doute, autant que vous aimait ma mère, et je serais prête à tout lui sacrifier, conune elle vous sacrifiait tout. J'ai suivi ses {ordres en me donnant à vous tout entière, je vous l'ai prouvé en ne me mariant point afin de ne pas vous obliger à me rendre votre Compte de tutelle. Laissons le passé, pensons au présent. Je viens ici représenter la nécessité que vous avez créée vous-même. U faut de l'argent pour vos lettres de change, entendezvous? il n'y a rien à saisir ici que le portrait de notre aïeul Van-Glacs. Je viens donc au nom de ma mère, qui s'est trouvée trop faible pour défendre ses enfants contre leur père et qui m'a ordonne de vous résister, je viens au nom de mes frères et de ma sœur, je viens, mon père, air nom de tous les Glaës, vous commander de laisser vos expériences, de vous faire une fortune à vous avant de les poursuivre. Si vous vous armez de votre paternité, qui ne se fait sentir une pour nous tuer, j'ai pour moi vos ancêtres et l'honneur c|ui parlent plus haut que la chimie. Les familles passent avant la science. J'ai trop été votre fille ! — Et tu veux être alors mon bourreau, dit-il d'une voix affaiblie.
Marguerite se sauva pour ne pas abdiquer le rùle qu clic venait de
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prendre, elle crul avoir entendu la voix de sa mère quand elle lui avait dit : Ne cotUrarie pas trop ton père, aime-le bien!
— Mademoiselle fait là-haut de la belle ouvrage ! dit Lemulquinier en descendant à la cuisine pour déjeuner. Nous allions mettre la main sur le secret, nous n*avions plus besoin que d'un brin de soleil de juillet, car monsieur, ah ! quel homme ! il est quasiment dans les choses du bon Dieu! Il ne s'en faut pas de ça, dit-il à Josette en faisant claauer Tongle de son pouce droit sous la dent populairemeul nommée iapalette,quenous ne sachions le principe de tout. Patatras! elle s'en vient crier pour des bêtises de lettres de change. — Eh! bien, payez-les de vos gages, dit Martha, ces lettres d'échange ! — Il n*y a point de beurre à mettre sur mon pain? dit Lumulqiiinier & Josette. — Et de l'argeut pour en acheter? répondit aigrement la cuisinière. Gomment, vieux monstre, si vous faites de Tor dans votre cuisine de démon, pourquoi ne vous faites- vous pas un peu de beurre? ce ne serait pas si airTicile, et vous en vendriez au marché de quoi faire aller la marmite. Nous manseons du pain sec, nous autres! Ces deux demoiselles se contentent de pain et de noix, vous seriez donc mieux nourri que les maîtres? Mademoiselle ne veutdépenser que cent francs par mois pour toute la maison. Nous ne faisons plus qu'un dîner. Si vous voulez des douceurs, vous avez vos fourneaux là-haut où vous fricassez des perles, qu'on ne parle que de ça au marché. Faites-vous-y des poulets rôtis.
Lemulquinier prit son pain et sortit.
— Il va acheter queloue chose de son argent, dit Martha, tant mieux, ce sera autant aéconomisé. Est-il avare, ce Chinois-là! — Fallait le prendre par la famine, dit Josette. Voilà huit jours qu'il n'a rien frotte nune part, je fais son ouvrage, il est toujours là-haut ; il peut bien me payer de ça, en nous regalant de quelques harengs,
Su'il en apporte, je m'en vais joliment les lui prendre! — Ah! dit ariha, j'entends mademoiselle Marguerite qui pleure. Son vieux sorcier de père avalera la maison sans dire une parole chrétienne, le sorcier! Dans mon pays, on l'aurait déjà brûlé vif; mais ici Ton n'a pas plus de religion que chez les Maures d'Afrique.
Mademoiselle Claés étouffait mal ses sanglots en traversant la galerie. Elle gagna sa chambre, chercha la lettre de sa mère, et lut ce qui suit :
« Mon enfant, si Dieu le permet, mon esprit sera dans ton cœur tf quand tu liras ces lignes, les dernières que j'aurai tracées! elles sont « plciues d'amour pour mes chers petits, qui restent abandonnés à « un démon auquel je n'ai pas su résister. Il aura donc absorbé votre ff pain comme il a dévoré ma vie et même mon amour. Tu savais, ma « bien-aimée, si j'aimais ton père ! je vais expirer l'aimant moins, « puisque je prends contre lui des précautions que je n'aurais pas « avouées de mon vivant. Oui, j'aurai gardé dans le fond de mon (( cercueil une dernière ressource pour le jour où vous serez au plus « haut degré du malheur. S'il vous a réduits à Tindigence, ou s'il faut (( sauver votre honneur, mon enfant, tu trouveras chez M. de Solis, a s'il vit encore, sinon chez son neveu, notre bon Emmanuel, cent a soixante-dix mille francs environ, qui vous aideront à vivre. Si rien (( n'a pu dompter sa passion, si ses enfants ne sont pas une barrière « plus forte pour lui que ne l'a été mon bonheur, et ne l'arrêtent pas « dans sa marche criminelle, quittez votre père, vivez au moins! Je a ne pouvais l'abandonner, je me devais à lui. Toi, Marguerite, sauve I la mmille ! Je t'absous de tout ce que tu feras pour défendre Ga- (( bricl, Jean et Félicie. Prends courage, sois l'ange tutélaire des «( Claés. Sois ferme, je n'ose dire sois sans pitié; mais pour pouvoir « réparer les malheurs déjà faits, il faut conserver quelque fortune, (( et tu dois te considérer comme étant au lendemain de la misère, ff rien n'arrêtera la fureur de la passion qui m'a tout ravi. Ainsi, ma (( fille, ce sera être pleine de cœur que d'oublier ton cœur; ta dissi- (( mulation, s'il fallait mentir à ton père, serait glorieuse; tes actions, « quelque blâmables qu'elles puissent parailrei seraient toutes hérol- « (jues faites dans le but de protéger la famille. Le vertueux M. de Soie lis me l'a dit, et jamais conscience ne Ait ni plus pure ni plus clair» (( voyante que la sienne. Je n'aurais pas eu la force de te dire ces « paroles, même en mourant. Gepenaant sois toujours respectueuse « et bonne dans cette horrbile lutte. Résiste en adorant, refuse avec a douceur. J'aurai donc eu des larmes inconnues et des douleurs qui « n'éclateront qu'après ma mort. Embrasse, en mon nom, mes chers tf enfants, au moment où tu deviendras ainsi leur protection. Que (( Dieu et les saints soient avec toi.
a Joséphine, j»
A cette lettre était jointe une reconnaissance de MM. de Solis oncle et neveu, qui s'engageaient à remettre le dépôt fait entre leurs mains par madame Claês à celui de ses enfants qui leur représenterait cet écrit.
— Martha, cria Marguerite à la duègne, qui monta promptement, allez chez M. Emmanuel et priez-le de passer chez moi . Noble et discrète créature ! il ne m'a jamais rien dit, à moi, pcnsa-t-elle, à moi dont les ennuis et les chagrins sont devenus les siens.
Emmanuel vint avant que Martha ne fût de retour.
— Vous avez eu des secrets pour moi ? dit-elle en lui montrant ]'é< crit.
Emmanuel baissa la tête.
— Marguerite, vous êtes donc bien malheureuse? reprit-il en laissant rouler quelques pleurs dans ses yeux.— Oh ! oui. Soyez mon ap-
{)ui, vous que ma mère a nommé là notre bon Emmanuel, dit-elle en ui montrant la lettre et ne pouvant réprimer un mouvement de joie en voyant son choix approuvé par sa mère. — Mon saog et ma vie étaient à vous le lendemain du jour où je vous vis dans la galerie, répondit-il en pleurant de joie et de douleur ; mais je ne savais pas, je n'osais pas espérer qu'un jour vous accepteriez mon sang. Si vous me connaissez bien, vous devez savoir que ma parole est sacrée. Pardonnez-moi celte parfaite obéissance aux volontés de votre mère, il ne m'appartenait pas d'en juger les intentions. — Vous nous avez sauvés, ait-elle en l'interrompant et lui prenant le bras pour descendre au parloir.
Après avoir appris l'origine de la somme que gardait Emmanuel, Marguerite lui conQa la triste nécessité qui poignait la maison.
>- 11 faut aller payer les lettres de change, dit Emmanuel, si elles sont toutes chez Mersktus, vous gagnerez les intérêts. Je vous remetr trai les soixante-dix mille francs qui vous resteront. Mon pauvre oncle m'a laissé une somme semblable en ducats, qu'il sera facile de transporter secrètement.— Oui, dit-elle, apportez-les à la nuit; quand mon père dormira, nous les cacherons à nous deux, ^il savait que j'ai de l'argent, peut-être me ferait-il violence. Oh! Emmanuel, sa déHer de sou père ! dit-elle en pleurant, et appuyant son front sur le cœur du jeune homme.
Ce gracieux et triste mouvement par lequel Marguerite cherchait une protection, fut la première expression de cet amour toujours enveloppé de mélancolie, toujours contenu dans une sphère de douleur; mais ce cœur trop plein devait déborder, et ce fut sous le poids d'une misère !
— Que faire? que devenir? Il ue voit rien, ne se soucie ni de nous ni de lui, car je ne sais pas comment il peut vivre dans ce grenier dont l'air est brûlant. — Que pouvez-vous attendre d'un homme qui à tout moment s'écrie comme Bichard III : Mon royaume pour un cheval ! dit Emmanuel. 11 sera toujours impitoyable, et vous devez l'être autant que lui. Payez ses lettres de change, donnez-lui, si vous voulez, votre fortune; mais celle de votre sœur, celle de vos frères, n'est ni à vous ui à lui. — Donner ma fortune? dit-elle, en serrant la main d'Emmanuel et lui jetant un regard de feu, vous me le conseillez, vous ! tandis que Pierquin faisait mille mensonges ponr me la conserver. — liélas! peut-être suis-je égoïste à ma manière, dit-il. Tantôt je vous voudrais sans fortune, il me semble que vous seriez plus près de moi; tantôt je vous voudrais riche, heureuse, et je trouve
au'il y a de la petitesse à se croire séparés par les pauvres grandeurs e la fortune. — Cher ! ne parlons pas de nous... — Nous ! répéla-t-il avec ivresse. Puis après une pause, il ajouta : — Le mal est erand. mais il n'est pas irréparable.— H se réparera par nous seuls, la famille Claés n'a plus de chef. Pour en arriver à ne plus être ni père ni homme, n avoir aucune notion du juste et de l'injuste, car lui, si grand, si généreux, si probe, il a dissipé malgré la loi le bien des enfants auxquels il doit servir de défenseur, dans quel abîme est-il donc tombé? Mon Dieu! que cherche- t-il donc?— Malheureusemenl, ma chère Marguerite, s'il a tort comme chef de famille, il a raison scientifiquement ; et une vingtaine d'hommes en Europe l'admireront, là où tous les autres le taxeront de folie ; mais vous pouvez sans scrupule lui «Aiser la fortune de ses enfants. Une découverte a toujours été un hasard. Si votre père doit rencontrer la solution de son problème, il la trouvera sans tant de frais, et peut-être au moment où il en désespérera !— Ma pauvre mère est heureuse, dit Marguerite, elle aurait soufTert mille rois la mort avant de mourir, elle qui a péri à sou premier choc contre la science. Mais ce combat n'a pas de fm... — Il y a une fin, reprit Emmanuel. Quand vous n'aurez plus rien, M. Claês ne trouvera plus de crédit, et s'arrêtera. — Qu'il s'arrél« donc dès aujourd'hui ! s'écria Marguerite, nous sommes sans ressources.
M. de Solis alla racheter les lettres de change et vint les remettre à Marguerite. Balihazar descendit quelques moments avant le dfner, contre son habitude. Pour la première fois, depuis deux ans, sa fille aperçut dans sa physionomie les signes d'une tristesse horrible à voir : il était redevenu père, la raison avait chassé la science ; il regarda dans la cour, dans le jardin, et, quand il fut certain de se trouver seul avec sa flUe, il vint à elle par un mouvement plein de mé* lancolie et de bonté.
— Mon enfant, dit-il en lui prenant la main et la lui serrant avec une onctueuse tendresse, pardonne à ton vieux père. Oui, Marguerite, j'ai eu tort. Toi seule as raison. Tant que je n'aurai pas trouvé, je suis un misérable ! Je m'en irai d'ici. Je ne veux pas voir vendre Van-Claês, dit-il en montrant le portrait du martyr, il est mort p<*iir la liberté, je serai mort pour la science, lui vénéré, moi haï. — Haî, mon père? non, dit-elle en se jetant sur son sein, nous vous adorons tous. N'est-ce pas, Félicie? dit-elle à sa sœur, qui entrait en ce moment.—Qu'avez-vous, mon cherjpère? ditla jeune fille en lui prenant
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lâ main. —Je vous ai ruinés. —Eh ! dit Fëlicie, dos frères nous feront une foriune. Jenn est toujours le premier dans sa classe. — Tenez, mon père, reprit Marguerite en amenant Ballbazar par un mouvement plein de srâce et de câlinerie filiale devant la cheminée où elle
paver... — lu as aonc ae i argent guérite, quand il fut revenu de sa sururise.
Ce mot suffoqua cette héroïque Hlle, tant il y avait de délire, de joie, d'espérance dans la figure de son père, qui regardait autour de lui, comnfc pour découvrir de lor.
— Mon père, dit-elle avec un accent de douleur, j'ai ma fortune.— Donne>lamoi, dit-il en laissant échapper un geste avide, je te rendrai tout au centuple. — Oui, je vous la donnerai, répondit Aiarguerite en contemplant Balthazar, qui ne comprit pas le sens que sa fille mettait à ce mot. — Ah ! ma chère fille, dit-il, lu me sauvcraas la vie ! J'ai imaginé une dernière exi)érience après laquelle il n'y a plus rien de possible. Si, cette fois, je ne le trouve pas, il faudra renoncer à chercher l'absolu. Donne-moi le bras, viens, mon enfant chérie, je voudrais te faire la femme la plus heureuse de la terre, tu me rends au bonheur, à la gloire; tu me procures le pouvoir de vous combler île trésors, je vous accablerai de joyaux, de richesses.
11 baisa sa fille an front, lui prit les mains, les serra, lui témoigna sa joie par des càlineries qui parurent presque serviles à Marguerite; pendant le dîner Balthazar ne voyait qu'elle, il la regardait avec l'empressement, avec l'attention, la vivacité qu'un amant déploie pour sa mallresse : faisait-elle un mouvement, il cherchait à deviner sa pensée, son désir, et se levait pour la servir ; il la rendait honteuse, il mettait à ses soins une sorte de jeunesse qui contrastait avec sa vieillesse anticipée. Mais à ces cajoleries Marguerite opposait le tableau de la détresse actuelle, soit par un mot de doute, soit par un regard qu'elle jetait sur les rayons vides des dressoirs de cette salle ft fiianger.
— Va, lui dit-il, dans six mois, nous remplirons ça d'or et de merveilles. Tu seras comme une reine. Bah ! la nature entière nous appartiendra, nous serons au-dessus de tout... et par toi... ma Marguerite. Margarita? reprit-il en souriant, ton nom est une prophétie. Rargarita veut dire une perle. Sterne a dit cela quelque part. As«tu Itt Sterne? veux-tu un Sterne? ça t'amusera. — La perle est» dil-oil) le fruit d'une maladie, reprit-elle, et nous avons déjà bien souffert l '^ Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, tu serai bien puissante, bien riche. — Mademoiselle a si bon cOsur ! dit Le* nuilquinier, dont la face en écumoire grimaça péniblement un sourire.
Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploya pour ses deux filles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversa* tion. Séduisant comme le serpent, sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance de génie, ce doux esprit qui fascinait Joséphine, et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le père et les enfants réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur fut soumis au prestige de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vl'* vent. Plus intetnpestifs que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient tout; ils préjugent l'a'^ venir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d'un événement avant qu'il n'éclate, mais ils n'en ont rien dit. Si dans le silencQ^es méditations ils ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour d'eux , il leur suffit d'avoir deviné : le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances qu'ils ont^ acquises sur les choses de la vie. Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils tombent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à rien. Ainsi Balthazar, qui joignait la perspicacité du cœur à la perspicacité du cerveau, savait tout le passé de ça fille, il connaissait ou avait deviné les moindres événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva finement, et sanctionna leur affection en la partageant. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père, et les deux amants ne surent pas y résister. Cette soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir pour ainsi dire remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Balthazar se relira, Emmanuel de Solis, qui avait eu jusqu'alors une contenance gênée, se débarrassa de trois mille ducats eu or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. Il les mit sur la travailleuse de Marguerite, qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait, et alla chercher le reste de la somme. Quand il revint, Félicie était allée se coucher. Onze heures sonnaient. Martha, qui veillait pour déshabiller sa maîtresse, était occupée chez Félicie.
— Où cacher cela? dit Marguerite qui n'avait pas résisté an plaisir de nuinier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit. — Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit Emmanuel,
vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher. Au moment où Marguerite faisait sou avanl-dernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux dont les pièces brisèrent le papier et s'é[)arpillèrent sur le parquet : son père était à la porte du parloir, et montrait sa tête, dont l'expression d'avidité l'effraya.
— Que faites-vous donc là ? dit-il en regardant tour à tour sa fille que la peur clouait sur le plancher, et le jeune homme qui s'était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonne était assez significative. Le fracas de l'or î^ur le parquet fut horrible et son éparpillement semblait prophétique. — Je ne me trompais pas, dit Balthazar en s'asseyant, j'avais entendu le son de l'or.
11 n'était pas moins ému que les deux jeunes gens, dont les cœurs palpitaient si bien à l'unisson, que leurs mouvements s'entendaient comme les coups d'un balancier de pendule au milieu du profond silence qui régna tout à coup dans le parloir.
— Je vous remercie, M. de Solis, dit Marguerite à Emmanuel en lui jetant un coup d'œil qui signifiait : Secondez -moi, pour sauver cette somme. — Quoi, cet or... reprit Balthazar en lançant des regards d'une épouvantable lucidité sur sa fille et sur Emmanuel. —Cet or est à monsieur qui a la bonté de me le prêter pour faire honneur à nos engasements, lui répondit-elle.
M. de Solis rougit et voulut sortir.
— Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, ne vous dérobez pas à mes remerclments. — Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argent appartient à mademoiselle Marguerite qui me l'emprunte sur ses biens, répondit-il en regardant sa maîtresse, qui le remercia par un imperceptible clignement de paupières. — Je ne souffrirai pas cela, dit Claës qui prit une plume et une feuille de papier sur la table où écrivait Félicie, et se tournant vers les deux jeunes gens étonnés: — Combien y a-t-il? La passion avait rendu Balthazar plus rusé que ne l'eût été le plus adroit des intendants coquins; la somme allait être à lui. Marguerite et M. de Solis hésitaient. — Comptons, dit-il. — tl y a six mille ducats, répondit Emmanuel.— Soixante-dix mille francs, reprit Claës.
Le coup d*œil que Marguerite jeta sur son amant lui donna du coih rage.
— Monsieur, dit-il en tremblant, votre engagement est sans valeur» pardonnez-moi cette expression purement technique; j*ai prêté ce matin à mademoiselle cent mille francs pour racheter des lettres de change que vous étiez hors d'état de payer, vous ne sauriez donc me donner aucune garantie. Ces cent soixante-dix mille francs sont i mademoiselle votre fille, qui peut en disposer comme bon lui semble, mais Je ne les lui prête que sur la promesse qu'elle m'a faite de souscrire un contrat avec lequel je puisse prendre mes sûretés sur sa part dahs les terrains nus de Waignies.
Marguerite détourna la tête pour ne pas laisser voir les larmes qui lui vinrent auit yeux, elle connaissait la pureté de cœur qui distin-
Suait Emmanuel . Elevé par son oncle dans la pratique la plus sévère es vertus religieuses, le jeune homme avait spécialement horreur du mensonge ; après avoir offert sa vie et son cœur à Marguerite, il lui faisait donc encore le sacrifice de sa conscience.
— Adieu, monsieur, lui dit Balthazar, je vous croyais plus de confiance dans un homme qui vous voyait avec des yeux de père.
Après avoir échangé avec Marguerite un déplorable regard, Emma- AUef fut reconduit par Martha, qui ferma la porte de la rue. Au moment où le père et la fille furent bien seuls, Claës dit à sa fille : — Tu m^aimes, n'est-ce pas? — Ne prenez pas de détours, mon père. Vous voulez celte somme, vous ne l'aurez point.
Elle se mit à rassembler les ducats, son père l'aida silencieusement à les ramasser et à vérifier la somme qu'elle avait semée, et Marguerite le laissa faire sans lui témoigner la moindre détiancc. Les deux mille ducats remis en pile, Balthazar dit d'un air désespéré : — Marguerite, il me faut cet or ! — Ce serait un vol si vous le preniez, répondit-elle froidement. Ecoutez, mon père : il vaut mieux nous tuer d'un seul coup que de nous faire souffrir mille morts chaque jour. Voyez qui de vous, qui de nous, doit succomber. — Vous aurez donc assassiné voire père, reprit-il. — Nous aurons vengé notre mère, dit-elle en montrant la place où madame Claës était morte. — Ma fille, si tu savais ce dont il s'agit, tu ne me dirais pas de telles paroles. Ecoute, je vais t'expUquer le problème... Mais tu ne me comprendras pas ! s ecria-t-il avec désespoir. Enfin, donne l crois une fois en ton père. Oui, je sais que j'ai fait de la peine à ta mère ; que j'ai dissipé, pour employer le mot des ignorants, ma fortune et diia-
Îûdé la vôtre ; que vous travaillez tous pour ce que tu nommes une bile; mais, mon ange, ma bien-aimée, mon amour, ma Marffuerile, écoute-moi donc! Si je ne réussis pas, je me donne à toi, je t obéirai comme tu devrais, toi, m'obéir ; je ferai les volontés, je te remettrai la conduite de ma fortune, je ne serai plus le tuteur de mes enfants., je me dépouillerai de toute autorité. Je le jure par ta mère, dit-il en versant des larmes. Marguerite détourna la tête pour ne pas voir cette (]gure en pleurs, et Claës se jeta aux penoux de sa fille en croyant qu'elle allait céder. — Marguerite, Marguerite! donne, donne! Que sont soixante mille francs pour éviter des remords éternels? Vois-tu,
LA RECHERCHE DE LABSOU)
dil-e)lc, soDgei à votre promesse ! Si vous ne réussissez pas, vous m'obëîrez ! — Oui. — 0 ma mère, diuellc eu se louniaut vers la chambre de madame Claës, vous amiez (oui donné, n'esi-ce pas ? — Dors en pai\, dit Baithazar, lu es uae booue tille. —Dormir! dil-elle, je n'ai plus les nuits de ma jeunesse; vous me vieillissez, mon père, comme vous avez lentement flélri le eoeur de ma mère. — Pauvre enfant, je voudrais te rassurer en t'eupliquaut les erfels de la maguî- Gque expérience que je viens d'imaginer, lu compreodi-ais... — Je ne comprends que notre ruiue, dît-elle eu s'en allant.
Le lendemain malin, qui était un jour de congé, Emmanuel de Solis amena Jeau. — Eh bien ? dil-ii avec tristesse en abordant Hargueriie. — J'ai cédé, répondit-elle. —Ma chère vie, dit-il avec un mouvement de joie mélancolique, si vous aviez résisté, je vous eusse admirée; mais faible, je vous adore! —Pauvre, pauvre Emmanuel, que nous restera-i-il?— Laiseez-moi faire! s'écria le jeune homme d'un air radieux , nous nous aimons, tout ira bien!
Quelques moisE'écoa* lèrent dans une tranquillité parfaite. H. de Soiis fit comprendre i Marguerite que ses chétives économies oe constitueraient jamais une fortune, et lui conseilla de vivre à l'aise en prenant , pour maintenir l'aboudiiDce au li^s, l'argeM qui restait sur la somme de laquelle il avait été le dépositaire.
Pendant ce temps, Marguerite fut livrée aux anxiétés quijadis avaient agité sa mère ea semblable occurrence. Qudque incrédule qu'elle pdt être, elle en était arrivée à espérer dans te génie de son ^re.
Par un phénomène inexplicable, beaucoup de gens oui l'espérance sans avoir la foi. L'espérance est b fleur du désir, la foi est le fruit de la certitude. Marguerite se disait : — < Si mon père réusût, nous serons heureux ! * Claës et Lemulquinier seuls disaient : — a Nous réussirons '. 1 Malheureusement, de jour en jour, le visage de cet homme s'attrista. Quant il venait dîner, il n'osait parfois regarder sa fiUe, et Sarfuis il lui jetait aussi es regards de triomphe. Marguerite employa ses soirées à se faire expliquer par le jeune de Solis plusieurs diRicultés légales. Elle M»iiuerite wut «compli u dix-neuvième année qwad wn père lui remit... - »i» 24. i^.^îî'.^. *"." .P^" **«
te mourrai, ceci me tuera. Ecoute-moi 1 ma parole sera sacrée. Si j'échoue, je renonce à mes travaux, je quitterai la Flandre, la France m^me, m tu l'exiges, et j'irai travailler comme un manœuvre afin de refaire sou à sou ma fortune et rapporter un jour à mes eufauts ce que la science leur aura pris. Marguerite voulait relever soli père, mais il persistait à rester a ses genoux, et il ajouta en pleurant : — Sois une dernière fois, tendre et dévouée! Si je ne réussis pas, je te donnerai moi-même raison dans tes dureiés. Tu m'appelleras vieux fou ! tu me nommeras mauvais ^re ! enfin lu me diras que je suis un ignorant! Moi, quand j'entendrai ces paroles, jeté baiserai les mains. 'Tu pourras me battre, si tu le veux ; et quand tu me frapperas, je te béuirai comme la meilleure des filles en me souvenant que lu m'as donné ton sang ! — S'il ne s'agissait que de mon sang, je vous le rendrais, s'écria-t-elle, mais puis-jc laisser égorger par la science mon frère et ma siciir? non! Cessez, cessez, dit-elle en essuyant ses larmes et repoussant les mains caressantes de son père. — Soixante mille francs ei deux mois , dit-il en se levant avec rage, il ne me faut
S lus que cela; mais ma Ile se met entre la gloire, entre la richesse et moi. Sois maudiie!
^outa-t-il. Tu n'es ni nlle, ni femme, tu n'as pas de cœur, tu ne seras ni une mère, ni une épouse, ajouta-t-il. Laisse-moi prendre! dis, ma chère peiiif, mon enfant chérie, ]e t'adorerai, ajoula-^îl enavançani la main sur l'or par un mouvement d'atroce éuergie. — Je suis sans défense contre la force, mais Dieu et le
Srand Claës nous voient !
il Hat^ueriie en nion- Irant le portrait. — Eh bien! essaye de vivre couverte du sao? de Ion père, cria Ballha- 2ar en lui jetant un re-
tiard d'horreur. I] se eva, contempla le paritlenr
loir et sortit lentement.
En arrivant à la porte, il se retourna comme eût fait un mendiant et interrogea sa (ille par un geste auquel Marguerite répondit en faisant un signe de tête négatif. — Adieu , ma flile, dit-il avec douceur, llchez de vivre heu-
Quaud il eut disparu, Marguerite resta dans une stupeur qui eut uour effet de l'isoler de la terre, elle n'était plus dans le parloir, elle ne sentait plus son corps, elle avait des ailes, et volait dans les espaces
du monde moral où tout est immense, où la pensée rapproche et les distances et les lemps, oii quelque main divine relève la toile étendue sur l'avenir. 11 lui sembla qu'il s'écoulait des jours entiers entre chacun des pas tnie faisait son pcre en montant l'escalier ; puis elle eut un frisson d'horreur au moment où elle l'entendit entrer dans sa chambre. Guidée par un pressenti ment qui répandit dans son âme la poignante clarté d'uu éclair, elle franchit les escaliers, sans lumière, sans bruit, avec la vélocité d'une (lèilic, et vit son père qui s'ajustait le front avec un pistolet. — Prenez tout! lui criat-elle en s'élançant ver» lui.
Elle tomba sur un Eiuteuil; Bal^atar, la voyant pâle, se mit à pleurer comme pleurent les vieillards : il redevint enfant, il la baisa au front, lui dit des paroles sans suite, il était près de sauter de joie, et semblait vouloir jouer avec elle comme un amant joue avec sa maîtresse après en avoir obtenu le boubeur. — Assez ! assez, inoii père.
r leurs __ lalions de famille. Enfin elle acheva son éducation virile, elle se préparait évidemment à exécuter le plan qu'elle méditait si son père succimibait encore une fois dans son duel avec l'Inconnu (X).
Au commencement du mois de juillet, Balthazar passa toute une journée assis sur le banc de son jardin, ploi^c dans une méditatioa triste. Il regarda plusieurs fois le tertre dénué de tulipes, les fenêtres de la chambre de sa femme ; il frémissait sans doute en songeant i, tout ce que sa lutte lui avait coûté ; ses nHMivements attestaient des pensées en dehors de la science. Mai^erite vint s'asseoir et travailler près de lui quelques moments avant te dluer. — Eh bien ! mua père, vous n'avez pas réussi? — Non, mon enfant. — Ah! dit Marpieriie d'une voix douce, je ne vous adresserai pas le plus léger rejtroche, nous sommes (paiement coupables. Je réclamerai sc-uleiiieiit l'exécution de votre parole, elle duil être sacrée, vous êtes un Claës. Vos enfants vous entoureront d'amour et de respect ; uuiia d'aiyour-
LA RECHEHCHR DE L'ABSOLU
d'iiui vous m'appartenez, et me devez obéissance. Soyez sans inquiétude, mon rèfne «era doux, et je travaillerai même à le faire promptement finir. J'emmène Hartha, je vous quille pour un mois eaviron, ei pour m'occuper de vous; car, dit-elle en le baisant au front, vous Ctes mon enfant, Demain, Féllcie conduira donc la maison. La pauvre enfant n'a que dix-sept ans, elle ne saurait pas vous résister ; soyez sénéreuK, ne lui demandez pas ub sou, car elle n'aura que ce qu'il [ui faut Etricleineut pour les dépenses de la maison. Ayez du courage, renoncez pendant deui ou trois années à vos travaux et à vos pensées. Le problËme mdrira, je vous aurai amassé l'argent nécessaire pour le résoudre et vous le résoudre!. Eh bien ! votre reine n'est-elle pas clémente, dites? — Tout n'est donc pas perdu? dit le vieillard. — Non, si vous êtes fidèle à votre parole. — Je vous obéirai, ma fille, répondit Oaês avec une émotion profonde.
Le leudemain, H. Oonyncks ae Cambrai vint chercher sa petitenièce. U était en voiture de voyage, et ne voulut rester chez son cousin que le temps nécessaire il Hai^erite et à Hartha pour faire leurs apprêts. H. Glaès reçut son cousin avec affabilité , mais il était visiblement triste et humilié. Le vieux Conyneks devina les pensées de Balthazar, et, en déjeunant, il lai dit avec une grosse franchise : — J'ai quelques-uns de vos uUeaui, cousin. J'ai le godt des beaux tableaux, c'est une passion ruineuse ; mais nous avons tous notre folie... — Cher oncle!
dit Marguerite. — Vous passez pour être ruine, cousin, mais un Claës a toujours des trésors li, dit-il en se frappant le front. Et là, n'est-ce pas7 ajouta-tHl en montrant son cceur. Aussi comptéje sur vous ! J'ai trouvé dans mwi escarcelle quelques étuis que j'ai mis à votre service. — Ah! s'écria Balthazar, je vous rendrai des trésors... — Les seuls trésors que nous possédions en Flandre, cousin, c'est la patience et le travail, répondit sévèrement Conyneks. Notre ancien a ces deux mots gravés sur te front, dil^l en lui montrant le portrait du préûdent Van- Cbês.
H arguer i le embrassa son père, lui dit adieu, fit tes recommandations i Josette, à Fé- Birgnerile, il me Ucie, et partit en poste pour Paris. Le grandoncle, devenu veuf, n'avait qu'une fille de douze ans, et possédait une immense fortune, il n'était donc pas imposûble qu'il voulût se marier ; aussi les habitants de Douai crurent-ils que mademoiselle Claêft épousait son grand-oncle. Le bruit de ce ridie mariage ramena Pierquin le notaire chez les Clacs. H s'était fait de grands changements dans les idées de cet excellent calculateur. Depuis deux ans, la société de la ville s'était divisée en deux camps ennemis. La noblesse avait formé un premier cercle, et la bourgeoisie un second, naturellement fort hostile au premier. Cette séparation subite qui eut lieu dans toute la France et la partagea en deux nations ennemies, dont les irrilalions jalouses allèrent en croissant, lut une des principales raisons qui firent adopter ta révolution de iuiUet tSSO «i province. Entre ces deux sociétés, dont l'une était ultra-monarchique et l'autre ultra-libérale, se trouvaient les fonctionnaires admis, suivant leur importance, dans l'un et dans l'anlre monde, et qui, au moment
de la chute du pouvoir légitime, furent neutres. Au ci de la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie, les cafés royalistes contractèrent une splendeur inouïe, et rivalisèrcnl si brillamment avec les cafés libéraux, que ces sortes de fêtes gastronomiques coûtèrent, dit-on, la vie à plusieurs personnages qui, semblables à des mortiers mal fondus, ne purent résister à ces exercices. ITaturellement, les deux sociétés devinrent exclusives et s'épurèrent. Quoique fort riche pour un homme de province, Pierquin fut exclu des cercles aristocratiques, et refoule dans ceux de la bourgeoisie. Son amour-propre eut beaucoup à souffrir des échecs successifs qu'il reçut en se voyant insensiblement éconduit par les gens avec lesquels il frayait naguère, n atteignait l'âge de quarante ans, seule époque de la vie où les hommes qui se destinent au mariage puissent encore épouser des persOTues jeunes. Les partis auxauds il pouvait prétendre appartenaient k la bourgeoisie, et son ambition tendait i rester dans le haut monde, où devait l'introduire une belle alliance.
L'isolement dans lequel vivait la bmille Claês l'avait rendue étrangère à ce mouvement social. Quoique Claës appartint à la vieille aristocratie de la province, il était vraisemblable que ses préoccupations l'empêcheraient d'obéir aux antipathies créées par ce nouveau classement de personnes.
Quelque pauvre qu'elle pHt être, une demoiselle Clacs apportait à son mari celte fortune de vanité que souhaitent tous les parvenus.
Pierquin revint donc chez les Claës avec une secrète intention de fiûre les sacrifices nécessaires pour arriver à la conclusion d'un mariage qui réalisait désormais toutes ses ambitions. Il tint compagnie li Balthazar et à Pélicie pendant l'absence de Harguerile, mais il reconnut tardivement un concurrent redoutable dans Emmanuel de Solis. La succession du défunt abbé passait pour être considérable ; et , aux yeux d'un homme qui chiffrait naïvement toutes les choses de la vie, le jeune héritier paraissait plus puissant par son argent que par les séductions du cœur ,doDt ne s'inquiétait jamais Pierquin. Cette fortune
— rendait au nom de Solis
toute sa valeur. L'or fiutcetorl — M«i31. et ta noblesse éUient
comme deux lustres qui, s'éclairant l'un par l'autre, redoublaient d'éclat. L'affection sincère que le jeune proviseur témoignait à Félicie, qu'il traitait comme une sœur, excita l'émulation du notaire. Il essaya d'éclipser Emmanuel en mêlant le jargon à la mode et les expres^uns a'une galanterie superficielle aux airs rêveurs, aux élégies soucieuses qui allaient si bien à sa physionomie. En se disant désenchanté de tout au monde, il tournait les i'eux vers Félicie de manière à lui faire croire qu'elle seule pourrail e réconcilier avec fa vie. Félicie, i qui pour la première fois un homme adressait des compliments, écouta ce langage toujours si doux, même quand il est mensonger ; elle prit le vide pour de la profondeur, et, dans le besoin qui l'oppressait de fixer les sentiments vagues dont surabondait son cceur, elle s'occupa de son cousin. Jalouse, i son insu peut-être; des attentions amoureuses qu'Emmanuel prodiguait à sa sœur.* elle voulait sans donte se voir, comme elle, l'objet des regards, des pensées et dessoins d'on homme. Pierquib
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
démêla facilement la préférence que Fëlicie lui accordait sur Enuna* Duel, et ce fut pour lui uue raison de persister dans ses efforts, en sorte qu'il s'engagea plus qu'il ne le voulait. Emmanuel surveilla les co<nmencemenU de cette passion fausse peut-être chez le notaire, naïve chez Fclicie, dont l'avenir était enjeu. Il s'ciisuivil, entre la cousine et le cousin, quelques causeries douces, quelques mots dits 4 voix basse en arrière d'Emmanuel, enfin de ces petites tromperies qui donnent k un regard, à une parole, une expression dont la douceur insidieuse peut causer d'innocentes erreurs. A la faveur du commerce que Pierqum entretenait avec Félicie, il essaya de pénétrer le secret du voyage entrepris par Marguerite, afin de savoir s'il s'agissait de mariage et s'il aevait renoncer a ^es espérances ; mais, malgré sa grosse finesse, ni Balibazar ni Félicie ne purent lui donner aucune lumière, par la raison qu'ils ne savaient rien des projets de Margue* rite, qui, en prenant le pouvoir, semblait en avoir suivi les maximes en taisant ses projets. La morne tristesse de Balihazar et son afTaissemeut rendaient les soirées difficiles à passer. Quoique Emmanuel eût réussi à fiiire jouer le chimiste au trictrac. BaUhazar y était distrait: et la plupart du temps cet homme, si grand par son inielligeuee, semblait suipide. Déchu de ses espérances, humilié d'avoir dévoré trois fortunes, joueur sans argent, il pliait sous le poids de ses ruines, sous le fardeau de ses espérances moins détruites que trompées. Cet homme de génie, muselé par la nécessité, se condamnant lui-même, offrait un spectacle vraiment tragique qui eût touché l'homme le plus insensible. Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en cape, dont les yeux pleins de puissance refoulée étaient devenus calmes a force de iritesse, ternes à force de lumière ; dont les regards demandaient une aumône que la bouche n'osait proférer. Parfois un éclair passait sur cette face desséchée, qui se ranimait par la conception d'une nouvelle expérience ; puis, si, en contemplant le parloir, les yeux de BaUhazar s'arrêtaient à la place où sa femme avait expire, de légers pleurs roulaient comme d'ardents grains de sable dans le désert de ses prunelles que la pensée faisait immenses, et sa tête retombait sur sa poitrine. U avait soulevé le monde comme un Titan, et le monde revenait plus pesant sur sa poitrine. Cette gigantesque douleur, si virilement con* tenue, agissait sur Pierquin et sur Emmanuel, qui, parfois, se sen* talent assez émus pour vouloir offrir à cet homme la somme nëces* saire à quelque série d'expériences, tant sont communlcatives les convictions du génie ! Tous deux concevaient comment madame Glaês et Marguerite avaient pu jeter des millions dans ce gouffre ; mais la raison arrêtait promptement les élans du cœur ; et leurs émotions se traduisaient par des consolations oui aigrissaient encore les peines de ce Titan foudroyé. Claës ne parlait point de sa fille aînée, et ne s'inquiétait ni de son absence, ni du silence qu'elle gardait en n'écrivant ni à lui, ni à Félicie. Quand Solis ou«Plerquin lui en demandaient des nouvelles, il paraissait affecté désagréablcmen^ Presicntait-il que Marguerite agissait contre lui? Se trouvalt-ll bumtUé d avoir résigné les droits majestueux de la paternité à son enfant? En était-Il venu à moins l'aimer parce qu'elle allait être le père, et lui l'enfant? Peutêtre y avait-il beaucoup de ces raisons et beaucoup de ces sentiments inexprimables qui passent comme des nuages en l'àme, dans la- disgrâce muette qu'il faisait peser sur Marguerite. Quelque grands que puissent être les grands hommes connus ou inconnus, heureux ou malheureux dans leurs tentatives. Ils ont des petitesses par lesquelles > ils tiennent à l'humanité. Par un double malheur, ils ne souffrent pas moins de leurs qualités que de leurs défauts ; et peut-être BaUhazar avait-il à se familiariser avec les douleurs de ses vanités blessées. La vie qu'il menait, et les soirées pendant lesquelles ces quatre personnes se trouvèrent réunies en I absence de Marguerite, nirent donc une vie et des soirées empreintes de tristesse, remplies d'appréhensions values. Ce fut des jours infertiles comme des landes desséchées, ou néanmoins ils glanaient quelques fleurs, rares consolations. L'atmosphère leur semblait brumeuse en l'absence de la fille aînée, devenue l'Ame, l'espoir et la force de cette famille. Deux mois se passèrent ainsi, pendant lesquels BaUhazar attendit patiemment sa fille. Marguerite fut ramenée à Douai par son oncle, qui resta au logis au lieu de retourner à Cambrai, sans doute pour y appuyer de sou autorité quelque coup d'Etat médité par sa nièce. Ce fut une petite fêle de famille que le retour de Marguerite. Le notaire et BI. de Solis avaient été invités à dîner par Félicie et par BaUhazar. Quand la voiture de voyage s'arrêta devant la porte de la maison, ces quatre personnes vinrent y recevoir les vovageurs avec de grandes démonstrations de joie. Marguerite parut neureuse de revoir les foyers paternels, ses yeux s'emplirent de larmes quand elle traversa la cour pour arriver au parloir. En embrassant son père, ses caresses de jeune fille ne furent pas néanmoins sans arrière-pensée, elle rougissait comme une épouse coupable qui ne sait pas feindre ; mais ses regards reprirent leur pureté quand elle regarda M. de Solis, en qui elle semblait puiser la force d'achever l'entreprise qu'elle avait secrètemeut formée. Pendant le dîner, malgré l'allégresse qui animait les
Shysionomies et les paroles, le père et la fille s'examinèrent avec éiiance et curiosité. BaUhazar ne fit à Marguerite aucune question sur son séjour à PariSy sana doute par dignité paternelle. Emmanuel
de Solis Imita cette réserve. Mais Pierquin. qui était habitué k connaître tous les secrets de famille, dit à Marguerite en couvraut sa curiosité sous une fausse bonhomie : — Eh bien ! chère cousine, vous avez vu Paris, les spectacles... — Je n'ai rien vu à Paris, répoiulitelle, je n'y suis pas allée pour me divertir. Les jours s'y sont triste* ment écoulés pour moi, j'étais trop impatiente de revoir Douiii. --Si le ne m'étais pas fâché, elle ne serait pas venue à l'Opéra, où d'ailleurs elle s'est ennuvée! dit M. Conyncks.
La soirée fut pénible, chacun était gêné, souriait mal ou s'efforçait de témoigner cette gaieté de commande sous laquelle se caclieui de réelles anxiétés. Marguerite et Balthazar étaient en proie à de sourdes et cruelles appréhensions qui réagissaient sur les cœurs. Plus la soirée s'avançait, plus la contenance du père et de la fille s'altéraU. Parfois Marguerite essayait de sourire, mais ses gestes, ses regards, le son de sa voix, trahissaient une vive inquiétude. MM. Conyncks et de Solis semblaient connaître la cause des secrets mouvements qui agitaient cette noble fille, et paraissaient l'encourager par des œillades expressives. Blessé d'avoir été mis en dehors d une résolution et de démarches accouiplies pour lui, BaUhazar se séparait insensiblement de ses enfants et de ses amis, en aiïe(!lant de garder le silence. Marguerite allait sans doute lui découvrir ce qu'elle avait décidé de lui. Pour un homme grand, pour un père, cette situation était intolérable. Parvenu à un âge où l'on ne dissimule rien au milieu de ses enfants, où l'étendue des idées donne de la force aux sentimentSi il deveuaiî donc de plus en plus grave, songeur et chagrin, en voyant s'approcher le moment de sa mort civile. Cette soirée renfermait une de ces crises de la vie intérieure qui ne peuvent s'expliquer que par des images. Les nuages et la foudre s'amoncelaient au ciel, l'on riait dans la campagne ; chacun avait chaud, sentait l'orage, fevait la tête el continuait sa route. M. Conyncks, le premier, alla se eoueber et fui conduit à sa chambre par BaUhazar. Pendant son absence, Pierquin et M. de Solis s'en allèrent. Marguerite fit un adieu plein d'affection au notaire, elle ne dit rien à Emmanuel, mais elle lui pressa la main en lui jetant un regard humide. Elle renvoya Félicie, et quand Glaês revint au parloir, il y trouva sa fille seule.
— Mon bon père, lui dit-elle d'une voix tremblante, il a fallu les circonstances graves où nous sommes pour me faire quitter la maison ; mais, après bien des angoisses et après avoir surmonté des difficultés inouïes, j'y reviens avec quelques cliances de salut pour nous tous. Grâce à votre nom, à Tinfluence de notre oncle et aux protections de M. de Solis, nous avons obtenu pour vous une place de rece* veur des finances en Bret.igne : elle vaut, dit-on, dix-liuii a vingt milles francs par an. Notre oncle a fait le cautionnement. Voici votre nomi* nation, dit-elle en tirant une lettre de sou sac. Votre séjour ici pendant nos années de privations el de sacrifices serait intolérable. Notre père doit rester dans une situation au moins égale à celle où il a toujours vécu. Je ne vous demanderai rien sur vos revenus» vous les emploierez comme bon vous semblera. Je vous supplie seulement de songer que nous n'avons pas un sou de rente, et que nous vivrons tous avec ce que Gustave nous donnera sur ses revenus. La ville ne saura rien de cette vie claustrale. Si vous étiez chez vous, vous seriez un obstacle aux moyens que nous emploierons, ma sœur et moi. pour lâcher d'y rétablir l'aisance. Est-ce abuser de rautorilé que vous m'avez donnée que de vous mettre dans une position à refaire vous-même votre fortune? Dans quelques années, si vous le Toulet, vous serez receveur général. — Ainsi, Marguerite, dit doucement Balthazar, tu me chasses de ma maison? — Je ne mérite pas un reproche si dtir, répondit la fille en comprimant les mouvements tumultuetii de son cœur. Vous reviendrez parmi nous lorsque vous pourrez habiter votre ville natale comme il vous convient d'v paraître. D'ailleurs, mon père, n'ai-je point votre parole? reprit-elle froidemeni. Vous devez m'obéir. 5Ion oncle est resté pour vous emmener en Bretagne. afin que vous ne fissiez pas seul le voyage.— Je n'irai pas! s'écria Balthazar eu se lovant, je n'ai besoin du secours de personne poar rétablir ma fortune el payer ce que je dois à mes enflants. — Ce sera mieux, reprit Marguerite sans s'émouvoir. Je vous prierai de réfléchir à noti'e situalion respective que je vais vous expliquer en peu de mots. Si vous restez dans cette maison, vos enfants en sortiront, afin de vous en laisser le maître. — Marguerite ! cria Balthazar. — Puis, dit-elle en continuant sans vouloir remarquer l'irritation de son père, il faut instruire le ministre de votre refus, si vous n'acceptes pas une place lucrative et honorable que, malgré nos démarches et noR protections, nous n aurions pas eue sans quelques billets de mille rranc> adroitement mis par mon oncle dans le gant d'une dame... — Me^ quitter! — Ou vous nous quitterez on nous vous fuirons, dit-elle. Si j'étais votre seule enfant, j'imiterais ma mère, sans murmurer contre le sort que vous me feriez. Mais ma sœur et mes deux frères ne périront pas de faim ou de désespoir auprès de vous ; je l'ai promis à celle qui mourut là, dit-elle en montrant la place du lit de sa mère. Nous vous avons caché nos douleurs, nous avons souffert en silence, aujourd'hui nos forces se sont usées. Nous ne sommes pas an bord d'un abime, nous sommes au foud^ mon père ! pour nous en tirer, il ne nous faut pas seulement du courage, il faut encore que nos ellorts ne soient pas incessamment d^oués par les caprices d'une pasëion..»
LA RECHERCHE DE UABSOLU
^ Mes cherfi enfants! $*ëcrla BaltluiKar en saisissant la main de Marguerite, je YOtts aiderai» je travaillerai, je...-* En voici les moyens, réponditHcUe en lui tendant la lettre ministc^rielle. -* Mais, mon ange, le moyen oye tu m'offres pour refaire ma fortune est trop lentî tu me fais perdre le fruit de dix années de travaux, et les sommes énormes* que représente mon laboratoire. Là, dit^il en indiquant le grenier, sont loules nos ressources.
Marguerite marcha vers la porte en disant : — Mon père, vous choi* sirez ! — Ah j ma fille, vous êtes bien dure ! répondit-il en s'asseyant dans nn fauteuil et la laissant partir.
Le lendemain matin, Marguerite apprit pat* Lemulquinter que M. Glaês était sorti. Cette simple annonce la fit pâlir, et sa contenance fut ai cruellement significative, que le vieux valet lui dit : — Soyez tranquille, mademoiselle, monsieur a dit qu'il serait revenu à onze* heures pour déjeuner. Il ne s'est pas courbé. A deux heures du ma«< tin, il était encore debout dans le parloir, à regarder par les fenêtres les toits du laboratoire. J'attendais dans la cuisine, je le voyais, il pleurait, il a du chagrin. Voici ce fameux mois de juillet pendant lequel le soleil est capable de nous enrichir teos, et si vous vouliez... — Assez ! dit Marguerite en devinant toutes les pensées qui avaient dû assaillir son père.
Il s'était en effet accompli chez Kallhazar ce phénomène qiii s'empare de toutes les personnes sédentaires, «>a vie dépendait pour ainsi dire des lieux avec lesquels il s'était identifié : sa pensée mariée à son laboratoire et à sa maison les lui rendait indispensables, comme l'est la Bourse au joueur, pour qui les jours fériés sont des jours perdus. Là étaient ses espérances, là descendait du ciel la seule atmosphère où ses poummis pouvaient puiser l'air vital. Cette alliance des lieux et des choses entre les hommes,' si puissante chez les natures faibles, devient presque tyrannique chez les gens de science et d'étude. Quitter sa maison, c'était, i)our Balthazar, renoncer à In science, à son problème, c'était mourir. Marguerite fut en proie à une extrême agitation jusqu'au moment du déjeuner. La scène qui avait porté Balthazar à vouloir se tuer lui était revenue à la mémoire, et elle craignit di! voir se dénouer tragiquement la situation désespérée où se trouvait sou père. Elle allait et venait dans le parloir, en tressaillant chaque fois que la sonnette de la porte retentissait. Entin, Balthazar re« vint. Pendant qu'il traversait la cour, Marguerite, qui étudia sa figure avec inquiétude, n'y vil mio l'expression d'une douleur orageuse. Quand il entra dans le parloir,, elle s'avança vers lui pour lui souhaiter le bonjour ; il la saisit afFcrtucusemenl par la taille, l'appuva sur son camr, la baisa au front et hii dit à l oreille : — Je suis ailé demander mon passe-port. Le son de la voix, le regard résif né, le ujouvement de son père, tout écrasa le cœur de la pauvre lille, qui détourna la tète pour ne point laisser voir ses larmes; mais, ne pouvant les réprimer, elle alla dans le jardin, et revint après y avoir ])lenré à son aise. Pendant le déjeuner, Balthazar se montra gai comme un homme qui avait pris son parti.
— Nous allons donc partir pour la Bretagne, mon oncle, dit-il à M. Conynrks. J'ai toujours eu le désir de voir ce pays-là.— On y vil à bon marché, répondit le vieil oncle. — Mon pore nous quitte? s'écria Félicîe.
M. de Solis entra, il amenait Jean.
— Vous nous le laisserez aujourd'hui, dit Balthazar en mettant sou fili» près de lui, je pars demaîD, et je veux lui dire adieu.
Emmaouel regarda Marguerite, qui baissa la tête. Ce fut une journée morne, pendant laquelle chacun fut triste, et réprima des pensées ou des pleurs. Ce n'était pas une absence, mais un exil. Puis, tous sentaient Instinctivement ce qu'il y avait d'humiliant pour un père à déclarer ainsi publiquement ses désastres en acceptant une place et en quittant sa famille à Tàge de Balthazar. Lui seul fut aussi grand que Marguerite était ferme, et panit accepter noblement cette pénitence des fautes que remportemeut du génie lui avait fait commettre. Quand la soirée fut passée et que le père et la fille furent seuls, Balthazar, qui, pendant toute la journée, s'était montré tendre et affectueux, comme il Tétait durant les beaux jours de sa vie patriarcale, leiKlit la main à Marguerite, et lui dit avec une sorte de tendresse mêlée de désespoir : — Es-tu contente de ton père? —Vous êtes digne de celuilà, répondit Marguerite en lui montrant le portrait de Van-CI:iës.
Le lendemain matin, Balthazar suivi de Leraulquinier monta dans sou laboratoire comme pour faire ses adieux aux espérances qu'il avait caressées et que ses opérations commencées lui représentaient vivantes. Le maître et le valet se jetèrent un regard plein de méluiicolie en entrant dans le grenier qu'ils allaient quitter peut-être pour toujours. Balthazar contempla ces machines sur k^squelles sa pensée avait si longtemps plané, et dont chacune était liée au souvenir d'une recherche ou d'une expérience. Il ordonna d'un air triste à Lemulqtiinier de f:\ire évaporer des gaz ou des acides dangereux, de séparer dos substances qui auraient pu produire des explosions. Tout en prenant ces soins, ils proférait des regrets amers, connue en exprime un condamné à mo^t avant d'aller à 1 échafaud.
— Voici pourtant, dit-il eii s'arrétant devaftt une capsule d:ms la-
3uelle plongeaient les deux fils d'une pile de Volta, une expérience ont le résultat de\Tait être attendu. Si elle réussissait, affreuse pensée ! mes enfants ne chasseraient pas de sa maison un père qui jetterait des diamants à leurs pieds. Voilà une combinaison de carbone et de soufre, ajouta-t-il eu se parlant à lui-même, dans laquelle le carbone joue le rôle de corps électro-positif; la cristaUisation doit commencer au pôle négatif; et, dans le cas de décomposition, le carbone s'y porterait cristallisé... — Ah I ça se se ferait comme ça, dit Lemulouiuicr en contemplant sou maître avec admiration. —Or, reprit Baltnazar après une pause, la combinaison est soumise à l'iuQuence de cette \A\q qui peut agir... — Si monsieur veut, ie vais eu augmenter leffet... — T7ou, non, il faut la laisser telle qu'elle est. Le repos et le temps sont des conditions essentielles à la cristaUisation. — Parbleu, faut qu elle prenne son temps, cette cristallisation ! s'écria le valet de chamure. — Si la température baisse, le sulfure de carbone se cristallisera, dit Balthazar eu continuant d'exprimer par lambeaux les pensées indistinctes d'une méditation complète dans son entendement ; mais si l'action de la pile opère dans certaines conditions que j'ignore... Il faudrait surveiller cela... Il est possible... Mais à quoi pensé-je? il ne s'agit plus de chimie, mon ami, nous devons aller gérer une recette en Bretagne.
Claës sortit précipitamment, et descendit pour faire un dernier déjeuner de famille, auquel assistèrent Pierqum et M. de Solis. Balthazar, pressé d'en finir avec son agonie scientilique, dit adieu à ses enfants et monta en voiture avec son oncle, toute la famille l'accompagna sur le seuil de la |)orte. Là, quand Marguerite eut embrasse son père par une étreinte désespérée, à laquelle il répondit en lui disant à l'oreille : — « Tu es une bonne fille, et je ne t'en voudrai jamais ! » elle franchit la cour, se sauva dans le parloir, s'agenouilla à la place où sa mère était morte, et fit une ardente prière à Dieu pour lui demander la force d'accomplir les rudes travaux de sa nouvelle vie. Elle était déjà fortifiée par une voix intérieure qui lui avait jeté dans le cœur les applaudissements des anges et les remercîments de sa mère, quand sa soHir, son frère, Emmanuel et Pierquin rentrèrent après avoir regardé la calèche jusqu'à ce qu'ils ne la vissent plus.
— Maintenant, mademoiselle, qu allez-vous faire? lui dit Pierquio. — Sauver la maison, répondit-elle avec simplicité. Nous possédons près de treize cents arpents à Waignies. Mon intention est de les faire défricher, les partager en trois fermes, construire les bâtiments nécessaires à leur exploitation» les louer ; et je crois qu'en quelques années, avec beaucoup d'économie et de patience, chacun de nous, ditelle en montrant sa sœur et son frère, aura une ferme de quatre cents et quelaues arpents qui pourra valoir, un jour près de quinze mille francs de rente. Mon frère Gustave gardera pour sa part cette maison et ce qu'il possède sur le Grand-Livre. Puis nous rendrons un jour à noire père sa fortune dégagée de toute obligation en consacrant nos revenus à l'acquitlemenl de ses dettes. — Nais, chère cousine, dit le notaire stupéfait de cette entente des affaires et de la froide raison de Marguerite, il vous faut plus de deux cent mille francs pour défricher vos terrains, bâtir vos fermes et acheter des bestiaux* Où prendrcz-vous cette somme? — Là commencent mes embarras, dit-elle en reprdant alternativement le notiure et M. de Solis, ie n'ose les demander à mon oncle, qui a déjà fait le cautionnement de
j mon père ! — Vous avez des amis! s*écria Pierquin en voyant tout â I coup que les demoiselles Clacs seraient encore des filles déplus^ de cinq cent mille franco.
I Emmanuel de Solis regarda Marguerite avec attendrissement ; mais* I malheureusement pour lui, Pierquin resta notaire au milieu de son
enthousiasme et reprit ainsi : — Moi, je vous les offre, ces deux cent
mille francs!
Emmanuel et Marguerite se consultèrent par un regard qui fut un trait de hunière pour Pierquin. Félicie rougit excessivement, tantelle était heureuse de trouver son cousin aussi généreux qu'elle le souhaitait. Elle regarda sa sœur, qui, tout à coup, devina oue pendant l'absence qu'elle avait faite, la pauvre fille s'était laisse prendre à quelques banales galanteries de Pierquin.
— Vous ne me payerez que cinq pour cent d'intérêt, dit-il. Vous me rembourserez quand vous voudrez, et vous me donnerez une hypothèque sur vos terrains. Mais soyez tranquille, vous n'aurez que le's déboursés à payer pour tous vos contrats, je vous trouverai de bons fermiers, et ferai vos affaires gratuitement afin de vous aider en bon parent.
Emmanuel fit un signe à Marguerite pour rengager à refuser; mais elle était trop occupée à étudier les chan^^cmeuts qui nuançaient la physionomie de sa sœur pour s'en apercevoir. Ai>fès une pause, elle regarda le notaire d'un air ironique et lui dit d'elle-même, à la grande joie de M. de Solis : — Vous êtes un bien bon parent, je n'attendais pas moins de vous ; mais lintérét à cinq pour cent retarderait ' trop notre libération, j'attendrai la majorité de mon frère et nous * vendrons ses rentes.
Pierquin se mordit les lèvres, Emmanuel se mit à sourire doucement.
LA REGHRRCHE DE L'ABSOLU
— FëUcie, ma chère enfant, reconduis Jean au collège, Martba t*accomi)aRnera, dit Marguerite en montrant son frère. — Jean, mon ange, sois bien sage, ne déchire pas tes hahits, nous ne sommes pas asseï riches pour te les renouveler aussi souvent que nous le faisions! Allons va, mon petit, étudie bien.
Félicie sortit avec son frère.
— Non cousin, dit Marguerite à Pierquin, et vous, monsieur, ditelle à M. de Solis, vous êtes sans doute venus voir mon père pendant mon absence, je vous remercie de ces preuves d'amitié. Vous ne ferez sans doute pas moins pour deux pauvres filles qui vont avoir besoin de conseils. Entendons*nous à ce sujet... Quand je serai en ville, je vous recevrai toujours avec le plus grand plaisir ; mais qjiznd Félicie sera seule ici avec Josette et Martha, je n*ai pas besom de vous dire qu'elle ne doit voir personne, fût-ce un vieil ami, et le plus dévoué de nos parents. Dans les circonstances où nous nous trouvons, notre conduite doit être d'une irréprochable sévérité. Nous voici donc pour longtemps vouées au travail et à la solitude.
Le silence régna pendant quelques instants. Emmanuel, abîmé dans la contemplation de la tête de Marguerite, semblait muet, Pierquin ne savait que dire. Le notaire prit congé de sa cousine, en éprouvant un mouvement de rage contre lui-même : il avait deviné tout à' coup que Marguerite aimait Emmanuel, et qu'il venait de se conduire en vrai sot.
— Ah çj^ ! Pierquin, mon ami, se dit-il en s'apostrophant lui-même dans la rue, un homme (jui te dirait que tu es un grand animal aurait raison. Suis-je bête ! J'ai douze mille livres de rente, en dehors de ma charge, sans compter la succession de mon oncle des Racquets, de qui je suis le seul héritier, et qui me doublera ma fortime un jour ou 1 autre (enfin, je ne lui souhaite pas de mourir, il est économe !)... et j'ai l'iniamie de demander des intérêts à mademoiselle Glaés ! Je suis sûr qu'à eux deux ils se moquent maintenant de moi. Je ne dois plus penser à Marguerite! Non. Après tout, Félicie est une douce et bonne petite créature qui me convient mieux. Marguerite a un caractère de fer, elle voudrait me dominer, et elle me dominerait! Allons, montrons-nous généreux, ne sovons pas tant notaire, je ne peux donc pas secouer ce harnais- là ? Sac à papier ! je vais me mettre à aimer Félicie, et je ne bouge pas de ce sentiment-là! Fourcha! elle aura une ferme de quatre cent trente arpents, qui, dans un temps donné, vaudra entre quinze et vingt mille hvres de rente, car les terrains de Waignies sont bons. Que mon oncle des Racquets meure, pauvre bon-'' homme! je vends mon étude et je suis un homme de cin-çuan-temil-le-li-vres-de-ren-te. Ma femme est une Glaés, je suis allié à des maisons considérables. Diantre, nous verrons si les fourteville, les Magalhens, les Savaron de Savarus, refuseront de venir chez un Pierjinin-Glaês-Molina-Nourho. Je serai maire de Douai, j'aurai la croix, je puis être député, j'arrive à tout. Ah çà ! Pierquin, mon garçon, tiens-toi là, ne faisons plus de sottises, d'autant que, ma parole d'honneur, Félicie... mademoiselle Félicie Van-Glaês, elle t'aime.
Quand les deux amants furent seuls, Emmanuel tendit une main à Marguerite, qui ne put s'empêcher d'y mettre sa main droite. Us se levèrent par un mouvement unanime en se dirigeant vers leur banc dans le jardin ; mais au milieu du parloir, l'amant ne (jut résister à sa joie, et d'une voix que l'émotion rendit tretnblante, il dit à Marguerite : — J'ai trois cent mille francs à vous!... — Gomment, s'écriat-elle, ma pauvre mère vous aurait encore confié?... Non. Quoi? — Oh! ma Marguerite, ce qui est à moi n'est-il pas à vous? N'est-ce pas vous qui la première avez dit nous? — Gher Emmanuel, dit-elle en pressant la main qu'elle tenait toujours; et, au lieu d'aller au jardin, elle se jeta dans la bergère. •— N'est-ce pas à moi de vous remercier, dit-il avec sa voix d'amour, puisque vous acceptez? — Ge moment, dit-elle, mon cher bien-aimé, efface bien des douleurs, et rapproche un heureux avenir ! Oui, j'accepte ta fortune, reprit-elle en laissant errer sur ses lèvres un sourire d'ange, je sais le moyen de la faire mienne. Elle regarda le portrait de Van-daës comme pour avoir un témoin. Le jeune homme, qui suivait les regards de Marguerite, ne lui vit pas tirer de son doigt une bague de jeune fille, et ne s'aperçut de ce geste qu'au moment où il entendit ces paroles : — Au milieu de nos profondes misères, il surgit un bonheur. Mon père me laisse, par insouciance, la libre disposition de moi-même, ditelle en tendant la bague, prends, Emmanuel ! Ma mère te chérissait, elle t'aurait choisi.
Les larmes vinrent aux yeux d'Emmanuel, il pâlit, tomba sur ses genoux, et dit à Marsuerite en lui donnant un anneau qu'il portait toujours : — Voici 1 alliance de ma mère ! Ma Marguerite, reprit-il en baisant la bague, n'aurai-je donc d'autre gage que ceci?
Elle se baissa pour apporter son front aux lèvres d'Emmanud.
— Hélas ! mon pauvre aimé, ne faisons-nous pas là quelque chose de HKil? dit-elle tout émue, car nous attendrons longtemps. » Mon oncle disait que l'adoration était le pain quotidien de la patience, en parlant du cnrétien qui aime Dieu. Je puis t'aimer ainsi, je t'ai, de-
riis longtemps, confondue avec le Seigneur de toutes choses : je suis loi, comme je suis à lui.
Ils restèrent pendant quelques moments en proie à la plus douce exaltation. Ge Ait la sincère et calme effusion d'un sentiment qui, semblable à une source trop pleine, débordait par de petites vagues incessantes. Les événements qui séparaient ces deux amants étaient un sujet de mélancolie qui renîdit leur bonheur plus vif, en lui donnant quelque diose d'aiffu comme la douleur; Félicie revint trop tbt pour eux. Emmanuel, éclairé par le tact dâicîeux qui fiilt tout devi* ner en amour, laissa les deux soeurs seules, après avoir échangé avee Marguerite un regard où elle put voir tout ce que lui coûtait cette discrétion, car il y exprima combien il étair avide de ce bonheur désiré si longtemps, et qui venait d'être consacré par les fiançailles du cœur.
— Viens Ici, petite soeur, dit Marguerite en prenant Fâiele par le cou. Puis, la ramenant dans le jardin, elles allèrent s'asseoir sur le banc auquel chaque génération avait confié ses paroles d'amour, ses soupirs de douleur, ses méditations et ses projets. Malgré le ton joyeux et l'aimable iinesse dn sourire de sa sœur, Félicie éprouvait une émotion jpii ressemblait à un mouvement de peur, Marguerite lui prit la mam et la sentit trembler. — Mademoiselle Félicie, dit l'atnée en s'approchant de l'oreille de sa sœur, je lis dans votre ftme. Pierquin est venu souvent pendant mon absence, il est venu tous les soirs, il vous a dit de douces paroles, et vous les avez écoutées. Félicie rougit. — Ne t'en défends pas, mon ange, reprit Marguerite, il est si naturel d'aimer ! Pait-être ta chère âme cbangera-^eUe un peu b nature du cousin, il est égoïste, intéressé, mais c'est un honnête homme ; et sans doute ses défauts serviront à ton bonheur. Il t'aimera comme la plus jolie de ses propriétés, tu feras partie de ses affaires. Pardonne-moi ce mot, chère amie ! tu le corrigeras des mauvaises habitudes qu'il a prises de ne voir partout que des intérêts, ep lui apprenant les affaires du cœur. Félicie ne put qu'embrasser sa sœur. — D'ailleurs, reprit Marguerite, il a de la fortune. Sa famille est de la plus haute et de la plus ancienne bourgeoisie. Mais serait^e donc moi qui m'opposerais a ton bonheur si tu veux le trouver dans une condition méaiocre?. . .
Félicie laissa échapper ces mots : — Chère sœur! ^Oh! oui, tu
Jeux te confier à moi ! s'écria Marguerite. Qum de plus naturel que e nous dire nos secrets?
Ge mot plein d'àme détermina l'une de ces causeries délicieuses où les jeunes filles se disent tout. Quand Marguerite, ^e l'amour avait faite experte, eut reconnu l'état du cœur de Félicie, elle finit en lui disant : ~ Eh bien ! ma chère enfant, assurons-nous que le cousin t'aime véritablement; et... alors... — Laisse-moi faire, répondit Félicie en riant,, j'ai mes modèles. — Folle! dit Marguerite en la baisant au front.
Quoique Pierquin appartint à cette classe d'hommes qui dans le mariage voient des obligations, l'exécution des lois sociales et un mode pour la transmission des propriétés; qu'il lui fût indifférent d'épouser ou Félicie ou Marguerite, si l'une ou l'autre avaient le même nom et la même dot, il s'aperçut néanmoins que toutes deux étaient, suivant une de ses expressions, des /îllei romanesques «f smHmentaUs, deux adjectifs que les gens sans cœur emploient pour se moquer des dons que la nature sème d'une main parcimonieuse à travers les sillons ae l'humanité; le notaire se dit sans doute qu'il fallait hurier avec les loups, et, le lendemain, il vint voir Marguerite, il l'emmena mystérieusement dans le petit jardin, ei se mit à parler sentiment, puisque c'était une des clauses du contrat primitif qui devait précéder, dans les lois du monde, le contrat notarié.
— Ghère cousine, lui dit-il, nous n'avons pas toujours été du même avis sur les moyens à prendre pour arriver à la conclusion heureuse de vos affaires; mais vous devez reconnaître aiyourd'hui que j'ai toujours été guidé par un grand désir de vous être utile. En bien! hier j'ai gâté mes offres par une fatale habitude que nous donne fetprit notaire f comprenez-vous!... Mon cœur n'était pas complice de ma sottise. Je vous ai bien aimée ; mais nous avons une certaine perspicacité, nous autres, et je me suis aperçu que je ne vous plaisais pas. G'est ma faute ! Un autre a été plus adroit que moi. Eh bien ! je viens vous avouer tout honifacemeni que j'éprouve un amour réel pour votre sœur Félicie. Traitez-moi donc comme un frère , puisez dans ma bourse, prenez à même! Allez, plus vous prendrez, plus vous me prouverez d'amitié. Je suis tout à vous, sans iniéréi, entendez-vous? ni à douze, ni à un quart pour cent. Que je sois trouvé digne de Félicie et je serai content. Pardonnez-moi mes défauts,' ils ne viennent que de la pratique des affaires, le cœur est bon, et je me jetterais dans la Scarpe, plutôt que de ne pas rendre ma femme heureuse. •— Voilà qui est bien, cousin ! dit Marguerite, mais ma sœur dépend d'elle et de notre père... — Je sais cela, ma chère cousine, dit le notaire, mais vous êtes la mère de toute la famille, et je n'ai rien plus à cœur que de vous rendre juge du mien,
Gette façon déparier peint assez bien l'esprit de l'honnête notaire: Plus tard, Pierquin devint célèbre par sa réponse au commandant du camp de Saint-Omer qui l'avait prié d'assister a une fête militaire, et qui fut ainsi conçue : Monsieur Pierquv¥€la£s de Molina-Nourho,
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
wMtirêdêk^vUkdeJhuai, chevalkr â$ to LétUm d^honnmr, aura .oehii de u rmdre, etc.
Marguerite accepu rasaistance da notaire, mais seulemeni dans tout ce qui concernait sa profession, afin de ne compromettre en rien ni sa dignité de femme, ni l'avenir de sa sœur, ni les déterminations de son père. Ce jour même elle confia sa sœur à la garde de Josette et de Martha, qui se vouèrent corps et Ame à leur jeune maîtresse,'en en secondant les plans d'économie. Marguerite partit aussitôt pour Waignies, où eUe commença ses opérations, qui furent savanmient dirigées par Pierquin. Le dévouement s'était chiffré dans Tesprit du notaire comme une excellente spéculation; ses soins,. ses peines furent alors en quelque sorte une mise de fonds qu'il ne voulut point éparmer. D'abord, Il tenta d'éviter à Marguerite la peine de faire défri^r et <te labourer les terres destines aux fermes. Il avisa trois jeunes fils de fermiers riches qui désiraient s'établir, il les séduisit par la perspective que leur offrait la richesse de ces terrains, et réussit à leur raire prendre à bail les trois fermes qui allaient être construites. Moyennant Tabandon du prix de la ferme pendant trois ans, les fermiers s'engagèrent à en dmmer dix mille francs de loyer à la quatrième année, mise mille à la sixième, et quinie mille pendant le reste du bail ; k creuser les fossés, faire les plantations et acheter les bestiaux. Pendant que les fermes se bâtirent, les fermiers vinrent défricher leurs terres. Quatre ans après le départ de Bal* thazar, Marguerite avait déjà presque rétabli la fortune de son frère et de sa sœur. Deux cent mille francs suffirent à payer toutes les constfuctions. Ni les secours ni les conseils ne manquèrent à cette courageuse fille, dont la conduite excitait l'admiration de la ville. Marguerite surveilla ses bâtisses, l'exécution de ses marchés et de ses baux avec ce bon sens, cette activité, cette constance que savent déployer les femmes quand elles sont animées par un grand sentiment. Dès la cinauième année, elle put consacrer trente mille francs de revenu une donnèrent les fermes, les rentes de son frère et le produit des biens paternels, à l'acquittement des capitaux hypothé* qués, et â la réparation des dommages que la passion de Baltnazar avait faits dans sa maison. L'amortissement devait donc aller rapidement par la décroissance des intérêts. Emmanuel de Solis offrit d'ailleurs à Marguerite les cent mille francs qui lui restaient sur la succession de son oncle et qu'elle n'avait pas employés, en y joignant une vingtaine de mille francs de ses économies, en sorte que, dès la troisième année de sa gestion, elle put acquitter une assez forte somme de dettes. Cette vie de courage, de privations et de dévouement ne se démentit point durant cinq années; mais tout fut d'ailleurs succès et réussite, sous l'administration et Tinfluence de Marguerite.
Devenu ingénieur des ponts et chaussées, Gabriel, aidé par son grand<oncle, ut une rapide fortune dans l'entreprise d'un canal qu'il construisit, et sut plaire â sa cousine mademoiselle Convncks, que son
Ëre adorait et l'une des phis riches héritières des deux Flandres. 1 1824, les biens de Glaes se trouvèrent libres, et la maison de la rue de Paris avait réparé ses pertes. Pierquin demanda nositivement la main de Félicie à Balthazar, de même que M. de Solis sollicita celle de Marguerite.
Au commencement du mois de janvier 1825, Marguerite et M. Gonincks partirent pour aller chercher le père exilé de qui chacun désirait vivement le retour, et qui donna sa démission afin de rester au milieu de sa famille, dont le nonheur allait recevoir sa sanction. En l'absence de Marcuerite, qui souvent avait exprimé le regret de ne pouvoir remplir les cadres vides de la galerie et des appartements de réception» pour le jour où son père reprendrait sa maison, Pierquin et M. de Solis complotèrent avec Féhcie de préparer à Marguerite une surprise qui ferait participer en quelque sorte la sœur cadette à la restauration de la maison Glaés. Tous deux avaient acheté à Félicie plusieurs beaux tableaux qu'ils lui offrirent pour décorer la
falerie. M. Conyncks avait eu la même idée. Voulant témoigner à [arguerite la satisfaction que lui causaient sa noble conduite et son dévouement à remplir le mandat que lui avait légué sa mère, il avait pris dès mesures pour qu'on apportât une cinuuantaine de ses plus belles toiles et quelques-unes de celles que Baltnazar avait jadis vendues, en sorte que ta galerie CJaês f^t entièrement remeublée. Marguerite était déjà venue plusieurs fois voir son père, accompajgnée de sa sœur, ou de Jean : chaque fois^ elle l'avait trouvé progressivement plus clumaé; mais depuis sa dernière visite, la vieillesse s'était manifestée cnez Balthazar par d'effrayants symptômes, â la gravité des- Sueis contribuait sans doute la parcimonie avec laquelle il vivait, afin e pouvoir employer la plus grande partie de ses appointements à faire des expériences qm trompaient toujours son espoir. Quoiqu'il ne fût ^é que de soixante-cinq ans, il avait l'apparence d'un octogénaire. Ses yeux s^étaient profondément enfonces dans leurs orbites, ses sourcils avalent blancni, quelques cheveux lui garnissaient â peine la nuque; il bissait croître sa barbe, qu'il coupait avec des ciseaux quand elle le gênait; il était courbé comme un vieux vigneron; puis le désordre de ses vêtements avait repris un caractère de misère que la décrépitude rendait hideux. Quoiqu'une pensée forte animât
ce grand visage» dont les traits ne se voyaient plus sous les rides, la fixité du regard, un air désespéré, une constante inquiétiule y gra« valent les diagnostics de la démence, ou plutôt de toutes les démences ensemble. Tantôt il y apparaissait un espoir qui donnait à Balthazar l'expression du monomane; tantôt l'impatience de ne pas deviner un secret oui se présentait â lui comme un feu foUet y mettait les symptômes de la nireur; puis tout â coup un rire éclatant trahissait la folie, enfin la plupart du temps l'abattement le plus complet résumait toutes les nuances de sa passion par la firoide mélancolie de l'idiot. Queloue fiigaces et imperceptibles que fussent ces expressions pour des étrangers, elles étaient m^heureusement trop sensibles pour ceux qui connaissaient un Glaês sublime de bonté, grand par le cœur, beau de visage, et duqud il n'existait que de rares vestiges. Vieilli, lassé comme son maître par de constants travaux, Lemulquinier n'avait pas eu â subir comme lui les fatioues de la pensée; aussi sa physionomie offrait-elle un singulier mélange d'inquiétude et d'admiration pour son maître, auquel il était facile de se méprendre : quoiini'il écoutât sa moindre parole' avec respect, ou'il suivit ses. moindres mouvements avec une sorte de tendresse, u avait soin du' savant comme une mère a soin d'un enfant; souvent il pouvait avoir l'air de le protéger, prce qu'il le protégeait véritablement dans les vulgaires nécessités de la vie auxquelles Balthazar ne pensait jamais. Ces deux vieillards enveloppés par une idée, confiants dans la réalité de leur espoir, agités par le même souille, l'un représentant l'enveloppe et l'autre l'âme de leur existence commune, formaient un spectacle â la fois horrible et attendrissant. Lorsque Marguerite et M. Conyncks arrivèrent, ils trouvèrent Glaês établi dans une auberge; son successeur ne s'était pas fait attendre et avait déjà pris possession de la place.
A travers les préoccupations de la science, un désir de revoir sa patrie, sa maison, sa famille, agitait Balthazar ; la lettre de sa fille lui avait annoncé des événements heureux, il songeait à couronner sa carrière par une série d'expériences qui devait le mener enfin â la découverte de son problème; il attendait donc Marguerite avec une excessive impatience. La fille se jeta dans les bras de son père en pleurant de joie. Gette fois elle venait chercher la récompense d'une vie donloureuse, et le pardon de sa gloire domestique. Elle se sentait criminelle â la manière des grands hommes qui violent les libertés pour sauver la patrie. Mais en contemplant son père, elle frémit en reconnaissant les changements qui, depuis sa dernière visite, s'étaient opérés en lui. Conyncks partagea le secret effroi de sa nièce, et insista pour emmener au plus tôt son cousin â Douai, où l'influence de la patrie pouvait le renare à la raison, â la santé, en le rendant à la vie heureuse du foyer domestique. Après les premières effusions de cœur, qui furent plus vives de la part de Balthazar que Marguerite ne le croyait, il eut pour elle des attentions singulières; il témoicna le regret de la recevoir dans une mauvaise chambre d'auberge, il s'informa de ses goûts, il lui demanda ce qu'elle voulait pour ses repas avec les soins empressés d'un amant; A eut enfin les manières d'un coupable qui veut s'assurer de son juge. Marguerite connaissait si bien son père, qu'elle devina le motif de cette tendresse, en supposant qu'il pouvait avoir en ville quelques dettes desquelles il voulait s'acquitter avant soq départ. Elle observa pendant quelque temps son Eère, et vit alors le cœur humain à nu. Balthazar s'était rapetissé, e sentiment de son abaissement, l'isolement dans lequel le mettait la science, l'avaient rendu timide et enfant dans toutes les questions étrangères â ses occupations favorites; sa fille aînée lui imposait, le souvenir de son dévouement passé, de la force qu'elle avait oéplovée, la conscience du pouvoir qu'if lui avait laissé prendre, la fortune oont elle disposait et les sentiments indéfinissables qui s'étaient emparés de lui, depuis le Jour où il avait abdiaué sa paternité déjà compromise, la lui avaient sans doute granqie de jour en jour. Conyncks semblait n'être rien aux yeux de Balthazar^ il ne voyait que sa fille et ne pensait qu'à elle en paraissant la redouter comme certains maris faibles redoutent la femme supérieure qui les a subjugués ; lorsqu'il levait les yeux sur elle, Marguerite y surprenait avec douleur une expression de crainte, semblable à celle a'un enfant qui se sent fautif. La noble fille ne savait comment concilier la majestueuse et terrible expression de ce crâne dévasté par la science et par les travaux, avec le sourire puéril, avec la servilité naïve qui se pei-
Snaient sur les lèvres et la physionomie de Balthazar. Elle fut blessée u contraste que présentaient cette grandeur et cette petitesse, et se promit d'employer son influence â faire reconquérir â son père toute sa diftuité, pour le jour solennel où il allait reparaître au sein de sa famiue. D'abord, elle saisit un moment où ils se trouvèrent seuls pour lui dire â l'oreille : — Devez-vous quelque chose ici?
Balthazar roii^^it et répondit d'un air embarrassé :-r Je ne sais pas, mais Lemulquinier te le dira. Ce brave garçon est plus au fait de mes affaires que je ne le suis moi-même.
Marguerite sonna le valet de chambre, et, quand il vint, elle étudia presque involontairement la physionomie des deux vieillards.
— Monsieur désire quelque chose? demanda Lemulquinier.
Marguerite, qui était tout orgueil et noblesse, eut un serrement do
LA RECUERCHfe DE L'ABSOLO.
>^iita
cœur en s'apercevant, au ton et au maintien du valet, quMl s'ëtaîl établi quelque fiimiliarilé mauvaise entre son père et le compagnon de ses travaux.
— Mon père ne peut Jonc pas faire sans vous le compte de ce qui! doit ici? dit Marguerite. —Monsieur, reprit Leroulquinier, doit...
A ces mots, BaUhaaar fil à son v«let de chambre un signe d intekiligence que Marguerite sorprit et qui Vlminilià.
— Dites-moi tout ce que doit mon père, s*écrla-t-ette. — Ici, monsieur doit un miHier d'ecus à un apothicaire qui lient Vépicerie en gros, et qui nous a fourni des potasses caustiques, du plemb, do zinc, et des réactife. — Est-ce tout? dit Marguerite.
Biiltbazar réitéra un signe affîrmalif à Lcmulquinîcr qui, fasciné par son muîire, répondit : — Oui, mademoiselle. — Eh bien ! reprit-elle, je vais vous les remettre.
BaUhazar embrassa joyeusement sa fille en lui disant . — Tu es un ange pour moi, mon enfant.
Et il respira plus à l'aise, en la regardant d*iia œil moins triste, mais , malgré cette joie, Marguerite aperçut Êicilemeot sur son visage les signes d une profonde inquiétude, et jugea que ces mille écus constituaient seulement les dettes criardes du laboratoire. • — Soyez franc, mon père, dit-elle en se laissant asseoir sur ses genoux par lui, vous devez encore quelque chose? Avouez-moi tout, revenez dans votre maison sans conserver un principe de crainte au milieu de la joie cénérale. — Ma chère Marguerite, dil-il en lui prenant les mains et les lui baisant avec une grâce qui seniMaît être un souvenir de sa jeunesse, tu me gronderas... — Non, dit-elle. —Vrai, répondit-il en laissant échapper un geste de joie enfantine, je puis donc tout te dire, tu payeras... — Oui, dit-elle en réprimant des larmes qui hii venaient aux yeux. — Eh bien ! je dois... Oh ! je n'ose pas.., — Mais dites-donc, mon père! — C'est considérable, reprit-il.
EUe joignit les mains par un mouvement de désespoir
— Je dois trente mille francs à MM. Prêtez et Chiffreville. — Trente mille francs, dit-elle, sont mes économies, mais j*ai du plaisir à vous les offrir, ajouta-trcUe en lui baisant le front avec respect.
Il se leva, prit sa fille dans ses bras, et tourna tout autour de sa chambre en la faisant sauter comme un enfant; puis, il la remit sur le fauteuil où il ét;iit, en s'écriant : — Ma chère entant, tu es un trésor d'amour! Je ne vivais plus. Les Chiffreville m'ont écrit trois lettres menaçantes et voulaient me poursuivre, moi qui leur ai fait faire une fortune. — Mon père, dit Marguerite avec un accent de déses|)ioir, vous cherchez donc toujours? — Toujours, dit-il avec on sourire de fou. Je trouverai, va!... Si lu savais où nous en sommes. — Qui, nous?... — Je parle de Mulquinier, il a fini par me comprendre, il m'aide bien. Pauvre garçon, il m'est si dévoue!
Conyncks interrompit la conversation en enlr:>nt, Marguerite flt signe a son père de se taire en craignant quil ne se déconsidérât aux yeux de leur oncle. Elle était épouvantée des ravages que la préoccupation avait faits dans celle grande intelligence absorbée dans h recherche d'un problème peut-être insoluble. BaUhazar, qui ne voyait sans doute rien au delà ae ses fourneaux, ne devinait môme pas la libération de sa fortune. Le lendemain, ils partirent pour la Flandre. Le voyage fut assez long pour que Marguerite pût acquérir de confuses lumières sur la situation dans laquelle se trouvaient son père et Lèmulquinier. Le valet avait-U sur le maître cet ascendant que savent prendre sur les plus grands esprits les gens sans éducation qui se sentent nécessaires, et qui, de concession en concession, savent marcher vers la domination avec la persistance que donne une idée fixe ; ou bien le maître avaît-il contracté pour son valet cette espèce d'affection qui naît de l'habitude, et semblable à celle qu'un ouvrier a pour son outil créateur, nue l'Arabe a pour son coursier libérateur? Marguerite épia quelques laits pour se décider, en se proposant de soustraire BaUhazar à un jouîç humiliant, s'il était réel. En passant à Paris, elle y resta durant queV^es jours pour y acquitter les dettes de son père, et prier les fabricants de produits chimiques de ne rien envoyer à Douai sans l'avoir prévenue à l'avance des demandes que leur ferait Claés. Elle obtint de son père qu'il changent de costume et reprît les habitudes de toilette convenables î\ un homme de son ranjj'. Celte restauration corporelle rendit à BaUhazar une sorte de dignité physique qui fut de bon augure pour un changement d'idées. Bientôt sa fille, heureuse par avance de toutes les surprises qui attendaient son père dans sa propre maison, repartît pour Douai.
A trois lieues de celte viUe, BaUhazar trouva sa fille Félicie à cheval, escoriée par ses deux frcros, par Emmanuel, par Pierquin et par les intimes amis des tro's familles. Le voyage avait nécessairement distrait le chimiste de fcs pensées habituelles, l'aspect de Va Flandre avait agi sur son cœur; aussi quand il aperçut le joyeux cortège que lui formaient et sa famille et ses amis, éprouva-t-il des émotions si vives que ses yeux devinrent bnmides, sa voix trembla, ses paupières rougirent, et il embrassa si passionnément ses enfants sans pouvoir les quitter, que les spectateurs de celte scène furent émus aux larmes. Lorsqu'il revit sa maitton, il luUit, sauta hors de la
voiture de voyage avee Taglllld d'un jeciné ImAhié, fesniri Y^r de It cour avec délices, et se mit à regarder les moiAdres dëteils avec «a plaisir qui débordait dans ses gestes; il se redressa, et'saphvfiionomie redevint jeune. Quand il entra dans le parloir, il eut des pleurs aux ye«x en y voyant, par l'exactitude avec iaquelle sa fille avait reproduit ses aneiens flambeaux d'argent vendus, que les dé&astires devaient être entièrement réparés. Un déjeuner splendide é^ait servi dans la sâJle à manger, dont les dressoirs avaient été reippl^s de curiosités et d'argenterie d'une valeur an moins égale à celle des pièces Sui s'v trouvaient jadis. Quoique ce repas de famille durât longtemps, suffît k peine aux récits que BaUhazar exigeait de cl^cim de see enfants. La secousse imprimée à son moral par ce retour lui fit épouser le bonheur de sa famiUe, et il s'en montra bien le père. Ses m^^nières reprirent leur ancienne noblesse* Dans le premier moment, |l fut tout à la jouissance de la possession, sans se demander compte des moyens par lesquels il recouvrait tout ce qu'il avait perdu. Sa ioie fut donc entière et pleine. Le déjeuner fi(d, les quatre enfants, le père et Pierquin le notaire passèrent dans le parloir, où BaUhazar ne vit pas sans inquiétude des papiers timbrés qu'un clerc avait apportés sur tme table devant laquelle il se tenait, comme pour assister son patron. Les enfants s'assirent, et BaUhazar étonné resta debout devant la cheminée.
— Ceci, dit Pierqnin, est le compte de tutelle que rend M. Claés à ses enfanu. Quoique ce ne soit pâs très-amusant, ajmita-t-il en riant à la façon des notaires, qui prennent assez générakinent mi ton plaisant pour parler des affaires les pins sérieuses, il faniabsoiuMentqoe vous l'écMUiez.
Quoique les circonstances justifiassent cette nhrase, M. Chës, à qui sa conscience rappelait le passé de sa vie, raccepta comme un reproche et fronça les sourcils. Le clerc comm^^nça la lecture L'étonnement de BaUhazar alla croissant à mesure nue cet acte se déroulait. H y était établi d'abord que la fortune de sa femme moulait, an moment du décès, à seize cent miHe francs environ, et la conclusion de cette reddition de compte fournissait clairement à chacun de ses enfants une part entière, comme aurait pu la gérer un bon et soigneux 'père de famille. Il en résultait que la maison était libre de toute hypothèque, que BaUhazar était chez lut, et que ses biens ruraux étaient également dégagés. Lorsque les divers actes furentsignés, Pierquin présenta les quittances des sommes jadis empnmtées et les main-levées des inscriptions qui pesaient sur les propriétés. En ce moment, BaUhazar, qui recouvrait à la fois l'honneur de l'homme, la vie du père, la considéralion du citoyen, tomba dans un fanteuil ; it chercha Marp^rite, qui, par une de ces sublimes délicatesses de femme, s*était absentée pendant cette lecture, afin de voir si toutes ses intentions avaient été bien remplies pour la fête. Chacun des membres de la famille comprit la pensée do vieillard au moment où ses yeux faiblemeal hunûdes demandaient sa fille que tous voyaient en ôe moment par les yeuK de l'âme, comme un ange de force et de lumière. Lneiea alla chercher Marguerite. Bii entendant le pas de sa fille, BaUhazar courut la serrer dans ses bras.
— Mon bère, loi dit-elle au pied de Fescaher où le vieillard la saisit pour l'elreindre, je vous en supplie, ne diminuez en rien votre sainte autorité. Remerciez-moi, devant tMte la famiUe, d'avoir bien accompli vos intentions, et soyez aissi le seol auteur du bien qoi a pu se faire ici.
BaUhazar leva les yeux au cie!, reprda sa fille, se croisa les bras, et dit après une pause pendant laquelle son visage reprit une expression que ses enfants ne h»i avaient pas vne depuis dix ans : — Que n'es-tu là, Pépita, pour admirer notre enfant! H serra Marguerite avec force, sans pouvoir prononcer une pfavole, et rentra. — Mes enfants, dit-il avec cette noblesse de maintien qui en faisait autrefois un des hommes les phis imposants, nous devons tons des remercîments et de la reconnaissance à ma fille Marguerite, fionr la sagesse et le courage avec lesquels elle a rempli mes intentions, exécuté mes plans, lorsque, trop absorbé par mes travaux, je lui ai remis les rênes de notre administration domestique. — Ah! mainlenant. nous allons lire les contrats de mariage, dit Pierquin en regardant l'heure. Mais ces actes-là ne me regardent pas, attendu que la loi me défend d'instrumenter pour mes parents et pour moi. M. Raparlier Fonde va venir.
En ce moment, les amis de la famiBe im îtés au dîner que Fon donnait pour fêter le retour de M. Clacs et célébrer la signature des contrats arrivèrent successivement, pendant que les gens apportèrent les cadeaux de noces. L'assemblée s'augmenta promptcment et devint aussi imposante par la qualité des personnes qu'elle était belle par la richesse des toilettes, tes trois familles qui s'unissaient par le bonheur de leurs enfants avaienlvoolu rivaliser de splendeur. En un moment le parloir fut plein des gracieux présents qui se font au< fiancés. L'or ruisselait et pétillait. Les étoffes dépUeos, les châles de cachemire, les colliers, les parures, excitaient une joie si vraie chez ceux qui les donnaient et chez celles qui les recevaient, cette joie enfantine à demi se peignait si bien sur tous les vieages, que la valeur de ces présents magnitiques était oubliée par les îndilîéreuis,
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
assoz souvent oornpés h la calcultr par curiosité. Bîenlftl commença le cérémonial u^ité dan» Iîi famille Tlaês pour ces soleimité»^. Le pore el la mère devaient seuls être assis, et les assistants demeuraient debout devant enx à distance. A gauche du parloir et du c6té du jardin se placèrent Gabriel fîlaês et mademoiselle Conyncks, auprès de qui se tinrent M. de Solis et Marjrneritc, sa sœur et Pierquin. A qnelques pas de ces trois couples, Bahhazar et Conrncks, les seuls de rassemblée qui fussent assis, prirent place chacun dans nn feuteuîl, près du notaire qwi remplaçait Piermiin. Jean était debout derrière son père. Une vingtaine de femmes élégamment mises et mielques hommes, tous choisis p«irml les plus proches parents des Plerqiiln, des Conyncks et des Claês, le maire de Douai qui devait marier les époux, les douze témoins pris parmi les amis les plu^ dévoués des trois familles, et dont faisait partif le premier pré-^idenl de la cour royale, tous, jusqu'au curé de Saînt-Pierre, resîèrenl debout en formant, du côte de la cour, un cercle imposant. Cet hommage rendu par toute cette asseniblée à la paternife, qui, dans cet instant, rayonnait d*une majesté royale, imprimait à celte scène une couleur antique. Ce fut le seul moment pendant lequel, depuis seize ans, Ballhazar oublia la rcober* rhe de Tabsoln. M. Raparlier le notaire alla demander à Marguerite el à sa soRur ^\ toutes les personnes invitées à la signature et an dîner qui devait la suivre étaient arrivées; et. sur leur réponse affirmative, il revint prendre le contrat de mariage de Marguerite et de M. de Solis, qui devait être lu 1^ premier, quand tout à coup la porte du parloir s'ouvrit, et Lemulquinier se montra le visage flamboyant de joie.
— Monsieur, monsieur !
Ballhazar jeta sur Marguerite un regard de désespoir, lui fit un signe et Temmena dans le jardin. Aussitôt le trouble se mit dans rassemblée.
— Je a*osaispas te le dire, mon enfant, dit le père à sa fille-, mais puii^quc tu as tant fait pour moi, tu me sauveras de co dernier malheur. Lemulquinier m'a prêté, pour une dernière expérience qui n'a pas réussi, vuigt raille francs, le fruit de ses économies. Le malheureux vient sans doute me les redemander eu apprenant que je suis l'cdcvcnu riche, douue-les-lui sur-le-champ. Ah! mon ange, tu lui dois toit père, car lui seul me consolait dans mes désastres, Ini leul encore a foi en moi. Certes, sans lui je serais mort... — Monsieur, monsieur! criait Lemulquinier. — Eh bien? dit Ballhazar en sa retournant. — Un diamant!...
Claës sauta dans le parloir en apercevant un diamant dans la main de son valet de chambre,qui lui dit tout bas : —Je suis allé au laboratoire.
Le ckimiste, qui avait tout oublié, jeta un regard sur le vieux Flamand, el ce regard ne pouvait se traduire que par ces mola : Tu es allé le premier au laboratoire! — Et, dit le valet en contionant, j*ai trouvé ce diamant dans la capsule qui communiquait avec cette pile que nous avions laissée en train de faire des siennes, et elle en a fait, monsieur ! ajouta-t-ii en montrant un diamant blanc de forme octaédrique dont réclat attirait les regards étonnés de toute rassemblée. — Mes enfants, mes amis, dit Ballhazar, pardonnez à mon vieux serviteur, pardonnez-moi. Cfci va me rendre fou. Un hasard de sept années a produit sans moi une découverte que je cherche depuis seize ans. Comment? je n'en sais rien. Oui. j'avais laissé du sulfure de carbone sous l'influence dîme pile de Yoita dont l'action aurait dû élre surveillée tous les Jours. Eh bien ! pendant mon absence, le pouvoir de Dieu a éclaté dane mon laboratoire sans que j'aie pu constater ses effets, progressifs, bien entendu! Cela n'est-il pas affreux? Maudit exil! maudit hasard ! Hélas! si j'avais épié cette longue, cette lente, cette suinte, je ne sais comment dire, cristallisation, transformation, enfin ce miracle, eh bien! mes enfants seraient plus riches encore. Quoique ce ne soit pas la solution du problème que je cherche, au moins les premiers rayons de ma gloire auraient lui sur mon pays, et ce moment, que nos affections satisfaites rendent si ardent de bonheur, serait encore échauffé par le soleil de la science !
Chacun gardait le silence devant cet homme. Les paroles sans suite qui lui furent arrachées par la douleur furent trop vraies pour n'être pas sublimes.
Tout à coup, Ballhazar refoula son désespoir au fond de lui-même, jeta sur l'as^^cmblée un regard majestueux qui brilla dans les âmes, jïrit le diamant, et l'offrit à Marpjuerite en s'écriant : — Il t'appartient, mon ange! Puis il renvoya Lemulquinier par un geste, et du au notaire : — Continuons.
Ce mot excita dans 1 assemblée le frissonnement que, dans certains rulcs. Talma causait aux masses altentivos. Ballhazar s'était assis en se disant à voix basbC : Je ne dois être que père aujourd'hui. Marguerite entendit le mot, s'avança, saisit la niuiu de son père et la baisa respeclueusemenl. — Jamais homme u a été si grand, dit Em* manuel quand sa préteudue revinl près de lui, jamais homme n'a été si puissant, tout autre eu deviendrait fou.
. Les trois contrats lus e( signés, chacun s'empressa de questionner Ballhazar sur la manière dont s'était Cot^mé ce diamant, mais il ne
pouvait rien répondre sur un accident si étrange. Il regarda son gre* nier, et le montra par un geste de rage. — Oui, la puissance effrayante due au mouvement de la matière enflammée qui sans doute a (hit les métaux, les diamants, dit-il, s'est manifestée là pendant un moment, par hasard. — Ce hasard est sans doute bien naturel, dit un de ces gens qui veulent expliquer tout, le bonhomme aura oublié quelque diamant véritable. C'est autant de sauvé sur ceux qu'il a brûlés. — Oublions cela, dit Ballhazar à ses amis, je vous prie de ne pas m'en parler aujourd'hui.
Marguerite prit le bras de son père nour se rendre dans les appartements de la maison de devant, où I attendait une somptueuse iete. Quaiul il entra dans la galerie après tous ses hôtes, il la vit meublée de tableaux et remplie de fleurs rares. — Des tableaui^, s*écria-t-il^ des tableaux ! et quelques-uns de nos anciens !
Il s'arrêta, son front se rembrunit, il eut un moment de tristesse, et sentit alors le poids de ses fautes en mesurant l'étendue de sou humiliation secrète. — Tout cela est à vous, mon père, dit Marguerite en devinant les sentiments qui agitaient l'àme de Ballhazar. -^ Ange que les esprits célestes doivent applaudir, s'écria-t-il, combien de Ibis auras-tu donc donné la vie à ton père? — Ne conserves plus aucun nuage sur votre front, ni la moindre pensée triste dans votre cœur, répondit-elle, et vous m'aurez récompensée au delà de mes espérances. Je viens de penser à Lemulquinier, mon père diéri, le peu de mots que vous m'avez dits de lui me le fait estimer, et, je ravoue, j avais mal jugé cet homme; ne pensez plus à ce que vous lui devei, il restera près de vous comme un bumble ami. Emmanuel possède environ soixante mille francs d'économie, nous les donnerons à Lemuloqtpier. Après vous avoir si bien servi, cet bomme doit être heureux le reste de ses jours. Ne vous inquiétez pas de nous ! M, de Solis et moi, nous aurons une vie calme el douce, une vie sans faste; nous pouvons donc nous passer de cette sonune jusqu'à ce que TOUS nous la rendiez. — Ah ! ma fille, ne m'abandonne jamais! Sois toi^oun la providence de ton père !
En entrant dam les appartements de réception, Balthasar lestrouva restaurés et meublés aussi magnifiquement qu'ils l'étaient autrefois. Bientôt les convives se rendirent dans la grande salle à manger du res«de-chaussëe par le grand escalier, sur chaque marche duquel se Irouyaient des arbres fleuris. Une argenterie merveilleuse de façon, offerte par Gabriel à son père, séduisit les re^rds autant ^u'un luxe de table qui parut inouï aux principaux habitants d'une viUe où ce luxe est traditionnellement à la mode. Les domestiques de H. Go* njncks, eeu% de Claës et de Pierquin, étaient là pour servir ce repas somptueuii, 8n se voyant au milieu de cette table couronnée de pa« rents, d'amis et de figures sur lesquelles éclatait une joie vive et sin« cère, Balthasar» derrière lequel se tenait Lemulquinier, eut une émotion si pénétrapte, que chacun se tut, comme on se tait devant les grandes joies ou les grandes douleurs. — Chers enfants, s'éeria-t-il, vous avez tué le veau gras pour le retour du père prodigue.
Ce mot, par lequel le savant se faisait justice, et qui empêcha peutêtre qu'on ne la lui fit plus sévère, fut prononcé si noblement» que chacun attendri essuya ses larmes ; mais ce fut la dernière expression de mélancolie, la joie prit insensiblement le caractère bruyanl et animé qui signale les fêtes de famille. Après le diner, les principaux habitants de la ville arrivèrent pour le bal, qui s'ouvrit et qui répondit à la splendeur classique de la maison Glaés restaurée. Les trois mariages se firent prpmptement et donnèrent lieu à des fêtes, des bals, des repas, qui entraînèrent pour plusieurs mois le vieux Claës dans le tourbillon du monde. Son fils aîné alla s'établir à la terre que possédait près de Cambray Conyncks, qui ne voulait iainais se séparer de sa fille. Madame Pierquin dut également quitter la mati^on paternelle, pour faire les honneurs de l'hôtel cnie Pierquin avait fait oàtir, et oA il voulait vivre noblement, car sa charge était vendue, et son oncle des Racquets venait de mourir en lui laissant des trésors lentement économisés. Jean partit pour Paris, où il devait achever son éducation.
Les Solis restèrent donc seuls près de leur père, qui leur abandonna le quartier de derrière, en se logeant au second étage de la maison de devant. Marguerite continua de veiller au bonheur rqatériel de Balthasar, et fiit aidée dans celte douce tâche par Emmanuel. Cette noble fille reçut par les mains de l'amour la couronne la plus enviée, celle qiie le bonheur tresse et dont l'éclat est entretenu par la constance. En effet, jamais couple n'offri( mieux l'image de celte félicité complèie, avouée, pure, que toutes les femmes caressent dans leurs rêves. L'union de ces deux êtres si courageux dans les épreuves de la vie, et qui s'étaient si saintement aimés, excita dans la viUe une admiration respectueuse. M. de Solis, nommé depuis longtemps inspecteur général de l'Université, se démit de ses fonctions pour mieux jouir de !<on bonheur, et rester à Douai, où chacun rendait si bien nommage à ses talents et à son caractère, que son nom était par avance promis au scrutin dés collèges électoraux, quand viendrait
i>onr lui lâge de la dépulation. Mar;:;tierile, qui s'était montrée si èrte dans l'adversité, redevint dans le bonheur une femme donce et bonne. Claës resta pendant cette année gravement préoccupé sans
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
donte; mais, s'il fit qudquesexpérieiKes peu coAteuses et auxquelles ses reveuua suflisaieni, il parai négliger son laboratoire. Marguerite, <iui reprit les ancieuDes habitudes de la maison Claés, donna tous les mois, i sou père, une tâie de famille à laquelle assistaient les Pierquia el !cs Conyncks, et regut la haole société de la ville à un jour de la semaine où elle avait un café qui devint l'un des plus célèbres. Quoique souvent distrait. Oaës assistait à toutes tes assemblées, et redevint si com plaisamment homme du monde pour complaire i sa fille aînée, que ses enfants purent croire qu'il avait renoncé à chercher la solution de son problème. Trois ans se passèrent ainsi.
En 1828, un événement TaTorable à Emmanuel l'appela en Espagne. Quoiqu'il veOt, entre les biens de la maison de SoUs et lui, trois branches nombreuses, la fièvre jaune, la vieillesse, rioTécondité, tous lescapricesde la for tune s' accordèrent pour rendre Emmanuel l'héritier des litresel des riches substitutions ae sa maison, lui, le dernier. Far un de ces hasards qui ne sont invraisemblables que dans les livres, la maison de Salis avait acquis le corat^ de Nourbo. Marguerite ne Touhil pas se séparer de son mari, qui devait rester en Espagne aussi longtemps que le voudraient ses affaires , elle lUt d'ailleurs curieuse de voir le château de Casa-Béal, où 61 mère avait passé son enfance, el la ville de Grenade, berceau patrimonial de la famille Solh. Elle partit, en ' cwiSant rùlministrali(m de la maison au dévouement de Martba, de Josette et de Lemul-
Suinier, qui avait l'haitude de la conduire.
Balthazar, â qui Margneriie avait proposé le TO);^e en Espagne, s'y était reltasé en alléguant son grand âge; mais plusieurs travaux médités depuis longtemps, et qui devaient réaliser ses espérances, (tirent la Téritabte raison de s<»i refus.
Le comte et la com> t4âse de Soly y Nourho lestèrent en Espagne
Eus longtemps qii ils ne voulnrent, narguerite y eut un enfant. Us H trouvaient au milieu de l'année 1830 à Cadix, où ils comptaient s'embarquer pour revenir en France, par l'Italie; mais ils y reçurent une lettre daiu laquelle Félicie apprenait de tristes nouvelles k sa
soeur. En dix-huit mois Perquin lâ mordil
leur père s'était complètement ruiné. Gabriel et Pierauin étaient obligés de remettre à Leroulquinier une somme mensuelle pour subvenir aui dépenses de la maison. Le vieux domestique avait encore une fois sacrifié sa fortune à son maître. Ballliazar ne voulait recevoir personne, et n'admettait même pas ses enfants chez lui. Josette et Uartha étaient mortes. Le cocher, le cuisinier et les autres gens avaient été successivement renvoyés. Les chevaux et les équipages étaient vendus. Quoique Lemulqainier prdât le plus profond secret sur les habitudes de son maître, il était à croire que les mille francs donnés par mois par Gabriel Qaês et par Pierquin i'em(doyaient en expériences. Le peu de provisions que le valet de chumbre achetait au marché faisait supposer que ces deux vieillards te contentaient du strict nécessaire. Enfin, pour ne pas laisser vendre b inaiwn paternelle, Gabriel et Pierquin payaient les intérêts des sommes que le vieillard avait empruntées, à leur insu, sur cet immeuble. Auuin desesenfanleu'avaitd'influencesur ce vieillard, qui,
i soixante-dix ans, déployait une énergie extraordinaire poararriver i foire toutes ses volontés, même les plus absurdes. Marguerite pouvait peut-être seule reprendre l'empire qu'elle avait jadis exerce sur Balthaiar, et Félicie suppliait sa sœur d'arriver promptemeot; elle craignait que son père n'eût signé quelques lettres de change. Gabriel. GonvncLs et Pierquin, effrayés tous de la continuité d'une folie qui avait dévoré environ sept millions sans résultat, étaient décidési ne pas payer les dettes de H. Claës. Cette lettre changea les dispositions du voyage de Marguerite, qui prit le chemin le pins court pont Êagner Douai. Ses économies et sa nouvelle fortune lui pennettaienr ien d'éteindre encore une fois les dettes de son père; maiselle voulait plus, elle voulait obéir i sa mère en ne laissant pas descendre an tombeau Balthaiar déshonoré. Certes, cUe seule pouvait exercer assez d'ascendant sur ce vieillard pour l'empêcher de continuer son œuvre de ruine, i un âge où l'on ne devait attendre aucun travail fructueux de ses facultés affaiblies. Hais elle devrait le gouverner sans le froisser, aQu de ne PIS imiter les enfanU de Sophocle, au cas où sou
K're approcherait dn I scienlîfiqae auquel il avait tant sacrifié.
H. et madame de Solis atteignirent la Flandre vers les derniers jours du mois de septembre 1831, et arrivèrent à Douai dans la matinée. Hai^erite se fit arrêter à sa maison de la rue de Paris, et la trouva fermée. La sonnette fut violemment tirée sans que personne répondit. Un marchand (fuitta le pas de sa boutique où l'avait amené le fracas des voitures de H. de Solis et de sa suite'. Beaucoup de personnes étaient aux fenêtres pour jouir du spectacle que leur offrait le retour d'un ménage aimé dans toute b ville, et attirées aus^parceue curiosité vague qui s'at tachut atix événements iffK l'arrivée de Hargne- ' ritebieailpr^uger^ns la maison Oaës. Le mar^ chaud dit au valet de chambre du comte de SoKs que le neni Claës était sorti depuis environ une heure. Sans doute, H. Lemulquinier promenait son maître sur les remparts. Harguerile envojiachercher un serrurier pcrar ouvrir la porte, afin d'éviter la scëiw <|De loi préparait la réstsiance "*"*•■ ~ **'■ "■ de son père, si, comme
le lui avait écrit Félicie, il se refusait à l'admettre ches lui. Pendant ce temps, Emmanuel alla chercher le vieillard pour lui annoncer l'arrivée de sa fille, tandis que son valet de chambre courut prévenir M. et madame Pierquin. En un moment la porte fut ouverte. Hai^uerite entra dans le parloir pour y faire met tre ses bagages, et frissonna de terreur en en voyant les murailles nues comme û le feu veut été mis. Les admirables boiseries sculptées par Van-IIuysiuro et le portrait du présent avaient été vendus, dil- 00, k lord Spencer. La salle à manger était vide, il ne s'y trouvait
«lus que deux chaises de paille el une table commune sur laquelle larguerite aperçut avec effroi deux assiettes, deux bols, deux couverts d'argent, et sur un plat les restes d'un hareng saur que Gaëset son valet de chambre venaient sans doute de partager. En un instant elle parcourut b maison,* dont chaque pièce lui offrit le désolant spectacle d'une nudité pareille à celle du parlmr et de la salle k manger. L'idée de l'absolu avait passé partout comme un incendie? Pour
Là RECHERCHE DE L'ABSOLU.
loot mobilier, U chambre de ud père araii un lit, une chaî&e ei une laÛe sur laquelle élail un manvais chandelier de cuivre où la veille avait expire un boni de cbandelle de la plus mauvaise ^èce. Le dénùmenl V était si complet qu'il ne s'y trouvait plus de rideaux aux fenâtres. Les moindres objets qui pouvaieut avoir une valeur dans la maison, tout, josqu'anx ustensiles de cuisine, avait été vendu. Emue par la earîosiié qui ne nous abiDdonae racine pas dans \b malheur, Marguerite entra chet LeaHdqainier, dont la chambre était aussi nue que cdle de son maître. Dans le tiroir i d«ni fermé de ia table, elle aperçut uiw reconmissaDce du mont-de-piété qui attestait que le volet avait mis sa mooire en gage quelques jours auparavant. Elle counit an labofatwre, et vil cette pièce pleine d'instruments de science comme par le faué. Elle se Qt onvrir son appartement, son père y avait tout respecté.
Au premier coup et pardonna urat Ji son père. Au milieu de cette fiireur dévastatrice, il avait donc été arrêté par le senlimeiK paternel et par b reconnaissance qu'il devait il sa GUe!
MUe preuve de tendresse reçue dans un moment où le désespoir de Hargnerile était au comble, détermina l'une de ces réactions morales contre lesquelles les cœurs les pfus ft-oids sont sang force. Elle descendit au parloir et y attendit l'arrivée de soD père, dans m»
anxiété que le douieaugmentait afTreuseroent.
Comment allait-elle le revoir? Déiruii, décrépit, Boarfranl, aTTaibli par les jednes qu'il subissait par orgueil. Hais aurait-ii ^ raison? Des larmes coulaient de ses yeux saos qu'elle s'en aper(ltt eo retrouvant ce sanctuaire dévasté.
Les images de toute sa vie, ses elTorts, ses précautions inutiles, son enfance, sa mère heureuse et malheureuse, tout, jusqu'à la vue de son ^lit Joseph qui souriait k ce speclade de désolation, lui composait un poème de déchirantes mélancolies.
Mais, quwqu'elle prévit des malheurs, eue ne s'alteDdaitpasandénoOinent qui devait couronner la vie de son père, celte vie à la fois si grandiose et ^i misérable. L'état dans lequel se trouvait U. Chés n'éuit
Allai», ganini, retpect a un grand lioinmor —not 43.
mes, il ne se rencontrait pas à Douai deux cœurs généreux qui rendissent honneur à sa persévérance d'homme de génie. Pour toute la société, Ballhazar était un homme i interdire, un mauvais père, rpii avait mangé six fortunes, des millions, et qui cherchait la pierre philosophale, au dix- Deavième siècle, ce siècle éclairé, ce siècle incrédule, ce siècle, etc... OD le calomniait en le flétrissant du nom d'alchimiste, en lui jetant au nei ce mot : — Il vent faire de l'or ! Que ne disait-oo pas d éloges à propos de ce siècle, où, comme dans tous les autres, le talent expire sous une indifférence aussi brutale que VéU\'A celle des temps oà monrureni Dante, Cervantes, Tasse, e tutti quanti. Les peuples comprennent encore plus tardivement les créations du génie que ne les comprenaient les rois.
Ces opinions avaient insensiblement liltré delà haute société douaiùenne oans la bourgeoisie, et de la bourgeoisie dans le bas peuple, nagâtaire eidiail donc un profond sentiment de pi-
tié chez les gens bien élevés, une curiosité railleuse dans le pen|rie) deux expressions grosses de mépris et de ce va vielii ! dont sont aC' câblés les grands hommes par lès masses quand elles les voient misérables. Beaucoup de personnes venaient devant la maison Oaés, se montrer la rosace du grenier où s'était consumé tant d'or et de chap. bou. Quand Balihazar passait, il était indiqué du doigt; souvent, i son aspect, un mot de raillerie ou de pitié s'échappait des lèvres d'un homme du peuple ou d'un enfant; mais Lemulquioier avait soin de le lui traduire comme un éloge, et pouvait le tromper impunàaeut. Si les yeux de Dalthazar avaient conservé celte lucidité sublime que l'habitude des grandes pensées y imprime, le sens de l'ouïe s'était aP faibli chez lui. Pour beaucoup de paysans, de gens grossiers et superstitieux, ce vieillard élail donc un sorcier. La noble, la grÂnde maison Claès, s'appelait, dans les faubourgs et dans les campagnes, la maison du diable. Il n'y avait pas jusqu'à la figure de I^emulquinier qui ne prélat aux croyances ridicules qui s'étaient répandues sur son mal- - tre. AusM, quand lepanvre vieux ilote allait an marché chercher les denrées nécessaires i la subsistance, et qu'il prenait parmi les moins chères de toutes, n'obtenait-il rien sans rec»
voir quelques injures eo manière de r^ouissance; heureux même, si, souvent, quelques ma^ cbandes supersti lieuses ne refusaient pas de loi vendre sa maigr« pitance en craignant de se damner par un contact avec un supp{it de l'enfer. Lee sentiments de toute celte ville étaient donc généralement hostiles àce grand vieillard et à son compagnon. Le désordre des vêtements de l'un et de l'autre y prêtait encore, ils allaient velus comme ces pauvres honteux qui cimgervent un extérieur décent et qui hésitent k demander I'aum6ne.
Tit ou tard ces deux vieilles gens pouvaienl être insultés. Pîerquin, sentant combien une injure publique serait deshonorante pour la famille , envoyait toujours, durant les promenades de son tùaupère, deux ou trois de ses gens qui l'environnaient k dislance avec la mission de le prolé-
5er, car la Révolution e juillet n'avait pas • contribué k rendre le
peuple respectueux.
Par une de ces fatalités qui ne s'expliquent pas, Claês et Lemul<^inier, sortis de grand matin, avaient trompé la surveillance secrète de M. et madame Picrquin, et se trouvaient seuls en ville. Au retour de leur promenade ils vinrent s'asseoir au soleil, sur un banc de la place Saint-Jacques, où passaient quelques enfants pour aller k l'école ou au collège. En apercevant de loin ces deux vieillards sans défense, et dont les visages s'épanouissajeni au soleil, les enfants se mirent à en causer. Ordinairement, les causeiies d'enfants arrivent bient&t k des rires ; du rire, ils en vinrent k des mystifications sans en connaître h cruauté. Sept ou huit des premiers (jui arrivèrent se tinrent à distance et se mirent à examiner les deux vieilles figures en retenant des rires étoufTês qui attirèrent l'attenlion de Lemulquinier.
— Tiens, vois-tu celui-là dont la tête est comme un genou? — Oui. — Eh bien! il est savant de naissance.
— Papa dit qu'il fait de l'or, dit un autre. — Par où? C'esl-y par là ou par ici? ajouta un troisième en montrant d'un geste goguenard
4fi
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU
cette partie d*eux-intoes qoe les écoliers se montrent si souvent en signe de mépris.
Le plus petit de la bande, qui avait son panier plein de provisions, et qui léchait une tartine beurrée, s*avança naïvement vers le banc, et ait à Lemulquinier : -^ C*est-y vrai, monsieur, que vons faites des perles et des diamants? — Oui, mon petit milicien, répondit Lemul» qiiinier en souriant et lui frappant sur la Jone, nous t'en donnerons quand tu seras bien savant. — Ah ! monsieur, donnez -m'en aussi fut mie exclamation générale.
Tous les enfants accoururent comme une nuée d'oiseaux et entourèrent les deux chimistes. Ballhaaar, absorbé dans une méditation d'où il fut tiré par ces cris, fit alors un geste d'étoonement qui causa on rire générai. — Allons, samins, respect à un grand homme ! dit Lemulquinier. —A la chienlit! crièrent les enfants. Vous êtes des fiorciers. — Oui, sorciers, vieux sorciers ! sorciers, na !
Lemulquinier se dressa sur ses pieds, et menaça de sa canne les enfants, qui s'enAiirent en ramassant de la boue et des pierres. Un ouvrier, qui déjeunait à quelques pas de là, ayant vu Lemulquinier levant sa capne pour fiire sauver les enfants, crut quHI les avait frappés, et les appaya par ce mot terrible : A bas les sorciers !
Les enfants, se sentant soutenus, lancèrent leurs projectiles, qui atteignirent les deux vieillards, au moment où le comte de Solis se montrait au bout de la place, accompagné des domestiques de Pierquin. Us n'arrivèrent pas assez vite pour empêcher lea enfants de couvrir de boue le grand vieillard et son valet de chambre. Le coup était porté. Balthazar, dont les facultés avaient été jusqu'alors conservées par la chasteté naturelle aux savants chez qui la préoccupation d'une découverte anéantit les passions, devina, par un phénomène d'intussusception, le secret de cette scène ; son corps décrépit ne soutint pas la réaction affreuse qu il éprouva dans la haute région de ses sentiments, il tomba frappé d'une attaque de paralysie entre les bras de Lemulquinier, qui le ramena chez lui sur un brancard, entouré par ses deux gendres et par leurs gens. Aucune puissance ne put empêcher la populace de Douai d'escorter le vieillard jusqu'à la porte de sa maison, où se trouvaienl Félicie et ses enfants, Jean. Marguerite et Gabriel, qui, prévenu par sa sœur était arrivé de Cambrai avec sa femme. Ce fut un spectacle affreux que celui de l'entrée de ce vieillard qni se débattait moins contre la mort que contre Teffroi de voir ses enfants pénétrant le secret de sa misère. Aussitôt un lit fiit dressé au milieu du parloir, les secours furent prodigués à Balthazar, dont la situation permit, vers la fin de la journée, de concevoir quelques espérances pour sa conservation. La paralysie, quoique habilement combattue, le laissa néanmoins assez longtemps dans uq état voisin de l'enfance. Quand la paralysie eut cessé par degrés, elle resta sur la langue, qu'elle avait spécialement affectée, ]peut-êtje parce que la colère y avait porté toutes les forces du vieillard au moment où il voulut apostropher les enfants.
Cette scène avait alhimé dans la ville une indignation générale. Par une loi, jusqu'alors inconnue, qui dirige les affections des masses, cet événement ramena tous les esprits à M. Claés. En un moment il devint un grand homme, il excita l'admiration et obtint tous les sentiments qu'on lui refusait la veille. Chacun vanta s^i patience, sa volonté, son courage, son génie. Les magistrats voulurent sévir contre ceux qui avaient participé à cet attentat ; mais le mal était fait. La famille Claés demanda la première que cet affaire fût assoupie. Marguerite avait ordonné de meubler le parloir dont les parois nues furent bientôt tendues de soie. Quand, quelques jours après cet événement, le vieux père eut recouvré ses facultés, et qu'il se retrouva dans une sphère élégante, environné de tout ce qui était nécessaire à la vie heureuse, il fit entendre que sa fille Marguerite devait être venue, au moment même où elle rentrait au ])arloir; en la voyant, Balthazar rougit, ses yeux se mouillèrent sans qu'il en sortit des larmes. Il pot presser de ses doigts froids la main de sa fille, et mil dans eette
pression tous les sentiments et toutes les Idées qu'il ne pouvait phn exprimer. Ce fut quelque chose de saint et de solennel, l'adieu du cerveau qui vivait encore, du cœur que la reconnaissance ranimait. Epuisé par ses tentatives infructueuses, lassé par «a lutte avec un problème gigantesque et désespéré peut-être de Tincognîto qui attendait sa mémoire, ce géant allait bientôt cesser de vivre : tons ses enfants l'entouraient avec un sentiment respectueux, en sorte que ses yeux purent être récréés par les images de l'abondance, de la richesse, et par le tableau touchant que lui présentait sa belle famille. 11 fut constamment affectueux dans ses regards, par lesquels il put manifester ses sentiments; ses yeux contraetèrent soudain une si grande variété d'expression, qu'ils eurent comme un langage de lumière, facile à comprendre. Marguerite paya les dettes de son père, et rendit, en quelques jours, à la maison Claés, une splendeur moderne qui devait écarter toute idée de décadence. Elle ne quitta plus le chevet du lit de Ralihazar, de qui elle s'efforçait de deviner toutes les pensées, et d'accomplir les moindres souhaits. Quelques mois se passèrent dans les alternatives de mal et de bien qni signalent chez les vieillards le combat de la vie et de la mort; tous les matins, ses enfants se rendaient près de lui, restaient pendant la journée dans le parloir en dînant devant son lit» et ne sortaient qu'au moment où il s'endormait. La distraction qui lui plut davantage, parmi toutes celles que l'on cherchait à lui donner, fut la lecture d^ journaux, que tes événements politiques rendirent alors fort intéressants. M. Claës écoutait attentivement cette lecture, que M. de Solis faisait à voix haute et près de lui.
Vers la fin de l'année 185^, Balthazar passa une nuit extrêmement critique, pendant laquelle M. Picrquin le médecin fut appelé par la garde, elTrayée d'un changement subit qui se fit chez le niahule ; en effet, le ménecin voulut le veiller en craip:nant à chaque instant qu'il n'expirât sous les efforts d'une crise intérieure dont les effets eurent le caractère d'une agonie.
Le vieillard se livrait à des mouvements d'une force incroynblr» pour secouer les liens de la paralysie ; il désirait parler et n*maait la langue sans pouvoir former de sons ; ses yeux flamboyants projotaient des pensées ; ses traits contractés exprimaient âes ddulcmvi inouïes; ses doigts s'agitaient désespérément, il suait à grosses gonites. Le matin, les enfants vinrent embrasser leur père avec cette affection que la crainte de sa mort prochaine lenr faisait épancher tous les jours plus ardente et plus vive ; mais il ne leur témoigna point la satisfectiou que lui causaient habituellement ces témoignages de tendresse. Emmanuel, averti par Pierquin. s'empressa de décarheter le journal pour voir si cette lecture ferait diversion aux crises intérienres qui travaillaient Balthazar, En dépliant la feuille, il vit ces moi> : déc4iuverte de rahtoh, qui le frappèrent vivement, et il lut à Marguerite un article où il était parlé d'un procès relatif à la vente qu'un célèbre mathématicien polonais avait faite de l'absolu. Quoique Emmanuel lût tout bas l'annonoe du fait à Marguerite, qui le pria de passer l'article, Balthazar avait entendu.
Tout à coup le moribond se dressa sur ses deux poings, jeta sur ses enfants enrayés un regard qui les atteignit tous comme un éclair, les chevei|]( qui lui garnissaient la nuque rennièrent, ses rides tror^saillireut, son visage s'anhna d'un esprit de feu, un souflle passa sur cette face et la rendit sublime, il leva une main crispée par la rai:i'. et cria d'une voix éclatante le fameux mo! d'Archiniède : EunÈRv ij'ji $rQuve)\ H retomba sur son lit en rendant le son lourd d'un cor;)inerte. 11 mourut en poussant un gémissement affreux, et ses yei:\ convulsés exprimèrent, jusqu'au moment où le médecin les ferma, !«' regret de n'avoir pu léguer à le science le mot d'une énigme don: ' ' voile s'était tardivement déchiré sous les doigts décharnés de la mo^i
Paris, tuin-iept«mbre 1S54.
FIN DE LA BECHËRCHE DE L ABSOLU
v"^rnr
byM>^i
UN EPISODE SOUS LA TERREUR
A MONSIEUR 6UT0NNET-MEUVILLB.
Ne (PM\\ pas» cher et aucieu psttroa, expliquer aux gens cuneux de tout conoaitre où j'ai pu savoir a&sez de procédure pour conduire les affaires de mon petii moade, et consacrer ici la mémoire de rhomme aiioable et spirituel qui disait à Scribe, autre clerc-aranteur : « Passez donc à l'étude, je vous assure qu'il y a de l'ouvrage » en le rencontrant au bal ; mais aves-vous besoin de ce témoignage public pour être certain de l'aflection de Tauieur?
Ofi Balzac.
Le 22 janvier 4793. vers huit heures du soir, une vieille dame descendait, à Paris, l'éminence rapide qui finit devant Téglisc Saint-Laurent» dans le (aubourg Saint-Martin. Il avait tant neigé pendant toute la journée, que les pas s'entendaient à peine. Les rues étaient désertes. La crainte assez naturelle qu'inspirait le silence s'augmentait de toute la terreur qui faisait alors gémir la France ; aus^i la vieille dame n'avait-eUe encore rencontré persoime -, sa vue affaiblie depuis longtemps ne lui permettait pas d'ailleurs d'apercevoir dans le lointain, à la laeor des lanternes, quelques passants clair-scmés conmie des ombres datts l'immense voie de ce faubourg. Elle allait coura* geusemeci seule à travers cette solitude^ cpmme si son &ge était un talisman qui dût la préserver de tout malheur. Quand elle eut dépassé la me des Morts» elle crut distinguer le pas lourd et ferme d'un homme qui marchait derrière elle. Elle s'imagina qu'elle n'iMUcnOait pas ce bruit pour la première fois; elle s'effraya d'avoir été suivie, et tenta d'aller plus vite encore s^n d'atteindre à une boutique assez bien éclairée, espérant pouvoir vérifier à la lumière les soupçons dout elle était saisie. Aussitôt qu'elle se trouva dans le rayon de lueur horizontale qui partait de cette boutique^ elle retourna brusquement la tête» et entrevit une forme humaine dans le brouillard; celle indistincte vision lui sufQt, elle chancela un moment sous le lokh de la terreur dont elle fut aciablée, car elle ne douta plus alors qu elle n'eût été escortée par l inconnu depuis le premier pas qu'elle avait lait hors de chez elle, et le désir d'échapper à un espion lui prêta des forces. Incapable de raibi.nner, elle douiila le pas, comme si elle
pouvait se soustraire à un homme nécessairement plus agile qu'elle. Après avoir couru pendant quelques minules, clic parvint à la boutique d'un pâtissier, y entra et tomba, plutôt qu elle ne s'assit, sur une chaise placée devant le comptoir. Au moment où elle fit crier le loquet de la porte, une jeune femme, occupée à broder, leva les yeux, reconnut, à travers les carreaux du vitrage, la mante de forme antique et de soie vlolelic dans la'(/;elle la vieille dame était enveloppée, et s'empressa d ouvrir un îiroir comme pour y prendre une chose qu'elle devait lui remettre, f^on-seulemcxit le geste et la physionomie de la jeune femme exprimèrent lo désir de se débarrasser promptement de l'inconnue, comme si c'eût é!é une de ces personnes qu'on ne voit pas avec plaisir, mais encore elle laissa échapper nne expression d'impatience en trouvant le tiroir vide ; puis, sans regarder la dame, elle sortit précipitamment du comptoir, alla vers l'arrière-bou tique, et appela sou mari, qui parut tout à coup.
— Où donc as-tu mis?... lui demanda-t-elle d'un air de mystère en lui désignant la vieille dame par un coup d'œil et sans achever sa phrase.
Quoique le pâtissier ne pût voir que l'immense bonnet de soie noire environné de nœuds en rubans violets qui servait de coiffure à l'inconnue, U disparut après avoir jeté à sa femme un regard qui semblait dire : — Crois-tu que je vais laisser cela dans ton comptoir?... Etonnée du silence et de l'inmaobililé de la vieille dame, la marchande revint auprès d'elle ; et, en la voyant, elle se sentit saisie d'un mouvement de compassion ou peut-être aussi de curiosité. Quoique le teint de cette femme fût naturellement livide comme celui d une personne vouée à des austérités secrètes, il était facile de reconnaître qu'une émotion réccme y répandait une pâleur extraordinaire. Sa coiffure était (fi^posée de manière à cacher ses cheveux, sans doute blanchis par l'a^e ; car la propreté du collet de sa robe annonçait qu'elle ne portait pas de poudre. Ce manque d'ornement iaisait contracter à sa figure une sorte de sévérité religieuse. Ses traits étaient graves et fiers. Autrefois les manières et les habitudes des gens de qualité étaient si différente ^ de celles des gens appartenant aux autres elasses, qu'on devinât facilement une personne noble. Aussi la jeune femme était-elle persuadée que l'inconnue était yue ci-devani, e* qu'elle avait appartenu à hi cour.
UN ÉPISODE SOUS LA TERREUR
— Madame... lui dit-elle invoiontairement et avec respect en oubliant que ce titre était proscrit.
La vieille dame ne répondit pas. Elle tenait ses yeux fixés sur le vitrage de la boutique, comme si un objet effrayant y eût été dessiné.
•— Qu'as- tUy citoyenne? demanda le maître du logis qui reparut aussitôt.
Le citoyen pâtissier tira la dame de sa rêverie en lui tendant une petite botte de carton couverte en papier bleu.
— Rien, rien, mes amis, réponctit^elle d*une voix douce.
EUe leva les yeux sur le pâtissier comme pour lui jeter un regard de remerctment; mais en lui voyant un bonnet rouge sur la tète, elle laissa échapper un cri.
— Ah !... vous m'avez trahie !...
La jeune femme et son mari répondirent par un geste d'horreur qui fit rougir l'inconnue, soit de les avoir soupçonnés, soit de plaisir.
— Excusez-moi, dit-elle alors avec une douceur enfantine. Puis, tirant un louis d'or de sa poche, elle le présenta au pâtissier : —Voici le prix convenu, igouta-t-elle.
D y a une indigence que lés indigents savent deviner. Le pâtissier et sa femme se regardèrent et se montrèrent la vieille femme en se communiquant une même pensée. Ce louis d'or devait être le dernier. Les mains de la dame tremblaient en offrant cette pièce, qu'elle contemplait avec douleur et sans avarice; mais elle semblait connaître toute l'élendue du sacrifice. Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur et des habitudes ascétiques. H y avait dans ses vêtements des vestiges demagmficence. C'était de la soie usée, une mante propre, quoique passée, des dentelles soigneusement raccommodées ; enfin les haillons de l'opulence ! Les marchands, placés entre la pitié et l'intérêt, commencèrent par soulager leur conscience en paroles.
' Mais, citoyenne, tu parais bien faible. ^
— Madame aurait-elle besoin de prendre quelque chose? reprit la femme en coupant la parole à son mari.
— Nous avons de bien bon bouillon, dit le pâtissier.
— 11 fait si froid, madame aura peut-être été saisie en marchant ; mais vous pouvez vous reposer ici et vous chauffer un peu.
-— Nous ne sommes pas aussi noirs que le diable ! s'écria le pâtissier.
Gagnée par l'accent de bienveillance qui animait les paroles des charitables boutiquiers, la dame avoua qu'elle avait été suivie par un homme, et qu'elle avait peur de revenir seule chez elle.
•— Ce n'est que cela? reprit l'homme au bonnet rouge. Attendsmoi, citoyenne.
Il donna le louis à sa femme. Puis, mû par celte espèce de reconnaissance qui se glisse dans l'âme d'un marchand quand il reçoit un prix exorbitant d'une marchandise de médiocre valeur, il alla mettre son uniforme de garde national, prit son chapeau, passa son briquet et reparut sous les armes; mais sa femme avait eu le temps de réfléchir. Gomme dans bien d'autres cœurs, la réflexion ferma la main ouverte de la bienfaisance. Inquiète et craignant de voir son mari dans quelque mauvaise affaire, ûi femme du pâtissier essaya de le tirer par le pan de son habit pour l'arrêter; mais, obéissant â un sentiment de charité, le brave homme offrit sur-le-champ à la vieille dame de l'esrorter.
—Il paraît que 1 homme dont a peur la citoyenne est encore â rôder devant la boutique, dit vivement la jeune femme.
— Je le crains, dit naïvement la dame.
•— Si c'était un espion? si c'était une conspiration? N'y va pas, et reprends-lui la botte...
Ces paroles, soufflées â l'oreille du pâtissier par sa femme, glacèrent le courage impromptu dont il était possédé.
— Eh ! je m'en vais lui dire deux mots, et vous en débarrasser sur-le-champ, s'écria le pâtissier en ouvrant la porte et sortant avec précipitation.
L!i vieille dame, passive comme un enfant et presque hébétée, se arssit sur sa chaise. L'honnête marchand ne tarda pas à reparaître; son visage, assez rouge de son naturel et enluminé d'ailleurs par le feu du four, était devenu subitement blême ; une si grande frayeur
l'agitait, que ses jambes tremblaient et que ses yeux ressemblaient à ceux d'un homme ivre.
— Veux-tu nous faire couper le cou, misérable aristocrate?... s'écria-t-il avec fureur. Songe â nous montrer les talons, ne reparais jamais ici, et ne compte pas sur moi pour te fournir des éléments de conspiration !
En achevant ces mots, le pâtissier essaya de reprendre â la vieille dame la petite botte qu'elle avait mise dans une de ses poches. A peine les mains hardies du pâtissier touchèrent-elles ses vêtements, que l'inconnue, préférant se livrer aux dangers de la route sans autre .défenseur que Dieu, plutôt que de perdre ce qu'elle venait d'acheter, retrouva l'agilité de sa jeunesse ; die s'élança vers la porte, l'ouvrit brusquement, et disparut aux yeux de la femme et du mari stupéfaits et tremblants. Aussitôt que l'inconnue se trouva dehors, elle se mita marcher avec vitesse; mais ses forces la trahirent' bientôt, car elle entendit l'espion par lequel elle était impitoyablement suivie, faisant crier la neige qu'il pressait de son pas pesant ; elle fut obligée de s'arrêter, il s'arrêta ; elle n'osait ni lui parler ni le regarder, soit par suite de la peur dont elle était saisie, soit par manque d'intelligence. Elle continua son chemin en alf^nt lentement, l'homme ralentit alors son pas de manière â rester â une distance qui lui permettait de veiller sur elle. L'inconnu semblait être l'ombre même décelé vieille femme. Neuf heures sonnèrent quand le couple silencieux repassa devant l'église de Saint-Laurent. Il est dans Ui nature de toutes les âmes, même la plus infirme, qu'un sentiment de calme succède â une agitation violente, car, si les sentiments sont infinis, nos organes sont bornés. Aussi l'inconnue, n'éprouvant aucun mal de son prétendu persécuteur, voulutrclle voir en lui un ami secret empressé de la protéger ; elle réunit toutes les circonstances qui avaient accompagné les apparitions de l'étranger comme pour trouver des motifs plausibles â cette consolante opinion, et il lui plut alors de reconnaître en lui plutôt de bonnes que de mauvaises intentions. Oubliant l'effroi que cet homme venait d'inspirer au pâtissier, elle avança donc d'un pas ferme dans les régions supérieures du faubourg Saint-Martin. Après une demi-heure de marche, elle parvint à une maison située auprès de l'embranchement formé par la rue principale du faubourg et par celle qui mène â la barrière de Pantin. Ce lieu est encore aujourd'hui un des plus déserts de tout Paris. La bise, passant sur les buttes Saint-Ghaumont et de Belleville, sifflait à travers les maisons, ou plutôt les chaumières, semées dans ce vallon presque inhabité où les clôtures sont en murailles faites avec de la terre 6L des os. Cet endroit désolé semblait être l'asile naturel de la misère et du désespoir. L'homme qui s'acharnait â la poursuite de la pauvre créature assez hardie pour traverser nuitamment ces rues silencieuses parut frappé du spectacle qui s'offrait â ses regards. H resta pensif, debout et dans une attitude d'hésitation, faiblement éclairé par un réverbère dont la lueur indécise perçait â peine le brouillard. La peur donna des yeux â la vieille femme, qui crut apercevoir quelque chose de sinistre dans les traits de finconnu ; elle sentit ses terreurs se réveiller, et profita de l'espèce d'incertitude qui arrêtait cet homme pour se glisser dans l'ombre vers la porte de la maison solitaire; elle fit jouer un ressort, et disparut avec une rapidité fantasmagorique. Le passant, immobile, contemplait cette maison, qui présentait en quelque sorte le type des misérables habitations de ce faubourg. Cette chancelante bicoque bâtie en moellons était revêtue d'une couche de plâtre jauni, si fortement lézardée, qu'on craignait de la voir tomber au moindre effort du vent. Le toit de tuiles brunes et couvert de mousse s'affaissait en plusieurs endroits de manière â faire croire qu'il allait céder sous le poids de la neige. Chaque étage avait trois fenêtres dont les châssis, pourris par l'humidité et disjoints par l'action du soleil, annonçaient que le froid devait pénétrer dansles chambres. Cette maison isolée ressemblait â une vieille tour que le temps oubliait de détruire. Une faible lumière éclairait les croisées qui coupaient irrégulièrement la mansarde par laquelle ce pauvre édifice était terminé, tandis ^ue le reste de la maison se trouvait dans une obscurité complète. La vieille femme ne monta pas sans peine l'escalier rode et grossier, le long duquel on s'appuyait sur une corda en
UN ÉPISODE SOUS LA TERREUR
goise de rampe; die frappa myatërieasement à la porte dn logement qpÀ se trouvait dans la mansarde, et s'assit avec précipitation sur mie chaise que lui présenta un vieillard.
— Gachez-votts, cachez-vous 1 lui dit^lle. Quoique nous ne sortions que bien rarement, nos démarches sont connues, nos pas sont épiés.
— Qu'y a-tpil de nouveau? demanda une autre vlâlle femme assise auprès du feu.
— L'homme qui rôde autour de la maison depuis hier m'a suivie ces<^r.
A ces mots, les trds habitants de ce taudis se regardèrent en laissant paraître sur leurs visages les signes d'une terreur profonde. Le vieillard lut le moins agité des trois, peut-être parce qu'il était le pkis en danger. Quand on est sous le poids d*un grand malheur ou sous le Joug de la persécution, un homme courageux commence pour ainsi dire par fiiire le sacrifice de hii-méme, il ne considère ses Jours que comme autant de victoires remportées sur le son. Les regards des deux femmes, attachés sur ce vieillard, laissaient facilement deviner quH était Tunique objet de leur vive sollicitude.
— Pourquoi désespérer de Dieu , mes soeurs? dit-il dVme voix sourde mais onctueuse, nous chantions ses louanges au milieu des cris que poussaient les assassins et les mourants au couvent des Carmes. S'il a voulu que Je fusse sauvé de cette boucherie, c'est sans doute pour me réserver à une destinée que Je dois accepter sang murmure. Dieu protège les siens, il peut en disposer à son gré. G*est de vous, et non de moi qu^il faut s'occuper.
— Non, dit l'une des deux vieilles femmes, qu'est-ce que notre vie en comparaison de ce&e d'un prêtre ?
— Une fois que Je me suis vue hors de l'abbaye de Ghelles, je me ams considérée comme morte ! s'écria celle des deux religieuses qui n'était pas sortie.
>— Voici , reprit celle qui arrivait en tendant la petite botte au prêtre, void les hosties. Mais, s'écria-^eUe, j'entends monter les degrés!
A ces mots, tous trois ils se mirent à écouter. Le bruit cessa.
— Ne vous effrayez pas, dit le prêtre, si quelqu'un essaye de parvenir jusqu'à vous. Une personne sur la fidélité de laquelle nous pouvons compter a dû prendre toutes ses mesures pour passer la frontière, et viendra chercher les lettres que j'ai écrites au duc de Langeais et au marquis de Beauséant, afin qu'ils puissent aviser aux moyras de vous arracher à cet affreux pays, à la mort ou à la misère qui vous y attendent.
— Vous ne nous suivrez donc pas? s'écrièrent doucement les deux religieuses en manifestant une sorte de désespoir.
— Ma place est là où 11 y a des victimes, dit le prêtre avec simplidté.
Blesse turent et regardèrent leur hôte avec une sainte admiration.
— Soeur Marthe, di(41 en s'adressant à la rdigieuse qui était allée chercher les hosties, cet envoyé devra répondre Fiat volunta$ au mot ffotafWMi.
^ U y a qudqu'un dans l'escalier ! s'écria l'autre religieuse en ouvrant une cachette pratiquée sous le toit.
Cette fbis, U fht fadle d'entendre, au milieu du plus profond silence, les pas d'un homme qui faisait retentir les marches couvertes de callosités produites par de la boue durcie. Le prêtre se coula péniblement dans une espèce d'armoire, et la religieuse jeta quelques hardes sur lui.
— Vous pouvez fermer, sœur Agathe, dit41 d'une voix étouffée.
A peine le prêtre était-U caché, que trois coups frappés sur la porte firent tressaillir les deux saintes filles, qui se consultèrent des yeux sans oser prononcer une seule parole. ÏÏXes paraissaient avoir tontes deux une soixantaine d'années. Séparées du monde depuis quarante ans, elles étaient comme des plantes habituées à l'air d'une serre, et qui meurent si on les en sort. Accoutumées à la vie du couvent, dle^ n'en pouvaient plus concevoir d'autre. Un matin, leurs grilles ayant été brisées, elles avaient iVémi de se trouver libres. On peut aisément se figurer l'espèce d'imbécillité factice que les événe-
ments de la révolution avait produite dans leurs âmes innocentes. Incapables d*accorder leurs idées daustrales avec les difficultés de la vie, et ne comprenant même pas leur situation, elles ressembbi^t à des enfants dont on avait pris soin jusqu'alors, et qui, abandonnés par leur providence maternelle, priaient au lieu de crier. Aussi, devant le danger qu'elles prévoyaient en ce moment, demeurèrent^les muettes et passives, ne connaissant d'autre défense que la résignation chrétienne. L'homme qui demandait à entrer interpréta ce silence à sa manière, il ouvrit la porte et se montra tout à coup. Les deux religieuses frémirent en reconnaissant le personnage qui, depuis quelque temps, rôdait autour de leur maison et prenait des informatloos sur leur compte ; dles restèrent immobiles en le contemplant avec une curiosité inquiète, à la manière des enfants sauvages, qui exa» minent silencieusement les étrangers. Cet homme était de haute taiUe et gros ; mais rien dans sa démarche, dans son air ni dans sa physionomie, n'indiquait un méchant homme. D hnita VimmobOilé des religieuses, et promena lentement ses regards sur la chambre où il se trouvait.
Deux nattes de paille, posées sur des pbnches, servaient de lit aux deux religieuses. Une seule table était au milieu de la chambre, et il y avait dessus un chandelier de cuivre, qudqnes assiettes, trois couteaux et un pain rond. Le feu de la cheminée était modeste. Quelques morceaux de bois, entassés dans un coin, attestaient d'ailleurs la pauvreté des deux recluses. Les murs, enduits d*une couche de peinture très-ancienne, prouvaient le mauvais état de la toiture, où des taches, semblables à des filets bruns, indiquaient les infiltrations des eaux pluviales. Une relique, sans doute sauvée du pillage de l'abbaye de Chelles, ornait le manteau de la cheminée. Trois chaises, deux cofTres et une mauvaise commode complétaient l'ameublement de cette pièce. Une porte pratiquée auprès de la cheminée faisait conjecturer qu'il existait unie seconde chambre.
L'inventaire de cette cellule ftot bientôt liiklt par le personnage qui s'était introduit sous de si terribles auspices au sein de ce ménage. Un sentiment de commisération se peignit sur sa figure, et. il jeta un regard de bienveillance sur les deux filles, au moins aussi embarrassé qu'elles. L'étrange silence dans lequel ils demeurèrent tous trois dura peu, car l'inconnu finit par deviner la faiblesse morale et l'inexpérience des deux pauvres créatures, et il leur dit alors d'une voix qu'il essaya d'adoucir : — Je ne viens point ici en ennemi, dtoyennes... Il s'arrêta et se reprit pour dire : Mes soeurs, s'il vous arrivait quelque malheur, croyez que je n'y aurais pas contribué. J'ai une grâce à réclamer de vous...
Elles gardèrent toiyouf ^ ^^ silence.
— Si je vous importunais, si... je vous gênais, pariez librement... je me retirerais; mais sachez que je vous suis tout dévoué; que, s'il est quelque bon office que je puisse vous rendre, vous pouvez m'employer sans crainte, et que moi seul, peut-être, suis au-dessus de la loi, puisqu'il n'y a plus de roi...
n y avait un tel accent de vérité dans ces paroles, que la sœur Agathe, celle des deux religieuses qui appartenait à la maison de Langeais, et dont les manières semblaient annoncer qu'elle avait autrefois connu l'éclat des fêtes et respiré l'air de la cour, s'empressa d'indiquer une des chaises comme pour prier leur hôte de s'asseoir. L'inconnu manifesta une sorte de Joie mêlée de tristesse en comprenant ce geste, et attendit pour prendre place que les deux respectables filles fussent assises.
— Vous avez donné asile, reprit-il, à un vénérable prêtre non assermenté, qui a miraculeusement échappé aux massacres des Carmes.
— HoM/maî... dit la sœur Agathe en interrompant l'étranger et le regardant avec une inquiète curiosité.
^ Il ne se nomme pas ainsi, je crois, répondlt^il. -^ Mais, monsieur, dit vivement la soeur Marthe, nous n'avons pas de prêtre ici, et...
— Il faudrait alors avoir plus de sohi et de prévoyance, répliqua doucement l'étranger en avançant le bras vers la table et y prenan un bréviaire. Je ne pense pas que vous sachiez le latin, et...
UN ÉPISODE SOUS LA TERBEU»
D ae eoDtiQUii pas, car Véinolioa extraordinaire qui se peignit sur les Qgures des deux pauvres religieuses lui fit craindre d'être aile trop loin; elles étaient tremblantes et leurs jeux s emplirent de
larmea.
— Rassurez-vous, leur dil^il d'une voix Crancbe, je sais le nom de votre bète et les vôtres, et depuis trois jours je suis instruit de votre détresse et de votre dévouement pour le vénérable abbé de...
— Chut 1 dit naïvemeut soBtir Agathe en mettant un doigt sur ses lèvres.
— Vous voyez, mes soeurs, cpie, si j'avais conçu Tborrible dessein de vous trahir, j'aurais déjà pu l'accomplir plus d'une fois...
Sn entendant ces paroles, le prêtre se dégagea de sa prison et repavtu au milieu de la chambre.
— Je UQ saurais croire, monsieur, dit-il à l'inconnu, que vous soyez un de nos persécuteurs, et je me fie à vous. Que voulez-vous de moi?
La sainte confiance du prêtre, la noblesse répandue dans tous ses traits auraient désarmé des assassins. Le mystérieux personnage qui était venu animer cette scène de misère et de résignation contempla pendant un moment le groupe formé par ces trois êtres; puis, il prit un ton de confidence, s'adressa au prêtre en ces termes : — Moa père, je venais vous supplier de célébrer une messe mortuaire pour le repos de l'âme... d'un... d'une personne sacrée et dont le corps ne reposera jamais dans la terre sainte...
Le prêtre frissonna involontairement. Les deux religieuses, ne com^ prenant pas encore de qui l'inconnu voulait parler, restèrent le cou tendu, le visage tourné vers les deux interlocuteurs, et dans une altitude de curiosité. L'ecclésiastique examina 1 étranger : une anxiété non équivoque était peinte sur sa figure, et ses regards exprimaient d'ardentes supplications.
— Eh bien ! répondit le prêtre, ce soir, à minuit, revenez, et je serai prêt à célébrer le seul service funèbre que nous puissions oiTrir en expiation du crime dont vous parlez...
L'inconnu tressaillit, mais une satisfaction tout à la fois douce et grave parut triompher d'une douleur secrète. Après avoir respectueusement salué le prêtre et les deux saintes filles» il disparut en témoignant une sorte de reconnaissance muette qui fut comprise par ces trois âmes généreuses. Environ deux heures après cette scène, l'inconnu revint, frappa discrètement à la porte du grenier, et fut introduit par mademoiselle de Beauséant, qui le conduisit dans la seconde chambre de ce modeste réduit, où tout avait été préparé pour la cérémonie. Entre deux tuyaux de la cheminée, les deux religieuses avaient apporté la vieille commode dont les contours antiques étaient ensevelis sous un magnifique devant d'autel en moire verte. Un grand crucifix d'ébène et d'ivoire attaché sur le mur jaune en faisait ressortir la nudité et attirait nécessairement les regards. Quatre petits cierges fluets que les sœurs avaient réussi à fixer sur cet autel improvisé en les scellant dans de la cire à cacheter, jetaient une lueur pâle et mal réfléchie par le mur. Cette faible lumière éclairait à peine Ip reste de la chambre ; mais, en ne donnant son éclat qu'aux choses saintes, elle ressemblait à un rayon tombé du ciel sur cet autel sans ornement. Le carreau était humide. Le toit, qui, des deux côtés, s'a« baissait rapidement, comme dans les greniers, avait quelques lézardes par lesquelles passait un vent glacial. Bien u était moins pooH peux, et cependant rien peut-être ne fut plus solennel que celle cérémonie lugubre. Un profond silence, qui aurait permis dTentendre le plus léger cri proféré sur la route d'Allemagne, répandait une sorte de majesté sombre sur cette scène nocturne. Enfin, la grandeur de laction contrastait si fortement avec la pauvreté des choses, qu'il en résultait un sentiment d'effroi religieux. De chaque côté de lautcl, les deux vieilles recluses, agenouillées sur Ui tuile du plancher sans s'inquiéter de son humidité mortelle, priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits pontificaux, disposait un calice d'or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé saus doute du pillage de l'abbaye de Chelles. Auprès de ce ciboire, monument d'une royale magnifi•^ cence, l'eau et le viu destinés au saint sacrifice étaient contenus daoa
deux verres à peine dignes du dernier «abareL Faute de miasel, 1% prêtre avait posé son bréviaire sur un coin de i'autfiU Une assietM commune était préparée pour le lavement des mains innocentes et pures de sang. Tout était immense, mais petit; pauvre, maïs noble ; profiàne et saint tout à la foî^. L'inconnu vint pieusement s'agenouiller entre les deux religieasas Mais tout à eouj^ en a^pcevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n'ayant rien pour annoncer la destioa*. tion de cette messe fanèbre, le prêtre avait mis Dieu lui-même en deuil, il fut assailli d'un souvenir si puissant, que des gouttes de «leiir se formèrent sur son large front. Les quatre silencieux aeteurs de cette scène se regardèrent alors mystérieusement; puis leurs 4mes, agissant à l'envi les unes sur les autres, se commumquèrept aiosr leurs sentiments et se confondirent dans une commisératiop religieuse : il semblait que leur pensée eût évoqué le martyr dont les restes avaient été dévorés par de la chaux vive, et que son embre fût devant eux dans toute sa royale majesté. Us «lélébraieot un 66t| sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et ces lattes ^^otes, quAUne chrétiens allaient intercéder auprès de Dieu pour un ro^ de France^ et faire soa convoi sans cercueil. C'était le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité acoorapli sans arrière*peii<« sée. Ce fut sans doute, aux yeux de Dieu^ cQmme le verre d'eau qui balance les plus grandes vertus. Toute la monarchie était là, dans les prières d'un prêtre et de deux pauvres filles ; mats peut-être aussi la Révolution était-elle représentée par cet homme dont la fi^re trahissait trop de remords pour ne pas croire qu'il aoeomplissait lefi vœux d'un immense repentir.
Au lieu de prononcer les paroles latines : InitQwbo ad, altarê Dei, etc., le prêtre, par une Inspiration divine» regarda les trois assistants qui figuraient la France chrétienne, et leur dit, pour effacer, les misères de ce taudis : — Nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu !
A ces paroles jetées avec une onction pénétrante, une sainte frayeur saisit l'assistant et les deux religieuses. Sous les voûtes de Saint* Pierre de Rome, Dieu ne se serait pas montré pkia maûestueux qu'il le fut alors dans cet asile de l'indigence aux yeux de ces chrétiens : tant il est vrai qu'entre l'homme et lui tout intermédiaire semble inutile, et qu'il ne tire sa grandeur que de lui-même. La ferveur de l'inconnu était vraie. Aussi le sentiment qui unissait les prières de ces quatre serviteurs de Dieu et du roi fut-il unanime. Les paroles saintes retentissaient comme une musique céleste au milieu du si^ IcQce. 11 y eut un moment où les pleurs gagnèrent l'inoonnu, ce feft au Pater nosier. Le prêtre y ajouta cette prière latine, qm fut sans doute comprise par l'étranger : Et remiiU icelut regieidis simi Lutn davictu eis remisit semetipse, {Et pardonnez aux régicides comme Louis XVI leur a pardonné lui-même.)
Les deux religieuses virent deux grosses larmes traçant un chemin humide le long des joues mâles de l'inconnu et tond^ant sur le plancher. L'oflice des morts fut récité. Le Domina êàUmm fae regem, chanté à voix basse, attendrit ces fidèles royalistes, qui pensèrent que l'enfant-roi, pour lequel ils suppliaient en ce ntooieDt le Très- Haut, était captif entre les mains de ses ennemis. L'inconnu frissonna en songeant qu'il pouvait encore se commettre un nouveau crime auquel il serait sans doute forcé de participer. Quand le servii^e Ainèbra fut terminé, le prêtre fit un signe aux deux religieuses, qui se retirèrent. Aussitôt qu'il se trouva seul avec l'inconnu, il alla vers lui d'un air doux et triste; puis il lui dit d'une voix paternelle : — Mon fils» si vous avez trempé vos mains dans le sang du roi martyr, confiez vous à moi. 11 n'est pas de faute qui, aux yeux de Dieu, ne soit-eflacée par un repentir aussi touchant et aussi sincère que le vôtre paraît l'être.
Aux premiers mots prononcés par l'ecclésiastique, l'étranger laisse échapper un mouvement de terreur involontaire; mais il reprit une contenance calme, et regarda avec assurance le prêtre étonné : — Mon père, lui dit-il d'une voix visiblement altérée* nul n'est plus innocent que moi du sang versé...
— • Je dois vous croire, dit le prêtre**.
UN ÉPISODE SOUS Ui TERREUH.
Il fit ime pause pendani lftq«eUe il examina derechef son pénitent; puis, persistant à le prendre pour un de ce» peureux conventionnels qui livrèrent nue têle inviolable et sacrée afin de conserver la leur, il reprit d'une voix grave : ■*- Songez, mon fils » qu'il ne suffit pas, pour être absous de ce grand crime, de n'y avoir pas coopéré. Ceux qui, .pouvant défendre le roi, ont laissé leur épée dans le fourreau? auront un compte bien lourd à rendre devant le roi des cieux... Oh! oui, ajouta le vieux prêtre en agitant la têle de droite à gauche par un mouvement expressif, oui, bien lourd!... car, en restant oisifs, ils sont devenus les complices involontaires de cet épouvantable forfait...
— Vous croyez, demanda Tinconnu stupéfait, qu'une participation indirecte sera punie... Le soldat qui a été commandé pour former la haie est-il donc coupable?...
Le prêtre demeura indécis. Heureux de l'embarras dans lequel il mettait ce puritain de la royauté en le plaçant entre le dogme de l'obcissance passive qui doit, selon les partisans de la monarchie, dominer les codes militaires, et le dogme tout aussi important qui consacre le respect dû à la personne des rois, l'étranger s'empressa de voir dans l'hésitation du prêtre une solution favorable à des doutes par lesquels il paraissait tourmenté. Puis, pour ne pas laisser le vénérable janséniste réfléchir plus longtemps, il lui dit : — Je rougirais de vous offrir un salaire quelconque du service funéraire que vous venez de célébrer pour le repos de l'àme du roi et pour l'acqttU de ma conscience. On ne peut payer une chose inestimable que par uns offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez donc accepter, monsieur, le don que je vous fais d'une sainte relique... Un Jour viendra peut-être où vous en comprendrez la valeur.
En achevant ces mots, l'étranger présentait à reccléslaslîque une petite boite extrêmement légère, le prêtre la prit involontolrement pour ainsi dire, car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu'il y mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte, Tavaient plongé dans une profonde surprise. Ils rentrèrent alors dans la pièce oA lai deux religieuses les attendaient.
— Vous êtes, leur dit l'inconnu, dans une maison dont le proprië» taire, Mucius Screvola, ce plâtrier qui habite le premier étage,, eal célèbre dans la section par son patriotisme; mais II e»t secrètement attaché aux Bourbons. Jadis il était piqueurde moaielgneur le prince de Gonti, et il lui doit sa fortune. En ne sortant pat de ches lui. Voua êtes plus en sûreté ici qu'en aucun lieu de la France, ftestea^jr. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrei attendre sans danger des temps moins mauvais. Dans un an, au 94 janvier... (en prononçant ces derniers mots, il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer avec vous la messe expiatoire...
11 n'acheva pas. Il salua les rouets habitants du grenier. Jeta un dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur hidigeoce, et il disparut.
Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l'intérêt d'un roman ; aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si soletinellement fait par cet homme, lu boite fut-elle placée par elles sur la table, et l^s trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent-elles une indescriptible curiosité. Mademoiselle de Langeais ouvrit la botte, y trouva un mouchoir de batiste trèfr^iiO» souillé de sueur; et| en le dépliant, ils y reconnurent des taches*
— C'est du sang !... dit le prêtre.
— Il est marqué de la couronne royale ! s*écria l'autre sœur.
Les deux sœurs laissèrent tomber la précieuse relique avec horreur. Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s'enveloppait l'étranger devint inexplicable; et, quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même pas de se l'expliquer.
Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s'apercevoir, malgré la terreur, qu'une main puissante était étendue sur eux. D'abord, ils reçurent du bois et des provisions ; puis les deux religieuses devinèrent qu'une femme était associée à leur protecteur, quand on leur en-
voya du linge et des vétemeota qui pouf aiesrt leur per asettra de sortir sans être remarquées par les modes aristoeraiiques des babils qu'elles avaient été forcées de conserver; enfin Mucius âcaevola leur donna deux cartes civiques. Souvent des avis nécessaires à ia sûreté du prêtre lui parvinrent par des voies détournées ; ei U recommt une telle opportunité dans ces conseils^ qit'ils ns pouvaient être donnés que par une personne initiée aux secrets de l'Etat. Xalgré la famine qui pesa sur Paris, les proscrits trouvèrent À ia porte de leur taudis des rations de pat» hlane qui y dtaiem régulièrement apportées par des mains invisibles; néanmoins Ua cnurem reeonnaitre dans Mucius Scaevola le mystérieux agent de cette bienfaisance toujours aussi in- ' génieuse qu'intelligente. Les nobles habitants du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 22 janvier 1795; aussi devint-11 l'objet d'un culte tout particulier pour ces trois êtres qui n'espéraient qu'en lui et ne vivaient que par lui. Us avaient ajouté pour loi des prières spéciales dans leurs prières ; soir et matin, ces âmes pieuses formaient des vœux pour son bonheur, pour sa prospérité, pour son salut; elles suppliaient Dieu d'éloigner de lui toutes em. bûches, de le délivrer de ses ennemis et de lui accorder une vie longue et paisible. Leur reconnaissance étant, pour ainsi dire, renouvelée tous les jours, s'allia nécessairement à un sentiment de curiosité qui devint plus vif de jour en jour. Les circonstances qui avaient accompagné l'apparition de l'étranger étaient l'objet de leurs conversa- Uonsi ils formaient mille conjectures sur lui, et c'était un bienfait d'un nouveau genre que la distraction dont il était le sujet pour eux. Us se promettaient bien de ne pas laisser échapper l'étranger à leur amitié le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI. Cette nuit, si impatiemment attendue, arriva enfin. A minuit, le bruit des pas pesants de l'inconnu retentit dans le vieil escalier de bois, la chambre avait été parée pour le recevoir, l'autel était dressé. Cette fois, les sœurs ouvrirent la porte d'avance, et toutes deux s'empressèrent d'éclairer l'escalier. Mademoiselle de Langeais descendit même quelques marches pour voir plus tôt son bienfaiteur.
— Venei» lui dit-elle d'une voix émue et affectueuse, venez... Ton vous attend.
L'homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence; à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les cœurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu'il le parut à ces âmes que l'exaltation de leurs sentiments disposait ^ux épanchements de l'amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer sur les lèvres de l'inconnu un sourire promptement réprimé au moment où il s'aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir ; il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu, par quelques mots de politesse négative à l'invitation que lui fit mademoiselle de Langeais de partager la petite collation préparée.
Après le 0 thermidor, les religieuses et Tabbé de Marelles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l'enseigne de la Heine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se aervaient les Vendéens pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L'abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-llonoré, l'empêcha de sortir.
— Qu'est-ce? dit-il à madame Ragon.
— Ce n'est rien, reprit-elle, c'est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Ah ! nous l'avons vu bien souvent l'année dernière; mais aujourd'hui, quatre jours après l'anniversaire du 2i janvier, on peut regarder cet affreux cortège sans chagrin.
— Pourquoi? dit l'abbé, ce n'est pas chrétien, ce que vous dites.
UN ÉPISODE SOUS LA TEBREDR
— Eb! c'«M l'exéculitm des complices de Robespierre, ils se sont déreodus UDt qu'ils ont pu ; mais Us vont à leur tour là où ils onl en- Tojré laot d'iimoceats.
Une foule qui remplissait la rue Saint-Honoré passa comme an Oot. Au-dessus des léies, Ya.ïAé de Harollee, cédant k un mouvemeot de cnrioùté, vit ddMut, sur la charrette, celui qni, trois jours aupara- Tant, écoutait samesse.
— Qui est-ce?... dit-il, cehil qui...
— C*est le bourreau, répondit M. Higon en uommant l'eiiécuteur des hautescBunes par son Doni monarcbique.
— Mon ami! mon ami! cria madame Raffon, H. l'abbé se meart Et la vieille dame prit un Bacon de Tlnticre pour bire rerealr te
vieux prêtre évaDoni.
— H m'a sans doute donné, dit-il, le moach<nr avec lequel le roi E'esl essuyé le front, en allant au martyre... Pauvre homme!... la couteau d'acier a eu du cœur quand toute la France en manqnùtl.^
Les parrumeura crurent que te pauvre pr£tre avait le dâîre.
Paru, jinvier 1831.
Piii d'un épisode sons ii tirredr.
Il resta peniif, debout, e
c *tliluded'bJ«iUlion. •
CE VOLUME GONTIEMT:
Splendeurs d liskes drs Courtisanes. — La Messe de TAlliée. — Jésus-Ciirisl en Flandre.
les Employés. — Gobseck. — La Vieille Pille. Le tabinel des Anti<|ues. — Le Ljs dans la Vallée. — Ikie Fille d Eve.
Madame Firmiani.
Piiri*. — Imprimerie Schnrider. rur d'Krfurtli, 1
Setj BKSSIHS
PAR MM. TONY JOHANNOT, STAAL, BEBTAIX, E. LAMPSONIIIS, H. MONNIER, DAIIMIEB, MEISSONNIER, etc.