PARIS
CHEZ HARBSCQ ET CUMPAtiNlE 1 ET CHEZ GUSTAVE UAVAR[>
ëdilfnn dn matm ilf BilDC ' Libraire
t. ToDv JubtriRiii, E. UnpionlH,
A. S. A. LE PRINCB
Laissez -mm mettre votre nom en léle d'une œuvre c^KeiilielIcment parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N'est-il pas naturel de TOUS oITrir les fleurs de rhétorique poussées dans votre jardin, arrosées des regrets qui m'ont fait connaître la nostalgie, et que vous avez adoucis quand j'errais sous les bo§ehfUi dont les ormes me rappelaienf les Champ8-KljE«es?
Peut-être raclièierai-je ainsi le crime d'avoir rêvé Paris en face du Daomo, d'avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles si propres •jt si élëgunies de Porta Rcnza. Quand j'aurai quelques iivresà publier qui pourront '' tre dédiés à des Milanaises, ' ' lurai le tionhcur de trouver noms déji chers à vos . dx conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au souvenir desquelles je vons prie de^ rappeler
Voire sincèrement ilT« lionne
De Bâluc, Août 1838.
PREilËRE PAIITIE.
ISTBEI niDllDEB.
En 1831, au dernier bal de I Opéra, plusieurs masques furent frappés de la lieauié d'un jeune bominc qui se proineuail dans les corridors et dans le Toycr.
avec l'allure des gens en quête d'une femme que des circonsunces imprévues retiennent au logis. Le secret de cette démarche, tour ù tour indolente et pressée, D'est connu que des vieilles femmes et do quelques flineurs é mérites. Dans cet immense rendez-vous, ta foule observe peu la foule, les intérêts sont passionnés, le désœuvrement lui'fliéme est préoccu])é. Le jeune dandy Était ù bien absorbé par Bon inquiète recherche, qu'il ne s'apercevait pas de son succès : les exclamations railleusemeutadmiralivesde certains masques, les élounements sérieui, les mordants lazzis, les plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait pÀat.
SPLENDEURS ET MISÈRES
Quoique sa beauté le classât parmi C69 personnages exceptionnels qui viennent au bal de l*Opéra pour y avoir Une aventure, et qui l'attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée; il devait être le héros aun de ces mystères à trois personnages qui composent tout le bal masqué de TOpéra, et connus seulement de ceux qui y jouent leur rôle ; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin de pouvoir dire : Tai vu; pour les gens de province, pour les ieunes gens inexpérimentés, pour les étrangers, 1 Opéra doit être alors le palais de la fhtigue et de Tennui. Pour eux, cette foule noire, lente et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend, et qui ne peut être comparée qu'à des fourmis sur leur tas do bols, n est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas*bre« ton qtit ignore l'existence du Grand-Livre. A de rares exceptions près, à Paris, les hommes ne se masquent point : un homme en domino parait ridicule. En ceci le génie ae la nation éclate. Les gens qui veu* lent cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l'Opéra sans y venir, et les masques absolument forcés d'y entrer en sortent aussitôt. Un spectacle des plus amusants est l'encombrement que produit à la porte, dès l'ouverture du bal, le flot des gens qui s'échappent, aux prises avec ceux qui y montent. Donc* les hommes masques sont des maris jaloux, qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne Tortune, qui ne veulent p:\s ôlre espionnés par elles, deux situations également moquables. Or, le Jeune homme était suivi, sans qu'il le sut, par un masque assassin, gros et court, roulant sur luimémo comme un tonneau. Pour tout habitué de l'Opéra, ce domino trahissait un administrateur, un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque en soupçon de son infidèle. Eu effet, dans la très-haute société, personne ne court après d'humiliants témoignages. Déjà plusieurs masques s'étaient montrés en riant ce monstrueux personnage, d'autres l'avaient apostrophé, quelques jeunes s'étaient moqués de lui ; sa carnire et son maintien annonçaient un dédain marqué pour cel traits sans portée ; il allait où le menait le jeune homme, COfnme va un sanglier poursuivi, qui ne se soucie ni des balles qui silllefit à ses oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoiqu'au premier abord le plaisir et l'inquiétude aient pris la méiiie livrée, 1 illustre robe noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l'Opéra, les différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent, sft reconnaissent et s'observent. Il y a des notions si précises pour quelques initiés, que ce grimoire d'intérêts est lisible comme un roman qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait dofic pas être en bonne fortune, il eâl infiiillibiement porté quelque marque convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de longue main. S'agissait-il d une vengeance? Eu voyant le masque suivant de si près un homme en bonne lortune, quelques désœuvrés revenaient au beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune homme intéressait : plus il allait, plus il réveillait de curiosités. Tout en lui signalait d'ailleurs les habitudes d'une vie élépnte. Suivant une loi fatale de notre époque, il existait peu de diiïerence, soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé des fils d'un duc et pair, et ce charmant garçon, que naguère la misère étreignit de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté, la jeunesse, pouvaient masquer chex lui de profonds abîmes, comme chez beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris, sans posséder le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui, chaque jour, risquent le tout pour le tout, en sacriUant au dieu le plus courtisé d.ms celte cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières, éuûent irréprochal)les, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de l'Opéra. Qui n'a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de Paris, il est une façon d'être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous faites, d'où vous venez, et ce que vous voulez ?
— Le beau jeune homme! Ici l'on peut se retourner pour le voir, dit un masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il faut.— vous ne tous le rappelez pas? lui répondit le cavalier, madame du Chàtelet Vous l'a 'cependant présenté...— Quoi ! c'est le petit apothicaire de qui elle s'était amourachée, qui s'est fait journaliste, l'amant de mademoiselle Coralie ?— - Je le crovais tombé trop bas pour jamais pouvoir remonter, et je ne comprenais pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit le comte Sixte du Chàteleti — Il a un uir de prince, dit le masque, et ce n'est pas cette actrice avec laqueUe il Vivait qui le lui aura donné ; ma cousine, qui l'a'* vait deviné, n'a pas su le débarbouiller ; je voudrais bien connaître la maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse me permettre de 1 1ntriguer.
Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.
— Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le dandy par le bras, je vous présente une personne qui veut renouer connaissance avec vous... — Cher comte chàtelet, répondit le jeune homme, celle personne m'a appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une ordonnance du roi m'a rendu celui de mes ancêtres maiernels, les Riibempré. Quoique les journaux aient annoncé co fait; il concerne un si paUvre personnage, que je ne rougis point de
le rappeler à mes amiS) à mes ennemis et au:v indifférents : vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée par voirc femme quand elle n'était encore que madame de Bargeton. (Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un tressaillement nerveux au préfet de la Charente.) Vous lui direz, ajouta Lucien, Sue maintenant je porte de gueules, au taureau furieux cVargent, am te pré de sinopU. — Furieux d'argent, répéta Chàtelet. — Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pour(|iioi ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clei de chambellan et les abeilles d'or de l'Empire qui se trouvent dans le vôtre, au grand désespoir de madame Chàtelet, née Nègrepelisse d'Espard,,, dit vivement Lucien. — Puisque vous m'avez reconnue, je ue puis plus vous intriguer, et ne saurais vous exprimer à quel point vous m'intriguez, lui dit À voix basse la marquise d'Espardf, tout étonnée de rimpcrlincnce et de l'aplomb acquis par l'homme qu'elle avait jadis méprisé. — Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule' chance que j'aie d'occuper votre pensée en restant dîins cette pénombre mystérieuse, dit-il avec le sourire d'un homme qui ne veut pas compromettre un bonheur sûr.
La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant, suivant une expression anglaise, coupée par la précision de Lucien.
—Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le comte du Chàtelet.— Et je le reçois comme vous me l'adressez, répliqua Lucien en saluant la marquise avec une grâce infinie. — Le fat ! dit à voix basse le comte à madame d'Espard, il a fini par conquérir ses ancêtres. — Chez les jeunes gens, la fatuité, quand elle tombe sur nous, annonce presque toujours un bonheur très-haut situé ; car, entre vous antres, elle annonce la mauvaise fortune. Aussi voudrais-je connaître celle de nos amies qui a pris ce bel oiseau sous sa protection ; peut-être aurais-je alors la possibilité de m'amuser ce soir. Mon billet anonvme est sans doute une méchanceté préparée par quelque rivale, car il est question de ce jeune homme ; son impertinence lui aura été dictée : espionnez-le. Je vais prendre le bras du duc de Navarreins, vous saurez bien me retrouver.
Au moment où madame d'Espard allait aborder son parent, le masque mystérieux se plaça entre elle et le duc pour lui dire à l'oreille :
— Lucien vous aime, il est l'aUteur du billet; votre préfet est son plus grand ennemi, pouvait-il s'expliquer devant lui?
L'inconnu s'éloigna, laissant madame d'Espard en proie à une double surprise. La marquise ne savait personne au monde capable de jouer le rôle de ce masque; elle craignit un piège, alla s'asseoir et fc cacha. Le comte Sixte du Chàtelet, à qui Lucien avait retranché son du ambitieux avec une affectation qui sentait une vengeance longtemps rêvée, suivit à distance ce merveilleux dandy, et rencontra bientôt un jeune homme auquel il crut pouvoir parler à cœur ouvert.
— Eh bien ! Rastignac, avez-vous vu Lucien? îl a fait peau neuve.
— Si j'étais aUMi joli garçon que lui, je serais encore plus riche que lui, répondit le jeune élégant d'un ton léger, mais fin, qui CNprimait une raillerie altique. — Non, lui dit à l'oreille le gros masque en lui rendant mille railleries pour une par la manière dont il accentua le monosyllabe.
Raslignac, qui n'était pas homme à dévorer une insulte, lesta comme frappe de. la foudre, et se laissa mener dans reinbra.surc d'une fenêtre par une main de fer, qu'il lui fut imposable de secouer.
— Jeune coq sorti du poulailler de maman Vauqiier, vous à qui le cœur a failli pour saisir les miHions du papa Taillefur quand le plus fort de l'ouvrage était fait, sachez, pour votre sûreté personnelle, que, si vous ne vous comportez pas avec Lucien comme avec un frorc
Sue vous aimeriez, vous êtes dans nos mains sans que nous soyons ans les vôtres. Silence et dévouement, ou j'entre dans voire jeu pour y renverser vos quilles. Lucien de Rubempré est protégé par le
{)lus grand pouvoir d'aujourd'hui, l'Eglise. Choisissez entre la vie ou a mort. Votre réponse?
Rastignac eut le vertige comme un homme endormi dans une forêt, et qui se révciUe à côté d'une lionne affamée. Il eut peur, mais sans témoins : les hommos les plus courageux s abandonnenl alors à la peur.
— Il n'y a que lui pour savoir... et pour oser... se dit- il à luimême.
Le masque lui serra la main pour l'empêcher de finir sa phrase : — Agissez comme si c'était fut, dit-il.
Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route, en se voyant mis en joue par un brigand : il capitula.
— Mon cher comte, dit-il à Chàtelet, vers lequel il revint, si vous tencx à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne lêles.
Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se remit sur la trace de Lucien.
— Mon cher, vous avez bien rapidement changé d'opinion sur !)0U
DES COURTISANES
compte, répondit le préfet justement élonné.— Aussi rapidement que ceux qui sont au centre, et qui votent avec la droite, repondit Rastignac à ce préfet-député, dont la voix manquait depuis peu de jours au ministère. — Est-ce quMI y a des opinions, aujourd'hui? il n'y a plus que des intérêts, répliqua des Lupeaulx, qui les écoutait. De quoi s*agit-il ? — Du sieur de Rubempré, que Rastignac veut me donner pour un personnage, dit le député au secrétaire général. — Mon cher comte, lui répondit des Lupeaulx d'un air grave, M. de Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite, et si bien appuyé, que je me croirais très-heureux de pouvoir renouer connaissance avec lui. — Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l époque, dit Rastignac.
Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin od se tenaient quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres, et plusieurs élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations, leurs bons mots et leurs médisances, en essayant de s'amuser ou en attendant quelque amusement. Dans cette troupe si bizarre"» ment composée se trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.— Eh bien ! Lucien, mon enfant, mon cher amour, nous voilà rempaillé, rafistolé. D'où venons-nous ? Nous avons donc remonté sur notre bête à Taide des cadeaux expédiés du boudoir de Florine. Bravo, mon gars ! lui dit Blondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement Lucien par la taille et le serrer contre son cœur.
Andoche Fibot était le propriétaire d'une Revue où Lucien avait travaillé presque gratis, et que Blondet enrichissait par sa collaboration, par la sagesse de ses conseils et la profondeur de ses vues. Finot et Blondet personnifiaient Bertrand et Raton, à cette différence près que le chat de la Fontaine finit par s'apercevoir de sa duperie, et que, tout en se sachant dupé, Blondet servait toujours Finot. Ce brillant condottiere de plume devait, en effet, être pendant lonp;lemps esclave. Finot cachait une volonté brutale sous des dehors lourds, sous les pavots d'une bêtise impertinente, frottée d'esprit comme le pain d'un manœuvre est frotté aail. Il savait engranger ce qu'il glanait, les idées et les écus, à travers les champs ae la vie dissipée que mènent les gens de lettres et les gens d'affaires politiques. Blondet, pour son malheur, avait mis sa force à la solde de ses vices ei de sa paresse. Toujours surpris par le besoin, il appartenait au pauvre clan des gens éminenls qui peuvent tout pour la fortune d'auirui sans rien pouvoir pour la leur, des Aladins qui se laissent emprunter leur lampe. Ces admirables conseillers ont l'esprit perspicace et juste quand il n'est pas tiraillé par l'intérêt personnel. Chez eux, c'est la tête et non le oras qui agit. De là le décousu de leurs mœurs, et de là le blâme dont les accablent les esprits inférieurs. Blondet Dartageait sa bourse avede camarade qu'il avait blessé la veille; il aînait, trinquait, couchait avec celui qu'il égorgerait le lendemain. Ses amusants paradoxes justifiaient tout. En acceptant le monde entier comme une plaisanterie, il ne voulait pas être pris au sérieux. Jeune, aimé, presque célèbre, heureux, il ne s'occupait cas, comme Pinot, d'acquérir la fortune nécessaire à l'homme âgé. Le courage le plus difficile est peut-être celui dont avait besoin Lucien en ce moment pour couper Blondet comme il venait de couper madame d'Espard et Cliàlelet. Malheureusement, chez lui. les jouissances de la vanité gênaient l'exercice de l'orgueil, qui certes est le principe de beaucoup de grandes choses. Sa vanité avait triomphé dans sa précédente rencontre : il s'était montré riche, heureux et dédaigneux avec deux personnes qui jadis l'avaient dédaigné pauvre et misérable ; mais un poète pouvnit-il, comme un diplomate vieilli, rompre en visière à deux soi-disant amis qui l'avalent accueifii dans sa misère, chez lesquels il avait couché mirant les jours de détresse? Finot, Blondet et lui s'étaient avilis de compagnie, ils avalent roule dans des orgies qui ne dévoraient pas que l'argent de leurs créanciers. Comme ces soldats qui ne savent pas placer leur courage, Lucien fit alors ce que font bien des gens dans Paris, il compromit de nouveau son caractère en acceptant une poignée de main de Finot, en ne se refusant pas à la caresse de Blondet. Quiconque a trempé dans le journalisme, ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes (pi il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant paver ses agresseurs avec leur monnaie. On s'habitue à voir faire le mal, à le laisser passer; on commence par rapprouvct*, on finit par le commettre. A la longue, l'àme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions, s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille, les gonds de la banalité s'usent et tournent d'eu\-niêmes. Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent, les talents s'abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s'envole. Tel qui voulait s'enorpieillir de ses pages se dépense en de tristes articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de niaiivr.ises actions. On était venu, comme Lousteau, comme Vernou, jiour ê!re un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Aussi ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la hauteur du talent, les d'Arthcz qui savent marcher d'un pied sûr à travers les écueils de la vie littéraire. Lucien ne sut rien répondre au
patelinage de Blondet, dont Tesprit exerçait d*ailleurs sur lui d'irrésistibles séductions, qui conservait l'ascendant du corrupteur sur rélève, et qui d'ailleurs était bien posé dans le monde par sa liaisoti avec la comtesse de Montcornet.
^ — Avez-vous hérité d'un oncle? lui dit Finot d'un air railleur. — J*ai mis, comme vous, les sots en coupes réglées, lui répondit Lucien sur le même ton. — Monsieur aurait une Revue, un journal quelconque? reprit Andoche Finot avec la sufBsance impertinente que déploie Texploitant envers son exploité. — J'ai mieux, répliqua Lucien, dont la vanité blessée par la supériorité qu'affectait le rédacteur en chef lui rendit Tesprit de sa nouveUe position. - Et qti'avez-vous, mon cher?... — J*ai un parti. — H y a le parti Lucien Ai en souriant Vernou. — Finot, te voilà distancé par ce garçon là. je te l'ai ptédit. Lucien a du talent, tu ne l'as pas ménagé, tu l'as roué. Aepens-tol, gros butor, reprit Blondet.
Fin comme le musc, Blondet vit plus d'un secret dans l'accent, dans le geste, dans l'air de Lucien; tout en l'adoucissant, il sut donc resserrer par ces paroles la gourmette de la bride. Il voulait cou* naître les raisons du retour de Lucien à Paris, ses projets, ses moyens d'existence.
— A genoux devant une supériorité que ta n*auraB jamais, qbolque tu sois Finot! renrilril. Admets monsieur, et sur-le-champ, au nombre des hommes forts à qui l'avenir appartient, il est des nôtres! Spirituel et beau, ne doit-il pas arriver par tes quibuscumque viii? Le voilà dans sa bonne armure de Milan, avec sa puissante dague k moitié tirée, et son pennon arboré ! Tudieu ! Lucien, où donc as-tu volé cejoli gilet? 11 n'y a que l'amour pour savoir trouver de pareilles étoffes. Avons-nous un domicile? Dans ce moment, Ta! besoiti de savoir les adresses de mes amis, je ne sais où coucher. Finot m'a mis à la porte pour ce soir, sous le vulgaire prétexte d'une bonne fortune.
— Non cher, répondit Lucien, j*ai mis en pratique un axiome avec lequel on est sûr de vivre tranquille : Fuge, fate, taee! Je vous laisse.
— Biais je ne te laisse pas que tu ne l'acquittes envers moi d une dette sacrée, ce petit souper, hein? dit Blondet, quidonnait un peu trop dans la bonne chère et qui se faisait traiter quand il se trouvait sans argent. - Quel souper? reprit Lucien en laissant échapper un geste d'impatience. — Tu ne t'en souviens pas? Voilà où je reconnais la prospérité d'un ami : Il n'a plus de mémoire. — Il sait ce qu'il nous doit, je suis garant de son cœur, reprit Finot en saisissant la plaisanterie de Blondet. — Rastignac, dit Blondet en prenant le jeune élé-
§ant par le bras au moment où 11 arrivait en haut du foyer et auprès e la colonne où se tenaient les soi-disant amis,*il s'agit d'un souper : vous serez des nôtres... A moins que monsieur, reprilrll sérieusement en montrant Lucien, ne persiste à nier une dette d'honneur; il le peut. — M. de Rubempré, je le garantis, en est incapable, dit Rastignac qui pensait à tout autre chose qu'à une mystification. — Voilà Bixiou, s'écria Blondet, il en sera : rien de complet sans lui. Sans lui, le vin de Champagne m'empâte la langue, et je trouve tout fade, même le piment des épigrammes. - Mes amis, dit Bixiou, je vois que vous êtes réunis autour de la merveille du jour. Notre cher Lucien recommence les Métamorphoses d'Ovide. De même que les dieux se changeaient en de singuliers légumes et autres, pour séduire des femmes, il a changé le chardon en gentiltiomme pour séduire, quoi? CharlesX !Mon petit Lucien, dit-il en le prenant par un bouton de sott habit, un journaliste qui passe grand seigneur mérite un joli charivari. A leur place, dit l'impitoyable railleur en montrant Finot et Vernou, je t'entamerais dans leur petit journal ; tu leur rapporterais une rentaiue de francs, dix colonnes de bons mots. — Bixiou, dit Blondet, un amphitryon nous est sacré vingt-quatre heures auparavant et douze heures après la fête : notre illustre ami nous donne à souper. — Gomment! comment! reprit Bixiou; mais quoi de plus nécessaire qtie de sauver un grand nom de l'oubli, que de doter l'indigente aristocratie d'un homme de talent ? Lucien, tu as l'estime de la presse, de laquelle tu étais le plus bel ornement, et nous te soutiendrons. Finot, un entre-filet aux premiers-PaHs 1 Blondet, une tartine insidieuse à la quatrième page de ton journal ! i^nnonçons l'apparition du plus beau livre de 1 époque, V Archer de Charles IX! Supplions Dauriat de nous donner Dienlôl les MafgueriUs, ces divins sonnets du Pétrarque français ! Portons notre ami sur le pavois de papier timbré qui fait et défait les réputations! — SI lu veux à souper, dit Lucien à Blondet pour se défaire de cette troupe qui menaçait de se grossir, il me semble que tu n'avais pas besoin d'employer rh)]perbole et la parabole avec un ancien ami, comme si c'était un niais. A demain soir, chez Lointief, dit-il vivement en vovant venir une femme vers laquelle il s'élança. — Oh ! oh ! oh ! dit Bixiou sur trois tons et d'un air raifieur en paraissant reconnaître le masque au-devant duquel allait Lucien, ceci mérite confirmation.
El il suivit le joli couple, le devança, l'examina d'un œil perspicace, et revînt à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à savoir d'où provenait le changement de fortune de Lucien.
— Mes amis, vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de Rubempré, leur dit Bixiou, c'est l'ancien rat de des Lupeaulx.
L'une des perversités maintenant oubliées, itiais en usage au commencement de ce siècle, était le lute des rats. Ou rat, mol déjà
splelndeurs et misèri:s
vieilli, s appliquait à un enfant de dix à onze ans, comparse à quelque théâtre, surtout à FOpéra, que les débauchés formaient pour le vice etrinfamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle à qui se pardonnaient les bons tours. Le rat pouvait tout prendre; il fallait s'en défier comme d'un animal dangereux, il introduisait dans la vie un élément de gaieté, comme jadis les Scapin, les Sffanarelle et les Frontin dans Tancienne comédie. Un rat était trop cher : il ne rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir ; la mode des rats passa si bien, qu'aujourd'hui peu de personnes savaient ce détail intime de la vie élégante avant la Restauration, jusqu'au moment où quelques écrivains se sont emparés du rat comme d'un sujet neuf.
— Comment, Lucien, après avoir eu Goralie tuée sous lui, nous ravirait la Torpille? dit filondet.
En entendant ce nom, le masque aux formes athlétiques laissa échapper un mouvement qui, bien que concentré, fut surpris par Rastignac.
— Ce n*est pas possible ! répondit Finot, la Torpille n'a pas un liard à donner, elle a emprunte, m'a dit Nathan, mille francs à Florine. — Oh! messieurs, messieurs!... dit Rastignac en essayant de défendre Lucien contre de si odieuses imputations. — Eh bien ! s'écria Vernou, l'ancien entretenu de Goralie est-il donc si bégueule?... — Oh ! ces mille francs-là, dit Bixiou, me prouvent que notre ami Lucien vit avec la Torpille... — Quelle perte irréparable fait l'élite de la littérature, de la science, de l'art et de la politique ! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui s est rencontrée l'étoiïe d'une belle courtisane : l'instruction ne l'avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire : elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d'une de ces majjnifiqnes figures aspasiennes sans lesquelles il n'y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarrv va bien au dix-huitième siècle, Ninon de Lenclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la République romaine, qu'elle fit son héritière, et qui put payer la dette publique avec cette succession ! Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démétrius sans Lamie,qiii fait aujourd'hui sa gloire?— Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l'Opéra, me semble un peu trop Débats, dit Bixiou à l'oreille de son voisin. — Et sans toutes ces reines, que serait l'empire des Césars? disait toujours Blondet. Lais, Rhodope, sont la Grèce et rEgvpte. Toutes sont d'ailleurs la poésie des siècles où elles ont vécu. Cette poésie, qui manque à Napoléon, car la veuve de sa grande armée est une plaisanterie de caserne, n'a pas manqué â la Révolution, qui a eu madame Tallien ! Maintenant, en France, où c'est à qui trônera, certes, il y a un trône vacant! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi, j'aurais donné une tante à la Torpille, car sa mère est trop authentiquement morte au champ du déshonneur; du Tillet lui aurait payé un hôtel, Lousteau une voiture, Rastignac des laquais, des Lupeâulx un cuisinier, Finotdes chapeaux (Finot ne put réprimer un mouvement en recevant cette épigramme à bout portant), Vernou lui aurait fait des réclames, Bixiou lui aurait fait ses mots! L'aristocratie serait venue s'amuser chez notre Ninon, où nous aurions appelé les artistes sous peine d'articles mortifères. Ninon II aurait été magnifique d'impertinence, écrasante de luxe. Elle aurait eu des opinions. On aurait lu chez elle un chef-d'œuvre dramatique défendu; on l'aurait *au besoin fait faire exprès. Elle n'aurait pas été libérale, une courtisane est essentiellement monarchique. Ah ! quelle perte ! elle devait embrasser tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme ! Lucien en fera quelque chien de chasse ! — Aucune des puissances femeHes que tu nommes n'a barboté dans la rue, dit Finot, et ce joli rat a roulé dans la fange. — Comme la graine d'un lis dans son terreau, reprit Vernou, elle s'y est embellie, elle y a fleuri. De là vient sa supériorité. Ne faut- il pas avoir tout comiu pour créer le rire et la joie qui tiennent à tout / — 11 a raison, dit Ix>usteau, qui jusqu'alors avait observé sans parler, la Torpille sait rire et fait rire. Cette science des grands auteurs et des grands acteurs appartient à ceux qui ont pénétré toutes les profondeurs sociales. A dix-huit ans, cette fille a déjà connu la plus haute opulenee, la plus basse misère, les hommes à tous les étages. Elle tient comme une baguette magique avec laquelle elle déchaîne les appétits brutaux si violemment comprimés chez les hommes qui ont encore du coeur en s'occupant de politique ou de sience, de littérature ou d'art. li n'y a pas de femme dans Paris qui puisse dire comme elle à l'animal : Sors!... Et l'animal ciuitte sa loge, et il se roule dans les excès ; elle vous met à table jusau'au menton, elle vous aide à boire, à fumer. Enfin cette femme est le sel chanté par Rabelais, et qui, jeté sur la matière, l'anime et l'élève jusqu'aux merveilleuses régions de l'art : sa robe déploie des mapificences inouïes, ses doigts laissent tomber à temps leurs pierreries, comme sa bouche les sourires ; elle donne à toute chose l'es-
{)rit de la circonstance ; son jarpn pétille de traits piquants ; elle a e secret des onomatopées les mieux colorées et les plus colorantes ; elle... — Tu perds cent sous de feuilleton, dit Bixiou en interrompant Lousteau, la Torpille est infiniment mieux que tout cela : vous avez tous été plus ou moins ses amants, nul de vous ne peut dire qu'elle a été sa maîtresse : elle peut toyjours vous avoir, vous ne
l'aurez jamais. Vous forcez sa porte, vous avez un service à lui demander... — Oh ! elle est plus généreuse qu'un chef de brigands «fui fait bien ses affaires, et plus dévouée que le meilleur camarade de collège, dit Blondet : on peut lui confier sa bourse et son secret. Mais ce qui me la faisait élire pour reine, c'est son indifférence bourbonntenne pour le favori tombé. — Elle est comme sa mère, beaucoup trop chère, dit des Lupeâulx. La belle Hollandaise aurait avalé les revenus de l'archevêque de Tolède, elle a mangé deux notaires... — Et nourri Maxime de Trailles quand il était page, dit Bixiou. — La Torpille est trop chère, comme Raphaël, comme Carême, comme Taglioni, comme Lawrence, comme Boule, comme tous les artistes de génie étaient trop chers... dit Blondet. — Jamais Esthcrn'aeu cette apparence de femme comme il faut, dit alors Rastignac en montrant le masque à qui Lucien donnait le bras. Je parie pour madame de Sérizy. — 11 n'y a pas de doute, reprit du Chàtelet, et la fortune de M. de Rubempré s'explique. — Ah! l'Eglise sait choisir ses lévites, quel joli secrétaire d'ambassade il fera ! dit des Lupeâulx. — D'autant plus, reprit Rastignac, que Lucien est un homme de talent. Ces messieurs en ont eu plus d'une preuve, ajouta-t-il en regardant Blondet, Finot et Lousteau. — Oui, le gars est taillé pour aller loin, dit Lousteau, qui crevait de jalousie, d'autant plus qu'il a ce que nous nommons (/e V indépendance dans les idées,., — C'est toi qui las formé, dit Vernou. — Eh bien! répliqua Bixiou en regardant des Lupeâulx, j'en appelle aux souvenii*s de M. le secrétaire général et maître des requêtes; ce masque est la Torpille, je ga^e un souper...
— Je tiens le pari, dit Chàtelet intéressé à savoir la vérité. — Allons, des Lupeâulx, dit Finot, voyez à reconnaître les oreilles de votre ancien rat. — Il n'y a pas besoin de commettre un crime dé lèse-masque, reprit Bixiou, la Torpille et Lucien vont revenir jusqu'à nous en remontant le foyer, je m'engage alors à vous prouver que c'est elle.
— Il est donc revenu sur l'eau, notre ami Lucien, dit Nathan, qui se joignit au groupe, je le croyais retourné dans l'Angoumois pour le reste de ses jours. A-t-il découvert quelque secret contre les Anglais?
— Il a fait ce que tu ne feras pas de sitôt, répondit Rastignac, il a tout payé.
Le gros masque hocha la tête en signe d'assentiment.
— En se rangeant à son âge, un homme se dérange bien, il n'a plus d'audace, il devient rentier, reprit Nathan.'— Oh ! celui-là sera toujours grand seigneur, et il y aura toujours en lui une hauteur d'idées qui le mettra au-dessus de bien des hommes soi-disant supérieurs, répondit Rastignac.
En ce moment journalistes, dandys, oisifs, tous examinaient, comme des maquignons examinent un cheval à vendre, le délicieux objet de leur pari. Ces juses vieillis dans la connaissance des dépravations parisiennes, tous d'un esprit supérieur et chacun à des titres difTérents, également corrompus, également corrupteurs, tous voués à des ambitions effrénées, habitués à tout supposer, à tout deviner, avaient les yeux ardemment fixés sur une femme masquée, une femme qui ne pouvait être déchiffrée que par eux. Eux et quelques habitués du bal de l'Opéra savaient seuls reconnaître, sous le lon^ linceul du domino noir, sons le capuchon, sous le collet tombant qui rendent les femmes méconnaissables, la rondeur des formes, les particularités du maintien et de la démarche, le mouvement de la taille, le port de la tête, les choses les moins saisissables aux veux vulgaires et les plus faciles à voir pour eux. Malgré cette enveloppe informe, ils purent donc reconnaître le plus émouvant des speciâcles, celui que présente à l'œil une femme animée par un véritable amour. Que ce fût la Torpille, la duchesse de Maufrigneuse ou madame deSérizy, le dernier ou le premier échelon de l'échelle sociale, cette créature était une admirable création, l'éclair des rêves heureux. Ces vieux jeunes gens, aussi bien que ces jeunes vieillards, éprouvèrent une sensation si vive, qu'ils envièrent à Lucien le privilège sublime de cette métamorphose de la femme en déesse. Le masque était là comme s'il eût été seul avec Lucien, il n'y avait plus pour cette femme dix mille personnes, une atmosphère lourde et pleine de poussière; non : elle était sous la voûte céleste des Amours, comme les madones de Raphaël sont sous leur ovale filet d'or. Elle ne sentait point les coudoiements, la flamme de son regard partait par les deux trous du masque et se ralliait aux yeux de Lucien, enfin le frémissement de son corps semblait avoir pour principe le mouvement même de son ami. D'où vient cette flamme qui ravonne autour d'une femme amoureuse et qui la signale enti^e toutes? a où vient cette légèreté de sylphide qui semble cnanger les lois de la pesanteur? Est-ce l'âme
3 ni s'échappe? Le bonheur a-t-il des vertus ph^rsiques? L'ingénuité 'une vierffe, les grâces de l'enfance, se trahissaient sous le domino. Quoique séparés et marchant, ces deux êtres ressemblaient à ces groupes de Flore et Zéphire savamment enlacés par les plus habiles statuaires ; mais c'était plus que de la sculpture, le plus grand des arts, Lucien et son joli domino rappelaient ces an^es occupés de fleurs ou d'oiseaux, et que le pinceau de Gian-Bellini a mis sous les images de la Virginité mère ; Lucien et cette femme appartenaient à la fantaisie, qui est au-dessus de l'art comme la cause est au-dessus de l'effet.
Quand cette femme, qui oubliait tout, fut à un pas du groupe, Bixiou
DES COURTISANES
cm : — Eslher? L'infortunée tourna vivement la tête comme une personne qui s'entend appeler, reconnut le malicieux personnage, et baissa la tète comme un agonisant qui a rendu le dernier soupir. Un rire strident partit, et le groupe fondit au milieu de la foule comme une troupe de mulots effrayés, qui, du bord d'un cbemin, rentrent dans leurs trous. Rastignac seul ne s'en alla pas plus loin qu'il ne le devait pour ne pas avoir Tair de fuir les regards étincelants de Lucien, il put admirer deux douleurs également profondes, quoique voilé<^ : d'abord la pauvre Torpille abattue comme par un coup de foudre, puis le masque incompréhensible, le seul du groupe qui fût resté. Estner dit un mot à l'oreille de Lucien au moment où ses genoux fléchirent, et Lucien disparut avec elle en la soutenant. Rasiignac suivit &a r^ard ce joli couple, en demeurant abîmé dans ses réflexions.
— D'où lui vient ce nom de Torpille? lui dit une voix sombre qui l'atteignit aux entrailles, car elle n'était plus déguisée. — C'est bien lui qui s'est encore échappé... dit Rastignac à part. — Tais-toi ou je t'égorge, répondit le masque en prenant une autre voix. Je suis content de toi, tu as tenu ta parole, auçsi as-tu plus d'un bras à ton service. Sois désormais muet comme la tombe; et, avant de te taire, réponds à ma demande. — Eh bien! cette fille est si attrayante qn'eUe aurait engourdi l'empereur Napoléon, et qu'elle engourdirait quelqu'un de plus difficile à séduire : toi! répondit Rastignac en s'éloignant. — Un instant, dit le masque. Je vais te montrer que tu' dois ne m'avoir jamais vu nulle part.
L'homme se démasqua, Rastignac hésita pendant un moment en ne trouvant rien du hideux personnage qu'il avait jadis connu dans la maison Yauouer.
^ Le diable vous a permis de tout changer en vous, moins vos yeux, qu'on ne saurait oubher, lui dit41.
La main de fer lui serra le bras pour lui recommander un silence éternel.
A trois heures du matin, des Lupeaulx et Finot trouvèrent l'élégant Rastignac à la même place, appujé sur la colonne où l'avait laissé le terrible masque. Rastignac s'était confessé à lui-même : il avait été le prêtre et le pénitent, le juge et l'accusé. Il se laissa emmener à déjeuner, et revint chez lui parfaitement gris, mais taciturne.
La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, dépare le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d'un des plus briUants quartiers de Paris conservera longtemps la souillure qu'y ont laissée les monticules produits par les immondices du vieux Paris, et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses, où s'exercent des industries peu soigneuses de leurs dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve-des-Petits-Ghamps et de la rue de Richelieu, où se presse une foule incessante, où reluisent les chefs-d'œuvre de l'industrie, de la mode et des arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi d une terreur triste en tombant dans le lacis de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusaue sur le ciel. Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n'éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares. Les boutiques sont fermées, celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère : c'est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de lingère qui vend de l'eau de G(^ogne. Un froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. A y a des coins sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché du passage Saint-Guillaume et quelques tournants de rues. Le conseil municipal n'a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie, car la prostitution a depuis longtemps établi là son quartier général. Peut-être est-ce un bonheur pour le monde parisien que de laisser à ces ruelles leur aspect ordurier. En y passant pendant la joui-née, on ne peut se figurer ce que toutes ces rues deviennent à la nuit ; elles sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d'aucun monde; des formes à demi nues et blanches meublent les murs, l'ombre est animée. Il se coule entre la muraille et le passant des toilettes qui marchent et qui parlent. Certaines portes entre-bâiOées se mettent à rire aux éclats. Il tombe dans l'oreille de ces paroles que Rabelais
1>rétend s'être gelées et qui fondent. Des ritournelles sortent d'entre es pavés. Le bruit n'est pas vague, il signifie quelque chose : quand il est rauqne, c'est une voix ; mais, s'il ressemble à un chant, il n'a plus rien d'humain, il approche du sifflement. Il part souvent des coups de sifflet. Enfin les talons de botte ont je ne sais quoi de provoquant et de moqueur. Cet ensemble de choses donne le veriige. Les conditions atmosphériques y sont changées : on y a chaud en hiver et froid en été. Mais, quelque temps qu'il fasse, celte nature étrange offre toujours le même spectacle : le monde fantastique d'Hoffmann le Rerlinois est là. Le caissier le plus mathématique n'y trouve rien de réel après avoir repassé les détroits qui mènent aux rues honnêtes où il y a des passants, des boutiques et des quinquets. Plus dédaigneuse ou plus honteuse que les reines et que les rois du temps passé, qui n'ont pas craint de s'occuper des courtisanes, l'administration ou la politique moderne n'ose plus envisager en face cette plaie
des capitales. Certes, les mesures doivent changer avec les temps, et celles qui tiennent aux individus et à leur liberté sont délicates; mais peut-être devrait-on se montrer large et hardi sur les combinaisons purement matérielles, comme Pair, la lumière, les locaux. Le moraliste, l'artiste et le sage administrateur regretteront les anciennes galeries de bois du Palais-Royal, où se parquaient ces brebis qui viendront toujours où vont les promeneurs ; et ne vaut-il pas mieux
Sue les promeneurs aillent où elles sont? Qu'est-il arrive? Aujour- 'hui les parties les plus brillantes des boulevards, cette promenade enchantée, sont interdites le soir à la famille. La police n'a pas su profiter des ressources offertes, sous ce rapport, par quelques passages, pour sauver la voie publique.
la fille brisée par un mot, au bal de l'Opéra, demeurait, depuis un mois ou deux, rue de Langlade, dans une maison d'ignoble apparence. Accolée au mur d'une immense maison, cette construction, mal plâtrée, sans profondeur et d'une hauteur prodigieuse, tire son jour de la rue, et ressemble assez à un bâton de perroquet. Un ap-
Sartement de deux pièces s'^ trouve à chaque étage. Cette maison est esservie par un escalier mince, plaqué contre la muraille, et singulièrement éclairé par des châssis qui dessinent extérieurement la rampe, et où chaque palier est indiqué par un plomb, l'une des plus horribles particularités de Paris. La boutique et l'entresol appartenaient alors à un ferblantier, le propriétaire demeure au premier, les quatre autres étages étaient occupes par des grisettes tres-décentes,
3 ni obtenaient du propriétaire et de la portière une considération et es complaisances nécessitées par la difBculté de louer une maison si singulièrement bâtie et située. La destination de ce quartier s'explique par Texistence d'une assez grande quantité de maisons semblables à celle-ci, dont ne veut pas le commerce, et qui ne peuvent être exploitées que par des industries désavouées, précaires ou sans dignité.
A trois heures après midi, la portière, qui avait vu mademoiselle Esther ramenée mourante par un jeune homme, à deux heures du matin, venait de tenir conseil avec la' grisette logée à l'étage supérieur, laquelle, avant de monter en voiture pour se rendre à quelque partie de plaisir, lui avait témoigné son inquiétude sur Esther : elle ne l'avait pas entendue remuer. Esther dormait sans doute encore, mais ce sommeil semblait suspect. Seule dans sa loge, la portière regrettait de ne pouvoir aller s'enquérir de ce qui se passait au quatrième étage, où se trouvait le loxement de mademoiselle Esther. Au moment où elle se décidait à conner au fils du ferblantier la garde de sa loge, espèce de niche pratiquée dans un enfoncement de mur, à l'entresol, un fiacre s'arrêta. Un homme enveloppé dans un manteau de la tête aux pieds, avec une évidente intention de cacher son costume ou sa qualité, en sortit et demanda mademoiselle Esther. La {>ortière fut alors entièrement rassurée, le silence et la tranquillité de a recluse lui semblèrent parfaitement expliqués. Lorsque le visiteur monta les degrés au-dessus de la loge, la portière remarqua les boucles d'argent qui décoraient ses souliers, elle crut avoir aperçu la frange noire d'une ceinture de soutane ; elle descendit et questionna le cocher, qui répondit sans parler, et la portière comprit encore. Le prêtre frappa, ne reçut aucune réponse, entendit de légers soupirs, et força la porte d'un coup d'épaule, avec une vigueur que lui donnait sans doute la charité, mais qui, chez tout autre, aurait paru être de l'habitude. Il se précipita dans la seconde pièce, et vit, devant une sainte Vierge en plâtre colorié, la pauvre Esther agenouillée, ou mieux, tombée sur elle-même, les mains jointes. La grisette expirait. Un réchaud de charbon consumé disait l'histoire de cette terrible matinée. Le capuchon et le mantelet du domino se trouvaient à terre. Le lit n'était pas défait. La pauvre créature, atteinte au cœur d'une blessure mortelle, avait tout disoosé sans doute à son retour de l'Opéra. Une mèche de chandelle, ngée dans la mare que contenait la bobèche du chandelier, apprenait combien Esther avait été absorbée
1>ar ses dernières réflexions. Un mouchoir trempé de larmes prouvait a sincérité de ce désespoir de Madeleine, dont la pose classique était celle de la courtisane irréligieuse. Ce repentir absolu fit sourire le prêtre. Inhabile à mourir, Esther avait laissé sa porte ouverte sans calculer que l'air des deux pièces voulait une plus grande quantité de charbon pour devenir irrespirable; la vapeur l'avait seulement étourdie; l'air frais venu de l'escalier la rendit par degrés au sentiment de ses maux. Le prêtre demeura debout, perdu dans une sombre méditation, sans être touché de la divine beauté de cette fille, examinant ses premiers mouvements comme si c'eût été quelque animal. Ses yeux allaient de ce corps affaissé à des objets indifférents avec une apparente indifférence. Il regarda le mobilier de cette chambre, dont le carreau rouge, frotté, froid, était mal caché par un méchant tapis qui montrait la corde. Une couchette en bois peint, d'un vieux modèle, enveloppée de rideaux en calicot jaune, à rosaces rouges ; un seul fauteuil et deux chaises, également eu bois peint, et couvertes du même calicot, qui avait aassi fourni les draperies de la fenêtre ; un papier à fond gris moucheté de fleurs, mais noirci par le temps et gras ; une table h ouvrage en acajou ; la cheminée encombrée d'ustensiles de cuisine de la plus vile espèce, deux falourdes entamées, un chambranle en pierre, sur lequel étaient çà et là quelques verro
SPLENDEURS ET MISÈRES
(erîes mêlée» à des bijoux, à des ciseaux ; une pelote salie, des gants blaucs et parfumés, uo délicieux chapeau jeté sur le pot a l'eau, un châle de Ternaux, qui bouchait la fenêtre, une robe élégante pendue à un clou ; un petit canapé, sec, sans coussins ; d'ignobles socques cassés et des souliers mignons, des brode(][uins à faire envie à une reine, des assiettes de porcelaine commune ebrécbées, où se voyaient les restes du dernier repas, et encombrées de couverts en maillechort, l'argenterie du pauvre à Paris ; un corbillon plein de pommes de "terre et du ]inge à blanchir, puis par-dessus un frais bonnet de gaze; une mauvaise armoire à glace, ouverte et déserte, sur les tablettes de laauelle se voyaient des reconnaissances du Mont-de-Piété : tel était rensemble de choses lugubres et joyeuses, misérables et riches, qui frappait le regard. Ces vestiges de luxe dans ces tessons, ce ménage si bien approprié à la vie bohémienne de celte fille abattue dans ses linges défaits comme un cheval mort dans son harnais, sous son brancard cassé, empêtré dans ses guides, ce spectacle étrange faisait-il penser le prêtre? Se disait-il qu'au moins celle créature égarée devait être désintéressée, pour accoupler une telle pauvreté avec l'amour d'un jeune homme riche? Attriouait-il le désordre du mobilier au désordre de la vie? Eprouvait-il de la pitié, de PeiTroi? Sa charité s'émouvait-elle ? Qui Peut vu, les bras croisés, le front soucieux, les lèvres crispées, l'œil âpre, l'aurait cru préoccupé de sentiments sombres, haineux, de réflexions qui se contrariaient, de projets sinistres. U était, certes, insensible aux jolies rondeurs d'un sein presque écrasé sous le poids du buste fléchi, et aux formes délicieuses de la Vénus accroupie, qui paraissaient sous le noir de la jupe, tant la mourante était rigoureusement ramassée sous elle-même ; l'abandon de cette tête, qui, vue par derrière, offrait au regard la nuque blanche, mofle et flexible, les beUes épaules d'une nature hardiment développée, ne Pémouvait point; il ne relevait pas Esther, il ne semblait pas entendre les aspirations déchirantes par lesquelles se. trahissait le relour à la vie : il fallut un sanglot horrible et le regard effrayant que lui lança cette fille, pour (]u il daignât la relever et la porter sur le lit avec une facilité qui révélait une force prodigieuse,
— Lucien! dit-elle en murmurant.
— L'amour revient, la femme n est pas loin, dit le prêtre avec une sorte d*amerlume.
La victime des dépravations parisiennes aperçut alors le costume de son libérateur, et dit, avec le sourire de Penfant, quand il met la main sur une chose enviée : — Je ne mourrai donc pas sans m'être réconciliée avec le ciel ! — Vous pourrez expier vos fautes, dit le prêtre en lui mouillant le front avec de Peau, et lui faisant respirer une burette de vinaigre qu'il trouva dans un coin ! — Je sens que la vie, au lieu de m'abandonner, afflue en moi, dit-elle après avoir reçu les soins du prêtre, et en lui exprimant sa gratitude par des gestes pleins de naturel.
Cette attrayante pantomime, que les Grâces auraient déployée pour séduire, justifiait parfaitement le surnom de cette étrange fiUe.
— Vous sentez-vous mieux? demanda l'ecclésiastique en lui donnant à boire un verre d'eau sucrée.
Cet homme semblait ^tre au fait de ces singuliers ménages, il en connaissait tout. 11 était là comme chez lui. Ce privilège d'être partout chez soi n'appartient qu'aux rois, aux filles et aux voleurs.
— Quand vous serez toqt à fait bien, reprit ce singulier prêtre après une pause, vous me direz les raisons qui vous ont portée à commettre votre dernier crime, ce suicide commencé. — Mon histoire est bien simple, mon père, répondit-elle. Il v a trois mois, je vivais dans le désordre où je suis née. J'étais la dernière des créatures et la plus infâme, maintenant je suis seulement la plus malheureuse de toutes. Permettez -moi de ne rien vous raconter de ma pauvre mère, morte assassinée... — Par un capitaine, dans une maison suspecte, dit le prêtre en interrompant sa pénitente... Je connais votre origine, et sais que si une personne de votre sexe peut jamais être excusée de mener une vie honteuse, c'est vous, à qui les bons exemples ont manqué. — Hélas ! je n'ai pas été baptisée, et n'ai reçu les enseignements d'aucune religion. — Tout est donc encore réparable, reprit le prêtre, pourvu que votre foi, votre repentir, soient sincères et sans arrière-pensée. — Lucien et Dieu remplissent mon cœur, dit-eUe avec une touchante ingénuité. — Vous auriez pu dire Dieu et Lucien, réplioua le prêtre en souriant. Vous me rappelez l'objet de ma visite. N'omettez rien de ce qui concerne ce jeune homme. — Vous venez pour lui? demanda-t-elie avec une expression amoureuse qui eût attendri tout autre prêtre. Oh ! il s'est douté du coup. ~ Non, répondit-il, ce n'est pas ae votre mort, mais de votre vie que l'on s'inquiète. AUons, expliquez-moi vos relations. -> En un mot, dit-elle.
La pauvre fille tremblait au ton brusque de l'ecclésiastique, mais en femme que la brutalité ne surprenait plus depuis longtemps.
— Lucien est Lucien, repril-elie, le plus beau jeune homme, et le meiUeur des êtres vivants-, mais, si vous le connaissez, mon amour doit vous sembler bien naturel. Je l'ai rencontré par hasard, il y a trois mois, à la Porte- Saint-Martin, où j'étais allée un jour de sortie, car nous avions un jour par semaine dans la maison de madame Meynardie, où j'étais. Le lendemain, vous comprenez bien que je me suis
affranchie sans permission. L'amour était entre dans mon cœur, et m'avait si bien changée, qu'en revenant du théâtre je ne me reconnaissais plus moi-même ; je me faisais horreur. Jamais Lucien n'a pu rien savoir. Au lieu de lui dire où j'étais, je lui ai donné Padresse de ce logement où demeurait alors une de mes amies, qui a eu la complaisance de me le céder. Je vous jure ma parole sacrée... — 11 ne faut point jurer. — Est-ce donc jurer que de donner sa parole sacrée? Eh bien ! depuis ce jour, j'ai travaillé dans cette chaioibre, comme une perdue, a faire des chemises à vingt-huit sous de façon, afin de vivre d'un travail honnête. Pendant un mois, je n'ai mangé que des pommes de terre, pour rester sage et digne de Lucien, qui m'aime et me respecte comme la plus vertueuse des vertueuses. J'ai fait ma déclaration en forme à la police, pour reprendre mes droits, et je suis soumise à deux ans de surveillance. Eux, qui sont si faciles pour vous inscrire sur les .registres d'infamie, deviennent d'une excessive difficulté pour vous en rayer. Tout ce que je demandais au ciel était de protéger ma résolution. J'aurai dix-neuf ans au mois d'avril : à cet âge, il y a de la ressource. U me semble, à moi, que je ne suis née. qu'il y a trois mois... Je priais le bon Dieu tous les matins, et lui demandais de permettre que jamais Lucien ne connût ma vie antérieure. J'ai acheté cette Vierge que vous voyez ; je la priais à ma manière, vu (lue je ne sais point de prières ; je ne sais ni lire ni écrire, je ne suis jamais entrée dans une église, je n'ai jamais vu le bon Dieu qu'aux
{processions, par curiosité. •— Que dites-vous donc à la Vierge? — Je ui parle comme je parle à Lucien, avec ces élans d'âme qui le font pleurer. — Ah ! il pleure? — De joie, dit-elle vivement. Pauvre chat ! nous nous entendons si bien que nous avons une même âme 1 U est si gentil, si caressant, si doux de cœur, d'esprit et de manières!... Il dit qu'il est poète, moi je dis qu'il est dieu... Pardon ! mais, vous autres prêtres, vous ne savez pas ce que c'est que l'amour. Il n'y a, d'ailleurs, qiie nous qui connaissions assez les hommes pour apprécier un Lucien. Un Lucien, voyez-vous, est aussi rare qu'une femme sans péché ; quand on le rencontre, on ne peut plus aimer que lui : voilà. Mais â un pareil être, il faut sa pareille. Je voulais donc être digne d'être aimée par mon Lucien. De là est venu mon malheur. Hier, à l'Opéra, j'ai été reconnue par des jeunes gens qui n'ont pas plus de cœur qu'il n'y a de pitié chez les tigres; encore m'entendrais-je avec un tigre! Le voile d'innocence que j'avais est tombé; leurs rires m'ont fendu la tête et le cœur. Ne croyez pas m'avoir sauvée, je mourrai de chagrin. —Votre voile d'innocence?... dit le prêtre, vous avez donc traite Lucien avec la dernière rigueur ? -— Oh ! mon père, comment vous, qui le connaissez, me faites-vous une semblable question? répondit-elle en lui jetant un sourire superbe. On ne résiste pas à un dieu. — Ne blasphémez pas, dit Pecclésiastique d'une voix douce. Personne ne peut ressembler à Dieu ; l'exagération va mal au véritable amour, vous n'aviez pas pour votre idole un amour pur ei vrai. Si vous aviez éprouvé le changement que vous vous vantez d'avoir subi, vous eussiez acquis les vertus qui sont Papanage de l'adolescence, vous auriez connu les délices de la chasteté, les délicatesses de la pudeur, ces deux gloires de la jeune fille. Vous n'aimez pas.
Esther fit un geste d'effroi que vit le prêtre, et qui n'ébranla point Pimpassibilité de ce confesseur.
— Oui, vous l'aimez pour vous et non pour lui, pour les plaisirs temporels qui vous charment, et non pour Pamour en lui-même ; si vous vous en êtes emparée ainsi, vous n'aviez pas ce tremblement sacré qu'inspire un être sur qui Dieu a mis le cachet des plus adorables perfections : avez-vous songé que vous le déeradiez par voire impureté passée, que vous alliez corrompre un enunt par ces épouvantables délices, qui vous ont mérité votre surnom, glorieux d'infamie? Vous avez été inconséc[uente avec vous-même et avec votre passion d'un jour... — D'un jour! répéta-t-elle en levant les yeux. — De quel nom appeler un amour qui n'est pas éternel, qui ne nous unit pas, jusque dans l'avenir du cnrétien, avec celui que nous aimons? — Ah! je veux être catholique! cria-t-elle d'un ton sourd et violent, qui lui eût obtenu sa grâce de notre Sauveur. — Est-ce une fille qui n'a reçu ni le baptême de l'Eglise ni celui de la science, qui ne sait ni lire, ni écrire, ni prier, qui ne peut faire un pas sans que les pavés ne se lèvent pour l'accuser, remarquable seulement par le fugitif privilège d'une beauté que la maladie enlèvera demain peutêtre ; est-ce cette créature avilie, dégradée, et qui connaissait sa dégradation .. (ignorante et moins aimante, vous eussiez été plus excusable...) est-ce la proie future du suicide et de l'enfer, qui pouvait être la femme de Lucien de Rubempré ?
Chaque phrase était un coup de poignard qui entrait à fond de cœur. A chaque phrase, les sanglots croissants, les larmes abondantes de la fille au désespoir attestaient la force avec laquelle la lumière entrait à la fois dans son intelligence pure comme celle d'un sauvage, dans son âme enfin réveillée, dans sa nature sur laquelle la dépravation avait mis une couche de glace boueuse, qui fondait alors au soleil de la foi.
— Pourquoi ne suis-je pas morte? était la seule idée qu'elle exprimait au milieu des torrents d'idées qui ruisselaient dans sa cervelle en la ravageant. — Ma fille, dit le terrible juge, il est un amour qui ne s'avoue point devant les liouiincs, et dont les confidences sont re-
DES COUETISANES,
çucs avec des sourires de bonheur par les anges, ~- Lequel? — L'amour sans espoir, quand il inspire la vie, quand il y mel le principe des dévouements, quand il ennoblit tous les actes par la pensée d'arriver à une perfection idéale. Oui, les anges approuvent cet amour, il mène à la connaissance de Dieu. Se perfectionner sans cesse pour se rendre digne de celui qu'on aime, lui faire mille sacrifîccs secrets, l'adorer de loin, donner son sang goutte à goutte, lui immoler son amour-propre, ne plus avoir ni orgueil ni colère avec lui, lui dérober jusqu'à la connaissance des jalousies atroces qu'il échauffe au cœur, lui donner tout ce qu'il souhaite, fût*ce à notre détriment, aimer ce qu'il aime, avoir tojours le visaee tourné vers lui pour le suivre sans qu'il le sache ; cet amour, la religion vous l'eût pardonné, il n offensait ni les lois humaines ni les lois divines, et conduisait dans une autre voie que ceUe de vos sales voluptés.
En entendant cet horrible arrêt exprimé par un mol (et quel root? et de quel accent fut^il accompagné?), Esiher fut en proie à une défiance assez légitime. Ce mot fut comme un cou^ de tonnerre qui trahit un orage près de fondre. Elle regarda ce prêtre, et il lui prit le saisissement d'entrailles qui tord le plus courageux en face d'un danger imminent et soudain. Aucun regard n aurait pu lire ce qui se passait alors en cet homme; mais pour les plus hardis il y aurait eu plus à frémir qu'à espérer à l'aspect de ses yeux, jadis clairs et jaunes comme ceux des tigres, et sur lesquels les austérités et les privations avaient mis un voile semblable à celui qui se trouve sur les horizons au milieu de la canicule : la terre est chaude et lumineuse, mais le brouillard la rend indistincte, vaporeuse, elle est presque invisible. Une gravité tout espagnole, des plis profonds que les mille cicatrices d'une horrible petite vérole rendaient hidçux et semblables à des ornières déchirées, sillonnaient sa figure olivâtre et cuite par le soleil. La dureté de cette physionomie ressortait d'autant mieux qu'elle était encadrée par la sèche perruque du prêtre, qui ne se soucie [)]us de sa personne, une perruque pelée et d'un noir rouge à la lumière. Son buste d'athlète, ses mains de vieux soldat, sa carrure, ses fortes épaules, appartenaient à ces cariatides que les architectes du moyen âge ont employées dans quelques palais italiens, et que rappellèni'lm-
Earfaitement celles de la façade du tliéàtre de la Porte-Samt-Martin. es personnes les moins dairvoyantes eussent pensé que les passions les plus chaudes ou des accidents peu communs avaient jeté cet homme dans le sein de l'Eglise; certes, les plus étonnants coups de foudre avaient pu seuls le changer, si toutefois une pareille nature était susceptible de changement. Les femmes qui ont mené la vie alors si violemment répudiée par Esther arrivent à une indifférence absolue sur les formes extérieures de l'homme. Elles ressemblent au critique littérahre d'aujourd'hui, qui. sous quelques rapports, peut leur être comparé, et qui arrive à une profonde insouciance des formules d'art : il a tant lu d'ouvrages, il en voit tant passer, il s'est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi tant de denoûments, il a vu tant de drames, il a tant fait d'articles sans dire ce qu'il pensait, en trahissant si souvent la cause de l'art en faveur de ses amitiés et de ses inimitiés, qu'il arrive au dégoût de toute chose et continue néanmoins à juger. 11 faut un miracle pour que cet écrivain produise une œuvre, de même que l'amour pur et noble exige un autre miracle pour édore dans le cœur d'une courtisane. Le ton et les manières de ce prêtre, qui semblait échappé d'une toile de Zurbaran, parurent si hostiles à cette pauvre fille, à qui la forme importait peu, qu'elle se crut moins l'objet d'une solUcitude que le sujet nécessaire d'un plan. Sans pouvoir distinguer entre le patelinage de l'inlérét personnel et l'onclion de la charité, car il faut bien être sur ses gardes pour reconnaître la fausse monnaie que donne un ami, elle se sentit comme entre les griff'es d'un oiseau monstrueux et féroce qui tombait sur elle après avoir plané longtemps, et, dans son effroi, elle dit ces paroles dune voix alarmée : — Je croyais les prêtres chargés de nous consoler, et vous m'assassinez !
A ce cri de l'innocence, l'ecclésiastique laissa échapper un geste, et fil une pause; il se recueillit avant de répondre. Pendant cet instant, ces deux personnages si singulièrement réunis s'examinèrent à la dérobée. Le prêtre comprit la iille, sans que la lille pût comprendre le prêtre. 11 renonça sans doute à quelque dessein qui menaçait la pauvre Esther, et revint à ses idées premières.
~ Nous sommes les médecins des âmes, dit-il d'une voix douce, et nous savons quels remèdes conviennent à leurs maladies. — 11 faut pardonner beaucoup à la misère, dit Esther.
Elle crut s'être trompée, se coula à bas de son lit. se prosterna aux pieds de cet homme, baisa sa soutane avec une profonde humilité, et releva vers lui des yeux baignés de larmes.
— Je crovais avoir beaucoup fait, dit-elle. — Ecoutez, mou enfant ! votre fatale réputation a plongé dans le deuil la famille do Lucien ; on craint, et avec quelque justesse, que vous ne l'entraîniez dans la dissipation, dans un monde de folies... — C'est vrai, c'est moi qui Pavais amené au bal pour l'intriguer. — Vous êtes assez belle pour qu'il veuille triompher en vous aux yeux du monde, vous montrer avec orgueil et faire de vous comme un cheval de parade. S'il ne dépensait que son argent!... mais il dépensera son icmps, sa force; il perdra le goût des belles destinées qu'on veut lui faire. Au lieu d'ê-
tre un jour ambassadeur, riche, admiré, dorieux, il aura été, comme tant de ces gens débauohés qui ont noyé leurs latents dans la boue de Paris, l'amant d'une femme impure. Quant à vous, vous auriez repris plus tard votre première vie, après être un moment montée dans une sphère élégante, car vous n'avez point en vous cette force que donne une bonne éducation pour résister au vice et penser à Pavenir. Vous n'auriez pas mieux rompu avec vos compagnes que vous n'avez rompu avec les gens qui vous ont fait honte à POpëra, ce matin. Les vrais amis de Lucien, alarmés de l'amour que vous lui inspirez, ont suivi ses pas, ont tout appris. Pleins d'épouvante, ils m ont envoyé vers vous pour sonder vos dispositions et décider de votre sort; mais, s'ils sont assez puissants pour débarrasser la voie de ce jeune homme d'une pierre d'achoppement, ils sont miséricordieux. Sachei^le, ma fille : une persoune aimée de Lucien a des droits à leur respect, comme un vrai chrétien adore la fange où, par hasard, rayonne la lumière divine. Je suis venu pour être l'organe de la pensée bienfaisante ; mais si je vous eusse trouvée entièrement perverse, et armée d'effronterie, d'astuce, corrompue jusqu'à la moelle, sourde à la voix du repentir, je vous eusse abandonnée à leur colère. Cette libération civile et politique, si difficile à obtenir, que la police a raison de tant retarder dans l'intérêt de la société même, et que je vous ai entendu souhaiter avec l'ardeur des vnli rauentirs, la voici, dit le prêtre en tirant de sa ceinture un papier de forme administrative. On vous a vue hier, cette lettre d'avis est datée d'aujourd'hui : vous voyez combien sont puissants les gens que Lucien intéresse.
A la vue de ce papier, les tremblements convulsifs que cause un bonheur inespéré agitèrent si ingénument Esther, qu'elle eut sur les lèvres un sourire fixe qui resscniblait à celui des insensés. Le prêtre s'arrêta, regarda cette enfant pour voir si, privée de Phorrible force que les gens corrompus tirent de leur corruption même, et, revenue à sa frêle et délicate nature primitive, elle résisterait à tant d'impressions. Courtisane trompeuse, Esther eût joué la comédie ; mais, redeyenue innocente et vraie, elle pouvait mourir, comme un aveugle opéré peut reperdre la vue en se trouvant frappé par un jour trop vif. Cet homme vit donc en ce moment la nature humaine à fonc^ mais il Testa dans un calme terrible par sa fixité : c'était une Alpe froide, blanche et voisine du ciel, inaltérable et sourcilleuse, aux flancs de granit, et cependant bienfaisante, Les filles sont des êtres essentiellement mobiles, qui passent sans raison de la défiance la plus hébétée à une confiance absolue. Elles sont, sous ce rapport, au-dessous de Panimal. Extrêmes en tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur religion, dans leur irréligion, presque toutes deviendraient folles, si la morlaUtc qui leur est particulière ne les décimait, et si d'heureux hasards n'élevaieni quelques-unes d*entre elles audessus de la fange où elles vivent. Pour pénétrer jusqu'au fond des misères de cette horrible vie, il faudrait avoir vu Jusqu'où la créature peut aller dans la folie sans y rester, en admirant la violente extase de la Torpille aux genoux de ce prêtre. La pauvre fille regardait le papier libérateur avec une expression que Dante a oubliée, et qui surpassait les inventions de son Enfer. Mais la réaction vint avec les larmes. Esther se releva, jeta ses bras autour du cou de cet homme, pencha la tête sur son sein, y versa des pleurs, baisa la rude étoffe qui couvrait ce cœur d'acier, et sembla vouloir y pénétrer. Elle saisit cet homme, lui couvrit les mains de baisers; elle employa, mais dans une sainte effusion de reconnaissance, les chatteries de ses caresses, lui prodigua les noms les plus doux, lui dit, au travers de ses phrases sucrées, mille et mille fois : Donnei-le-moi ! avec aulant d'intonations différentes; elle l'enveloppa de ses tendresses, le couvrit de ses regards avec une rapidité qui le saisit sans défense; enfin, elle finit par .engourdir sa colère. Le prêtre connut comment cette fille avait mérité son surnom ; il comprit combien il était difficile de résister à celte charmante créature, il devina tout à coup Pamour de Lucien et ce qui devait avoir séduit le poêle. Une passion semblable cache, entre mille attraits, un hameçon lancéolé qui pique surtout l'âme élevée des artistes. Ces passions, inexplicables pour la foule, sont parfaitement expliquées par celte soir du beau idéal qui distingue les êtres créateurs. N'est-ce pas ressembler un peu aux anges chargés de ramener les coupables à des sentiments meilleurs, n'est-ce pas créer que de purifier un pareil être? Quel allèchemeM que de mettre d'accord la beauté morale et la beauté physique ! Quelle jouissance d'orgueil, si l'on réussit! Quelle belle tâche que celle qui n'a d'autre instrument que l'amour! Ces alliances, illustrées d'ailleurs parPexemple d'Aristote, de Socrate, de Platon, d'AIcibiade, de Gethégus, de Pompée, et si monstrueuses aux yeux du vulgaire, sont fondées sur le sentiment qui a porté Louis XlV à bâtir YersaiUes, qui jette les hommes dans toutes les entreprises ruineuses : convertir les miasmes d'un marais en un monceau (le parfums entouré d'eaux vives ; mettre un lac sur une colline, comme fit le prince de Conti à Nointel, ou les vues de la Suisse à Cassan, comme le fermier général Bergeret. Enfin c'est Part qui fait irruption dans la morale.
Le prêtre, honteux d'avoir cédé à cett» tendresse, repoussa vivement Esther, qui s'assit honteuse aussi, car il lui dit : — Vous êtes toujours courtisane. Et il remit froidement la lettre dans sa ceinture. Comme un enfant qui n'a qu'un désir entête , Esther ne cessa de re-
spLEisni:uRS et misères
garder l'cndroii de la ceiulure où étail le papier, — Mod enr^ui. reprit le prÉlre après une pause, voire mère ùtail juive, ei vous u'avei pas élé baptisée, mais vous u'avcz pas dou plus élu menée à la syoasogue : TOUS êtes dans les limbes religieuses oii sont les petits enfants... — Les petits eofauls! répéta-t-elle d'une voix attendrie. — ... Coiotne vous éies, dans les cartons de la poliee, un chiffre eu dehors des êtres sociaux, dit en conliuuaul le préire impassible. Si l'amour, vu par une échappée, vous a Tait croire. Il y a trois mois, que vous naissiez, vous devez sentir que dejiuis ce jour vous êtes vraiment en enfance. Il but donc vous conduire comme si vous étiez une enfant; vous devez changer entièrement, et je me chaire de vous rmdre méconnaissable. D'abord, vous oublierez Lucien.
I.a pauvre aile cul le cœur brisé par celle parole ; elle leva les yeux sur le prêtre et fit un signe de uégation ; die fut incapable de [larlcr, en retrouvant encore le bourreau dans le sauveur.
— Vous renoncerez à le voir, du moins, reprit-il. Je vous conduirai dans une maison religieuse où les jeunes lllles des meilleures familles reçoivent leur éducation ; vous y deviendrez caUioliitnc. vous y serez instruite dans la pratique des exercices «hrélieus, vous y apprendrez la religion: vous pourrez en sortir une jeune Hlle accomplie, chaste, pure, bien élevée, si...
Cet homme leva le doigt et lit une pause.
— Si, repri|i-il, vous vous sentez la force de laisser ici la Torpille. — Ah ! cria ta pauvre enfant pour qui chaque parole atail été comme la note d'une musique au son de laquelle les piories du paradis se fussent lentement ouvertes, ah ! s'il était possible de verser ici tout mon gang et d'en preudre un nouveau!... — Ëcoutez-nioi.
Elle se tut.
— Votre avenir dépend de la puissance de vuli'e oubli. Songer, à l'étendue de vos obligations : une parole, mi gusia <|uî décclcrall h Tor(iille tue la femme de Lucien: un mut dit en rêve, une |)cu>ée involontaire, un regai'd ininiodeste, uu iimuvcinenl d'ini|)aiieni'e, nu
souvenir de dérèglement, une omission, un signe de tête qui révélerait ce que vous savez ou ce qui a élé su pour votre malheur...— Allez, allez, mon père, dit la fille avec une exaltation de sainte, marcher avec des souliers de fer rouge et sourire, vivre vêtue d'un corset armé de pointes et conserver la grâce d'une danseuse, manger du pain saupoudré de ceudre, boire de I absinthe, tout sera doux, facile L Elle retomba sur ses genoux, elle baisa les souliers du prêtre, elle y fondit en larmes et les mouilla, elle étreignit les jambes et s'y colla, murmurant des mots insensés au travers des pleurs que lui causait la joie. Ses beaux et admirables cheveux blonds ruisselèrent et lirent comme un tapis sous les pieds de ce messager céleste, qu'elle trouva sombre et dur, quand, en se relevant, elle le regarda.
— En quoi vous ai-je offensé? dit-elle tout effrayée. J'ai entendu parler d'une femme comme moi qui avait lavé de parfums les pieds de Jésus4]hrisl. Hélas! la vertu m'a faite si pauvre que je n'ai plus que mes larmes à vous offrir. — Ne m'avez-vous pas entendu? répondit-il d'une voix cruelle. Je vous dis qu'il faut pouvoir sortir delà maison où je vous conduirai, si bien changée au physique et au moral, que niu de ceux ou de celles qui vous ont connue ne puisse vous crier : Estherl et vous faire retourner la tête. Hier, l'amour ne vous avait pas donné la force de si bien enterrer la fille de joie qu'elle ne reparât jamais, elle reparait encore dans une adoration qui ne va qu'à Dieu. — Ve vous a-t-il pas envoyé vers tnoi? dit-elle. — Si, durant votre éducaiion, vous étiez apei^ue de Lucien, tout serait perdu, reprit-il, songez-v bien. — Qui le consolera? dit-elle. — De quoi le cousoliez-vous? demanda le prêtre d'une voix où, pour la première fois de cette scène, il y eut un tremblement nerveux. — Je ne sais pas, il est souvent venu triste. ^ Triste? reprit le prêtre; il vous a dit pourquoi? — Jamais, répondit- elle. — Il était triste d'aimer une fille comme vous, s'écria-t-îl. — Hélas! il devait l'être, reprit-elle avec une humilité profonde, je suis la créature la plus méprisable de mon sexe, et je ne pouvais trouver grâce à ses veux que par la force de mon amour. — Cet amour doit vous donner le courage de mobéir aveuglément. Si je vous conduisais immédiatement dans la maison où se fera votre éducation, ici tout le monde dirait à Lucien que vous vous êtes en allée, aujourd'hui dimanche, avec un prêtre i il pourrait être sur votre voie. Dans huit jours, la portière, ne me voyant pas revenir, m'aura pris pour ce que je ne suis pas. Donc, un soir, comme d'aujourd'hui en huit, à sept beures, vous sortirez furtivement et vous monterez dans un fiacre qui vous attendra en bas de la rue des Frondeurs. Fendaut ces huit jours évitez Lucien ; trouvez des prétextes, faites-lui défendre la porte, et, quand il viendra, montez chez une amie; je saurai si vous l'avez revu, et, dans ce cas, tout est fini, je ne reviendrai même pas. Ces huit jours vous sont nécessaires pour vous faire un trousseau décent et pour quitter votre mine de prostituée, dil4I en déposant une bourse sur la cheminée. Il y a dans votre air, dans vos vêtements, ce je ne sais quoi si bien connu des Purlsiens qui leurdit ce que vous êtes. N'avez-vous jamais rencontré par les rues, sur les boulevards, une modeste et vertueuse jeune personne marchant en compagnie de sa mère?... — Oh! oui. pour mou malbeur. La vue d'une mère et de sa fille est un de nos plus grands supplices, elle réveille des remords cachés dans les replis de nos cœurs et qui nous dévorent!... Je ne sais que trop ce qui me manque. — Eh bien ! vous savez comment vmis devez être dimanche prochain, dit le prêtre eu se levant. — Oh! dii-cHe, apprenez-moi une vraie prière avant de partir, afin que je puisse prier Dieu.
C'était une chose touchante que de voir ce prêtre faisant répéter k cette nile \'Ave Maria et le Pater noiUr en français.
— C'est bien beau '. dit Esther quand elle eut une fois répété sans faute ces deux magnifiques et populaires expressions de la foi catholique. — Comment vous nomroez-vous ? demanda-t-die au prêtre quand il lui dit adieu. — Caiios Herrera, je suis Espagnol et banni de mon pays.
Esther lui prit la main et la baisa. Ce n'était plus une courtisane, mais un ange qui se relevait d'une chute.
Dans une maison célèbre par I éducation aristocratique et religieuse qui s'y donne, au commencement du mois de mars de cette année, un lundi malin, les pensionnaires aperçurent leur jolie troupe augmentée d'une nouvdle venue dont la beauté triompha sans contestation, non-seulement de ses compagnes, mais des beautés particuhères qui se trouvaient parfaites cliez chacune d'elles. En France, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses perfections décrites en vers persans sculptés, dit^n. dans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme pour être entièrement belle. En France, s'il y a peu d'ensemble, il y a de ravissants détaik. Quant à l'ensemble imposant que la statuaire cherche à rendre, et qu'elle a rendu dans quelques compositions rares, comme la Diane et la Callipyge, il est le privilège de la Grèce et de l'Asie Mineure. Esther valait de ce berceau du genre humain, la patrie de la beauté : sa mère était Juive. Les Juifs, quoique si souveul dégradés par leur contact avec les autres peuples, offrent parmi leurs nonihreuses tribus des liions où s'est conservé le type sublime des beautés asiatiques. Quand ils ne sont pas d'une laideur repoussante, ils présentent le magoilique caractère des ligures arméniennes. Esther eût remporté le prix au se-
DES COURTISANES
rail, elle possédait les Ireale beaatés harmonitiusenieDt fondues. Loin de porter atteinte au lîni des fomies, à la fralcIieuT de l'enveloppe, son élraiwe vie lui avait communiqué le je ne sais quoi de la Temme : ce n'est plus le tissu lisse et serré des Tniils verts, et ce n'est pas encore le ton cbaud de la maturité, il y a de la fleur encore. Quelques jours de plus passés dans la dissolution, elle serait arrivée à l'embonpoint. Celte richesse de santé, cette perfectiou de l'animal cliez une créature à qui la volupté tenait lieu de la pensée doit être un ùii éminent aux yeuï des physiologistes. Par une circonstance rare, pour ne pas dire imposable cnez les très-jeunes filles, ses mains. A une incomparable noblesse, étaient molles, transparentes et blanchescomme les mains d'une femme en couches de son second enfant. Elle avait exactement le pied et les cbeveui si justeiL.ent célèbres de la duchesse de Berri, des cheveuv qu'aucune main de coirfeur ne pouvait tenir, tant ils étaient abondauls, et si longs, qu'en tombant à terre ils y formaient des anneaux; car Esther possédait cette' moyenne taille qui permet de faire d'une femme une sorte de joujou, de la prendre, quitter, reprendre et porter sans fatigue. Sa peau, fine comme du papier de Chine et d'une chaude couleur d'ambre nuancée par des veines rouges, était luisante sans sécheresse, douce sans moiteur. Nerveuse à l'eicès, mais délicate
quahle daits les figures que le dessin de Raphaël a le plus artistement coupées, car Ba- .
fihaël est le peintre qui a e plus étudié, le micuv rendu la beauté juive.
Ce trait merveilleux était produit par la profondeur de l'arcade :^ous laquelle l'œil roulait comme décagé de son cadre, et dont la courbe ressemblait par sa netteté à l'aréie dune voûte. Quand la jeunesse revél de ses teintes pures et diaphanes ce bel arc, surmonté de sourcils â radnes perdues ; quand la lumière, en se glissant dans le sillon circulaire de dessous, y reste d'un rose clair, d y a là des Iré* sors de tendresse à contenter un amant, des beautés à désespérer la peinture. C'est le dernier effort de la nature que ces plis lumineux où l'ombre prend des
teintes dorées, que ec Ludeai
tissu qui a la consistance d'un nerf et la flexibilité de la plus délicate membrane. L'œil au repos est là-dedans comme un œuf miraculeux dans un nid de brins de soie. Mais plus tard cette merveille devient d'une horrible mélancolie, quand les passions ont charbonné ces contours si déliés, quand les douleurs ont ridé ce réseau de fibrilles. L'origine d'I'^slher se trahissait dans cette coupe orientale de ses yeux à pau|)ières turques, et dont la couleur était un gris d'ardoise qui contractait, aux lumières, la teinte bleue des ailes noires du corbeau. L'excessive tendresse de son regard pouvait seule en adoucir l'éclat. 11 n'y a que les races venues des déserts qui possèdent dans l'œil le pouvoir de la fascination sur tous, car une femme fascine toujours quelqu'un. Leurs yeux retiennent sans doute quelque cho^e de l'inlini qu'ils ont contemplé. La nature, dans sa pa>voyance, a-t-cllc donc armé leurs rétines de quelque tapis réilecteur, pour leur permettre de soutenir le mirage des sables, les torrents du soleil et ranlenl cobalt de l'élher? ou les êtres faumalus primnenl-ils, comme
les autres, quelque chose aux milieux dans lesquels ils se dévelop-
Eent, et gardent-ils pendant des siècles les qualités qu'ils en tirent? eue grande solution du problème des races est peut-être dans la question elle-même. Les instmets sont des faits vivants dont la cause gtl dans une nécessité subie. Les variétés animales sont le résultai de l'exercice de ces inslincls. Pour se convaincre de cette vérité tant cherchée, il suffit d'étendre aux troupeaux d'hommes l'observation récemment faite sur les troupeaux de moulons espagnols et anglais qui, dans les prairies de plaines où l'herbe abonde, paissent serrés les uns contre les autres, et se dispersent sur les montagnes où l'herbe est rare. Arrachez à leur pays ces deux espèces de moutons, transportez-les en Suisse ou en France : le mouton de montagne y patlra séparé, quoique dans une prairie basse et toufl'ue ; les moulons de plaine y paîtront l'on contre l'autre, quoique sur une Alpe. Plusieurs générations réTormenl à peine les instincts acquis et transmis. A cenl ans de distance , l'esprit de la montagne reparaît dans un agneau léfractaire , comme .
après dix - huit ceoU ans de banuissemenl, l'Orient brillait dans les yeux et dans la ligure d'Ksiher. Ce regard n'exerçait point de fascination terrible, il jetait une douce chaleur, il attendrissait sans étonner, et tes plus dules volontés se foudaicut sous sa flamme.
-, elle a<
1 la
étonné les dépravés de Paris, enfin ce regard et la dmiceiirde sa peau suave lui avaient mérité le suniom terrible qui venait de lui faire prendre sa mesure dans la lonibe. Tout, chez elle, était en harmonie avec ces caractères de la néri des sables ardents.
Hlle avait le front ferme et d'un dessin fier. Son nex. comme celui des Arabes, était fin, mince, â narines ovales, bien placées, retroussées sur les bords. Sa bouche rouge et fraîche était une rose qu'aucune flétrissure ne déparait, les orgies n'y avaient point laissé de traces. Le menton, modelé comme si quelque sculpteur amoureux en eût poli le contour, avait la blancheurdu lait. Une seule chose i laquelle elle n'avait pu remédier trahissait la courtisane tombée trop bas : ses ongles déchirés, qui uLemprû. voulaienldu temps pour
' reprendre une forme
élégante, tant il s avaient été déformés par les soins les plus vulgaires du ménage.
Les jeunes pensionnaires commencèrent par jalouser ces miracles de beauté, mais elles finirent par les admirer. La première semaine ue se passa point sans qu'elles se fussent attachées i la naive Esther, car elles s'intéressèrent aux secrets malheurs d'une fille de dix-huit ans qui ne savait ni lire ni écrire, à qui toute science, toute instruction était nouvelle, et qui allait procurer à l'archevêque la gloire de la conversion d'une Juive au catholicisme, au couvent la fâte de son baptême. Elles lui pardonnèrent sa beauté eu se trouvant supérieures à elle par l'éducation. Esther eut bientfti pris les manières, la douceur de voix, le port et les aliitudes de ces filles si distinguées; enfin elle retrouva sa nature première. Le changement devint si complet que, à sa première visite , Herrera fut surpris, lui que rien au monde ne paraissait devoir surprendre, et les supérieures le complimenlèreot sur sa pupille. Ces femmes n'avaient jamais, dans lenr carrière d'en*
SPLRNDKUR8 RT MISÈRES
saignement, rencontré naturel plus aimable, douceur plus chrëiicnne, modestie plus vraie, ni si grand désir d'apprendre. Loi*s<)u une Hlle a souflert les maux qui avaient accablé la pauvre pensionnaire et qu'elle attend une récompense comme celle que l'Espagnol offrait à Esilier, il est difficile qu'elle ne réalise pas ces miracles des premiers joui's de TËglise que les jésuites renouvelèrent au Paraguay.
— Elle est ëdifiante, dit la supérieure en la baisant au front.
Ce mot, essentiellement catbolique, dit tout.
Pendant les récréations, Estlier questionnait avec mesure ses compagnes sur les choses du monde les plus simples, et qui, pour elle, étaient comme les premiers étonnemenis de la vie pour un enfant. Quand elle sut qu'elle serait habillée de blanc le jour de son baptême et de sa première communion, qu'elle aurait un bandeau de salin blanc, des rubans blancs, des souliers blancs, des gants blancs ; qu'elle serait coiffée de nœuds blancs, elle fondit en larmes au milieu de ses compagnes étonnées. C'était le contraire de la scène de Jephié sur la montagne. La courtisane eut peur d'être comprise, elle rejeta cette horrible mélancolie sur la joie aue ce spectacle lui causait par avance. Comme il y a certes aussi loin des mœurs qu'elle quittait aux mœurs qu'elle prenait nu'il y a de distance entre l'état sauvage et la civilisation, elle avait la grâce et la naïveté, la profondeur, qui distinguent la merveilleuse héroïne des Puritains d'Amérique. Elle avait aussi, sans le savoir elle-même, un amour au cœur qui la rongeait, un amour étrange, un désir plus violent chez elle qui savait tout, qu il ne l'est chea une vierge qui ne sait rien, quoique ces deux désirs eussent la même cause et la même fin. Pendant les premiers mois, la nouveauté d'une vie recluse, les surprises de l'enseignement, les travaux qu'on lui apprenait, les pratiques de la religion, la ferveur d'une sainte résolution, la douceur des affections qu'elle inspirait , enfin l'exercice des facultés de l'intelligence réveillée, tout lui servit à comprimer ses souvenirs, même les efforts de la nouvelle mémoire Qu'elle se faisait , car elle avait autant à désapprendre qu'à apprenare. II existe en nous plusieurs mémoires : le corps, l'esprit, ont chacun la leur ; et la nostalgie, par exemple, est une maladie de la mémoire physique. Pendant le troisième mois, la violence de cette' âme vierge, qui tendait à pleines ailes vers le paradis, fut donc, non pas domptée, mais entravée par une sourde résistance dont la cause était igno- * rée d Esther elle-même. Comme les moutons d'Ecosse, elle voulait paître à l'écart, elle ne pouvait vaincre les instincts développés par la débauche. Les rues boueuses du Paris qu'elle avait abjuré la rappelaient-elles? Les chaînes de ses horribles habitudes rompues tenaienti elles à elle par des scellements oubliés, et les sentait-elle comme, se» Ion les médecins, les vieux soldats souffrent encore dans les membres qu'ils n'ont plus? Les vices et leurs excès avaient-ils si bien pénétré jusqu'à sa moelle, que les eaux saintes n'atteignaient pas encore le démon caché là ? La vue de celui pour qui s'accomplissaient tant d'ef* forts angéliques étaitrelle nécessaire à celle à qui Dieu devait pardonner de mêler l'amour humain à Tamour saicre ? L'un l'avait conduit^ à l'autre. Se faisait-il en elle un déplacement de la force vitale, et qui entraînait des souffrances nécessaires? Tout est doute et ténèbres dans une situation que la science n dédaigné d'exsiminer en trouvant le sujet trop immoral et trop compromettant, comme si le médecin et l'écrivain, le prêtre et le politique, n'étalent pas au^essus du sounçon. Cependant, un médecin arrêté par Ui mort a eu le courage ao commencer des études laissées incomplètes. Peut-être la noire mélancolie à laquelle Esther fut en proie, et qui obscurcissait sa vie heureuse, participait-elle de toutes ces causes: et. Incapable de les deviner, peut-être souffVait-elle comme sounrent les malades qui ne connaissent ni la médecine ni la ohlmrjfle. Le fait est bizarre. Une nourriture abondante et saine substituée à une détestable nourriture inflammatoire ne sustentait pas Esther* Une vie pure et régulière, partagée en travaux modérés exprès et en réeréationi, mise à la pmce d'une vie désordonnée où les plaisirs étalent aussi horribles que les peines, celte vie brisait la jeune pensionnaire* Le repos le plus frais, les nuits plus calmes qui remplaçaient des fbtigues écrasantes et les agitations les plus cruelles, donnaient une fièvre dont les symptômes échappaient au doigt et à l'œil de l'inflrmière. Enfin, le bien, le bonheur succédant au mal et à l'infortune, la sécurité à l'inquiétude, étaient aussi funestes à Esther que ses misères passées l'eussent été à ses jeunes compagnes. Implantée dans la corruption, elle s'y était développée. Sa patrie infernale exerçait encore son empire, malgré les ordres souverains d'une volonté absolue. Ce qu'elle haïssait était pour elle la vie, ce qu'elle aimait la tuait. Elle avait une si ardente foi que sa piété réjouissait l'âme. Elle aimait à prier. Elle avait ouvert son âme aux clartés de la vraie religion, qu'elle recevait sans efforts, sans doutas. Le prêtre qui la dirigeait était dans le ravissement ; mais chez elle le corps contrariait l'âme à tout moment.
On prit des carpes à un étang bourbeux pour les mettre dans un bassin de marbre et dans de belles eaux claires, afin de satisfaire un désir de madame de Maintenon, qui les nourrissait des bribes de la table royale. Les carpes dépérissaient. Les animaux peuvent être dévoués, mais l'homme ne leur communiquera jamais la lèpre de la flatterie. Un courtisan remarqua cette muette opposition dans Veraailles. i Elles sont comme moi, répliqua celte reine inédite, elles re-
grettent leurs vases obscures. » Ce mot est toute l'histoire d'Esiher, Par moments, la pauvre fille était poussée à courir dans les niagni^ fiqucs jardins du couvent, elle allait affairée d'arbre en arbre, elle se jetait désespérément aux coins obscurs en y cherchant, quoi ? elle ne le savait pas, mais elle succombait au démon, elle coquetait avec les arbres, elle leur disait des paroles qu'elle ne prononçait point. Elle se coulait parfois le long des murs, le soir, comme une couleuvre, sans châle, les épaules nues. Souvent à la chapelle, durant les offices, die restait les yeux fixés sur le crucifix, et chacun l'admirait, les larmes la gagnaient ; mais elle pleurait de rage ; au lieu des images sacrées qu elle voulait voir, les nuits flamboyantes où elle conduisait l'orgie comme Habeneck conduit au Conservatoire une symphonie de Beethoven, ces nuits rieuses et lascives, coupées de mouvements nerveux, de rires inextinguibles, se dressaient échevelées, furieuses, brutales. Elle était au dehors suave comme une vierge qui ne tient à la terre que par sa forme féminine, au dedans s'agitait une Impériale Messaline. Elle seule était dans le secret de ce combat du démon contre l'ange; quand la supérieure la grondait d'être plus artistement coiffée que la règle ne le voulait, elle changeait sa coiffure avec une adorable et prompte obéissance, elle était prête à couper ses cheveux si sa mère le lui eût ordonné. Cette nostalgie avait une grâce touchante dans une fille qui aimait mieux périr que de retourner aux pays impurs. Elle pâlit, changea, maigrit. La supérieure modéra l'enseignement, et prit cette intéressante créature auprès d'elle pour la questionner. Esther était heureuse, elle se plaisait infiniment avec ses compagnes ; elle ne se sentait attaquée en aucune partie vitale, mais sa vitalité était essentiellement attaquée. Elle ne regrettait rien, elle ne désirait rien. La supérieure, étonnée des réponses de sa penç;ionnsTire, ne savait que penser en la voyant en proie à une langueur dévorante. Le médecin fut appelé lorsque l'état de la jeune pensionnaire parut prave, mais ce médecin ignorait la vie antérieure d'Esthcr et ne pouvait la soupçonner : il trouva la vie partout, la souffrance n'était nulle part. La malade répondit à renverser toutes les hypothèses. Restait une manière d'éclaircir les doutes du savant qui s'attachait à une affreuse idée : Esther refusa très-obstinément de se prêter à l'examen du médecin. La supérieure en appela, dans ce danger, à l'abbé lierrera. L'Espagnol vinti vit l'état désespéré d'Esiher, et causa pendant un moment à l'écart avec le docteur. Après cette confidence, l'homme de science déclara à l'homme de foi que le seul remède était un voyage en Italie. L'abbé ne voulut pas que ce voyage se fît avant le baptême et la première communion d'Esllier.
— Combien faut-il de temps encore? demanda le médecin. — Un mois, répondit la supérieure. — Elle sera morte, répliqua le docteur. — Oui, mais en état de grâce et sauvée, dit l'abbé.
La question religieuse domine en Espagne les questions polili(]ucs, civiles et vitales ; le médecin ne répliqua donc rien à l'Espagnol, il se tourna vers la supérieure ; mais le terrible abbé le prit alors par le bras pour l'arrêter.
— Pas un mot, monsieur ! dit-il.
Le médecin, quoique religieux et monarchique, jeta sur Esther un regard plein de pitié tendre. Cette fille était belle comme un lis penché sur sa tige.
•<*- A la grâce de Dieu, donc ! a'écria-t-il en sortant.
Le jour même de cette consultation, Esther fut emmenée par son prolecteur au Rocher de Cancale, car le désir de la sauver avait suggéré les plus étranges expédients à ce prêtre; il essaya de deux excès : un excellent dfner qui pouvait rappeler à la pauvre fille ses orgies, l'Opéra qui lui présenterait quelques images mondaines. Il fallut son écrasante autorité pour décider la jeune sainte à de telles profanations. Herrera se déguisa si complètement en militaire qu Esihcr eut peine à le reconnaître ; il eut soin de faire prendre un voile à sa compagne, et la plaça dans une loge où elle pût être cachée aux regards. Ce palliatif, sans danger pour une innocence si sérieusement reconquise, fut promptement épuisé. La pensionnaire éprouva du dégoût pour les dîners ne son protecteur, une répugnance religieuse pour le théâtre, et retomba dans sa mélancolie.
— Elle meurt d'amour pour Lucien, se dit Herrera, qui voulut sonder la profondeur de cette âme et savoir tout ce qu'on en pouvait exiger.
Il vint donc un moment où cette pauvre fille n'était plus soutenue quo par sa force morale, et où le corps allait céder. Le prêtre calcula ce moment avec l'affreuse sagacité pratique apportée autrefois par les bourreaux dans leur art de donner la question. Il trouva sa pupille au jardin, assise sur un banc, le lon^ d'une treille que caressait le soleil d'avril ; elle paraissait avoir froid et s'y réchauffer ; ses camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d'herbe flétrie, s*ts yeux de gazelle mourante, sa pose mélancolique. Esther se leva pour aller au-devant de l'Espagnol par un mouvement qui montra combien elle avait peu de vie, et, disons-le, peu de goût pour la vie. Celte pauvre bohémienne, celle fauve hironuelle blessée, excita pour la seconde fois la pitié de Carlos Herrera. Ce sombre ministre, que Dieu ne devait employer qu'à l'accomplissement de ses vengeances, accueillit la malade par un sourire qui exprimait autant d'aineriume que de douceur, autant de vengeance que de charité. Instruite ù la médi-
DES COUHTISANES.
tation, à des retours sur elle-niênie depuis sa vie quasi monasiîmie, Eslher éprouva, pour la seconde fois, un senlimeut de défiance a la vue de son proiecleur; mais, comme à la première, elle fut aussitôt rassurée par sa parole.
— Eh bien! ma chère enfant, disait-il, pourquoi ne m*avez-vous jamais parlé de Lucien? — Je vous avais promis, répondit-elle en tressaillant de la tète au^ pieds par un mouvement convulsif, je vous avais juré de ne point prononcer ce nom. — Vous n*avcz cependant pas cessé de penser a lui. — Là, monsieur, est ma seule raute. A toute heure je pense à lui, et quand vous vous êtes montré, je me disais à moi-même ce nom. — L'absence vous tue?
Pour toute réponse, Esther inclina la tête à la manière des malades qui sentent déjà l'air de la tombe.
— Le revoir?... dit-il. — Ce serait vivre, répondit-elle. — Penseivous à lui d'àme seulement? — Ah ! monsieur, l'amour ne se partage point. — Pille de la race maudite! j'ai fait tout cour te sauver, je te rends à ta destinée : tu le reverras ! — Pourquoi donc injuriez-vous mon bonheur? Ne puis-je aimer Lucien et pratiquer la vertu, que j'aime autant que je l'aime? Ne suis-je pas prête à mourir ici pour elle, comme je serais prête à mourir pour lui? Ne vals-je pas expirer pour ces deux fanatismes, pour la vertu qui me rendait digne de lui, pour lui qui m'a jetée dans les bras de la vertu? oui, prête à mourir sans le revoir, prête à vivre en le revoyant. Dieu me jugera.
Ses couleurs étaient revenues, sa pâleur avait pris une teinte dorée. Esther eut encore une fois sa grâce.
— Le lendemain du jour où vous vous serez lavée dims les eaux du baptême, vous reverrez Lucien, et si vous croyez pouvoir vivre vertueuse en vivant pour lui, vous ne vnns séparerez plus.
Le prêtre fut obligé de relever Et>iiKT, dont les genoux avaient phé. La pauvre fille était tombée comme si la terre eût manqué sous ses pious, l'abbé l'assit sur le banc, et quand elle retrouva la parole, elle lui dit :— Pourquoi pas aujourd'hui?— Voulez -vous dérober à Monseigneur le triomphe de votre baptême et de votre conversion? Vous êtes trop près de Lucien pour n'être pas loin de Dieu. — Oui, je ne pensais plus à rien ! — Vous ne serez jamais d'aucune religion, dit le prêtre avec un mouvement de profonde ironie. — Dieu est bon, reprit-elle, il lit dans mon cœur.
Vaincu par la délicieuse naïveté qui éclatait dans la voix, le regard, les gestes et l'attitude d'Esther, Herrera l'embrassa sur le front pour la première fois.
— Les libertins t'avaient bien nommée : lu séduiras Dieu le père. Encore quelques jours, il le faut, et après, vous serez libres tous deux. — Tous deux! répéta-t-elle avec une joie extatique.
Cette scène, vue à distance, frappa les pensionnaires et les supérieures, qui crurent avoir assisté à quelque opération magique, en comparant Esther à elle-même. L'enfant toute changée vivait. Elle reparut dans sa vraie nature d'amour, gentille, coquette, agaçante, gaie; enfin elle ressuscita!
Herrera demeurait rue Cassette, près de Saint-Sulpice, église à laquelle il s'était attaché. Cette église, d'un style dur et sec, allait à cet Espagnol, dont la religion tenaitdeeelle des Dominiquins. Enfant perdu de la politique astucieuse de Ferdinand VII, il desservait la cause constitutionnelle, en sachant que ce dévouement ne pourrait jamais être récompensé qu'au rétablissement du Aey tiefto. El Carlos Herrera s'était donné corps et âme à la camariWa au moment où les cortès ne paraissaient pas devoir être renversées. Pour le monde, cette conduite annonçait une âme supérieure. L'expédition du duc d'Angouléme avait eu lieu, le roi Ferdinand régnait, et Carlos Herrera n'allait pas réclamer le prix de ses services à Madrid. Défendu contre la curiosité par un silence diplomatique, il donna pour cause à son séjour à Paris sa vive affection pour Lucien de Rubempré, et à laquelle ce jeune homme devait déjà l'ordonnance du roi relative à son changement de nom. Herrera vivait d'ailleurs comme vivent traditionnellement les prêtres employés à des missions secrètes, fort obscurément. Il accomplissait ses devoirs religieux à Saint-Sulpice, ne sortait que pour affaires, toujours le soir et en voiture. La journée était remplie pour lui par la sieste espagnole, qui place le sommeil entre les deux repas, et prend ainsi tout le temps pendant lequel Paris est tumultueux et affairé. Le cigare espagnol jouait aussi son rôle, et consumait autant de temps que de tabac. La paresse est un masque aussi bien que la gravité, qui est encore de la paresse. Herrera demeurait dans une aile de la maison, au second étage, et Lucien occupait l'autre aile. Ces deux appartements étaient à la fols séparés et réunis par un grand appartement de réception dont la magnificence antique convenait également au grave ecclésiastique et au jeune poète. La cour de celte maison était sombre. De grands arbres toulTus ombrageaient le jardin. Le silence et la discrétion se rencontrent dans les habitations choisies par les prêtres. Le logement d'ïlerrera sera décrit en deux mots : une cellule. Celui de Lucien, brillant de luxe et muni des recherches du comfort. réunissait tout ce qu'exige la vie élégante d'un dandy, poêle, écrivain, ambitieux, vicieux, à la fois orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et souhaitant l'ordre, un de ces génies incomplets qui ont quelque puissance pour désirer, pour concevoir, ce qui est peut-être la même chose,
mais qui n'ont aucune force pour exécuter. A eux deux, Lucien et Herrera formaient un politique : là sans doute était le secret de leur union. Les vieillards, cnez qui l'action de la vie s'est déplacée et s'est transportée dans la sphère des Intérêts, sentent souvent le besoin d'une jolie machine, d un acteur jeune et passionné pour accomplir leurs projets. Richelieu chercha trop tard une belle et blanche figure à moustaches pour la jeter aux femmes qu'il devait amuser. Incompris par de jeunes étourdis, il fut obligé de bannir la mère de son maître et d'épouvanter la reine, après avoir essayé de se faire aimer de Tune et de l'autre, sans être de. taille à plaire à des reines. Quoi qu'on fosse, il faut toujours, dans une vie ambitieuse, se heurter contre une femme, au moment où l'on s'attend le moins à pareille rencontre. Quelque puissant que soit un grand politique, il lui iwX une femme à opposer à la femme, de même que les Hollandais usent le diamant par le diamant. Rome, au moment de sa puissance, obéissait à cette nécessité. Voyez aussi comme la vie de Mazarin, cardinal italien, fut autrement dominatrice que celle de Richelieu, cardinal français? Richelieu trouve une opposition chez les grands seigneurs, 11 y met la hache; il meurt à la fleur de son pouvoir, usé par ce duel ou il n'avait qu'un capucin pour second. Mlazarin est repoussé par la bourgeoisie et par la noblesse réunies, armées, parfois victorieuses, et qui font fuir la royauté: mais le serviteur d*Anne d'Autriche n'ôte la tête à personne, sait vaincre la France entière et forme Louis XIV, qui acheva l'œuvre de Richelieu en étranglant la noblesse avec des lacets dorés dans le grand sérail de Versailles. Madame de Pompadour morte, Choiseul est perdu. Herrera s'était-il pénétré de ces hautes doctrines? s'était-il rendu justice à lui-même j^lus t6t que ne l'avait fait Richelieu? avai^il choisi dans Lucien un Cinq-Mars, mais un Cinq-Mars fidèle? Personne ne pouvait répondre à ces questions ni mesurer l'ambition de cet Espagnol, comme on ne pouvait prévoir quelle serait sa fin. Ces questions, faites par ceux qui purent jeter un regard sur celle union, pendant longtemps secrète, tendaient a percer un mystère horrible une Lucien ne connaissait que depuis quelques jours. Carlos était amoitieux pour deux, voilà ce que sa conauite démontrait aux personnages qui le connaissaient, et qui tous croyaient que Lucien était l'enfant naturel de ce prêtre.
Quinze mois après son apparition à l'Opéra, qui le jeta trop tût dans un monde ou l'abbé ne voulait le voir qu'au moment où il aurait achevé de l'armer contre le monde, Lucien avait trois beaux chevaux dans son écurie, un coupé pour le soir, un cabriolet et un tilbury pour le matin. H mangeait en ville. Les prévisions d'Herrera s'étaient réalisées : la dissipation s'était emparée de son élève; mais il avait
i'ugé nécessaire de faire diversion à l'amour insensé que ce jeune lomme gardait au cœur pour Esther. Après avoir dépensé quarante mille francs environ, chaque folie avait ramené Lucien plus vivement à la Torpille, il la cherchait avec obstination ; et, ne la trouvant pas, elle devenait pour lui ce qu'est le gibier pour le chasseur. Herrera pouvait-il connaître la nature de l'amour a'un poète? Une fois que ce sentiment a gagné chez un de ces grands petits hommes la tête, comme il a embrasé le cœur et pénétré les sens, ce poêle devient aussi supérieur à l'humanité par l'amour qu'il l'est par la puissance de sa fantaisie. Devant à un caprice de la génération intellectuelle la faculté rare d'exprimer la nature par des images où il empreint à la fois le sentiment et l'idée, il donne à son amour les ailes de son esprit : il sent et il peint, il a^ite et médite, il multiplie ses sensations par la pensée, il triple la féhcité présente par l'aspiration de l'avenir et par les souvenances du passé ; il y mêle les exguises jouissances d'âme qui le rendent le prince des artistes. La passion d'un poêle devient alors un grand poème où souvent les proportions humaines sont dépassées. Le poète ne met-il pas alors sa maîtresse beaucoup plus haut que les femmes ne veulent être logées? Il change, comme le sublime chevalier de la Manche, une fille des champs en princesse. Il use pour lui-même de la baguette avec laquelle il touche loute chose pour la faire merveilleuse, et il grandit ainsi les voluptés par l'adorable monde de l'idéal. Aussi cet amour est-il un modèle de passion : il est excesssif en tout, dans ses espérances, dans ses désespoirs, dans ses colères, dans ses mélancolies, dans ses joies; il vole, il bondit, il rampe, il ne ressemble à aucune des agitations qu'éprouve le commun des hommes; il est à l'amour bourgeois ce qu est rélernel torrent des Alpes aux ruisseaux des plaines. Ces beaux génies sont si rarement compris, qu'ils se dépensent en faux espoirs; ils se consument à la recherche de leurs idéales maîtresses, ils meurent presque toujours comme de beaux insectes parés à plaisir pour les rêles de l'amour par la plus poétique des natures, et qui sont écrasés vierges sous le pied d'un passant; mais, autre danger! lorsqu'ils renconlront la forme qui répond à leur esprit et qui souvent est une boulangère, ils font comme Raphaël, ils font comme le bel insecie, ils meurent auprès de la Formirtna. Lucien en était là. Sa nature poétique, nécessairement extrême en tout, en bien comme en mal, avait deviné l'ange dans la fille, plutôt frottée de corruption que corrompue : il la voyait toujours blanche, ailée, pure et mystérieuse, comme elle s'était faite pour lui, devinant qu'il la voulait ainsi.
Vers la fin du mois de mai 1825, Lucien avait perdu toute sa vivacité; il ne sortait plus, dînait avec Herrera, demeurait pensif, tra-
SPLENDEURS ET MISÈRES
vaillait, lisail la collection des traités diplomatiques, restait assis à la turque sur un divan, et fumait trois ou quatre houka par jour. Son groom était plus occupé à nettoyer les tu vaux de ce bel instrument et à les parfumer, qu'à lisser le poil des chevaux et à les harnacher de roses pour les courses an bois. Le jour où l'Espagnol vit le front de Lucien pâli, où il aperçut les traces de la maladie dans les folies de Tamour comprimé, il voulut aller au fond de ce cœur d'homme sur lequel il avait assis sa vie.
Par une belle soirée où Lucien, assis dans un fauteuil, contemplait machinalement le coucher du soleil à travers les arbres du jardin, en y jetant le voile de sa fumée de parfums par des souffles égaux et prolongés, comme font les fumeurs préoccupés, il fut tiré de sa rêverie par un profond soupir. Il se retourna et vit Tabbé debout, les bras croisés.
— Tu étais là? dit le poète. — Depuis longtemps, répondit le prêtre. Mes pensées ont suivi l'étendue des tiennes...
Lucien comprit ce mot.
— Je ne me suis jamais donné pour une nature de bronze comme est la tienne. La vie est pour moi tour à tour un paradis et un enfer; mais quand, par hasard, elle n'est ni l'un ni l'autre, elle m'ennuie, et je m'ennuie... — Gomment peut-on s'ennuyer quand on a tant de magnifiques espérances devant soi... — Quand on ne croit pas à ces espérances, ou quand elles sont trop voilées... — Pas de bêtises !... dit le prêtre. Il est bien plus digue de toi et de moi de m'ouvrir ton cœur. Il y a entre nous ce qu'il ne devait jamais y avoir : un secret ! Ce secret dure depuis seize mois. Tu aimes une femme. — Après...
— Une fille immonde, nommée la Torpille... — Eh bien? — Mon enfant, je t'avais permis de prendre une maîtresse, mais une femme de la cour, jeune, belle, influente, au moins comtesse. Je t'avais choisi madame d'Espard, afin d'en faire sans scrupule un instrument de fortune; car elle ne t'aurait jamais perverti le cœur, elle te l'aurait laissé libre... Aimer une prostituée de la dernière espèce, quand on n'a pas, comme les rois, le pouvoir de l'anoblir, est une faute énorme.
— Suis-je le premier qui ail renoncé à l'ambition pour suivre la pente d'un amour effréné? — Bon! fit le prêtre en ramassant le hochettino
absolu... — Je le sais, mon vieux, dit Lucien en lui prenant la main et la lui secouant. — Tu as voulu les joujoux de la richesse, tu les as. Tu veux briller, je te dirige dans la voie du pouvoir, je baise des mains bien sales pour te faire avancer, et tu avanceras. Encore qudque temps, il ne te manquera rien de ce qui platt aux hommes et aux femmes. Efféminé par tes caprices, tu es viril par ton esprit : j'ai tout conçu de toi, je te pardonne tout. Tu n'as qu'à parler pour satisfaire tes passions d'un jour. J'ai agrandi ta vie en v mettant ce qui la fait adorer par le plus grand nombre, le cachet de la politique et de la domination. Tu seras aussi grand que tu es petit ; mais il ne faut pas briser le balancier avec lequel nous battons monnaie. Je te permets tout, moins les fautes qui tueraient ton avenir. Quand je t'ouvre les salons du faubourg Saint-Germain, je te défends de te vautrer dans les ruisseaux. Lucien ! je serai comme une barre de fer dans ton intérêt, je souffrirai tout de toi, pour toi. Ainsi donc, j'ai converti ton manque de touche au jeu de la vie en une finesse de joueur habile...
Lucien leva la tête par un mouvement d'une brusquerie furieuse.
— J'ai enlevé la Torpille! — Toi? s'écria Lucien.
Dans un accès de rage animale, le poète se leva, jeta le bochinetto d'or et de pierreries à la face du prêtre, qu'il poussa assez violemment pour renverser cet athlète.
— Moi! dit l'Espagnol en se relevant et en gardant sa gravité terrible.
La perruque noire était tombée. Un crâne poli comme une tête de mort rendit à cet homme sa vraie physionomie ; elle était épouvantable. Lucien resta sur son divan, les bras pendants, accablé, regardant l'abbé d'un air stupide.
Je l'ai enlevée, reprit-il. — Qu'en as-tu fait? Tu l'as enlevée le lendemain du bal masqué... — Oui, le lendemain du jour où j'ai vu insulter un être qui t'appartenait par des drôles à qui je ne voudrais pas donner mon pied dans... — Des drôles, dit Lucien en l'interrompant, dis des monstres, auprès de qui ceux que l'on guillotine sont des anges. Sais- tu ce que la pauvre Torpille a fait pour trois d'entre eux? Ily en a un qui a été, pendant deux mois, son amant : elle était pauvre et cherchait son pain dans le ruisseau; lui n'avait pas le sou, il était comme moi, quand tu m'as rencontré, bien près de la rivière; mon gars se relevait la nuit, il allait à l'armoire où étaient les restes du dîner de cette fille, if les mangeait : elle a fini par découvrir ce manège; elle a compris cette honte, elle a eu soin de laisser beaucoup de restes, elle était bien heureuse, elle n'a dit cela qu'à moi, dans son fiacre, au retour de l'Opéra. Le second avait volé, mais avant qu'on ne pût s'apercevoir du vol, elle a pu lui prêter la somme qu'il a pu restituer et qu'il a toujours oublié de rendre à cette pauvre enfant. Quant au troisième, elle a fait sa fortune en jouant une comédie où éclate le génie de Figaro ; elle a passé pour sa femme et
a été récompensée par eux. —Veux- tu qu'ils meurent? dit Herrera, qui avait une larme dans les yeux. — Allons, te voilà bien ! Je te connais... — Non, apprends tout, poète rageur, dit le prêtre, la Tor pille n'existe plus...
Lucien s'élança sur Herrera si vigoureusement pour le prendre à la gorge, que tout autre homme eût été renversé; mais le bras de l'Espagnol maintint le poète.
— Ecoute donc, dit-il froidement. J'en ai fait une femme chaste,
fmre, bien élevée, religieuse, une femme comme il faut ; elle est dans e chemin de l'instruction. Elle peut, elle doit devenir, sous l'empire de ton amour, une Ninon, une Marion de Lorme, une Dubarry, comme le disait ce journaliste à l'Opéra. Tu l'avoueras pour ta maltresse ou tu resteras aerrière le rideau de ta création, ce qui sera plus sa^e ! L'un ou l'autre parti t'apportera profit et orgueil, plaisir et progrès ; mais, si tu es aussi çrand politique que grand poète, Eslher ne sera qu'une fille pour toi, car plus tard elle nous tirera peut-être d'affaire, elle vaut son pesant d'or. Bois, mais ne te grise pas. Si je n'avais pas pris les rênes de ta passion, où en serais-tu aujourd'hui ? Tu aurais roulé avec la Torpille dans la fange des misères d'où je t'ai tiré. Tiens, lis, dit Herrera aussi simplement que Talma dans Manlius, qu'il n'avait jamais vu.
Un papier tomba sur les genoux du poëteu et le tira de l'extatique surprise où l'avait plongé cette terrifiante réponse, il le prit et lut la première lettre écrite par mademoiselle Esther.
« ▲ M. L*ABBS CARLOS HERRERA.
a Mon cher protecteur, ne croirez-vous pas que chez moi la rc- « connaissance passe avant l'amour, en voyant que c'est à vous rena été grâce que j'emploie, pour la première fois, la faculté d'expri- « mer mes pensées, au lieu de la consacrer à peindre un amour que « Lucien a peut^tre oublié ? Mais je vous dirai à vous, homme di- « vin,^ce que je n'oserais lui dire à lui, qui, pour mon bonheur, tient « encore à la terre. La cérémonie d'hier a versé les trésors de la « grâce en moi, je remets donc ma destinée en vos mains. Dussé-je a mourir en restant loin de mon bien-aimé, je mourrai purifiée a comme la Madeleine, et mon àme deviendra pour lui la rivale de « son ange gardien. Oublierai-je jamais la fête d'hier ? Gomment vou- <( loir abdiquer le trône glorieux où je suis montée? Hier, i'ai lavé a toutes mes souillures dans l'eau du baptême, et j'ai reçu le corps (( sacré de notre Sauveur ; je suis devenue l'un de ses tabernacles. a En ce moment j'ai entendu les chants des anges, je n'étais plus a qu'une femme, je naissais à une vie de lumière, au milieu des aca clamations de la terre, admirée par le monde, dans un nuage d'ena cens et de prières qui enivrait, et parée comme une vierge pour a un époux céleste. En me trouvant, ce que je n'espérais jamais, « digne de Lucien, j'ai abjuré tout amour impur, et ne veux pas « marcher dans d'autres voies que celles de la vertu. Si mon corps « est plus faible que mon àme, qu'il périsse. Soyez l'arbitre de ma « destinée, et si je meurs dites à Lucien que je suis morte pour lui « en naissant à Dieu.
« Ce dimanche soir, a
Lucien leva sur l'abbé ses yeux mouillés de larmes.
— Tu connais l'appartement de la petite Caroline Bellefeuille, rue Taitbout, reprit l'Espagnol. Celte pauvre fille, abandonnée par son magistrat, était dans un effroyable besoin, elle allait être saisie ; j'ai fait acheter son domicile en bloc, elle en est sortie avec ses nippes. Esther, cet ange qui voulait monter au ciel, y est descendue et t'attend.
En ce moment Lucien entendit dans la cour ses chevaux qui piaffaient, il n'eut pas la force d'exprimer son admiration pour un dévouement que lui seul pouvait apprécier ; il se jeta dans les bras de l'homme (ju'il avait outragé, répara tout par un seul regard et par la muette eflusion de ses sentiments; puis il franchit les escaliep», jeta l'adresse d'Esiher à l'oreille de son tigre, et les chevaux partirent comme si la passion de leur maître eût animé leurs jambes.
Le lendemain, un homme au'à son habillement les passants pou valent prendre pour un gendarme déguisé, se promenait, rue taitbout, en face d'une maison, comme s'il attendait la sortie de quelqu'un ; son pas était celui des hommes agités. Vous rencontrerez souvent de ces promeneurs passionnés dans Paris, vrais gendarmes qui guettent un garde national réfractaire, des recors qui prennent leurs mesures pour une arrestation, des créanciers méditant une avanie à leur débiteur qui s'est claquemuré, des amants ou des maris jaloux et soupçonneux, des amis en faction pour compte d'amis ; mais vous rencontrerez bien rarement une face éclairée par les sauvages et rudes pensées qui animaient celle du sombre athlète allant et venant sous les fenêtres de mademoiselle Eslher avec la précipitation occupée d'un ours eu cage. A midi, une croisée s'ouvrit pour laisser passer la main d'une femme de chambre qui en poussa leâ
DES COURTISANFS.
volels rembourrés de coussins. Quelques instants après, Esther en déshabillé vint respirer l'air, elle s'appuyait sur Lucien; qui les eût vus les aurait pris pour l'original d'une suave vienette anglaise. Esther rencontra tout d'abord les yeun de basilic du prêtre espagnol, et la pauvre créature, atteinte comme de la peste, jeta un cri a*eiTroi.
— Voilà le terrible prêtre, dit-elle en le montrant à Lucien.— Lui ! dil'il en souriant, il n'est pas plus prêtre que toi... — Qu'est-U donc alors? dit-elle effrayée. —Eh ! c'est un vieux Lascar qui ne croit ni à Dieu ni au diable, dit Lucien en laissant échapper sur les secrets du prêtre une lueur qui, saisie par un être moins dévoué qu'Ësther, aurait pu perdre à jamais Lucien et l'Espagnol.
Kn allant de la fenêtre de leur chambre à coucher dans la salle à manger, où leur déjeuner venait d'être servi, les deux amants renconirèrent Carlos Herrera.
— Que viens-tu faire ici? lui dit brusquement Lucien. — Vous bénir, répondit cet audacieux personnage en arrêtant le couple et le forçant à rester dans le petit salon de l'appartement. Ecoutez-moi, mes amours ! Amusez-vous, soyez heureux, c est très-bien. Le bonheur à tout prix, voilà ma doctrine. Mais toi, dit-il à Esther, toi que j'ai tirée de la boue et que j'ai savonnée, âme et corps, ta n'as pas la prétention de te mettre entravers sur le chemin de Lucien?... Quant à toi, mon petit, reprit-il après une pause en regardant Lucien, tu n'es plus assez poète pour te laisser aller à une nouvelle Coralie. Nous faisons de la prose. Que peut devenir l'amant d'Esther? rien. Esther peut-elle devenir madame de Rubempré? non. Eh bien ! le monde, ma petite, dit-il en mettant sa main sur celle d*Esfher,
3ui frissonna comme si ^elque serpent l'eût enveloppée, le monde oit ignorer que vous vivez ; le monde doit surtout ignorer qu'une mademoiselle Esther aime Lucien, et que Lucien est épris d'elle... Cet appartement sera votre prison; ma petite. Si vous voulez sortir, et votre santé l'exigera, vo.us vous promènerez pendant la nuit, aux heures où vous ne pourrez point être vue ; car votre beauté, votre jeunesse et la distinction que vous avez acquise au couvent seraient trop promptement remarquées dans Paris. Le jour où qui que ce soit au monde, dit-il avec un terrible accent accompagné d'un plus terrible regard, saurait que Lucien est votre amant ou que vous êtes sa maîtresse, ce jour serait l'avant-demier de vos jours. On a obtenu à ce cadet-là une ordonnance qui lui a permis de porter le nom et les armes de ses ancêtres maternels. Mais ce n*est pas tout ! le titre de marquis ne nous a pas été rendu, et pour le reprendre il doit épouser une fille de bonne maison à qui le roi fera cette faveur. Cette alliance mettra Lucien dans le monde de la cour. Cet enfant, de qui j'ai su faire un homme, deviendra d'abord secrétaire d'ambassade; plus tard, il sera ministre dans quelque petite cour d'Allemagne, et, Dieu ou moi (ce qui vaut mieux) aidant, il ira s'asseoir Zuelque jour sur. les bancs de la pairie...— Ou sur les bancs... dit ucien en interrompant le faux prêtre. — Tais-toi ! s'écria Carlos en couvrant avec sa large main la bouche de Lucfen. Un pareil secret à une femme !... lui souflla-l-il dans l'oreille. — Esther une femme !... s'écria l'auteur des Marauerites. — Encore des sonnets ! dit le faux prêtre. Tous ces anges-là redeviennent femmes, tôt ou tard ; or, la femme a toujours des moments où elle est à la fois singe et enfant, ' deux êtres qui nous tuent en voulant rire. — Esther, mon bijou, ditil à la jeune pensionnaire épouvantée, je vous ai trouvé pour femme de chambre une créature qui m'appartient comme si elle était ma fille. Vous aurez pour cuisinière une mulâtresse, ce qui donne un fier ton à une maison. Avec Europe et Asie, vous pourrez'vivre ici pour un billet de mille francs pr mois, tout compris, comme une reine... de théâtre. Europe a été couturière, modiste et comparse, Asie a servi un milord gourmand. Ces deux créatures seront pour vous comme deux fées.
En vovant Lucien très-petit garçon devant cet être, coupable au moins a'un sacrilège et d'un faux, cette femme, sacrée par son amour, sentit alors au fond de son cœur une terreur profonde. Sans . répondre, elle entraîna Lucien dans la chambre, où elle lui dit : — * Est-ce le diable? — C'est bien pis... pour moi! rcprit-il vivement. Mais, si tu m'aimes, tâche d'imiter le dévouement de cet homme, et obéis-lui sous peine de mort. —De mort?... dit-elle encore plus effrayée. — De mort, répéta Lucien, liélaslma petite biche, aucune mort ne saurait se comparer à celle qui m'attendrait, si... ' Esther pâlit en entendant ces paroles et se sentit défaillir.
— Eh bien ! leur cria le faux abbé, vous n'avez donc pas encore effeuillé toutes vos marguerites?
Esther et Lucien reparurent, et la pauvre fille dit, sans oser re-
garder l'homme mystérieux : — Vous serez obéi comme on obéit à ieu, monsieur. — Bien! répondit-il, vous pourrez être, pendant quelque temps, heureuse, et... vous n'aurez que des toilettes de chambre et de nuit à fîûre, ce sera très-économique. Et les deux amants se dirigèrent vers la salle à manger ; mais le protecteur de Lucien lit un geste pour arrêter le joli couple, qui s'arrêta.— Je viens de vous parler de vos gens, mon enfant, dit-il à Esther, je dois vous les présenter.
L'Espagnol sonna deux fois. Les deux fenunes, qu'il nommait Eu-
rope et Asie, apparurent, et il fut alors facile de voir la cause de ces surnoms.
Asie, qui devait être née à l'île de Java, offrait au regard, pour l'épouvanter, ce visage cuivré particulier aux Malais, plat comme une planche, et où le nez semble avoir été rentré par une compression violente. L'étrange disposition des os maxillaires donnait au bas de cette figure une ressemblance avec la face des singes de la grande espèce. Le front, quoique déprimé, ne manquait pas aune intelligence produite par l'habitude de la ruse. Deux petits yeux ardents conservaient le calme de ceux des tigres, mais ils ne regardaient point en face. Asie semblait avoir peur d'épouvanier son monde. Les lèvres, d'un bleu pâle, laissaient passer des dents d'une blancheur éblouissante, mais entre-croisées. L'expression générale de cette physionomie animale était la lâcheté. Les cheveux, luisants et sras, comme la peau du visace, bordaient de deux bandes noires un foulard trèsrictie. Les oreilles, excessivement jolies, avaient deux grosses perles brunes pour ornement. Petite, courte, ramassée, Asie ressemblait à ces créations falotes <fue se permettent les Chinois sur leurs écrans,ou, plus exactement, a ces idoles indoues, dont le type ne parait pas devoir exister, mais que les voyageurs finissent par trouver. En voyant ce moustre, paré d'un tablier blanc sur une robe de stoff, Esther eut le frisson.
— Asie ! dit l'Espagnol, vers qui cette femme leva la tête par un mouvement qui n'est comparable qu'à celui d'un chien regardant son maUre, voilà votre maîtresse...
Et il montra du doigt Esther en peignoir. Asie regarda cette jeune fée avec une expression quasi douloureuse ; mais en même temps une lueur étoulTée entre ses petits cils pressés partit comme la flammèche d'un incendie sur Lucien, qui, vêtu d'une magnifique robe de chambre ouverte, d'une chemise en toile de Frise et d'un pantalon rouge, un bonnet turc sur sa tête, d'où ses cheveux blonds sortaient en grosses boucles, offrait une image divine. Le génie italien peut inventer de raconter Othello, le génie anglais peut le mettre en scène ; mais la nature seule a le droit d'être, dans un seul regard, plus magnifique et plus complète que l'Angleterre et l'Italie dans l'expression de la jalousie. Ce regard, surpris par Esther, lui fit saisir TEspa^ol par le bras et y imprimer ses ongles, comme eût fait un chat qui se retient pour ne pas tomber dans un précipice où il ne voit pas ae fond. L'Espagnol dit alors trois ou quatre mots d'une langue inconnue à ce monstre asiatique, qui vint s'agenouiller en rampant aux pieds d'Esther, et les lui baisa.
— C'est, dit l'Espagnol à Esther, non pas une cuisinière, mais un cuisinier qui rendrait Carême fbu. Asie s;iit tout faire en cuisine. Elle vous accommodera un simple plat de haricots à vous mettre en doute si les anges ne sont pas descendus pour y ajouter des herbes du ciel. Elle ira tous les matins à la Halle elle-même, et se battra, comme un démon qu'elle est, afin d'avoir les choses au plus juste prix ; elle lassera les curieux par sa discrétion. Comme vous passerez pour être allée aux Indes, Asie vous aidera beaucoup à rendre celte fable possible ; mais mon avis n'est pas que vous soyez étrangère. — Europe, qu'en dis-tu?
Europe formait un contraste parfait avec Asie, car elle était la soubrette la plus gentille que Monrose ait jamais pu souhaiter pour adver* saire sur le théâtre. Svelte, en apparence étourdie, ap minois de belette, le nez en vrille, Europe offrait à l'observation une figure fatiguée par les corruptions parisiennes, la blafarde figure d'une fiUe nourrie de pommes crues, lymphatique et fibreuse, molle et tenace. Son petit pied en avant, les mains dans les poches de son tablier, elle frétillait tout en restant immobile, tant eue avait d'animation. A la fois ^risette et figurante, elle devait, malgré sa jeunesse, avoir déjà fait bien des métiers. Perverse comme toutes les Madelonnettes ensemble, elle pouvait avoir volé ses parents et frôlé les bancs de la police correctionnelle. Asie inspirait une grande épouvante ; mais on la connaissait tout entière en un moment, elle descendait en ligne droite de Locuste ; tandis qu'Europe inspirait une inquiétude qui ne pouvait que grandir à mesure qu'on se servait d'elle ; sa corruption semblait ne pas avoir de bornes ; elle devait, comme dit le peuple, savoir faire battre des montagnes.
— Madame pourrait être de Valenciennes, dit Europe d'un petit ton sec, j'en suis. Monsieur, dit-elle à Lucien d'un air pédant, veut-il nous apprendre le nom qu'il donne à madame? -— Madame van fiog- -seck, rq)ondit l'Espagnol en retournant aussitôt le nom d'Esther. Madame est une juive originaire de Hollande, veuve d'un négociant, et malade d'une maladie de foie rapportée de Java... Pas grande fortune, afin de ne pas exciter la ciinosité. — De quoi vivre, six mille francs de rentes, et nous nous plaindrons de ses lésineries, dit Europe. — C'est cela, fit l'Espagnol en inclinant la tète. Satanées farceuses ! reprit-il d'un son ae voix terrible ea surprenant en Asie et en Europe des regards qui lui déplurent, vous savez ce que je vous ai dit : vous servez une reine, vous lui devez le respect (pi'on doit à une reine, vous la soignerez comme vous soigneriez une vengeance, vous lui serez dévouée comme à moi. Ni le portier, ni les voisins, ni les locataires, enfin personne au monde ne doit savoir ce qui se passe ici. C'est à vous à déjouer toutes les curiosités, s'il s'en
SPLENDEURS ET MISERES
éveille. El madame, ajouta-t-il en meUaut sa large main velue sur le bras d'Esiher, madame ne doit pas commeilre la plus légère Impru-* dencC) vous Ten empêcheriez au besoin, mais... toujours respectueusement. Europe, c*est vous qui serez en relation avec le dehors pour la toilette de madame, et vous y travaillerez afln d'aller à Téconomie. Enfin, que personne, pas même les gens les plus insignifiants, ne mettent les pieds dans Tappartement. A vous deux, il faut savoir tout j faire. — Ma petite belle, dit-il à Esther, quand vous voudrez sortir le soir en voiture, vous le direz à Europe, elle sait où aller chercher vos gens, car vous aurez un chasseur, et de ma façon, comme ces deux esclaves.
Esther et Lucien ne trouvaient pas un mol à dire, -ils écoulaient TEspagnol, et regardaient les deux sujets précieux auxquels il donnait ses ordres. A quel secret devait-il la soumission, le dévouement écrite sur ces deux visages, Tun si méchamment mulin, l*autre si profondément cruel? Il devina les pensées d*Esther et d<^ Lucien, qui paraissaient engourdis comme 1 eussent été Paul et Virginie à l*aspect de deux horribles serpents, et il leur dit de sa benne vo)x à rorelllc : — Vous pouvez compter sur elles comme sur moi-même ; n*ayez aucun secret pour elles, ça les flattera. —Va servir, ma petite Asie, ditril à la cuisinière; et toi, ma mignonne, mets un couvert, dit-il à Europe, c'est bien le moins que ces enfants donnent à déjeuner à papa.
Quand les deux femmes eurent fermé la porte, et que rEspagnol entendit Europe allant et venant, il dit à Lucien et à la jeune fille, en ouvrant sa large main : — Je les tiens ! Mot et geste qui faisaient frémir. — Où donc les as-tu trouvées? s'écria Lucien. — Eh ! parbleu, répondit cet homme, je ne les ai pas cherchées au pied des trônes ! Ça sort de ta boue et ça a peur d'y rentrer... Menacez-les de M. Vahhé quand elles ne vous satisferont pas, et vous les verrez tremblant comme des souris à qui l'on parle d'un chat. Je suis un dompteur de bêles féroces, ajouta-t-il en souriant. — Vous me faites l'effet du démon... s*écria gracieusement Esther en se serrant contre Lucien. — Mon enfant, j*ai tenté de vous donner au ciel ; mais la fille repentie sera toujours une mystification pour TEglise ; sMl s'en trouvait une, elle redeviendrait courtisane dans le paradis... Vous y avez cagné de vous faire oublier et de ressembler à une femme comme il faur: car vous avez appris là-bas ce que vous n'auriez jamais pu savoir dans la sphère infâme où vous viviez. Vous ne me devez rien, fit-il en voyant une délicieuse expression de reconnaissance sur la figure d'Esther, j'ai tout fait pour lui... Et il montra Lucien... Vous êtes fille, vous resterez fille, vous mourrez fille; car, malgré les séduisantes théories des éleveurs de bêles, on ne peut devenir ici-bas que ce qu'on est. L'homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l'amour.
L'Espagnol était, comme on le voit, fataliste, ainsi que Napoléon, Mahomet et beaucoup de grands politiques. Chose étrange, presque tous les hommes d'action inclinent à la fatalité, de même que la plupart des penseurs inclinent à la Providence.— Je ne sais pas ce que je suis, répondit Esther avec une douceur d'ange; mais j'aime Lucien, et je mourrai l'adorant. — Venez déjeuner, dit brusquement l'Espagnol, et priez Dieu que Lucien ne se marie pas promptement, car alors vous ne le reverriez plus. — Son mariage serait ma mort, ditelle.
Elle laissa passer le faux prêtre le premier, afin de pouvoir se hausser jusqu àj'oreille de Lucien, sans être vue.
— Est-ce ta volonté, dit-elle, que je reste sous la puissance de cet homme qui me fait garder par ces deux hyènes?
Lucien inclina la tête. La pauvre fille réprima ^ tristesse et partit joyeuse ; mais elle fut horriblement oppressée. Il fallut plus d'un an de soins constants et dévoués pour qu'elle s'habituât â ces deux terribles créatures, que l'abbé nommait les deux chienê de garde,
La conduite de Lucien, depuis son retour â Paris, était marquée au coin d'une politique si profonde, qu'il devait exciter et qu'il excita la jalousie de tous ses anciens amis, envers lesquels il n'exerça pas d'autre vengeance que de les foire enrager par ses succès, par sa tenue irréprochable, et par sa façon de laisser les gens à distance. L'auteur des Marguerites, ce poète si communicatif, si expansif, devint froid et réservé. De Marsay, ce type adopté par la jeunesse parisienne, n'apportait pas dans ses discours et dans ses actions plus de mesure que n'en avait Lucien. Quant à de l'esprit, l'auteur et le journaliste avaient fait leurs preuves. De Marsay, â qui bien des gens opposaient Lucien avec complaisance en donnant la préférence au poète, eut la petitesse de s'en taquiner. Lucien, très en faveur auprès des hommes qui exerçaient secrètement le pouvoir, abandonna si bien toute pensée de gloire littéraire, qu'il fui insensible aux succès de son roman, republié sous son vrai titre de VÀrcher de Charles IX, et au bruit que fit sou recueil de sonnets vendu par Dauriat en une seule semaine.
— C'est un succès posthume, répondit-il en riant à mademoiselle des Touches qui le complimentait.
Le terrible Espagnol maintenait sa créature avec un bras de fer dans la ligne au bout de laquelle les fanfares et les profits de la victoire attendent les politiques patients. Lucien avait pris l'appartement de garçon de Bauaenord, sur le quais Malaqunis, afin de se rapprocher de la rue Taitbout. L'abbé s était logé dans trois chambres de
la même maison, au quatrième étage. Lucien n'avait plus qu'on chc* val de selle et de cabriolet, un domestique cl un palefrenier. Quand i! ne dînait pas en ville, il dînait chez Estlier. L'abbé surveillait si hier les gens au quarMalaquais. que Lucien ne dépensait pas en tout dix mille francs par an. Dix mille francs suffisaient à Esther, grâce au dévouement constant, inexplicable d'Europe et d'Asie. Lucien employait les plus grandes précaulions pour aller rue Taitbout ou pour en sortir. Il n'y venait jamais qu'en fiacre, les stores baissés, et faisait toujours entrer la voiture. Aussi, sa passion pour Esther et l'existence du joli ménage de la rue Taitbout, entièrement inconnues dans le monde, ne nuisirent-elles â aucune de ses entreprises ou de ses relations. Jamais un mot indiscret ne lui échappa sur ce sujet délicat. Ses fautes en ce genre avec Coralie, lors de son premier séjour à Paris, lui avaient donné de l'expérience. Sa vie olirit d'abord celte régularité de bon ton sous laquelle on peut cacher bien des mystères; il restait dans le monde tous les soirs jusqu'à une heure du matin ; on le trouvait chez lui de dix heures à une heure après midi ; puis il allait au bois de Boulogne et faisait des visites jusqu'à cinq heures. On le voyait rarement à pied, il évitait ainsi ses anciennes connaissances. Quand il fut salué par quelque journaliste ou par quelqu'un de ses anciens camarades, il répondit d'abord par une inclination do tête assez polie pour qu'il fût impossible de se fâcher, mais où perçaitun dédain profond qui tuait la familiarité française. Il se débarrassa promptement ainsi des gens qu'il ne voulait plus avoir connus. Une vieiUe naine l'empêchait d'aller chez madame d'Espard, qui. plusieurs fois, avait voulu l'avoir chez elle ; s'il la rencontrait chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez mademoiselle des Touches, chez la comtesse de Monlcornet, ou ailleurs, il se montrait d'une exquise
Eoliiesse avec elle. Cette haine, égale chez madame d'Espard, obligeait ucien à user de prudence, car on verra comment il l'avait avivée en se permettant une vengeance qui, d'ailleurs, lui valut une forte semonce de l'abbé.
— Tu n'es pas encore assez puissant pour te venger de qui que ce soit, lui avait dit l'Espagnol. Quand on est en route, par un ardent soleil, on ne s'arrête pas pour cueillir la plus belle fleur...
Il y avait trop d'avenir et trop de supériorité vraie chez Lucien pour que les jeunes gens, que son retour à Paris et sa fortune inexplicable offusquaient ou froissaient, ne fussent pas enchantés de lui jouer un mauvais tour. Lucien, qui se savait beaucoup d'ennemis, n'ignorait pas ces mauvaises dispositions chez ses amis. Aussi l'abbé mettait-il admirablement son fils adoptif en garde contre les traîtrises do monde, contre les imprudences si fatales à la jeunesse. Lucien devait raconter et racontait tous les soirs à l'abbé les plus petits événements de la journée. Grâce aux conseils de ce mentor, il déjouait la curiosité la plus habile, celle du monde. Gardé par un sérieux anglais, fortifié par les redoutes qu'élève la circonspection des diplo* mates, il nei laissait à personne le droit ou l'occasion de jeter lœil sur ses affaires. Sa jeune et belle figure avait fini par être, dans le monde, impassible comme une figure de princesse en cérémonie.
Au commencement de l'année 1829, il fut question de son mariage avec la fille aînée de la duchesse de Grandlieu, qui n'avait alors pas Inoins de quatre filles à établir. Personne ne mettait en doute que le roi ne fit, à propos de celte alliance, la faveur de rendre à Lucien le titre de marquis. Ce mariage allait décider la fortune politique de Lucien, qui probablement serait nommé ministre auprès d'une cour d'Allemagne. Depuis trois ans surtout, la vie de Lucien avait été d'une sagesse inattaquable; aussi de Marsay avait-il dit de lui ce mot singulier : — Ce garçon doit avoir derrière lui quelqu'un de bien fort !
Lucien était ainsi devenu presque un personnage. Sa passion pour Esther l'avait d'ailleurs aidé beaucoup à jouer son rôle d'homme grave. Une habitude de ce genre garantit les ambitieux de bien des sottises; et, ne tenant à aucune femme, ils ne se laissent pas prendre aux réactious du physique sur le moral. Quant au bonheur dont jouissait Lucien, c'était la réalisation des rêves de poètes sans le sou, à jeun, 'dans un grenier. Esther, l'idéal de la courtisane amoureuse, tout en rappelant à Lucien Coralie, l'actrice avec laquelle il aVait vécu pendant une année, l'effaçait complètement. Toutes les femmes aimaulos et dévouées inventent la réclusion, l'incognito, la vie de la perle nu fond de la mer; mais, chez la plupart d'entre elles, c'est un de ces charmants caprices qui font un sujet de conversation, une preuve d'amour qu'elles rêvent de donner et qu'elles ne donnent pas; tandis qu'Esther, toujours au lendemain de sa première félicité, vivant :\ toute heure sous le premier regard incendiaire de Lucien, n'eut pa^, en quatre ans, un mouvement de curiosité. Sou esprit tout entier, elle l'employait à rester dans les termes du pix>granime tracé par la muin fatale du faux abbé. Bien plus ! au milieu des plus enivrantes délices, efie n'ubusa pas du pouvoir illimité que prêtent aux fenitiies aimées les désirs renaissants d'un amant pour faire à Lucien une inierroj»ation sur Herrera, qui, d'ailleurs, l'épouvantait toujours : clic n'osai l pas penser a lui. Les savants bienfaits de ce personnage inexplicable, à qui certainement Esther devait et sa grâce de pensionnaire, et ses façons de femme comme il faut, et sa régénération, semblaient â la pauvre fille être des avances de l'enfer.
— Je payerai tout cela quelque jour, se disait-elle avec effroi.
DES COURTISANES
Pendant toutes les belles nuits, elle sortait en voiture de louage. Elle allait, avec une célérité sans doute imposée par l'abbé, dans un do ces charmants bois qui sont autour de Paris, à Boulogne, Vinccunes, Romainville ou ville-d*Avray, souvent avec Lucien, quelquefois seule avec Europe. Elle s*y promenait sans avoir peur, car elle était accompagnée, (piand elle se trouvait sans Lucien, par un grand cliasseur vêtu comme les chasseurs les plus élégants, armé d'un vrai couteau, et dont la ph3[sionomie autant que la musculature annon-* çaicni un terrible athlète. Gel autre gardien était pourvu, selon la mode anglaise, d'une canne, apnelée hâton de longueur, que connaissent les bàtonnistes, et avec laquelle ils peuvent défier plusieurs assaillants. En conformité d'un ordre donné par l'abbé, jamais Esther n'avait dit un mot à ce chasseur. Europe, quand' madame voulait revenir, Jetait un cri; le chasseur sifflait le cocher, qui se trouvait toujours à une distance convenable. Lorsque Lucien se promenait avec Esther, Europe et le chasseur restaient à cent pas d'eux, comme deux de ces pages infernaux dont parlent les Mille et une Nuits, et qu'un enchanteur donne à ses protégés. Les Parisiens, et surtout les Parisiennes, ignorent les charmes d'une promenade au milieu des bois par une belle nuit. Le silence, les effets de lune, lu solitude, ont l'action calmante des bains. Ordinairement Esiher parlait à dix heures, se promenait de minuit à une heure, et rentrait à deux heures et demie. Il ne faisait jamais jour chez elle avant onze heures. Elle se baignait, procédait à celte toilette minutieuse, ignorée de la plupart des femmes de Paris, car elle veut trop de temps, et ne se pratique puère que chez les courtisanes, les lorettcs ou les grandes dames qui toutes ont leur journée à elles. Elle n'était que prête quand Lucien venait, et s'ofTrait toujours à ses regards comme une fleur nouvellement éclose. Elle n'avait de souci que du bonheur de son poète ; elle était à lui comme une chose à lui, c'est-à-dire qu'elle lui laissait la plus entière liberté. Jamais elle ne jetait un regard au delà de la sphère où elle rayonnait ; l'abbé le lui avait bien recommandé, car il entrait dans les plans de ce profond politique que Lucien eût des bonnes fortunes. Le bonheur n'a pas d histoire, elles conteurs d^ tous les pays l'ont si bien compris que celte phrase : Ils furent heu* reux ! termine toutes les aventures d'amour. Aussi ne peut-oti qu'expliquer les moyens de ce bonheur vraiment fantastique au milieu de Paris. Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme, un poème, une symphonie de quatre ans ! Toutes les femmes diront : — C'est beau* coup ! Ni Esther ni Lucien n'avaient dit : — C'est trop ! Enfin, la for* mule : Ils furent heureux, fut pour eux encore plus explicite qu« dans les contes de fées, car ils n'eurent pas d'enfants. Ainsi, Luciea pouvait coqueter dans le monde, s'abandonner à ses caprices dd poète, et, disons le mot, aux nécessités de sa position. Il rendit, pen« dant le temps où il faisait lentement son chcmm, des services secrets à quelques hommes politiques en coopérani à leurs travaux. Il fut en ceci d'une grande aiscréiion. Il cultiva beaucoup la société de madame de Sérizy, avec laquelle il était, au dire des salons, du dernier bien. Madame de Sérizy avait enlevé Lucien à la duchesse de Maufrigneuse, qui, dit-on, n'y tenait plus, un de ces mots par lesquels les femmes se vengent d'un bonheur envié. Lucien était, poUr ainsi dire, dans le giron de la grande aumônerie, et dans l'inlimité de quelques femmes amies de l'archevêque de Paris. Modeste et discret, il attendait avec patience. Aussi le mot de Marsay, qui s'était alors marié et qui faisait mener à sa femme la vie que menait Esther. contenait-il plus qu'une observation. Mais les dangers sous-marfns de la position de Lucien s'expliqueront assez dans le courant de cette histoire.
Dans ces circonstances, par une belle nuit du mois de juin, le baron de Nucingen revenait a Paris de la terre d'un banquier étranger établi en France, et chez lequel il avait dîné. Celle terre est à huit lieues de Paris, en pleine Brie. Or, comme le cocher du baron s'était vanié d'y mener son maître et de le ramener avec ses chevaux, ce cocher prit la liberté d'aller lentement quand la nuit fut venue. En entrant dans le bots de Vincennes, voici la situation des bêtes, des gens et du maître. Libéralement abreuvé à l'ofïice de l'illustre autocrate du change, le cocher, complètement ivre, dormait, tout en tenant les guides, à faire illusion aux passants. Le valet, assis derrière, ronflait comme une toupie d'Allemagne, pays des petites figures en bois sculpté, des grands reinganum et des toupies. Le baron voulut penser ; mais, dès le pont de Gournav, la douce somnolence de la digestion lui avait fermé les yeux. A la mollesse des guides, les chevaux comprirent l'état du cocher ; ils entendirent la basse continue du valet en vigie à l'arrière, ils se virent les maîtres, et profitèrent de ce |)etit quart d'heure de liberté pour marcher à leur fantaisie. En esclaves Intelligents, ils ofl'rirent aux voleurs l'occasion de dévaliser l'un des plus riches capitalistes de France, le plus profondément habile de ceux qu'on a fini par nommer assez énergiquement des loupscerviers. Enfin, devenus les maîtres et attirés par cette curiosité que tout le monde a pu remarquer chez les animaux domestiques, ils s'arrêtèrent, dans un rond-point quelconque, devant d'autres chevaux, à qui sans doute ils dirent en langiïe de cheval : — A qui êtes-vous? Que faites-vous'' Etes-vous heureux? Quand la calèche ne roula plus, le baron assoupi s'éveilla. 11 crut d'abord n'avoir pas quitté le parc de son confrère ; puis il fut surpris par une vision céleste qui le trouva
sans son arme habituelle, le calcul. Il faisait un clair de lune si magnifique qu'on aurait pu tout lire, même un journal du soir. Par le silence des bois, et, à cette lueur pure, le baron vit une femme seule, qui, tout en montant dans une voiture de louage, regarda le singulier spectacle de cette calèche endormie. A la vue de cet ange, le baron de Nucineen fut comme illuminé par une lumière intérieure. En se voyant admirée, la jeune femme abaissa son voile avec un geste d'effroi. Un chasseur jeta un cri rauque dont la signification Ait bien comprise par le cocher, car la voilure fila comme une flèche. Le vieux banquier ressentit une émotion terrible : le sang qui lui revenait des pieds charriait du feu à sa tête, sa tête renvoyait des flammes au cœur; la gorge se serra. Le malheureux craignit une indigestion, et, malgré cette appréhension capitale, il se dressa sur ses pieds.
— Hau crante callot ! fichi pédale ki tord! cria-t-il. Santé frautc si di haddrappe cedde foidire.
A ces mots, cent francs, le cocher se réveilla, le Valet de rarrièro les entendit sans doute dans son sommeil. Le baron répéta Tordre, le cocher mit les chevaux au grand galop, et réussit à rattraper, a la barrière du Trône, une voiture à peu près semblable à celle où Nucingen avait VO la divine inconnue, mais où se prélassait le premier commis de quoique riche magasin, avec une femme comme il faut do la rue Vlvleune. Cette méprise consterna le baron.
-^ Zl cbaffali àmnë Cherche (prononcez George), au lier te doi, crosse pette^ lie iurede pien si droufer cedde phàmme, dit-il au domestique pmidaflt flue les commis visitaient la voiture. — Eh ! monsieur le baron, le diable était, je crois, derrière, sous forme d'heiduque, et il m*ft substitué cette voiture à la sierine. — Le tiaplc n'egssisde boinde, dit le bafon.
Le baron de Nflcinseti avouait alors soixante ans, les femmes lui étalent devenues parfaitement indiflérentes, et, à plus forte raison, la sienne. 11 se vantait de n^avoir jamais connu l'amour qui fait faire des folles. Il regardait comme un bonheur d'en avoir fini avec les femmes, desquelles il disait, sans se gêner, que la plus angélique ne valait pas ce qu'elle coACait, même quand elle se donnait gratis. Il passait pour être si complètement blase, qu'il n'achetait plus, à raison d'une couple de mille francs par mois, le plaisir de se faire tromper. De sa loge h TOpéra, ses yeux froids' plongeaient tranquillement sur le corps de ballet. Pas une œillade ne partait pour ce capitaliste de ce redoutable essaim dé vieilles jetihes filles et de jeunes vieilles femmes, Pëlite des plaisirs parisiens. Amour naturel, amour postiche et d'àmour^propre^ amour de bienséance et de vanité; amour-goût, amour décent et conjugali amour excentrique, le 'baron avait acheté tout, avait connu tout, excepté te véritable amour.
Cet amour venait de fondre sur lui comme un aigle Sîir sa proie, comme 11 fondit sur Gealz, le confident de S. A. le prince de Meiternich. On sait toutes les sottises que ce vieux diplomate fit pour Fanny Elssler, dont les tëpéiitions l'occupaient beaucoup plus que les intérêts européens. La femme qui venait de bouleverser cette caisse doublée de fer, appelée Nucingen, lui était apparue comme une de ces femmes uniques dans une génératloti< Il n'est pas sur que la maîtresse du Titien, que la Monna LIsa de Léonard de Vinci, que la Fornarina de Baphaél fussent aussi belles que la sublime Esther, eti qui roeil le plus exercé du f arisiefl le plus observateur n'aurait pu reconnaître le moindre vestige qui rappelât la courtisane. Aussi le baron fut-il surtout étourdi paf cet air de femme noble et grande qu'Esther, aimée, environnée de luxe, d'élégance et d'amour, avait au plus haut degré. L'amour heureux est la sainte ampoule des femmes, elles deviennent toutes alors flères comme des impératrices. Le baron alla, pendant huit nuits de suite, au bois de Vincennes, puis au bois de Boulogne, puis dans les bois de Ville-d'Avray, puis dans le bois de Meudon, enfin dans tous les environs de Paris, sans pouvoir rencontrer Esiher. Celte sublime figure juive qu'il disait être elnè viguire te /a l'ip/e, était toujours devant ses yeux. A la fin de la quinzaine, il perdit l'appétit. Delphine de Nucingen et sa fille Augusta, que la baronne commençait à montrer, ne s'aperçurent pas tout d abord du changement qui se fit chez le baron. La mère et la fille ne voyaient M. de Nucingen que le matin au déjeuner, et lé soir au dîner, quand ils dînaient tous à la maison, ce qui n'arrivait qu'aux jours où Delphine avait du monde. Mais, au bout de deux mois, pris par une fièvre d'impatience et en proie à un état semblable à celui que donne la nostalgie, le baron, surpris de l'impuissance du million, maigrit et parut si profondément atteint, que Delphine espéra secrètement de* venir veuve. Elle se mit à plainare assez hypocritement son mari, et fit rentrer sa fille à Tintérieur. Elle assomma son mari de questions ; il répondit comme répondent les Anglais attaqués du spleen, il ne répondit presque pas. Delphine de Nucingen donnait un grand dînef tous les dimanches. Elle avait pris ce jour-là pour recevoir, après avoir remarqué que, dans le srand monde, personne n'allait au spectacle, et que cette journée était assez généralement sans emploi. L'invasion des classes marchandes ou bourgeoises rend le dimanche presque aussi sol à Paris qu'il est ennuyeux à Londres. La baronne invita donc l'illustre Desplein à dîner pour pouvoir faire une consultation malgré le malade^ car Nucingen disait se pofter à iftervcillc.
SPLENDEURS ET MISÈRES
Eelter, Basliiniac. de Harsay, du Titlet. tous les amis de la maison, avaient fait comprendre A là baronne ([n'uii homme commeTiutingcn ne devait pas mourir à l'improviste : ses immenses afCiires exigeaient des précautions, il fallait savoir absolument à quoi s'en tenir. Ces messieurs furent priés à ce diuer, ainsi que le conue de Condreville, beau-père de François Keller, le chevalier d'Bspard, desLupeaiiK, le docteur Btanchon, celui de ses élèves que Desplein aimait le [ilus, Baudenord et sa femme, le comte et fa comtesse de Monicornet, Bloiidet, mademoiselle des Touches et Conii ; puis enfin Lucien de Itubemprc, pour qui Basiignac avait, depuis cinq ans, conçu la plus vive amitië; mais par ordre, comme on dit en style d'affiches.
— Nous ne nous débarrasserons pas facilement de celui-là, dit Blondet à Rastignac quand il vil entrer dans le salon Lucien, pins beau que jamais, et mis d'une façon nivissanle. — Il vaut miens s'en faire un ami. car il est redoutable, dit n;i$(ignac. — Lui ? dit de Marsay. Je ne reconnais de
redoutable que les gens dont la position est claire, et la sienne est plus inattaquëe qu'inattaquable! Voyons! de quoi vitil? D'où lui vient ïu fortune? il a, j'en suis sûr , une soixantaine de mille francs de dettes. — Il a trouvé dans an prêtre espagnol un protecteur fort riche, et qui lui veut du bien, répondit Rastignnc.
— H épouse mademoiselle de Grandlieu l'ainéc, dit mademoiselle des Touches.
— Oui, mais, dit le chevalier d'Espard, ou Ini demande d'acheter une terre d'un revenu de trente mille francs pour assurer la fortune qu'il doit rcconnalEre à sa future, ei il lui faut un milliou, ce qui ne se trouve sous le pied d'aucun Espagnol.
— Cest cher, car Clotilde est bien laide, dit ta baronne eu se don-
riot, bantait celte société. — Non, répliciua iln Tillet, la fille d'une duchesse n'est jamais laide pour nous autres, surtout quand elle apporte le litre de marquis et un poslediploma tique. —Je ne m'étonne plus de voir Lucien si grave. Il n'a pas le sou, peul^tre, et il ne sait pas comment se tirer de cette position, reprit de Harsa][.
— Oui, mais mademoi- /^ [3 ,m,
selle de Grandlieu l'adore, dit la comtesse de Houtcomct. et, avec l'aide de la jeune personne, il aura peut-élrede meilleures conditions.— Que fera-t-il de sa sa'iir et de son bc^iu-Trcre d'Angouléme ? demanda le chevalier d'Espard. — Mais, répondit Baslignac, sa sœur est riclie, et il l'appelle aujourd'liui madame Séchard de Marsac. — S'il y a des difficultés, il est bien joli garçon, dil Itianchon en se levant pour saluer Lucien. — Bonjour, cher ami, dit Rastignac en échangeant une clialeureuse poignée de main avec Lucien.
De Harsay salua froidement après avoir été salué le premier par Lucien.
Avant le dîner. Desplein et Bianchcm, qui. tout en plaisantant le baron de Nucingen, l'examinaient, reconnurent ijue sa maladie était entièrement morale ; mais personne n'en put dcvmer la cause, tant il paraissait impossible que ce profond politique de la Bourse pdt être amoureux. Quand Bianchon, en ne voyant pins que l'amour pour ex-
I, Nucingcn fut et
pMquer l'éDt pathologifpic du banquier, en dit deux mots à Delphine de rtucingen, elle sourit en femme qui depuis longtemps sait à quoi s'en tenir sur son mari. Après dîner cependant, ouaud on descendit au jardin, les Intimes de la maison cernèrent le banquier ei voulurent éclaircir ce cas extraordinaire en entendant Bianchon affirmer Sie Mncingen devait être amoureux. — Savez-voiis, baron, lui dit de arsay, que vous avez maigri considérablement? et l'on vous soupçonne de violer les lois de la nature linancière. — Chamais! dit le baron. — Mais si, répliqua de Marsay. On ose prétendre que vous éles amoureux. — C'esde frai, rcpondil piteusement Hucingen. Chai zoubire abbrest kèque chausse l'ingonm. — Vous êtes amoureux, vous?... vous êtes un fat! dit le chevaUer d'F.s|iard. — Hêdre h^mOreusse ù mou hache, cheu zai picnc que rieiuic n'ai blis riiiquille; mai ké foollei-vûsî la y êde 1 — D'une femnut du monde ? demanda Lucien. — Mais, dit de Marsay, le baron ne |ieut maigrir ainsi que pour un amour sans es* |)oir, il a de quoi acheter toutes les femmes qui veulent ou qui peuvent se vendre.— Cheu neu la gonnès boind, répondit le baron. El cheu buis fits le tire, buisque monume ti Nichiogen ai tans lé salon.
Chiskissi, clicu n'ai boin si ceu qu'edait l'amAre.
L'amure?... jeu groîd que c'esd te maicnr. — Dil l'avez-vous rencontrée, celte jeune innocente? demanda Rastipnac. — An foidire, \ii minoniitc, au pois de Finitennes. — Son ^gnalemen(?ditde Marsay.
— Einc jabot de casse plnnge, rope rosse, eine liaigeharbe plange, folle
Silanc... eine viguire raiment pipliquc! Tes yeix de veu, einc tain t'Oriend. — Vous rêviez! dit en souriant Lucien. — C'est frai, cheu tormais gomme ein govre... cin govre blaiu, dit-il en se reprenant, gar zédaite en refenand le tinner à la gambade te mon liimi.
— Etait-elle seule? dit du Tillei en inierrcmi-
Eant le loup-cervier. — i, dil le baron d'un ton dolent, zanv ein heidicq terriére la foidire ed eine fâme te jampre... — Lucien aVair de la connaître, s'écria Baslignac en saisissant un sourire de l'amant d'Eslher. — Qui est-ce
^ni ne connaît pas les smmescapablesd'aller à minuit â la renconlrc iltuminù plr une iumiirc intérieure. - p»ie 15. denuciagen?ditLucien
en pirouettant. — Enfin, ce n'est pas une femme qui aille dans le monde? demanda le chevalier d'Espard, car le baron aurait reconnu l heidnque. — Che neu I ai Tue nille nard, répondit le baron, et foillà quarande cbours quen cheu la vais gerger bar la bolicc, qui neii droufe bas. — Il vaut mieux qu'elle vous codte quelques centaines de mille francs que de vous codter la vie, et, i votre âge, une passion sans aliment est dangereuse, dil Desplein, on peuteomourir. — Tli, répondit Nucingen à Uesplein, ce que che manche neu meu nurride boind, l'air me seniple mordel. Che fais au pois le Finzennes, foir la blace i che l'ai fuel... Ed foillà ma Oc! Cheu n'ai bas pi in'ogniber (u ternier eiiiibruul : clicu m'an sis rabburdé à mes gonvrèrcs ki onle i biddié te moi... Bire ein million, clie fondrais gonncdre ccdde phâinme. ch'y cagnerais. car cheu neu fais plis à la Pii-se... Temaniez à ti Dilet. ~ Oui, répondit du Tillet, il a le dégotU des affaires, il change, c'est signe de mort. — Zigne i'amdr, reprit Nucingen, bir moi, c'csdc eine même chausse!
DES COmTlS/lWs.
U naïveté de ce TldHard, qui n'éuit pins loup-cervier, el qui poaT la uremière fois de sa vie, apercevait quelque chose de plu
it et de plus sacré que l'or, émut celte compagoie de sens blasés: les uns échaDgèrenl des Koarires, les anlres regardèrent Nucineen eu eiprimanl cette pensée dans leur physionomie : Un homme si fort en arriver là!... Puis chacun revint au salon en causant de cet événement; car ce fal un événement de nature à produire la plus grande «ensalion. Madame de Nncingen se mit à rire quand Lucien lui découvrit le secret du banquier ; mais en entendant les moqueries de sa femme, le baron la prit par le bras et l'emmena dans l'embrasure d'une fenéire. — Honlame, lui dil-il à voix basse, aiche charaai titte em mod té meunerie sir fos bassions, ptr ké fis fis moguiei les miennes? Eine ponne famé aiteraid son mari à te direr t'awaire tante se mAguer te lui. gomme fus le vaiddes...
D'âpre la description du vieux banquier, Lucien avait reconnu son Bstber. Déjà irèsYâché d'avoir vu son sourire remarqué, il profita du moment de causerie générale qui a lieu pendant le service du café pour disparaître. '
— Qu'est donc deveon Jl . de Rubempré '! dit la baronne de Nucinaen.
— fl est fidèle a sa devise : Quid me continebitf répondit Rastignac.
— Ce qui vent dire :
Qni peut me retenir?
on : Je suis indomptable, à votre choii, reprit de Harsay.
— Il a laissé échapper un sourire, au moment où H. le baron parlai! de son inconnue, qui me ferait croire qu'elle est de sa conoaissance, dit Horace Biancbou tris-innocemment.
— Pon t se dit en luimême le loup-cervier.
Semblable à tous les malades désespérés, le baron acceptait tout ce qai paraissait être un " espoir, et il se promit de bire espionner Lucien par d'autres gens que ceux de Louchant, le plus babile garde du COHlmerce de Paris, i oui, depnisquinze jours, il s'était adressé. Avant de se rendre chez Estber, Lucien devait aller à rh6tel de Grandlien passer les deux heures qui rendaient mademoiselle Qotilde- Frédérimie de Grandlieu la Me la plus heurease du faubourg Saint- Gennain. La prudence oni caractérisait la conduite de ce jeune ambitieux lui conseilla d'instruire aussitôt Carios Serrera de l'effet produit par le sourire que lui avait arraché le porlrail d'Eslher, tracé par le baron de Nuctngen. L'amour du baron pour Eslher, el l'idée qu'il avait eue de mettre la police à la recherche de son inconnne, étaient d'ailleurs des événements assez importants à communiquer i l'homme qui avait cherché sous la soutane l'asile ({ne iadis les criminels trouvaient dans tes églises. Et, de la me Samt-Lazare, où demeurait en ce temps le banquier, k la me Sa int'^om inique, où se trouve rh6icl de Grandlien, le chemin de Lucien le menait devant son chez-soi du guai Halaqnais. Lucien trouva l'abbé fumant son bréviaire, c'esl-a-dire culoilant une pipe avant de se coucher, Cet homme, plus étrange qu'étranger, avait fini par renoncer aux cigares espagnols, qu'il trouva trop doux.
— Ceci devient sérieux, répondit l'abbé quand Lucien lui eut tout raconté. Le baron, qoi le sert de Loachard pour chercher la petite,
Lncien (rouvt l'ibbé ruoiint ion brirliira.
vier aura perdu toBiëïZIZ^ ^ »
la lui vendre ce qnrte,^?V'~-^ ; -
cien, dont le preoier — *— .^|* ■* blies donc notre posiiiooî iréo^î'lZj""'^' Lucien baissa la tète. ^** " - -
— Plus d'argent, reprit k bn Mm-
deites à payer 1 Si tu veux éfootiCimÂ^Jr^'''- -^ ter une terre d'un million pour mnrci u .>... *'^*^- ' ' bien ! Esther est un gibier sprë» lea«el iTTirV."" - ^' cervier de manière à le dégraiwerd'nn — WT ,-—-"' Esther ne voudra jamais... — Ca me reparte l'i^T "-«--w '"^
u ae pott. -- r— T** ' "■'■" de BSé«2 ■>iorUila0e.ïdriï2 pour l'empereur H»Z.
léonîdeiuaoda-tiliti eien après w bmmmh de sUence. On trouve [pujours des feannesl En 18S1,pour toi,Co.
ralie n'avait pas sa n*.
reille; Esther ne g^ est pas moms rencon.
trée. Après cette ùUe viendra. ..sais-tuqui?...
la femme inc(»inue ! Voi.
là, de tontes les tanmes. la plus belle, et tu la chercheras dans la capitale où le gendre du duc de tirandiieu sera ministre et représentera le roi de France... Et puis, dis donc, monsieur l'en&nt, Esther en mourra- 1- elle î Enfin, le mari de mademoiselle de Grandlieu peut -il conserver Esther? D'ailleurs, laissemoi faire, tu n'as pas l'ennui de penser à tAut : ca me regarde.
Seulement to te passeras d'Eslher pour une semaine ou deux, et tu n'en iras pas moins me Taitbout. Allons, va roucouler auprès de ta Grandlieu. Tu retrouveras Esther unpeu triste, mais dis-lui a'ubéir. Il s'f^it de notre livrée de vertu, de nos casaques d'honnêteté, du paravent derrière lequel les grands cachent toutes reiirs infamies... U s'agit de mon beau moi, de toi qui ne dois jamais être soupçonné. Le hasard nous a mieux servi que ma pensée, qui, depuis deux mois travaillait dans le vide.
En jetant ces terribles phrases une à une, comme des coups de pistolet, le faux abbé s'habillait et se disposait à sortir.
— Ta joie est visible ! s'écria Lucien, tu n'as jamais aimé la pauvre Esther. et tu vois arriver avec délices le moment de l'en débarrasser. — Tu ne t'es jamais lassé de l'aimer, n'est-ce pas? Eh bien! je ne me suis jamais lassé de l'exécrer. Mais n'aî-je (tas agi toujours comme si j'étais attaché sincèrement à celte fille, moi qui, par Asie, tenais sa vie entre mes mains I Quelques mauvais champignons dans un ragoût, et tout eût été dit... Mademoiselle Bstber vil, cependant!... elle est heureuse parce que tu l'aimes! Ne fais pas l'enfant. Voici quatre nus que nous attendons un hasard pour ou contre nous, eli bien ! il faut déployer plus que du talent pour éplucher le légume que nous jette «Uourd'bûi le sort : il y > dans ce coup de roulette du bon et du uiau
SPLENDEURS ET MISERES
vais, comme dans tout. Sais-tu à quoi je pensais au moment où tu es entre?— Non.— A me rendre, ici comme à Barcelone, héritier d*une vieille dévote, à Taide d'Asie... — Un crime? — Il ne me restait plus que cette ressource pour assurer ton bonheur. Les créanciers se remuent. Une fois poursuivi par des huissiers et chassé de Tbotel de Gnmdtîeu, que serais-tu devenu ? L'échéance du diable serait arrivée.
Le faux prêtre fveigmt par un geste le suicide d'an homme qui se Jette à l'eau, puis il arrêta sur Lucien tin de ces regards fixes et pénétrants qui font entrer la volonté des gens forts dans l'âme des gens faî)»le8. Ce regard fascinateur, qui eut pour effet de détendre toute résistance, annonçait entre Lucien et le faux abbé, non-seotanent des secrets de vie et de mort, mais encore des sentiments aussi supé* riemrs aux sentiments ordinaires que cet homme l'était à la bassesse de sa position.
Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais de rentrer, épuisé par le vice et par de furieuses, par de terribles résistances, mais doué d'une force d'àme qui le rongeait, ce persoonage ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d'une fièvre de vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l'âmedlail devenue la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale |nr ce poêle, auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Foiir lui, Lneien était plus qu'wi ils, plus qu'une femme aimée, phis qn'ne famille, plus que sa vie, il était sa vengeance; aussi, comme les âmes fortes tiennent phis à un sentiment qu'à l'existence, se l'était-il attaché par des Kens indissolubles. Apirès avoir acheté la vie et Lucien au moment oà ce poète au désespoir.faisâit un pas vers le soiôde, il loi atvalt proposé l'un de ces pactes infernaux oui ne se voient que dans les romans, mais dont la possibilité territrfe a souvent été démontrée aux assises |iar de célèbres drames judiciaires. En procfiipiant à Laden tontes les joies de la vie parisieqne, en lof proavant qu'il pouvait se créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. Aucun sacrifice ne coûtait d'ailleurs à cet homme étnage, dès qu'il s'agissaît de son second lui-même. Au milieu de sa force, il était si faimè contre les fantaisies de sa créature, qu'U avait 6m par lui conGer ses seer^ts. ^eut-être fut-ce un lien de phis entre eux mie cette complicité ponremonl morale? Depuis le jour où la TorpHIe Ait enlevée, Lucien savait sor quelle horrible base reposait son bonheur. Cette soutane de prétve espagnol cachait Jacques Gaffin, une des célébrités do bagne, et qoi, dix ans auparavant, vivait sons le nom bourgeois de Vautrin dans la maison Vauquer, où Rastignae d ftanchon se trouvèrent en pension. Jacques Coilin, dit Tromp$^la'Mlhrt, presqne aussitôt évade de Bochefort qu'il y fut réintégré, mît à profit rexemple donné par te fameux comte de Soint-Hélène , mate en moAfiaot tout ce que Vaction hardie de Coisnanl eut de vicieux. Se subslilner à un honnête homme et continuer Ta vie do forçat est une proposition dont Tes deux termes sont trop contradictoires pour qu'y ne s'en dégage pas on déuoûment funeste, à Paris surtout; tut, en almplantant dans «ne famille, ou condamné décuple les dangers de cette substitution. Pour êtr^à l'abri de toote recherche, ne mvH pas d'ailleurs se mettre pHis haot que ne sont situés les intérêts ordinaires de U vie? Un homme du monde est soumis à des hasards qui pèsent rarement sur les geos sans contact avec le monde. Anssi la inmnn est-elle le plus sûr des déguisements, quand on peut te comylélir par une vie exempfaitre, solitaire et sans action. — Donc» je serai préire, se dit ce mort-civil, qui voulait absolument revivre sous «ne famé sociale et aotisfeiire des passions aussi étranges que lui. La gioerve civile que la constiMion de 1842 alluma en Espagne, où s'éiaài icndn cet homme d^éoergie, lui fournit les moyens de tuer secrètement k véritable Carlos lërrera dans une embuscade. Bâtard d'un grand seûneur et abandonné âepoîs longtemps par son père, ignorant à fneie femme il devait le jour, ce prêtre était chargé d'une mission politique en France par le ro» Ferdinand VU, à qui un évêque l'avait proposé. L'évêque, le seut homme qui s'intéressât à Carlos Herrera, mourut pendant le voyag0 4)ueeet eufont perdu de l'Eglise faisait de Cadix à Madrid et de Nadnd en France. Beureux d'avoir rencontré cette individualité si désirée, et dans les conditions où il la vouhiit, Jacques Cojlin se fit des blessures au doo ftour effacer les fatales lettres, et changea soa visage à-, l'aide de réactifs chimiques. En se métamorphosant amsi devant le cadavre du préfre avant de l'anéantir, il put se donner quelque ressemblance avec son Sosie. Pour achever cette transmutation presque af ssi meweiftenseqoe cdie dont il est question dans ce conle arabe oài le derviche a conquis le pouvoir d'entrer, hù vieux, dans un jeune corps par des paroles magiques, le forçat, ^ parlait espagnol, apprit autant de lalin qu'un prêtre andakm devait en savoir.
Banquier du bagne, CoUin était riche des dëpto confiés à sa probité connue, et forcée d'ailleurs : entre de tête associés, une erreur se solde à coups de poignard. A ces fonds, il joignit l'argeni donné par l'évéqoe à Carlos Herrera. Avant de quitter l'Ëspa^^ iL put s'emparer do trésor d'une dévole de Barcelone à laqueiie il donna l'absolotion, en lui promettant d'opérer la restitution des sommes prove- Dues d'un assassinat commte pnr elle, et d'où provenait sa fortune. Devenu prêtre, chargé d'une anssien secrète qni devait lut valoir les plus puissantes recommandations à Paris, Jacques CoUia, résolu à as rien nôre pour compromettre le caractère dona il s'était revêtu, s'n-
bandonnait aux chances ée sa nouvelle extetence, quand H rencontra Lucien sur la route d'Angoulême à Paris. Ce garçon parut au faux abbé devoir être un merveilleux instrument de' pouvoir; il le sauva du suicide, en lui disant : — Donnex-vous à un nomme de Dieu comme ou se donne au diable, et voos aurez toutes les chances d'une nouvelle destinée. Vous vivrez comme en rêve, et le pire réveil sera la mort
Sue voos vouliez vous donner... L'alliance de ces deux êtres, qui n'en evaieni faire qu'un seul, reposa sur ce raisonnement plein de force, que l'abbé cimenta d'ailleurs par une cofliH)licité savamment amenée. Doué du génie de la oorruption, il détruisit l'honnêteté de Lucien eu le plongeant dans des nécessilés crueBes et en l'en tirant par des consentements tacites à des aeltons mauvaises on infâmes qui le laissaient toigours pur, loyal, noble aux yeux du monde. Lucien était la splendeur sociale à l'ombre de laquelle voulait vivre le faux abbé.
— Je suis l'auteur, to seras le drame; si tu ne réussis pas, c'est moi qui serai sifflé, lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilège de son déffuisement
Le faux prêtre alla prudemment d'aveu en aveu, mesurant l'infa- Biie des confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien. Aosai, Trompe-la-Mort ne livra-t-il son dernier secret qu'au moment où l'habitude des jouissances parisiennes, les soccès, la vanité satisfaite, lui avaient asservi le corps et l'âme de ce poète si faible. Là où jadte Bastignac tenté par ce démon avait résisté, Lucien succomba, mieux manoeuvré, plus savamment compromis, vaincu surtout par le bonheur d'avoir conquis une éminente position. Le mal, dont la coniijguration poétique s'appelle le Diable, usa envers cet homme â moitié femme de ses plus attachantes séductions, et lui demanda peu d'abord en lui donnant beaucoup. Le grand argument de l'abbé fut cet étemel secret promis par Tartufe à Elmire. Les preuves réitérées d'un dévouement absolu, semblable à celui de Séide pour Mahomet, achevèrent cette oeuvre horrible de la conquête de Lneien par Jacques GoUin.
En ce moment, non-seulement Esther et Lucien avaient dévoré tous les fonds confiés à to probité du bananier des bagnes, qui s'exposait poor eux à de terribles redditions de comptes, mais encore le dandy, le prêtre et la coortteane avaient des dettes. Au moment où Lucien allait réussir, le fÂus petit caillou sous le pied d'un de ces trote êtres pouvait donc faire crouler le fantastique édifice d'une fortune si audacîeosement bâtie. Au bal de l'Opéra, Bastignac avait reconno le Vautrin de la maison Vauqoer, mais il se savait mort en cas d'indiscrétion, et Lucien échangeait avec l'amant de madame de Nucingen des regards où la peur se cachait de part et d'autre sous des semblants d'amitié. Aussi, dans le moment du danger, Rastignac aurait-il évidemment fourni avec le plus grand plaisir la voiture qui eût mené Trompe-la-Mort à l'échafaud. Chacun doit maintenant deviner de quelle sombre joie le faux abbé fut saisi en apprenant l'amour du baron NucuigeÉ, et en saisissant dans une seule pensée tout le parti qu'un homme de sa trempe devait tirer de la pauvre Esihcr.
— Va, (fit-il à Lneien, le diable protège son aumônier. — Tu fumes sur une poudrière. — Ineedo per ignés ! répondit le faux prêtre eu souriant, c'est mon métier.
La maison de Grandlictt s'est partagée en deux branches vers le milieu du dernier siècle : d'abord la maison ducale condamnée à finir, puisque le duc actuel n'a eu que des filles; puis les vicomtes de Grandlieo, qui doivent hériter du titre et des armes de leur branche afnée. La brandie ducale porte ;d<; guwles, à trois douUouères ou haches ^mrmes d'or mises enfasce, avec le fameux Cavbo, non timeu ! pour devise, qui est toute l'histoire de cette maison, L'écussou des vicomtes cal écartelé de Navarreins, qui est de gumlés, à lalfaace crénelée d'0r, et timbré du casque de chevalier avec : Grauds faits, GRAi^D lieu! poor devise. La vicomtesse actuelle, veuve depuis 1813, a un fils et me 011e. Quoique revenue quasi ruinée de l'émigration. elle a retronvé, par suite du dévouement d'un avoué, de Derville. une fortune aaseï considérable. Rentrés en tôOt^ le duc et la duchesse de GrandKeu furent l'objet des coquetteries de l'empereur; aussi Napoléon, qui les eut à sa cour, rendit-il tout ce qui se trouvait à la maison de Grandlieu dans le domaine, environ quarante mille livres de renies. De tous les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain qui se laissèrent séduire par Napoléon, le duc et La duchesse (une Ad^oda de la branciie atnée, alliée aux Bragance) furent les seuls qui ne renièrent pas l'empereur ni ses bienfaits. Louis XVUIeut éf^rd à cette fidélité MNrs^e le faubourg Saint-Germain en fit un crime aux Grandlieu ; mais peut-être, en ceci, Louis XYIII voulait-i! uniquement taquiner Mokswir. On regardait-comme probable le mariage du jeune vicomte de Graudlieu avec Marie-Atnénaîs, la dcrnièi'e fille du due, alors âgée de oeuf ans. Sabine, ravant-derDièro, épousa le baron du Guénic, après la Révolution de juillet. Joséphine, la troisième, devint madame d'Adjuda-Pinto, quand le marquis perdit sa première femme, mademoiselle de Rocliefidc {alias Rocliegude). L'aînée avait pris le voile en 1822. La seconde, mademoiselle Clotilde-Frédérique, en ce moment, à l'âge de vingt-sept ans, était profondément éprise de Lucien de Rubempré. Il ne faut pas doniauder si l'hètel du duc de Grandlieu, l'un des plus beaux de la rué Saint-Domimi^e, exer^t mille prestiges sur Fesprit de Lucien; tour
DES COURTISANES
tes les fois que la porte immense tournait sur ses gonds pour laisser entrer son cabriotet, il éprouvait cette satisfaction de vanité dont a parlé Mirabeau.
— Quoique mon père ait été simple pharmacien à THoumeau, j'entre pourtant là...
Telle était sa pensée. Aussi eôt-il commis bien d'autres crimes
Sue ceux de son alliance avec Jacques GoUin pour conserver le droit e monter les quelques marrbes du perron, pour s'entendre annoncer : — M« de Bubempré! dans le erand salon à la Louis XIY fait du temps de Louis XIV sur le modèle de ceux de Versailles, où se trouvait oette société d*élite» la crème de Paris, nommée alors le petit CÀdlaaw. La noble Portugaise^ une des femmes qui aimaient le raoms à sortir de chez elle, était la plupart du temps entourée de ses voisins les Gbaulieu, les Navarreins, les Leaoûcourt. Souvent la jolie baronne de Maeumer (née Chaulieu), la duchesse de Maufrigneuse, madame d*fiapard, .madame de Camps, mademoiselle des Touches, alliée aux Grandliai qui sont de Bretagne, se trouvaient en visite, allant an bal ou revenant de l'Opéra. Le vicomte de Grandiieu, le duc de Rbétoré, le marquis de Chaulieu, qui devait être un jmir duc de Lenoncoort- Ghaulieu, sa femme Madeleine de Mortsauf, petite-fille du duc de Lenoncourt, le marquis d'Adjuda-Pioto, le prmce de Blamom-Cbaovry, le marquis de Ëauséant, le vidame dePamiers, les Vandenesse, le vieui prince de Gadignan et son ils le duc de Maufrigneuse, étaient les habitués de ce salon grandiose où Ton respirait Tair de b cour, où les manières, le ton, l'esprit, s'hanoUoniaient à la noblesse des maîtres, dont la grande tenue aristocratique avait fini par faire ou* blîer leur servage napoléonien. La vieille duchesse d'Uxelles, la mère de la dttdiesse de Maufrigneuse, était Toracle de ce salon, où madame de Sérizy n'avait jamais pu se faire admettre, quoique née de Reoquerolles.' Amené par madfame de Maufrigneuse, qui avait fait agir sa mère, Lucien s y maintenait, grâce à l'influence de la Grande Aumônerie de France et à Taide de l'archevêque de Parts. Il ne ftii présenté toutefois qu'après avoir obtenu l'ordonnance qui lui rendit le nom et les armes de la maison de Rubempré. Le duc de Rhétoré, le chevalier d'Ëspard, qudqœs autres encore, jaloux de Lucien, indisposaient périodiquement contre lui le duc de Grandiieu en lui racontant des anecdotes prises aux antécédents de Lucien; mais la dévote duchesse, entourée déjà par les sommités de l'église, et Clotilde de Grandiieu le sontinreiM. Lucien expliqua d'ailleurs ces inimitiés
Kr aoB aventure avec la cousine de madame d'Espard, maikime de rgetuD, devenue comtesse Ghàtelet. Puis, en sentant la nécessité de se foire adopter par une famille û puissante, et poussé par son oonsefl intime à séduire Glotilde^ Lucien eut le courage des parvenus: il vint U ekiq jours sur les sept de la semaine, il avala gracieusement les couleuvres de l'envie, il soutint les regards impertinents, il répondit spirituellement aux railleries. Son assiduité, le charme de ses manières, sa complaisance, finirent par neutraliser les scrupules et par amoindrir les obstacles. Reçu chez la duchesse de Maufrigneuse, chez madame de Sérizy, chez mademoiselle des Touches, Lucien, content d'être admis dans ces trois maisons, apprît de l'abbé à mettre la plus grande réserve dans ses relations.
— On ne peut pas se dévouer à plusieurs maisons à la fois, lui disait son conseiller intime. Qui va partout ne trouve d'intérêt vif nulle part. Les grands ne protègent que ceux qui rivalisent avec leurs meubles, ceux qu'Us voient tous les jours , et qui savent leur devenir quelque chose de iiécessaire, comme le divan sur lequel on s'assied.
UMtaé à regarder le salon des Grandiieu comme son champ de bataille, Lucien réservait son esprit, ses bous mots, les nouvelles et ses grâces de courtisan pour le temp qu'il y passait le soir. Insinuant, caressant, prévenu par Clotilde des écueils à éviter, il flattait les petites passions de M. de Grandiieu. Après avoir commencé par envier le bonheur de la duchesse de Maufrigneuse, Clotilde devint éperdûment amoureuse de Lucien. En apercevant tous les avantages d'une pareifie alliance, Lucien joua son rôle d'amoureux comme l'eût joué Armand, le dernier jeune premier de la Comédie-Française. Lucien allait à la messe à Saint-Thomas-d'Aquin tous les dinvanches, il se donnait pour fervent catholique, il se livrait à des prédications monarchiques et religieuses qui faisaient merveilles. II écrivait d'aiNeurs dans les journaux dévoués à la congrégation des articles excessivement remarquables, sans vouloir en recevoir aucun prix, sans y mettre d'autre sipature qu'un L. Il fit des brochures politiques, demandées ou par le roi«^harles X, ou par la Grande Aumônerie, sans exiger la momdre récompense.
— Le roi, disait-il, a déjà tant fait pour moi, que je lui dois mon sang.
Aussi, depuis quelques jours, était-il question d'attacher Lucien au cabinet du premier ministre en qualité de secrétaire partictklier ; mais madame d'Espard mit tant de gens en campagne contre Lucien, que le maître Jacques de Charles X hésitait à prendre cette résolution. Non-seulement la position de Lucien n'était pas assez nette, et ces mots : De ciuoi vit-il ? que chacun avait sur les lèvres à mesure qu'il s'élevait, demandaient une réponse ; mais encore la cuiiosité bienveillante comme la curiosité malicieuse allaient d'investigations
en investigations, et trouvaient plus d'un défaut à la cuirasse de cet ambitieux. Clotilde de GrandNeu servait à son père et à sa mère d'espion innocent. Quelques jours auparavant, elle avait pris Lucien pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre, et l'instruire des objections de la famille.
-— Ayez une terre d'un mfflion, et vous aurez ma main, telle a été hi réponse de ma mère, avait dÂt Clotilde. — Us te demanderont nkis tard d'où provient ton argent ! avait dit l'abbé à Lucien quand Lucien lui reporta ce prétendu dernier mot. — - Mon beau-frère doit avoir fait fortune, s'écria Lucien, nous aurons en loi on éditeinr responsable. — Il ne manque donc plus que le mîlion, s'était écrié l'abbé, j'y songerai.
Pour bien expKimer la position de Luden à l'hôtel de Grandiieu, jamais il n'v avait dtné. Ni Clotilde, ni la duchesse d'Uxelles, ni madame de Maufrigneuse, qui resta toujours excellente pour Lucien, ne purent obtenir du vieux duc cette laveur, t^pt le gentilhomme conservait de défiance sur cehii qu'il appelait le sire de Ri^mpré. Cette nuance, aperçue par toute la société de ce salon, causait de vives blessures à Tamour-propre de Lucien, qui s'y sentait seulement toléré. Le monde a le droit d'être exigeant, il est si souvent trompé! Faire figure à Paris sans avoir une forlmie connue, sans une hidustrie avouée, est une position que nul artifice ne peut rendre pendant longtemps soutenaMe. Aussi, Lucien, en s'élevant, donnaii>il une force excessive à cette objection : — De quoi vit-H? Il avak été forcé de dire chez madame Sérizy, à laquelle il devait l'appui du procureur général Grandville et d'un ministre d'Etal, le comte Octave de Bauvan, président à une cour souveraine : — Je m'endette horriblement.
En entrant dans la cour de l'hôtel où se trouvait la légitimation de ses vanités, il se disait avec amerlnme, en pensant à la délibération de Trompe-la-Mort : — J'entends tout craquer sous mes pieds !
11 aimait £sther, et il voulait madem<âselle de Grandiieu pour femme ! Ekri%e situation ! f I folkiit vendre l'une pour avoir l'autre. Un seul homme pouvait faire ce^ trafic sans que l'honneur de Lucien en souffrit, cet homme était Jacques CoMm : ne devaient-ils pas être aussi discrets l'un que Tantre, l'un envers l'autre? On n'a pas dans la vie deux pactes de ce genre où chacun est tour à tour dominateur et dominé. Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra gai, radieux, dans les salons dei'hôtel de Grandiieu. En ce moment, les fenêtres étaient ouvertes, les semeurs du jardin parfumaient le salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa, causait avec la duchesse de Chaulieu. Phisieurs femmes composaient un groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes expressions que cnacune d'elles donnait à une douleur jouée. Dans le monde, personne ne s'intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y est parole. Les hommes se promenaient dans le salon, ou dans le jardin, Clotilde et Joséphine s'occupaient autour de la table à thé. Le vidame de Pamiers, le duc de Grandiieu, le marquis d'Adjuda-PinCo, le duc de Maufrigneuse, faisaient leur wisk (ne) dans un coin.
Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la duchesse, à laquelle il demanda raison de raffliction peinte sur son visage.
— Madame de Chaulieu vient de reeevoir une affreuse nouvcHe : son gendre, le baron de Maeumer, l'ex-duc de Soria, vient de mourir. Le jeune doc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chantepleurs y soigner leur frère, ont écrit ce triste événement. Louise est dans un état navrant. — Une femme n'est pas deux fois aimée dans sa vie comme Louise l'était par son mari, dît Madeleine de Mortsauf. — Ce sera une riche veuve, reprit la vieille duchesse d^Uxelles en regardant Lucien, dont le visage garda son impassibilité. — Pauvre Louise, fit madame d'Espard, je la comprend et je hplains.
La marquise d'Espard eut l'air songeur d'une femme plane d'âme et de cœur. Quoique Sabine de Grandiieu n'eût que dix ans, elle leva sur sa mère un œil intelligent dont le regard presque moqueur fiit réprimé par un coup d'œil de sa mère. C'est ce qui s'appelle Men élever ses enfants. >— Si ma fille résiste à ce coup-là, dit madame de Chaulieu de l'air le plus maternel, son avenir m'inquiétera. Louise est très-romanesque. — Je ne sais pas, dit la vieille duchesse d'Uxelles, ée qui nos filles ont pris ce caractère-là... — H est difficile, dit un vieux cardinal, de concilier aujourd'hui le cœur et les convenances.
Lucien, qui n'avait pas un mot à dire, aHa vers la table à thé faire ses compliments à mesdemoiselles de Grandiieu. Quand le poète fut à quelques pas du groupe de femmes, la marquise d'Espard se pencha pour pouvoir parler à l'oreille de la duchesse de Grandiieu. — Vous croyez donc qtie ce garçon-là aime beaucoup votre chère Clotilde? loi dit-elle.
La perfidie de cette interrogation ne peut être comprise qu'après l'esquisse de Clotilde. Cette jeune personne, de vingt-sept ans, étaitalors debout. Cette attitude permettait au regard moqueur de lamar-' qoise d'Espard d'embrasser la laille sèche et mince de Clotilde, oui ressemblait parfaitement à une asperge. Le corsage de la pauvre fille
SPLENDEURS ET MISÈRES
était si plat, qu*il n'admettait pas les ressources coloniales de ce qae les modistes appellent des fichus menteurs. Aussi Glotilde, qui se savait de suffisants avantages dans sou nom, loin de prendre la peine de déguiser ce défaut, le faisait-elle héroïquement ressortir. En se serrant dans ses robes, elle obtenait TelTet du dessin roide et net que les sculpteurs du moyen âge ont cherché dans leurs statuettes, dont le profil tranche sur le foud des niches où ils les ont mises dans les cathédrales. Clotilde avait cinq pieds quatre pouces. S'il est permis de se servir d'une expression familière qui, au moins, a le mérite de bien se faire comprendre, elle était tout jambes. Ce défaut de proportion donnait à son buste quelque chose de difforme. Brune de teint, les cheveux noirs et durs, les sourcils très-fournis, les yeux ardents et encadrés dans des orbites déjà charbonnées, la figure arquée comme un premier quartier de lune et dominée par un front proéminent, elle offrait la caricature de sa mère, l'une des plus belles femmes du PorIngaK.JÂ nature se plaît à ces jeux-là. On voit souvent, dans les familles,'Hne sœur d'une beauté suiprenante et dont les traits offrent, chez le frère, une laideur achevée, quoique tous deux se ressemblent. Clotilde avait sur sa bouche, excessivement rentrée, une expression de dédain stéréotypée. Aussi ses lèvres dénonçaientelles plus que tout autre trait de son visage les secrets mouvements de son ca>ur,car Taffeclion leur imprimait une expression charmante et d'autant plus remar<|uable que ses joues, trop brunes pour rougir, que ses yeux noirs toujours durs, ne disaient jamais rien. Malgré tant de désavantages, malgré sa prestance de planche, elle tenait de son éducation et de sa race un air de grandeur, une contenance fière, enfin tout ce qu'on a nommé si justement le je ne sais quoi, peut-être dû à la franchise de son costume, et qui signalait en elle une fille de bonne maison. Elle tirait parti de ses cheveux, dont la force, lé nombre et la loup;ueur pouvaient passer pour une beauté. Sa voix, qu'elle avait cultivée, jetait des charmes. Elle chantait à ravir. Clotilde était bien la jeune personne dont on dit: — Elle a de beaux yeux, ou :
— Elle a un charmant caractère ! A quelqu'un qui lui disait à Tanglaise :— Votre Grâce, elle répondit : —Appelez-moi votre Minceur.
— Pourquoi n'aimerait-on pas ma pauvre Clotilde? répondit la duchesse à la marquise? Savez -vous ce (lu'elle me disait hier? « Si je suis aimée par ambition, je me charge ne me faire aimer pour moimême ! » Elle est spirituelle et ambitieuse, il y a des hommes à qui ces deux qualités plaisent. Quant à lui, ma chère, il est beau comme un rêve; et, s'il peut racheter la terre deRubempré, le roi lui rendra, par égard pour nous, le titre de marquis... Après tout, sa mère est Sa dernière Rubempré...— Pauvre garçon, où prendra-t-il un million? dit la marquise. — Ceci n'est pas notre affaire, reprit la duchesse; mais, à coup sûr, il est incapable de le voler... Et, d'ailleurs, nous ne donnerions pas Clotilde à un intrigant ni à un malhonnête homme, fût- il beau, fût-il poète et jeune comme M. de Rubempré. — Vous venez tard, dit Clotilde en souriant avec une grâce infinie à Lucien.
— Oui, j'ai dîné en ville. — Vous allez beaucoup dans le monde depuis quelques jours, dit-elle en cachant sa jalousie et ses inquiétudes sous un sourire. — Dans le monde?... reprit Lucien, non, j'ai seulement, par le plus grand des hasards, dîné toute la semaine chez des banquiers, aujourd'hui chez Nuciugen, hier chez du Tillet, et avant-hier chez les Keller...
On voit que Lucien avait bien su prendre le ton de spirituefie impertinence des grands seigneurs.
— Vous avez bien des ennemis, lui dit Clotilde en lui présentant une tasse de thé. On est venu dire à mon père que vous jouissiez de soixante mille francs de dettes, que d'ici à quelque temps vous auriez Sainte-Pélagie pour château de plaisance. Et si vous saviez ce que toutes ces calomnies me valent... Tout cela tombe sur moi. Je ne vous parle pas de ce que je souffre (mon père a des regards qui me crucifient), mais de ce que vous devez souffrir, si cela se trouvait, le moins du monde, vrai... — Ne vous préoccupez point de ces niaiseries, aimez-moi comme je vous aime, et faites-moi crédit de quelques mois, répondit Lucien en replaçant sa tasse vide sur le plateau d'argent ciselé. — Ne vous montrez pas à mon père, il vous dirait quelque impertinence; et, comme vous ne la souffririez pas, nous serions perdus... Cette méchante marquise d'Espard lui a dit que votre mère avait gardé les femmes en couche, et que votre sœur était repasseuse... — Nous avons été dans la plus profonde misère, répondit Lucien, à qui des larmes vinrent aux yeux. Ceci n'est pas de la calomnie, mais de la bonne médisance. Ainourd'hui ma sœur est plus que millionnaire, et ma mère est morte depuis deux ans... On avait réservé ces renseignements pour le moment où je serais sur le point de réussir ici... — Mais qu'avez-vous fait à madame d'Espard? — J'ai eu l'imprudence de raconter plaisamment, chez madame de Sérizy, devant M. de Grandville, l'histoire du' procès qu'elle faisait à son mari pour en obtenir l'interdiction et qui m'avait été confié par Biunchon. L'opinion de M. de Grandville a fait changer celle du garde des sceaux. L'un et l'autre, ils ont reculé devant la Gazette des Tribunaux, devant le scandale, et la marquise a eu sur les doigts dans les motifs du jugement qui a mis fin à cette horrible affaire. Si M. de Sérizy a commis une indiscrétion qui m'a fait de la marquise une mnemic mortelle, j'y ai gagné sa proleclion, celle du procureur gé-
néral et du comte Octave de fiauvan, à qui madame de Sérizy a dit le péril où ils m'avaient mis en laissant apercevoir la source d'où ve naient leurs renseignements. M. le marquis d'Espard a eu la maladresse de me faire une visite en me regardant comme la cause du gain de cet infâme procès. — > Je vais vous délivrer de madame d'Espard, dit Clotilde. — - Eh! comment? s'écria Lucien. — Ma mère invitera les petits d'Espard, qui sont charmants et déjà bien grands. Le père et ses deux fils chanteront ici vos louanges, nous sommes bien sûrs de ne jamais voir leur mère... — Oh ! Clotilde, vous êtes adora* ble, et, si je ne vous aimais pas pour vous-même, je vous aimerais pour votre esprit. — Ce n'est pas de l'esprit, dit-elle en mettant tout son amour sur ses lèvres. Adieu. Soyez quelques jours sans venir. Quand vous me verrez à Saint-Thomas-d'Aquin avec une écharpe rose, mon père aura changé d'humeur.
Cette jeune personne avait évidemment plus de vingt-sept ans.
Lucien prit un fiacre à la rue de la Planche, le quitta sur les boulevards, en prit un autre à la Madeleine et lui recommanda de demander la porte rue TaiU>out. A onze heures, en entranl chez Estber, il la trouva tout en pleurs, mais mise conune elle se ineualt pour lui faire fête ! Elle attendait son Lucien couchée sur un divan de satin blanc broché de fleurs jaunes, vêtue d'un délicieux peignoir en mousseline des Indes, à nœuds de rubans couleur cerise, sans « corset, les cheveux simplement attachés sur sa tête, les pieds dans de jolies pantoufles de velours doublées de satin cerise, toutes les bougies allumées et le houka prêt; mais elle n'avait pas fumé le sien, qui restait sans feu devant elle, comme un indice de sa situatîoQ. En entendant ouvrir les portes, elle essuya ses larmes, bondit comme une gazelle et enveloppa Lucien de ses bras comme un ûssa qui, saisi par le vent, s'entortillerait à un arbre.
— Séparés, dit-elle, est-il vrai?.. — Bah! pour quelques jours, répondit Lucien.
Esther lâcha Lucien et retomba sur le divan comme morte. En ees situations, la plupart des femmes babillent comme des perroquets! Ah! elles vous aiment!... Après cinq ans, elles sont au lendemain de leur premier jour de bonheur, elles ne peuvent pas vous quitter, elles sont sublimes d'indignation, de désespoir, d'amour, de colère, de regrets, de terreur, de chagrin, de pressentiments ! Enfin, elles sont belles comme uue scène de Shakspeare. Mais, sachez-le bien , ces femmes-là n'aiment pas. Quand elles sont tout ce qu'elles disent être, quand enfin elles aiment véritablement, elles font comme fit Esther, comme font les enfants, comme fait le véritable amour : Esther ne disait pas une parole, eUe gisait la face dans les coussins, et pleurait à chaudes larmes. Lucien, lui, s'efforçait de soulever Esther et lui parlait. — Mais, enfant, nous ne sommes pas séparés... Comment, après bientôt quatre ans de bonheur, voilà ta manière de prendre une absence? Eh ! qu'ai-je donc fait à toutes ces fiUes-là?... se dit-il en se souvenant d'avoir été aimé ainsi par Coralie. — Ah ! monsieur, vous êtes bien beau ! dit Europe.
Les sens ont leur beau idéal. Quand à ce beau si séduisant se joignent la douceur de caractère, la poésie qui distinguaient laicien, on peut concevoir la folle passion de ces créatures éminemment sensibles aux dons naturels extérieurs, et si naïves dans leur admiration. Esther sanglotait doucement, et restait dans une pose où se trahissait une extrême douleur.
— Mais, petite bête, dit Lucien, ne t'a-t-on pas dit qu'il s'agissait de ma vie!...
A ce mot dit exprès par Lucien, Esther se dressa comme une béte fauve, ses cheveux dénoués entourèrent sa sublime figure oomme d'un feuillage. Elle regarda Lucien d'un œil fixe.
— De ta vie ! .. s'écria- trclle en levant les bras et les laissant retomber par un geste qui n'appartient qu'aux filles en danger. Mais c'est vrai, le mot de ce sauvage parle de choses graves.
Elle tira de sa ceinture un mécnant papier, mais eUe vit Europe, et lui dit : — Laisse-nous, ma fille.
Quand Europe eut fermé la porte : — Tiens, voici ce qu'il m'écrit, reprit-elle en tendant à Lucien une lettre que l'abbé venait d'envoyer et que Lucien lut à haute voix.
« Vous partirez demain à cinq heures du matin, on vous conduira ({ chez un garde au fond de la forêt de Saint-Germain, vous j oceo- « perez une chambre au premier étage. Ne sortez pas de ceue « chambre jusqu'à ce que je le permette, vous n'y manquerez de « rien. Le garde et sa femme sont sûrs. N'écrivez pas à Lucien. Ne ff vous mettez pas à la fenêtre pendant le jour; mais vous pouvez « vous promener 4)endant la nuit sous la conduite du garde, si voas « avez envie de marcher.. Tenez les stores baissés pendant la route : ff il s'agit de la vie de Lucien.
« Lucien viendra ce soir vous dire adieu, brûlez ceci devant lui... »
Lucien brûla sur-le-chamç ce billet à la flamme d'une bougie.
— Ecoute, mon Lucien, dit Esther après avoir entendu la lecture de ce billet comme un criminel écoute celle de son arrêt de mort» je ne te dirai pas que je t'aime, ce serait une bêtise... Voici cinq ans bientôt qu'il me semble aussi naturel de t'aimer que de respirer, de vivre... Le premier jour où mon bonheur a commencé sous la protection de cet être inexplicable, qui m'a mise ici comme on met une
DES COURTISANES
petite béte curieuse dans une cage, j'ai su que ta devais te marier. Le mariage est un élément nécessaire de ta destinée, et Dieu me garde (Jl*arréter les développements de ta fortune. Ce mariage est ma mort. Ifâis je ne t*ennuierai point; je ne ferai pas comme les grisettes qui se tuent à Taide d*un réchaud de charbon, j'en ai eu assez d'une fois; et^ deux fois, ça écœure, comme dit Mariette. Non: je m*en irai bien loin, hors de France. Asie a des secrets de son pays, elle m*a promis de m'apprendre à mourir tranquillement. On se pique, paf ! tout est fini. Je ne demande qu'une seule chose, mon ange adoré, c'est de ne pas être trompée. J*ai mon compte de la vie : j*ai eu, depuis le jour où je t'ai vu, en 182i, jusqu*amourd*hui plus de bonheur qu'il n en tient dans dix existences de femmes heureuses. Ainsi,
B rends-moi pour ce que je suis : une femme aussi forte que faible, is-moi : « Je me marie. » Je ne te demande phis qu'un adieu bien tendre, et tu n'entendras plus jamais parler de moi.
Il y eut un moment de silence après cette déclaration, dont la sincérité ne peut se comparer qu'à la naïveté des gestes et de l'accent.
— S'agitpil de ton mariage : dit-elle en plongeant un de ses regards fascinateurs et brillants comme la lame d'un poignard dans les yeux bleus de Lucien. — Voici dix-huit mois que nous travaillons à mon mariage, et il n'est pas encore conclu, répondit Lucien, je ne sais pas quand il pourra se conclure; mais il ne s'agit pas de cela, ma chère petite..^ il s'agit de l'abbé, de moi, de toi... nous sommes sérieusement menacés... Nucingen t'a vue... — Oui, dit-elle, à Vincennes, il m'a donc reconnue?... — - Non, répondit Lucien, mais il est amoureux de toi à en perdre sa caisse. Après dîner, quand il t'a dépeinte en parlant de votre rencontre, j'ai laissé échapper un sourire involontaire, imprudent, car je suis au milieu du monde comme le sauva{;e au milieu des pièges d'une tribu ennemie. L'abbé, qui m'évite la peine de penser, trouve cette situation dangereuse, il se charge de rouer Nucingen si Nucingen s'avise de nous espionner, et le baron en est bien capable ; il m'a parlé de l'impuissauce de la police. Tu as allumé un incendie dans une vieille cneminée pleine de suie... — Et (foe veut faire l'abbé? dit Eslher tout doucement. — Je n'en sais rien, il m'a dit de dormir sur mes deux oreilles, répondit Lucien sans oser regarder Esther. — S'il en est ainsi, j'obéis avec cette soumis- «on canine dont je fais profession, dit Esther, qui passa son bras à celui de Lucien et l'emmena dans sa chambre en lui disant : — As-tu bien dîné, mon Lulu, chez cet infâme Nucingen? — La cuisine d'Asie empêche de trouver un dîner bon, quelque célèbre que soit le chef de la maison où l'on dîne ; mais Carême avait fait le dîner comme tous les dimanches.
Lucien comparait involontairement Esther à Clotilde. La maftresse était si belle, si constammant charmante, qu'elle n'avait pas encore laissé approcher le monstre qui dévore les plus robustes amours : la êatiétéf
— Quel dommage, se dit-il, de trouver sa femme en deux volumes! d'un côté, la poésie, la volupté, l'amour, le dévouement, la beauté, la gentillesse...
Esther furetait comme furètent les femmes avant de se coucher, elle allait et revenait, elle papillonnait en chantant. Vous eussiez dit d'an colibri.
— ... De l'autre, la noblesse du nom, la race, les honneurs, le rang, la science du monde!... et aucun moyen de les réunir en une seule personne ! s'écria Lucien.
Le lendemain, à sept heures du matin, en s'éveillant dans cette charmante chanaibre rose et blanche, le poète se trouva seul. Quand il eut sonné, la fantastique Europe accourut.
— Que veut monsieur? — Estner! — Madame est partie à quatre heures trois quarts. D'après les ordres de M. l'abbé, j'ai reçu franc de port un nouveau visage. — Une femme?... —Non, monsieur, une Anglaise... une de ces femmes qui Vont en journée la nuit, et nous avons ordre de la traiter comme si c'était madame ; qu'est-ce que monsieur veut en faire?... Pauvre madame, elle s'est mise à pleurer quand elle est montée en voiture... « Enfin, il le faut!... s'est-elle écriée. J'ai quitté ce pauvre chat pendant qu'il dormait, m'a-t-elle dit en essuyant ses larmes; Europe, s'il m'avait regardée ou s'il avait
Çrononcé mon nom, je serais restée, quitte à mourir avec lui... » enez, monsieur, j'aime tant madame, que je ne lui ai pas montré sa remplaçante, il y a bien des femmes de chambre qui lui en auraient donné le crève-cœur. — L'inconnue est donc là!... Mais, monsieur, elle était dans la voiture qui a emmené madame, et je l'ai' cachée dans ma chambre. — Est-elle bien? — Aussi bien que peut l'être une femme d'occasion, fit Europe, mais elle n'aura pas de peine à jouer son r61e, si monsieur y met du sien. .
Après ce sarcasme, Europe alla chercher la fausse Esther. La veille avant de se coucher, le tout-puissant banquier avait donné ses ordres à son valet de chambre, qui, dès sept heures, introduisit le fameux Louchard, le plus habile des gardes du commerce, dans un petit salon où vint le baron en robe de chambre et en pantoufles...
Fus fus êdes mogué te moi ! dit-if en réponse aux salutations du
baron. Je ne pou-
garde. — Ça ne pouvait pas être autrement, monsieur le b tiens à ma'charge, et j'ai eu l'honneur de vous dire que je
vais pas me mêler d'une affaire étrangère à mes fonctions. Que vou? ai-je promis? de vous mettre en relation avec celui de nos agents qu^ m'a paru le plus capable de vous servir. Mais monsieur le baron connaît les démarcations qui existent entre les gens de différents métiers... Quand on bâtit une maison, on ne fait pas faire à un menuisier ce qui regarde le serrurier. Eh bien ! il y a deux polices : la police politique, la police judiciaire. Jamais les agents de la police judiciaire ne se mêlent de police politique, et vice versa. Si vous vous adressiez au chef de la police politique, il hii faudrait une autorisation du ministre pour s'occuper de votre affaire, et vous n'oseriez pas l'expliquer au directeur général de la police du rovaume. Un agent qui ferait de la police pour son compte perdrait sa place. Or, la police judiciaire est tout aussi circonspecte que la police politique. Ainsi personne, au ministère de l'intérieur ou à la Préfecture, ne marche que dans l'intérêt de l'Etat ou dans l'intérêt de la justice. S'agit-il d'un complot ou d'un crime, eh! mon Dieu! les chefs vont être à vos ordres; mais comprenez donc, monsieur le baron, qu'ils ont d'autres chats à fouetter que de s'occuper des cinquante mille amourettes de Paris. Quant à nous autres, nous ne devons nous mêler que de l'arrestation des débiteurs; et, dès qu'il s'agit d'autre chose, nous nous exposons énormément dans le cas où nous troublerions la tranquillité de qui que ce soit. Je vous ai envoyé un de mes gens, mais en vous disant que je n'en répondais pas; vous lui avez dit de vousr trouver une femme dans Paris, Gontenson vous a carotté un billet de mille, sans seulement se déranger. Autant valait chercher une aiguille dans la rivière que de chercher dans Paris une femme soupçonnée d'aller au bois de Vincennes, et dont le signalement ressemblait à celui de toutes les jolies femmes de Paris. — Gondanzon (Gontenson), dit le baron, ne bouffait-ile bas me tire la féridé, au lier te me garcdder ein pilet te mile vrancs? — Ecoutez, monsieur le baron, dit Louchard, voulez-vous me donner mille écus, je vais vous donner... vous vendre un conseil. — Faud-U mile égus, le gonzeil? demanda Nucingen. — Je ne me laisse pas attraper, monsieur le baron, répondit Louchard. Vous êtes amoureux, vous voulez découvrir l'objet de votre passion, vousen séchez comme une laitue sans eau . Il est venu chez vous hier, m'a dit votre valet de chambre, deux médecins qui vous trouvent en danger; moi seul puis vous mettre entre les mains d'un homme habile... Eh! que diable! si votre vie ne valait pas mille écus... — Tiddes-moi le nom de cedde 6me |hapile, et gondez sir ma chénérosité !
Louchard prit son chapeau, salua, s'en alla.
— Tiaple t'homme! s'écria Nucingen, fennez?... dennez... —Prenez garde, dit Louchard avant de prendre l'argent, que je vous vends purement et simplement un renseignement. Je vous donnerai le nom, l'adresse du seul homme capable de vous serrir, mais c'est un maître... — Fa de vaire viche! s'écria Nucingen, il n'y a que le nom te Rotschild qui faille mile égiis, ed encore quant ille elte zigné au pas t'ein pilet... Ch'ovre mile vrancs.
Loutliard, petit finaud qui n'avait pu traiter d'aucune charge d'avoué, de notaire, d'huissier, ni d'agréé, guigna le baron d'une manière significative.
— ' Pour vous, c'est mille écus ou rien, vous les reprendrez en quelques secondes à la Bourse, lui dit-il. — Ch'ovre mne vrancs! répéta le baron. — Vous marchanderiez une mine d'or ! dit Louchard en saluant et se retirant. — Ch'aurai l'attresse pir ein pilet te sainte sant vrancs, s'écria le baron, qui dit à son valet de chambre de lui envoyer son secrétaire.
Turcaret n'existe plus. Aujourd'hui le plus grand comme le plus petit banquier déploie son astuce dans les moindres choses : il marchande les arts, la bienfaisance, l'amour, il marchanderait an pape une absolution. Ainsi, en écoutant ps^rler Louchard, Nucingen avait rapidement pensé que Gontenson, étant le bras droit du garde du commerce, devait savoir l'adresse de ce maître en espionnage. Gontenson lâcherait pour cinq cents francs ce que Louchard voulait vendre mille écus. Gette rapide combinaison prouve énergiquement que si le cœur de cet homme était envahi par l'amour, la tête restait encore celle d'un loup-cervier.
— Hâlez, fis même, mennesier, dit le baron à son secrétaire, ghez Gondanzon, l'esbion te Lichard le carte ti gommerce, maisse hâlez an gaprioledde, pienfidde, et hamnez-leu eingondinend. Ch'attendsl... Vus basserez bar la borde ti chartin. Poissi la ||lef, gar il edde idil<! que berzonne ne foye ced homme-là ghez moi. Fous l'indrotuirez tans la bedite paffillon ti chartin. Dâgez te vaire ma gommission afec indellichance.
On vint parler d'affaires à Nucingen; mais il attendait Gontenson. il rêvait d'Ësther, il se disait qu'avant peu de temps il reverrait la femme à laquelle il avait dû des émotions inespérées. Et il renvoya tout le monde avec des paroles vagues, avec des promesses à double sens. Gontenson lui paraissait l'être le plus important de Paris, il re-
§ ardait à tout moment dans son jardin. Enfin, après avoir donné l'erré de fermer sa porte, il se fit servir son déjeuner dans le pavillon qui se trouvait à l'un des angles de son jardin. Dans les bureaux, la conduite, les hésitations du plus madré, du plus clairvoyant, du plus politique des banquiers de Paris, paraissaient inexplicables.
SPLENDEURS ET MISÈRES
«- Qira dooc le ualroa? disait un agent de change à Vun des preniers commis. — Oiine sait pas. il parait que sa sauté donne des îiMuiétudes; hier, madame la baronne a réuni les docteurs Desplein etcianchoa...
Un jour, de» étrangers voulurent voir Newton dans un moment où il était occupé à médicamenter un de ses cbi^s nommé Beauty, qui lui j>erdit, comme on sait, un immense uavail, et à laquelle (Beauty était une chienne) il ne dit pas autre chose que : — Ah! Beauty, tu ne sais pas ce que tu viens de détruire... Les étrangers s'en allèrent ea respectant les travaux du grand homme. Dans toutes les existences grandioses, on trouve une petite chienne Beauty. Quand le maréchal de Richelieu vint saluer Louis XV, après la prise de Mahon, un des plus grand» fafts d'armes du dix-huitième siècle, le roi lui dit :-<- < Vous savez la grande nouvelle?... ce pauvre Lansmatt est mort! » Lansmatt était un concierge au fait des intrigues du roi. Jamais les banquiers de Paris ne surent les obligations qu'ils avaient à Gontenson. Cet espion ftit cause que Nucingen laissa conclure une affaire immense où sa part était faite, et qu'il leur abandonna. Tous les jours le loupcervier pouvait viser une fortune avec l'artillerie de la spéculatien, tandis que Thomme était aux ordres du bonheur!
Le célèbre banquier prenait du thé, grignotait quelques tarthoes de beurre en homme dont les dents n'étaient plus aiguisées par l'appétit depuis longtemps, quand il entendit une voiture arrêtant à la petite jporte de son jardin. Bient6t le secroiaire de Nucingen lui présenta Gontenson, qu'il n'avait pu trouver que dans un café près de Sainte-PéUigie, où l'agent déjeunait du pourboire donné par un débiteur incarcéré avec certains égards qui se payent. Gontenson, voyezvous, était tout un poème, un poëme parisien. Â son aspect, vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Daacourt, ces grandes expressioûs de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles coupées, sont
auelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esnrit et e misère. Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce n'est plus un homme, c'est un sj^taclel ce n'est plus un moment de la vie, mais une existence, plusieurs existences 1 Cuisez trois fois dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une espèce d'apparence bâtarde de brome florentin ; eh bien 1 les éclaira de malheurs Innombrables, les nécessités de positions terribles, avaient bronzé la tête de Gontenson comme si la sueur d'un four eût, par trois fois, déteint sur son visage. Les rides très-pressées ne pouvaient plus se déplisser, elles formaient des plis étemels, blancs au fond. Cette figure jaune était tout rides.' Le crâne, semblable à celui de Voltaire, avait l'insensibilité d'une tète de mort, et, sans quelques cheveux à l'arrière, on eût douté qu'il fût celui d'un homme vivant. Sous un front immobile, s agitaient, sans rien exprimer» des yeux de Chinois exposés sous verre à la porte d'un magasin de thé, des yeux factices qui jouent la vie, et dont l'expression ne change jamais. Le nez, camus comme celui de la mort, narguait le destm, et to bouche, serrée comme celle d'un avare, était toujours ouverte et néanmoins discrète comme le rictus d'uue boite à lettres. Calme comme un sauvage, les mains hâlées, Gontenson, petit homme sec et maigre , avait cette attitude diogénique pleine d'insouciance qui ne peut jamais se plier aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs n'étaient pas écrits dans son costume, pour ceux qui savent déchiffrer un costume?... Quel pantalon surtout!... un pantalon de recors, noir et luisant comme l'éloffe dite voile avec laquelle on fait les robes d'avocats!... un gilet acheté au Temple, mais à chàle et brodé !... un habit d'un noir rouge !... Et tout cela brossé, quasi propre, orné d'une montre attachée par une chaîne en chrysocale. Gontenson laissait voir une cliemise de percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un faux diamant en épingle ! Le col de velours ressemblait à un carcan, sur lequel débordaient les plis rouges d'une chair de caraïbe. Le chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coifle eût rendu de quoi faire deux lampions si quelque épicier l'eût acheté pour le faire bouillir. Ce n'est rien que d'éttumérer ces accessoires, 11 faudrait pouvoir peindre l'excessive prétention que Gontenson savait leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de l'habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entre-bâillées, qu'aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire entrevoir ce mélange de tons si divers, un homme d'esprit aurait compris, à l'aspect de Gontenson, que, si au lieu d'être mouchard il eût été voleur, toutes ces gucQilles, au lieu d'attirer le sourire sur les lèvres, eussent fait frissonner d'horreur. Sur le costume, un observateur se fût dit ; ~ Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a des vices, mais il ne se soûle pas, mais il ne triche pas, ce n'est ni un voleur, ni un assassin. Et Gontenson était vraiment indéfinissable jusqu'à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Cet homme avait fait autant de métiers inconnus qu'il y en a de connus. Le fin sourire de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdâtres, la petite grimace de son nez camus, disaient qu'il ne manquait pas d'esprit. 11 avait un visage de fer-blanc, et l'âme devait être comme le visage. Aussi ses mouvements de physionomie étaientils des grimaces arrachées par la politesse, plutôt que l'expression de ses mouvements intérieurs. Il eût efTrHyé, s'il n'eût pas fait tint rire.
' Gontenson, un des plus curieux produits de l'éeuine qui surnage aux bouillonnements de la cuve parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d*être philosophe. 11 disait sans amertume.: — J'ai de grands talents, mais on les a pour rien, c'est comme si j'étais un crétin ! Et il se condamnait an lieu d'accuser les horanies. Trouvez beaucoup d'espions qui n'aient pas plus de fiel que n*en avait Coote»son. ^ Les circonstances sont contre nous, repétail-il à ses chefs, nous pouvions être du cristal, nous restons grains de sable, voilà tout. Son cynisme ctt fait de costume avmt un sens : il tenail aussi peu à son habillement de ville que les acteurs tiennent an leur ; il excellait à se déguiser, à se grimer ; il eût donné des leçons à Frederick Lemaitre, car il pouvait se faire dandy quand il le £allait. là manifestait une profonde antipathie pour la pîolice judiciaire, car il avait appartenu sous l'Empire à la police de Fouché, qu'il regardait comme un grand homme. Depuis la suppression du ministère de la police, il avait pris pour pis-aller la partie des arrestations commerciales; mais ses capacités connues, sa finesse, en faisaient un instrument précieux, et les chefs inconnus de la police politique avaient maintenu son nom sur leurs listes. Gontenson, de môme que ses camarades, a'était ou'nn des comparses du drame dont les premiers rèles appartenaient à leurs chefs, quand il s'agissait d'un travail poBtique.
-— Hàlés fis-en, dit Nudngen en renvoyant son secrétaire par un geste. — Pourquoi cet homme est-il dans un h6tel et moi dans un garni?... se disait Gontenson. Il a trois fois roué ses créanciers, il a volé, moi je n'ai jamais prisrun denier... J'ai plus de talent qu'il n'en a... — Gondanson, mon bedid, dit le baron, vus m'affease garoddé ein pilet te mile vrancs... — Ma maîtresse devait à IHeu et au diable. — Ti bas eine maîtresse? s'écria Nucingen en regardant Conienson avec une admiration mêlée d'envie* — Je n'ai que soixante-six ans, répondit Gontenson en homme que le vice avait maintenu ieune, comme un fatal exemple. — Et que vaid-elle? — Elle m'aide, dit Gontenson. Quand on est voleur et qu'on est aimé par une honnête femme, oo elle devient voleuse, ou Von devient honnête homme. Moi, je suis resté mouchard. ^ Ti bas pessoin t'archant, tuehors? demanda Nucingen. — Toujours, répondit Gontenson en souriant, c'est m<m état d'en désirer, comme le vôtre est d'en gagner; nous pouvons nous entendre : ramassez-m'en, je me charge de le dépenser. Vous serez le puits et moi le seau... — Feux-du cagner ein pilet té sainte saute vrancs? •— Belle question! mais suis-je bête!... vous ne me l'offreB pas pour réparer l'injustice de la fortune à mon égard. — Di lutte, ché le choins au pilet te mile ké ti m'has ghibbé : ça vait kinse santé vrancs ke che de tonne.— Bien, vous me donnez les mille francs que i'ai pris, et vous ajoutez cinq cents francs?... — C'esde pien ça, fit Nucingen en hochant la tété. — Ça notait toiyours que cinq cents francs, dit imperturbablement Gontenson. -- A tonner... repondii le baron. -^ A prendre. Eh bien! contre quelle valeur monsieur le baron échan^e-t-il cela? ^ On m'a dit (qu'il y aiïait à Baris ein ôme gabaple te tegoufrir la phàme que cbaime, et queu tu sais son hairesse... Envin ein maidre en esbionache?— C'est vrai... — £h pien! tonne-moi l'hatresse, et ti bas les sainte santé vrancs. —Où sont-ils? répondit vivement Gontenson. — Les foissi, reprit le baron eo tirant un billet de sa poche. —Eh bien ! donnez, ait Gontenson en tendant la main. — Tonnant, tonnant, hâlons foir l'6me, et ti bas Tarchant, gar ti bourrais me fendre pcaugoub t'atresses à ce brix-là.
Gontenson se mit à rire. •
— Au fait, vous avez le droit de pnenser cela de moi, dit^il en ayant l'air de se gourmander. Plus notre état est canaille, ^us il y f^uit de probité. Mais, voyez-vous, monsieur le baron, mettez six cents francs, et je vous donnerai un bon conseil. — Tonne, et vie4oi à ma ehenerosidé... — Je me risoue, dit Gontenson; mais je joue gros jeu. En police, voyez-vous, il faut aller sous terre. Vous dites : Allons, marchons!... Vous êtes riche, vous croyez que tout cède à l'ai^eoi. L'argent est bien quelque chose. Mais, avec de l'argent, selon les deux ou trois hommes forts de notre partie, on n'a que des hommes. Et il existe des choses, auxquelles on ne pense point, qui ne peuvent as s'acheter!... On ne soudoie pas le hasard. Aussi, en bonne poice, ça ne se fait-il pas ainsi. Voulez-vous vous montrer avec moi en voilure? on sera rencontré. On a le hasard tout aussi bien pour soi que contre soi. — Frai? dit le baron, — Dame! oui, monsieur. C'est un fer à cheval ramassé dans la rue qui a mené le préfet de police à la découverte de la machine infernale. Eh bien ! quand nous irions ce soir, à la nuit, en fiacre, chez M. de Saint-Germain, il ne se soucierait pas plus de vous voir entrant chez lui, que vous d'être vu y allant. — C'esd chiste, dit le baron. — Ahl c'est le fort des forts, le second du fameux Gorentin, le bras droit de Fouché, que d'aucuns disent son iils naturel, il l'aurait eu étant prêtre ; mais c'est des bêtises : Fouché savait être prêtre, comme il a su être minisire. Eh bien ! vous ne fercE pas travailler cet homme-là, voyez-vous, à moins de dix billets de mille francs... pensez-y... Mais votre affaire sera faite, et bien faite. Ni vu ni connu, comme on dit. Je devrai prévenir M. de Saint-Germain, et il vous assignera quelque rendez-vous dans un endroit où personne ne pourra rien voir ni rien entendre, car 0 court Jes dangers à fairç de la police pour le compte des particuliers. Mais, que voulez-vous?... c'est un brave homme, le roi des hommes.
DES COURTISANES
et on homme qni a essayé de grandes perséeutimB, et jpoor avoir sauvé la France, encore!... ^ Ai pien, di m'egriras .Fhire du per« cher, dit le baron en souriant de cette vulgaire plaisanterie. — Mon* sieur le baron ne me graisse pas la patte? dit Contrason avec un air à la fois humble et menaçant. — Ghan, cria le baron à son jardinier, fa temanter fint vrancs à Gheorcbe, et abborde-Ies moi... — Si monsieur le baron n'a pas d'antres renseignements qiie ceux qu'il m*a donnés, je doute cependant q[ue le maître puisse lui être utile. — Chcn ai faudres ! répondit le baron d'un air fm. ~ J'ai l'honneur de saluer monsieur le baron, dit Gontenson en prenant la pièce de vingt francs ; j'aurai l'honneur de venir dire à Georaes où monsieur devra se tronver«ce soir, car il ne faut jamais rien écrire en bonne police. — G'edde trolle gomme ces cailtarts onte de Tesbrit, se dit le baron, . o'eëde en bolice dou gomme tans les avvaires.
En quittant le baron, Gontenson alla tran(|uittement de la rue Saint* Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu'au café David ; il y regarda par les carreaux, et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père Ganquoélle.
Le café -David, situé me de la Monnaie, au coin de la rue Sain^^o- DOré, a joui, pendant les trente premières années de ce siècle, d'une * sorte de célébrité, circonscrite d ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants reUrés ou les cros commerçants encore en exercice : les Gamusot, les Lebas, les Filierault, les Popinot, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On V voyait ' ' ' ^— ri„, • ..: -i. j
la rue di mentj
tait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres ! ... Ge café, comme tous les cafés, d'ailleurs, avait son personnage original dans ce père Ganquoélle, qui y venait depuis Tannée 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la sin>piicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois ; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l'âge de soixante ans, n'étonnaient jamais personne.
— Qu*est donc devenu le père Ganqupèlie?... disait-on à la dame du comptoir. —J'ai dans l'idée, répondâit-elle, qu'un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites-Âllfiches.
Le père GanquoéHe donnait dans sa prononciation un perpétuel certificat de son origine ; il disait une estatue, e$pécialle, le j^euble^ el iwre pour turc. Son nom était celui d'un petit bien appelé les Gau-
Suoëfles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces, et situé ans le département de Vaucluse, d'où il était venu. On avait fini par dire Ganquoélle au lieu de des Ganquoëlles, sans que le bonhomme s'en fàchàt, la noblesse lui semblait morte en 1795; d'ailleurs le fief des Ganquoêlles ne lui appartenait pas ; il était cadet d'une branche cadette. Aujourd'hui, la mise du père Ganquoélle semblerait étrange; mais, de 1811 à 18^, elle n'étonnait personne. Ge vieUlard poruit des souUers à boucles en acier à facettes, des bas de soie à raies circulaires, alternativement blanches et bleues, une culotte en pou-desoie à boucles ovales pareilles à celles des souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderie, im vieil habit de drap verdâtre-marron à boutons de méul et une chemise à jabot plissé dormant, complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un médaillon en or, où se voyait sous verre un petit temple en cheveux, une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes, tout comme un épouvantail effraye les moineaux. La plupart 'des hommes, comme les animaux, s'effrayent et se rassurent avec des riens. La culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon la mode du dernier siècle, la sen-ait au-dessus de l'abdomen. De la ceinture pendaient parallèlement deux chaînes d'acier composées de plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa cravate blanche était tenue par derrière au moyen d'une petite boucle en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816, du tricorne municipal que portait aussi M. Try, président du tribunal. Ge chapeau, si cher au vieifiard, le père Ganquoélle l'avait remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps) par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n'ose réagir. Une petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de l'habit une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête vieillard, essentiellement ^obe-mouche, et vous en eussiez été la dupe, comme tout le café David, où jamais personne n'avait examiné le front observateur, la bouche sardonique et les yeux froids de ce vieillard dodeliné de vices, calme comme un Vitellius dont le ventre Impérial reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement.
En 1816, un jeune commis- voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa, de onze lienres à minuit, avec nn officier à demi-solde, H eut llmprudenee de parler d'une conspiration ourdie contre les Bombons, assez sérieuse et près d'é<îlater. On ne voyait
phis dans le café que le père GanquoèUe, qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-
Suatre heures, Gaudissart fut arrêté : la conspiration était découverte, eux hommes périrent sur l'échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais le brave père Ganquoélle d'avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s'observa pendant un an, et l'on s'effraya de la police, de concert avec le père Ganquoélle, qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police.
Gontenson entra dans le café, demanda un petit verre d'eau-de-vie, ne regarda pas le père Ganquoélle occupé à lire les journaux ; seulement, quand il enc lampe son verre d'eau-de-vie, il prit la pièce d'or dtt baron, et appda le garçon en frappant trois coups secs sur la table. La dame du comptoir et le garçon examlnènent la pièce d'or avec un soin très-injurieux pour Gontenson; mais leur défiance était autorisée par l'étonnement que causait à tous les habitués l'aspect deGofr tenson.
— Get or est-il le produit d'un vol ou d'un assassinat?... Telle était la pensée de quelques esprits forts et clairvoyants, qui regardaient Gontenson par-dessous leurs lunettes, tout en ayant l'air de lire leur journal. Gontenson, qui vovait tout et ne s'étonnait jamais de rien, s'essuya dédaigneusemeut les lèvres avec un foulard où il n'y avait que trois reprises, reçut le reste de sa monnaie, empocha tous les gros sous dans son gousset, dont la doublure, jadis blanche, était aussi noire que le drap du pantalon, et n'en laissa pas un seul au garçon. — Quel gibier de potence ! dit le père GanouoéUe à M. Pii< lerault, son voism. — Bah ! répondit à tout le café A. Gamusot, qui seul n'avait pas montré le moindre étonnement, c'est Gomenson, la bras droit' de Louchard, notre garde du commerce. Ges drôles ont peut-être quelqu'un à pincer dans le quartier.
Un quart d'heure après, le bonhomme Ganquoélle se leva, prit son parapluie, et s'en alla tranquillement. N'est-il pas nécessaire d'ex|^li-
Suer quel homme terrible et profond se cachait sous Tbabit du père anquoëlle, de même que l'abbé Garlos recelait Vautrin? Ge Méridional, né à Ganquoélle, le seul domaine de sa famille, assez honorable d'ailleurs, avait nom Peyrade. Il appartenait en effet à la branche cadette de la maison de la Peyrade, une vieille mais pauvre famille du Gomtat, qui possède encore la petite terre de la Peyrade. U était venu, lui septième enfant, à pied à Paris, avec deux écus de six livres dans sa poche, en 1772, à l'âge de dix-sept ans, poussé par les vices d'un tempérament fougueux, par la brutale envie de parvenir qui at* tire tant de Méridionaux dans la capitale, quand ils ont compris que la maison paternelle ne pourra jamais fournir les rentes de leurs pa^ sions. On comprendra toute la jeunesse de Peyrade en disant qu'en 1782 il était le confident, le héros de la lieutenaoee générale de police, où il fut très-estimé par MM. Lenoir et d'Albert, les deux derniers lieutenants généraux. La Révolution n'eut pas de poltoe, elle n'en avait pas besoin. L'espionnage, alors assez général, s'appela d* visme. Le Directoire, gouvernement un peu plus régulier que cekii du comité de salut public, fut obligé de reconstituer une noUce, et le premier consul en acheva la création par la préfecture de police et par le ministère de I9 police générale. Peyrade, l'homme des traditions, créa le personnel, de concert avec un homme appelé Gorentin, beaucoup phis fort que Peyrade d'ailleurs, quoique pfais jeune, et oiii ne fut un homme de génie que dans les souterrains de la police. Ko 1808, les immenses services que rendit Peyrade furent récompensés par sa nomination au poste éminent de commissaire général de police à Anvers. Dans la pensée de Napoléon, cette espèce de préfecture de
Bolice équivalait à un ministère de la police cnargé de survdller la ollande. Au retour de la campagne de 1809, Peyrade fut enlevé d'Anvers par un ordre du cabinet de l'empereur, amené en poste à Paris entre deux gendarmes, et jeté à la Force. Deux mois après, il sortit de prison, cautionné par son ami Gorentin, après avoir toute* fois subi, chez le préfet de police, trois interrogatoires de chacun six heures. Peyrade oevalt-il sa disgrâce à l'activité miracalense avec la* quelle il avait secondé Fouché aans la défense des côtes de la France, attaquées par ce qu'on a, dans le temps, nommé l'expédition de \Val« cheren, et dans laquelle le duc d'Otrante déploya des capacités dont s'effraya l'empereur? Ge fut probable dans le temps pour Fouché; mais aujourd'liui que tout le monde sait ce qui se passa dans ce temps au conseil des ministres convoqué par Gambacérès, c'est une certi • tude. Tous foudroyés par la nouvelle de la tentative de l'Angleterre, qui rendait à Napoléon l'expédition de Boulogne, et surpris sans le maître alors retranché dans l'Ile de Lobau, où rEurope le crovait perdu, les ministres ne savaient quel parti prendre. L'opinion g^oé* raie fut d'expédier nn courrier à l'empereur ; mais Fouché seul osa tracer le plan de campagne qu'il mit d'ailleurs à exécution.— Agisses comme vous voudrez, lui dit Gambacérès ; maiê mai qui timi à ma tête, j'expédie un rapport à l'empereur. On sait quel absurde pré* texte prit Tempereur, à son retour, en plein conseil d'Etat, pour disgracier son ministre et le punir d'avoir sauvé la France sans lui. Depuis ce jour, l'empereur doubla l'inimitié du prince de Talleyrand de celle du duc d'Otrante, les deux seuls grands politiques dus à la Ré* volution, et qui peut-être eussent sauve Napoléon en 1815. On prit, pour mettre Peyrade à l'écart, le vulgaire prétexte de concussion : il
ÇPLENDEURS ET MISÈRES
avait Ihvorisé la contrebande en partageant quelques profits avec le haut commerce. Ce traitement était niae pour un homme qui devait le bâton de maréchal du commissariat général à de grands services rendus. Cel homme, Tieilll dans la pratique des affaires, possédait les secrets de tous les gouvernements depuis l'an i^^X, époque de son entrée à la lieutenance générale de pohce. L'empereur, qui se croyait assez Tort pour créer des hommes à son usage, ne liul aucun compte des représentations qui lui Ibrent faites plus tard en faveur d'un homme considéré comme un des plus sOrs, des plus habiles et des plus Gns de ces génies inconnus, chargés de veiller à la sûreté des Etats. Peyrade fut d'autant plus cruellement atteint, que, libertin et
Sourmand, il se trouvait relativement auit femmes dans la situation "un pltissier qui aimerait les friandises. Ses habitudes étaient devenues chez lui la nature même : il ne pouvait plus se passer de bien dîner, de jouer, de mener enân cette vie de grand sei^ieur sans faste k laquelle s'adonnent tous les gens de facultés
Bissantes, ei oui se sont tun besoin ae distractions exorbitantes. Puis, il avait jusqu'alors grandement vécu sans jamais être tenu à représentation, mangeant à même, car on ne comptait jamais ni avec lui ni tTec Corentin, son ami.
Cyniquement spirituel, il aimait d'ailleurs son état, il était philosophe.
Enfin, un espion, à quelque étage qu'il soit dans a macbinede la police, ne peut pas plus qu'un for^trevenirà une profession dite bonnéie ou bbërale. Une fois marqués, une fois immatriculés, les espions et les Gondantnés ont pris, comme les diacres, un caractère indélébile. Il est des êtres auxquels l'état social imprime des destinations fatales .Pour son malheur, Peyrade s'était amouraché d'une jolie petite Hlle, un enfant âu'il avait la cerii- Uidea' avoir eu lui-^néme d'une actrice célèbre, à laquelle il rendit un service et qui en fiit reconnaissante pendant trois mois. Peyrade, qui fit revenir son enbot d'Anvers, se vit donc sans ressources dans Paris, avec un secours annuel de douze cents francs accordé par la préfecture de police au vieil élève de Lenoir. Il se logea me desHmneaux, au quatrième , dans un petit appartement de cinq pièces, pour deux cent cinquante francs
Si jamais homme doit sentir l'utilité, les douceurs de l'amitié, n'est-ce pas le lépreux moral appelé par la foule un espion, par le peuple un moochard, par l'admiDislraiion un agent? Peyrade et Corentin étaient donc amis comme Oreste et Pylade. Peyrade avait formé Corentin, comme Vien forma David : l'élève surpassa promptement te maître. Us avaient commis ensemble plus d'une expédition {voir Un Téhébbedse AnAUiï). Peyrade, heureux d'avoir deviné le mérite de Corentin, l'avai'. lancé dans la carrière en lui préparant un triomphe, llforça son élève à se servir d'une maîtresse qui le dédai- BDait comme d'un hamegon à prendre un homme J">ir Lss CHOUAns]. Et Corentin avait à peine alors vingt-cinq ans!... Corentin, resté l'un des généraux dont le ministre de la police est le connétable, avait
Sardé. sous le duc de Rovifto, la place émincnte qu'il occupait sous le uc d'Otrante. Or, il en était alors de la police générale comme de la p<riice judiciaire. A chaque affaire un peu vasie, on passait des for-
Iicques Collin, dit
faits, pour ainsi dire, avec les trois, ouatre ou cinq agents capables. Le ministre, instruit de quelque complot, averti de quelque machination, n'importe comment, disait à l'un dies colonels de sa police : — Que vous faut-il pour arriver à tel résultat? Cor«ilin répondait après un mûr examen : — Vingt, trente, quarante mille francs. Puis, une fois l'ordre donné d'aller en avant, tous les moyens et les hommes i employer étaient laissés au choix et au jugement de Corentin ou de l'agent désigné. La police judiciaire agissait d'ailleurs ainsi pour la découverte des crimes avec Vidocq.
La police politique, de même que la police judiciaire, prenait se6 bommes principalement parmi les agents connus, immatriculés, ha> biluels, euqui sont comme les soldats de celte force secrètf si uëce^ saire aux gouvernements, malgré les déclamations des philanthropes on des moralistes à petite morale. Hais l'excessive conliance due aux deux ou trois généraux de la trempe de Peyrade m de Corentin impliquait, chex eux, le droit d'emjdoyer des personnes inconnues , toujours néanmoins î cbarge de rendre compte au ministre dans les cas graves. Or l'expérience, la finesse de Pevrade étaient trop pré' cieuses à Corentin, qui, la bourrasaue de IstO pa ssée , employa son vieil ami, le consulta tonjours, et subvint largement i ses besoins. Corentin trouva moyen de donner environ mille francs par mois à Peyrade. De son c6té, Peyrade rendit d'immenses services à Corentin. En 1816, Corentin, à propos de la découverte de la conspiration où devait tremper le bonapartiste Caudissarl, essaya de faire réintégrer Pevrade à la police générale du royaume; mais une ùi- Ûuence inconnue écarta Peyrade. Voici pourouoi. Dans leur désir de se rendre nécessaires, Peyrade et Corentin, i l'instigation du duc d'Otrante, avaient organisé, pour le compte de Louis XVUI, une contre^lice dans laquelle Gontenson et quelques autres agents de cette force furent employés. Louis XVilI mourut, instruit de secrets qui resteront des secrets pour les historiens les mieux informés. La lutte de la police générale du royaumeetdelacontre- police du roi engendra d'borri- TrompfUt-Mori. b\es affaires dont le se-
crei a été gardé parquelquesëcbalauds. Ce n'est ici ni le lieu ni l'occasion d'entrer dans <tes détails à ce sujet, car les scènes de la vie parisienne ne soat pas les scènes de ta vie ^litiquc; et il suflit de faire apercevoir quels étaient les moyens d'existence de celui qu'on appelait te bonhomme Canquoëllc au café David, par quels fils il se rattachait au pouvoir terrible et mystérieux de Ja police. De 1817 k 1822, Corentin, Pe^rude et leurs agents eurent pour mis^on d'espionner souvent le ministre lui-même. Ceci peut expliquer pourquoi le ministère refusa d'employer Peyrade, sur qui Corentin, à l'insu de Peyrade, ùl tomber les soupçons des miaistres, afm d utili< ser son ami, quand sa réintégration lui parut impossible. Les ministres eurent confiance en Corentin. ils te chargèrent de surveiller Peyrade, ce qui fit sourire Louis XVIII. Corentin et Peyrade restaient alors entièrement les maîtres du terrain. Contenson, pendant longtemps attaché â Peyrade, le servait encore. H s'était mis au service de gardes du commerce par les ordres de Corentin et de Pejrade. En
DES œURTISANES.
effet, par snite de ceue espèce de fureur qu'inspire une profession exercée avec amonr, cesdêui généraux aimaient à placer leurs plus habiles soldaisdaos tous les endroits où les renseignements pouvaient abonder. D'ailleurs, les vices de Coalenson, ses Eabiludes dépravées exigeaient lant d'argent, qu'il lui fallait beaucoup de besofine. ContensoD, sans commeiire aucune indiscrétiou, avait dil à Louchard qu'il connaissait le seul bomme capable de satisfaire le baroo de Maciagen. Peyrade était, en effet, le seul agent qui pouvait faire impunénteni de la police pour le compte d'un particulier. Louis XVlll mort, Fevrade perdit non-seulement toute sou, importance, mais encore les DénéGces de sa position d'espion ordinaire de Sa Majesté. En se crof anl indispensable, il avait continué son train de vie. Les femmes, la bonne cnère el le cercle des étrangers avaient préservé de toute économie un bomme qui jouissait, comme tous les gens taillés pour les vices, d'une conBtilDlion de fer. Hais, de 1836 à 18S9, près d'atteindre soixaote^atorie ans, il enrayait, selon son ei pression. D'année en année, Peyrade avait vu son bien-être diminuant. Il assistait aux funérailles de la police, il voyait avec cbagrin le gouvernement de Gtiarles X en abandtwnant les bonnes traditions. De session eu ses8i<H), li Chambre rognait les allocations nécessaires' k l'eiislence de la police, en baine de ce moyen degouvernemeoi et par parti pris de moraliser cette institution.
— (Test comae si l'on voulait foire la cunine en gants blancs, dkait Peyrade i Corentin.
Corentin et Peyrade apercevaient 183U dès f82S. Ils connaissaient la haine intime que Louis XVIU portait â sou successeur, ce qui expliqueson Iais8e^al 1er avec la branche cadette, et sans laquelle son règne et sa politique seraient une énigme sans mol.
En viMlligsam, son amour pour sa fille naturelle avait grandi chez Fevrade. Pour elle, il s'était mis sous sa forme bourgeoise, car il voulait marier sa Lydie à quelque honnête homme. Aussi, depuis trois ans surtout, voulait-il se caser, soit à la préfec- Uire de police, soit i la direction de la police générale du royaume, clans ooelque place os-
■me place dont la nécessité se ferait, disait-il â Corentin, sentir t6t ou tard. Il s'agissait de créer à la préfecture de police un bureau dit dt renieignementi, qui serait un intermédiaire entre la police de Paris proprement dite, la police judiciaire et la police du royaume, afin de faire profiter la direction générale de toutes ces forces disséminées. Peyrade seul pouvait i son âge, après cinquante -cinq ans de discrétion, être l'anneau qui rattacherait les trois polices, être enfin l'archiviste à qui la Ktitiqne et la justice s'adresseraient pour s'éclairer en certains cas. yrade espérait ainsi rencontrer, Corenlin aidant, une occasion d'attraper une dol et un mari pour sa petite Lydie. Corentin avait déjà parlé de cette afTaire au directeur général de la police du royaume, sans parler de Peyrade ; el le directeur général, un Méridional, jugeait nécessaire de faire venir la proposition de la préfecture.
Au moneu oà Contenson avait frappé trois coups avec sa pièce
d'or sur la table du cafê, signal <nri voulait dire : i J'ai i vous parler, » le doyen des hommes de police était à penser à ce problème : (t Par quel personnage, par quel intérêt faire marcher le préfet ds police actuel? o El il avait l'air d'un imbécile étudiant son Courriar /■ranf ail. —Noire pauvre Fouché, se diwit-il en cheminant le long de la rue Saint-Honoré, ce grand homme est mon! nos intermédiaires avec Louis XVIII sont en disgrftce! D'ailleurs, comme me le disait Corentin hier, on ne croit plus à l'agililé ni à l' intelligence d'un septuagénaire... Ah ! pourquoi me snis-ie habitué i dîner chei Véry, à boire des vins eiquis... à chanter la mère Godicbon... à jouer quand j'ai de l'argent ! Pour s'assurer une position, il ne sufTil pas d'avoir de l'esprit, comme dit Corentin, il faut encore de l'esprit de conduite. Ce cner M. Lenoir m'a bien prédit mon sort qnand il s'est écrié, à propos de l'affaire du collier : — Vous ne sere* jamais rien I en apprenant que je n'étais pas resté sous le lit de la tille Oliva. Si le vénérable père Caoquoèlle (on l'appelait le père f^nquoèlle dans sa maison) était resté rue des Moineaux, au quatrième étage , croyes qu'il avait trouvé dnas la disposition du local des bizarreries qui favorisaient l'exercice de ses terribles fonctions. Sise an coin de la rue Saint- Roch, sa maison se trouvait sans voisinage d'un cttlé.
Comme elle était partagée en deux portions, au moyen de l'escalier, il existait k chaque étage deux chambres complètement isolées. Ces deux chambres étaient situées du c6té de la rue Saint-Roch. Au-dessus du quatrième élage s'étendaient des mansardes dont l'une servait de cuisine, et donl l'autre était l'appartement de l'noiqoe servante du père Canquoélle, une Flamande nommée Katl, qui avait nourri Lydie. Le père Canquoèlle avait fait sa chambre ï coucher de la première des deux
fiièces séparées, et de a seconde son cabinet.
Un çros mur mitoyen Isolait ce cabinet par le fond. La croisée, qui voyait sur la rue des Moineaux , faisait face i un mur d'encoiguure sans fenêtre. Or, comme toute la largeur . de la chambre de Peyrade le séparait de l'escalier, les deux amis ne craignaient aucun regard, aucune oreille, en causant d'affairés dans ce cabinet fait exjtion, Pevrade avait mis 1 lit de paille, une tfaibaude et un tapis très-épais dans la chambre de la Flamande, sous prétexte de rendre heureuse la nourrice de son enfant. De plus, il avait condamné la cheminée, en se servant d'un poêle dont le tuyau sortait par le mur extérieur sur la me Suinl- Roch. Enfin, il avait étendu sur le carreau plusieurs tapis, afin d'empêcher les locataires de l'étage inférieur de saisir aucun bruit. PAperi en moyens d'espionnage, il sondait le mur mitoyen, le |dafond et le plancher une fois par semaine, et les visitait comme un bomme qui veut tuer des insectes importuns.
La certitude d'être là, sans témoins ni auditeurs, avait fait choisir ce cabinet à Corentin pour salle de délibératioQ quand il ne délibérait par chez lui. Le logement de Corenlin n'était connu que du directeur général de la police du royaume et de Peyrade, il y rece^-ait les personnages que le ministère ou le chUeau prenaient pour latbnné-
SPLENDEURS ET mSfKŒS
diaires dans les circoaslanees graves', mais aucun agent, aueuo homme en sou&ordre n*y venait, et il combinait les choses do métier chez Peyrade. Ôans cette chambre sans aucune apparence se tramèrent des plans, se prirent des résolutions qui fourniraient d*étranges annales et des drames curieux, si les murs pouvaient parler. lÀ s'analysèrent, de 18i6 k iB^, dimmenses intérêts; U se découvrirent dans leur germe les événements qui devaient peser sur la France; là Peyrade et Corentin» aussi prévoyants, mais plus instruits que Bellart, le procureur général, se disaient dès 1B19: ^ Si Louis XVUl ne veut pas frapper tel ou tel coup, se défaire de tel prince, il exècre donc son frère? il veut donc lui léguer une révolution? „ ,
La porte de Peyrade éuit ornée d'une ardoise sur laquelle il trouvait parfois des marques bixarres, des chiffres écrits à la craie. Cette es|>èce d'algèbre infernale olfrait aux initiés des significations trèsclaires.
En face de Tapparteroent si mesquin de Peyrade, celui de Lydie était composé d'une antichambre, d'un petit salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette... La porte de Lydie, comme celle de la chambre de Peyrade, était composée d'une tôle de quatre lignes d'épaisseur, placée entre deux fortes planches en chêne, armées de serrures et d un système de gonds qui les rendaient aussi difliciles à forcer que des portes de prison. Aussi, quoique la maison fût une de ces maisons à allée, à boutique el sans portier, Lydie vivait-elle là sans avoir rien à craindre. La salle à manger, le |>etit salon, la chambre, dont toutes les croisées avalent des jardins aériens, étaient d'une propreté flamande et pleine de luxe.
La nourrice flamande n'avait jamais quitté Lydie, qu'elle appelait sa fille. Toutes deux elles allaient à l'église avec une régularité qui donnait du bonhomme Ganquoêlle une excellente opinion à l'épicier royaliste établi dans la maison, au coin de la rue des Moineaux et de la rue Neuve-SainirRoch, et dont la famille, la cuisine, les garçons, occupaient le premier étage et l'entresol. Au second étage vivait la propriétaire, et le troisième était loué depuis vingt ans par un lapidaire. Chacun des locataires avait la clef de la porte bâtarde. L épicière recevait d'autant plus complaisamment les lettres et les paquets adressés à ces trois paisibles ménages, que le masasia d'épiceries était pourvu d'une botte aux lettres. Sans ces détails, les étrangers et ceux à qui Paris est connu n'auraient pu comprendre le mystère et la tranquillité, l'abandon et la sécurité qui faisaient de celte maison une exception parisienne. Dès minuit, le père Ganquoêlle pouvait ourdir toutes les trames, recevoir des étions et des ministres, des femmes et des filles, sans que qui ce soit au monde s'en anercât.
Peyrade, de qoi la Flamande avait dit à la cuisinière de l'épicier : — Il ne ferait pas de mal à une mouche» passait pour le meilleur des hommes. Il n'épargnait rien pour sa fille. Lydie, qui avait euSchmucke pour maître de musique, était musicienne à pouvoir composer. Elle savait laver une $epn%^, peindre à la gouache et à Taciuarelle. Peyrade dînait tous les dimanches avec sa fille. Ce jour-là le bonhomme était exclusivement père. Religieuse sans être dévote, Lydie faisait ses Pâques et allaita confesse tous les mois. Néanmoins, elle se permettait die temps en temps la petite partie de spectacle. Elle se promenait aux Tuileries quand il faisait beau. Tels étaient tous ses plaisirs, car elle menait la vie la plus sédentaire. Lydie, qui adorait son père, en ignorait entièrement les sinistres capacités et les occupations ténébreuses. Aucun désir n avait troublé la vie pure de cette enfant si pure. Svelte, beHe comme sa mère, douée d'une voix délicieuse, d'un minois fin, encadré par de beaux cheveux blonds, elle ressemblait à ces anges plus mystiques que réels, posés par quelques peintres primitifs au fond de leurs Saintes-FamiUes. Le regard de ses yeux bteus semblait verser un rayon du ciel sur eelol qu'elle favorisait d'un coup d'oeil. Sa mise chaste, sans exagération d*an* cune mode, exhalait un charmant parfum de bourgeoisie.
Figures-vous un vieux Satan, père d'un ange, et se rafraîchissant à ce divin eoniact, vous aurez une idée de Peyrade el de sa fille. Si quelqu'un eût sali^ ce diamant, le père aurait inventé, pour l'engloutir, un de ces formidables traquenards où se prirent, sous la Restauration, des malheureux qui portèrent leurs têtes sur l'échafaud. Mille écus par an suffisaient à Lydie et à Katt, celle qu'elle appelait sa bonne.
En entrant par le haut de la rue des Moineaux, Peyrade aperçut Contenson; il le dépassa, monta le premier» entendit les pas de son agent dans rescalier, et l'introduisit avant que la Flamande n'eût mis le ucz à la porte de sa cuisine. Une sonnette que faisait partir une porte à claire-voie, placée au troisième étage où demeurait le lapidaire, avertissait les locataires du troisième et du quatrième quand il montait quelqu'un pour eux. Il est inutile de dire que, dès minuit, Peyrade coionnait le battant de cette soimette.
-^ Qu'y a-t-il donc de si pressé, Philosophe?
Philosophe était le surnom que Peyrade donnait à Contenson, el que méritait cet Epictète des mouchards.
— Mais il y a quelque chose, comme dix mille à urendre. — • Qu'est«>ce? pohtique? — Non, une niaiserie! Le baron de Nucingen,
vous savez, ce vieux voleur patenté, hennit après une femme qu'il a vue au bois de Yincennes, et il faut la lui trouver, ou il meurt d'amour... L'on a fait une consultation de médecins hier, à ce que m'a dit son valet de chambre... Je lui ai déjà soutiré mille francs, sous prétexte de chercher l'infante.
Et Contenson raconta la rencontre de Nucingen et d'Esther, en autant que le baron avait quelques renseignements nouveaux.
— - Va, dit Peyrade, nous lui trouverons sa Dulcinée; dis-lui de venir en voiture ce soir aux Champs-Elysées, avenue Gabrielle, an coin de l'allée de Marigny.
Peyrade mit Contenson à la porte, et frappa chez sa fille comme il fallait frapper pour être admis. Il entra joyeusement, le hasard venait de lui jeter un moyen d'avoir enfin la place qu'il désirait. Il se plongea dans un bon fauteuil à la Voltaire après avour embrassé Lydie au front et lui dit : — Joue-moi quelque clM>se!...
Lydie lui joua un morceau écrit, pour le piano, par Beethoven. — C'est bien joué cela, ma petite biche, dit-il en prenant sa fille entre ses genoux, sais-tu que nous avons vingt et un ans? U faut se marier, car notre père apius ^^ soixante-dix ans... —Je suis heureuse ici, répondit-elle. — Tu n'aimes que moi, moi si laid, si vieux ? demanda Peyrade. ~ Mais qui veux-tu donc que j'aime? — Je dîne avec toi, ma petite biche, préviens-en Katt. Je songe à nous établir, à prendre une place et à te chercher un mari digne de toi... quelque bon jeune homme, plein de talent, de qui tu puisses être fiere ua jour... — Je n'en ai vu qu'un encore qui m'ait plu pour mari... — Tu en as vu un?... -> Oui, aux Tuileries, reprit Lydie, il passait, il donnait le bras à la comtesse de Sérizy. — 11 se nomme?... — Lucien de Rubempré!... J'étais assise sous un tilleul avec Katt, ne pensant à rien. Il y avait à côté de moi deux dames qui se sont dit : ff Voilà madame de Sérizy et le beau Lucien de Rubempré. » Moi, j'ai regardé le couple que ces deux dames regardaient, c Ah ! ma chère, a dit l'autre, il )r a des femmes qui sont bien heureuses!... On lui passe tout, à celle-ci, parce qu'elle est née RonqueroUes, et que son niari a le pouvoir. — Mais, ma chère, a répondu l'autre dame, Lucien lui coûte cher... » Qu'est-ce que cela veutdjre, papa?— C'est des bêtises, comme en disent les cens du monde, répondit Peyrade à sa fille d'un air de bonhomie. Peut-être faisaient-elles allusion à des événements politiques. — Enfin, vous m'avez Interrogée, je vous réponds. Si vous voulez me marier, trouvez-moi un mari qui ressemble à ce jeune homme-là... — Enfant! répondit le père, la beauté chez les hommes n'est pas toujours le signe de la bonté. Les jeunes gens doués d'un extérieur agréable ne rencontrent aucune difficulté au début de la vie, ils ne déploient alors aucun talent, ils sont corrompus par les avances que leur fait le monde, et il faut leur payer plus tard les intérêts de leurs qualités!... Je voudrais te trouver ce que les bourgeois, les riches et les imbéciles laissent sans secours ni protection... ^ Qui, mon père? — Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chéri, j'ai les moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d'accomplir ton programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais sujet dont tu me paries, mais plein d'avenir, un de ces hommes signalés à la gloire et à la fortune... Oh! je n'y songeais .point! je dois avoir un troupeau de nerveux, et dans le nombre 41 peut s'en trouver un digne de toi !... Je vais écrire ou faire écrire en Provence !
Chose étrange! en ce moment un jeune homme, mourant de faim et de fatigue, venu à pied du département de Vaucluse, un neveu du père Canquoélle, entrait par la barf^ère d'Italie, à la recherche de son oncle. Dans les rêves de la famille, à qui le destin de cet oncle était Inconnu, Peyrade offrait un texte d'espérances : on le croyait revenu des Indes avec des millions ! Stimulé par ces romans du coin du feu. ce peiitHMveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de circumnavigation à la recherche de l'oncle fantastique.
Après avoir savouré le bonheur de sa pnternilé pendant quelques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d'une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu'au menton, couvert d'un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d'une carte pariiculière, marchait a pas lents !e long de l'avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l'Elysée-Bourbon.
— Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m'avez fait gagner cinq cents face$ ^francs); mais si je suis venu me poster là, c'est pour vous dire que ledaroné baron, avant de mêles donner, estallé prendre des renseignements à ta maison (la Préfecture). — J'aurai besoin de (oi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, iO et 24, nous pourrons employer ces hoinmes-làsans qu'on s'en aperçoive, ni à la police, ni à la Préfecture.
Contenson alla se replacer auprès de la vditurè où M. de Nucingen attendait leyrade.
-- Je suis M. de Saint-Germain, dit le Méridional au baron, en s'élevant jusfju'à la portière. -^ Eh pien ! mondez afec moi, répondit le baron, qui donna l'ordre de marcher vers l'arc de triomphe de l'Etoile. — Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur k baron? ce
DES COURTISANES
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nTest pfts bi«n... Pe«it«oii ntoir ce «ne vous arez dit à M; le préfet, et ce q&\\ vous a répondu ? demanda Peirrade. — Affaot te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenton, ch'ëdais pien aisse de saffoir s*il lès affait cacnës... Ghai zimblement tidde au brevet de boliee que che zoubhaiddais ambloyer ein achent ti nom te Beyrate à rédrancher tans eine mission téligade, et si che bouffais afrolr en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet m*a rébonti que visse édiei eine tes plis hapiles (^mes et tes plis ônédes. G'esde tutte l'avvaire.
— Monsieur le baron veuMl me dire de qnoi il s'agit, maintenant qu'on lui a révélé mon vrai nom?...
(juand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esiher, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière ta voiture, et ses vains efforts, il conclut en racontant ce qui s'était passé la veille chez lui, le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianch^n et de quelques daudies, relativement à une aecointance entre l'inconnue et ce jeune borame.
— Ecoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d'abord dix mine francs en à-compte sur les frais, car pour vous, dans cette affaire^ il s'agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d'affaires, il ne faut rien négliger ^our vous trouver cette femme. Ah! vous êtes pincé! — Uî, che zuis binzé... — S'il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion... J'étais, en 1807, commissaire général de police à Anvers, et maintenant que Louis XVIII est mort, je puis vous confier mie, pendant sept ans, j'ai dirigé .sa contre-police... On ne marchanae donc pas avec moi. Vous comprenez bien, monsieur le baron, qu'on ne peut pas faire le devis des consciences à acheter avant d'avoir étudié une affaire. Soyez sans inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une somme quelconque, je veux autre chose pour récompense... — Bourfl que ce ne soid bas ein royaume?... dit le baron.— (Test moins que rien pour vous. — Ça me fa! — Vous connaissez les Keller? — Paugoub. — François Relier est le gendre du comte de Gondrevillô, et le comte de Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre. — Kî tiaple beut fus tire... s'écria le baron. Ce sera Oiorche ki pafarte tuchurs, se dit en lui-même M. de Nucingen.
Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d'étranges soupçons sur son domestique, en remarquant ce sourire.
— Le comte de GondreviUe est tout à fait en position de m'obtenir une place que je d^ire avoir à la préfecture de police, et sur la création de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, uu mémoire, dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le comte de Gondreville veuille se mêler de celte affaire, en y mettant de la chaleur, et vous reconnaîtrez ainsi le service çiue je vais vous rendre. Je ne veux de vous aue votre parole, car, si vous y manquiez, vous maudiriez tôt ou tard le jour ou vous êtes né... foi de Peyrade... — Je fus tonne ma barole f honner te vaire le bossfple.
— Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez,
— Eh pien! ch'achirai vraugement. — Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la franchise est le seul présent uu peu neuf que nous puissions nous faire, Pun et l'autre. — Vranchement, répéta le baron. U foullez-fùs que che vis remedde ? — Au bout du pont Louis XVL — Au bond te la Jambre, dit le baron à son valet de
{ned qui vint à la portière. — Che fais tonc afToir Teinfionnie... se dit e baron en s'en allant. — Quelle bizarrerie, se disait Peyrade en retournant à pied au Palais-Royal où il se proposait d'essayer de tripler les dix mille francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d'examiner les petites affaires du jeune homme dont uu regard a ensorcelé ma fille. C'est sans doute un de ces hommes qui ont Y œil à femme, se dit-il en employant une des expressions du langage particulier qu'il avait fait à son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Gorentin, se résumaient par des mots où la langue était souvent vio* lée, mais, par cela même, énergiques et pittoresques.
En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face colorée, animée, il était gai.
•^ Gare à nos actionnaires! dit du Tillel à Rastignac.
On prenait en ce moment le thé dans le peth salon de Delphine de Nucingen, au retour de l'Opéra.
— Ui, reprit en souriant le baron, qui saisit la plaisanterie de son compère, chébroufe l'enfle de vaire tes awaires... — Vous avez donc vu votre inconnut? demanda madame de Nucingen. — Non, répondit-il, che n'ai que l'esboir te la droufer. — Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s'écria madame de Nucingen en ressentant un peu de jalousie ou feignant d'en avoir. — Quand vous l'aurez à vous, dit du Tîllet au baron, vous nous ferez souper avec elle, car je suis bien curieux d'examiner la créature qui a pu vous rendre anssi jeune que vous 1 êtes. — G'esde eine cheffe d'œivre te la gréation, répondit le vieux banquier. — 11 va se faire attraper comme un mineur, dit Ra»tignac à Poreille de Delphine. — Bah ! il gagne bien assez d'argent pour... — Pour en rendre un peu, n'est-ce pas? dit du TiUet en intcprompant la baronne.
Nndngen se promenait dans le saton comme si tes jambêt Va gênaient.
— Voilà le moment de }xâ faire payer vos nouvelles dettes, dit Rastignac à l'oreille de la baronne.
En ce moment même, l'abbé, venu rue Taitboat pour faire ses dernières recommandations à Europe, qui devait jouer le principal rôle dans la comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s'en allait plein d'espérance. \\ fut accoilnnagné jusqu'au boule* vard par Lucien, assez inquiet de voir ce demi-oémon si parfaitement déguisé, que lui-même ne l'avait recoonn qu'à sa voix.
— Où diable as-tu trouvé une femme phis belle qu'Esther? demanda-t-il à son corrupteur. — Mon peUt, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se fabriquent pas en France. — C'est-à-dire que ta m'en vois encore étourdi. .. La Vénus Callypige n'est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où Pas-tu prise? — C'est la plus belle fille de Londres. Elle a tué son amant dans un accès de jalousie, et ivre aussi de <jrin... L'amant est un misérable de qui la police de Londres est débarrassée, et l'on a, pour quelque temps, envoyé celle créature à Paris, afin de laisser ouolier raffaire... La drôlesse a été très-bien élevée; c'est la fille d'un ministre, elle parle le français comme si c'était sa langue maternelle. Elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu'elle fait là. On lui a dit que si elle te plaisait elle pourrait te manger des millions... mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné leprogramrae de l'existence d'Esiher. Elle ne connaît pas ton nom. — Mais si Nucingen la préférait à Esther...
— Ah ! t'y voilà venu... s'écria l'abbé. Tu as peur aujourd'hui de ne pas voir s'accomplir ce qui t'effrayait tant hier! Sois tranquille. Celte fille est blonde, blanche, et a les yeux bleus. Elle est le contraire de la belle Juive, et il n'y a que les yeux d'Esther qui puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais pas cacher un laideron, que diatle! Quand cette poupée aura joué son rôle, je l'enverrai, sous la conduite d'une personne sûre, à Rome ou à Madrid, où elle fera des passions. — Puisque nous ne l'avons que pour peu de temps, dit Lucien, j'y retourne... — Va, mon fils, amuse-toi... Demain tu auras un jour de plus. Moi, j'attends Quelqu'un que j'ai chargé de savoir ce qui se passe chez le baron de Nucingen. — Qui?
— La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout moment ce qui se passe chez l'ennemi.
A minuit, Paccard, le chasseur d'Esther, trouva l'abbé sur le pont des Arts, l'endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d'un c6(é pendant que l'abbé regardait de Pautre.
— Le baron est allé ce matin à la Préfecture de Police, de quatre heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s'est vanté ce soir de trouver la femme qu'il a vue au bois de Vincennes, on la lui a pro* mise... — Nous serons observés! dit Jacques Collin, mais par qui?...
— On s'est déjà servi de Louchard. le sarde du commerce. — Ce serait un enfantillage ! répondit l'abbé. Noas n'avons que la brigade de sûreté, la p<^ice judiciaire à craindre; et, du moment où elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous !... -- Quel est l'ordre? dit Paccard, de l'air respectueux que devait avoir un maréchal en venani prendre le mot d'orare de Louis XVUL— Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé, vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon, de Ville-d'Avray. Si quelqu'un vous observe ou vo«s suit, laisse-toi faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de Rubempré, qui est fou de madame, et qui, surtout, ne veut pas qu'on sache dans le monde qu'il a une maîtresse de ce genre-là... — Suftit! faut-il s'armer?... — Jamais! dit Jacques vivement. Une arme!... à quoi cela sert-il? à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de chasseur. Quand on peut casser les jambes à l'homme le plus fort par le coup que je t'ai montré!... quand on peut se battre avec trois argousins armés avec la certitude d'en mettre deux à terre avant qu'Us n'aient tiré leurs briquets!... que crsrint-on?... N'as-tu pas ta canne?... -* C'est juste ! dit le chasseur.
Paccard, qualifié de Vieille Garde, de Fameux Lapin, de Ron-là, homme à jarret de fer, à bras d'acier, à favoris italiens, à chevelure artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de Coutenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d'une touf * nure de tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy, de Melun, u'a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance en son mérite. Giafar de l'Aaroun-al-Raschild du bagne, il lui témoignai! l'amicale admiration que Peyrade avait pour Gorentin. Ce colosse, exr cessivement fendu, sans beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur deux longues béquilles d'un pas grave. Jamais la droite ne se mouvait sans que l'œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette rapidité placide particulière au voleur et àl'eSr pion. L'cbU gauche imitait l'œil droit. Un pas, un coup d'cBil ! Sec, agile\ prêt à tout et à toute heure , sans une ennemie intime appelée la liqueur des braves, Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond les talents imlispensables à l'homme en guerre avec la société; mais le maitre avait réussi à convaincre Pesclave de faire la part au feu en ne buvant que le soir. En rentrant, Paccard
SPLENDEURS ET MISÈRES
absorbait l'or Hauîde <iiie lui versait à petits coups une fille à grosse panse venue de Dantzick.
— On ouvrira Toeil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à plumes, après avoir salué celui qu'il nommait $on confesseur.
Voilà par quels événements deux hommes aussi forts que l'étaient, chacun aans leur sphère, Jacques Gollin et Peyrade, arrivèrent à se trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts. Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense en talent, en haine, en irritations, en marches et contre-marches, en ruses, autant de puissance qu'il en faut pour établir une fortune. Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami Gorentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi, rhistoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les véritables causes de bien des révolutions. Mais voici le résultat. Cinq jours après l'entrevue de M. deNucingen avec Peyrade aux Champs-Elysées, un matin, un homme d'une cinquantaine d'années, doué de cette fi-
gure de blanc de céruse que se font les diplomates, habillé de drap leu, d'une tournure assez élégante, ayant presque l'air d'un ministre d'Etat, descendit d'un cabriolet splendide en en jetant les guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était visible, au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.
— Le nom de monsieur?... dit le domestique. — Dites à M. le baron que je viens de l'avenue Gabrielle, répondit Gorentin. S'il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce nom -là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.
Une minute après, le valet revint et conduisit Gorentin dans le cabinet du baron, par les appartements intérieurs.
Gorentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.
— Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...— Pien, fit le baron en allant pousser les verrous aux deux portes. — La maîtresse de M. de Rubempré demeure rue Taitbout, dans l'ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l'ex-mattresse de M. de Grandville, le procureur général. — Ah ! si brès te moi, s'écria le baron, gomme c'esd trôle. — Je n'ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique personne, elle m'a lait plaisir à voir, répondit Gorentin. Lucien est si jaloux de cette fille qu'il lui défend de se montrer ; et il est bien aimé d'elle, car, depuis quatre ans qu'elle a succédé à la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison, n'ont pu l'afiercevoir. L'infante ne se promène que la nuit. Quand elle part, les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien n'a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme : il doit se marier à Glotilde de Grandiieu, et il est le favori intime actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse d'apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous êtes maJtre de la position : Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes riche, il s'agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux. Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à cou* cher de sa maîtresse ; et, pour vous, ça vaut bien ça !
Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net, absolu, de Gorentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de rétonnement, une expression qu'il avait depuis longtemps défendue à son visage impassible.
— Je viens vous demander cinq mille francs pour Peyrade, qui a laissé tomber cinq de vos billets de banque... un petit malheur! reprit Gorentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît trop bien son Paris pour faire des frais d'affiches, et il a compté sur vous. Mais ceci n'est pas le plus important, dit Gorentin en se reprenant de manière à ôter à la demande d'argent toute gravité. Si vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à Peyrade la place qu'il vous a deman&ée, et vous pouvez la lui faire obtenir facilement. Le directeur général de la police du royaume a dû recevoir hier une note à ce sujet. 11 ne s'agit que d'en faire parler au préfet de police par Gondreville. Eh bien ! dites à Malin, comte de Gondreville, qu'il s'agit d'obliger un de ceux qui l'ont su débarrasser de MM. de Simeuse, et il marchera... — Voici, monsieur, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs et les présentant à Gorentin. — La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard, qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la femme de chambre de madame Van-Bogseck par Paccard, un grand drôle de Piémonlais qui aime assez le vermoul.
Evidemment cette confidence, élégamment jetée en post-scriptum, était le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle race appartenait Gorentin, en qui son intelligence lui disait assez qu'il voyait phitôt un directeur d'espionnage qu'un espion ; mais Gorentin resta pour lui ce qu'est, pour un archéologue, une inscription à laquelle ilmanque au moins les trois quarts des lettres.
^ Gomniend se nomme la phànie te jampre? demanda-t-il. — Eugénie, répondit Goreiilin, qui salua le baron et sortit.
Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires, ses bureaux, et remonta chez lui dans l'heureux état où se trouve un jeune homme de vingt ans qui jouit en perspective d'un premier rendez-vous avec une première maltresse. Le baron prit tous les billets de mille francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait pu faire le bonheur d'un village, cinquante-cinq mille francs ! et il les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu'à leur avidité pour le gain. Dès qu'il s'agit d'un caprice, d'une passion, l'arsent n'est plus rien pour les Grésus : il leur est en effet plus difficile d'avoir des caprices que de l'or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie rassasiée, pleine des émotions que donnent les grands coups de la spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blases. Exemple. Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d'ailleurs pour ses bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait le bras à un jeune homme a'un habillement assez équivoque, et d un balancement de hanches très-faraud. A la première vue, le millionnaire devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y entre ; il se fait raconter cette vie mélanj;ée de bals chez Mabile, de jours sans pain, de spectacles et de travail ; il s'y intéresse, et laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous : une générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon, vient prendre les ordres de la grisette, meuble un appartement qu'elle choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L'ouvrière se livre à des espérances fantastiques : elle habille convenablement sa mère, elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d'une compagnie d'assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une, et deux semaines. Elle se croit obligée d'être fidèle, elle s'endette. Le capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l'ouvrière ; il n'alla pas une seule fois dans le paradis où il l'avait mise, et d'où elle retomba aussi bas qu'on peut tomber à Paris. Nucingen ne jouait pas, Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n'avait aucune fantaisie; il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement sur lequel comptait l'abbé.
Après son déjeuner, le baron fit vemr Georges, son valet de chambre, et lui dit d'aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme de chambre de madame Van-Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une affaire importante.
— Du la guedderas, ajouta-t-il, et du la veras monder tans ma jampre, en lui tisand que sa vordine est vaidde.
Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame, lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux oreilles dq baron, qui lui donna dix louis
— Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître, dont les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix (leures. ~ Pon! ti fientras m'habiler à neiff eires... me golver; gar che fensse êdre auzi pien que bossiple... Ghe grois que cbe gombaraîdrai teffant ma maîdresse, u l'archante ne seraid bas l'archante.
De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris. A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dfner, fit une toilette de marié, se parfuma, s'adonisa. Madame de Nucingen, avertie de cette métamorphose, se donna le plaisir de voir son mari.
— Mon Dieu ! <nt-elle, êtes-vous riaicule !... Mais mettez donc une cravate de satin noir à la place de cette cravate blanche, qui fait paraître vos favoris encore plus durs. Et, d'ailleurs, c'est Empire, c'est vieux bonhomme, et vous vous donnez l'air d'un ancien conseiller au parlement. Otez donc vos boutons en diamant, qui valent chacun cent mille francs ; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas les refuser ; et pour les offrir à une fille, autant les mettre à mes oreilles.
Le pauvre financier, frappé* de la justesse des remarques de sa femme, lui obéissait en recnignant.
— Ritiquile! ritiquile!... Ghe ne fous ai chamais tidde que visse édiez ritiquile quand vis vis meddiez te fodre miex bir fodre bedid mennesier de Rasdiffuac. — Je l'espère bien, que vous ne m'avez jamais trouvée ridicule. Suis-je femme à faire de pareilles fautes d'orthographe dans une toilette? Voyons, tournez- vous!... Boutonnez votre habit jusqu'en haut, comme fait le duc de Maufrigneuse, en
^ laissant libres les deux dernières boutonnières d'en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune. — Monsieur,'*dit Georges, voici mademoiselle Eugénie. — Attieu, raontame... s'écria le banquier. 11 reconduisit sa femme jusqu'au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour être certain qu'elle n'écouterait pas la conférence. En revenant, il prit par la main Europe^* et l'amena dans sa chambre avec une sorte de respect ironique. — Eh pîefi ! ma bedide, fus êdes pien héreize, gar vis êdes au serfice te la blis cholie phàme (e l'inifers... Fodre fordine éd vaidde, si vis foulez barlcr bir moi, êdre tans mes eindereds. — G'est ce que je ne ferais pas pour dix mille francs ! s*écria Europe. Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout une honnête fille... — Ui. Ghe gonide pieu bayer fodre oiicdede. G'esd ce g'on abbèle, tans le gommerce, la guriosidé. — Ensuite, ce n'est pa§ tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît pas à madame, et il y
DES COURTISANES
a de la chance ! elle se fâche, ie suis renvoyée, et ma place me vaut mille francs par an. — Le gabidal te mile vrancs <^ te (int toile vrancs, et si che fus les tonne, fus ne berterez rien. — Ma foi ! si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe, ça change joliment la question. Où sont-ils?... — Foissi, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.
Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait iaillir des yeux d'Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s'attendait.
— Vous payez la place, mais Thonnéteté, la conscience?... dit Europe en levant sa mine flûtée, et lançant au baron un resard sena» huffà, — La gonzience ne faud bas la blace ; mais, meddons saint mile vrancs te blia, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs. — Non, vingt mille francs pour la conscience et cinq mille francs pour la place, si je la perds... — Gomme fus futrez... dit-il en ajoutant lea cinq billets. Mais bir les capner, il vaut me gager tans la jambre te da maldresse bentant la nouid, guand elle sera sèle... — Si vous voulez m'assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j'y consens. Mais je vous préviens d'une chose : madame est forte comme Turc, elle aime M. de Rubempré comme une folle, et vous lui remettriez un million en billets de banque, que vous ne lui feriez pas commettre une infidélité... C'est béte, mais elle* est ainsi quand elle aime, elle est pire qu'une honnête femme, quoi ? Quand elle va se promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à la maison; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher ; vous vous tiendrez dans le salon, je ne fermerai pas la porte de la chambre, et le reste... dame ! le reste, ça vous regarde... Préparez-vous! — Che te tonnefai les fintrsaint mile vrancs tans le salon... tonnant, tonnant. — Ah ! dit Europe, vous n'êtes pasplus défiant que ça?... Excusez du peu... — Di auras pien tes ogassions te me garodder... Ni verons gonnaissance... — Eh bien ! soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille francs sur vous. L'honnêteté d'une femme de chambre se paye, comme les fiacres, beaucoup plus cher passé minuit. — Bar britence, che de tonnerai ein pon sur la Panque... — Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...
A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d'un homme en bonne fortune. Il vivait, son saug lui semblait bouillant à ses orteils, et sa tête allait éclater comme une machine à vapeur trop chauffée.
— Che chouissais moralement pire blis te sant mile é^us ! dit-il à du Tillet en lui racontant cette aventure. Il écouta les momdres bruits de la rue, il entendit, à deux heures du matin, la voiture de sa mattresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du gilet, quand la grande porte tourna sur ses gonds : il allait donc revoir la céleste, l'ardente figure d'Esther !... Il reçut dans le cœur le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L'attente du moment suprême l'agitait plus que s'il se fût agi de perdre sa fortune. — Ah! s'écria-t-il, c'esde fifre, ça ! G'esde trob fifre même, che ne serai gabaple te rienne te dude !
Un ouart d'heure après, Europe monta.
— Madame est seule, descendez... Surtout, ne faites pas de bruit, gros éléphant ! — Gros élevant ! répéta- t-il en riant , et marchant comme sur des barres de fer rouge.
Europe allait en avant, un bougeoir à la main.
^ Diens, gonde-les, dit le baron en tendant à Europe les billets de banque quand il fut dans le salon.
Europe prit les trente billets d'un air sérieux, et sortit en enfermant le banquier. Nucingen alla droit dans la chambre, où il trouva la belle Anglaise, qui lui dit : — Serait-ce toi, Lucien?... ^ Non, pelle envant, s'écria Nucingen, qui n'acheva pas.
11 resta stupide en voyant une fenrnie absolument le contraire d'Esther : du blond là où il*avait vu du noir, de la faiblesse là où il admirait de la force! la douce nuit là où scintillait le soleil de l'Arabie.
— Ah çà ! d'où venez-vous?... qui êtes-vous? dit l'Anglaise en sonnant, sans que les sonnettes fissent aucun bruit. — Chai godonné les •onneddes, mais n'ayez poind beurre... che fais m'en aller, dilril. Foilà drende mile vrancs te cheddés tans Teau. Fus êdes pien la maîdresse te mennesier Licien te Ripembré? — Un peu, mon neveu, dit l'Anglaise, qui parlait bien le fcançais. Mais ki ed-dû, doi? fit-elle en imitant le parfer de Nucingen. -^ Ein 6me pien addrabé!... répondit-il piteusement. — Esd-on addrabé bir aïoir eine cholie phâme? demanda- t-elle en plaisantant. — Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure bir fus rabbelér le paron ti Nichenguenne. ~ Gonnais bas!... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure sera bien reçue, mon gros violateur de domicile. — Fis le gonnaidrez ! Attié, montame. Fis êtes ein morzo te roi ; mais je ne soui ou'ein bofre panquier té soizan<{e ans basses, et fis m'affez vaide gombrentre gompien la phàme que ch'aiine a te buissance, buisque fodre paudé sirhimame n'a bas pi me la vaire ûplier... — Tiens, ce èdre cheutile ze que fis me tides là, répondit T Anglaise. — Ze n'esd pas si chentile que zelle qui me Teinsbire... — Vous parliez de drande mille francs, à oui les avez -vous donnés? — A fodre coguiue te phàme te jampre...
L'Anglaise sonna, Europe n'était pas loin.
— Oh ! s'écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n'est pas monsieur!... Quelle horreur ! — Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit? — Non, madame; car, à nous deux, nous ne les valons pas.
Et Europe se mit à crier au voleur d'une si dure façon, que le banquier effrayé gagna la porte, d'où Europe le fit rouler par les escaliers...
— Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse! Au voleur ! ... au voleur !
L'amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voi* ture, qui stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à quel espion se vouer.
~ Est-ce que, par hasard, madame voudrait m'^ter mes profits?... dit Europe en revenant comme une furie vers l'Anglaise.— Je ne sais pas les usages de France, dit l'Anglaise.— Mais c'est que je n'ai qu'un mot à dire à monsieur pour faire mettre madame à la porte demain, répondit insolemment Europe. — Gedde zagrée fàme te jampre, dit le baron à Georges, qui demanda naturellement à son maître s'il était content, m'a ghibbé drande mile vrancs... mais c'esd te ma v6de, ma drès-crande vôdel... — Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable ! je ne conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles... — Chorche, che meirs te tesesboir... Chai vroit... Chai de la classe au cuer... Plis d'Esder, mon hami.
Georges était toujours l'ami de son mattre dans les grandes circonstances.
Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire beaucoup plus plaisamment qu'on ne peut la raconter, car elle y ajouta sa mimique, le faux Espagnol oéjeunait en tête-à-tête avec Lucien.
— Il ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à celui de Lucien. C'est malsain. J'ai trouvé un moyen audacieux, mais infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu vas aller chez madame de Sérizy, tu seras très-gentil pour elle. Tu lui diras, dans la conversation, que. pour être agréable à Rastignac, oui depuis longtemps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui servir de manteau pour cacher une maîtresse. M. de Nucin^^en, devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac ( ceci la fera rire), s'est avisé d'employer la police pour t'espionner, toi, bien innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de te donner l'appui de son- mari, qui est ministre d'Etat, pour aller à la Préfecture de police. Une fois là, devant M. le préfet, plains-toi, mais en homme pohtiqne, et qui va bientôt entrer dans la vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants pistons. Tu comprendras la police en homme d'Etat, tu l'admireras, y compris le préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d'huile ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n'en veux pas du tout à M. le préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains^le d'avoir à. gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranmiilles, et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims dans sa forêt.
Le préfet d'alors était un ancien magistrat. Les anciens masistrats font des préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du droit, à cheval sur la légalité, leur main n'est pas leste à l'arbitraire que nécessite assez souvent une circonstance critique où l'action de la préfecture doit ressembler à celle d'un pompier chargé d'éteindre un feu. En présence du vice-président du conseil d'Etat, le préfet reconnut à la police plus d'inconvénients qu'elle n'en a, déplora les abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui avait faite et des renseignements qu'il avait demandés sur Peyrade. Le
{iréfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se liyraient es agents, remercia Lucien de s'être adressé directement à lui, lui promit le secret, et eut l'air de comprendre cette intrigue. De belles phrases sur la liberté individuelle, sur l'inviolabilité du domicile, furent échangées entre le ministre d'Etat et le préfet, à qui M. de Sérizy fit observer que si les grands intérêts du royaume exigeaient parfois de secrètes illé^lités, le crime commençait à l'application de ces moyens d'Etat aux intérêts privés.
Un matin, au moment où Peyrade allait à son cher café David où il se régalait de voir des bourgeois comme un artiste s*amuse à voir pousser des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l'accosta dans la rue.
— J'allais chez vous, lui dit-il à l'oreille, j*ai ordre de vous amener à la Préfecture.
Peyrade prit un fiacre et monta, sans faire la moindre observation, en compagnie du gendarme.
Le préfet de police traita Peyrade comme s'il eût été le dernier argoiisin du bagne, en se promenant dans une allée du petit jardin de la Préfecture de police, qui, dans ce temps, s'étendait le long du quai des Orfèvres.
— Ce n'est pas sans raison, monsieur^ que, depuis 1809, vous aves
SPLENDEURS ET MISÈRES
été mis en dehors de radmimstration... Ne savez-vous pas k quoi vous nous exposez et vous vous exposez vous-même?
La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le préfet an* nonça durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était supprimé, mais encore qu'il serait, lui, Tobjet d'une surveillance spécial^. Le vieillard reçut cette douche de Tair le pli» calme du monde. 11 n*y a rien d'immobile et d'impassible comme un homme foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les aumônes de son ami Gorentin.
— J*ai été préfet de police, je vous donne complètement raison» dit tranquillement le vieillard au fonctionnaire pose dans sa m^estë judiciaire, et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais pèrmettez-moi, sans vouloir en rien m'excuser, de vous faire observer que vous ne me connaissez point, reprit Peyrr.de en jetant une Ciue œillade au préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour Tancien commissaire général de police en Hollande, ou pas assez sévères pour un simple mouchard.
Le préfet gardait le silence.
— Seulement, monsieur le préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir Thonneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de votre police ni de ma justification, vous aurez l'occasion de voir que. dans celle affaire, il y a quelau'un qu*on trompe : en ce moment, c'est votre serviteur ; plus tara, vous direz : C'était moi.
Et il salua le préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.
Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi d^une rage froide contre le baron de Nucin^en. Cet épais financier pouvait seul avoir trahi un secret concentre dans les têtes de Contenson, de Peyrade et de Gorentin. Le vieillard accusa le banquier de voidoir se dispenser du payement, une fois le but atteint. Une seule entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux des banquiers. — n liquide avec tout le monde, même avec nous, mais je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n*ai jamais rien demandé a Gorentin, je lui demanderai de m'aider à me venger de cette stupide caisse. Sacré baron ! tu sauras de auel bois je me chauffe, en trouvant un matin ta fille déshonorée... Mais aime-t-il sa fille ? Le soir de cette catastrophe, qui renversait les espérances de ce vieillard, il avait nris dix ans de plus. En causant avec son ami Gorentin, il en< tremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective da triste avenir qu'il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son offrande à Dieu.
— Nous suivrons celte affaire, lui disait Gorentin. Il faut savoir d'abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous appuyant de Gondreville?... Ce vieux Malin nous doit trop pour ne
Sas essayer de nous engloutir ; aussi fais-je surveiller son gendre eller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque conspiration tendant à renverser h branche aînée au prout de
la branche cadette... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nuciuen, s'il a vu sa maîtresse, et d'où nous vient ce coup de caveçon... e te désole pas. D'abord, le préfet ne restera pas longtemps en
place... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c'est notre eau trouble.
Un sifÛcment particulier retentit dans la rue.
— C'est Gontenson, dit Peyrade, qui mit une lumière sur la fenêtre^ et il y a quelque chose qui m'est personnel.
Un instant après, le fidèle Gontenson comparaissait devant les deux gnomes de la police par lui révérés à l'égal de deux génies.
— Qu'y a-t-il? dit Gorentin. — Du nouveau I Je sortais du 115, où j'ai tout perdu. Que vois-je sous les galeries?... Georges! ce garçon est renvoyé par le baron, qui le soupçonne d'être un mouchard. — Voilà reflet d'un sourire qui m'est échappé, dit Peyrade. — Oh I toutce que j'ai vu de désastres causés par des sourires!... dit Gorentin. — Sans compter ceux oue causent les coups de cravache, dit Peyrade en faisant allusion à l'aff ûre Simeuse. (Voir uns TÉrtÉsasusE Affaire. > Mais, voyons, Gontenson, qu'arrive-t-il ? — Voici ce qui arrive, reprit Gontenson. J'ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d'une infinité de couleurs, il en est resté gris ; quant à moi, je dois être comme un alambic ! Notre baron est allé rue Tailbout,. bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé la belle femme que vou» savez. Mais une bonne farce : cette Anglaise n'est pas sontn(/ofwi«.^,^ Et il a dépensé trente mille francs pour séduire la femme de chambre. Une bêtise. Ça se croit grand parce que ça fait de petites choses avee de grands capitaux, retournez la phrase, et vous trouvez le problème que résout l'homme de génie. Le baron est revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire son bon apôtre, dit à son maftre : -- Pourquoi monsieur se sert-il de gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s'en rapporter à moi, je lui trouverais son inconnue, car k descrimion que monsieur m'en a faite me suffit, ie remuerai tout Paris. — Va, lui dit le baron, je te récompenserai bien! Georges m'a raconté tout cela, entremêlé des détails les plus saugrenus. 'Mais... l'on est fait à recevoir la pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui disait quelque chose comme : « M. de Nucingen se meurt d'amour pour une inconnue, il a déjà dépeo&é beaucoup d'argcut en pure perte; s'il veut se trouver ce soir, à
minuit, an bout du pont de Neuilly, et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois de Vineennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu'il aime... Gomme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté des intentions de ceux qui procèdent ainsi, M. le baron peut se faire accompag:ner de son fidèle Georges. Il n'y aura d'ailleurs personne dans la voiture. » Le baron y va, sans rien dire à Georges, avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête d'un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVUI (que Dieu ait son âme! il se conûaissait en police, ce roi-là I), arrête au milieu d'un bois. Le baron, à qui l'on ôte son bandeau, voit dans une voiture arrêtée son inconnue, qui... psit !... disparaît aussitôt. Et la voiture (même train que Louis XVIII) le ramène au pont de Neuilly, oà il retrouve sa voiture. On avait mis 'dans la main de Georges un petit billet ainsi conçu : « Combien de billets de mille francs M. le baron làche-t4l pour être mis en rapport avec «on inconnue? » Georges donne le petit billet à son maître, et le baron, ne doutant pas que Georges ne s'entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, pour l'exploiter, a mis Georges à la porte En v'Ià un imbécile de banquier ! il ne fallait renvoyer Georges
u'après avoir §ougé affec Veingonmê, — Georges a vu la femme?... il Gorentin. — Oui, dit Gontenson.— Bh Wen I s'écria Peyrade, comment esl-eUe ?— Oh ! répondit Gontenson, Il ne m'en a dit qn'un mot : un vrai soleil de beauté î... —Nous sommes joués par des drôles pins forts que nous, s'écria Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron. — YUy mêin Herr! répondil Gontenson. Aussi, en apprenant que vous aviez reçu des giroflées à la Préfecture, ai-je uiit jaser Georges. — Je voudrais hien savoir qui m'a roulé, dit Peyrade, nous mesurierions nos enrots ! — Faut faire les cloportes, dit Gontenson. — Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter, attendre... — Nous allons étudier cette version-là, s'écria Gorentin; pour le moment, je n'ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade ! Obéissons toujour» à M. le pAfel... — M. de Nucingen est bon à saigner, fît observer Gontenson, il a trop de billets de mille francs dans les veines... — La dot de Lydie était pourtant là ! dît Peyrade à l'oreille de Gorentin. — Gontenson, viensnous-en, laissons dormir notre père... ade!..\ A de... main. — Monsieur, dit Gontenson à Gorentin sur le pas de la porte, quelle drôle d'opération de change aurait faite le bonhomme!... Heini marier sa fille avec le prix de!... Ah ! ah ! l'on ferait de ce sujet une jolie pièce, et morale, intitulée : La Dot d'une ieune /îM«. — Ah ! comme vous êtes organisés, vous autres!... quelles oreilles tu as? dit CSorentin à Gontenson. Décidément la nature sociale arme toutes ses espèces des qualités nécessaires aux services qu'elle en attend ! La société, c'est «ne autre nature ! — Cest très-philosophique ce qae vous dites là, s'écria Gontenson, un professeur en rerait un système ! — Sois au fait, reprit Gorentin en souriant, et s'en allant avec l'espion par les rues, de tout ce qui se passera chez M. de Nucingen, a^ propos de l'inconnue... en gros... ne finasse pas .. — On regarde si les cheminées fument ! dit Gontenson. — Un homme comme le baron de Nu* cingen ne peut pas être heureux incognito, reprit Gorentin. D'ailleurs nous, pour qui les hommes sont des cartes, nous ne devons jamais ê^e joués par eux ! — Parbleu ! ce serait le condamné qui s'amuserait à couper le cou au bourreau, s'écria Gontenson. — ^Tu as toujours le petit mol pour rire, répondit Gorentin en laissant échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de plaire.
Cette afTaire était excessivement importante en elle-même, et à part ses résultats. Si le baron n'avait pas trahi Peyrade, oui donc avait eu intérêt à voir le préfet de police? U s'agissait pour Oorentin de savoir s'il n'existait pas de faux frères parmi ses hommes. Il se disait en se couchant ce que ruminaut aussi Peyrade : —Qui donc est allé se plaindre au préfet?... A qui cette femme appartient-elle? Ainsi, tout en s'ignorant les uns les autres, Jacques Gollin, Peyrade et Gorentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther, Nucingen, Lucien, sdlaient nécessairement être enveloppés dans h lutte déjà commencée, et que Tamour-propre particulier aux gens de police devait rendre terrible.
Grâce à l'adresse d'Europe, la partie lapHis menaçante des soixame mille fhincs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien et l'abbé purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves poursuivies qui lappent un peu d'eau au bord de quelque marais, ils purent continuer à côtoyer les précipices, le long desquels l'homme fort conduisaîl l'homme faible ou au gibet ou à la forlime.
— Aujourd'hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout pour le tout; mais heureusement les cartes sont hiseaviêts.
Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait ]îas être soupçonné d'avoir une fille entretenue pour mahresse. H trouva d'ailleurs dans le plaisir d'être aimé, dans rentrahicraeiit d'une vie mondaine, une force d'emprunt pour s'étourdir. Il obéissait à mademoiseffe Gloiildc de Grandlicu en ne la V0)'ant plus qu'au bois ou aux Champs-Elysées.
DES COURTISANES
Le lendemaio du jour on Bsther fui enfermëe daus la maison du garde, Tétre, pour elle problématique et terrible qui lui j^esait sur le cœur, viut lui proposer de siguer en blanc trois papiers timbrés, aggravés de ces mots torlionaaires : Accepté pour soiwanU mille francs^ sur le premier ; — Accoté peur cent vingt mille francê, sur le second; — Accepté pour cent vingt mille franct, sur le troisième. Ep tout» trois cent mille francs d acceptations. En mettant bon pour, vous faites un simple billeu Le mot accepté constitue la lettre de change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le tri* bunal de police ewrectionnelle n'inûige presque iamais, et que la cour d'assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le rare mérite d*étre inutile, en ce qu'elle n'atteint jantkais les fripons (Voir Illusions perdues.)
•— Il s'agit, dit l'Espagnol à Esther, de tirer Lucien d'embarras : nous avons soixante mille francs démettes, et avec ces trois cent mille francs nous nous en tirerons peut-être.
Après avoir antidaté de six mois les lettres de etaige, l'abbé les fit tirer sur Esther par un homme incompris de la poUte correctionneîle, et dont les aventures, malgré le bruit qu'elles ont fait, furent bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande symphonie de juillet 1830.
Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d'industrie, fils d'un huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères, laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné cette brillante éduca^n, k folie des petits bourgeois pour leurs enfants. A vingt-trois ans, le Jeune et bnllant élève en droit avait déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes :
Georges d'Estoumî .
Cette carte donnait à son personnage un parfum d'aristocratie. Ce fashionable eut Taudace de prendre tilbury, groom, et de hanter les clubs. Un mot expliquera tout : il faisait des affaires à la Bourse avec Fargent des femmes entretenues, dont il était le confident. Enfin il succomba devant la police correctionnelle, où il comparut accusé de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loupts-cerviers et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d'Ëstoarny, joli garçon, bon enfônt surtout, généreux comme un chef de voleur, avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa sa spéculation sur raccointance d'Bsther avec ce célèbre escroc, accident particulier aux femmes ée cette classe. Georges d'Estourny, dont l'ambition s'était enhardie avec le succès, avait pns sous sa protection un homme venu du fond d'un département pour faire des affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de condamnations encourues avec courage dans la lutte delà presse contre le gouvernement de CharlesX, dont la perséention s'était ralentie pendant le ministère Martignac. On avait ators gracié le sieur Gérizet, ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Gérizet. Or, Cérizet, ptroné pour la forme par les sommilés de la gauche, fonda une maison qui tenait à la fois à l'agence d'affaires, à la Banque et à la maison de commission. Ce fut aœ de ces positions qui ressemblent, dans le commerce, à ces domestiques anBOBcés dims les Petites-AfBches, comme pouvant et sa* chant tout faire. Gérixet fut très- heureux de se lier avec Georges d'Bstoorny, qui le forma. Esther, en vertu de l'anecdote sur Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d'une portion de la fortune de Georges d'Estourny. Un endos en blanc àç^né Geor^s d^Estoumy rendit Carlos Herrera maître des valeurs quil avait créées. Ce faux n'avait aucun danger, du moment où, soit mademoiselle Esther, soit qudqu'un pour elfe, pouvait ou devait payer. Après avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin y reconnut l'un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune, mais... légalement. Cérizet, te vrai dépositaire de d'Bstouray, restait nanti de sommes importantes alors engagées dans la hausse, à la Bourse, et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à Paris : on méprise un homme, on n'en méprise pas l'argent. L'abbé se rendit ehes Gérizet dans l'intention de le travailler à sa manière, car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce (figne associé de d'Estoumv. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un en^ tresol, rue du Gros-Uienet, et l'abbé, qui se fit mystérieusement annoncer comme venant de la part de Georges d'Estourny, surprit le soi-disant banquier pftie de cette annonce. L'abbé vit, dans un modeste cabinet, un petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d'après U deschplioii que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.
— Pouvons-nous parler ici sans crainte d'être entendus? dit l'Espagnol métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à
la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le désirez. Nous sa«; voDS, monsieur, quelles ont été vos relations avec les Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d'Angouléme...
A ces mots, Cérizet s'élança vers la porte et la ferma^ revint à une antre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla { puis il dit à l'inconnu : •— Phis bas, monsieur! Et il examina le faux Anglais en lui disant : — Que voulez-vous de moi?... — Mon Dieu 1 reprit William Barker, chacun pour soi| dans ce monde. Vous ave4 les fonds de ce dr61e de d'Estourny... Rassurez- vous, je ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon qui mérite la corde, entre nous, m'a donné ces valeurs en me disant qu'il pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, comme je ne veux pas poursuivre en mon nom, il m'a dit que vous ne me refuseriez pas le v6lre.
Cérizet regarda la lettre de change, et dit: — Mais il n'est plus à Francfort... — Je le sais, répondit le faux Barker, mais il pouvait encore y être à la date de ces traites... — Mais ie ne veux pas être responsable, dit Cérizet... — Je ne vous demande pas ce sacrifice^ reprit le Anix Anglais; vous pouvez être chargé de les recevoir. Ac«> ouittez-les, et je me charge d'opérer le recouvrement. — Je suis elonnë de voir a d'Estourny autant de défiance de moi, reprit Cérizeti — Il sait bien des choses, répondit l'Espagnol; mais ne le blâmez pas d'avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers. — Est-ce que vous croiriez ?... demanda le petit faiseur d'affaires en rendant au îaux Anglais les lettres de change acquittées et en règle. — ... Je crois que vous garderez bien ses fonds ! dit le faux Anglais, j'en suis sAr ! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse. — Ma fortune est inté» ressée à... —A lesnerdre ostensiblement, dit William Bariier. -— Monsieur!... s'écria Cérizet. — Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement ftirker en interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant cette rentrée. Ayez la complaisance de m'écrire une lettre où vous disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de d'Estourny, et que l'huissier poursuivant devra considérer le porteur de la lettre comme le possesseur de ces trois traites. — Voulez-vous me dire vos noms? - Pas de nom I répondit le fiiux Anglais. Mettez : Le porteur de cette lettre et des va^ leurs,,. Vous allez être bien payé de cette complaisance...—- Et com* ment?... dit Gérizet. — Par un seul mot. Vous resterez en Francci n'est-ce pas?... — Oui, monsieur. — Eh bien I jamais Georges d'Estourny n y rentrera. — Et pourquoi ? — U y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance, l'assassineraient, et 0 le sait» — ie ne m'étonne pins qu'il me demande de cnioi faire une pacotille pour les Indes ! s'écria Cérizet. Et il m'a malheureusement obligé d'engager tout dans les fonds. Nous sommes déjà débiteurs de différences. Je vis au jour le jour. — Tirez votre épingle du jeu ! '-^ Ah 1 si j'avais su cela plus tôt! s'écria Gérizet. J'ai manqué ma fortune... — Un dernier mot ... dit Bariier. Discrétion!... vous en êtes capable; mais, ce gui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et je vous ferai faire fortune.
Après avoir jeté dans cette àme de boue un espoir qui devait en assurer la discrétion pendant longtemps, Barker se rendit chez un huissier sur lequel il pouvait compter, et le chargea d'obtenir des jugements définitifs contre Esther. — On payera, dit->il à l'huissier, c'est une afbire d'honneur, nous voulons seulement être en règle. Il fit représenter mademoiselle Esther au tribunal de commerce pour que les jugements ftissent contradictoires. L'huissier, prié d'agir poliment, mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même le mobilier, rue Taitbout, où il fut reçu par Europe. La contrainte par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup de trois cents et quelques mille francs de dettes indiscutables. Jacques Collin ne fit pas en ceci de grands frais d'invention. Ce vaudeville des fausses dettes se jque à Paris très-souvent. 11 y existe des «ou«-Gobseck, des <ou<-Gigonnet, ^i, moyennant une
Crime, se prêtent à ce calembour, car ils plaisantent de ce tour, eut, en France, se fait en riant. On rançonne ainsi, soit des parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui tous, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur, s'exécu* (ent. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen, renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement Carlos Herrerai qui voulait sauver et l'honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour qu'en ce moment la justice s'en émeuve. Il se tient, dit-on, une bourse des effets faux aux environs du Palais-Royal, où, pour trois fhincs, on vous donne une signature.
Avant d'entamer la question de ces cent mille écus destinés à faire sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se nromit de faire payer, au préalable, cent mille autres francs à M. de Nucingen. Voici comment. Far ses ordres, Asie se posa, vis^-vis de l'amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la belle inconnue. Jusqu'à présent, les peintres de mœurs ont mis en scène beaucoup d'usuriers; mais on a oublié Tusurière, la madame La Uessowci
SPLENDEURS ET MISERES
«TMiionrirbul, persotinge exc«s8iT«neat cnriean, appdée décein- ■KDt marchande à la totletle, el qu'allait jouer la féroce Asie, à qui Carlos trouia le physique de l'emploi. — Tu t'appelleras madame de Smnt-Eilin. lui dii-il. L'abbé voulut Yoir Asie habillée. La fausse entremeileuse viat en robe de damas à fleurs, proTeoant de rideauxdécrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de cachemire passés, uses, invendaUes, qui Tmissent leur vie au dos de ces femmes. Elle portail une collerette en dentelles magnifiques, mais éraillées, el un affreui chapeau; mais elle était chaussée en souliers de peau d'Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l'eiïel d'un bourrelet de soie noire à jour.
— Et la boucle de ma ceinture ! dit-elle en montrant une orfèvrerie suspecte que reponssait son ventre de cuisii^ère. Hein! q^uel •enre! Et mon tour... comme il m'enlaidit gentiment! — Sois miel- Icase d'abord, lui dit C>rloB, sois craintive presque, défiante comme une clulte ; ei fais surtout rougir le baron d'avoir employé ta police
■ans <fue tu paraisses avmr a trembler devant les aj^ls. Enbi donne à entendre à la pratiçNtf, en termes plus ou moins clairs, que lu dé- Bes toutes les polices dn monde de savoir où se trouve la l>eUe. Gâche bien les traces...
Quand le baron t'aura donné le droit de lui frapper sur le ventre en (appelant : — Gros conompu! deviens iosotaite et fais-le aller comme un laquais.
Henacéde ne plus revoir l'entremetteuse s'il se livrait au moindre espionnage , Nucîngen voyait Asie en allant à la Bourse, i pied, mystérieusement, dans un misérable entresol de la rue Neuve -Saint-H arc , un appartement prét^; par (pli? le baron ne put jamais obtenir la moindre lumière à ce Mijet... Ces boueux sentiers, combien de fois les miirKmnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices!
les pavés de Paris le savent. Madame de Saint- Eslève fit arriver, d'espérance en désespoir, en relayant l'un par l'autre, le baron à vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l'inconnue, à tout prixi...
Pendant ce temps , 'huissier marchait, et marchait d'an tant mieux
que, ne trouvant au eu- Ja lui »i loutiri mille frai
ne résistance chez Esther, il agissait dans les délais légaux, sans perdre vingt-quatre heures.
Lucien.conduit par l'aobé, visita cinq ou six fois la rechise à Saint- Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces entrevues nécessaires pourempCcber Estherde dépérir, car sa beauté passait i l'état de capital. Au moment de quitter la maison du garde, il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d'un chemin désert, i un endroit d'où l'on voyait Paris, et où personne ne pouv.til les entendre. Tous trois ils s'assirent au soleil levant, sous un tronçon de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde, et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.
— Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne reverras plus Lucien; ou, si tu le vois, tu duis l'avoir connu, il y a cina ans, pendant quelques jours seulement.— Voilà donc ma mort arrivée! dil-dle sans verser une larme. — Eh! voilà cinq ans que lu
es malade, reprit l'abbé. Supposerai poitrinaire, et meurs sans nous ennuver de tes élégies. Mais tu vas voir ((ue tu peux encore vivre, et Irès-men!... Laisse-nous. Lucien, va cueillir des jonnett, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas d'eux.
Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards pro près à ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de lâcheté dans le caractère. Esther lui répondit par un signe de tête qui voulait dire : — Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois poser ma télé sous la hache, et j'aurai le courage de bien mourir. Ce fut si gracieux et en même temps si plein d'horreur, que le poêle pleura; Esther coumt à lui, le serra dans ses bras, but celte larme et lui dit : — Sois tranouille! un de ces mots qui le disent avec les gestes et les yeux, avec la voix du délire.
Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec d'horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa position à l'hAtel de Grandlieu, sa belle vie s'il triomphait, et enfin la nécessité pour Esther de se sacrifier à ce mapilique avenir.
— Que fani-îl faire7 s'écria -l- elle fanatisée.
— H'obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous pUiindre? Il ne tiendra qu'à vous de vous faire un beau sort. Vous allez devenir ce aue sont Tullia, Flori ne, Mariette ei la Val-Noble, vos anciennes amies, la maîtresse d'un brânme riebe que vous n'aimerez pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux est assez riche pour vous rendre heu-
— Heureuse!... ditelle en levant les yeux au ciel.
— Vous avez eu cinq ans de paradis, lepritil.
Ne penl-on vivre avec de pareils souvenirs?...
— Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de ses yeux. Ne vous inquiétez pas dn reste!
Vous l'aveï dit, mon amour est une maladie mortelle.
— Ce n'est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingt-deux ans et demi, vous êtes i votre plus haut noinl de beauté, grice i, votre bonheur. Eaftn, redevenez surtmil la To^
Sille, Soyez espiègle, épensière, rusée, sans pitié pour le millionaaire que je vous livre.
Ecoutez!... cet homme a été sans pitié pour bien du monde, il s'est engraissé des fortunes de la veuve et de l'orphelin, vous serez leur vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, el vous serez à Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis six ans avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue : vous répondrez qne vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux. Vous avez eu jadis assez d'esprit pour bien blaguer, retrouvez tout cet esprit<tà...
Avez-vous jamais vu uu radieux cerf-volant, ce géant des papillon* de l'enfance, tout chamarré d'or, planant dans les cieux?... Les enfants onblieiii lin moment la corde, un passant la coupe : le météore donn«. en langaee de collège, une tifle, et il tombe avec une effrayante rapidité. Telle Esther en entendant Gnrtos.
prétexte daeherchur l'Infanle.-
DES COURTISANES