DEUXIÈME PARTIE
* coimiN Luotm uvihit un yaoLaw.
Depuis huit joura, Nac'mRen allait marchander la livralBon de celle qu'il aimait, presque tous les jours, dans l'enLresal de la rue Ffeuve- ^ini-Harc. U ir&DBit Asie eutre les {rius beUes parures arrivées i cette pbase horrible oà les robes ne sont plas des robes et ne sont
Es encore des haillons, cadre était en harotoaie avec la figure que cette femme se enniposaii.carcesboutiqiiis sont une des plus sini: - IresparticulaniésdePcris. On y voit des défroques que ta mort y a jetées de sn main décliarnée, et l'on entend alors le râle d'une phthi- »e sous im cliàlc, comme on j devine l'agonie de la misère sous une robe lamée d'or. Les atroces débals entre le luxe et la faim sont écrite là sur de légères dentelles. On y retrouve la physionomie d'une reine sous un turban à plumesdool la pose mp-
Eelle el rétablit presque I Oçure absente. O'esl le hideui dans le joli!
Le fouet de Juvéual, aiïilé par les mains ofOcielles du comnilssairepriseoT, éparpille les manchons pelés, les fourrures Oétries des Hessalioes aux abois.
C'est un fumier de fleurs où, çà et là, brillent des roses coupées d'hier, portées un jour, et sur lequel est toujours aecroufne une vieille, la cousine germaine de l'usure, l'occasion chauve, édentée. et prèle à vendre le contenu, tant elle a l'habitude d'acheter le couieoani, la robe sans la femme on la femme sans la robe!
Asie était ii, comme
l'ai^ousm dans le ba- Sur li mii» du T«con h
gne, comme un vantour au bec rougi sur des cadavres, au sein de son élément; plus allïeuse que ces sauvages horreurs qui font frémir les passants étonnés quelquefois de rciicontrir un de leurs plus jeunes et frais souvenirs pendus dans le sale vitrage derrière lequel grinmce une vraie Saint-Estève retirée.
D'irritations en irritations et de dix mille en dix mille francs, le banquier était arrivé à oITrir soixante mille francs à madame de
" ' — ■ 1 refus grimacé à désespérer un
'is avoir rec«nnii combien Estbcr
Saiut-Ëstève, qui lui régiondit paf un re macaque. Apres une nuit agitée, après a'
les cent mille francs demandés par Asie, mais il voulait lui une foule de renseignements.
— Tu le décides donc, mon gros farceur 1 lui dit Asie eu lui lapant sur l'épaule.
La lamiliarité la plus déshonoranlc est le premier impôt que ces
sortes de femmes prélèvent sur les passions etTrénées ou sur les misères qui se conttcnl à elles ; elles ne s'élèvent jamais à la hauteur du clieut, elles le font asseoir c6ie i c6le auprès d'elles sur leur tas de boue. Amc, comme on le voit, obéissait admirablement à son maître.
— Il le vaud pion, dit Nucingen. — Et tu n'es pas volé, répondit Asie. On a vendu des femmes plus cher que tu ne payeras celle-là, reîalivemenl. Il y a femme et femme! De Marsay a donné de Coralie soixante mille francs. Celle que tu veux a coûté cent mille francs de première main ; mais pour loi, vois-lu, vieux corrompu, c'est une affairede convenance. — Hèz ùesd-etle? — Ab! tu la verras. Je suis comme toi : donnant, donnant!... Ah çà! mon cher, taponiona fait des folies. Ces jeunes Qlles, ça n'est pas raisonnable. La princesse est en ce moment ce que nous appelons une belle de nuit... — Eine pelle... — Allons, vas-tu faire le jobard?... Elle a Louchard i ses trousses. Je lui al prêté, moi, àoqnanie mille francs... — Finte-sinte,
lisionc! s'écria le banquier.— Parbleu, vingtcinq pour cinquante , ça va sans dire, répondit Asie. Cette femme- U, faut lui rendre justice . c'est ta probité même! Elle n'avait plus que sa personne, elle m'a dii : Ma petite madame Saint-Estève. je suis poursuivie, il n'y a que vous qui puissiez m obliger, donnex-moi vingt mille francs, et je vous les hypoUièque
sur mon cœur Oh!
elle a un joli cœur...
Il n'y a que moi qui sache où elle est. Une iudiscrélion me coûterait mes vingt mille francs... Auparavant.
elle demeurait rue Taitbout. Avani de s'en aj- I 1er de là. .. ( — son mobilier était saisi... — rapport aux frais, — Ces Ruetix d'huissiers ! ...
— Vous savez , vous
8 ni êtes un fort de b ourse!) — Eh bien!
' pas héte, elle a loué pour deux mois son appartement à nue AÛ- L glaise , une femme su-
I perbe qu'avait ce petit
chose Rubempré,
pour amani, et il enéiaii si jaloux, qu'il )a faisait promener la nu i t. .. Mais , comme on va vendre le mobilier , l'Anglaise a déguerpi, d'autant plus qu'elle était trop chère poor un petit criquet comme Lucien... ~~ Vus vaides la panque, dit Nucingen. —En nature, dit Asie. Je prête aux jolies femmes ; et ça <i£lachiLoi]ch*rd. — risi 55. rend, car OU escompte
deux valeurs à la fois.
Asie s'amusait a ekarger le r6le des revendeuses k la loileite, qui sont bien après, mais plus patdines, plus douces que la Malaise, et qui justifient leur commerce par des raisons pleines de beaux motifs. Asie se posa comme ayant ôetAu ses illusions, cbq amants, ses enfants, et se laissant voter I r.lle montra de temps en temps des reconnaissances du montde^iété, pour prouver combien son commerce comportait de mauvaises chances. Elle se donna pour gênée, endettée. Enfin, elle fut si Diiivement hideuse, que le baron finît par croire au personnage qu'elle représentait.
— Eh pieu! si che lige les santé mille, ù la ferrai-che? dit-il en faisant le geste d'un homme décidé à tous les sacrifices. — Mon gros père, lu vieiulras ce soir, avec ta voiture, par exemple, en face le Gymnase. C'est le chemin, dit Asie. Tu t'arrêteras au coin de la me Sainte-Barbe. Je serai là en vedette, nous irons trouver mon hypothèque à cheveux noirs... Oh ! elle a de beaux cheveux, mon \i)\w
SPLENDFAJRS ET MISÈRES
llièque ! Eu ôtant sou peigne, Estlier se trouve à couvert comme sous un pavillon. Mais si tu te connais aux chiffres, tu m'as l'air assez jobard sur le reste; je te conseille de bien cacher la petite, car on te la fourre à Sainte-Pëlagie, et vivement, le lendemain si on la trouve... et... on la cherche. — Ne bourraid*on boind rageder les pilets? dit l'incorrigible loupHîervier. — L'huissier les a... mais il n'y a pas mèche. L'enfant a ëvu une passion et a mangé un dépôt qu'on lui redemande. Ah dame ! c'est un peu farceur un cœur de vingt-deux ans. — Pon, pon, ch'arrancherai ça, dit Nucingen en prenant, son air linaud. Il éde pien endentu que che serai son brodecdère. — Eh ! grosse bête» c'est ton affaire de te faire aimer par elle, et tu as bien assez de moyens pour acheter un semblant d'amour qui vaille le vrai. Je le remets ta princesse entre les mains; elle est tenue de te suivre, je ne m'inauiète point du reste... Mais elle est habituée au luxe, aux plus granos égards. Ah ! mon petit ! c'est une femme comme il faut... Sans cela, lui aurai&je donné quinze mille francs! — Eh pien ! c'est tidde. A ce soir !
Le baron recommença la toilette nuptiale qu'il avait déjà faite; mais, cette fois, avec la certitude du succès. A neuf heures, il trouva l'horrible femme au rendez-Tous, et la prit dans sa voiture.
— U? dit le baron. — Où? fit Asie, rue de la Perle, au Marais, une adresse de circonstance, car ta perle est dans la boue, mais tu la laveras.
Arrivés là, la fausse madame Saint-Ëstève dit à Nucingen avec on affreux sourire : — Nous allons faire quelques pas à pied, ie ne suis pas assez sotte pour avoir donné la véritanle adresse. — xi benses a tutle, répondit Nucingen. — C'est mon état, répliqua-t-elle.
Asie conduisit Nucingen rue Barbette, où, dans une maison garnie tenue par un tapissier du quartier, il fut introduit au quatrième étage. En apercevant, dans une chambre mesquinement meublée, Eslher mise en ouvrière et travaillant à un ouvrage de broderie, le millionnaire pâlit. Au bout d'un quart d'heure, pendant lequel Asie eut Tair de chuchoter avec Esther, à peine ce jeune vieillard pouvait-il parler.
— Montemisselle, dit-il enfin à la pauvre fille, aurez-fûs la ponde te m'accebder gimime fodre brodecdère? — Mais U le faut bien, monsieur, dit Esther dont les deux yeux laissèrent échapper deux grosses larmes qui roulèrent le long de ses joues... — Ne bleurez boind. Che feux fus rentre la blis héreize te duddes les phàmes... Laissez-fûs seilement aimer bar moi, fus ferrez. — Ma petite, monsieur est raisonnable, dit Asie, il sait bien qu'il a soixante-six ans passés, et il sera bien indulgent. Enfin, mon bel ange, c'est un père <pie je t'ai trouvé... — Faut lui dire ça, dit Asie à l'oreille du banquier surpris. On ne prend pas des hirondelles en leur tirant des coups de pistolet. Venez par ici, dit Asie en emmenant Nucingen dans la pièce voisine. Vous savez nos petites conventions, mon ange?
Nucingen tira de la poche de son habit un portefeuille et compta les cent mille francs, que Carlos, caché dans un cabinet, atténuait avec une vive impatience, et que la cuisinière lui porta.
— Voilà cent mille francs que notre homme place en Asie, maintenant nous allons lui en faire placer en Europe, dit Caries à sa confidente quand ils furent sur le palier.
U disparut ^près avoir donné ses instructions à la Malaise, qui rentra dans Tappartement où Esther pleurait à chaudes larmes. L'enfant, comme un criminel condamné à mort, s'était fait un roman d'espérance, et l'heure futaie avait sonné.
— Mes chers enfants, dit Asie, où allez-vous aller?... car le baron de Nucingen...
Esther regarda le banquier célèbre en laissant échapper un geste d'étonnement admirablement joué.
— Ui, mon envand, che suis le paron de Nichinguenne...— Le baron de Nucingen ne doit pas, ne peut pas rosier dans un chenil pareil. Ecoulez-moi!... Votre ancienne femme de chambre Eugénie... — Ichénie! te la rie Daidpoud... s'écria le baron. — Eh bien! oui, la gardienne judiciaire des meubles, reprit Asie, et qui a loué l'appartement à la belle Anglaise... — Ah! je combrens ! dit le baron.— L'ancienue femme de chambre de madame, reprit respectueusement Asie en désignant Esther, vous recevra très-bien ce soir, et jamais le garde du commerce ne s'avisera de la venir chercher dans son ancien appartement, qu'elle a quitté depuis trois mois... — Barvait! barvail! s'écria le baron. T'aillers, che gonnais les cartes ti gommerce, el che sais tes baroles bir les vaire tisbaraidre... — Vous aurez dans Eugénie une fine mouche, dit Asie, c'est moi qui l'ai donnée à nfadame... — Che la gonnais, s'écria le millionnaire en riant. Ichénie m'a gibbé drende mille vrans...
Eslher fit un geste d'horreur sur la foi duquel un homme de cœur lui aurait confié sa fortune.
— Oh ! bar ma vôde, reprit le baron, che gourais abrès fus...
Et il raconta le quiproquo auquel avait donné lieu la location de l'appartement à une Anglaise.
—Eh bien! voyez-vous, madame? dit Asie. Eugénie ne vous a rien dit de cela, la rusée ! Mais, madame est bien habituée à celle lille-là, dit-elle uu baron, gardez-la tout de même.
Asie reprit Nucmgeu à part et lui dit : - Avec cinq ceni^ francs
par mois à Eugénie, qui arrondit joliment sa pelote, vous saurez tout ce que fera madame, donnez-la-lui pour femme de chambre. Eugénie sera d'autant mieux à vous qu'elle vous a déjà carotté... Rien n'attache plus les femmes à un homme que de le caroUer. Mais tenez Eugénie en bride : elle fait tout pour de l'argent, celte fille-là, c'est une horreur!... — Ed doi?... — Moi, fit Asie, je me rembourse.
Nucingen, cet homme si profond, avait un bandeau sur les yeux ; il se laissa faire comme un enfant. La vue de cette candide et adorable Esther, essuyant ses yeux, et tirant avec la décence d'une jeune vierge les points de sa broderie, rendait à ce vieillard amoureux les sensations qu'il avait éprouvées au bois de Vincennes : il eût donné la clef de sa caisse ! il se sentait jeune, il avait le cœur plein d'adoration, il attendait qu'Asie fût partie pour pouvoir se meUre aux genoux de cette madone de Raphaël. Cette éclosion subite de l'enfance au cœur d'un loup-cervier, d'un vieillard, est un des phénomènes sociaux que la physiologie peut le plus facilement expliquer. Comprimée sous le poids des affaires, étouffée par de continuels calculs, par les préoccupations perpéiuelles de la chasse aux millions, l'adolescence et ses sublimes illusions reparait, s'élance et fleurit, comme une cause, comme une graine oubliée dont les effets, dont les floraisons splendides obéissent au hasard, à un soleil qui jaillit, qui luit tardivement. Commis à douze ans dans la maison d'Aldrigger de Strasbourg, le baron n'avait jamais mis le pied dans le monde des sentiments. Aussi restait-il devant son idole en entendant mille phrases qui se heurtaient dans sa cervelle, et n'en trouvant aucune sur ses lèvres, il obéit alors à un désir brutal où l'homme de soixante-six ans reparaissait.
— Foulez-fous fenir rie Daidpoud?... dit-il. — Où vous voudrez, monsieur, répondit Eslher en se levant. — I vis fudrez ! répéta-t-il avec ravissement. Fus édes ein anche tescentû ti ciel, et que ch'ainie comme si ch'édais ein bedide cheune 6me, quoique ch'aie tes gefeux cris... — Ah! vous pouvez bien dire blancs! car ils sont d'un trop beau noir pour n'être que gris, dit Asie. — Fa-d'en, filaine fentensse te chair himaine ! Tt as don archente, ne baffe blis sir cedde fleir t'amûr ! s'écria le banquier, en se remboursant par cette sauvage apostrophe de toutes les insolences au'il avait supportées. — Vieux polisson! tu me payeras cette phrase-là !... lui dit Asie, en menaçant le banquier par un geste digne de la halle, qui lui fit hausser les épaules. — Entre la gueule du pot et celle d'un licheur il y a la place d'une vipère, et tu m'y trouveras !... dit-elle, excitée par ie dédain de Nucineen.
Les millionnaires dont Targent est gardé par la Banque de France, dont les hôtels sont gardés par une escouade de valets, dont la personne a, dans la rue, le rempart d'une rapide voiture à chevaux anglais, ne craignent aucun malheur ; aussi le baron lorgna-t-il froidement Asie, en homme qui venait de lui donner cent mille francs. Celle majesté produisit son effet. Asie exécuta sa retraite en grommelant dans 1 escalier et tenant un langage excessivement révolutionnaire, elle parlait d'échafaud!
-> Que lui avez-vous donc dit?... demanda la vierge à la broderie, car elle est bonne femme. — Elle fus ha fentie, elle fus ha foliée... — (Juand nous sommes dans la misère, répondit-elle d'un air à fendre le cœur d'un diplomate, qui donc a de l'argent et des égards pour nous?... — Bôfre bedide! dit Nucingen, ne resdez bas eine minude de blis, izi !
Nucingen donna le bras à Esther, il l'emmena comme elle se trouvait, et la mit dans sa voiture avec plus de respect peut-être qu'il n'en aurait eu pour la belle duchesse de Maufrigneuse.
— Fis haurcz ein pel éguipache, le blis choli te Baris, disait Nucingen pendant le chemin. Doud ce que le lixe a te blis j armant fis endourera. Eine reine ne sera bas blis riche que fus. Vis serez resbccdée gomme eine viancée t'Allemeigne : che fous feux lipre... Ne bleurez boiiit. Egoudez... Che vis aime fériddaplement t'amur pur. Jagune te fos larmes me prise le cuer... — Aime-l-on d'amour une femme qu'on achète?... demanda d'une voix délicieuse la pauvre fille. — Choseffe ha pien édé fenti bar ses vrères à gausse de sa chantilesse. C'esd tans la Piple. T'aillers, tans l'Orieude, on agéde ses phàmes léchidimes.
Arrivée me Taitbout, Esther ne put revoir sans des impressions douloureuses le théâtre de son bonheur. Elle resta sur un divan, immobile, étanchant ses larmes une à une, sans entendre on mot des folies que lui baragouinait le banquier, il se mit à ses genoux ; elle l'y laissa sans lui rien dire, lut abandonnant ses mains quand il les prenait, mais ignorant, pour ainsi dire, de quel sexe était la créature qui lui réchauffait les pieds, que Nucingen trouva froids. Cette scène de larmes brûlantes semées sur la tête du baron, et de pieds à In glace réchauffés par lui, dura de minuit à deux heures du matin.
— Ichénie, dit enfin le baron en appelant Europe, optenez lonc te fodre maidresse qu'elle se gôuche... — Non, s'écria Esther en se dressant sur ses jambes comme un cheval effarouché, jamais ici !... — Tenez, mons^ieur, je connais madame, elle est douce et bonne comme uu agneau, dit Europe au banquier; seulement, H ne faut pas la heurter., il faut toujours la prendre de biais... Elle a été si malheureuse ici ! - Voyez.... le mobilier est bien usé! — Laissez-lui suivre ses
DES COURÏiSAîSFA
oo
idées. — Arrangez-loi, là, bien genliment, quelque joli hôtel. Peutêtre qu'en voyant (out nouveau autour d'elle, elle sera dépaysée, elle vous trouvera peul-élre mieux que vous u'éles, et sera d'une douceur Angélique. — ôh ! madame u'a pas sa pareille ! et vous pouvez vous vanter d*avoir fait une excellente acquisition : un bon cœur, des manières gentilles, un cou-de-pied fin. une peau... Âli !... Et de l'esprit & faire rire des condamnés à mort... Madame est susceptible d*aitaehe... — Et comme elle sait s babiller !... Eh bien ! si c'est cher, un homme en a, comme on dit, pour sou argent. — Ici, toutes ses robes sont saisies, sa toilette est donc arriérée de trois mois. — Mais madame est si bonne, voyez-vous, que moi je l'aime, et c'est ma maitresse ! — Mais, soyez juste, une femme comme elle se voir au milieu de meubles saisis!... Et pour qui? pour un garnement qui Ta rouée... Pauvre petite femme! elle n'est plus elle-même. — Esder... Esder... disait le baron, gouchez-fis, mon anche! — Eh! si c'edde moi qui fous vais beur, che resderai sir ce ganabé... s'écria le baron enflammé par l'amour le plus pur en voyant qu'Esther pleurait tou-
Iours. — Lh bien ! répondit Esttier en prenant la main du baron et la ui baisant avec un sentiment de reconnaissance qui fit venir aux yeux de ce loup-cervier quelque chose d assez ressemblant à une larme, je vous en saurai gré... Et elle se sauva dans sa chambre en s'y enfermant. >— Il y a quéque chausse t*inexblicaple là-le(ans... se disait Nucingen en s asseyant sur le canapé. Que tira-d-on chèze moi?... 11 se leva, recarda par la fenêtre : — Ma foidire esd tuchurs là... Foissi piendM le cbour !... Il se promena par la chambre : — Gomme montame te Nichinguenne se mogueraid te moi, si chamais êle saiïaid gommand ch'ai basse cedde nouidl... Il alla coller son oreille à la porte de la chambre en se trouvant un peu trop niaisement couché. -y*Esder!... Aucune réponse. — Mon Tié! elleoleure tuchurs!... se dit-il en revenant s'étendre sur le canapé.
Dix minutes environ après le lever du soleil, le baron de Nucingen, qui s'était endormi de ce mauvais sommeil pris par force, et dans une position gênée, sur un divan, fut éveillé en sursaut par Europe au milieu d'un de ces rêves qu*on fait alors, et dont les rapides complications sont un des phénomènes insolubles de la physiologie médicale.
— Ah! mon Dien! madame, criait-elle, madame! des soldats!... des gendarmes, la justice. On veut vous arrêter...
Au moment où Esther ouvrit sa porte et se montra, mal enveloppée de sa robe de chambre, les pieds nus dans ses pantoufles, ses cheveux en désordre, belle à faire damner l'ange Raphaël, la porte du salon vomit un flot de boue humaine qui roula, sur dix pattes, vers cette céleste fille, posée comme un ange dans un tableau de religion flamand. Un homme s'avança. Contenson, l'affreux Gontenson, mit sa main sur l'épaule moite d'Esther.
— Vous êtes mademoiselle Esther Van?... dit-il.
Europe, d'un revers appliqué sur la joue de Goutcnson, l'envoya d'autant mieux mesurer ce qu'il lui fallait de tapis pour se coucher, qu'elle lui donna dans les jambes ce coup sec si connu de ceux qui pratiquent l'art dit de la savate.
— Arrière ! cria-tpelle, on ne touche pas à ma maîtresse î — Elle m'a cassé la jambe ! criait Gontenson en se relevant, on me la payera.
Sur la masse des cinq recors vêtus comme des recors, gardant leurs chapeaux affreux sur leurs têtes plus affreuses encore, et offrant des têtes de bois d'acajou veiné où les yeux louchaient, où les nez manquaient, où les bouches grimaçaient, se détacha Louchard, vêtu plus proprement que ses hommes, mais le chapeau sur la tête, la figure à la fois doucereuse et rieuse.
— Mademoiselle, je vous arrête, dit-il à Esther. Quant à vous, ma fille, dit-il à Europe, toute rébellion serait punie et toute résistance est inutile.
Le bruit des fusils, dont les crosses tombèrent sur les dalles de la salle à manger et de l'antichambre, en annonçant que le garde était doublé de la garde, appuya ce discours.
— Et pourquoi m'arrêter? dit innocemment Esther. — Et nos petites dettes?... répondit Louchard. — Ah ! c'est vrai ! s'écria Esther. Laissez-moi m'babiller. — Malheureusement, mademoiselle, il faut (\\w je m'a»sure si vous n'avez aucun moyen d'évasion dans votre cli.nnbre, dit Louchard.
Tout cela se fit si rapidement, que le baron n'avait pas encore eu le temps d'intervenir.
— Eli pien ! je sis à cedde hire eine fenteuse de chair himaiue, paron de Nichinguenne!... s'écria la terrible Asie en se glissant à travers les recors jusqu'au divan où elle feignit de découvrir le banquier. *- Pilaine trôlesse! s'écria Nucingen, qui se dressa dans toute sa m:v jesté financière, et il se jeta entre Esther et Louchard, qui lui ôta son chapeau à un cri de Gontenson. — M. le baron de Nucingen!...
Au geste que fit Louchard, les recors évacuèrent l'appartement en se découvrant tous avec respect. Gontenson seul resta.
— Monsieur le baron paye-t-il?... demanda le garde, qui avait son chapeau à la main. — Ghe baye, répoudit-il, mais angore vaud-il saffoir te guoi il s achit. — Trois cent douze mille francs et des centimes, frais liquidés ; mais l'arrestation n'est pas comprise. - Drois santé mile vrancs! s'écria le hnron. C'esde-ein reffeille drob cher bir
«in ùiiK' qui a basse la nuid sir eln ganabé, ajouta-t41 à l'oreille d'Europe. — Cet homme est-il bien le baron de Nucingen ? dit Europe à Louchard en commentant son doute par un geste que mademoiselle Dupont, la dernière soubrette du Théâtre-Français, eût envié. — Oui, mademoiselle, dit Louchard. — Oui, répondit Gontenson. — Ghe rebont t'elle, dit le baron à Louchard, laissez-moi lui tire ein mode.
Esther et son vieil amoureux entrèrent dans la chambre, à la serrure de laquelle Louchard trouva nécessaire d'appliquer son oreille.
— Ghe fus aime blis que ma fie. Esder ; mais birquoi tonner à fos
Sréanciers te l'archande qui seraid inviuimente miex tans fodre pirse? alez an brison : che me vais vort te rageder ces santé mile égus afec santé mile vrancs, et fus aurez teux sanle mile vrancs pir fus.
— Ge système, lui cria Louchard, est inutile. Le créancier n'est pas amoureux de mademoiselle, lui !... Vous comprenez? Et il veut plus que tout, depuis qu'il sait que vous êtes épris d'elle. — Fita pedad ! s'écria Nucingen à Louchard en ouvrant la porté et l'introduisant dans la chambre, ti ne sais ce que du lis! Ghe te tonne, à doi, flnt pir sant, zi tu vais l'avvaire... — Impossible, monsieur le baron. -- Gomment, monsieur ! vous auriez le cœur, dit Europe en intervenant, de laisser aller ma maîtresse en prison!... Biais voulez-vous mes gages, mes économies? prenez-les, madame, j'ai quarante mille francs.
— Ah ! ma pauvre fille, s'écria Esther, je ne te connaissais pas I dit Esther en serrant Europe dans ses bras, et Europe se mit à fondre en larmes. — Ghe baye, dit piteusement le baron en tirant un carnet. 11 y prit un de ces petits carrés de papier imprimés que la Banque donne aux banquiers, et sur lesquels ils n'ont plus qu'à remplir les sommes en chiffres et en toutes lettres pour en ftiire des mandîats payables au porteur.— Ge n'est pas la peine, monsieur le baron, dit Louchard. j'ai ordre de ne recevoir mon payement qu'en espèces d'or ou d'argent. A cause de vous, je me contenterai de billets de banque. — Tarteifle ! s'écria le baron, mondrez-moi tonc les didres? Gontenson présenta trois dossiers couverts en papier bleu, que le baron prit en regardant Gontenson, auquel il dit à l'oreille : — Ti hauraid vaid eine meyeur churnée en m'aferdissant. — fih I vous savais-je ici, monsieur le baron ? répondit l'espion sans se soucier d'être on non entendu de Louchard. Vous avez bien perdu en ne me continuant pas voire confiance. On vous carotte, ajouta ce profond philosophe en haussant les épaules. — G'esde frai, se dit le baron. Ah ! ma bedide, s'écria-i-il en voyant les lettres de change et s'adressant à Esther, fus êdes la ficdime t'ein vamez goqulii ! ein aissegrob! •— Hélas ! oui, dit la pauvre Esther; mais il m'aimait bien!... — Si chaffais si... c-huurais vaid eine obbosition nndre fos mains. — Vous perdez la tête, monsieur le baron, dit Louchard, il y a un tiers porteur. — Ui, reprit-il, il y a ein diers bordeir... Gérissed! eln ôme t'obbozission ! — Il a le malheur spirituel, dit en souriant Gontenson, il fait un calembour. — Monsieur le baron veuiril écrire un mot à son caissier? dit Louchard en souriant, je vais y envoyer Gontenson et renverrai mon monde. L'heure s'avance, et tout le monde saurait... — Fa, Gondenson !... cria Nucingen. Mon gaissier temeure au goin te la rie tes Madurins et te l'Argate. Foici ein mode avin gu'il aie ghès ti Dilet ou ghès les Keiler. tans le gas où nus n'aurions bas santé mile éffus, ^ar nodre archant esd dude à la Panque... Habilés-fous, mon anche, ditril à Esther, fous êtes lipre... Les neilles phàmes, s'écria-tril en regardant Asie, soute blis tanchereusses que les cheûnes... — Je vais aller faire rire le créancier, lui dit Asie, et il me donnera de quoi m'amuser aujourd'hui. Zan rangune, monnessier le paron... ajouta la mulâtresse en faisant une horrible révérence.
Louchard reprit les titres des mains du baron, et resta seul avec lui au salon, où, une demi-heure après, le caissier vint, suivi de Gontenson. Esther reparut alors dans une toilette ravissante, quoique improvisée. Quand les fonds eurent été comptés par Louchard, le baron voulut examiner les titres ; mais Esther s'en saisit par un geste de chatte et les porta dans son secrétaire.
— Que donnez-vous pour la canaille?... dit Gontenson à Nucingen.
— Fus n'affez bas t paugoub d'eccarts, dit le baron. — Et ma jambe ! s'écria Gontenson. — Lûchart, vis tonnerez santé vrancs à Gondanson sir le reste ti pilet te mile... — G'esde eine pien pelle phâme! disait le caissier au baron de Nucingen, en sortant de la rue Tailbout, mais elle goûde pien cher à monnessière le paron. — Gariez -moi le segréde, dit le baron, qui avait aussi demandé le s^ret à Gontenson et à Louchard.
Louchard s'en alla suivi de Gontenson; mais, sur le boulevard, Asie, qui le guettait, arrêta le garde du commerce.
— L'huissier et le créancier sont là dans un fiacre, ils ont soif! lui dit-elle, et il y a gras !
Pendant me Louchard comptait les fonds, Gontenson put examiner les clients. 11 aperçut les yeux de Garlos, distingua la forme du front sous la perruque, et cette perruque lui sembla justement suspecte; il prit le numéro du fiacre, tout en paraissant totalement étranger à ce qui se passait ; Asie et Europe l'intriguaient au dernier point. Il pensait que le baron était victime de gens excessivement iiabiles, avec d'autant plus de raison que Louchard, en réclamant ses soins, avait été d'une discréfion étianj^e. Le croc-en-jambe d'Europe n'avait pas,
SPLENDEURS ET MISÈRES
d'ailleurs, frappé Gontenson seulement au tibia. — C'est un coup qui sent son Saint-Lazare ! s'était-il dit en se relevant.
Carlos renvoya l'huissier, le paya généreusement, et dit au fiacre en le payant : — Palais-Royal, au Perron ! — Ah ! le mâtin ! se dit Contenson, cmî entendit l'oràre, il y a quelque chose !...
Carlos arriva au Palais-Royal d'un train à ne pas avoir à craindre d'être suivi. D'ailleurs, il traversa les galeries à sa manière, prit un autre fiacre sur la place du Château-d'Eau, en lui disant : — Passage de rOpéra, du c6të de la rue Pinon. Un quart d'heure après il entrait rue Taitboat, chez Eslher, qui lui dit : — Voilà les fatales pièces ! Carlos prit les titres, les examina ; puis il alla les brûler au feu de la cuisine.
— Le tour est fait ! s'écria-tril en montrant les trois cent dix mille francs roulés en un paquet qu'il tira de la poche de sa redingote. Ça et les cent mille francs d'Asie nous permettent d'agir. — Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la pauvre Esther. — Mais, imbécile, dit le féroce calculateur, sois ostensiblement la maîtresse de Nucingen, et tu pourras voir Lucien, il est l'ami de Nucingen, je ne te défends pas d'avoir une passion pour lui !
Esther aperçut une faible clarté dans sa vie ténébreuse ; elle respira.
— Europe, ma fille, dit Carlos en emmenant cette créature dans un coin du boudoir où personne ne pouvait surprendre un mot de cette conversation, Europe, je suis content de toi.
Europe releva la (été, regarda cet homme avec une expression qui changea tellement son visage flétri^ que le témoin de cette scène, Asie, qui veillait à la porte, se demanda si l'intérêt par lequel Carlos tenait Europe pouvait surpasser en profondeur celui par lequel elle se sentait riv^ à lui.
— Ce n'est pas tout, ma fille. Quatre cent mille francs ne sont rien pour moi... Paccard te remettra une facture d'argenterie qui monte a trente mille francs, et sur laquelle il y a des i-comptes reçus; mais notre orfèvre, Biddin, a fait des frais. Notre mobilier, saisi par lui, sera sans doute affiché demain. Va voir Biddin, il demeure rue de l'Arbre-Sec, il te donnera des reconnaissances du mont-de-piété pour dix mille francs. Tu comprends : Esther s'est fait faire de l'argenterie, elle ne l'a pas payée, et l'a mise en plan, elle sera menacée d'une
Ï plainte en escroquerie. Donc, il faudra donner trente mille francs à 'orfèvre et dix mille francs au mont-de-piété pour ravoir l'argenterie. Toul : quarante-trois mille francs avec les frais. Cette argenterie est pleine d'alliage, le baron la renouvellera, nous lui rechipperous là quelques billets de mille francs. Vous devez... quoi? pour deux ans à la couturière? — On peut lui devoir six mille francs, répondit Europe. — Eh bien! si madame Auguste veut être payée et conserver la pratique, elle devra faire un mémoire de trente mille francs depuis quatre ans. Même accord avec la marchande de modes. Le bijoutier, Samuel Frisch, le juif de la rue Sainte-Avoie, te prêtera des reconnaissances, nous dewmt lui devoir ving^cinq mille francs, et nous aurons eu six mille francs de nos bijoux du mont-de-piété. Nous rendrons les bijoux au bijoutier, il y aura moitié pierres fausses ; aussi, le baron ne doit-il pas trop les regarder. Enfin, tu dois faire cracher encore cent cinquante mille francs au baron d'ici à huit jours. — Madame devra m'aider un petit peu, répondit Europe, parlez-lui, car elle reste là comme une hébétée, et m'oblige à déplover plus d'esprit que trois auteurs pour une pièce. — Si Esther tombait dans le béffiieulisme, tu m'en préviendrais, dit Carlos. Nucingen lui doit un équipage et des chevaux, elle voudra choisir et acheter tout ellemême. Ce sera le marchand de chevaux et le carrossier du loueur où est Paccard, que vous choisirez. Nous aurons là d'admirables chevaux, très-chers, qui boiteront un mois aprèd, et nous les changerons. — On pourrait tirer six mille francs au moyen d'un mémoire de parfumeur, dit Europe. — Oh! fit-il en hochant la tête, allez doucement, de concessions en concessions. Nucingen n'a passé que le bras dans la machine, il nous faut la tête. J'ai besoin, outre tout cela, de cinq cent mille francs. — Vous pourrez les avoir, répondit Europe. Madame s'adoucirait pour ce gros imbécile vers six cent mille, et lui en demanderait quatre cent pour le bien aimer. — Ecoute ceci, ma fille, dit Carlos. Le jour où je toucherai les derniers cent mille francs, il y aura pour toi vingt mille francs. — A quoi cela peut-il me servir? dit Europe en laissant aller ses bras en personne pour qui l'existence est impossible. — Tu pourras retourner à Valencienues, acheter un bel établissement, et devenir honnête femme, si tu veux ; tous les goûts sont dans la nature, Paccard y pense quelquefois ; il n'a rien sur l'épaule, presque rien sur la conscience, vous pourrez vous convenir, répliqua Carlos. — - Retourner à Valencicnnesl... Y pensezvous, monsieur? s'écria Europe effrayée.
Née à Valencienues et fille de tisserands très-pauvres, Europe fut envoyée à sept ans dans une filalure où l'industrie nioderne avait abuse de ses forces physiques, de même que le vice l'avait dépravée avant le temps. Corrompue à douze ans, mère à treize ans, elle se vit attachée à des êtres profondément dégradés. A propos d'un assassinat, elle avait comparu, comme témom d'ailleurs, devant la cour d'assises. Vaincue à seize ans par un reste de probité, par la terreur que cause la justice, elle fit condanmer l'accusé, par son témoignage,
à vingt ans de travaux forcés. Ce criminel, un de ces repris de justice dont l'organisation implique de terribles vengeances, avait dit en pleine audience à cette enfant : —Dans dix ans comme à présent, Prudence (Europe s'appelait Prudence Servien), je reviendrai pour te terrer, dusse-je être fauché. Le président de la cour essaya bien de rassurer Prudence Servien en lui promettant l'appui, l'intérêt de la justice; mais la pauvre enfant fut frappée d'une si profonde terreur, qu'elle tomba malade et resta près d'un an à l'hôpital. La justice est un être de raison représenté par une collection d'mdividns sans cesse renouvelés, dont les bonnes intentions et les souvenirs sont, comme eux, excessivement ambulatoires. Les parquets, les tribunaux, ne peuvent rien prévenir en fait de crimes, ils sont inventés pour les accepter tout faits. Sous ce rapport, une police préventive serait un bienfiût pour un pays; mais le mot police effraye aujourd'hui le législateur, qui ne sait plus distinguer entre ces mots : Gouverner, — ad' ministrer, — faire les Uns. Le législateur tend à tout absorber dans l'Etat, comme s'il pouvait agir. Le forçat devait toujours penser à sa victime, et se venger alors que la justice ne songerait plus ni à l'un ni à l'autre. Prudence, qui comprit instinctivement, en gros si vous voulez, son danger, quitta Valenciennes, et vint à dix-sept aosàParis pour s*y cacher. Elle y fit quatre métiers, dont le meilleur fut celui de comparse à un petit théâtre. Elle fut rencontrée par Paccard, à qui elle raconta ses malheurs. Paccard, le bras droit, le séide de Jac(][ues Collin, parla de Prudence à son maître ; et, quand le maître eut besom d'une esclave, il dit à Prudence : a Si tu veux me servir comme on doit servir le diable, je te débarrasserai de Durut. » Durut était le forçat, l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Prudence Servien. Sans ces détails, beaucoup de critiques auraient trouvé l'attachement d'Europe un peu fantastique. Enfin personne n'aurait compris le coup de théâtre que Carlos allait produire.
— Oui, ma fille, tu pourras retourner à Valenciennes... Tiens, lis. Et il tendit le journal de la veille en montrant du doigt l'article suivant : Toulon. — Hier, a eu lieu Vexécuiion de Jean-François Durut,.. Dès le matin, la garnison, etc.
Prudence lâcha le journal; ses jambes se dérobèrent sous le poids ' de son corps ; elle retrouvait la vie, car elle n'avait pas, disait-elle, trouvé de goût au pain depuis la menace de Durut.
— Tu le vois, j'ai tenu ma parole. 11 a fallu quatre ans pour faire tomber la tête de Durut en l'attirant dans un piège... Eh bien! achève ici mon ouvrage, tu te trouveras à la tête d'un petit commerce dans ton pays, riche de vingt mille francs, et la femme de Paccard, à qui je permets la vertu comme retraite.
Europe reprit le journal, et lut avec des yeux vivants tous les détails que les journaux donnent, sans se lasser, sur Texécution des forçats depuis vingt ans; le spectacle imposant, l'aumônier qui a toujours converti le patient, le vieux criminel qui exhorte ses excollègues, l'artillerie braquée, les forçats agenouillés; puis les réflexions banales, qui ne changent rien au régime des bagnes, où grouillent dix-huit mille crimes.
— 11 faut réintégrer Asie au logis, dit Carlos.
Asie s'avança, ne comprenant rien à la pantomime d'Europe.
— Pour la faire revenir cuisinière ici, vous commencerez par servir au baron un diner comme il n'en aura jamais mangé, reprit-il; puis vous lui direz qu'Asie a perdu son argent au jeu et s'est remise en maison. Nous n'aurons pas besoin de chasseur : Paccard sera cocher, les cochers ne quittent pas leur siège où ils ne sont guère accessibles, l'espionnage l'atteindra moins là. Madame lui fera porter une perruque poudrée,. un tricorne en gros feutre galonné ; ça le changera, je le peindrai d'ailleurs. — Nous allons avoir des domestiques avec nous? dit Asie en louchant. — Nous aurons d'honnêtes gens, répondit Carlos. — Tous têtes faibles! répliqua la mulâtresse. — Si le ba-' ron loue un hôtel, Paccard a un ami capable d'être concierge, reprit Carlos. 11 ne nous faudra plus qu'un valet de pied et une tille de cuisine, vous pourrez bien surveiller deux étrangers...
Au moment où Carlos allait sortir, Paccard se montra. — Restez, il y a du monde dans la rue, dit le chasseur.
Ce mot si simple fut effrayant. Carlos monta dans la chambre d'Europe, et y resta jusqu'à ce que Paccard fût venu le chercher avec une voiture de louage qui entra dans la maison. Carlos baissa les stores et fut mené d'un train à déconcerter toute espèce de poursuite. Arrivé au faubourg Saint-Antoine, il se fit descendre à quelques pas d'une place de fiacre où il se rendit à pied, et rentra quai Malaquais, en échappant ainsi aux curieux.
— Tiens, enfant, dit-il à Lucien en lui montrant quatre cents billets de mille francs, voici, i'espère, un à-compte sur le prix de la terre de Rubenipré. Nous allons en risquer cent mille. On vient de lancer les omnibus, les Parisiens vont se prendre à cette nouveautélà, dans trois mois nous triplerons nos fonds. Je connais l'affaire : on donnera des dividendes superbes pris sur le capital, pour faire mousser les actions. Une idée renouvelée de Nucingen. En refaisant la terre de Rubenipré, nous ne payerons pas tout sur-le-champ. Tu vas aller trouver des Lupeaulx, et tu le prieras de te recommander lui-même à un avoué nommé Desroches, un drôle fûlé que tu iras voir à son étude; tu lui diras d'aller à Rubempré, d'étudier le terrain, et tu lui
DES COURTISANES
promettras vingt mille francs d'honoraires s'il peut, en t'achetant pour bail cent mille francs de terre autour des ruines du château, te constituer trente mille livres de rente. — Gomme tu vas!... tu vas ! tu vas!... — Je vais toujours. Ne plaisantons point. Tu t*en iras mettre cent mille écus en bons du Trésor, afin de ne pas perdre d*intëréts; tu peux les laisser à Desroches, il est aussi honnête homme que madré... Gela fait, cours à Ângoulème, obtiens de ta soeur et de ton beau-frère qu'ils prennent sur eux un petit mensonge officieux. Tes parents peuvent dire t*avoir dojané six cent mille francs pour faciliter ton mariage avec Glotilde de Grandlieu, ça n*est pas déshonorant. — Nous sommes sauvés ! s'écria Lucien ébloui. — Toi, oui ! reprit Garlos; mais encore ne le seras-tu qu'en sortant de Saiut-Thomas-d'Aquin avec Glotilde pour femme... — Que crains-tu? dit Lucien en apparence plein d'intérêt. — Il y a des curieux à ma piste... Il faut que j'aie Pair d'un vrai prêtre, et c'est bien ennuyeux ! Le diable ne me protégera plus, en me voyant un bréviaire sous le bras.
En ce moment le baron de Nucingen, qui s'en alla donnant le bras à son caissier, atteignait à la porte de son hôtel.
— Ghai pien beur, dit-il en rentrant, t'affoir vaid eine vichu gambagne... Pah! nus raddraberons ça... — Le malheir esdque meuneser le paron s'esd avviché, répondit le bon Allemand en ne s'occupant que du décorum. — Ui, ma matdresse an didre toid êdre t;ms eine oosission ligne te moi, répondit ce Louis XIV de comptoir.
Sûr d'avoir tôt ou tard Esther, le baron redevint le grand financier qu'il était. Il reprit si bien la direction de ses affaires, que son caissier, en le trouvant le lendemain, à six heures, dans son cabinet, vérifiant des valeurs, se frotta les mains.
— Técitément, mennesier le paron a vaid eine égonomie la nuid temière, dit-il avec un sourire d'Allemand, moitié fin, moitié niais.
Si les gens riches à la manière du baron de Nucingen ont plus d'occasions que les autres de perdre de l'argent, ils ont aussi plus d'occasions d'en gagner, alors même qu'ils se livrent à leurs folies. Quoique la politique financière de la fameuse maison de Nucingen se trouve expliquée ailleurs, il n'est pas inutile de faire observer que de si considérables fortunes ne s'acquièrent point, ne se constituent point, ne s'agrandissent point, ne se conservent point, au milieu des révolutions commerciales, politiques et industrielles de notre époque, sans qu'il y ait d'immenses pertes de capitaux, ou, si vous vouiez, des impositions frappées sur les fortunes particulières. On verse très^ peu de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale. Ge que l'Etat demande, il le rend ; mais ce qu une maison Nucingen prend, elle le garde. Ge coup de Jarnac échappe aux lois, par la raison qui eût fait de Frédéric II un Jacques Gollin, un Mandrin, si, au lieu d'opérer sur les provinces à coups de batailles, il eût travaillé dans la contrebande ou sur les valeurs mobilières. Forcer les Etats européens à emprunter à vingt ou dix pour cent, gagner ces dix ou vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les industries en s'emparant des matières premières, tendre au fondateur d'une affaire une corde pour le soutenir hors de l'eau jusqu'à ce qu'on ait repéché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles d'écus gagnées constituent la haute politique de l'argent. Gertes, il s'y rencontre pour le banquier, comme pour le conquérant, des risques ; mais il y a si peu de gens en position de livrer de tels combats que les moutons n'ont rien à y voir. Ges grandes choses se passent entre bergers. Aussi, comme les exécutés (le terme consacre dans l'argot de la Bourse) sont coupables d'avoir voulu trop gagner, prend-on généralement tres-peu de part aux malheurs causes par les combinaisons des Nucingens. Qu'un spéculateur se brûle la cervelle, qu un agent de change prenne la fuite, qu'un notaire emporte les fortunes de cent ménages, ce qui est pis que de tuer un homme; qu'un banquier liquide ; toutes ces catastrophes, oubliées à Paris en quelques mois, sont bientôt couvertes par l'asitation quasi marine de cette grande cité. Les fortunes colossales des Jacques Cœur, des Médici, des Ango de Dieppe, des Àuffredi de la Rochelle, des Fugger, des Tiepolo, des Corner, furent jadis loyalement conquises par des privilèges dus à l'ignorance où l'on était des provenances de toutes les denrées précieuses; mais, aujourd'hui, les clartés géographiques ont si bien pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que toute fortune rapidement faite est ou l'effet d'un hasard et d'une découverte, on le résultat d un vol légal. Perverti par de scandaleux exemples, le bas commerce a répondu, surtout depuis dix ans, à la perfidie des conceptions du haut commerce, par des attentats odieux sur les matières premières. Partout où la chimie est pratiquée, on ne boit plus de vin ; aussi 1 industrie vinicole succombe-t-elle. On vend du sel falsifié pour échapper au fisc. Les tribunaux sont effrayés de cette improbité générale. Enfin le commerce français est en suspicion devant le monde entier, et TAngleterre se démoralise également. Le mal vient, chez nous, de la loi politique. La Gharte a proclamé le règne de l'argent, le succès devient alors la raison suprême d'une époque athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats éblouissants d'or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères inférieures, dont quelques
détails servent de comique, terrible si vous voulez, à cette scène. Les ministères, que toute pensée effraye, ont banni du théâtre les éléments du comique actuel. La bourgeoisie, moins libérale que Louis XIV, tremble de voir venir son Mariage de Figaro, défend de jouer le Tartufe politique, et, certes, ne laisserait pas jouer Turcaret aujourd'hui, car Turcaret est devenu souverain. Des lors, la comédie se raconte et le livre devient l'arme moins rapide, mais plus sûre, des poètes.
Durant cette matinée, au milieu des allées et venues des audiences, des ordres donnés, des conférences de quelques minutes, oui font da cabinet de Nucingen une espèce de salle des Pas-Perdus nnancière, un de ses agents de change lui annonça la disparition d'un membre de la compagnie, un des plus habiles un des plus riches, Jacques Falleix, frère de Martin Falleix, et le .successeur de Jules Desmarest. Jacques Falleix était l'agent de change en titre de la maison Nucin-
Sen. De concert avec du Tillet et les Keller, le baron avait aussi froiement conjuré la ruine de cet homme que s'il se fût agi de uier un mouton pour la Pâque.
— 11 ne bouffaid bas dennir, répondit tranquillement le baron. Jacques Falleix avait rendu d'énormes services à l'agiotage. Dans une crise, quelques mois auparavant, il avait sauvé la place en manœuvrant avec audace. Mais demander de la reconnaissance aux loups-cerviers, n'est-ce pas vouloir attendrir, en hiver, les loups de l'Ukraine?
— Pauvre homme ! répondit l'agent de change, il se doutait si peu de ce dénoûmeni-là, qu'il avait meublé, rue Saint-Georges, une petite maison pour sa maîtresse ; il y a dépensé cent cinquante mille francs en peintures, en mobilier. Il aimait tant madame du Val-Noble!... Voilà une femme obligée de quitter tout cela... Tout y est dû. — Pon ! pon! se dit Nucingen, foilà pien le gas de rébarer mes berdes de cedde nuid... Il n'a riene bayé? aemanda-t-il à l'agent de change. — Eh ! répondit l'agent, quel est le fournisseur malappris qui n'eût pas fait crédit à Jacques Falleix? II parait qu'il y a une cave exquise. Par parenthèse, la maison est à vendre, il comptait l'acheter. Le bail est a son nom. Quelle sottise! argenterie, mobilier, vins, voiture, chevaux, tout va devenir une valeur de la masse, et qu'est-ce que les créanciers eu auront? — Fennez temain, dit Nucingen, c'haurai édé foir dont cela, et zi l'on ne téclare boint te falite, qu'on arrancbe les avvalres à l'amiaple, che vous charcherai t'ovvrir eine brix résonnaple te ce mopilier, en brenant le pail... — Ça pourra se faire trèsbien, dit l'agent de chance. Allez-y ce matin, vous trouverez l'un des associés de Falleix avec les fournisseurs qui voudraient se créer un privilège ; mais la Val-Noble a leurs factures au nom de Falleix.
Le baron de Nucingen envoya sur-le-champ un de ses commis chez son notaire. Jacques Falleix lui avait parlé de cette maison, qui valait tout au plus soixante mille francs, et il voulut être immédiatement propriétaire, afin d'en exerjcer le privilège à raison des loyers.
Le caissier (honnête homme !] vint savoir si son maître perdait quelque chose à la faillite de Falleix.
— Au gondraire, mon pon Volfgang, che fais raddraber santé mile vrans. — Hai! gommand? — Hé! cb'aurai la bedide méson gue ce bofre tiaple de Yaleix brébarait à sa matdresse tebuis un an. Gn'aurai le doute en ovvrand cinquande mile vrans aux gréanciers, et maîdre Garlot, mon nodaire, fa aflbir mes ortres pir la méson, gar le brobriédaire ed chéné... Ghe le saffais, mais je n'affais blis la dédc à moi. Tans beu, ma tiffine Esder habidera ein bedid balai... Valeix m'y ha menné : c'esde eine merfeille, et à teux bas d'ici... Ça me fa gomme eine cant.
La faillite de Falleix forçait le baron d'aller à la Bourse; mais il lui fut impossible de quitter la rue Saint-Lazare sans passer par la rue Tailbout; il souffrait déjà d'être resté quelques heures sans Esther, il aurait voulu la garder à ses côtés. Le gain qu'il comptait faire avec les dépouilles de son asent de change lui rendait la perte des quatre cent mille francs déjà dépensés excessivement légère à porter. Enchanté d'annoncer à zon anche sa translation de la rue Taitbout à la rue SaintrGeorges, où elle serait dans eine bedid halai, où des souvenirs ne s'opposeraient plus à leur bonheur, les pavés lui semblaient doux aux pieds, il marchait en jeune homme dans un rêve de jeune homme. Au détour de la rue des Trois-Frères, au milieu de son rêve et du pavé, le baron vit venir à lui Europe, la figure renversée.
— U fas-ti? dit-il. —Eh ! monsieur, j'allais chez vous... Vous aviez bien raison hier. Je conçois maintenant que la pauvre madame devait se laisser mettre en prison pour quelques jours. Mais les femmes se connaissent-elles en finance?... Quand les créanciers de madame ont su qu'elle était revenue chez elle, tous ont fcmdu sur nous comme sur une proie... Hier, à sept heures du soir, monsieur, on est venu apposer d'affreuses afllches pour vendre son mobilier samedi. Mais ceci n'est rien... Madame, qui est tout coeur, a voulu dans le temps obliger ce monstre d'homme, vous savez ! — Quel monsdre ?... — Eh bien ! celui qu'elle aimait, ce ti'Estourny ; oh ! il était charmant. Il jouait, voilà tout. — Ile jhouait afec tes cardes piss^uudées... — Eh bien ! et vous, dit Europe, que faites-vous à la Bourse? Mais laissezmoi dire. Un jour, pour empêcher Georges, soi-disaut, de se brûler la oervelle, elle a mis au mont-de-piété toute son argenterie, ses bâ«
SPLKNDiaJIlS ET MISÈRES
joQX, qui n'étaient pas payés. En apprenant qu'elle avait downé aueU que chose à un créancier, tous sont venus lui faire une scène. On la menace de la correctionnelle... Votre ange sur ce banc-là!... n'est-ce pas à faire dresser une perruque de dessus la tête ? Elle fond en larmes, elle parle d'aller se jeter à la rivière. Oh ! elle ira. — Si che fais fous foir, atlieu la Pirse ! s'écria Nucingen. Ed ile esd irobossiple que che n'y aie bas, gar ch'y cagnerai queque chausse bir elle. Fa la galmer : che bayerai ses teddes, ch'irai la foir à quadre heires. Mais, Ichénie, tts-Iui qu'elle m'aime ein ben. — Comment, un peu, mais beaucoup ! Tenez, monsieur, il n'y a que la générosité pour gagner le cœur des femmes. Certainement, vous auriez économisé peut-être nne centaine de mille francs en la laissant aller en prison ; eh bien ! TOUS n'auriez jamais eu son cœnr. Comme elle me le disait :— Eugé« nie, il a été bien grand, bien large... C'est une belle âme ! — Elle a tidde ça, Ichénie? s'écria le baron. — Oui, monsieur, à moi-même. ~ Dîens, foissi tix luis. — Merci... Mais elle pleure en ce moment, elle pleure depuis hier autant que sainte Madeleine a pleuré pendant un mois. Celle que vous aimez est au désespoir, et pour des dettes qui ne sont pas les siennes, encore. Oh ! les hommes ! ils grugent autant les femmes que les femmes grugent les vieux, allez.
— Elles sont tuttes gomme ça!... S encacher !... Ëh ! l'on ne s'encache chamais. Qu'èle ne zigne blus rien. Che baye, mais, si elle tonne angore eine zignadire, che...
— Que feriez-vous? dit Europe en se posant. —Blon Tié! che né augun boufToîr sur èle. Che fais me mèdre à la dède de ses bedides affres... Fa, fa la gonzoler, et lu tire que tans ein mois elle habidera ein bedid balai. —Vous avez fait, monsieur le baron, des placements à gros intérêts dans le cœur d'une femme ! Tenez, je vous trouve rajeuni, moi qui ne suis que la femme de chambre, et j'ai souvent vu ce phénomène... c'est le bonheur... le bonheur a un certain reflet... di vous avez quelques débours, ne les regrettez pas, vous verrez ce que ça rapporte. D'abord, je l'ai dit à madame : elle serait la dernière des dernières, une traînée, si elle ne vous aimait pas, car vous la retirez d'un enfer. Une fois qu'elle n'aura plus de soucis, vous la connaîtrez. Enlre nous, je puis vous l'avouer, la nuit où elle pleurait tant... Que voulez-vous? on tient à l'estime d'un homme qui va nous entretenir. Elle n'osait pas vous dire tout cela, elle voulait se sauver.
— Se soffer ! s'écria le baron effrayé de cette idée. Mais la Pirse, kl Pirse. Fa, fa, che n'andre boint. Mais que che la foye à la venêtre, sa fue me tonnera tu cuer.
Esther sourit à M. de Nucingen quand il passa devant la maison, et il s'en alla pesamment en se disant : — Cède ein anche ! Voici comment s'y était pris Europe pour obtenir ce résultat impossible. Vers deux heures et demie, Esther avait fini de s'habiller comme quand elle attendait Lucien, elle était délicieuse ; en la voyant ainsi, Prudence lui dit, en regardant à la fenêtre : a Voilà monsieur. » La pauvre fille se précipita croyant voir Lucien, et vit Nucingen.
-— Oh ! quel mal lu me fais ! dit-elle. ■— Il n'y avait que ce moyenlà de vous donner l'air de faire attention à un pauvre vieillard qui va payer vos dettes, répondit Europe, car enfin elles vont être toutes payées. — Quelles dettes ? s'écria cette créature qui ne pensait qu'à retenir son amour à qui des mains terribles donnaient la volée. — Celles que M. Carlos a faites-à madame. — Comment ! voici près de quatre cent cinquante mille francs ! s'écria Esther. — Vous en avez encore pour cent cinquante mille francs; mais il a très-bien pris tout cela, le baron ; il va vous tirer d'ici, vous mettre tans ein bedid balai. Ma foi, vous n'êtes pas malheureuse. À voire place, puisque vous tenez cet bomme«1à par le bon bout, quand vous aurez satisfait Carlos, je me ferais donner une maison et des rentes. Madame est certes la plus belle femme que j'aie vue, et la plus engageante, mais la laideur vient si vite! j'ai été fraîche et belle, et me voilà. J'ai vingt-trois ans, presque 1 âge de madame, et je parais dix ans de plusj Une maladie suffit. Ëh bien ! quand on a une maison à Paris et des rentes, on ne craint pas de finir dans la rue...
Esther n'écoutait plus *Europe-Eugénie-Prudence Servien. La volonté d'un homme doué du génie de la corruption avait donc replongé dans la boue Esther avec la même force dont il avait usé pour l'en retirer. Ceux qui connaissent l'amour dans son infini savent qu'on n'en éprouve pas les plaisirs sans en accepter les vertus. Depuis la scène dans son taudis rue de Langlade, Eslher avait complètement oublié son ancienne vie. Elle avait jusqu'alors vécu très-veriueusement, cloîtrée dans sa passion. Aussi, pour ne pas rencontrer d obstacles, le savant corrupteur avait-il le talent de tout préparer de manière que la pauvre fille, pousRée par son dévouement, n'eât pins qu'à donner son consentement à des friponneries consommées ou sur le point de se consommer. En révélant la supériorité de ce corrupteur, cette fuiesse indique le procédé par lequel il avait soumis Lucien. Créer des nécessités terribles, creuser la mine, la remplir de poudre, et ou moment critique dire au complice : « Fais un signe de tête, tout saute ! » Autrefois Esther, imbue de la morale particulière aux courtisanes, trouvait toutes ces gentillesses si naturelles, qu'elle n'estimait une de ses rivales que par ce qu'elle savait faire dépenser à un homme. L^ fortunes détruites sont les chevrons de ces créatures.
Carlos, en comptant sur les souvenirs d'Esther, ne s'était pas trompé. Ces ruses de guerre, ces stratagèmes mille fois employés, non-seulement par ces femmes, mais encore par les dis^sipateurs, ne troublaient pas l'esprit d'tlsther. La pauvre fille ne sentait que sa dégradation. Elle aimait Lucien, elle devenait la maîtresse en titre du baron de Nucingen : tout était là pour elle. Que le faux Espagnol prit l'argent des arrhes, que Lucien élevât rédifice de sa fortune avec les pierres du tombeau d'Esther, qu'une seule nuit de plaisir coûtât plus ou moins de billets de mille francs au vieux banquier, qu'Europe en extirpât quelques centaines de mille francs par des moyens plus ou moins ingénieux, rien de tout cela n'occupait celte fille amoureuse: mais voici le cancer qui lui ron^^ieait le cœur. Elle s'était vue pendant cinq ans blanche comme un ange ! elle aimait, elle était heureuse, elle n'avait pas commis la moindre infidélité. Ce bel amour pur allait être sali. Son esprit n'opposait pas ce contraste de sa belle vie inconnue à son immonde vie future. Ceci n'était en elle ni calcul ni poésie, elle éprouvait un sentiment indéfinissable et d'une puiss;tnce mfinie; de blanche elle devenait noire; de pure, impure; de noble, ignoble. Hermine par sa propre volonté, la souillure morale ne lui semblait pas supportable. Aussi,. lorsque le baron l'avait menacée de son amour, l'idée de se jeter par la fenêtre lui était-elle venue à l'esprit. Lucien enfin était aimé absolument, et comme il est extrêmement rare que les femmes aiment un homme. Les femmes qui disent aimer, qui souvent croient aimer le plus, dansent, valsent, coquètent avec d'autres hommes, se parent pour le monde, y vont chercher leur moisson de regards convoiteurs; mais Esther avait accompli, sans qu'il y eût sacrifice, les miracles du véritable amour. Elle avait aime Lucien pendant six ans comme aiment les actrices et les courtisanes, qui, roulées dans les fanges et les impuretés, ont soif des noblesses, des dévouements du véritable amour, et qui en pratiquent alors Vexclusivité{ne faut-il pas faire un mol pour rendre une idée si peu mise eu pratique ? ). Les nations disparues, la Grèce, Rome et l'Orient ont toujours séquestré la femme, la femme qui aime devrait se séquestrer d'elle-même. On peut donc concevoir qu'en sortant du palais fantastique où cette fête, ce poème, s'était accompli, pour entrer dans le bedid balai d'un froid vieillard, Esther fut saisie d'une sorte de maladie morale. Poussée par une main de fer, elle avait eu de l'infamie jusqu'à mi-corps avant d'avoir pu réfléchir ; mais depuis deux jours elle réfléchissait et se sentait un froid mortel au ceur.
A ces mots : a finir dans la rue » elle se leva brusquement et dit : — Finir dans la rue!... non, plutôt finir dans la Seine... —Dans la Seine !... Et M. Lucien?... dit Europe.
Ce seul mot fit rasseoir Eslher sur son fauteuil, où elle resta les yeux attachés à une rosace du tapis, le foyer du crâne absorbant les pleurs. A quatre heures, Nucingen trouva son ange plongé dans cet océan de réflexions, de résolutions, sur lequel flottent les esprits femelles, et d'où ils sortent par des mots incompréhensibles pour ceux qui n'y ont pas navigué de conserve.
— Teritiès fôare vrond, ma pelle, lui dit le baron en s'asseyant auprès d'elle. Fus n'aurez blis te teddes, che m'endenirai affec Ichénie, et tans ein mois, fus gulddere/ cède abbardement pir endrcr tans ein bedid balai... Oh! la cholie mainne! Tonnez que clie la pèse. (Eslher laissa prendre sa main comme un chien donne la patte.) -< Ah ! fus tonnez la mainne, mais bas le cuer... et cède le cuer que chaime.
Ce fut dit avec un accent si vrai, que la pauvre Esther tourna «os veux sur ce vieillard avec une expression de pitié qui le rendit \\u:\A tbu. Les amoureux, de même que les martyrs, se sentent frères de supplices ! Rien au monde ne se comprend mieux que deux douleurs semblables !
— Pauvre homme ! dit-elle, il aime.
En entendant ce mot, sur lequel il se méprit, le baron pâlit, ton sang pétilla dans ses veines, il respirait l'air du ciel. A son âge, les millionnaires payent une semblable sensation d'autant d'or qu'une femme leur en demande.
— Che fus âme audant que ch'aime ma file, dit-il. et che sans là, reprit-il en mettant la main sur son cœur, que che ne beux bas fus foir audrement que hireise. — Si vous vouliez n'être que mon père, je vous aimerais bien, je ne vous quiiierais jamais, et vous vous apercevriez que je ne suis pas une femme mauvaise, ni vénale, ni intéressée, comme j'en ai l'air en ce moment. — Fus afez vaid tes bedides vollies, reprit le baron, gomme duttes les cbolies pbàmes, foillà tut. Ne barlons blis le cela. Nbdre meddier, à nus, esd te caguer te l archant pir fus... Soyez hireise : che feux pieu êdre fodre bere benlanl queques churs, gar che gombrends qu'il vaud fus aggoutimer à ma bofre gargasse. — Vrai ! s'écria-l-elle en se levant et sautant sur les genoux de Nucingen, lui passant ta main autour du cou et se tenant à lui. — Frai, répondit-il en essayant de faire sourire sa fi{?ure.
Elle l'embrassa sur le front, elle crut à une transaction impossible : rester pure, et voir Lucien. Elle câlina si bien le banquier, que la Torpille reparut. Elle ensorcela le vieillard, qui promit de rester père pendant quarante jours. Ces quarante jours étaient nécessaires
DKS COURTISAN i:S.
à l'acquisition et à l'arrangement de la maison rue Saiât-Georges. Une fois dans la rue el en revenant ches lui» le baron se disait : — Ciie sui ein chopard ! En effet, B*il devenait enfant en présence d'Ësiher, loin d'elle il reprenait en soriant sa peau de loup-cervier, absolument comme le joueur redevient amoureux d* Angélique quand il n'a plus un liard.
— Eine temi -million, et n'alToir bas engore si ceu qu*ede sa chambe, c*ede édre bur drob pède ; mes bersonne hireisement n*an saura rien, disait*il vingt jours après. Et il prenait de belles résolutions d*en finir avec uue femme qu*il avait achetée si cher ; puis, qiiiiud il se trouvait eu présence d*Esther, il passait à réparer la brutal) lé de son début tout le temps qu*il avait à lui donner. — Cbe ne beux bas, lui disait-il au bout du mois, édre le Bère Ëdernel.
Vers la fin du mois de décembre 1829, à la veille d'installer Esther dans le petit h6tel de la rue SaintrGeorges, le baron pria du Tillet d'y amener Florine afin de voir si tout était en harmonie avec la fortune de Nucingen, si ces mots un bedid halai avaient été réalisés par les artistes chargés de rendre cette volière digne de Toiseau. Toutes les inventions trouvées par le luxe avant la révolution de 1850 faisaient de cette maison le type du bon goiU. (j^rindot Tarehitecte v avait vu le chef-d'œuvre de son talent de décorateur. L'escalier refait en marbre, les stucs, les étoffes, les dorures sobrement appliquées, les moindres détails comme les grands efTets, surpassaient tout ce que le siècle de Louis XV a laissé dans ce genre à Paris.
— Voilà mon rêve : ça et la vertu ! dit Florine en souriant. Et pour qui fais-tu ces dépenses? demanda- t-elle à Nucingen. Est-ce une vierge c|ui s'est laissée tomber du ciel? — C'esd eine phàme ^ui y remonde, repondit le baron. — Une manière de te poser en Jupiter, répliqua l'actrice. El quand la verra-t-on? — Oh ! le jour où Ton pendra la crémaillère, s'écria du Tillet. — Bas affant, dit le baron. — Il faudra joliment se brosser, se ficeler, se damasquiner, reprit Florine. Oh ! les femmes donneront-elles du mal à leurs couturières et à leurs coiiïeurs pour cette soirée-là ! Et quand?... — Che ne suis bas le maîdre. —En voilà une de femme! s'écria Florine. Oh! comme je voudrais la voir! — Ëd moi aozi, répliqua naïvement le baron. — Comment! la maison, la femme, les meubles, tout sera neuf ? — Même le banquier, dit du Tillet, car mon ami me semble bien jeune. — Mais il lui faudra, dit Florine, retrouver ses vingt ans, au moins pour un instant.
Dans les premiers jours de 1 850, tout le monde parlait à Paris de la passion de Nucingen et du luxe effréné de sa maison. Le pauvre baron, alTiché, moqué, pris d'une rage facile à concevoir, mit alors dans sa tête un vouloir de financier d'accord avec la furieuse passion qu'il se sentait au cœur. Il désirait, en pendant la crémaillère, pendre aussi l'habit du père noble et toucher le prix de tant de sacrifices. Toujours battu par la Torpille, il se résolut à traiter Paffaire de son mariage par correspondance, afin d'obtenir d'elle un engagement cbirogrnphaire. Les banquiers ne croient qu'aux lettres de change. Donc, le lou{>-€ervier se leva, dans un des premiers jours de cette année, de bonne heure, s'enferma dans son cabinet et se mit à composer la let^ tre suivante, écrite en bon français ; car, s'il le prononçait mal, il l'orthographiait très-bien.
« Chère Esthcr, fleur de mes pensées el seul bonheur de ma vie, (( quand je vous ai^dit que je vous aimais comme j'aime ma fille, je a vous trompais et ine trompais moi-même. Je voulais seulement vous « exprimer ainsi la sainteté de mes sentiments, qui ne ressemblent à « aucun de ceux que les hommes ont éprouvés, d'abord parce que je tf suis un vieillard, puis parce que je n'avais jamais aimé. Je vous « aime tant que, si vous me coûtiez ma fortune, je ne vous en aime- K rais pas moins. Soyez juste! La plupart des hommes n'auraient pas (( vu, comme moi, un auge en vous : je n'ai jamais jeté les yeux sur a votre passé. Je vous aime à la fois comme j'aime ma fille Àugusta, (i qui est mou unique enAmt, el comme j'aimerais ma femme, si ma ({ femme avait pu m'ai mer. Si le bonheur est la seule absolution d'un ii vieillard amoureux, demandez-vous si je ne joue pas un rôle ridi- « cule. J'ai fait de vous la consolation, la joie de mes vieux jours. « Vous savez bien que, jusqu'à ma mort, vous serez aussi heureuse « qu'une femme peut l'être, et vous savez bien aussi qu'après ma « n)ort vous serez assez riche pour que votre sort fasse envie à bien « des femmes. Dans toutes les affaires que je fais depuis que j'ai eu le a bonheur de vous parler, votre part se prélève, et vous avez un 8 compte dans la maison Nucingen. Dans quelques jours, vous entrez (( dans une maison qui, tôt ou tard, sera la v6tre, si elle vous platt. û Voyons, y recevrez-vous encore votre père en m'y recevant, ou se- <r rai-jc ciiuu heureux?...
« Pardonnez-moi de vous écrire si nettement; mais quand je suis (( près de vous, je n'ai plus de courage, et je sens trop que vous êtes (1 ma maîtresse. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, je veux seutt lemcDl vous dire combien je souffre et combien il est cruel à mon « âge d'attendre, quand chaque jour m'ète des espérances et des 0 plaisirs. La délicatesse de ma conduite est d'ailleurs une garantie « de lu sincérité de mes intentions. Ai-je jamais agi comme un créw*
« cier? Vous êtes comme une cibidelle, et je ne suis pas un jeune c homme. Vous répondez à mes dolé;mces qu'il s'agit de votre vie, « et vous me le faites croire quand je vous ëcoate ; mais ici je re- « tombe en de noirs chagrins, en des doutes qui nous déshonorent « l'un et l'autre. Vous m'avez semblé aussi bonne, aussi candide que fl belle ; mais vous vous plaisez à détruire mes convictions. Jugez-en : a vous me dites que vous avez une passion dans le cœur, une pasa sion impitoyable, et vonsreAisez de me confier le nom de celui que c vous aimez... Estpce naturel? Vous avez fait d'un homme assez fort c un homme d'une faiblesse inouïe... Voyez où j'en suis arrivé! je « suis obligé de vous demander quel avenir vous réservez à ma pasff sion après cinq mois. Encore faut^ii que je sache quel rôle je jouec rai à l'inauguration de votre hôtel. L'argent n'est rien pour moi « quand il s'agît de vous; je n'aurai pas la sottise de me faire à vos « yeux un mérite de ce mépris; mais si mon amour est sans bornes, « ma fortune est limitée, et je n'y tiens que pour vous. Eh bien ! si, « en vous donnant tout ce que je possède, je pouvais, pauvre, obteff nir votre affection, j'aimerais mieux être pauvre et aimé de vous c que riche et dédaigné. Vous m'avez si fort changé, ma chère Esther, « que personne ne me reconnaît plus : j'ai payé dix mille francs un c tableau de Joseph Bridau, parce que vous m'avez dit qu'il était c homme de talent et méconnu. Enfin je donne à tous les pauvres que f je rencontre cinq franc» en votre nom. Eh bien ! que demande le f pauvre vieillard qui se regarde comme votre débiteur quand vous f lui faites l'honneur d'accepter quoi que ce soit?... il ne veut qu'une « espérance, et quelle espérance, grand Dieu ! N'est-ce pas plutôt la a certitude de ne jamais avoir de vous que ce que ma passion en « prendra? Mais le feu de mon cœur aidera vos cruelles tromperies. « Vous me voyez prêt à subir toutes les conditions que vous mettrez (( à mon bonheur, à mes rares plaisirs ; mais, au moins, dites-moi que d le jour où vous prendrez possession de votre maison, vous accep- « terez le cœur et la servitude de celui qui se dit, pour le reste de ses « jours,
« Votre esclave,
« Frédéric de NncisoBw. »
— Eh ! il m'ennuie, ce pot à millions ! s'écria Esther redeveuue courtisane.
Elle prit du papier à poulet et écrivit, tant que le papier put la contenir, la célèbre phrase, devenue proverbe à la gloire de Scribe : Prenez mon ours. Un quart d'heure après, saisie par le remords, Esther écrivit la lettre suivante.
<( Monsieur le baron,
<r Ne faites pas la moindre attention à la lettre que vous avez reçue a de moi, j'étais revenue à la folle nature de ma jeunesse; pardonnez- « la donc, monsieur, à une pauvre fille qui doit être une esclave. Je (K n'ai jamais mieux senti la bassesse de ma condition que depuis le ff jour où je vous fus livrée. Vous avez payé, je me dois. Il n'y a rien a de plus sacré que les dettes de déshonneur. Je n'ai pas le droit de « liquider en me jetant dans la Seine. On peut toujours payer une « dette en cette affreuse monnaie, qui n'est bonne que o'un côté ; (t vous me trouverez donc à vos ordres. Je veux payer dans une seule ff nuit toutes les sommes qui sont hypothéquées sur ce fatal moment, ff et j'ai la certitude qu'une heure de moi vaut des millions, avec d'auff tant plus de raison que ce sera la seule, la dernière. Après, je serai ff quitte, et pourrai sortir de la vie. Une honnête femme a des chan- « ces de se relever d'une chute ; mais, nous autres, nous tombons trop ff bas. Aussi ma résolution est-elle si bien prise, nue je vous prie de ff garder cette lettre en témoignage de la cause oe la mort ae celle ff qui se dit pour un jour,
« Votre servante,
ff Esther. »
Cette lettre partie, Esther eut un regret. Dix minutes après, elle écrivit la troisième lettre que voici :
(( Pardon, cher baron, c'est encore moi. Je n'ai voulu ni me moff quer de vous ni vous blesser; je veux seulement vous faire réfléchir ff sur ce simple raisonnement : si nous restons ensemble dans les reff lations de père à fille, vous aurez un plaisir faible, mais durable ; ff si vous exigez Texécution du contrat, vous me pleurerez. Je ne veux « plus vous ennuyer : le jour que vous aurez choisi le plaisir au lieu ff du bonheur sera sans lendemain pour moi.
ff Votre fifle,
ff ESTHSR. »
A la première lettre, le baron entra dans une de ces colères froides qui peuvent tuer les millionnaires ; il se regarda dans la glace, il sonna.
^ Hein pain de biets I... cria-t-il à son nouveau valet de chambre.
Pendant qu'il prenait le bain de pieds, la seconde lettre vint, il la lut, et tomba sans connaissance. On porta le millionnaire dans son lit. Quand le financier revint à lui, madame de Nucincfcn, assise au pied du Ut, lui dit : — Cette fille a raison ! pourquoi voulez-vous acheter l'amour?... cela se vend-Il au marche ? voyons votre leilrc! Le
SPLENDEURS ET MISÈRES
baroQ donna les diTers brouillons qa'il avait Taits, madame de Nncin- Cen les lut en souriant. La troisième ieilre arriva.
— C'est une fille ëlonaante ! s'écria lu baronne après avoir lu celte dernière lettre.— Que vaire, montame? demauda le baron à sa femme.
— Attendre. — Addentre! reprit-il, la nadure est Jrabidoyaple,., —
— Tenez, mon cher, dit la baronne, vous aveu Soi par être excellent pour moi, je vais vous donner an bon conseil. — Vus esde ein ponne phâme'... dil-il. Vaides des teddes, che les baje...— Ce qui vous est arrivé à la réception des lettres de cette Tille touclie plus une femme que des millions dépensés, ou que toutes les lettres, tant belles soientelles; tâchez qu'elle l'apprenne indirectement, vous la posséderez peut-être! et... n'ayez aucun scrupule, elle n'en mourra point, dilclle en toisant son mari.
Madame de ffuciogen ignorait entièrement la natart-ftlk.
— Gomme montame ti Nichinguenne a le l'esbrit! se dit le baron, (piaod sa femme l'eut
laissé seul. Hais, plus le banquier admira la finesse du conseil que la baronne venait de lui donner, moins il devina la manière de s'en servir; et ntm-seulement il se trouvait stopide, mais encore il se le disait à lui-même.
La stupidité de l'homme d'aiîgeat, quoique devenue quasi proverbiale, n'est cependant que relative. 11 en est
< facultés de notre
aux pieds, le foi^erona la sienne dans les bras ; lefortdelahalle s'e:(erce i porter des fardeaux, le chanteur travaille son larynx, et le pianiste se cémente le poignet. Un banquier s'habitue à combinerles affaires, à les étudier, à faire mouvoir les iatéréls, comme un vaudevilliste se dresse à conibinerdessituatious, à étudier des sujets, à taire mouvoir des personnages. On ne doit pas plus demander au Daron de Nuciogeo l'esprit de couversation qu'on ne doit exiger les Images du poète dans l'entendement du mathématicien. Combien se rencontre-i-i1 par époque de poètes qui soient ou prosateurs ou spirituels dans le commerce de la vie à la manière de madame Cornuel?
Boffon était lourd, Newton n'a pas aimé, lord ByroD na guère aimé que lui-même, Rousseau fut sombre et quasi
pendant s'est appelée Périclèg, Aristote, Voltaire et ITapoléoii. Le rayonnement du soleil impérial ne doit pas faire tort à rhommeprivé, l'empereur avait du charme, il était instruit et spirituel. M. de IHuciiK geo, purement banquier, sans aucune invention hors de ses calculs, comme la plupart des banquiers, ne croyait qu'aux valeurs certaines. Eu fait d'art, il avait le bon sens de recourir, l'or à la main, aux experts en toute chose, prenant le meilleur architecte, le meilleur chirui^en, le plus fort connaisseur en tableau!(, en statues, le plus habile avoué, dès qu'il s'agissait de bâtir une maison, de surveiller sa santé, d'une acquisition de curiosités ou d'une terre. Hais, comme il n'existe pas d'experl-jurë pour les intripes ni de connaisseur en passion, un banquier est très-mal mené quand il aime, et très-embarrassé dans le manège de la femme. Nucingen n'inventa donc rien de mieux que ce qu'il avait déjà fait -. donner de l'argent à un Frontin quelconque, mile ou femelle, pour agir et pour penser à sa place. Madame Saint -Esiève pouvait seule exploiter le moyen trouvé par la baronne. Le banquier regretta bien amèrement de s'être brouillé avec l'odieuse marchande à la toilette. Néanmoins .
ctmBant dans le magnétisme de sa caisse et dans lescalmanls signés Garât, il sonna son valet de chambre et lui dit de s'enquérir, rae- Neiive-Saini-Harc, de celte horrible veuve, en la priant de venir. A Pans , les extrêmes se rencontrent par les passions. Le vice y soude perpétuellement le riche au pauvre, le grand au petit. L'impératrice y consulte mademoiselle Lenormand. Enfin le grand seigneur y trouve toujours un Ramponneau de siècle en siècle.
Le nouveau valei de chambre revint deux heures après.
— Monsieur le baron, dit-il, madame Saint-Estève est minée.
— Ab! dant miel dit le baron joyeusement, che la dieos!
— La brave femme est, à ce qu'il parait, un peu joueuse, reprit le v^el. De plus, elle se trouve sous la dominotion d'un petit comédien des théâtres de la banlieue, «(ue, par décence, elle fait passer pour son filleul. Il paraît qu'elle est excellente cuisinière, elle cherche une place.
le I présent, je retleoJrsi ponr U Umr, aHtté-je être fauehi. — n
- Zes tapies te cbé-
, la Fontaine était distrait, paiement distribuée, la force humaine produit les sots, ou la médiocrité partout; iu^ale, elle engendre ces disparates auxquelles on donne le nom de génie, et qui, si elles étaient visibles, paraîtraient des diffonnités. La même loi régit le corps : une beauté parfaite est presque loujonrs accompagnée de froideur ou de sottise. Que Pascal soit à la fols un grand géomètre et un grand écrivain, que Beaumardiais soit un grand bomme d'affaires, que Zamet soit un profond courtisan , ces rares exceptions conllrment le principe de la spécialité des intelligences. Dans la sphère des calculs spéculatifs, le banquier déploie donc autant d'esprit, d'adresse, de finesse, de qualités, qu'un habile diplomate dans celle des intérêts nationaux. Sorti de son cabinet, s'il était remarquable, un banquier serait alors un grand homme. Nucingen multiplié par le prince de Ligne, par Hazarin ou par Diderot est une formule humaine presque impossible, et qui ce-
cagner le l'archant, ed tousse manières te le lébenser, se dit le baron sans se douter qu'il se rencontrait avec Panurge.
Il renvoya son domestique i la recherche de madame Saiot-Esiève,
3ui ne vint que le lendemain. Questionné par Asie, le nouveau valet e chambre apprit à cet espion femelle les terribles résultats des lettres écrites par la maîtresse de H. le baron.
~ Monsieur doit bien aimer cette femme-là. dit en terminant le valet de ch^imbre, car il a failli mourir. Moi, je lui donnais le conseil de n'y pas retourner, il se verrait bieuiôi c^^olé. Une femme qui codie a H. le baron déjà cinq cent mille francs, dit -on, sans compter ce qu'il vient de dépenser dans le petit h6lel de la rue Saint- Georges!... Mais cette femme-là veut de l'argent, et rien que de l'argent. En sortant de chez monsieor, madame la baronne disait en riant : — Si cela coiiliiiue, cette fille-ià me rendra veuve. — Diable ! répondit Asie, il ne but jamais tuer la poule aux œufs d'or! — H. le
DES COURTISAMES.
baron n'espère pins qa'en TOUS, dit le valet de chambre. —Ah! c'est que je me connais à faire marcher les feminesl... — Allons, entrez, dit le valet de chambre en s'huiiiilianl devant cette puissance occulte. — ^ bien ! dit la Hausse Saint - Bsiève en entrant d'un air humble chez le malade, monsieur le baron éprouve donc de petites contrariétés?... Qne voulez-vous! tout le monde est atteint par son faible. Moi aussi, j'ai évu des malheurs. En deux mois la roue de fortune a drôlement tourné pour moi ! me voilà cherchant une place... Nous n'avons été raisounabics ni l'un ni l'autre. Si mnDsieur le baron voulait me placer en çiualilé de cuisinière chez madame Esiher, Il aurait en moi la plus dévouée des dévouées, et je lui serais bien utile pour surveiller Eugénie et madame. — Il ne s'achit hoiat le cela, di( le baron. Ghe ne buis barfenir i £dre le maldre, et je suis mené gomme... — Une toupie, reprit Asie. Vous avez f^it aller les autres, papa, U petite vous tient et voiu polUêonne... Le cid est juste ! — Chiste? reprit le baron.
Che ne d'ai bas vait fenir bir endentre te la morale... — Bah ! mon fils, un peu de morale ne eâte rien. C'est le sd de la vie pour nous autres, comme le vice pour les dévots .Voyons, avez-vons été génère ux ?
Vous avez payé ses dettes...— Ui! dit piteusement le baron. — C'est bien! Vous avez dégagé ses effets, c'est mieux ; mais conveneien... ce n'est pas assez : ça ne lui donne encore rien à rire, et ces créatures aiment i
famb«f... — Che lui rébare eine sirbrise,
rie Sainle-Chorche
Elle le said... dit le baron. Mais cbe ne feax bas êdre ein cbopart. -~ Eb bien! quittez-la...
— Cliai beur qu'elle ne me laisse bâler ! s'écria le baron. — Et nous en voulons pour notre ar-
Sent, mon fils, répondit sie. Ecoutez. ITous en avons carotté de ces millions au public, mon petit! On dit que vous en possédez vingl-cînq.
(Le baron ne put s'empêcher de sourire.) — Eh bien! il faut en \icber un... — Cbe le lacerais pien, répondit le baron, mais che ne l'aurais bas plidàl lâgé qu'on en temantera ein segond. — Oui, je comprends, répondit Asie, TOUS ne voulez pas dire B, de peur d'aller jusqu'au Z. Esiher est hoo- Déte fille, cependant...
— Drès- honnête 61e! Vrai, «■<!cm-t-elie ra mutant mr s'écria le banquier : ele
feud pien s'eczéguder,
mais comme on s'aguide d'eine tedde. — Enfin, elle ne veut pas être votre maîtresse, elle a de la répugnance. El je le conçois, l'enfant a toujours obéi à ses fantaisies. Qoaud on n'a connu que de charmants jeunes gens, on se soucie peu d'un vieillard... Vous n'êtes pas beau. Tons êtes gros comme Louis XVltl, et un peu béiàt, comme tous ceux qui cajolent la fortune au lieu de s'occuper des femmes. Eh bien ! si vous ne regardez pasâ sis cent mille francs, dit Asie, je me charge de la faire devenir pour vous tout ce que vous voudrez qu'elle soit. — Ziz taule mile vrancs!... s'écria le baron en faisant un léger sursaut, Esder me goûde eine milion (échâ !... ^ Le bonheur vaut bien seize cent mille francs, mon pros corrompu. Vous connaissez des hommes, dans ce temps-d, qui certainement ont mangé plus d'un et de deux millions avec lenrs maltresses. Je connais même des femmes qui ont coûté la vie, et pour <]ui l'on a craché sa tête dans un panier... Vous ■avez ce médecin qui a empoisonné toa ami?... il voulut la fortune
pour faire le bonheur d'une femme. — Di, cbe le zais, mats si che suis amareussc, che ne suis pas pêde , izi, li moins, gar quand che la fois, che lui tonnerais mon borde feitle... — Ecoutez, monsieur le baron, dit Asie en prenant une pose de Sémiramis. vous avez été assez rincé comme ça. Aussi vrai que je me nomme Saioi-Eslève, dans le commerce s'entend, je prends votre parU, — Pien!... che te régombeiiserai... ~ Je le crois, car je vous ai montré mie je savais me venger. D'ailleurs, sachez-le, papa, dit-elle en lui jetant un regard effroyable, j'ai les moyens de vous soufOer madame Esiher comme on mouche une chandelle. Et je connais ma femme! Quand la petite gueuse vous aura donné le bonheur, elle vous sera plus nécessaire
j'ai rempli mes cnEagements, pas vrai ? Eh bien ! tenez, je vais vous proposer un marché. — Foyons! — Vous me placez cuisinière chez madame, vous me prenez pour dix ans, j'ai mille francs de gages, TOUS payez les cinq der- DÎëres années d'avance
Ëin denier à Dieu, quoi '.) ne fois chez madame, je saurai la déterminer aux concessions suivantes. Par exemple, vous lui ferez arriver une toilette délicieuse de chez madame Auguste, qui connaît les goflts et les favons de madame, et vous donnez des ordres pour que le nouvel équipage soit à la porte i quatre heures. Après la Bourse, vous montez chez elle, et vous allez fhire une (letite promenade au bois de Boulope. Eh bien ! cette femme dit ainsi qu'elle esl voire maîtresse, elle s'engage au vu et au su de [oui Paris... — Cent mille francs... — Vous dînerez avec elle (je sais faire de ces dlncrslà); vous la menez au spectacle, aux Variétés, à l'avaot-scëne, et tout Paris dit alors : — Voilà ce vieux filou de Nucingen avec sa maltresse...
— C'est flatteur de faire croire ça. To<is ces avantages -Ui, je suis bonneiemme, sont compris dans les premiers cent mille francs... En huit jours , en vous conduisant ainsi, vous aurez fait bien du chemin. — Ch'aurai bayé sant mile vrancs... — Dans la seconde semaine, reprit Asie, qui n'eut pas l'air d'avoir genooideKueingea. — PicïM. eniendu cette piteuse
phrase, madame se décidera , poussée par ces préliminaires, à qnitter son petit appartement et à s'installer dans l'h&tel que vous lui offrez. Voire Esiher a revu le monde, elle a retrouvé ses anciennes amies, elle voudra briller, elle fera les honneurs de son palais ! C'est dans l'ordre... — Encore cent mille francs! — Dame... vous êtes chez vous, Ësther est compromise .. elle est à vous. Reste une bagatelle dont vous Imites le principal, vieux éléphant! (Ouvre-t-il des yeux, ce gros monstre-là!) Eh bien! je m'en charge. — Quatre cent mille... — Ah ! pour ça, mon gros, tu ne les lâches que le lendemain... Esl-ce delà nrobité? J'ai plus de confiance en toi que tu n'en as en moi. Si je oécide madame à se montrer comme voire maltresse, à se compromettre, i prendre tout ce que vous lui offrirez, et peut-être aujourd'hui, vous me croirez bien capable de l'amener à vous livrer le passage du grand Saint- Bernard. Et c'est difficile, allez!... il y a là, pour b ire passer votre artillerie, autant de tirage qnc pour le premier consul dans les Alpes. —Et bir-
SPLENDEUKS Kl MlSfiBKS
quoi? — Elle a le cœur plein d'amour, razibus^ comme vous diies, vous autres qui savez le lali», reprit Asie. Elle se croit une reine de Saba parce qu'elle s'est lavée dans les sacrifices qu'elle a faits à son amant... une idée que ces fennnes-là se fourrent dans la tête! Ah! mon petit, il faut être juste, c'esi beau ! Celte forceiise-là mourrait de chagrin de vous appartenir, je n'en serais pas étonnée; mais, ce qui me rassure, moi, je vous le dis pour vous donner du cœur, il y a chez elle un bon fond de fille. — Ti bas, dit le baron qui écoutait Asie dans un profond silence et avec admiration, le chéuie te la gorrhibtion, gomme chai le chique le la Panque. — Est-ce dit, mon bichon? reprit Asie. — Fa bir cinquande mile vrancs au lier de santé mile!... Et che tonnerai cint cent mile le lenlemain te mon drioniphe.
— Eh bien! je vais aller travailler, répondit Asie... Ah! vous pouvez venir! reprit Asie avec respect. Monsieur trouvera Madame déjà douce comme un dos de chatte, et peut-être disposée à lui être agréable. — Fa, fa, ma ponne, dit le banquier en se frottant les mains. El, après avoir souri à cette affreuse mulâtresse, il se dit:
— Gomme on a réson l'afoir paugoup t archant !
Et il sauta hors de son lit, alla dans ses bureaux et reprit le maniement de ses immenses affaires, le cœur gai.
Rien ne pouvait être plus funeste à Esther que le parti pris par Nucingen. La pauvre courtisane défendait sa 'vie en se défendant contre l'inGdélité. Carlos appelait hègueulisme cette défense si naturelle. Or Asie alla, non sans employer les précautions usitées en pareil cas, apprendre à Carlos la conférence qu'elle venait d'avoir avec le baron, et tout le parti qu'elle en avait tiré. La colère de cet homme fut comme lui, terrible; il vint aussitôt en voiture, les stores baisses, chez Esther, eu faisant entrer la voiture sous la porte. Encore presque blanc quand il monta, ce double faussaire se présenta devant la pauvre fille; elle le regarda, elle se trouvait debout, elle tomba sur un fauteuil, les jambes comme cassées.
— Qu'avez-vous, monsieur? lui dii-elle en tressaillant de tous ses membres. — Laisse-nous, Europe, dit-il à la femme de chambre.
Esther regarda celte fille comme un enfant aurait regardé sa mère, de qui quelque assassin le séparerait avant de le tuer.
— Savez-vous où vous enverrez Lucien? reprit-il quand ils se trouvèrent seuls. — Où?... demanda- 1- elle d'une voix faible en se hasardant à regarder cet homme. — Là d'où je viens, mon bijou.
Esther vit tout rouge en regardant l'homme.
— Aux galères, ajouta-t-il à voix basse.
Esther ferma les yeux, ses jambes s'allongèrent, ses bras pendirent, elle devint blanche. L'homme sonna, Prudence vint.
— Fais-lui reprendre connaissance, dii*il froidement. Je n'ai pas fini.
11 se promena dans le salon en attendant. Prudence-Europe fut obligée ae venir prier monsieur de porter Esther sur son lit ; il la prit avec une facilité qui prouvait sa force athlétique. Il fallut aller chercher ce que la pharmacie a de plus violent pour rendre Esther au sentiment de ses maux. Une heure après, la pauvre fille était en étal d'écouter ce cauchemar vivant, assis au pied du lit,, le regard fixe et éblouissant comme deux jets de plomb fondu.
— Mon petit cœur, reprit-il, Lucien se trouve entre une vie splendide, honorée, heureuse, digne, et le trou plein d'eau, de vase et de cailloux où il allait se jeter quand je l'ai rencontré. La maison de Grandlieu lui demande une terre d'un million avant de lui obtenir le titre de marquis et de lui tendre cette grande perche, appelée Ôotilde. Grâce à nous deux, Lucien vient n'acquérir le manoir maternel, le vieux château de Rubempré, qui n'a pas coûté grand'cJiose, trente mille francs; mais son avoué, par d'heureuses négociations, a fini par y joindre pour un million de propriétés, sur lesquelles on a paye trois cent mille francs. Le château, les frais, les primes à ceux qu on a mis en avant pour déguiser l'opération aux gens du pays, ont absorbé le reste. Nous avons bien, il est vrai, cent mille francs dans les affaires, qui, d'ici à quelques mois, vaudront deux à trois cent mille francs ; mais il restera toujours quatre cent mille francs à payer... Dans trois jours, Lucien revint d'Angoulùme où il est allé, car il ne doit pas être soupçonné d'avoir trouvé sa fortune en cardant vos matelas... — Oh! non, dit-elle en levant les yeux par un mouvement sublime. — Je vous le demande, est-ce le moment d'effrayer le baron? dit-il tranquillement, et vous avez failli le tuer avant-hier! il s'est évanoui comme une femme en lisant votre seconde lettre. — Vous avez un fier style, je vous en fais mes compliments. — Si le baron était mort, que devenions-nous? Quand Lucien sortira de Saint-Thomas-d'Aquin, gendre du duc de Grandlieu, si vous voulez entrer dans la Seine... oh bien ! mon amour, je vous offre la main pour faire le plongeon ensemble. C'est une manière d'en finir. Mais, réOéchissez donc un peu ! Ne vaudrait-il pas mieux vivre en se disant à toute heure : Cette brillante fortune, celte heureuse famille... car il aura des enfants — des enfants!.,, avez-vous pensé jamais au plaisir de passer vos mains dans la chevelure de ses enfants? (Esther ferma les yeux et frissonna doucement.) — Eh bien ! en voyant l'édifice de ce bonheur, on se dit : Voilà mon œuv.'- !
Il se fil une pause, pendant laquelle ces deux êtres se regardèrent.
— Voilà ce que j*ai tenté de fiiire d'un désespoir qui se jetait à
l'eau, reprit Carlos. Suis-je un égoïste, moi? Voilà comme l'on aime! On ne se dévoue ainsi que pour les rois; mais je l'ai sacré roi, Lucien! On me riverait pour le reste de mes jours à mon ancienne chaîne, il me semble que je pourrais y rester tranquille en me disant: « // est au bal, il est a la cour. » Mon âme et ma pensée triompheraient pendant que ma guenille serait livrée aux argousins ! Vousèles une misérable femelle, vous aimez en femelle ! Mais l'amour, chez une courtisane, devrait être, comme chez toutes les créatures dé-
?;radées, un moyen de devenir mère, en dépit de la nature qui vous rappe d'infécondité! Si jamais on retrouvait, sous la peau de l'abbo Carlos, le condamné que j'étais auparavant, savez-vous ce que je ferais pour ne pas compromettre Lucien? (Esther attendit dans une sorte d'anxiété.) — Eh bien ! je mourrais comme les nègres, en avalant ma langue. Et vous, avec vos simagrées, vous indiquez ma trace. Que vous avais-je demandé?... de reprendre la jupe de la Tor[)ille pour six mois, pour six semaines, et de vous en servir pour pincer un million... Lucien ne vous oubliera jamais! Les hommes n'oublient pas l'être qui se rappelle à leur souvenir par le bonheur dont on jouit tous les matins en se réveillant toujours riche. Lucien vaut mieux que vous... il a commencé par aimer Coralie, elle meurt, bon; mais il n'avait pas de quoi la faire enterrer, il n'a pas fait comme vous tout à l'heure, il ne s'est pas évanoui, quoique poète; il a écrit six chansons gaillardes, et il en a eu trois cents francs, avec lesquels il a pu payer le convoi de Coralie. J'ai ces chansons-là, je les sais par cœur. Eh bien ! composez vos chansons : soyez gaie, soyez folle; soyez irrésistible et insatiable ! Vous m'avez entendu ! ne m'obligez plus à parler... Baisez papa. Adieu...
Quand, une demi-heure après, Europe entra chez sa maîtresse, elle la trouva devant un crucifix agenouillée dans la pose que le pins religieux des peintres a donnée à Moïse devant le buisson d'iloreb, pour en peindre la profonde et entière adoration devant Jehovah. Après avoir dit ses dernières prières, Esther renonçait à sa belle vie, à l'honneur qu'elle s'était fait, à sa gloire, à ses vertus, à son amour. Elle se leva.
—Oh! madame, vous ne serez plus jamais ainsi! s'écria Prudence Servien, stupéfaite de la sublime beauté de sa maîtresse.
Elle tourna promptement la psyché pour que la pauvre fille pût se voir. Les yeux gardaient encore un reflet des splendeurs de l'àine qui s'envolait'au ciel. Le teint de la Juive étincelait. Trempés de larmes absorbées par le feu de la prière, ses cils ressemblaient à un feuillage après une pluie d'été : le soleil de l'amour pur les brillantait pour la dernière fois. Les lèvres parlaient des suprêmes invocaiions aux anges, à qui sans doute elle avait emprunté la palme du martyre eu leur confiant sa vie sans souillure. Enfin, elle avait la majesté qui dut briller chez Marie Stuarl au moment où elle dit adieu à sa couronne, à la terre et à l'amour.
—J'aurais voulu que Lucien me vil ainsi, dit-elle en laissant échapper un soupir étouffé. Maintenant, reprit-elle d'une voix vibrante, blaguons...
En entendant ce mot, Europe resta tout hébétée, comme elle eût pu l'être en entendant blasphémer un ange.
— Eh bien ! qu'as-tu donc à regarder si j'ai dans la bouche des oious de girofle au lieu de dents? Je ne suis plus maintenant qu'une voleuse, une infâme et immonde créature, une fille, et j'attends milord. Ainsi, fais chauffer un bain et apprêle-moi ma toilette. Il est midi, le baron viendra sans doute après la Bourse, je vais lui dire que je I attends, et j'entends qu* Asie lui apprête un diner un peu chouette, je veux le rendre fou, cet homme... Allons, va, va, ma fille... Nous allons rire, c'est-à-dire nous allons travailler.
Efle se mit à sa table, et écrivit la lettre suivante :
« Mon ami, si la cuisinière que vous m'avez envoyée n'avait jamais « été à mon service, j'aurais pu croire que votre intention était de a me faire savoir combien de fois vous vous êtes évanoui avant-hier « en recevant mes trois poulets. Que voulez-vous? j'étais très-ner- « veuse ce jour- là, je repassais les souvenirs de ma déplorable exis- « tence. Mais je connais la sincérité d'Asie. Je ne ine repens donc « plus de vous avoir fait quelque chagrin, puisqu'il a servi à me prou- « ver combien je vous suis chère. Nous sommes ainsi, nous autres « pauvres créatures méprisées : une affection vraie nous touche bien « plus que de nous voir l'objet de dépenses folles. Pour moi, j'ai tou- « jours eu peur d'être comme le porte-manleau où vous accrochiez a vos vanités. Ça m'ennuyait de ne pas être autre chose pour vuus. a Oui, malgré vos belles protestations, je croyais que vous me prea niez pour une femme achetée. Eh bien ! maintenant vous me trouce verez bonne fille, mais à condition de toujours m'obéir un petit peu. « Si cette lettre peut remplacer pour vous les ordonnances du inéde- « ciu, vous me le prouverez en venant me voir après la Bourse. Vous « trouverez sous les armes, et parée de vos dons, celle qui se dit, « pour la vie, votre machine à plaisir.
a Esther. i>
A la Bourse, le baron de Nucingen fut si gaillard, si content, si facile en apparence, et se permit tant de plaisanteries, que du Tillet et
DES COUR TISANES
les Keller, qai B*y trouvaienl, ne purent s' empêcher de loi demander raison de son hilarité.
— Che suisamë... Nous bentons pieiidôd la gremaillière, dil-il à du Tillet. — A combien cela vous revient-il ? lui repartit brusquement François Keller, à qui madame Colleville coâtait, disait-on, vingb-cinq mille francs par an. — Ghamais cedde phàme, qui csd ein anche, ne m'a temanté icux liarts. -- Cela ne se fait jamais, lui répondit du Tillet. C'est pour ne jamais rien avoir à demander qu'elles se donnent des tantes ou des mères.
De la Bourse à la rue Taitbout, le baron dit sept fois à son domestique : — Fus n'alez bas, voueddés tonc le gefal !...
H grimpa lestement, et trouva pour la première fois sa maîtresse belle comme le sont ces filles dont l'unique occupation est le soin de leur toilette et de leur beauté. Sortie du bain, la fleur était fraîche, parfumée à inspirer des désirs à Robert d'Arbrissel. Esther avait fait une demi-toilette délicieuse. Une redingote de reps noir, garnie en passementerie de soie rose, s'ouvrait sur une jupe de salin gris, le costume aue se fit plus tard la belle Amigo dans i Puritanù Un fichu de point d'Angleterre retombait sur les épaules en badinant. Les manches de la robe étaient pincées par des lisérés pour diviser les 4)ouf* fants que» depuis quelque temps, les femmes comme il faut avaient substitués aux manches à gigot devenues monstrueuses. Esther avait fixé par une épingle, sur ses magnifiques cheveux, un bonnet de marines, dit à la folle, près de tomber et qui ne tombait pas, mais qui lui donnait l'air d'être en désordre et mal peignée, quoique l'on vtt parfaitement les raies blanches de sa petite tête entre les sillons des cheveux.
— N'est-ce pas une horreur, dit Europe au baron en lui ouvrant la porte du salon, de voir madame si belle dans un salon passé comme celui-là? — Ëh bien ! fennez rie Sainte-Chorche, dit le baron en restant en arrêt comme un chien devant une perdrix. Le dempsesd manivique, nus nus bromenerons aux Jamps-Elusées, et matame Saind* Ksdèfe afec Ichénie dransborderont dutte fodre doilette, fotre llnche et nodre tinner à la rie Sainie-Ghorche. — Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Esther. si vous voulez me faire le plaisir d'appeler ma cuisinière Asie, et Eugénie, Europe. J'ai surnommé ainsi toutes les femmes qui m*ont servie, depuis les deux premières que Tai eues. Je n'aime pas le changement... — Acie... Irobe... répéta le baron en se mettant à rire. Gomme fusedes trôle... fus affez lesimachinassions... Ch'aurais manche pien tes tinners afant te nommer eine guisinière Acie. — C'est notre état d'être drôles, dit Esther. Voyons, une pauvre fille ne peut donc pas se faire nourrir par l'Asie, et habiller par l'Europe, quand vous, vous vivez de tout le monde ? C'est un mythe, quoi ! Il y a des femmes qui mangeraient la terre, il ne m'en faut que la moitié. Voilà 1 — Quelle phàme que montame Saind-Esdcfe ! se dit le baron en admirant le subit changement des fitçons d'Esther. — Europe, ma fille, il me faut un chapeau, dit Esther. Je dois avoir une capote de salin noir doublée de rose, garnie en dentelles. -— Madame Thomas ne l'a pas envoyée... Allons, baron, vite! haut la patte! commencez votre service d'homme de peine, c'est-à-dire d'homme heureux ! Le bonheur est lourd!... Vous avez votre cabriolet, allez chez madame Thomas, dit Europe au baron. Vous ferez demander
Îvàv votre domestique la capolede madame Van-Bogseck... Et surtout, ui dit-elle à l'oreille, rapportez-lui le plus beau bouquet qu'il y ait à Paris. Nous sommes en hiver, tâchez d'avoir des fleurs des Tro* piques.
Le baron descendit et dit à son domestique : — Ghez montame Do* mas. Le domestique mena son maître chez une fameuse pâtissière.— Cedde ein margeante demotes, vichi pedâte, ed non te cateaux, dit le baron, qui courut au Palais-Royal chez madame Prévôt, où il fit composer un bouquet de dix louis, uendant que son domestique allait chez la fameuse marchande de modes.
En se promenant dans Paris, Tobservateur superficiel se demande quels sont les fous qui viennent acheter les fleurs fabuleuses qui parent la boutique de rillustre bouquetière et les primeurs de l'européen Chevet, le seul, avec le Rocher-de-Cancale, qui oiïre une véritable et déhcieuse revue des deux mondes... Il s'élève tous les jours, à Paris, cent et quelques passions à la Nucingen, qui se prouvent par des raretés Q^e les reines n'osent pas se donner, et qu on offre, et à genoux, à des filles qui, selon le mot d'Asie, aiment à flamber. Sans ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment une fortune se fond entre les mains de ces créatures ; après tout, leur fonction sociale, dans le système fouriérisie, est peut-être de réparer le.s malheurs de l'avarice et de la cupidité ; leurs dissipations sont peut-être au corps social ce qu'un coup de lai\pette est pour un corps pléthorique. Nucingen venait d'arroser l'industrie de plus de deux cent mille francs.
Quand le vieil amoureux revint, la nuit tombait, le bouquet était i'iiiiile. L'heure d'aller aux Champs-Elysées, en hiver, est de deux ho Mvs à quatre. Mais la voiture servità Esther pour se rendre de la j'ue Taiil)out à la rue Saint-Georges, où elle prit possession du hedid halai. Jamais, disons-le, Esther n avait encore été l'objet d'un pareil culte ni denrofusions pareilles; elle en fut surprise, et se garda bien, coumic toutes ces royales ingrates, de montrer te moindre éionne-
ment. Quand vous eutrez dans Saint-Pierre de Rome, pour vous faire apprécier l'étendue et la hauteur de la cathédrale des catliédrales, ou vous montre le petit doigt d'une statue qui a je ne sais quelle longueur, et qui vous semble un petit doigt naturel. Or, ou a tant critiqué les descriptions, néanmoins si nécessiiires à l'histoire de nos mœurs, qu'il laut imiter ici le cicérone romain. Donc, en entrant dans la salle à manger, le baron ne put s'empêcher de montrer à Esther l'étoffe des rideaux de croisée, drapée avec une abondance royale, doublée eu moire blanche et garnie d'une passementerie digne du corsage d'une princesse portugaise. Cette étoffe était une soierie de Chine où la patience chinoise avait su peindre les oiseaux d'Asie avec une perfection dont le modèle n'existe que sur les vélins du moyen âge, ou dans le missel de Charles-Quint, l'orgueil de la bibliothèque impériale de Vienne.
— Elle a goûdé teux mile vrans l'aune à eine milort qui l'a rabbordée tes Intes... — Très-bien. Charmant! Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de Champagne ! dit Esther. Du moins, la mousse n'y jaillira
{)as sur du carreau ! — Oh ! madame, dit Europe, mais voyez donc e tapis I... — Gomme on affait lessiné la dabis bir la tue I)orlonia, mon hâmi, qui le droufe drob cher, che l'ai bris pir vus, qui êdes eine reine! dit Nucingen eu montrant le tapis.
Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l'un de nos plus ingénieux dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise. Les murs avaient été peints par Diaz et représentaient de délicieuses scènes, toutes voluptueuses, qui ressortaient sur des ébènes sculptés, acquis à prix d'or chez du Sommerard, et formant des panneaux où de simples filets d'or attiraient sol^rement la lumière. Maintenant vous pouvez juger du reste.
-— Vous avez bien fait de m'amener ici, dit Esther, il me faudra bien huit jours pour m'habituer à ma maison, et ne pas avoir l'air d'une parvenue... — Ma mèsonl répétait joyeusement le baron. Fus accebaez tonc?... — Mais oui, mille fois oui, animal-bête! dit-elle en souriant. — Hânimàle édait azez... — Bête est pour la caresse, reprit-elle en le regardant.
Le pauvre loup-cervier prit la main d'Esther et la mit sur son cœur : il était assez animal pour sentir, mais trop bête pour trouver un mot.
— Foyez gomme il pat... bir un hedid mote te dentresse!... reprit-il. Et il emmena sa déesse {téesse) dans la chambre à coucher. — Oh! madame, dit Eugénie, je ne peux pas rester là, ça parle trop au cœur... — Eh bien ! dit Esther, je veux rendre heureux le magicien qui opère de tels prodiges. Allons, mon gros éléphant, après le dîner nous irons ensemble au spectacle. J'ai une fringale de spectacle.
II y avait précisément six ans qu'Esther n'était allée à un théâtre. Tout Paris se portait alors à la Porte-Saint-Martin, pour y voir une de ces pièces auxçiuelles la puissance des acteurs communique une expression de réalité terrible, Richard d*Àrlington. Comme toutes les natures ingénues, Esther aimait autant à trembler qu'à se laisser aller aux larmes du bonheur. — Nous irons voir Fredérick-Lemaîtrc, dit-elle , j'adore cet acteur-là ! — G'edde ein trame sôfache, dit Nucingen. qui se vit contraint en un moment de s'afficher.
Le baron envoya son domestique prendre une des deux loges d'avant-scène aux premières. Autre originalité parisienne ! Quand le succès, aux pieds d'argile, emplit une salle, il y a toujours une loge d'avant-scène à louer dix minutes avant le lever du rideau ; les airecteurs la gardent pour eux quand il ne s'est pas présenté, pour la prendre, une passion à la Nucingen. Cette lo^e est, comme la primeur de Chevet, l'impôt prélevé sur les fantaisies de l'Olympe parisien.
U est inutile de parler du service. Il y avait trois services : le petit service, le moyen service, le grand service. Le dessert du ^rand service était, en entier, assiettes et plats, de vermeil sculpte. Le banquier, pour ne pas paraître écraser la table de valeurs d'or et d'argent, avait joint à tous ces services une délicieuse porcelaine de la plus charmante fragilité, genre Saxe, et qui coûtait plus qu'un service d'argenterie. Quand au nappage, le lin^e de Saxe, le linge d'Angleterre, de Flandre et de France, rivalisaient de coquetterie avec leurs fleurs damassées.
Au diner, ce fut le tour au baron d'être surpris en goûtant la cuisine d'Asie. — Che gomprents, dit-il, birquoi fus la nommez Acie : c*esd eine guizine aciaoique. — Ah! je commence à croire qu'il m'aime, dit Esther à Europe, il a dit queloue chose qui ressemble à un mot. — II y en a blisieurs, dit-il. — - Eh bien! il est encore plus Turcaret qu'on le dit, s*écria la rieuse courtisane à celte réponse digne des naïvetés célèbres échappées au banc^uier.
La cuisine avait été faite pour donner une indigestion au baron, afin qu'il s'en allât chez lui de bonne heure; aussi ful-ce tout ce qu'il rapporta de sa première entrevue avec Esther en fait de plaisir. Au spectacle, il fut obligé de boire un nombre infini de verres d'eau sucrée, en laissant Esther seule pendant les entr'actes. Par une rencontre si prévisible qu'on ne saurait la nommer un hasard, Tullia. Mariette et madame du Val-Noble se trouvaient au spectacle ce jour-là. Richard d'Arlington fut un de ces succès fous, et mérités d'ailleurs, comme il ne s'en voit qu'à Paris, En voyant ce drame, tous les hommes conce-
SPLENDEURS ET MISÈRES
vaient qu'on pût jeter sa femme légitime par la fenêtre, et toutes les femmes aimaient à se voir injustement yictimées. Les femmes se disaient : — C'est trop fort» nous ne sommes que poussées... mais ça nous arrive souvent!... Or une créature de la beauté d'Ëslher, mise comme Esther, ne pouvait pas flamber impunément à Pavant-scène de la Porte-Saint-Martin. Aussi, dès le second acte, y eut-il dans la loge des deux danseuses une sorte de révolution causée par la constatation de ridentité de la belle inconnue avec la Torpille. — Ah çà! d'où sort-elle? dit Mariette à madame du Val-Noble, je la croyais noyée... — Est-ce elle? elle me parait trente-sept fois plus jeune et plus belle qu*il y a six ans. — Elle s'est peut-être conservée comme madame d'Ëspard et madame Zayonchek, dans la glace, dit le comte de Brambourg.
Ce parvenu avait conduit les trois femmes au spectacle, dans une loge du rez-de-chaussée.
— N'est-ce pas le rat que vous vouliez jii*envoyer pour empaumer mon oncle? dit Philippe à Tullia. — Précisément, dit Tullia. Du Bniel, allez donc à Torchestre, voir si c'est bien elle. — FaiUelU sa tête! s'écria madame du Val-Noble en se servant d'une admirable expression du vocabulaire des filles. — Oh ! s'écria le comte de Brambourg, elle en a le droit, car elle est avec mon ami, le baron de Nucingen. J'y vais. — Est-ce que ce serait cette prétendue Jeanne d'Arc qui a conquis Nucingen, et avec laquelle on nous em5^^ depuis trois mois?... dit Mariette. — Bonsoir, mon cher baron, dit Philippe Bridau en entrant dans la loge d'Esther. Vous voilà donc marié avec mademoiselle Eslher?... Mademoiselle, je suis un pauvre officier que vous deviez jadis tirer d'un mauvais pas, à Issoudun... Philippe Bridau...— Connais pas, dit Esther en braquant ses jumelles sur la salle. — Montemiselle, répondit le baron, ne s'abbelle blis Esder, di gourt! elle ha nom matame te Jamby (Champy), eine bedid pien que che lui ai agedé... — Si vous faites bien les choses, dit le comte, ces dames disent que madame Chamny fait trop sa tête,,. Si vous ne voulez pas vous souvenir de moi, oaignerez-vous reconnaître Mariette, Tullia, madame du Val-Noble ? dit le colonel en faveur auprès du dauphin. — Si ces dames sont bonnes pour moi, je suis disposée à leur être très-agréable, répondit sèchement madame de Champy.
— Bonnes! dit Philippe, elles sont excellentes, elles vous surnomment Jeanne d'Arc. — Eh pien ! si ces tames feulent fus dennir gombagnie, dit Nucingen, che fus laiserai sèle, gar chai drob manche. Vodre foidire fientra vus brentre afec vos chens... Tiaple t'Acie!...
— Pour la première fois, vous me laisseriez seule ! dit Esther. Allons donc! il faut savoir mourir sur votre bord. J'ai besoin de mon homme pour sortir. Si j'étais insultée, je crierais donc pour rien?...
L'égoisme du vieux millionnaire dut céder devant les obligations de l'amoureux. Le baron souffrit et resta. Esther avait ses raisons pour garder le baron. Si elle devait recevoir les visites de ses anciennes connaissances, elle ne devait piis être questionnée aussi sérieusement en compagnie qu'elle l'aurait été seule. Philippe Bridau se hâta de revenir dans la lo^e des danseuses.
—Ah ! c'est elle qui hérite de ma maison de la rue Saint-Georges ! dit au comte de Brambourg avec amertume madame du Val-Noble,
?ui, dans le langage de ces sortes de femmes, se' trouvait à pied, — robablement, répondit-il. Du Tillet m'a dit que le baron y avait dépensé trois fois autant que votre pauvre Falleix. — Allons donc la voir, dit Tullia. — Ma foi non! répliqua Mariette, elle est trop belle... J'irai la voir chez elle. — Je me trouve assez bien pour me risquer, répondit Tullia.
Tullia vint donc au premier entr'acte, et renouvela connaissance avec Esther, qui se tint dans les généralités.
— Et d'où reviens-tu, ma chère enfant? demanda L. danseuse, qui n'en pouvait mais de curiosité. — Oh ! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un ti-
{[re, un nabab ; je l'appelais un nabot, car il n'était pas si grand que e bailli de Ferrette. Et je suis retombée â un banquier, de caraïbe en syllabe, comme dit Florine. Aussi, maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m'amuser qui me vont rendre un vrai carnaval. J'aurai maison ouverte. Ah ! il faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper. Cinq ans d'Anglais, c'est trop ; d'après les affiches, on doit n'y être que six semaines. — Estce le baron qui t'a donné cette dentelle? — Non, c'est un reste de nabab... Ai-je du malheur, ma chère! il était jaune comme un rire d'ami devant un succès. J'ai cru qu'il mourrait en dix mois. Bah! il était fort comme une Alpe. Il faut se défier de tous ceux oui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler de roie. J'ai eu trop de foi aux proverbes... Ce nabab m'a volée : il est mort sans faire de testament, et la famille m'a mise à la porte comme si j'avais eu la peste. Aussi j'ai dit à ce gros-là :— Paye pour deux! Vous avez bien raison de m'appeler une Jeanne d'Arc, j'ai perdu l'Angleterre ! et je mourrai peut-être brûlée. — D'amour! dit Tullia. — Et vive! répondit Esther, que ce mot rendit sondeuse.
Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait à ces fusées oubliées qui partent après un feu d'artifice.
Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de toutes les sphères sont doués d'une dose égale de curiosité. Le len-
demain, à l'Opéra, l'aventure du retour d'Esther fbt la nouvelle des coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des Champs-Elysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était l'objet de la passion du baron de Nucingen.
— Savez-vous, dis;ûtBlondet à de Marsay dans le foyer de l'Opéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l'avons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré?
A Paris, comme en province, tout se sait. La police de la rue de Jérusalem n'est pas si bien faite que celle du monde, où chacun s'espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Tailbout.
Il n'existe pas de situation plus horrible que celle ^où se trouvait madame du Val-Noble, et le mot être à pied la rend à merveille. L'insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer à l'avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et spirituel qu'on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les femmes qui ne peuvent être aimées enfin que par caprice, pensent seules à leur vieillesse et se font une fortune : plus elles sont belles, plus imprévoyantes elles sont. — Tu as donc peur de devenir laide, que tu te fais des rentes?... est un mot de Florine à Mariette qui peut faire comprendre une des causes de celte prodigalité. Dans le cas d'un spéculateur qui se tue, d'un prodigue a bout de ses sacs, ces femmes tombent donc avec une effroyable rapidité d'une 0|>ulence effrontée à une profonde misère. Elles se jettent alors dans les bras de la marchande à la toilette, elles vendent à vil prix des bijoux exquis, elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent qui leur permette de retrouver ce qu'elles viennent de perdre : une caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien la cherté d'une liaison presque toujours ménagée en réalité, comme Asie avait agrafé (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esiher. Aussi ceux qui counaisssent bien leur Paris savent-ils parfaitement à quoi s'en tenir en retrouvant aux Champs-Elysées, ce bazar mouvant et tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l'avoir vue, un an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de la plus belle teuue. — Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir rebondir au bois de Boulogne, disait Florine en riant avec Blondet du petit vicomte de Portenduère. Quelques femmes habiles ne risquent jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d'affreux hôtels garnis, où elles expient leurs profusions par des privations comme en souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque ; mais elles n'en conçoivent pas la moindre velléité d'économie. Elles se hasardent aux bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles trouvent d'ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la femme heureuse, qui se dit en elle-même : -^ Je serai comme ça dimanche. La protection la plus efiicace est néanmoins celle de la marchande à la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d'un des plus riches et des plus habiles agents de change, madame du Val-Noble fut donc prise en plein désordre. Elle employait l'argent de Falleix à ses caprices, et s'en remettait sur lui pour les choses utiles et pour son avenir. — Comment, disait-elle à Mariette, s'attendre à cela de la part d'un homme qui paraissait si bon enfant?
Dans presque toutes les classes de la société, le ban enfant est un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par-ci par-là sans les redemander, qui se conduit toujours d'après les règles d'une certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée, courante. Il y a des gens dits vertueux et probes, qui, semblablement à Nucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et il y a des gens sortis de la police correctionnelle qui sont d'une ingénieuse probité pour une lemme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est excessivement rare; elle se rencontre néanmoins. Le bon enfant est le produit d'une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien : un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est faite
{>our être prête au pied. Donc, dans l'acception du mot bon enfant uar es femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D'Estourny, le galant escroc, était un bon enfant ; il trichait au jeu, mais 11 avait mis de côte trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les soupers de carnaval, les femmes répondaient- elles à ses accusateurs : « C'est égal!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, et il avait de belles manières, il méritait un meilleur sort ! » Les filles se moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse. Elles savent se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à elles.
Après avoir à grand'peine sauvé quelques bijoux du naufrage, madame du Val-Noble succombait sous le poids terrible de cette accusation : — * Elle a ruiné Falleix ! Elle atteignait à l'âge de trente ans, et, quoiqu'elle fût dans tout le développement de sa beauté, néan* moins elle pouvait d'autant mieux passer pour une vieille femme, que, dans ces crises, une femme a contre soi toutes ses rivales. Ma-
DES COURTISANES
riette, Florine el Tullia recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours; mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n*osaieni sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d'intervalle constituaient un point d aiguille un peu trop long dans les fluctuations de la mer parisienne, entre la Torpille et madame du Val-Noble, pour oue la femme à pied s'adressât à la femme en voiture; mais la Val-Noble savait Estner trop généreuse pour ne pas songer parfois qu'elle avait, selon son mot, hérité d'elle, et venir à elle dans une rencontre qui semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard, madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aui Champs-Elysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a fini par Tépouser, el qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien avec son ancienne maltresse, il luidoQ> nait des loges et la faisait inviter à toutes les parties. Elle se flattait que, par un beau temps, Estber se promènerait, et qu'elles se trouveraient face à face. Ësther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours, organisée par Asie, par Europe et Paccard, d'après les instructions de Carlos, de manière à faire de la maison rue Saint- Georges une place forte. De son côté, Peyrade. mu par sa haine profonde, par son désir de vengeance, et surtout dans le dessein d'établir sa chère Lydie, prit pour but de promenade les Champs-Elysées, dès que Conlenson lui dit que la maîtresse de M. Nucingen y était visible. Peyrade se mettait si parfaitement en Anglais, el parlait si bien en français avec les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage ; il savait si purement l'anglais, il connaissait si com-
{>létement les affaires de ce pays, où par trois fois, la police de Paris 'avait envoyé, en 1779 et 1786, qu'il soutint son rôle d'Anglais chez des ambassadeurs et à Londres, sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui tenait beaucoup de Musson, le fameux mystificateur, savait se déguiser avec tant d'art que Contenson, un jour, ne le reconnut pas. Accompa^é de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens, n se trouva donc naturellement dans la conire-alléeoù les gens a équipage se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra madame du Val-Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha sans afTectation, et en vrai nabab qui ne pense qu'à lui-même, sur la ligne des deux femmes, de manière à saisir â la volée quelques mots de leur conversation.
— Eh bien ! ma chère enfant, disait Esther à madame du Val-Noble, venez me voir. Nucineen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la maîtresse de son agent de change... — D'autant plus qu'on dit qu'il l'a ruiné, dit Théodore Gaillard, et que nous poumons bien le faire chanter.., — ■ 11 dine chez moi demain, viens, ma bonne, dit Estber. Puis elle lui dit à l'oreille : — J'en fais ce que je veux, il n'a pas encore ça ! Elle mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et flt ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire : rien du tout! — Tu le tiens... — Ma chère, il na encore que payé mes dettes... — Est-il petite-poche! s'écria Suzanne du Val-Noble. — Oh ! reprit Fslher, j'en avais à faire reculer un ministre des finances. Maintenant, je veux trente mille francs de rente, avant la lettre!... Oh! il est charmant, je n'ai pas à me plaindre... n va... Dans huit jours, nous pendons la crémaillère, tu en seras... Le matin, il doit m'offrir le contrat de la maison de la rue Saint-Georges. Décemment, on ne peut pas habiter une pareille maison sans trente mille francs de rentes a soi... pour les retrouver en cas de malheur. J'ai connu la misère, et je n'en veux plus. 11 y a de certaines connaissances dont on a trop tout de suite. — Toi qui disais : a La fortune c'e$t mai! » comme tu as changé! s'écria Suzanne. — C'est l'air de la Suisse, on y devient économe... Tiens, vas-y, ma chère! fais-y un Suisse, et tu eu feras peut-être un mari ! car ils ne savent pas encore ce que sont des femmes comme nous... Dans tous les cas, tu en reviendras avec l'amour des rentes sur le grand-livre, un amour honnête et délicat! Adieu.
Esther remonta dans sa belle voiture, attelée des plus magnifiques chevaux ffris pommelés qui fussent alors à Paris.
— La femme qui monte en voiture, dit alors Peyrade en anglais à Contenson, est bien, mais j'aime encore mieux celle qui se promène, tu vas la suivre et savoir qui elle est. — Voici ce que cet Anglais vient de dire en anglais, dit Théodore Gaillard en répétant à madame du Val-Noble la phrase de Peyrade.
Avant de se risquer à parler anglais, Peyrade avait lâché dans cette langue un mot qui fit faire â Théodore Gaillard un mouvement de physionomie par leauel il s'était assuré que le journaliste savait l'anglais. Madame du Val-Noble alla dès lors très-lentement chez elle, rue Louis-le-Grand, dans un hôtel garni décent, en regardant de côté pour voir si le mulâtre la suivait. Cet établissement appartenait à une madame Gérard, ^ue, dans ses jours de splendeur, madame du Val- Noble avait obligée, et qui lui témoignait de la reconnaissance en la logeant d'une façon convenable. Cette bonne femme, bourgeoise honnête et pleine de vertus, pieuse même, acceptait la courtisane comme une femme d'un ordre supérieur; elle la voyait toujours au milieu de son luxe, elle la prenait pour une reine déchue; elle lui confiait ses filles ; et, chose plus naturelle qu'on ne le pense, la courtisane était aussi scrupuleuse en les menant au spectacle que le serait une mère.
elle était aimée des deux demoiselles Gérard. Cette brave et digne hôtesse ressemblait â ces sublimes prêtres qui voient encore une créature à sauver, â aimer, dans ces femmes mises hors la loi. Madame du Val-Noble respectait cette honnêteté, souvent elle l'enviait en causant le soir, et en déplorant ses malheurs. « — Vous êtes encore belle, vous pouvez faire une bonne fin, » disait madame Gérard. Madame du Val-Noble n'était d'ailleurs tombée que relativement. La toilette de cette femme, si gaspilleuse et si élégante, était encore assez bien fournie pour lui permettre de paraître, â l'occasion, comme le iour de Richard d'Arlington â la Porte-Saint-Martin, dans tout son éclat. Madame Gérard payait encore assez gracieusement les voitures dont la femme â pied avait besoin pour aller dîner en ville, pour se rendre au spectacle et en revenir.
— Eh bien ! ma chère madame Gérard, dit-dleâ cette honnête mère de famille, mon sort va changer, je crois... — Allons, madame, tant mieux; mais soyez sage, pensez â l'avenir... Ne faites plus de dettes. J'ai tant de mal â renvoyer ceux qui vous cherchent!... — Eh! ne vous inquiétez pas de ces chiensAk, qui tous ont gagné des sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets de Variétés pour vos filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu'un me demandait ce soir et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même. Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera; je vais vous l'envoyer.
Madame du Val-Noble, qui n'avait ni tante ni mère, se trouvait forcée de recourir â sa femme de chambre (aussi à pied ! ) pour faire jouer le rôle d'une Saint-Estève auprès de l'inconnu dont la conquête allait lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dtuer avec Théodore Gaillard, qui, pour ce jour-là, se trouvait avoir une partie, c'est^ à-dire un dîner offert par Nallian, qui payait un pari perdu, une de ces débauches dont on dit aux Invites : — lly aura des femmes.
Peyrade ne s'était pas décidé, sans de puissantes raisons, à donner de sa personne dans le champ de cette intrigue. Sa curiosité, comme celle oe Corentin, était d'ailleurs si vivement excitée, que, sans raison, il se fui encore mêlé volontiers à ce drame. En ce moment la politique de Charles X avait achevé sa dernière évolution. Après avoir confie le timon des affaires à des ministres de son choix, le roi préparait la conquête d'Alger pour faire servir cette gloire de passe-port à ce qu'on a nommé son coup d'Etat. Au dedans, personne ne conspirait plus, Charles X croyait n'avoir aucun adversaire. En politique comme en mer, il y a des calmes trompeurs. Corentin était donc tombé dans une inaction absolue. Dans cette situation, un vrai chasseur, pour s'enlretenir la main, faute de grives, tue des merles. Domitien, lui, tuait des mouches, faute de chrétiens. Témoin de l'arrestation d'Esther, Contenson avait, avec le sens exquis de l'espion, trèsbien jugé cette opération. Ainsi qu'on l'a vu, le drôle n'avait pas pris la peine de gazer son opinion au baron de Nucingen. « Au profit de qui rançonne-t-on la passion du banquier? » fut la première question que se posèrent les deux amis. Après avoir reconnu dans Asie un personnage de la pièce, Contenson avait espéré, par elle, arriver à l'auteur ; mais elle lui coula des mains pendant ^elque temps, en se cachant comme une anguille dans la vase parisienne, et, lorsqu'il la retrouva cuisinière chez Esther, la coopération de cette mulâtresse lui parut inexplicable. Pour la première fois, les deux artistes en espionnage rencontraient donc un texte indéchiffrable, tout en soupçonnant une ténébreuse histoire. Après trois attaques successives et hardies sur la maison rue Taitbout, Contenson trouva le mutisme le plus obstiné. Tant qu'Esiher y demeura, le portier sembla dominé
Iiar une profonde terreur. Peut-être Asie avait-elle promis des bouettes empoisonnées à toute la famille en cas d'indiscrétion. Le lendemain du jour où Estber quitta son appartement, Conlenson trouva ce |)ortier un peu plus raisonnable, il regrettait beaucoup cette petite dame qui, disait- il, le nourrissait des restes de sa table. Contenson, déguise en courtier de commerce, marchandait l'appartement, et il écoutait les doléances du portier en se moquant de lui, mettant en doute tout ce qu'il disait par des : « — Est-ce possible?... — Oui, monsieur, cette petite dame a demeuré cinq ans ici sans en être jamais sortie, à preuve que son amant, jaloux quoiqu'elle fût sans reproche, prenait les plus grandes précautions pour venir, pour entrer, pour sortir. C'était d'ailleurs un très-beau jeune homme. » Lucien se trouvait encore à Marsac, chez sa sœur, madame Séchard ; mais, des
Su'il Alt revenu, Contenson envoya le portier quai Malaquais, demaner à M. de Rubempré s'il consentait à vendre les meubles de l'appartement quitté par madame Van-Bogseck. Le portier reconnut alors dans Lucien l'amant mystérieux de la jeune veuve, et Contenson n'en voulait pas savoir davantage. On doit juger de l'élonnement profond, quoique contenu, dont furent saisis Lucien et Carlos, qui parurent croire le portier fou ; ils essayèrent de le lui persuader.
En vingt-quatre heures, une contre-police fut oi^anisée par Carlos, qui fit surprendre Contenson en flagrant délit d'espionnage. Contenson, déguisé en porteur de la Halle, avait déjà deux fois apporté les Ï>rovisions achetées le matin par Asie, et deux fois il était entré dans e petit hôtel de Ja rue Saint-Georges. Corentin, de son côté, se remuait; la réalité du personnage de Garios Herrera l'arrêta net; mais il sut promptement que oeC abbé, l'envoyé secret de Ferdinand Vil,
SPLENDEURS ET MISÈRES
était venu vers la fin de Tannée 1825 à Paris. Néanmoins, Corentin dut éludier les raisons qui portaient cet Espagnol à protéger Lucien de Rubempré. Il fut démoutré bientôt à Gorentin que Lucien avait eu pendant cinq ans Estber pour maîtresse. Ainsi la substitution de l'Anglaise à Estber avait eu lieu dans les intérêts du dandy. Or Lucien n'avait aucun moyen d'esistence, on lui refusait mademoiselle de Grandlieu pour femme, et il venait d'acheter un million la terre de Rubempré. Gorentin fit mouvoir adroitement le directeur général de In police du royaume, à qui le préfet de police apprit, à propos de Peyrade, qu'en cette affaire les plaignants n'étaient rien moins que le comte de Sérizy et Lucien de Rubempré. -~ Nous y sommes ! s'étaient écriés Peyrade et Gorentin. Le plan des deux amis fut dessiné dans un moment. — « Cette fille, avait dit Gorentin, a eu des liaisons, elle a des amies. Parmi ces amies, il est impossible qu'il ne s'en trouve pas une dans le malheur ; un de nous doit jouer le rôle d'un riche étranger, qui l'entretiendra ; nous les ferons camarader. Elles ont toujours besoin les unes des autres pour le tric-trac des amants, et nous serons alors au cœur de la place. » Peyrade pensa tout naturellement à prendre son rôle d'Anglais. La vie de débauche à mener, pendant le temps nécessaire à la découverte du complot dont il avait été la victime lui souriait, tandis que Gorentin, vieilli par ses travaux et assez malingre, s'en souciait peu. En mulâtre, Contenson échappa sur-le-champ a la contre- police de Gurlos. Trois jours avant la rencontre de Peyrade et de madame du Val -Noble aux Gbamps- Ëlysées, le dernier des agents de MM. de Sartine et Lenoir, muni d un
fiasse-port uarfaitement en règle, avait débarqué rue de la Paix, à 'hôtel Mirabeau, venant des colonies par le Havre, dans une petite calèche aussi crottée aue si elle arrivait du Havre, quoiqu'elle n'eût fait que le chemin de Saint-Denis à Paris.
Garlos Herrera, de son côté, fit viser son passe-port à l'ambassade espagnole, et disposa tout quai Malaquais pour un voyage à Madrid. Voici pourquoi. &us quelques Jours Ësther allait être propriétaire du petit hôtel de la me Saint-Georges, elle devait obtenir une inscription de trente mille francs de rentes ; Europe et Asie étaient assez rusées pour la lui faire vei^dre et en remettre secrètement le prix à Lucien. Lucien, soi-disant riche par la libéralité de sa sœur, achèverait ainsi de payer le prix de la terre de Rubempré. Personne n'avait rien à reprendre dans celte conduite. Bslher seule pouvait être indiscrète ; mais elle serait morte plutôt que de laisser échapper un mojyivement de sourcils. Glotilde venait d'arborer un petit mouchoir rose à son cou de cigogne, la partie était donc gagnée à l'hôtel de Grandlieu. Les actions des omnibus donnaient déjà trois capitaux pour un. Garlos, en disparaissant pour quelques jours, déjouait toute malveillance. La pnidence humaine avait tout prévu, pas une faute n'était possible. I^ faux Espagnol devait partir le lendemain du jour où Peyrade avait rencontré madame du Val-Noble aux Ghamps-Elysées. Or, dans la nuit même, à deux heures du matin, Asie arriva quai Malaquais en fiacre, et trouva le chauffeur de cette machine fumant dans sa chambre, et se livrant au résumé qui vient d'être traduit en quelques mots, comme un auteur épluchant une feuille de son livre pour y découvrir des fautes à corriger. Un pareil homme ne voulait pas commettre deux fois un oubli comme celui du portier de la rue Taitbout.
— Paccard, dit Asie à l'oreille de son maître, a reconnu ce matin, à deux heures et demie, aux Ghamps-Eiysées, Gontenson déguisé en mulâtre et servant de domestique à un Anglais qui, depuis trois jours, se promène aux Champs-Elysées pour observer Ësther. Paccard a reconnu ce mâtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux. Paccard a ramené la petite de manière à ne pas perdre de vue notre drôle. 11 est à l'hôtel Mirabeau ; mais il a échangé de tels signes d'intelligence avec l'Anglais, qu'il est impossible, dit Paccard, que l'Anglais soit un Anglais.
— Nous avons un taon sur le dos, dit Garlos. Je ne pars qu'aprèsdemain. Ce Contenson est bien celui qui nous a lancé jusqu'ici le portier de la rue Taitbout ; il faut savoir si le faux Anglais est notre ennemi.
A midi, le mulâtre de M. Samuel Johnson servait gravement son maître, qui déjeunait toujours trop bien, par calcul. Peyrade voulait se faire passer pour un Anglais du genre Buveur; il ne sortait jamais qu'entre deux vins. Il avait des guêtres en drap noir qui lui montaient jusqu'aux genoux, et rembourrées de manière à lui grossir les jambes ; son pantalon était doublé d'une futaine énorme ; il avait un gilet boutonné jusqu'au menton; sa cravate bleue lui entourait le cou jusqu'à fleur des joues; il portail une petite perruque rousse qui lui cachait la moitié du front; il s'était donné trois pouces de plus environ ; en sorte que le plus ancien habitué du café David n'aurait pu le reconnaître. A son habit carré, noir, ample et propre comme un habit anglais, un passant devait le prendre pour un Anglais millionnaire. Contenson avait manifesté l'insolence froide du valet de confiance d'un nabab, il était muet, rogue, méprisant, peu communicatif, et se permettait des gestes étrangers et des cris féroces. Peyrade achevait sa seconde bouteille quand un garçon de l'hôtel introiduisit sans cérémonie dans rappartement un homme en qui Peyrade, aussi bien que €k>iitenson, reocnnat un gendarme en bourgeois.
— Monsieur Peyrade, dit le gendarme en s'adressant au nabnb cl en lui parlant à l'oreille* j'ai l'ordre de vous amener à la Préffrinro. Peyraae se leva sans faire la moindre observation et chercha son chapeau. — Vous trouverez un fiacre à la porte, lui dit le gendarme dans l'escalier. Le préfet voulait vous faire arrêter, mais il s'est contenté de vous envoyer demander des explications sur votre conduite par Tofficier de paix que vous trouverez dans la voiture.
— Dois-je rester avec vous? demanda le gendarme à l'officier de paix quand Peyrade fut monté.
— Non, répondit lofficier de paix. Dites tout bas au cocher d'aller à la Préfecture.
Peyrade et Carlos se trouvaient ensemble dans le môme fiacre. Carlos tenait à portée un stylet. Le fiacre était mené par un cocher de confiance, capable d'en laisser sortir Carlos sans s'en apercevoir, et de s'étonner, en arrivant sur une place, de trouver un cadavre dans sa voiture. On ne réclame jamais un espion. La justice laisse presque toujours ces meurtres impunis, tant il est difficile d'y voir dair. Peyrade jeta son coup d'œil d'espion sur le magistrat que lui délar-hait le préfet de police, Garlos lui présenta des lignes satisfaisantes : un crâne pelé, sillonné de rides à l'arrière ; des cheveux poudrés ; puis, sur des yeux tendres bordés de rouge, et qui voulaient des soins, une paire de lunettes d'or très-légères, très-bureaucratiques, à verres verts et doubles. Ces yeux offraient des certificats de maladies ignobles. Une chemise en percale à jabot plissé dormant, un gilet de satin noir usé, un pantalon d'homme de justice, des bas de filoselle noire et des souliers noués par des rubans, une longue redingote noire, des gants à quarante sous, noirs et portés depuis dix jours, une chaîne de montre en or. C'était, ni plus ni moins, le mngislrat inférieur appelé très-antinomiquement officier de paix.
— Mon cher monsieur Peyrade, je regrette qu'un homme comme vous soit l'objet d'une surveillance, et que vous preniez à tâche de la justifier. Votre déguisement n'est pas du goût de M. le préfet. Si vous croyez échapper ainsi à notre vigilance, vous êtes dans l'erreur. Vous avez sans doute pris la route d'Angleterre à Beaumont-sur-Oise?...
— A Beaumont-sur-Oise, reprit Peyrade.
— On à Saint-Denis? reprit l'abbé.
Peyrade se troubla. Cette nouvelle demande exigeait une réponse. Or toute réponse était dangereuse. Une affirmation devenait une moquerie ; une négation, si l'homme savait la vérité, perdait Peyrade* — Il est fin, pensa -t- il. Il essap de regarder l'oflicier de paix en souriant, et lui donna son sourire pour une réponse. Le sourire fut accepté sans protêt.
— Dans quel but vous êtes-vous déguisé, avez-vous pris un appartement à l'hôtel Mirabeau, et mis Gontenson en mulâtre? demanda le faux magistrat.
— M. le préfet fera de moi ce qu'il voudra, mais je ne dois compte de mes actions qu'à mes chefs, dit Peyrade avec dignité.
— Si vous voulez me donner à entendre que vous agissez pour le compte de la police générale du royaume, dit sèchement Garlos, nous allons changer de direction, et aller rue de Grenelle au lieu d'aller rue de Jérusalem. J'ai les ordres les plus positifs à votre égard. Mais prenez bien garde ! on ne vous en veut pas énormément, et, en un moment vous brouilleriez vos cartes. Quant à moi, je ne vous veux pas de mal... Mais, marchons!... Dites-moi la vérité...
— La vérité? la voici, dit Peyrade en jetant un regard fin sur les yeux rouges de son cerbère.
La figure de Garlos resta muette, impassible, l'officier de paix faisait son métier, toute vérité lui paraissait indifférente, il avait l'air de taxer le préfet de quelque caprice. Les préfets ont des lubies.
— Je suis devenu amoureux comme un fou d'une femme, la maîtresse de cet agent de change oui voyage pour son plaisir et pour le déplaisir de ses créanciers, Falleix.
— Madame du Val-Noble? dit l'officier.
— Oui, répondit Peyrade. Pour pouvoir l'entretenir pendant un mois, ce qui ne me coûtera guère plus de mille écus, je me suis mis en nabab et j'ai pris Gontenson pour domestique. Gela, monsieur, est si vrai que, si vous voulez me laisser dans le fiacre, où je vous attendrai, foi d'ancien commissaire général de police, montez à l'hôtel, vous y questionnerez Gontenson. Non-seulement Contenson vous confirmera ce que j'ai l'honneur de vous dire, mais vous verrez venir la femme de chambre de madame du Val-Noble, qui doit nous apporter ce matin le consentement à mes propositions, ou les conditions de sa maîtresse. Un vieux singe se connaît en grimaces : j'ai offert mille francs par mois, une voiture; cela fait quinze cents; cinq cents francs de cadeaux, puis autant en quelques parties, des dîners, des spectacles ; vous voyez que je ne me trompe pas d'un centime en vous disant mille écus. Un homme de mon âge peut bien mettre mille écus à sa deruière fantaisie.
— Ah ! papa Peyrade, vous aimez encore assez les femmes pour?... Mais vous m'attrapez ; moi, j'ai soixante ans, et je m'en pnvc trèsbien. Si cependant les choses sont comme vous les dites, je conçois que, pour vous passer cette fantaisie, il vous a fallu vous donner la tournure d'un étranger.
DES COUmiSANFS.
— Voiis comprenez que Pcyrade ou le |)ère GanquoëUe de la rue des Moineaux...
— Oui, ui Tun ai Tau ire u'eiU convenu à madame du Val-JNoble, roprit Carlos enchanté d'apprendre l'adresse du père Ganquoëlle. J'ai connu jadis une femme, dU le fau]L ma^str at, qui était entretenue par l'eKcculeur des hautes œuvres. Un jour, au spectacle, elle se pique avec une épingle, et, comme cda se disait ayaot la révolution, elle s'écrie : Ah ! bourreau ! — Est-ce uoe réminiscence? lui dit quel- (|u'un. Eh bien ! mon cher Peyrade, elle a quitté son amant à cause de ce mot. Je conçois que vous ne voulez pas vous exposer à une semblable avanie. Madame du Val-Noble est femme à gens comme il faut, je l'ai vue un jour à l'Opéra, je l'ai trouvée bien belle. Faites revenir le cocher rue de la Paix, mon cher Peyrade, je vais monter avec vous dans votre appartement, et voir les choses par moi-même. Un rapport verbal suffira sans doute à M. le préfet.
Ciirios sortit de sa poche de côté une tabatière en carton noir doublée de vermeil, il l'ouvrit, et offrit du tabac à Peyrade par un geste d'une bonhomie adorable. Peyrade se dit en lui-même : — Et voilà leurs agents ! iMon Dieu! si M. Lenoir ou M. de Snrline revenait au monde, que dirait-il ?
-- C'est là sans doute une partie de la vérité, mais ce n*est pas tout, mon cher ami, dit le faux officier de paix en achevant de humer sa prise par le nez. Vous vous êtes mêlé des affaires de cœur du baron de Nucingen, et vous voulez sans doute Tentortiller dans quelque nœud coulant; vous l'avez manqué au pistolet, vous voulez le viser avec du gros canon. Madame du Val-Noble est une amie de madame de Champy.
— Ah ! diable, ne nous enferrons pas, se dit Peyrade. Il est plus fort que je ne le croyais. 11 me joue : il parle de me faire relàcner, et il continue de me faire causer.
— Eh bien ! dit Carlos d un air d'autorité magistrale.
— Monsieur, il est vrai que j'ai eu le tort de chercher pour le compte de M. de Nucingen une femme dopt il était amoureux à en perdre la tête. C^est la cause de la disgrâce dans laquelle je suis, car il parait que j'ai touché, sans le savoir, à des intérêts très-graves. (Le magistrat subalterne fut impassible.) Mais je connais assez la police, après cinquante-deux ans d'exercice, reprit Peyrade, pour m'étre abstenu depuis la mercuriale que m'a donnée M. le préfet, qui certainement avait raison.
— Vous renonceriez alors à votre caprice si M. le préfet vous le demandait? Ce serait, je crois, la meilleure preuve à donner de la sincérité de ce que vous me dites.
— Comme il va ! comme il va ! se disait Peyrade. Ah ! sacrebleu ! les agents d'aujourd'hui valent ceux de M. Lenoir. — Y renoncer? dit Peyrade. J attendrai les ordres de M. le préfet. Mais, si vous voulez monter, nous voici à l'hôtel.
— Où trouvez-vous donc des fonds ? lui demanda Carlos d'un air sagace et à brûle-pourpoint.
— Monsieur, j'ai un ami... dit Peyrade.
— Allez donc dire cela, reprit Carlos, à un juge d'instruction. Celte audacieuse scène était chez Carlos le résultat d'une de ces
combinaisons dont la simplicité ne pouvait sortir que de la tête d'un homme de sa trempe. Il avait envoyé Lucien, de très-bonne heure, chez la comtesse de Sérizy. Lucien pria le secrétaire particulier du comte d'aller, de la part du comte, demander au préfet des rensei- {^nemeuts sur l'agent employé par le baron de Nucingen. Le secrétaire était revenu muni aune note sur Peyrade, la copie du sommaire écrit sur le dossier :
« Dans la police depuis 1778, et venu d'Avignon à Paris deux ans auparavant.
« Sans fortune et sans moralité, dépositaire de secrets d'Etat.
« Domicilié rue des Moineaux, sous le nom de Canquoélle, nom du petit bien sur lequel vit sa famille, dans le département de Vaucluse, iamille honorable d'ailleurs.
« A été demandé récemment par un de ses petits- neveux, nommé Tbéodose de la Peyrade. » (Voir le rapport d'un agent, n"" 57 des pièces.)
— C'est lui qui doit être l'Anglais à qui Contensou sert de mulâtre, s'était écrié Carlos quand Lucien lui rapporta les ronseiguements donnés de vive voix, outre la note.
Eu trois heures de temps, cet homme, d'une activité de général eu chef, avait trouvé par Paccard un innocent complice capable de jouer le rôle d'un gendarme en bourgeois, et s'était déguise en officier de paix. 11 avait hésité trois fois à tuer Peyrade dans le tiacre ; mais il s'élait interdit de jamais commettre un assassinat par luimême, il se promit de se défaire à temps de Peyrade en le faisant signaler comme un millionnaire à quelques forçats libérés.
Peyrade et son mentor entendirent la voix de Conteuson oui causait avec la femme de chambre de madame du Val-Noble. Peyrade (il alors signe à Carlos de rester dans la première pièce, en ayaot I air de lui dire ainsi : — Vous allez juger de ma sincérité.
— Madame consent à tout, disait Adèle. Madame est en ce mouieiit chez une de ses amies, madame de Champy, qui a pour un an encore un appartement tout meublé» rue Taitbobt, et qui le lui don-
nera sans doute. Madame sera mieux là pour recevoir M. Johnson, car les meubles sont encore très-bien, et monsieur pourra les acheter à madame en s entendant avec madame de Champy.
— Bon, mon enfant, si ce n'est pas une carotte, c'en est le feuih lage, dit le mulâtre à la fille stupéfaite ; mais nous partagerons.
-;- Eh bien ! en voilà un homme de couleur, s'écria mademoiselle Adèle. Si votre nabab est un nabab, il peut bien donner des meubles à madame. Le bail finit en avril 1850, votre nabab pourra le renouveler, s'il se trouve bien.
— Moa trée-contenle ! répondit Peyrade, qui fit son entrée en frappant sur l'épaule de la femme de chambre.
Et il fit un signe d'intelligence à Carlos, qui répondit par ua geste d'assentiment en comprenant que le nabab devait rester dans son rôle. Mais la scène changea subitement par l'entrée d'un personnagiB sur qui Carlos ni le préfet de police ne pouvaient rien. Corentin se montra soudain. Il avait trouvé la porte ouverte, il venait voir en passant comment son vieux Peyrade iouait son rôle de nabab.
— Le préfet m^otolondre toujours ! dit Peyrade à l'oreille de Corentin, il m'a découvert en nabab.
— Nous ferons tomber le préfet, répondit Corentin à l'oreille de son ami.
Puis, après avoir salué froidement, il se mit à examiner sournoisement le magistrat.
— Restez ici jusqu'à mon retour; je vais à la Préfecture, dit Car- , los. Si vous ne me voyez pas, vous pourrez vous passer votre fon-
taisie.
Après avoir dit ces mots à l'oreille de Peyrade afin de ne pas en démolir le personnage aux yeux de la femme de chambre, Carlos sortit, ne se souciant pas de rester sous le regard du nouveau venu, dans lequel il reconnut une de ces natures blondes, à œil bleu, terribles à froid.
— C'est l'officier de paix que m'a envoyé le préfet, dit Peyrade à Corentin.
— Ça ! répondit Corentin, tu t'es laissé mettre dedans. Cet homme a trois jeux de cartes dans ses souliers, cela se voit à la position du pied dans le soulier ; et un officier de paix n'a pas besoin de se déguiser.
Corentin descendit avec rapidité pour éclaircir ses soupçons , Carlos montait en fiacre.
— Eh l monsieur l'abbé ! cria Corentin. Carlos tourna la tête, vit Corentin et monta dans son fiacre ; mais Corentin eut le temns de lui dire à la portière : — Voilà tout ce que je voulais savoir. — Quai Malaquais ! cria Corentin au cocher en mettant d'infernales railleries dans son accent et dans son regard.
— Allons, se dit Jacques Colin, je suis cuit, ils y sont, il faut les gagner de vitesse, et surtout savoir ce qu'ils nous veulent.
Corentin avait vu cinq ou six fois l'abbé Carlos Herrera, et le re-
§ard de cet homme ne pouvait pas s'oublier. Corentin avait reconnu abord la carrure des épaules, puis les boursouflures du visage, et la tricherie des trois pouces obtenus par un talon intérieur.
— Ah ! mon vieux, Ton t'a (aAi poser! dit Corentin en voyant qu'il n'y avait plus dans la chambre à coucher que Peyrade et Contensou.
— Qui? s'écria Peyrade dont l'accent eut une vibration métallique. J'emploie mes derniers jours à le mettre sur un gril et à l'y retourner.
— C'est l'abbé Carlos Herrera, probablement le Corentin de l'Esagne. Tout s'explique. L'Espagnol est un débauché qui a voulu faire a fortune de ce petit jeune nomme en battant monnaie avec le traversin d'une jolie fille. C'est à toi de savoir si tu veux jouter avec un abbé qui me parait diablement roué.
•^ Oh ! cria Contensou, il a reçu les trois cent raille francs le jour de l'arrestation d'Eslher, il était dans le fiacre ! Je me souviens de ces yeux-là, de ce front, de ces marques de petite vérole.
— Ah ! quelle dot aurait eue ma pauvre Lydie ! s'écria Peyrade.
— Tu peux rester en nabab, dit Corentin. Pour avoir un œil chez Esther, il faut la lier avec la Val-Noble, elle était la vraie maîtresse de Lucien de Rubempré.
— On a déjà chippé plus de cinq cent mille francs au Nucingen, dit Contensou.
— Il leur en faut encore autant, reprit Corentin, la terre de Rubempré coûte un million. Papa, dit-il en frappant sur l'épaule de Peyrade, tu pourras avoir plus de cent mille francs pour marier Lydie.
— Ne me dis pas cela, Corentin. Si ton plan manquait, je ne sais pas de quoi je serais capable.
— Tu les auras peut-être demain. L'abbé, mon cher, est bien fin, nous devons baiser son ergot, c'est im diable supérieur ; mais je le tiens, H est homme d'esprit, il capitulera. Tâche d'être aussi bête qu'un nabab, et ne crains plus rien.
Le soir de cette journée où les véritables adversaires s'étaient rencontrés face à face et sur un terrain aplani, Lucien alla passer la soirée à l'hôtel de Grandiieu. La compagnie y était nombreuse. A la face de tout son salon, la duchesse garda pendant quelque temps Lucien auprès d'elle, en se montrant excellente pour lui.
— Vous êtes allé faire im petit voyage? lui dit-elle.
SPLENDEURS ET MISÈRES
— Oui, madame la dnchease. Ha saur, dans le désir de faciliter mon mariatt^, a fait de grands sacririccs, el j'ai pu acquérir la terre de Bubempré, la recomposer en entier. Mais j ai trouvé dans mon ■voué de Paris un homme habite, il a su m'ëviier les prétentions que les déLenieurs des biens auraient élevées en sachant le nom de l'acqaéreur.
~ Y ■•t-il uD château? dit Ootilde en souriant trop.
— 11 y a quelque chose qui ressemble à un château, mais le plus sage sera de s'en servir comme de matériaux pour bâtir une maison moderne.
Les yeux de Clotilde jetaient des flammes de bonheur à travers ses sourires de conlenlemenl,
— Vous ferez ce soir un niblwr avec mon père, lui dit-elle tout bas. Dans quinze jours, j'espère que tous serez inviié à dincr.
— Eh bien ! mon cher monsieur, dit le duc de Graudlieu, vous avez acheté, dit-on, la terre
de Bubempré; je vous en fais mon compliment.
Cest une réponse i ceui qui vous donnaient des dettes. Nous autres, nous pouvons, comme ta France ou l'Angleterre, avoir une délie publique; mais, voyezvous, les gens sans fortune, les commençants, ne peuvent pas se donner ce toD-là.
— Eh ! monsieur te duc, je dois encore cinq cent mille francs sur mu lerre.
— Eb bien ! il faii'.
^onser une (il le <pii TOUS les apporte ; mais TOUS trouverez diflicilement pour vous un parti de celte fortune d:ms notre faubourg, où l'on donne peu de dol aux filles.
— Mais elles ont assez de leur nom, répondît Lucien.
— Nous ne sommes que trois joueurs de whist , Haiifrigneitse , d'Espard et moi. dit te duc; voulez-vous éiie notre quatrième? dit-il à Luden en lui montruut la table k jouer.
Clolildevjnlàlatable de jeu pour voir jouer son père.
— Elle veut que je
reune ça pour moi, dit dnc en tapotant les Diains de sa fille et regardant de cftté Lucien qui resta sérieux.
Lucien, le partenaire de H. d'Espard, perdit vingt louis.
— Ha chère mère, vint dire GloiiMe i la duchesse, il a eu l'esprit de perdre.
A onze heures, après quelques paroles d'amour échangées avec mademoiselle de Grandiieu, Lucien revint, se mil au ht eu pensant au triomphe complet qu'il devuil obtenir dans un mois, car il ne doutait pas d'être accepte comme prétendu de Clolilde, et marié avant le carême de 1830. Le lendemain, i l'heure où Lucien fumait quelques cigarettes après déjeuner, en compagnie de Carlos devenu ircs- Boucieui, on leur annonça H. de Saiut-Estève ( quelle épigramme ! ). qui désirait parier soit à l'abhé Carlos Uerrera, soit à M. Lucien de Rubempré.
— A-t-on dit en bas que Je suis parti ? s'écria l'abbé.
— Oui, monsieur, répondit le groom.
— Eb bien ! reçois cet homme, dit-il i Lucien ; mats ne dis pus un seul mot compromettant, ne laisse pas échapper un geste d'éiunne- Dient, c'est l'ennemi.
— Tn m'entendras, dit Luden.
Pejnie dfgaiié ca AngUii, auiTi de Contmiion dcTuiiu
Carlos se cacha dans une pièce contignë, et par la fente de la porte il vit entrer Coreniin, qu'il ne reconnut qu'i la voix, tant ce grand homme inconnu possédait le don de transformation ! En ce moment, Corentin ressemblait à un vieux chef de dîviûon aux finances.
— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, dit Corentin; mais...
^Excusez-moi de tous interrompre, monsieur, dit Luden; mais...
— Mais, il s'agit de votre mariage avec mademoiselle CloUlde de GraniUieu, qui ne se fera pas, dit alors vivement Corentin. (Lucien s'assit et ne répondit rien.) — Vous êtes entre les mains d'un homme (|ui a le pouvoir, la volonté, la facilité, de prouver au duc de Grandlieu que la terre de Bubempré sera payée avec te prix qu'un sot vous a donné de votre maîtresse, mademoiselle Esther... On trouvera facilement tes minutes des jugements eu vertu desquels mademoiselle Esther a été poursuivie, et l'on a les moyens de faire parier d'EMoumy.
Les manœuvres extrêmement habiles em- Sloyées contre le baron e Nucing«i seront mises à jour... En ce moment, tout peut s'arranger. Doonei une somme de cent mille francs cl vous aurez la piitx. Ceci ne me regarde en rien.
Je suis le chargé d'alTairesdeceux qui se livrent à ce Montage, voilà tout.
Corentin aurait pu IKirler une heure, Lucien fumait sa cigarette d'un air parfoitemeut insouciant.
— Monsieur, répondit-il, Je ne veux pas savoir qui TOUS él^, car lesgeiisquisecliarpi-nt de commissions :cinblablcs ne se nomment d'aucune manière, ponr moi, du moins. Je vous ai laissé parler tranquillement : je suischez moi. Vous ne me paraissez pas dénué de sens, écoutez bien mon dilemme. (Une pause se fit, pendant laquelle Lucien opposa anx yeux de chat que Gorentin dirigeait sur lui un regard couvert de glace.) — Ou vous vous appuyez sur des faits cnlirrement faux , et je ne dois en prendre aucun souci ; ou vous avez raison, et alirs, en vous donnant cent mille francs, je vous laisse le droit de me demander autant de cent mille francs que votre mandataire pourra trouver de Sainl-Estëves Ji m'envoyer... Enfin, pourter- ■e CD livrée. — wci 45. miner d'un coup votre
estimable négociation .
sachez que moi, Lucien de Rubempré, je ne crains personne, attendu que je ne suis pour rien dans les tripotages dont vous me parlez ; que, si la maison de Granlieu fait la difficile, il y a d'autres jeunes personnes très-nobles i épouser, et qu'en somme il n'y a pas d'aiïront pour moi i rester
E arçon, surtout en faisant, comme vous le croyez, la traite des lancbes avec de pareils bénéfices.
— Si M. l'abbé Carlos Herrera...
— Monsieur, dit Lucien en interrompant Corentin, l'abbé Carlos Herrera se trouve en ce moment sur la route d'Espagne ; il n'a rien à faire à mon mariage, ni rien à voir dans mes iniérêls. Cet homme d'Etat a bien voulu m'aider pendant longtemps de ses conseils, mais il a des comptes i rendre à S. M. le roi d'Éipagne; u vous avez i causer avec lui, je tous engage à prendre le cneniîn de Madrid.
— Monsieur, (Ut nettement Corentin, vow ne serez jamais le ntart de mademoiselle Clotilde de Graitdlieu.
DES COURTISANES
— Tant pÎB pûor «De, répoadit Luciea en poasunt vers la porte Coreniin avec impalieace.
— Avez-voDS bien réfléchi 7 dit rroidement Gorentin.
— HoDsieur, jene voutreconnaimi lednutdevoutinâlerde mes affaire!! ni celui de nie faire perdre nne cigareUe, dit LucicD en je* tant sa cigarette éteinte.
— Adieu, monsieur, dit CoreuUn. Nous oe nous referroiN )^us... mab il y aura certes ud moment de votre vie où vous donoeriei ta moitié oe votre fortune pour avoir eu l'idée de me rappeler sur l'es-
, En réponse à cette menace, Yaiihé fit le geste de couper nne tête. — A l'ouvrage, maintenant .' s'écria-i-il eu regardant Lucien devenu blême après cette lerriMe conférence.
Si, dans le nombre, astei restrdnt, des lecieors qui s'occupent de la partie morale et philosophique d'un livre, il s'en trouvait un seul capable de croire i la '
satisfaction du baron de
difficile de soumettre le cœur d'une fille à des maiime6physiol(Wiques quelcouques. Esther avait resohi de taire payer cher au pauvre milliunuaire ce que le milliounaireappelait son ehoar te driomphe. Aussi , dans les premiers jours de février1830, la crémaillère n'avait^elle pas encore été pendue dans le hedid balai.— Mai s,dit Eoher CMiUdeutieUement à ses amies quile redirent au haroii, !Micarnaval,j'ouvreniMi établi seenteu, et j e veux rendre m<ni hommeheureuv comme un eoq m plâtre. Ce mot devint proverbial dans le m<»ide fille. Le baron se livrait donc à beaucoup de lamentations.
Comme les gens ma* ries, il devenait assez ridicule, il commeuçait ù se plaindre devant ses intimes, et son méeon- ICDlemeat transpirait.
Cependant Esther con* tiuuait consciencieusement son r&le de Fompadour du prince de la spéculation. Bile avait déjà donné deniou trois petites soirées nniquemenipourintroduircl.ucien au logis. Lousteau, Rjstignac , du Tillcl , Biiiou, Nathan, le comte de Brambourg, la fleur des roués, devinrent les habitués de la maison.
EnGu Esther accepta,
pour actrices dans la L'oTTicier de
pièce qu'elle jouait, Tut lia. Florentine, Fanny-
Bea^ré. Plorine, deux actrices et deux danseuses, puis madame du Val-Ncd>1e. Rien n'est plus triste qu'nne maison de courtisane sans le sel de la rivalité, le jeu des toilettes et la diversité des f>hysionomies. En six sentaines, Esther devînt la femme la plus spirituelle, la plus amusante, la plus belle et la plus élégante des parias femelles qui composent la classe des femmes entretenues. Placée sur son vrai piédestal, elle savourait toutes les jouissances de vanité qui séduisent les femmes onhoaires, mais en femme qu'une pensée secrète mettait au-dessus de sa caste. Elle gardait en son coeur une image d'elle- ' même qui tout à la fois la taisait rougir et dont elle se glorifiait, l'heure de son abdication était toujours présente à sa conscience ; aussi vivait-elle comme double, en prenant son personnage eu pitié. Ses sarcasmes se ressentaient de la disposition intérieure où la maintenait le profond mépris qoe l'ange d'amour, contenu dans la courtisane, portail ù ce rble inttne et odieux joné par le corps en pré-
sence de l'ftme. A la fois le spectateur et l'acteur, le jttge et le patient, eHe réalisait l'admirable liction des contes arabes, où se trouve presque toujours mi être sublime caché sous une enveloppe dégradée, et dont le tyneest, sous le nom de Nabuchodonosor, dans le livre des livres, la Bible. Après s'être accordé ta vie jusqu'au lendemam de l'infidélité, la victime pouvait bien s'amuser on peu du bourreau. D'ailleurs, les lumières acquises par Esther sur les moyens secrètement honteux auxquels le baron devait sa fortune colossale lui 6ièrent tout scrupule, elle se plut à jouer le r6le de la déesse Até, la Vengeance, selon le mot de Caries. Aussi se faisait-elle tour i tour charmante et détestable pour ce millionnaire qui ne vivait que par elle. Quand le baron en arrivait à un degré de souffrance auquel il désirait quitter Eslher, elle le rameiuiit i elle par une scène de tendresse.
' Herrera, très-oslensiUeroent parti pour l'Espagne, était allé jusqu'à Tours. Il avait fait conli.
' nuer le chemin i sa voi-
lure iusqu'i Bordeaux, en y laissant un domestique de place chargé de juuer le rAle du maiire, . .. . et de l'attendre dans UQ hùtel de Bordeaux. Puis, revenu par la diligence sous le costume d'un commis-vojageur, il s'é- ' tait secrètement installé chez Ksiber, d'où, par Asie, par Europe et par Paccard, lldirigeait avec soin ses machinations, en surveillant tout, et particuliëreaient Peyra- ' ' . de.' Une quinuioe envi- ) ren avant lejM^ choisi ' '^wm donner, s» fête, et ' , .•: qiii devait être le lendc.
main, du premier, bal de 1 lOpéra, lacourlisane,
. r^e ses b<His mots commençaient à rendre ' .redoutable, se trouvait ,. aux Italiens , daus le loud de la kwe que le . Itaron. forcé de lui donner une loge, .lui avait obtenue au rez : decbau^ée.aGn d'y cacher sa maîtresse et ne pas se montrer en public avec elle, iquelquespas de madame de 74ucia.
gen. Esther avait choisi sa \oge de manière à pouvoir contempler cel.
ledemadamede Sériiy, i|iic Lucien accompa- - Ruait presque toujours.
La [Muvre couriisaae meiiail son bonheur à icj;arder Lucien les m:irdi$, les jeudis et les, samedis, auprès de madame de Sérizy. Esther vit alors, vers' les neuf heures et demie, Lu- [. — F<tn46. cien entrant dans la
loge de la comtesse le front soucieux, pAle, et la figure presque décomposée. Ces signes de désolation intérieure n'étaient visibles que pour Esther. La connaissance du visage d'un homme est, chez la femme qui l'aime, comme celle de la pleine nier pour un marin. — Mon Bien! que peut-U avoir?... qu'est.il arrivé? Aurait-il besoin de j^arler i cet ange infernal, qui est un ange gardien pour lui, et qui vit caché dans une mansarde entre celle d Europe et celle d'Asie? Occupée de pensées si cruelles, Estber entendait à peine la musique. Aussi pent-on facilement croire qu'elle n'écoutait pas du tout le baron, qui tenait entre ses deux mains une main de son aneft«, en lui parlant dans son patois de juif polonais, dont les singulières désinences ne doivent pas d(mner moins de mal à' ceux qui les lisent qu'à ceux qui les entendent.
-^ Esder, dit.il en lui lâchant la main, et ta repoussant avec un léger mouvement d'humeur, fus ne m'égoudez bas ! — Baron, tenez vous baragouinez l'amour comme to«s baragooinei le français.
SPLENDEURS BT BOSÈRES
— Terteifle !
— Je pe 8uU pas id dans mon boudoir, je suis aux Italiens. Si TOUS n*éliez pas une des caisses fabriquées par Hurel ou par Ficbeti qui s'est métamorpbosée en homme par un tour de force de la na« tnre, vous ne feriez pas tant de tapage dans la loge d*une femme qui aime la musique. Je crois bien que je ne vous écoute pas ! Vous êtes là, tracassant dans ma robe comme un hanneton dans du papier, et vous me faites rire de pitié. Vous me dites ; — « Fus édes cholie, fia édes à groguer... i Vieux fat 1 si je vous répondais : — a Vous me déplaisez moins ce soir qu'hier, rentrons chez nous, s Eh bien! à la manière dont je vous vois soupirer (car si je ne vous écoute pas, je vous sens), je vois que vous avez énormément dîné, votre digestion commence. Apprenez de moi (je vous coâte assez cher pour que je vous donne de temps en temps un conseil ()our votre argent !), appre« nez, mon cher, que, quand on a des digestions embarrassées comme Te sont les vôtres, il ne vous est pas permis de dire indifféremment, et à des heures indues, à votre maîtresse : — Fus êtes cholie... Un vieux soldat est mort de cette fatuité-là dans Us hr€u de la religion, À dit Blondet... Il est dix heures, vous avez fmi de dîner à neuf heures chez du Tillet avec votre pigeon, le comte de Brarobour|{, vous avez des millions et des truffes k digérer, repassez demain k dix heures!
— Gomme fus édes grielle !... s'écria le baron qui reconnut la pro* fonde justesse de cet argument médical.
-* Cruelle?... fit Eslher en regardant toujours Lucien. N'avea^foue pas consulté Bianchon, Desplein, le vieil nSiudry... Depuis que voua entrev4>yes l'aurore de votre bonheur, savez-vous de quoi voua me faites l'effet?...
— Teguoi?
— D'un petit bonhomme enveloppé de flanelle, qui, d*heur* en heure, se promène de son fauteuil à sa croisée pour savoir si le ther« momètre est à rarticle vers à soie, la température que son médecla lui ordonne*..
— Donnez, foa èdes eine incrade ! s'écria le baron au désespoir d'entendre une musique que les vieillards amowreax entendent cepen< dant assez souvent aux Italiens.
— Ingrate 1 dit Esther. Et que m'aves«vous donné Jusqu'à présent?... beaucoup de désagrément. Vovons, papa! puisse itre'fière de vous? Vous! vous êtes fier de moi, Je porte très-bien vos galons et votre livrée. Vous avez payé mes dettes!... soit. Mais vous avez ehippé assez de millions... (An 1 ah ! ne faites pas U moue, vous en êtes convenu avec mol...) MNir n'y pas regarder. Et c'est \k votre plus beau titre de gloire... Fille et voleur, rien ne s'accorde mieux. Vous avez construit une cage magnifique pour un perroauet qui vous platt... Allez demander à un ara du Brésil s'il doit de la reconnaissance k celui qui l'a mis dans une cage dorée... — - Ne me regardez pas ainsi, vous avez Tair d'un bonze... — Vous montrez votre ara rouge et blanc à tout Paris. Vous dites : « Y a4-ll quelqu'un à Paris* qui poMède on pareil perroquet?... Et comme il laçasse! comme il rencontre bien dans ses mots!... Du Tillet entre, Il lui dit : — « Bonjour, petit firipon... » Mais vous êtes heureux comme un Hollandais qui possède une tulipe unique, comme un ancien nabab, pensionné en Asie par l'Angleterre, à qui un commis*voyageur a vendu la première taoatière suisse qui a joué trois ouvertures. Vous voulez mon cœur! Eh bien I tenez, je vais vous donner les moyens de le gagner.
— Tiddes, tiddesl... che verai dut bir ftis.„ C'badme à èdre plagué barfhs!
— Soyez jeune, soyez beau, soyez comme Lneien de Rubempré, que voila chez votre femme, et vous obtiendrez graHe ee que vous ne pourrez jamais acheter avec tous vos millions !...
-> Che fus guiddes, gar, fraimante ! fiis édes ecgsegraple ce sdr... dit le loup-cervier, dont la figure s'allongea.
— Eh bien! bonsoir, répondit Esther. Recommandez à Chorche de tenir la tête de votre lit très-haut, de mettre les pieds bien en pente, vous avez ce soir le teinta Tapoplexie... Cher, vous ne direz pas que je ne m'intéresse point k votre santé.
Le baron était debout et tenait le bouton de la porte.
— Ici, Nucingen !.,, fit Esther en le rappelant par un geste hauunin.
Le baron se pencha vers çlle avec une servilité canine.
«- Voulez-vous me voir gentille pour vous et vous donner ce soir chez moi des verres d'eau sucrée en vous choûchoûtani, gros monstre?...
— Fus me prissez le cueir...
— Briser le cuir, ça se dit en un seul mot : tanner!... reprit- elle en se moquant de la prononciation du baron. Voyons, amenez-moi Lucien, que je l'invite a notre festin de Balthazar, et que je sois sûre gu'il n'y manquera pas. Si vous réussissez à cette petite négociation, je te dirai si bien que je t'aime, mon gros Frédéric, que tu le croiras.
— Fus êdes eine engeanderesse, dit le baron en baisant le gant d'Esther. Che gonzendirais à andaiidre eine hire t'inchures, s'il y aCsit tuchurs eine garesse au poud...
— Allons, si je ne suis pas obéie, je... ditrclle en menaçant le baron du doigt comme on fait avec les enfants.
Le baron hocha la tête en oisean pris dans un traquenard et qui
implore le chasseur.
— Mou Dieu ! qu'a donc Lucien? se dit«elle quand elle fht seule en ne retenant plus ses larmes qui tombèrent, il n'a jamais été si triste !
Voici ce qui le soir même était arrivé k Lucien. A neuf heures, Lucien était sorti, comme tons les soirs, dans son coupé, pour aller à l'hôtel de Grandlieu. Réservant son cheval de selle et son cheval de eabriolet pour ses mâtinées, comme font tous les jeunes gens, il avait pris un coupé pour ses soirées d'hiver, et avait choisi chez le premier loueur de carrosses un des plus magnifiques avec de macjnifiqoee chevaux. Tout lui souriait depuis un mois : il avait dhié trois fois à l'hôtel de Grandlieu, le duc était charmant pour lui ; ses actions dans l'entreprise des Omnibus, vendues trois cent mille francs, loi avaient
Grmis de payer encore un tiers du prix de sa terre; Qotilde de Grandu, qui faisait de délicieuses toilettes, avait dix pots de fard sur la figure quand U entrait dans le salon, et avouait hautement d'ailleurs sa passion pour lui. Qudques personnes assez liaut placées pariaient du mariage de Lucien et de mademoiselle de Grandlieu comme d'une chose probable. Le duc de Chaulieu, l'ancien ambassadeur en Espagne et ministre des affaires étrangères pendant un moment, avait promis à la duchesse de Grandlieu de demander au roi le titre de marquis pour Lucien. Après avoir diné chez madame de Sérizy, Lucien était donc allé, ce soir-là, de hi rue de la Gbaussée-d'Antin au faubourg Saint-Germain y faire sa visite de tous les jours. U arrive, son cocher demande la porte, elle s'ouvre, il arrête au perron. Lucien, en descendant de voiture, voit dans hi cour quatre équipages. En apercevant M. de Rubempré, l'un des valets de pied, qui ouvrait et fermait la porte du péristyle, s'avance, sortsor le perron et se mec devant la porte, comme un soldat qui reprend sa faction. "«• Sa Seigneurie n'y est pas , dit-il.
— Madame la duchesse reçoit, fit observer Lucien au valet.
— Madame la duchesse est sortie, répond gravement le valet.
— Mademoiselle Qotilde?...
— Je ne pense pas que mademoiselle Qotilde reçoive monsieur en Pabsence de madame la duchesse...
•— Mais il y a du monde, repartit Lucien foudroyé.
— Je ne sais pas, répondit le valet de pied en tAchant d'être k la Ms bête et respectueux.
Il n'y a rien de plus terrible que l'étiquette pour ceux qui l'admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien devina facilement le sens de cette scène atroce pour lui : le duc et la duchesse ne voulaient pas le recevoir. Il sentit sa moelle épinière se celant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant son valet de cbamore à lui, qui tenait la poignée de la portière et qui hésitait k la fermer; Lucien lui fit signe qu'il allait repartir; mais, en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant un escalier, et un domestique vint crier successivement : — Les gens de M. le duc de Ghaulieu ! — Les gens de madame la vicomtesse de Grandlieu! Loden ne dit qu'un mot à son domestique : — Vite aux Italieos !,.. Malgré sa prestesse, l'infortuné dandy ne put éviter le duc de Ghaulieu et son fils le duc de Réthoré, avec lesquels tt ftit forcé d'échanger des saints, et qui ne lui dirent pas un mot. Une grande catastrophe à la cour, la chute d'un favori redoutable, est souvent consommée au seuil d'n cabinet par le mot d'uun huissier k visage de piètre.
— Gomment faire savoir ce désastre à l'instant k mon conseiller? se disait Lucien, Que se passe-t-il?... Il se perdait en conjectures. Voici ce qui venait d'avoir lieu. Le matin même, k onze heures, le duc de Grandlieu dit, en entrant dans le petit salon où l'on déjeunait en famille, à Qotilde après l'avoir embrassée : — Mon enfant, jusqu'à nouvel ordre, ne t'occupe plus du sire de Rubempré. Pois il prit la duchesse par la main et l'emmena dans une embrasure de croisée, où 11 lui dit quelques mots k voix basse qui firent changer de couleur la pauvre Clotilde; car sa mère, qu'elle observait écoutant le duc, laissa paraître sur sa figure une vive surprise.
— Jean, dit le duc à l'un des domestiques, tenez, portez ce petit mot k M. le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui ou non. — Je l'invite à venir dîner avec nous aujourd'hui, dit-il à sa femme.
Le déjeuner fbt profondément triste : la duchesse parut pensive, le duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beiiucoup de peine à retenir ses larmes.
— Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, lui dit-elle d'une voix attendrie. Je ne puis vous dire comme lui : « Ne pensez pas à Lucien ! d Non, je comprends ta douleur. (Qotilde baisa la main de sa mère.) Mais je te dirai, mon ange : a Attends, sans faire une seule démarche, souffre en silence, puisque tu l'aimes, et sois confiante en
" la sollicitude de tes parents! » Les grandes dames, mon enfant, sont mndes parce qu'elles savent toujours faire leur devoir dans toutes les occasions, et avec noblesse.
— De quoi s'agit-il?... demanda Clotilde pâle comme un lis.
— De choses trop graves pour qu*on puisse t'en parier, mon coeur.
DES COURTISANES
répondît la duchesse ; car» si eUes sont dusses, ta i>en8ée en serait inuiilement salie; et, si elles sont vraies, tu dois les ignorer.
A six heures, ta doc de Ghauliea vint trouver dans son cabinet le duc de Grandlieu, qui Tattendait.
— Dis donc, Henri*., (Ces l'eux ducs se tutoyaient et s'appelaient par leurs prénoms. Cest une de ces nuances inventées pour marquer les degrés de rintimité, repousser les envahissements de la familia* lilé française et humilier les amours-propres.) Dis donc, Henri, je suis dans on embarras si grand, que je ne peux prendre conseil que d'un vieil ami qui connaisse bien les affaires, et tu en as la trilure. Ma fille Clotilde aime, comme tu le sais, ce petit Bubempré qu'on m'a quasi contraint de toi nromettre pour mari. J'ai toujours été contre ce mariage; mais, eonn» madame de Grandlieu n'a pas su se défendre de l'amour de Clotilde. Quand ce garçon a eu acheté sa terre, quand il Ta eu payée aux trois quarts, iln'y a nkis eu d'objections de ma part. Voici que j*ai reçu hier au soir une lettre anonyme (tu sais le cas qu'on en doit faire) où Ton m'affirme que la fortune de ce garçon provient d'une source impure, et quil nous ment en nous disant que sa sœur lui donne les fonas nécessaires à ses acquisitions. On me somme, ,au nom du bonheur de ma fille et de la considération de notre famille, de prendre des renseignements, en m'indlquanl les moyens de m'éclairer. Tiens, lis d'abord.
— Je partage ton opinion sur les lettres anonvmes, mon cher Fei^ dinand, dit le duc de GhauJieu après avoir lu la lettre ; mais, tout en les méprisant, on doit s'en servir. Il en est de ces lettres, absolument comme des espions. Ferme ta porte à ce garçon, et voyons à prendre des renseignements... Eh bien [j'ai ton aftaire. Tu as pour avoué Derville, un homme en qui nous avons toute confiance ; il a les secrets de bien des familles, il peut bien porter celui-là. C'est un homme probe, un homme de poids, un homme d'honneur; il est fin, rusé; mais il n'a que la finesse des affaires, tu ne dois l'employer que pour obtenir un témoignage auquel lu puisses avoir égard, rïous ayons au ministère des affaires étrangères, par la police du royaume, un homme unique pour découvrir les secrets d'Etat, nous l'envoyons souvent en mission. Préviens DerviUe qu'il aura, pour cette affaire, un lieutenant. Noire espion est un monsieur qui se présentera décoré de la croix de la Légion d'honneur, il aura 1 air d'un diplomate. Ce dr61e sera le chasseur, et DerviUe assistera tout simplement à la chasse. Ton avoué te dira si la montagne accouche d'une souris, ou si tu dois rompre avec ce petit Bubempré. En huit jours, tu sauras à quoi l'en tenir.
— Le jeune homme n'est pas encore assez marquis pour se formaliser de ne pas me trouver chez moi pendant huit jours, dit le duc de Grandlieu.
'- Surtout si tu lui donnes ta fille, dit l'ancien ministre. Si la lettre anonyme a raison, que que ça te fait ! Tu feras voyager Clotilde avec ma belle-fille Madeleine, qui veut aller en Italie...
— Tu me tires de peine !... dit le duc de Grandlieu, je ne sais encore si je dois te remercier...
— Attendons l'événement.
— Ah ! fit le duc de Grandlieu, quel est le nom de ce monsieur? il faut l'annoncer à DerviUe... Envoie-le-moi demain, sur les quatre heures, j'aurai DerviUe, je les metlrai tous deux en rapport.
— Le nom vrai, dit l'ancien minisire, est, je crois, torentiii... (un nom que tu ne dois pas avoir entendu), mais ce monsieur viendra chez toi bardé de son nom ministériel. Il se fait appeler M. de Saint- quelque chose... — Ah ! Saint- Yves 1 Sainte-Valère, l'un ou l'autre, — tu peux te fier à lui, Louis XVIII s'y fiait entièrement.
Après cette conférence, le majordome reçut l'ordre de fermer la porte à M. de Bubempré, ce qui venait d'être fait.
Lucien se promenait dans le fover des Italiens comme un homme ivre. Il se voyait la fable de tout Paris. Il avait dans le duc de Bbétore l'un de ces ennemis impitoyables et auxquels il faut sourire sans pouvoir s'en venger, car leurs atteintes sont conformes aux lois du monde. Le duc de Bhéloré savait la scène qui venait de se passer sur le perron de l'hôtel de Grandlieu. Lucien, qui sentait la nécessité d'instruire de ce désastre subit son conseiller-privé-intîme-actuel, craignit de se compromettre en se rendant chez Esther, où peut-être il trouverait du monde. Il oubliait qu'Esther était là, tant ses idées se confondaient ; et, au milieu de tant de perplexités, il lui fallut causer avec Baslignac, qui, ne sachant pas encore la nouvelle, le félicitait sur son prochain mariage. En ce moment, Nucingen se montra souriant à Lucien, et lui dit : — Fûlés-fus me vaire le blésir te fennir foir montame te Jamby, qui feut fus einflder elle-même à la tientaison te nodre gremaiUière...
— Volontiers, barou, répondit Lucien, à qui le financier apparut comme un ange sauveur.
— Laissez-nous, dit Esther à M. de Nuclngen, quand elle le vit entrant avec Lucien, allez voir madame du Val-Noble, que j'aperçois dans une loge des troisièmes avec son nabab... Il pousse bien des nabab dans les Indes, sgouta-t-elle en regardant Lucien d un air d'intelligence.
— Et celui-là, dit Lucien en souriant, ressemble terriblement au vôlre.
— £t, dit Esther en répondant à Lucien par un autre signe d'intel-
ligence tout en continuant de parler au baron, amenez*la-moi avec son nabab, il a grande envie de faire votre connaissance, on le dit puissamment riche. La pauvre femme m'a déjà chanté je ne sais combien d'élégies, elle se plahit que ce nabab ne va pas; et, si vous le débarrassiez de son Uit, il serait peut-être plus leste. ^ Fus nus brenez tonc bir tes toUères? du le baron.
— Qu'as-tu, mon Lucien?... dit-elle dans l'oreille de son ami en la lui effleurant avec ses lèvres dès que la porte de la loge fut fermée.
— Je suis perdu ! On vient de me refuser l'entrée de Vhôtel de Grandlieu, sous prétexte qu'il n'y avait personne, le duc et la duchesse y étaient, et cinq équipa|;es piaffaient dans la cour...
— Comment, le marmge manquerait! dit Esther d'une voix émue, car elle entrevoyait le paradis.
— Je ne sais pas encore ce qui se trame contre moi...
— Mon Lucien, lui réponditrcUe d'une voix admirablement câline, pourquoi te chagriner? tu feras un plus beau mariage plus tard... Je te gagnerai deux terres...
— Donne à souper, ce soir, afin que Je puisse parler secrètement k Carlos, et surtout invite le faux Anglais et la Val-Noble. Ce nabab a causé ma ruine, ï\ est notre ennemi, nous le tiendrons, et nous... Mais Lucien s'arrêta en faisant un geste de désespoir.
— Eh bien! ou'y a-l-U? demanda la pauvre fille, qui se sentait comme dans un orasier.
— Oh ! madame de Sérizy me voit ! s'écria Lucien, et, pour comble de malheur, le duc de Bhéloré, l'un des témoins de ma déconvenue, est avec elle.
En effet, en ce moment même, le duc de Bhéloré jouait avec hi douleur de la comtesse de Sérizy.
•— Vous laissez Lucien se montrer dans la loge de mademoiselle Sslher, disait le jeune duc en montrant et la loge et Lucien. Vous qui vous intéressez à lui, vous devriez Taverlir que cela ne se fait pas. On peut souper chez elle, on peut même y... mais, en vérité, je ne m'âonne plus du refroidissement des Grandlieu pour ce garçon, je viens de le voir refusé à la porte, sur le perron...
•* Ces fillesJà sont bien dangereuses, dit madame de Sérizy, qui tenait sa lorgnette braquée sur la loge d'Esther.
— Oui, dit le duc^ autant pour ce qu'elles peuvent que pour ce qu'eUes veulent...
— Elles le ruineront! dit madame de Sérizy, car elles sont, m*at-on dit, aussi coûteuses quand on ne les paye pas que quand on les paye.
— Pas pour lui!... répondit le jeune duc en faisant l'étonné. Elles sont loin de lui coûter de l'argent, elles lui en donneraient au besoin, elles courent toutes après lui.
La comtesse eut autour de la bouche un petit mouvement nerveux, qui ne pouvait pas être compris dans la caîé^orie de ses sourires.
— Eb bien ! dit Esther, viens souper à minuit. Amène Blondet et Rastignac. Ayons au moins deux personnes amusantes, et ne soyons pas plus de neuf.
— Il faudrait trouver un moyen d'envoyer chercher Europe par le baron, sous prétexte de prévenir Asie, et tu lui dirais ce qui vient de m'arriver, afin que Ganos en soit instruit avant d'avoir le nabab sous sa coupe.
— Ce sera fait, dit Esther.
Ainsi Peyrade aUait probablement se trouver, sans le savoir, sous le même toit avec son adversaire. Le tigre venait dans l'autre du lion, et d'un lion accompagné de ses gardes.
Quand Lucien rentra dans la loge de madame de Sérizy, au lieu de tourner la tête vers lui, de lui sourire et de ranger sa robe pour lui Élire place à côté d'elle, elle affecta de ne pas faire la moindre attention à celui qui entrait, die continua de lorgner dans la salle; mais Lucien s'aperçut au tremblement des jumelles que la comtesse était en proie à l'une de ces agitations formidables par lesquelles s'expient les bonheurs illidcea. Il n'en descendit pas moins sur le devant de la loge, à côté d'elle, et se campa dans l angle opposé, laissant entre la comtesse et lui un petit espace vide; il s'appuya sur le bord de la loge, y mit son coude droit, et le menton sur sa main gantée ; puis il se posa tie trois quarts, attendant un mot. Au milieu de l'acte, la comtesse ne lui avait encore rien dit, et ne l'avait pas encore regardé.
— Je ne sais pas, lui dit-elle, pourquoi vous êtes ici; votre place est dans la loge de mademoiselle Esther...
— J'y vais, dit Lucien, qui sortit sans regarder la comtesse.
— Ah ! ma chère, dit madame du Val-Noble en entrant dans la loge d'Esther avec Peyrade, que le baron de Nucingen ne reconnut pas, Je suis enchantée de te présenter M. Samuel Johnson; il est admirateur des talents de M. de r^ucingen.
— Vraiment, monsieur? dit Esther en souriant à Peyrade.
— 0, yes, bocop, dit Peyrade.
— Eh bien ! baron, voilà un français qui Ressemble au vôtre, à peu près comme le bas-breton ressemble au bourguignon. Ça va bien m'ainuser de vous entendre causer finances... Savez- vous ce que j'exige de vous, monsieur Nabab, pour faire connaissance avec mon barou ? dit-elle en souriant.
SPLENDEURS ET MISÈRES
^ 0!... je... vos mercîe, vos mé présenterez au sir berronel.
— Oui, reprit-elle. Il faut me faire le plaisir de souper chez moi... n n'y a pas de poix plus forte que la cire du yîn de Champagne pour lier les nommes, elle scelle toutes les affaires, et surtout celles où l'on s*enfouce. Venez ce soir, vous trouverez de bons ffarçons ! Et quant à toi, mon petit Frédéric, dit-elle à Toreille du baron, vous avez votre voiture, courez rue Saint-Georges, et ramenez-moi Europe, j*ai deux mots à lui dire pour mon souper... J'ai retenu Lucien, il nous amènera deux gens d'esprit... — iHous ferons poser l'Anglais, dil-elle à l'oreille de madame au Val-Noble.
Peyrade et le baron laissèrent les deux femmes seules.
— Ah ! ma chère, si tu fais jamais poser ce gros infàme-là, lu auras de l'esprit, dit la Val-Noble.
— Si c'était impossible, tu me le prêterais huit jours, répondit Esther en riant.
— Non, tu ne le garderais pas une demi-journée, répliqua madame du Val-Noble, je mange un pam trop dur, mes dents s'y cassent. Je ne veux plus, de ma vie vivante, me charger de faire le lîonhear d'aucun Anglais... C'est tous égoïstes froids, des pourceaux habillés...
— Comment, pas d'égards? dit Eslher en souriant.
— Au contraire, ma chère, ce monstre-là ne m'a pas encore dit toi, •— Dans aucune situation 7 dit Esther.
— Le misérable m'appelle toujours madame, et garde le plus beau sàng-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins gentils... L'amour, tiens, ma foi, c'est pour lui, comme de se faire la barbe. Il essuie ses rasoirs, il les remet dans l'étui, se regarde dans la glace, et a l'air de se dire : — Je ne me suis pas coupé. Puis il me traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme milord Pot-au-Feu ne s'amuse-t-il pas k faire cacher ce pauvre Théodore, et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des demi-journées. Enfin il s'étudie à me contrarier en tout. Et nvarc... comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dfner, il ne me paye pas la voiture qui me ramène, si, par hasard, je n'ai pas demanaé la mienne.
— Eh bien ! dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là ?
— Mais, ma chère, absolument rien. Cinq cents franns, tout sec, par mois, et il me paye le remise. Mais, ma chère, qu'est-ce que c'est?... une voiture comme celles qu'on loue aux épiciers le jour de leur mariage pour aller à la mairie, à l'église et au Cadran-Bleu... Il me taonne avec le respect. Si j'essaye d'avoir mal aux nerfs et d'élre mal disposée, il ne se làche pas, il me dit : — le veuie que milédy fesse sa petite voloir, por que rienne n'est plus détestabel, - no gentlemen— que dé dire à ioune genti phàme : « Vos été ioune bellôl dé coltône, ioune merchendise !... » Hé ! hé ! vos étez à ein member of Society de temprence, and antislavery. Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant ainsi comprendre qu'il a du respect pour moi comme il eu aurait pour un nègre, et que cela ne tient pa^ à son cœur, mais à ses opinions d'abolitioniste.
-— Il est impossible d'être plus infâme, dit Esther, mais je le ruinerais, ce chiuois-la !
—Le ruiner? dit madame du Val-Noble, il faudrait qu'il m'aimât !... Mais toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il t'écouterait gravement, et le dirait, avec ces formes britanniques qui font trouver les gifftcs aimables, qu'il te paye assez cher, por le petit chose qu'été lé amor dans son paour exislence.
— Dire (|ue, dans notre état, on peut rencontrer des hommes comme celui-là! s'écria Esther.
— Ah ! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... soigne bien ton Nucingen.
— Mais il a une idée, ton nabab?
— C'est ce que me dit Adèle, répondit madame du Val-Noble.
— Tiens, cet homme 4à, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.
— Ou bien, il veut faire des aCTaires avec Nucingen, et il m'aura prise en sachant que nous étions liées, c'est ce que croit Adèle, répondit madame dfu Val-Noble. Voilà pourquoi je te le présente ce soir. Ah ! si je pouvais être certaine de ses projets, comme je m'entendrais joliment avec loi et Nucingen !
— Tu ne t'emportes pas, dit Eslher, tu ne lui dis pas son fait de temps en temps?
— Tu l'essayerais, tu es bien fine... eh bien ! malgré ta gentillesse, il te tuerait avec ses sourires glacés. Il te répondrait : Yen souis antislavery, et vos été libre... Tu lui dirais les choses les plus drôles, il te regarderait et dirait : Véry good! et tu t'apercevrais que tu n'es pas autre chose, à ses yeux, qu un polichinelle.
— Et la colère?
— Même chose ! Ce serait un spectacle pour lui. On peut l'opérer à
S anche, sous le sein, on ne lui fera pas le moindre mal ; ses viscères oivent être en fer-blanc. Je le lui ai dit. Il m'a répondu : — Yen souis trei-contente de cette dispeusitionne physicale .. Et toujours poli. Ma chère, il a l'ànie gantée... Je continue encore quelques jours d'endurer ce martyre pour satisfaire ma curiosité. Sans cela, j'aurais fait
déjà souffleter milord par Philippe, qui n*a pas son pareil à l'épée, 11 n'y a plus que cela...
— J'allais te le dire ! s'écria Esther ; mais tu devrais auparavant savoir s'il sait boxer, car ces vieux Anglais, ma chère, ça garde un fond de malice.
— Celui-là n'a pas son double!... Non, si tu le voyais me demandant mes ordres, et à quelle heure il peut se présenter, pour venir me surprendre (bien entendu !), et déployant les formules de respect, soi^lisant des genUemeny tu dirais : Voilà une femme adorée, et il n'y a pas une femme qui n'en dirait autant...
— Et l'on nous envie, ma chère ! lit Esther.
— Ah bien!... s'écria madame du Val-Noble. Tiens, nous avons toutes plus ou moins, dans notre vie, appris le peu de cas qu'on fait de nous ; mais, ma chère, je n'ai jamais été si cruellement, si profondément, si complètement méprisée par la brutalité, que je le suis par le respect de cette grosse outre pleine de porto. Quand il est gris, il s'en va, por ne pas été displaisante, dit-il à Adèle, et ne pas être à deux pouissances à la fois : la femme et le vin. Il abuse de mon fiacre, il s'en sert plus que moi... Oh ! si nous pouvions le faire rouler ce soir sous la table... mais il boit dix bouteilles, et il n'est que gris : il a l'œil trouble, et il y voit clair.
— C'est comme ces gens dont les fenêtres sont sales à l'extérieur, dit Esther. et qui du dedans voient ce qui se passe dehors... Je connais celte propriété de l'homme : du Tillct a celte qualité-là, superlativement.
— Tâche d'avoir du Tillet, et, à eux deux Nucingen, s'ils pouvaient le fourrer dans quelques-unes de leurs combinaisons, je serais au moins vengée ! ils le réduiraient à la mendicité ! Ah ! ma chère, tomber à un hypocrite de prolestant, après ce pauvre Falleix, qui était si drôle, si bon enfant, si gouailleur I.„ Avons-nous ri!... On dit les agents de change tous bêles... Eh bien! celui-là n'a manqué d'esprit qu'une fois...
— Quand 11 t'a laissée sans le sou, c'est ce qui t'a fait connaître les désagréments du plaisir.
Europe, amenée par M. de Nucingen, passa sa tête vipérine par la porte ; et, après avoir entendu quelques phrases que lui dit sa maîtresse à l'oreille, elle disparut.
A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue Saint-Georges à la porte de l'illustre courtisane : c'élait celui de Lucien, qui vint avec Rastignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet, celui du baron de Nucinsen, celui du nabab et celui de Florinc, que du Tillet raccola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être servi à une heure, les bougies flambaienl, le petit salon et la salle à manger déployaient leurs somptuosités. Ou se promit une de ces nuits de débauche auxouelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls résister. On joua d'abord, car il fallait attendre environ deux heures.
— Jouez-vous, milord?... dit du Tillet à Peyrade.
— le aye jouié avec O'Connell, Pilt, Fox, Canning, lort Brougham, lort...
— Dites tout de suite une infinité de lords, lui dit Bixiou.
— Lort Fitz-William, lortEllenborough, lort Ueriford, lort... Bixiou regarda les souliers de Peyrade et se baissa.
— Que cherches-tu?... lui dit Blondet.
— Parbleu ! le ressort qu'il faut pousser pour arrêter la machine, dit Florine.
— Jouez-vous vingt francs la fiche?... dit Lucien.
— le ioue toi ce que vos vodrez peirdre...
— Est-il fort !... ait Eslher à Lucien, ils le prennent tous pour an Anglais!...
Du Tillet, Nucingen, Peyrade et Rasl^nac se mirent à une table de whist. Florine, madame du Val-Noble, Esther, Blondet, Bixiou, restèrent autour du feu à causer. Lucien passa le temps à feuilleter un magnifique ouvrage à gravures.
-^ Madame est servie, dit Paccard dans une magnifique tenue.
Peyrade fut mis à gauche de Florine et flanqué de Bixiou, à qui Esther avait recommandé de faire boire outre mesure le nabab en le défiant. Bixiou possédait la propriété de boire indéfiniment. Jamais, dans loule sa vie, Peyrade n'avait vu pareille splendeur, ni goûté pareille cuisine, ni vu de si jolies femmes.
— J'en ai ce soir pour les mille écus que me coûte déjà la Val-Noble, pensa-t-il, et d'ailleurs je viens de leur gagner mille francs.
— Voilà un exemple à suivre, lui cria madame du Val-Noble, qui se trouvait à côté de Lucien, et qui montra par un geste les magnificences de la salle à manger.
Esther avait mis Lucien à côté d'elle, et lui tenait le pied entre les siens sous la table.
— Entendez-vous? dit la Val-Noble en regardant Peyrade, qui faisait l'aveugle, voilà comment vous devriez m'arranger une maison ! Quand on revient des Indes avec des millions, et qu'on veut ùire des affaires avec des Nucingen, on se met à leur niveau,
— le souis of Society de temprence...
DES COURTISANES
— Alors vous allez boire joliment, dit Bixiou, car c'est biea chaud les Indes, mon oncle !...
La plaisanterie de Bixiou pendant le souper fut de traiter Peyrade comme un de ses oncles revenu des Indes.
— Montame ti Fal-Nople m*a tidde que fus aûez tes itëes«.. demanda Nucingen en examinant Peyrade.
— Voilà ce que je voulais entendre, dit du Tillet à Rastignac, les deux baragouins ensemble.
-— Vous verrez qu'ils uniront par se comprendre, dit Bixiou, qui devina ce que du Tillet venait de dire à Rastignac.
— Sir beronette, ie aye conclu ein lit le specouléchienne, 6 ! very conifortable... bocop treiz-profitable, andritche debénéâces...
— Vous allez voir, dit Blondet à du Tillet, qu'il ne parlera pas une minute sans faire arriver le parlement et le gouvernement anglais.
— Ce êdre dans lé China... por le opiume... •^ Ui, che gonnais, dit aussitôt Nucingen en homme qui possédait
son çlobe commercial, mais le coufcrnement enclès avait ein moyen t*agtion te l'obium pir s'oufrir la Chine, et ne nusbermeddrait boint...
— Nucingen lui a pris la parole sur le gouvernement, dit du Tillet à Blondet.
— Ah ! vous avez fait le commerce de l'opium, s'écria madame du Val-Noble, je comprends maintenant pourquoi vous êtes si stupéfiant, il vous en est resté dans le cœur...
•— Foyez ! cria le baron au soi-disant marchand d'opium et lui montrant madame du Val-Noble, fus êdes gomme moi : chamais les milionnaires ne beufent se vaire amer tes phàmes.
— le aimé bocop et sôvent, milédi, repondit Peyrade.
— Toujours à cause de la tempérance, dit Bixiou, qui venait d'entonner à Peyrade sa troisième bouteille de vin de Bordeaux, et qui lui fit entamer une bouteille de vin de Porto.
-- 0! s'écria Peyrade, il is very vine de Pôrtiugal of Engleterre.
Blondet, du Tillet et Bixiou échangèrent un sourire. Peyrade avait la puissance de tout travestir en lui, même l'esprit. Il y a peu d'Anglais qui né vous soutiennent que l'or et l'argent sont meiUeurs en Angleterre que partout ailleurs. Les poulets et les œufs venant de Normandie et envoyés au marché de Londres autorisent les Anglais à soutenir que les poulets et les œufs de Londres sont supérieurs (very fines) à ceux de Paris qui viennent des mêmes pays. Esther et Lucien restèrent stupéfaits devant cette perfection de costume, de langage . et d'audace. On buvait, on mangeait, tant et si bien en causant et en riant, qu'on atteignit à quatre heures du matin. Bixiou crut avoir remporté l'une de ces victoires si plaisamment racontées par Brillât- Savarin. Mais, au moment où il se disait, en offrant à boire à son oncle : « J'ai vaincu l'Angleterre!... j» Peyrade répondit à ce féroce railleur un : — Toujours, mon garçon ! qui ne fut entendu que de Bixiou.
— Eh ! les autres, il est Anglais comme moi!... Mon oncle est un Gascon! je ne pouvais pas en avoir d'autre !
Bixiou se trouvait seul avec Peyrade, ainsi personne n'entendit cette révélation. Peyrade tomba de sa chaise à terre. Aussitôt Paccard s'empara de Peyrade et le monta dans une mansarde où il s'endormit d'un profond sommeil. A six heures du soir, le nabab se sentit réveiller par l'application d'un linge mouillé avec lequel on le débarbouillait, et il se trouva sur un mauvais lit de sangle, face à face avec Asie, masquée et en domino noir.
— Ah çà 1 papa Peyrade, comptons, nous deux ! dit-elle.
— Où suis-je /... dit-il en regardant autour de lui. .— Ecoutez-moi, ça vous dégrisera, répondit Asie. Si vous n'aimez
pas madame de Val-Noble, vous aimez votre fille, n'est-ce pas?
— Ma fille ! s'écria Peyrade en rugissant.
— Oui, mademoiselle Lydie...
— Eh bien?
— Eh bien ! elle n'est plus rue des Moineaux, elle est enlevée. Peyrade laissa échapper un sourire semblable à celui des soldats
qui meurent d'une vive blessure sur le champ de bataille.
— Pendant que vous contrefaisiez l'Anglais, on contrefaisait Peyrade. Votre petite Lydie a cru suivre son père, elle est en lieu sûr... oh ! vous ne la trouverez jamais ! à mouis que vous ne répariez le le mal que vous avez fait...
-— Quel mal?
— On a refusé hier, chez le duc de Grandlien, la porte à M. Lucien de Rubempré. Ce résultat est dû à tes intri^es et a l'homme que*tu nous a détaché. Pas un mot. Ecoute ! dit Asie en voyant Peyrade ouvrant la bouche. — Tu n'auras ta fiUe, pure et sans tache, reprit Asie en appuyant sur les idées par l'accent qu'elle mit à chaque mot, que le lendemain du jour où M. Lucien de Rubempré sortira de Sain^ Thomas^d'Aquin, marié à mademoiselle Clotilde. Si, dans dix jours, Lucien de Rubempré n'est pas reçu, comme par le passé, dans la maison de Grandiieu, tu mourras d'abord de mort violente, sans que rien puisse te préserver du coup qui te menace... Puis, quand tu te sentiras atteint, on te laissera le temps, avant de mourir, de songer à cette pensée : Ma fille est une prostituée pour le reste de ses jours! Quoique tu aies été assez bête pour laisser cette prise à nos griffes, il te reste encore assez d'esprit pour méditer sur cette communica*
tiou de notre gouvernement. N'aboie pas, ne dis pas un mot, va changer de costume chez Contenson, retourne chez toi, et Katt te dira que, sur un mot de toi, ta petite Lydie est descendue et n'a plus été revue. Si tu te plains, si tu fais une démarche, on commencera par où je t'ai dit qu'on finirait avec ta fille. Avec le père Canquoëlle, il ne faut pas faire de phrases, ni prendre de mitaines, n'est^e pas? Descends, et songe bien à ne plus tripoter nos aiïaires.
Asie laissa Peyrade dans un état à faire pilié, chaque mot fut un coup de massue. L'espion avait deux larmes dans les yeux et deux larmes au bas de ses joues, réunies par deux traînées humides.
— On attend monsieur Johnson pour dîner, dit Europe enmoulrant sa tête un instant après.
Peyrade ne répondit pas, il descendit, alla par les rues jusqu'à une place de fiacres, il courut se déshabiller chez Contenson, à qui il ne dit pas une parole, il se remit en père Canquoëlle, et fut à huit heures chez lui. Il monta les escaliers le cœur palpitant. Quand la Flamande entendit son niai(re, elle lui dit si naïvement : — Eh bien! mademoiselle, où est-elle ? que le vieil espion fut obligé de s'appuyer. Le coup dépassa ses forces. Il entra chez sa fille, finit par s'y évanouir de douleur en trouvant l'appartement vide, et en écoutant le récit de Katt, qui lui raconta les circonstances d'un enlèvement aussi habilement combiné que s'il l'eût inventé lui-même. — Allons, se dit-il, il faut plier, je me vengerai plus tard, allons chez Corentin. Voilà la première fois que nous trouvons des adversaires. Corentin laissera ce beau garçon libre de se marier avec des impératrices, s'il veut!... Ah! je comprends que ma fille l'ait aimé à la première vue... Oh! le prêtre espagnol s'y connaît... Du courage, papa Peyrade, dégorge ta proie ! Le pauvre père ne se doutait pas du coup affreux qui l'attendait.
Arrivé chez Corentin, Bruno, le domestique de confiance qui connaissait Peyrade, lui dit : — Monsieur est parti...
— Pour longtemps ?
— Pour dix jours!...
— Où?
— Je ne sais pas!...
— Oh! mon Dieu, je devieus stupide! je demande où... comme si nous le leur disions, pcnsa-t-il.
Deux heures avant le moment où Peyrade allait être réveillé dans sa mansarde de la rue Saint-Georges, Corentin, venu de sa campagne de Passv, se présentait chez le duc de Grandiieu, sous le costume d'un valet de chambre de bonne maison. A une boutonnière de son habit noir se voyait le ruban de la Légion d'honneur. Il s'était fait une petite figure de vieillard, à cheveux poudrés, très-ridée, blafarde. Ses yeux étaient voilés par des lunettes en écaille. Enfin il avait l'air d'un vieux chef de bureau. Quand il eut dit son nom (M. de Saint- Denis) il fut conduit dans le cabinet du duc de Grandiieu, où il trouva Derville, lisant la lettre qu'il avait dictée lui-même à l'un de ses agents, le numéro chargé des écritures. Le duc prit à part Corentin, pour lui expliquer tout ce que savait Corentin. M. de Saint-Denis écouta froidement, respectueusement, en s'amusant à étudier ce ^rand seigneur, à pénétrer jusqu'au tuf vêtu de velours, à mettre h jour cette vie, alors et pour toujours, occupée de vhist et de la considération de la maison de Grandiieu. Les grands seigneurs sont si naïfs avec leurs inférieurs, que Corentin n'eut pas beaucoup de questions à soumettre humblement à M. de tirandlieu pour en faire jaillir des impertinences.
— Si vous m'en croyez, monsieur, dit Corentin à Derville, après avoir été présenté convenablement à l'avoué, nous partirons ce soir même pour Angoulême par la diligence de Bordeaux, qui va tout aussi vite que la malle, nous n'aurons pas à séjourner "plus de six heures i)our y obtenir les renseignements que veut M. le duc. Ne suffit-il pas, si j'ai bien compris Votre Seigneurie, de savoir si. la sœur et le beau-frère de M. de Rubempré ont pu lui donner douze cent mille francs? dit-il en regardant le duc.
— Parfaitement compris, répondit le pair de France.
— Nous pourrons être ici dans quatre jours, reprit Corentin en regardant Derville, et nous n'aurons, ni l'un ni l'autre, laissé nos af- Êiires pour un laps de temps^ pendant leçjuel elles pourraient souffrir.
— C'était la seule objection ^ue j'avais à faire à Sa Seigneurie, dit Derville. D est quatre heures, je rentre dire un mot à mon premier clerc, faire mon paquet de voyage ; et, après avoir dfné, je serai à huit heures... Mais aurons-nous des places? dit-il à M. de Saint-Denis en s'interrompant.
— J'en réponds, dit Corentin, soyez à huit heures dans la cour des messageries du Grand-Bureau. S'il n'y a pas de places, j'en aurai fait faire, car voilà comme il fiiut servir monseigneur le duc de Grandiieu...
— Messieurs, dit le duc avec une grâce infinie, je ne vous remercie pas encore...
Corentin et l'avoué, qui prirent ce mot pour une phrase de congé, saluèrent et sortirent. Au moment où Peyrade interrogeait le dômes* tique de Corentin, M. de Saint-Denis et Derville, placés dans le coupé de la diligence de Bordeaux, s'observaient en silence à la sortie de Paris. Le lendemain matin, d'Orléans à Tours, Derville, ennuyé, de^
SPLENDEURS ET MISÈRES
viat causeur, et Gorentiu daigna l'amuser, mais en gardant sa dis* tance; Il lui laissa croire qu'il appartenait à la diplomatie, et s'attendait à derenir consul général par la protection au duc de Grandiieu- Deux jours après leur départ de Paris, Corentin et Derville arrêtaient à Mansie, au grand étonnement de Tavoué, qui croyait aller à Angouléroe.
— Nous aurons dans cette petite Tille, dit Corentin à Derville, des renseignements positifs sur madame Séchard.
— Vous la connaissez donc ? demanda Derville, surpris de trouver Corentin si bien instruit.
— J'ai fait causer le conducteur en m'apercevant qu'il est d'Àngoulême, il' m'a dit que madame Sécbard demeure à Marsac, et Marsac n'est qu'à une lieue de Mansle. J'ai pensé que nous serions mieux placés ici qu'à Angouléme pour démêler la vérité.
— Au surplus, pensa Derville, je ne suis, comme me l'a dit M. le duc, que le témoin des perquisitions à faire par cet homme de confiance...
L'auberge de Mansle, appelée la Belle-Etoile, avait pour maître un de ces gras et gros hommes qu'on a peur de ne pas retrouver au retour, et qui sont encore, dix ans après, sur le seuil de leur porte, avec la même quantité de chair, le même bonnet de coton, le même tablier, le même couteau, les mêmes cheveux gras, le même triple menton, et qui sont stéréotvpés chez tous les romanciers, depuis l'immortel Cervantes jusqu'à l'immortel Walter Scott. Ne soni-ils pas tous pleins de prétentions en cuisine, n'ont-ils pas tous tout à vous servir et ne finissent-ils pas tous par vous donner un poulet étique et des légumes accommodés avec du beurre fort? Tous vous vantent leurs vins fins, et vou's forcent à consommer les vins du pays. Mais, depuis son jeune âge, Corentin avait appris à tirer d'un aubergiste des choses plus essentielles que des plats douteux et des vins apocryphes. Aussi se donna- t-il pour un homnje très-facile à contenter et qui s'en remettait absolument à la discrétion du meilleur cuisinier de Mansle, dit-il à ce gros homme.
— Je n'ai pas de peine à être le meilleur, je suis le seul, répondit l'hôte.
— Servez-nous dans la salle à côté, dit Corentin en faisant un clignement d'yeux à Derville, et surtout ne craignez pas de mettre le feu à la cheminée, il s'agit de nous débarrasser de Vonglée.
— Il ne faisait pas chaud dans le coupé, dit Derville.
— Y a-t-ii loin d*ici à Marsac? demanda Corentin à la femme de Taubergiste, qui descendit des régions supérieures en apprenant que la diligence avait débarqué chez elle des voyageurs à coucher.
— Monsieur, vous allez à Marsac? demanda l'hôtesse.
— Je ne sais pas, répondit-il d'un petit ton sec. La distance d'ici à Marsac est-elle consiaérable ? redemanda Corentin après avoir laissé le temps à la maîtresse de voir sou ruban rouge.
•— En cabriolet, c'est TafTaire d'une petite demi-heure, dit la femme de l'aubergiste.
— Croyez-vous que M. et madame Sécbard y soient en hiver?...
— Sans aucun doute, ils y passent toute l'année...
^ Il est cinq heures, nous les trouverons bien encore debout à neuf heures.
— Oh ! jusqu'à dix heures, ils ont du monde tous les soirs, le curé, M. Marron, le médecin.
— C'est de braves gens! dit Derville.
^ Oh ! monsieur, la crème. ré|M>ndit la femme de l'aubergiste, des gens droits, probes... et pas ambitieux, allez! H. Sécbard, ouoiqu'à son aise, aurai! eu des millions, à ce qu'on dit, s'il ne s'était pas laissé dépouiller d'une invention qu'il a trouvée dans la papeterie, et dont profitent les frères Cointet...
— Ah! oui, les frères Cointet! dit Corentin.
— Tais-toi donc, dit l'aubergiste. Qu'est-ce que cela fait à ces messieurs que M. Sécbard ait droit ou non à un brevet d'invention pour faire du papier? ces messieurs ne sont pas des marchands de papier... Si vous comptez passer la nuit chez moi, à la Belle-Etoile, dit l'aubergiste en s'adressant à ses deux voyageurs, voici le livre, je vous prierai de vous inscrire. Nous avons un brigadier qui n'a rien à faire et qui passe son temps à nous tracasser...
— Diable, diable, je croyais les Sécbard très-riches, dit Corentin pendant |que Derville écrivait ses noms et sa qualité d'avoué près le tribunal de première instance de la Seine.
— Il y en a, répondit l'aubergiste, qui les disent millionnaires; mais vouloir empêcher les langues d'aller, c'est entreprendre d'empêcher la rivière de couler. Le père Sécbard a laissé deux cent mille francs de biens au soleil, comme on dit, et c'est assez beau déjà pour un homme qui a commencé par être ouvrier. Eh biçn I il avait peut-être autant d'économies... car il a fini par tirer dix à douze mille francs de ses biens. Donc, une supposition, qu'il ait été assez bête pour ne pas placer son argent pendant dix ans, c'est le compte ! Mais mettez trois cent mille francs, s'il a fait l'usure, comme on l'en soupçonne, voilà toute l'afGiire. Cinq cent mille francs, c'est bien loin d'un million. Je ne demanderais pour fortune que la différence, je ne serais pas à la Belle-Etoile.
— Comment, dit Corentin, M. David Sécbard et sa femme n'ont pas deux ou trois millions de fortune ! . . .
— Mais, s'écria la femme de l'aubergiste, c'est ce qu'on donne à MM. Coinlet, qui l'ont dépouillé de son Invention, et il n'a pas en d'eux plus de vingt mille francs. Où donc voulez-vous ^ue ces honnêtes gens aient pris des millions? ils étalent bien gênés pendant la vie de leur père. Sans Kolb, leur régisseur, et madame Koln, qui leur est tout aussi dévouée que son mari, ils auraient eu bien de la peine à vivre. Qu'avaient-ils donc avec la Verberie?... mille écus de renies.
Corentin prit à part Derville et lui dit : >- In vino vtritoi ! la vérité se trouve dans les bouchons. Pour mon compte, je regarde une au* berge comme le véritable état civil d'un pays, le notaire n'est pas plus instruit que l'aubergiste de tout ce qui se passe dans un petit endroit. Voyez ! nous sommes censés connaître les Cointet, Kolb, etc. Un aubergiste est le répertoire vivant de toutes lea aventures, il fait la police sans s'en douter. Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions; car, dans un pays comme la Fraoce, il y a dix millions d'honnêtes mouchards. Mais nous ne sommes pas obliges de nous fier à ce rapport, quoique déjà l'on saurait dans cette petite ville quelque chose aes douze cent mille francs disparus pour payer la terre de Rubempré. Nous ne resterons pas ici longtemps.
— Je l'espère, ait Derville.
— Voilà pourquoi, reprit Corentin. J'ai trouvé le moyen le plus naturel pour faire sortir la vérité de la bouche des époux Sécbard. Je compte sur vous pour appuyer, de votre autorité d'avoué, la petite ruse dont, je me servirai pour vous faire entendre un compte clair et net de leur fortune. — Après le dtner, nous partirons pour aller chez M. Sécbard, dit Corentin à la femme de l'aubergiste, vous aurez soin de nous préparer des lits, nous voulons chacun notre chambre. A la Belle-Etoile, tt doit y avoir delà place.
— Oh ! monsieur, dit la femme, nous avons trouvé l'enseij^ne.
— Oh ! le calembour existe dans tous les départements, dit Corentin, vous n'en avez pas le monopole.
— Vous êtes servis, messieurs, dit l'aubergiste.
— Et où diable ce jeune homme aurait-il pris son argent? L'anonyme aurait-il raison? serait-ce la monnaie dune belle fille ? dit Derville à Corentin en s'attablant pour dtner.
— Ah ! ce serait le sujet d'une autre enquête, dit Corentin. Lucien de Rubempré vit, m'a dit M. le duc de Chaulieu, avec une juive coiv* vertie, qui se faisait passer pour Hollandaise, et nommée Esther Van- Bogseck.
— Quelle singulière coïncidence! dit l'avoué) je cherche l'héri* tière d'un Hollandais appelé Gobseck; c'est le même nom avec un changement de consonnes.
— Eh bien ! dit Corentin, à Paris, je vous aurai des renseignements sur la filiation à mon retour à Paris.
Une heure après, les deux chargés d'affaires de la maison de Grandlieu partaient pour la Verbene, maison de M. et madame Sécbard. Jamais Lucien n'avait éprouvé des émotions aussi profondes Sue celles dont il fut saisi à la Verberie par la comparaison de sa estinée avec celle de son beau-frère. Les deux Parisiens allaient y trouver le même spectacle qui, quelques jours auparavant, avait frappé Lucien. Là, tout respirait le calme et l'abondance. A l*heure où les deux étrangers devaient arriver, le salon de la Verberie était occupé par une société de cinq personnes : le curé de Marsac, jeune prêtre de vingt-cinq ans qui s'était fait, à la prière de madame Sécbard, le précepteur de son fils Lucien ; le médecin du pays, nommé M. Marron ; le maire de la commune, et un vieux colonel retiré du . service qui cultivait les roses dans une petite propriété située en face de la Verberie, de Tautre côté de la route. Tous les soirs d'hiver, ces personnes venaient faire un innocent boston à un centime la fiche, prendre les journaux ou rapporter ceux qulls avaient lus. Quand M. et madame Sécbard achetèrent la Verberie, belle maison bâtie en tufau et couverte en ardoises, ses dépendances d'agrément consistaient en un petit jardin de deux arpents. Avec le temps, en y consacrant ses économies, la belle madame Sécbard avait étendu son jardin jusqu'à un petit cours d'eau , en sacrifiant les vignes qu'elle achetait et les convertissant en gazons et en massifs. En ce moment la Verberie, entourée d'un petit parc d'environ vingt arpents, clos de murs, passait poui' la propriété la plus importante du pays. La maison de reu Sécbard et ses dépendances ne servaient plus qu à Texploitaiion de vingt et quelques arpents de vignes laissés par lui, outre cinq métairies d'-un produit d'environ six mille (hmcs, et dix arpents de prés, situés de l'autre côté du cours d'eau, précisément en face du parc de ht Verberie ; aussi madame Sécbard comptait-elle bien les v comprendre l'année prochaine. D^à dans le pays on donnait à la Verbene le nom de château, et l'on afmelait Eve Sécbard la dame de Marsac. En satisfaisant sa vanité, Lucien n'avait fait qu'imiter les paysans et les vignerons. Courtois, propriétaire d'un moulin assis pittoresquement à quelques portées de fusil des prés de la Verberie» était, dit-on, en marché pour ce moulin avec madame Sécbard* Cette acquisition probable allait finir de donner à la Verberie la tournure d'une terre au premier ordre dans le dépar*
DES œURTISANES.
teinent. Madame Sëcliard, qui faisait beaucoup de bien et arec au«> tant de discernement que de grandeur, était aussi estimée qu'aimée. Sa beauté, devenue magnifique, atteignait alors à son plus grand dé* veloppement. Quoique ftgée d'environ vinst^six ans, elle avait gardé la fratcbeur de la jeunesse en Jouissant du repos et de raboudance que donne la vie de campagne. Toujours amoureuse de son mari, elle respectait en lui 1 homme de talent assez modeste pour renoncer au tapage de la gloire ; enfin, pour la peindre, il sufnt peut«^tre de dire que, dans toute sa vie, die n'avait pas à compter un seid batte* ment de cœur qui ne fût inspiré par ses enfants ou par son mari, L*impôt que ce ménage payait au malbeur, on le devine : c'était le chagrin profond que causait la vie de Lucien, dans laquelle Eve Séchard pressentait des mystères et les redoutait d'autant plus que, pendant sa dernière visite, Lucien brisa sèchement à chaque interrogation de sa sœur, en lui disant que les ambitieux ne devaient compte de leurs moyens qu'à eux-mêmes. En six ans, Lucien avait vu sa sœur trois fois, et il ne lui avait pas écrit pins de six lettres. Sa première visite à la Yerberie eut lieu lors de la mort de sa mère, et la dernière avait eu pour objet de demander le service de ce mensonge si nécessaire à sa politique. Ce fut le sujet d'une loène atset §rave entre monsieur, madame Séchard et leur frère, qui leur laissa es doutes afTreux.
L'intérieur de la maison, transformé tout aussi bien oua Texte* rieur, saus présenter de luxe, était comfortable. On en Jugera par un coup d'œil rapide jeté sur le salon où se tenait en ce moment la compagnie. Un joli tapis d'Aubusson, des tentures en croisé de coton
fris ornées de galons en soie verte, des peintures imitant le bois de pa, un meuble en acajou sculpté, garni de Casimir gris à passementeries vertes, des jardinières pleines de fleurs, malgré la saison, offraient un ensemble doux à Fœil. Les rideaux des fenêtres en soie verte, la garniture de la cheminée, l'encadrement des ftlaces, étaient exempts de ce faux goût qui gâte tout en province. Enfin les moindres détails élégants et propres, tout reposait l'âme et les regards par l'espèce de poésie qu'une femme aimante et spirituelle peut et doit introduire dans son ménage.
Madame Séchard, encore en deuil de son père, travaillait au coin du feu à un ouvrage en tapisserie, aidée par madame Kolb, la femme de charge, sur qui elle se reposait de tous les détails de la maison. Au moment où le cabriolet atleipil aux premières habitations de Marsac, la compagnie habituelle de la Yerberie s*augmenta de Courtois, le meunier, veuf de sa femme, qui voulait se retirer des affaires et qui espérait bien vendre sa propriété à laquelle madame Eve paraissait tenir, et Courtois savait le pourquoi.
— Voilà un cabriolet qui arrête ici ! dit Courtois en entendant à la porte un bruit de la voiture ; et, à la ferraille, on peut présumer qu'il est du pays.
— Ce sera sans doute Postel et sa femme qui viennent me voir, dit le m^ecin.
— Non, dit Courtois, le cabriolet vient du côté de Mansle.
— Matame, dit Kolb (un gi*and et^ros Alsacien), foissi ein afoué té Baris qui témente à barler à monciere.
— Un avoué ! s'écria Séchard, ce mot-là me donne la colique*
— Merci, dit le maire de Marsac, nommé Cachan, avooë pendant vinfft ans à Angouléme, et qui jadis avait été chargé de poursuivre Séchard.
— Mon pauvre David ne changera pas, il sera toij^ours distrait 1 dit Eve en souriant.
— Un avoué de Paris ! dit Courtois ; vous avez donc des affalrea à Paris?
— Non, dit Eve.
— Vous y avez un frère, dit Courtois eu souriant.
^ Gare que ce ne soit à cause de la succession dv père Séchard, dit Cachan. Il a fait des aCTaires véreuses, le bonhomme !
En entrant, Coieulin et Derville, après avoir salué la compagnie et décliné leurs noms, demandèrent à parler en particulier à madame Séchard et à son mari.
— Volontiers, dit Séchard. Mais est-ce pour affaires?
— Uniquement pour la succession de M. votre père, répondit Corentin.
— Permettez alors que M. le maire, qui est un ancien avoué d* Angouléme, assiste à la conférence.
— Vous êtes monsieur Derville? dit Cachan en regardant Corentin.
— Non, monsieur, c'est monsieur, répondit Corentin en montrant l'avoué, qui salua.
— Mais, dit Séchard, nous sommes en famille, nous n*avons rien de caché ponr nos voisins, nous n'avons pas besoin d'aller dans mon cabinet ou il n'y a pas de feu. Notre vie est au grand jour...
— Celle de n . votre père, dit Corentin, a eu auelques mystères que, peut-être, vous ne seriez pas bien aise de publier.
— Est-ce donc une chose qnt puisse nous faire rougir? dit Eve elTrayée.
— Oh ! non, c'est une peccadille de jeunesse, dit Corentin en ten* dant avec le plus grand sang-froid une de ses mille êouricièreê,
*^ M. votre père vous a donné un frère atné.
— Ah ! le vieil ours, cria Courtois, il ne vous aimait guère, monsieur Séchard, et il vous a gardé cela, le sournois. Ah ! je comprends maintenant ce qu*il voulait dire quaud il me disait : Vous en verrez de belles lorsque je serai enterré !
— Oh ! rassurez-vous, monsieur, dit Corentin à Séchard en étudiant Eve par un regard de côté.
— Un frère ! s'écria le médecin, mais voilà votre succession par* tagée en deux !
Derville affectait de regarder les belles gravures avant la lettre qui se trouvaient exposées sur les panneaux du salon.
— Oh! rassurez-vous, madame, dit Corentin en voyant la surprise qui parut sur la belle fleure de madame Séchard, il ne s'agit que d'un enfant naturel. Les droits d'un enfant naturel ne sont pas ceux d'un enfant légitime. Cet enfant est dans la plus profonde misère, il a droit à une somme basée sur Timportance de la succession. Les millions laissés par M. votre père...
A ce mot millionê , il y eut un cri de l'unanimité la plus complète dans le salon. En ce moment Derville n'examinait plus les gravures.
— Le père Séchard, des millions? dit le gros Courtois. Qui vous a dit cela ? quelque paysan.
-« Monsieur, dit Cfachan, vous n'appartenez pas au fisc, ainsi Ton peut vous dire ce oui en est.
^ Soyez tranquille, dit Corentin, ie vous donne ma parole d'hon* ttmr de ne pas être un employé des domaines.
Gachan, qui venait de taire signe à tout le inonde de se taire, kiiii échapper un mouvement de satisfaction.
^ Monsieur, reprit Corentin, n'y eût-il qu'un million, la part de l'enfant naturel serait encore assez belle. Nous ne venons pas faire un procès» nons venons au contraire vous proposer de nous donner cent mille francs, et nous nous en retournons.
^ Cent mille firancs ! s'écria Cachan en interrompant Corentin. Mats, moDlieur, le père Séchard a laissé vingt arpents de vi&nes, cinq petttei métairies, dix arpents de prés à Marsac, et pas un liard avec.
•— Pour rien au monde, s'écria David Séchard en intervenant, je ne voudrais faire un mensonge, monsieur Gachan ; et moins encore en matière d'intérêt ({n'en toute autre... Monsieur, dit-il à Coreniiu et à Derville) mon père nous a laissé outre ces biens... Courtois et Cachan eurent beau faire des signes à Séchard, il ajouta : Trois cent mille francs, ce qui porte l'importance de sa succession à cinq cent mille francs environ.
— Monsieur Cachan, dit Eve Séchard, quelle est la part que la loi donne à l'enfant naturel?
■^ Madame, dit Corentin, nous ne sommes pas des Turcs, nous Voua demandons seulement de nous jurer devant ces messieurs que votts tt avez pas recueilli plus de cent mille écus en argent de la suc* Cession de votre beau-père, et nous nous entendrons bien.
•*-> Donnez auparavant votre parole d'honneur, dit l'ancien avoué d' Angouléme à Derville, que vous êtes avoué.
— Voici mon passe*port, dit Derville à Cachan en lui tendant un pai^er plié en quatre, et monsieur n'est pas, comme vous pourriez le croire, un inspecteur général des domaines, rassurez-vous, ajouta Derville. Nous avions seulement un intérêt puissant à savoir la vérité sur la succession Séchard, et nous la savons... Derville prit madame Eve par la main, et Temmena très-courtoisement au bout du salon. — Madame, lui dit41 à voix basse, si l'honneur et l'avenir de la maison de Grandlieu n'étalent intéressés dans cette question, je ne me serais pas prêté à ce stratagème inventé par ce monsieur décoré ; mais vous l*excuseres, il s'agissait de découvrir le mensonge à l'aide duquel M. votre frère a surpria la religion de cette noble famille. Gardez -vous bien maintenant de laisser croire que vous avez donné doute cent mille francs à M. votre frère pour acheter la terre de Httbempré.
— Douze cent mille francs ! s'écria madame Séchard en pâlissant. Et où les a-t-il pris, lui, le malheureux?...
— Ah ! voilà, dit Derville, j'ai peur que la source de cette fortuuc ne soit bien impure.
Eve eut des larmes aux yeux que ses voisins aperçurent.
— Nous vous aVons rendu peut-être un grand service, lui dit Der* ville, en vous empêchant de tremper dans un mensonge dont les sui* tes peuvent être très-dangereuses.
Derville laissa madame Séchard assise, pâle, des larmes sur les joues, et salua la compagnie.
— A Mansle! dit Corentin au petit garçon qui conduisait le cabriolet.
La diligence allant de Bordeaux à Paris, qui passa dans la nuit, eut une place ; Derville pria Corentin de le laisser en profiter, en objec" tant ses affaires: mais, au fond, Il se défiait de son compagnon de voyage, dont la dextérité diplomatique et le sans-froid loi parurent être de Thabitude. Corentin resta trois jours à Mansle sans trouver d'occasion pour partir ; il fat obligé d'écrire à Bordeaux et d'y retenir une place pour Paris, où 11 ne put revenir que neuf jours après son départ.
Pendant ce temps-là, Peyrade allait tous les matins, soit à Passy^
SPLENDEURS ET MISÈRES
soit i Paris, chei Coreoiin, savoir s'il étail revena. Le huitièmeiour, il Inissa, dans l'un et l'autre (iomicile, une lettre ëcrïte en chilues à eux, pour exiiliquer i son ami le genre de mort dont il était menacé. l'eDlèvenient de Lydie et t'alTreuse destinée à laquelle ses enneniis le vouaient. Attaqué comme jus(}u'alors il avait attaqué les autres. Peyrade, privé de Corentin, mais aidé par Gontenson, n'en resta pas moins sous son costume de nabab. Encore que ses invisibles ennemis l'eussent découvert, il pensait assez sagement pouvoir saisir quelques lueurs en demeurant sur le terrain même de la lutte. Conlenson avait mis eu campagne toutes ses connaissances i la piste de Lydie, il es- |)érait découvrir la maison dans laquelle elle était cachée ; mais, de jour en jour, l'imjMSsibilitë, de plus en plus démontrée, de savoir la moindre chose, saoula d'heure en lieure au désespoir de ?eyradc. Le tîmI espion se lit enlourcr d'une garde de douze on quinze agents les plus habiles. On snrveillaU les alentours de la rue des Moineaux et la me Tailbout, où il vi< vail en nal>ah chez madame du Val-Pfoble. Pendant les trois derniers jours du délai iâtal accordé par Asie pour rétablir Lucien sur l'ancien pied à 1 h6lel de Grandlicu, Gontenson ne quitta pas le vétéran de l'ancienne Ueuteoance générale de police. Ainsi, la poésie de terreur que les siraiagènics des tribusenoemiesenguerre répandent au sein des forêts de l'Améri-
8ue, et dont a tant pro- ^ té Cooper, s'attachait ' aux plus petits détails de la vie parisienne. Les passants, les boutiques, les 6acres, une personne debout i une croisée, tout ofTrait aux hommesouméros, i qui la défense de la vie du vieux Peyrade était confiée, l'iniérêt énorme que présentent dans les romans deCooper imirunc d'arbre, une habitation de castors, un ruclier, la peau d'un bisob, un canotimmobilc.unreDiP lageàneurd'cau.
— Si l'Espagnol est
Sarti, vous n'avez rien craindre, disait Gontenson à Peyrade en lui faisanlremarquerlauro- Tunde tranquillité dont ils jonissaieul.
— Et s'il n'est pas parU? répondait l'eyrade.
— Il a emnieué un de mes Itommes derrière sii calèche ; mais, à Blois, ■non homme, forcé de descendre, n'a pu ni re-
monter ni rattraper la L'tubrrjjjtic de
Cinq jours après le •
retour de Derville, un maUn, Lucien reçut la visite de Rasiignac.
— Je suis, mon cher, au désespoir d'avoir ii m'acqultter d'une iiéguciation qu'on m'a conlîée à cause de noire connaissance intime. Ton mariage est rom))u sans (lue lu puisses jamais espérer de le renouer. Ne remets plus les pieas à l'h&tel de Graiidiieu. Pour épouser Clolilde, il faut attendre la mort de son père, et il est devenu trop égoïste pour mourir de sitôt. Les vieux joueurs de whist tiennent longtemps... sur leur bord... de taljle. Clotildc va partir pour Tkalic avec Madeleine de Leuoncourt-Chaulicu. La pauvre fille t'aime tant, mon cher, qu'il a fallu b surveiller ; elle voulait venir te voir, elle uvait fait son petit projet d'évasion... C'est une eonsolalion dans Ion malheur.
Lucien ne répondait pas, il regardait ttasiigiiac.
— Après tout, est-ce un malheur?... lui dit son compatriote. Tu trouveras bien facilement une autre flUe aussi noble et plus belle que
Poiilde!... Madame de Sérizy te mariera par vengeance, eHe ne peut pas souffrir les Grandiieu, qui n'ont jamais voulu la recevoir i elle a une nièce, la petite Clémence du Rouvre...
— Mon cher, depuis uotre dernier souper je ne suis pas Uen svec madame de Sérizy, elle m'a vu dans la toge d'Esther, elle m'a fait une scène, et je l'ui laissée faire.
— Une femme de plus de quarante ans ne se brouille pas pour longtemps avec un jeune homme aussi beau que toi. dit Raslunac. Je connais un peu ces couchers de soleil ! Ça dure dix mioutes a l'horizon, et dix ans daus le coeur d'une femme.
— Voici huit jours que j'attends une lettre d'elle. ■ — Vas-y !
— Maintenant il le faudra !»en.
— Vieos-tu, du moins, chez la Val-Noble? son nabab rend à Nu-
cingen le sonper qu'il en a reçu.
— J'en suis et j'irai, dit Lucien d'ua air grave.
Le lendemain de la coulirniationde son malheur, dont Carlos fut instruit anssitOl, Utcien vint avec Bastiguac et NuciugeD chez le faux nab:ib.
A minuit, l'ancienoe salle à manger d'Esther réunissait presque tous les personnages de ce drame dont l'intérêt , caché sous le lit même de ces existences lorreutielles, n'était connu que d'Esther, de Lucien, de Peyrade , du muUtre Conlenson et de Paccard, qui vint servir sa maîtresse. Asie avait été priée par madame du Val-N(Ale, i l'insu de Peyrade et de Gontenson, de venir aider sa cuisinière. En se metlanti table, Peyrade, qui donna cinq cents francs à madame du Val-Noble pour bien faire les choses, Irouva dans sa serviette ua petit papier sur lequel il lut ces mots écrits au crayoD : La dix jmtri fxpiretU m monuKt tm eouj roui fiuUei d table. Peyrade passa le papier à Conlenson, qui se iromait derrière lui. en lui dînant en anglais : — ^tce toi qui a fourré la mon nom7 Conlenson lut à la lueur des bougies ce Maiu, Tecei, Pharrt, et mit le papier daus sa poche; mais il savait combien il est difriàledevjrifieruDeécriture au crayon, et s«rlout une phrase tracée en lettres majuscules, c'est-à-dire avec des lignes pour ainsi dire m n thématiques, puisque les lettres capitales se composent uniquement de courbes et de droites, dans lesquelles il est impossible de reconnaître les habitudes de la main, comme dans l'écriture dite cursive.
Ce souper fut sans aucune gaieté. Peyrade éuit en proie k one préoccupation visible. Des jeunes tnrmri qui savaient égayer un souper. il ne se trouvait là que Lucien et Rastignac. Lucien etail fort triste et suDgeur. Rastignac, qui venait de perdre, avant souper, deux mille francs, buvait et mangeait avec l'idée de se rattraper après le souper. Les trois femmes, frappées de ce froid, se regardèrent. L'ennui dépouilla les mets de leur saveur. Il en est des soupers comme de^ pièces de théâtre et des livres, ils ont leurs hasards. A Li Qn du souper on servit des gLices, dites plombièrei. Tout le monde sait que ces sortes de glaces contiennent de petit fruits conBia très-délicals places
Uipsle. — ruE 54.
DES œURTISANES.
à la surrace de la gtace, qui se serl dans un nctil verre, sans y alTecter la roniic pyramidiile. Ces glaces avaient eië rommandces par madame du Vat-Nable cliez Torioni, dont le célèbre élablissement se trouve au coin de la rue Taiibout et du boulevard. La cuisinière lit appeler le muUire pour payer la do1« du glacier. Contenson, à qui l'exigence du gargon ne parut pas nalarelle, descendit et l'aplatit par ce mot : — Vous n'êtes donc pasde chez Tortoni?... et il remonta sur-le-champ. Hais Paccard avait déjà prolité de celle absence pour distribuer les glaces aux convives. A pejoe le mulitre aiteignait-il la porte de l'aftpartement, qu'un des agents qui surveillaient la rue des Moineaux cria dans l'escalier r — Huméro vingt-sept.
—Qu'y a-lHl7 répondit Coolenson en redescend!ini avec rapidité jusqu'au bas de la rampe. — Dites au papa que sa ûlle est rentrée, et dans quel état, bwi Dieu ! qu'il vienne, elle se meurt.
.4u moment où Contemon rentra dans la salle à manger, le vieux Peyrade. qui d'ailleurs avait ootablemeot bu,
Sobaii la petite cerise e sa pluinbiêre. On portait la santé de madame du Val-Noble, le nabab reinplii son verre d'an vin. dit de Constance, et le vida . Quelque troublé que filt Contenson par la nouvelle qu'il allait apprendre a Peyrade, il Tut, en entrant, frappe de la proFunde attention avec laquelle Paccard regardait te nabab. Les deux yeux du valet de madame de Champy ressemblaient à deux flammes Qie».
Celte observation, malgré son importance, ne devait cepràdant pas relarder le mulâtre, et il se pencha vera son maître au luontenl oà Peyrade replaçait son verre vide sur la table.
— Lydie est à la maison, dit Contenson, et dans uu bien triste état.
Peyrade lâcha le pjus froDçais de tous les ju- ' rons français avec un accent méridional ^si prononcé, que le plus profond étouncment parut sur la ligure de tous les convives. En s'apercevant de sa faute, Pejrade avoua sou déguisement en disant à Conlensoa en bon rrançais :
— Trouve un flacrc !...
je fiche le camp.
Tout le monde se leva de table.
— Quidoncétes-vons?
s'écria Lucien.
— Ui!... dit le baron.
— Bixiou m'avait soutenu que vous saviez faire l'Anglais mieux que lui. et je ne voulais pas le croire, dit Itasiijinac.
— C'est quelque banquerouUer découvert; d't du Titlet à haute voix, je m'en doutais!...
— Que) sia^lier pays que Paris!... dit madame du Val-Noble. Après avoir fait faillite dans son quartier, nn marchand y reparaît en nabab ou en dandy aux Champs-Elysées impunément ! . . . Oh ! j'ai du malheur, la faillite est mon insecte.
— On dit que toutes les fleurs ont le leur, dit tranquillement Esifaer, le mien ressemble à celui de Ciéopàlre, un aspic.
— Ce que je suis!... dit Peyrade à la porte. An ! vous le saurez, car, si je meurs, je' sortirai 'de mon tombeau pour vous venir tirer par les pieds pendant toutes les nuits !...
En disant ces derniers mots, il regard.iil Eslher et Lucien ; puis il profila de l'élonneraenl général pour disparaître avec une e'tcessivc Mgilité, car il voulut courir chez hii sans attendre le Oacre. Dans la
Voili mon teul imi, dit Corenlin. — faos 58.
rue, Asie, enveloppée d'une coiffe noire, comme en portaient alors les femmes pour sortir du bal, arréu l'espion par te bras, au seuil de la porte coco ère.
— Envoie chercher les sacrements, papa Peymde, lui dit-elle de celte voix qui déjà lui avait prophétisé le malheur.
— Une voilure était là, Asie y monta, la voiture disparut comme emportée par lèvent. Il y avait cinq voilures, les hommes de Peyrade ne purent rien savoir.
En arrivant à sa maison de campnguc, dans une des places les plus retirées ei les plus riantes de la petite ville de Passy, rue des Vignes, Corenlin, qui passait [wur un n^ocîant dévoré par la passion du jardinage, trouva les chiffres de son ami Peyrade. Au heu de se reposer, il remonta dans le (iacre qui l'avait amené, se lit conduire me des Moineaux, et n'y trouva que Kalt. Il apprit de la Flamande ta disparition de Lydie et demeura surpris da défaut de prévoyance que Peyrade et lui avaient eu,
— lu ue méconnaissent pas encore, se ditil. Ces gens-là soui capables de tout, il faut savoir s'ils tueront Peyrade, car alors je ne nie montrerai plus...
Plus sa vie est infâme, plus l'homme y tienti elle est alors nue protestation, une vengeance de tous les instants.
Corenlin descendit, s'en alla chez lui se déguiser en peiit vieillard souf- A-eieux, à petite redingote verdâlrc, à petite perruque en chiendent, et revint i pied, ramené par son amitié pour Peyrade. Il voulait donner des ordres à ses Numéros les plus dévoués et les plus habiles.
En longeant la rue Saint- Honore pour venir de la place Veudôme à b rue Saint-Boch, il marcha derrière une lille en pantoufles, et habillée comme l'est une femme pour la noil. Cette Dlle, qui porlaît une camiûde blanche, et sur la tète un bonnet de nuit, laissait échapper de temps en temps des sanglots mêlés h des plaintes involontaires; Corenlin la dcvauva de qaelques pas et reconnut Lydie.
— Je suis l'ami de votre père, M.Canqudélle, dît-il de sa voix naturelle.
— AU! voici donc quelqu'un fi qui je puis me lier!... dit-elle.
— N'ayez pas l'air de nie connaître, reprit Corcntin, car nous sommes poursuivis par de cruels ennemis, et forcés de nous déguiser. Hais rjcontez-moi ce qui vous est arrivé...
— Oh ! monsieur, dit la pauvre Bile, cela se dit et ne se raconte pas... Je suis déshonorée, perdue, sans pouvoir m'expliqucr comment!...
— D'où venez-vous?...
— ie ne sais pas, monàenr! Je me suis sauvée avec tant de prétipilation, j'ai fait tant de rues, tant de détours, en me croyant suiv*e.,. Et quand je rencontrais quelqu'un d'honnèle, je demandais le chemin pour aller sur les boulevards, afin de gagner la rue de la Paix ! Eulin, après avoir marché pendant... Quelle heure est-il?
— l'iize heures et demie, dit Corenlin.
— Ji' inc ïuis sauvée à la tombée de la nuil, voici donc cinc\ heures que je marche!... s'éeriS Lydie.
SPLENDEURS ET MISÈRES
— Allons» vous aUez vous reposer, vous trouverez votre booue Katt...
— Oh ! monsieur, il Q*y a plus de repos pour moi ! Je ne veux pas d'autre repos que celui de la tombe; et j*irai Tattendre dans un couvent, si l'on me juge digue d*ycnlrer...
— Pauvre petite! vous avez bien résisté?
— Oui, monsieur. Ah ! si vous saviez au milieu de quelles créatures abiectes on m*a mise...
— On vous a sans doute endormie?
— Ah ! c'est cela ! dit la pauvre Lydie. Encore un peu de force, et j'atteindrai la maison. Je me sens défaillir, et mes ioées ne sont pas très-nettes... tout à Tbeure je me croyais dans un jardin...
Gorenlin porta Lydie dans ses bras, où elle perdit connaissance, et il la monta par les escaliers.
— Katt! cria-t-il.
Katt parut et jeta des cris de joie.
— Ne vous hàlez pas de vous réjouir! dit sentencieusement Gorentin, cette jeune fille est bien malade.
Quand Lydie eut été posée sur son lit, lorsqu'à la lueur de deux bougies allumées par Katt elle reconnut sa chambre, elle eut le délire. Elle chanta des ritournelles d'airs gracieux, et tour à tour vociféra certaines phrases horribles qu'elle avait entendues! Sa belle figure était marbrée de teintes violettes. El|e mêlait les souvenirs de sa vie si pure à ceux de ces dix jours d'infamie. Katt pleurait. Coreu* tin se promenait dans la chambre en s'arrétant par moments pour examiner Lydie.
— Elle paye pour son père! dit-il. Y aurait-il une Providence? Oh! ai -je eu raison de ne pas avoir de famille... Un enfant! c'est, ma parole d'honneur, comme le dit je ne sais quel philosophe, un otage qu'on donne au malheur !
— Oh ! dit la pauvre enfant en se mettant sur son séant et laissant ses beaux cheveux déroulés, au lieu d'être couchée Ici, Katt, je de* vrais être couchée sur le sable au fond de la Semé...
— Katt, au lieu de pleurer et de regarder votre enfant, ce qui ne la guérira pas, vous devriez aller chercher un médecin, celui de la mairie d'anord, puis MM. Desplein et Rianchon... Il faut sauver cette innocente créature. . .
Et Gorentin écrivit les adresses des deux célèbres docteurs. En ce moment, l'escalier fut grimpé par un homme à qui les marches en étaient familières, la porte s'ouvrit. Peyrade, en sueur, la figure violacée, les yeux presque ensanglantés, soufflant comme un dauphin, bondit de la porte de Tappartement à la chambre de Lydie en criant :
— Où est ma fille?...
Il vit un triste geste de Gorentin, le regard de Peyrade suivit le geste. On ne peut comparer l'état de Lydie qu*& celui d'une fleur, amoureusement cultivée par un botaniste, tombée de sa tige, écrasée par les souliers ferrés d'un paysan. Transportez cette Image dans le cœur même de la paternité, vous comprendrez le coup que reçut Peyrade, à qui de grosses larmes vinrent aux yeux. On pleure, c'est mon père ! dit Tenfant.
Lydie put encore reconnaître son père; elle se souleva, vint se mettre aux genoux du vieillard au moment où il tomba sur un fauteuil.
— Pardon, papa!... dit-elle d'une voix qui perça le cœur de Peyrade au moment où il sentit comme un coup de massue appliqué sur son crâne.
— Je meurs... ah! les gredins! fut son dernier mot. Gorentin voulut secourir son ami, il en reçut le dernier soupir.
— Mort empoisonné !... se dit Gorentin. — Bon, voici le médecin, 8*écria-t-il en entendant le bruit d'une voilure.
Gontenson, qui se montra débarbouillé de sa mul4trerie, resta comme changé en statue de bronze en entendant dire i Lydie : — Tu ne me pardonnes donc pas, mon père?... Ge n'est pas ma faute! [Elle ne s*apercevait pas que son père était mort.) — Oh ! quels yeux il me fait !... dit la pauvre folle...
— U faut les lui fermer, dit Gontenson, qui plaça feu Peyrade sur le lit.
— Nous faisons une sottise, dit Gorentin, emportons-le chez lui ; sa fille est à moitié folle, elle le deviendrait tout à fait en s'apercevant de sa mort, elle croirait l'avoir tué.
En voyant emporter son père, Lydie resta comme hébétée.
— Voilà mon seul ami!... dit Gorentin en paraissant ému quand Peyrade fut exposé sur son Kl dans sa chambre. 11 n'a eu dans toute sa Vie qu'une seufe pensée cupide! et ce fut pour sa fille!... Que cela te serve de leçon. Gontenson. Ghaque état a son honneur. Peyrade a eu tort de se mêler des affaires particulières, nous n'avons qu à nous occuper des affaires publiques. Mais, quoi qu'il puisse arriver, je jure, dit-il avec un accent, un regard et un geste qui frappèrent Gontenson d'épouvante, de venger mon pauvre Peyrade ! Je découvrirai les auteurs de sa mort et ceux de la honte de sa fille !... Et, par mon propre égotsme, par le peu de jours (|ui me restent, et que je risque dans cette vengeance, tous ces gens-la finiront leurs jours à quatre heures, en pleine santé, rasés, net, en place de Grève!...
— Et je vous y aiderai, dit Gontenson ému.
Rien n*est en effet pins émouvant oue le spectacle de la passion chez un homme froid, compassé, métnodique, en qui, depuis viuf(t ans, personne n*avait aperçu le moindre mouvement de sensibilité. G'est la barre de fer en fusion, qui fond tout ce qu'elle rencontre. Aussi Gontenson eut-il une révolution d'entrailles.
— Pauvre père Ganquoélle ! reprit-il en regardant Gorentin, il m'a souvent régalé... Et tenez... — il n'y a que des gens vicieux qui sachent faire de ces choses-là, — souvent il m'a donné dix francs pour aller au jeu...
Après celte oraison funèbre, les deux vengeurs de Peyrade allèrent cliez Lydie en entendant Katt et le médecin de la mairie dans les escaliers.
— Va chez le commissaire de police, dit Gorentin, le procureur du roi ne trouverait pas en ceci les éléments d'une poursuite; mais nous allons faire faire un rapport à la préfecture, ça pourra servir peut-être à quelque chose.
— Monsieur, dit Gorentin au médecin de la mairie, vous allez trou* ver dans cette chambre un homme mort, je ne crois pas sa mort na* turelle, vous ferez l'autopsie en présence de M. le commissaire de police, qui, sur mon invitation, va venir. Tâchez de découvrir les traces du poison; vous serez d'ailleurs assisté dans quelques instants de MM. Desplein et Rianchon, que j'ai mandés pour examiner la fille de mon meilleur ami, dont l'état est pire que celui du père, quoiqu'il soit mort...
—Je n'ai pas besoin, dit le médecin de la mairie, de ces messieurs pour faire mon métier...
-^ Ah! bon, pensa Gorentin. — Ne nous heurtons pas, monsieur, reprit Gorentin. En deux mots, voici mon opinion. Geux qui viennent de tuer le père ont aussi déshonoré la fille.
Au jour, Lydie avait fini par succomber à sa fatigue ; elle dormait quand Tiliustre chirurgien et le jeune médecin arrivèrent. Le médecin chargé de constater les décès avait alors ouvert Peyrade et cherchait les causes de la mort.
— En attendant que l'on éveille la malade, dit Gorentin aux deux célèbres docteurs, voudriez-vous aider un de vos confrères dans uiio constatation qui certainement aura de lintérét pour vous, et voire ivis De sera pas de trop au procès-verbal.
— Votre parent est mort d'apoplexie, dit le médecin, il y a les preuves d'une congestion cérébrale effrayante...
— Examinez, messieurs, dit Gorentin, et cherchez s'il n'y a pas dans la toxicologie des poisons qui produisent le même effet.
— L'estomac, dit le médecin, était absolument plein de matières; mais, à moins de les analyser avec des appareils chimiques, je ne vola aucune trace de poison.
— Si les caractères de la congestion cérébrale sont bien reconnus, Il y a là, vu Tàge du sujet, une cause suffisante de mort, dit Dcsplein en montrant l'énorme quantité d'aliments...
— Est-ce ici qu'il a mangé? demanda Rianchon.
— Non, dit Gorentin, il est venu du boulevard ici rapidement et il a trouvé sa fille violée...
«^ Voilà le vrai poison, s'il aimait sa fille, dit Rianchon.
— Quel serait le poison qui pourrait produire cet effet-là? demanda Gorentin sans abandonner son idée.
— U n*y en a qu'un, dit Desplein après avoir examiné tout avec soin. G*est un poison de l'archipel de Java, pris à des arbustes assez peu connus encore, de la nature des strychnosy et qui servent à empoisonner ces armes si dangereuses... les kris malais... On le dit, du moins...
Le commissaire de police arriva, Gorentin lui fil part de ses soupçons, le pria de rédiger un rapport en lui disant dans quelle maison et avec quels gens Peyrade avait soupe ; puis il l'instruisit du complot formé contre les jours de Peyrade et des causes de l'éiat où se trouvait Lydie. Après, Gorentin passa dans l'appartement de la pauvre fille, où Desplein et Rianchon examinaient la malade ; mais il les rencontra sur le pas de la porte.
— Eh bleni messieurs? demanda Gorentin.
— Placez cette fille-là dans une maison de santé ; si elle ne recouvre pas la raison en accouchant, si toutefois elle devient grosse, elle finira ses jours folle mélancolique. Il n'y a pas, pour la guérisou, d'autre ressource que dans le sentiment maternel, s'il se réveille...
Gorentin donna quarante francs en or à chaque docteur, et se tourna vers le commissaire de police, qui le tirait par la manche.
— Le médecin prétend que la mort est naturelle, dit le fonctionnaire, el je puis d'autant moins faire un rapport qu'il sagit du père Ganquoélle ; il se mêlait de bien des affaires, et nous ne saurions pas trop à qui nous nous attaquerions... Ges gens-là meurent souventjpar ordre,..
— Je me nomme Gorentin, dit Gorentin à l'oreille du commissaire de police.
Le commissaire laissa échapper un mouvement de surprise.
— Donc, faites une note, reprit Gorentin, elle sera irès-uiile plus tard, et ne l'envoyez qu'à titre de renseigneineuls confidentiels. Le crime est improuvable, etje sais que rinslruclion sérail arrêtée au pre-
DES COURTISANES
mier pas... Mais je livrerai quelque jour les coufïables, je vais les surveiller et les prendre en flagrant délit. Le commissaire de police salua Gorentin et partit.
— Monsieur, dit Katt, mademoiselle ne fait que chanter el dustr, que faire?...
— Mais il est donc survenu quelmie chose?...
— Elle a su que son père venaitde mourir...
— Mettez-la dans un fiacre et conduisez-la tout bonnement à Charenton; je vais écrire un mot au directeur général de la police du royaume afin qu'elle y soit placée convenablement. La fille a Charen« ton, le père dans la fosse commune, dit Gorentin. Gontenson, va commander le char des pauvres... Maintenant, à nous deux, don Carlos Herrera!...
— Garlos ! dit Gontenson, il est en Bspaffiie.
— Il est à Paris ! dit péremptoirement Gorentin. Il y a là du génie e^gnol du temps de Philippe 111, mais j*ai des traquenards pour loat le monde, même pour les rois.
Ginq jours après la disparition du nabab, madame du Val-Noble était, a neuf heures du malin, assise au chevet du lit d*Esther et y pleurait, car elle se sentait sur un des versants de la misère.
— Si, du moins, j*avais cent louis de rentes) Avec cela, ma chère, on se retire dans une petite ville quelconque, et on y trouve à se marier...
— Je puis Je les faire avoir, dit Esther.
— Et comment? s*écria madame du Val-Noble.
— Oh ! bien naturellement. Ecoule. Tu vas vouloir te tuer, joue bien celte comédie-là ; tu feras venir Asie, et tu lui proposeras dix mille francs contre deux perles noires en verre tres-mince où se trouve un poison qui tue en une seconde; tu me les apporteras, je t*en donne cinquante mille francs...
— Pourquoi ne les demandes*tu pas toi-même? dit madame du Val- Noble.
— Asie ne me les vendrait pas.
— Ge n'est par pour toit... dit madame du Val-Noble.
— Peut-être.
— Toi ! qui vis au milieu de la joie, du luxe, dans une maison à toi ! la veille d'une fête dont on parlera pendant dix ans! qui coûte à Nucingen dix mille francs. On mangera, dit-on» des fraises au mois de février, des asperges, des raisins... des melons... Il y aura pour mille écus de fleurs dans les appartements.
— Que dis-tu donc? il y a pour mille écus de roses dans Tescalier seulement.
— On dit que ta toilette coûte dix mille firancs?
— Oui, ma robe est en point de Bruxelles, et Delphine, sa femme, est furieuse. Mais j*ai voulu avoir un déguisement de mariée.
— Où sont les dix mille francs? dit madame du Val-Noble.
'— C'est toute ma monnaie, dit Esther en souriant. Ouvre ma toilette, ils sont sous mon papier à papiUoltes...
— Quand on parle de mourir, on ne se tue guère, dit madame du Val-Noble. Si c*etait pour commettre...
— Un crime, va donc! dit Esther en achevant la pensée de son amie, qui hésitait. Tu peux être tranquille, reprit Esther, je ne veux tuer personne. J'avais une amie, une femme bien heureuse, elle est morte, je la suivrai... voilà tout.
— Es- tu bête!...
— Que veux-tu, nous nous l'étions promis.
— Laisse- toi protester ce billet-là, dit l'amie en souriant.
— Fais ce aue Je te dis, et va-t'en. J'entends une voilure qui arrive, et c'est Nucingen, un homme qui deviendra fou de bonheur! U m'aime, celui-là... Pourquoi n'airoe-t-on pas ceux qui nous aiment?...
— Ah ! voilà, dit madame du Val-Noble, c'est l'histoire du hareng, qui est le plus intrigant des poissons.
— Pourquoi?...
— Eh bien ! on n'a jamais pu le savoir.
-- Mais, va-t*en donc, mon ange! Il faut que je demande tes cinquante mille francs.
— Eh bien ! adieu...
Depuis trois jours, les manières d'Esther avec le baron de Nucingen avaient entièrement changé. Le singe était devenu chatte, et la chatte devenait femme. Esther versait sur ce vieillard des trésors d'alTection, elle se faisait charmante. Ses discours, dénués de malice el d'àcrelé, pleins d'insinuations tendres, avaient porté la conviction dans l'esprit du lourd banquier; eUe l'appelait Fritz, il se croyait aimé.
—Mon pauvre Fritz, je t'ai bien éprouvé, dit^He, je t'ai bien toui^ mente, tu as été sublime de |>atience, tu m'aimes» je le vois, et je t'en récompenserai. Tu me plais maintenant, et je ne sais pas com-> ment cela s'est fait, mais je te préférerais à un jeune liomme. C'est peul-être l'effet de l'expérience. A la longue ou finit par s'apercevoir
Îue le plaisir est la fortune de l'àme, et ce n'est pas plus flatteur être aimé pour le plaisir que d'être aimé pour son argent... Et puis, les jeunes gens sont trop égoïstes, ils pensent plus à eux qu'à nous ; tandis que toi tu ne penses qu'à moi. Je suis toute ta vie« Aussi, ne
veux-je plus rien de toi, je veux te prouver à quel poiut je suis désintéressée.
— Che ne vus ai rien tonné, répondit le baron charmé, che gomde fus abborder temain draude mil vrancs te rendes... c'ede mou gâteau te noces...
Esther embrassa si gentiment Nucingen qu'elle le fit pâlir, sans
— Oh ! dllF«fle, n'allez pas croire que ce soit pour vos trente mille francs de rente oue je suis ainsi, c'est parce que maintenant... je t'aime, mon gros Frédéric...
— Oh! mon tié, birguoi m'afoir ébroufé... ch'eusse édé si hireux tébuisdroismois...
— Est-ce en trois pour cent ou eu cinq, ma bichette? dit Esther en
rtssant les mams dûis les cheveut de Nucingen et les lui arrangcaui sa fantaisie.
~ Eu drois... ch'en affais tes masses.
Le baron apportait donc ce matin l'inscription sur le grand-livre, il venait déjeuner avec sa chère petite fille, prendre ses ordres pour le lendemain, le fameux samedi, le grand jour l
— Dennez, ma bedide phàme, ma seile pliàme, dit joyeusement le banquier, dont la fiaure rayonnait de bonheur, foissiteguoi bayer fos tébenses te {[uisine bir le resdant te fos churs...
Esther prit le papier sans la moindre émotion, elle le plia, le mit dans sa toilette.
— Vous voilà bien content, monstre d'iniquité, dit^lle en donnant une petite tape sur la joue de Nucingen, de me voir acceptant enfin quelque chose de vous. Je ne puis plus vous dire vos ventés, c;ir je partage le fruit de ce que vous appelez vos travaux... Ge n'est pas un cadeau, ça, mon pauvre garçon, c'est une restiluiiou... Allons, ue prenez pas votre figure de Bourse. Tu sais bien que je t'aime.
— Ma pelle Esder, mon anche l'amur, dit le banquier, ne me barlez blis ainsi... dennez... ça me seraid écal que la derre endière me brit bir ein folleire, si j'édais etn honnêde 6me à fos yex... Je vus àme tuchurs te blis en mis.
— C'est mon phin, dit Esther. Aussi ne te dirai-je plus jamais rien qui te chagrine, mon bichon d'éléphant, car tu es devenu candide comme un enfant... Part>leu, gros scélérat, tu n'as jamais eu d'innocence, il fallait bien que ce que tu en as reçu en venant au monde reparût à la surface ; mais elle était enfoncée si avant qu'elle n'est revenue qu'à soixante-six ans passés. . . el amenée parle croc de l'amour. Ge phénomène a lieu chez les vieillard^... El voilà pourquoi j'ai fini par l'aimer, tu es jeune, tu es jeune... H n'y a que moi qui aurai connu ce Frédéric-là... moi seule I... car tu étais banquier a quinze ans... Au collège, tu devais prêter à tes camarades une bille à la condition d'en rendre deux... (Elle sauta sur ses genoux en le voyant rire.)— Eh bien! to feras ce que tu voudras ! Ré I pille les hommes... va, je t'y aiderai. Les hommes ne valent pas là peine d'être aimés, Napoléon les tuait comme des mouches. Que ce soit à toi ou au bud-
get que les Français payent des contributions, qu'éque ça leur fail?... »n ne fait pas Vamour avec le budget, et ma foi... — va, j'y ai bien réfléchi, tu as raison... — tonds les moUtonâ, c'est dans lïvangile selon Béranger... Embrassez votre Esder,.. Ah! dis donc, tu donneras à cette pauvre Val-Noble tous les meubles de l'appartement de la inie Taithout! Et puis, demam, tu lui offriras cinquante mille francs... ça te posera bien, vois-tu, mouchât. Tu as tué FaUeix, on commence à crier après toi... Cette générosité-là paraîtra babylonienne... et toutes les femmes parleront de toi. Ohl... il n'y aura que toi de grand, de noble, dans Paris, et le monde est ainsi fait que l'on oubliera Falleix. Ainsi c'est, après tout, de l'argent placé en considération !...
— Ti bas réson, mon anche, ti gonnais le monte, répondit-il, il seras mon gonzeil.
— Mais, reprlt-elie, tu vois comme je pense aux affaires de mon homme, à sa considération, à son honneur... Va me chercher les cinquante mille francs...
Elle voulait se débarrasser de M. de Nucingen pour faire venir un agent de change et vendre le soir même à la Bourse l'inscription.
— Et birquoi doud te zuite?... demanda-t-il.
— ^^Dame, mon chat, il faut les offrir dans une petite boite en satui, et en envelopper un éventail. Tu lui diras ; — Voici, madame, un éventail qui, j'espère, vous fera plaisir... On te croit Turcaret, lu passeras Baujon!
— Jarmand ! iarmand ! s'écria le baron, ch'aural tonc te l'esbrit maindenant... Uf, che rcbède fos mods...
' Au moment o^ la pauvre Esther s'asseyait, fatiguée de l'efl'orl qu'elle faisait pour jouer son rôle, Europe entra.
--Madame, dit-elle, voici un commissionnaire envoyé du quai Manquais par Cëlesiin, le valet de chambre de M. Lucien...
— Qu'il entre !... mais non, je vais dans l'antichambre.
— Il a une lettre de Gélestin pour madame.
Esther se précipita dans son antichambre, elle regarda le commissionnaire, et vit en lui le commissionnaire pur sanjg.
— Dis-lui de descendre !... dit Esther d uue voix faible eu se lais-
SPLENDEURS ET MISÈRES
gant aller sur une chaise après avoir lu la leltre. Lucien veut se tuer... ajoula-t-elle à l'oreille d'Europe. Monte-lui la lettre d*ailleurs.
L'abbé, qui conservait son costume de commis-voyageur, descendit aussitôt, et son regard se porta sur-le-champ sur le commissionnaire en trouvant dans l'antichambre un étranger.
— Tu m'avais dit qu'il n'y avait personne, dit-il dans l'oreille d'Europe.
Et par un excès de prudence il passa sur-le-champ dans le salon après avoir examiné le commissionnaire. Trompe-la-Mort ne savait pas que depuis quelque temps le fameux chef du service de sûreté qui l'avait arrêté dans la Maison-Vauquer avait un rival. Ce rival était le commissionnaire.
— On a raison, dit le faux commissionnaire à Contenson qui l'attendait dans la rue. Celui mie vou^ m'avez dépeint est dans la maison ; mais ce n'est pas un Espagnol, et je mettrais ma main au feu qu'il y a de notre gibier sous cette soutane.
— Il n'est pas plus prêtre qu'il n'est Espagnol, dit Contenson.
— J'en suis sûr, dit le chef de la brigaae de sûreté.
— Oh ! si nous avions raison!... dit Contenson.
Lucien était en effet resté deux jours absent, et l'on avait profité de cette absence pour tendre ce piège ; mais il revint le soir même, et les inquiétudes d'Eslher se calmèrent.
Le lendemain matin, à l'heure où la courtisane sortit du bain et se remit dans son lit, son amie arriva.
— J'ai les deux perles! dit la Val-Noble.
— Voyons? dit Ësther en se soulevant et enfonçant son joli coude sur un oreiller garni de dentelles.
Madame du Val-Noble tendit deux espèces de groseilles noires. Le baron avait donné à Esther deux de ces levrettes, d'une race célèbre, et qui finira par porter le nom du grand poêle contemporain qui les a mises à la mode ; aussi In courtisane, très-fière de les avoir obtenues, leur avait-elle conservé les noms de leurs aïeux, Roméo et Juliette. Il est inutile de parler de la gentillesse, de la blancheur, de la grâce de ces animaux, faits pour l'appartement et dont les mœurs ont quelque chose de la discrétion anglaise. Esther appela Roméo, Roméo accouriit sur ses pattes si flexibles et si minces, si fermes et si nervues que vous eussiez dit des tiges d'acier, et il regarda sa mattresse. Esther fit le geste de lui jeter une des deux perles pour éveiller son attention.
— Son nom le destine à mourir ainsi ! dit Esther en jetant la perle, que Roméo brisa entre ses dents.
Le chien ne jeta pas un cri, il tourna sur lui-même pour tomber roide mort. Ce fut fait pendant qu'Esdier disait la phrase d'oraison funèbre.
— Ah ! mon Dieu, cria madame du Val-Noble.
— Tu as un fiacre, emporte feu Roméo, dit Ësther. sa mort ferait un esclandre ici. Dépêche-toi, tu auras ce soir tes cinquante mille francs.
Ce fut dit si tranquillement et avec une si parfaite insensibilité de courtisane, que madame du Val-Noble s'écria : — Tu es bien notre reine !
-— Je dirai que je t'ai prêté Roméo, il sera mort chez toi ! Viens de bonne heure, et sois belle. . .
A cinq heures du soir, Esther fit une toilette de mariée. Elle mit sa robe de dentelle sur une jupe de satin blanc, elle eut une ceinture blanche, des souliers de satin blanc, et sur ses belles épaules une ccharpe en point d'Angleterre. Elle se coiffa en camélias blancs naturels, en imitant une coiffure de jeune vierge. Elle montrait sur sa poitrine un collier de perles de trente mille francs donné par Nucingen. Quoique sa toilette fût finie à six heures, elle avait fermé sa porte à tout le monde, même à Nucingen. Europe savait que Lucien devait être introduit dans la chambre à coucher. Lucien arriva sur les sept heures, Europe trouva moyen de le faire entrer chez madame sans que personne s'aperçût de son arrivée. Lucien, à l'aspect d'Ësther, se dit : — Pourquoi ne pas aller vivre avec elle à Rubempré, loin du monde, sans jamais revenir à Paris?... J'ai cinq ans d'arrhes sur cette vie, et la chère créature est de caractère à ne jamais se démentir!... Et où trouver un pareil chef-d'œuvre ?
— Mon ami, vous dont j'ai fait mon dieu, dit Esther en pliant un genou sur un coussin devant Lucien, bénissez-moi...
Lucien voulut relever Esther et l'embrasser en lui disant : ^Qu'estce que c'est que cette plaisanterie, mon cher amour? Et il essaya de prendre Esther par la taille ; mais elle se dégagea par un mouvement qui peignait autant de respect que d'horreur.
— Je ne suis plus digne de toi, Lucien, dit-elle en laissant rouler des larmes dans ses yeux. Je t'en supplie, bénis-moi et jure-moi d'établir à THôtel-Dieu une fondation de deux lits. Car, pour des prières à l'église. Dieu ne me pardonnera jamais qu'à moi-même. Je t ai trop aime. Enfin, dis-moi que je t'ai rendu heureux, et que tu penseras quelquefois à moi... dis?
Lucien aperçut tant de solennelle bonne foi chez Esther, qu'il resta pensif.
— Tu veux te tuer ! dit-il enfin d'un son de voix qui dénotait une profonde uiédilaliou.
— Non, mon ami, mais aujourd'hui, vois-tu, c'est la mort de la femme pure, chaste, aimante que tu as eue... Et j'ai bien peur que le chagrin ne me tue.
— Pauvre enfant, attends! dit Lucien, j'ai fait depuis deux jours bien des efforts, j'ai pu parvenir jusqu'à Glotilde.
— Toujours Clotilde!... dit-elle avec un accent de raffe concentrée.
— Oui, reprit-il, nous nous sommes écrit... Mardi matin, elle part, mais j'aurai sur la route d'Italie une entrevue avec elle, à Fontainebleau...
— Ah çà ! que voulez-vous donc, vous autres, pour femmes?... des planches!... cria la pauvre Esther. Voyons, si j'avais sept ou huit millions, ne m'épouserais-tu pas?...
— Enfant ! j'allais te dire que si tout est fini pour moi, je ne veux pas d'autre femme que loi.
Esther baissa la tète pour ne pas montrer sa soudaine pâleur et Les larmes qu'elle essuya. ^
— Tu m'aimes?... dit-elle en regardant Lucien avec une douleur profonde. Eh bien ! voilà ma bénédiction. Ne te compromets pas, va par la porte dérobée, et fais comme si tu venais de l'antichambre au salon. Baise-moi au front, dit-elle. Elle prit Lucien, le serra sur sou cœur avec rage et lui dit : Sors !... avec un accent terrible.
Quand la mourante parut dans le salon, il se fit un cri d'admiration : les yeux d'Esther renvoyaient l'infini dans lequel l'âme se perdait en les voyant, le noir bleu de sa chevelure fine faisait valoir les camélias. Enfin tous les effets qu'elle avait cherchés furent obtenus. Elle n'eut pas de rivales. Elle parut comme la suprême expression du luxe effréné dont les créations l'entouraient. Elle fut d'ailleurs éliiicelantc d'esprit. Elle commanda l'orgie avec la puissance froide et calme que déploie Habeneck, au Conservatoire, aans ces concerts où les premiers musiciens de l'Europe atteignent au sublime de l'exécution en interprétant Mozart et Beethoven. Elle observait cependant avec effroi que Nucingen mangeait peu, ne buvait pas, et faisait le maître de la maison. A minuit, personne n'avait sa raison. On cassa les verres pour qu'ils ne servissent plus jamais. Deux rideaux de Chine furent déchirés. Bixiou se grisa pour la seule fois de sa vie. Personne ne pouvant se tenir debout, les femmes étant endormies sur les divans, on ne put réaliser la plaisanterie arrêtée à Tavancc entre les convives de conduire Esther et Nucingen à la chambre à coucher, rangés sur deux lignes, ayanttous des candélabres à la main, et chantant le Buona sera An Barbier de Séville. Nucingen donna seul la main à Esther. Quoique gris, Bixiou, qui les aperçut, eut encore la force de dire, comme Rivarol à propos du dernier mariage du duc de Richelieu : — Il faudrait prévenir le préfet de police... il va se faire un mauvais coup ici...
Le railleur croyait railler, il était prophète.
M. de Nucingen ne se montra chez lui que lundi vers midi. A une heure, son agent de change lui apprit oue mademoiselle Esther Van- Gobseck avait fait vendre l'inscription de trente mille francs de rent^ dès vendredi, et qu'elle venait d'en toucher le prix.
— Mais, çionsieur le baron, dit-il, le premier clerc de maftre Derville est venu chez moi au moment où je parlais de ce transfert ; et, après avoir vu les véritables noms de mademoiselle Esther, il m'a dit qu'elle héritait d'une fortune de sept millions.
— Pah !
— Oui, elle serait l'unique héritière du vieil escompteur Gobseck... Derville va vérifier les faits. Si la mère de votre maîtresse est la belle Hollandaise, elle hérite...
— Chè le sais, dit le banquier, èle m'a ragondé sa fie... Che fais égrire ein mod à Ter file!...
Le baron se mit à son bureau, fit un petit billet à Derville, et l'envoya par un de ses domestiques. Puis, après la Bourse, il revint sur les trois heures chez Esther.
— Madame a défendu de réveiller sous quelque prétexte que ce soit, elle s'est couchée, elle dort...
— Ah ! tiaple ! s'écria le baron. Irobe, èle ne se vacherait bas t'abbrenire qu'ele tefient rigissime... Elle héride te sedde milions. Le fieux Copseck esd mord et laisse ces sedde milions, et da maîtresse esd son inique héridière, sa mère édant la brobre niaise te Gobseck... Che ne boulais bas subssonner qu'ein milionaire, gomme hii, laissâd Esder tanslemisserre...
— Ah bien ! votre règne est bien fini, vieux saltimbanque ! lui dit Europe en regardant le baron avec une effronterie digne d'une servante de Molière. Hue ! vieux corbeau d'Alsace !... Elle vous aime à peu près comme on aime la peste !... Dieu de Dieu! des millions !... mais elle peut épouser son amant ! Oh ! sera-t-elle contente !
Et Prudence Servien laissa le baron de Nucingen exactement foudroyé, pour aller annoncer, elle la première ! ce coup du sort à sa maîtresse. Le vieillard, ivre de voluptés surhumaines, et qui croyait au bonheur, venait de recevoir une douche d'eau froide sur son amour au moment où il atteignait au plus haut degré d'incandescence.
— Ele me drombait!... s'écria-t-il les larmes aux yeux. Ele me drombait !... 6 Esder !... 6 ma fie !... Pedde que che suis! Te bareilles fleirs groîssent-êlcs chamais pir tes fieiUards... Che ne buis ageder te la chênesse!... 0 mon Tié !... que vaire?... que tefenir ? Ele a réson.
DES œURTlSANES.
cedde grieUe Irobe! Esder rise m'échabbe... Taud-Ue bâler se bantre ? Qu'esd la fie sans amure?... sans la flàme tîfine ti Uésir que c'hai goûdé?... MoQ Tié!...
Et le loup-eervier s'arracha le faux toupet qu'il mêlait à ses cheveux ffris depuis trois mois. Uo cri perçaut jeté par Europe fit tressaiirir Nucingeu jusque dans ses entrailles; il se leva, marcha les jambes avinées par la coupe du déseucbantemeot qu'il venait de vider. Rien ne grise comme le vin du malheur. Dès la porte de la chand>re, le malheureux amant aperçut Esther roide sur son lit, bleuie par le poison, morte !... Il alla jusqu'au lit, et tomba sur ses genoux.
— Ti bas réson, elle Tavaittid!... Ele esd morde te moi... Paocard, Asie, toute la maison accourut. Ce fut un spectacle, une
surprise, et non une désolation. 11 y eut chez les gens un peu d'incertitude. Le baron redevint banquier, il eut un soupçon, et il commit l'imprudence de demander où étaient les sept cent cinquante mille francs de la rente. Paccard, Asie et Europe se regardèrent alors d'une si singulière manière, que M. de Nucin^en sortit aussit6t, en croyant à un vol et à un assassinat. Europe, qui aperçut un paauet enveloppé dont la mollesse lui révéla des billets de banque sous l'oreiller de sa maltresse, se mit à l'arranger en morte, dit-elle.
— Va prévenir monsieur, Asie!... Mourir avant d'avoir su qu'elle avait sept millions! Gobseck est l'onde de feu madame!... s'écriat-elle.
La manoeuvre d'Europe fut saisie par Paccard. Dès qu'Asie eut tourné le dos, Europe déchacheta le paquet, sur lequel la pauvre courtisane avait écrit : À remettre à M. Lucien de Rubempré! Sept cent cinquante billets de mille francs reluisirent aux yeux de Prudence Servien, qui s'écria : — Ne serait-on pas heureux et honnête pour le restant de ses jours?...
Paccard ne répondit rien : sa nature de voleur fut plus forte que son attachement à Trompe-la-Mort.
— Durut est mort, répondit-il en prenant la somme, mon épaule est encore vierge, décampons ensemble, partageons afin de ne pas mettre tous les œufs dans un panier, et marions-nous.
— Mais où se cacher? dit Prudence.
— Dans Paris, répondit Paccard.
Prudence et Paccard descendirent aussitôt avec la rapidité de deux voleurs.
— Mon enfant, dit Trompe-la-Mort à la Malaise dès qu'elle lui eut dit les premiers mots, trouve une lettre d'Ësther pendant que je vais écrire un testament en bonne forme, et tu porteras à Girard le modèle de testament et la lettre, et qu'il se dépêche, il faut glisser le testament sous l'oreiller d'Esther avant qu'on ne mette les scella ici.
Et il minuta le testament suivant :
« N'avant jamais aimé dans le monde d'autre personne que M. Luc cien Chardon de Rubempré, et ayant résolu de mettre fin à mes « jours plutôt que de retomber dans le vice et dans la vie infâme d'où « sa charité m'a tirée, je donne et lè^e audit Lucien Chardon de Ru- « beropré tout ce que ie possède au jour de mon décès, à condition « de fonder une messe a la paroisse de Saint-Roch à perpétuité pour c le repos de celle qui lui a tout donné, même sa dernière pensée.
« ESTBER GOBSBCK. 9
-* C'est assez son style, se dit Trompe-la-Mort. A sept heures du soir le testament, écrit et cacheté, fut mis par Asie sous le chevet d'Esther.
— Monsieur, dit-elle en remontant avec précipitation, au moment où je sortais de la chambre, la justice arrivait...
— Tu veux dire le juge de paix...
— Non, monsieur; il y avait bien le juge de fuiix. mais î! se trouve accompagné de gendarmes. Le procureur du roi et le juge d'instruction y sont, les portes sont gardées.
— Cette mort a fait du tapage bien promptement, dit Collin.
— Tenez, Europe et Paccard n'ont point reparu, j'ai peur qu'ils D*aient effarouché les sept cent cinquante mille francs, lui dit Asie.
— Ah ! les canailles 1... dit Trompe4a-Mort. Avec cet escamotage, ils nottj perdent!...
La justice humaine, et la justice de Paris, c'est-à-dire la plus défiante, la plus spirituelle, la plus habile, la plus instruite de toutes les iustices, trop spirituelle même, car elle interprète à chaque instant la loi, mettait enfin la main sur les fils de cette horrible intrigue. Le baron de Nucingen, en reconnaissant les efTets du poison, et ne trouvant pas ses sept cent cinquante mille francs, pensa que l'un des personnages odieux qui lui déplaisaient beaucoup, Paccard ou Asie, était coupable du crime. Dans son premier moment de fureur, il courut à la Préfecture de police. Ce fut un coup de cloche qui rassembla tous les numéros de Coreniin. La {préfecture, le [)arquet, le commissaire de police, le iuge de paix, le lu^e d'instruction, tout fut sur pied. A neuf heures du soir, trois médecins mandés assistaient à une aulop-' sie de la pauvre Esther, et les perquisitions commençaient ! Trompela-Mort, averti par Asie, s'écria : — L'on ne me sait pas ici, je puis me dissimuler I \\ s'éleva par le châssis à tabatière de sa mansarde, et fut, avec une agilité sans pareille, debout sur le toit, où il se mit à étudier les alentours avec le sang-froid d'un couvreur. — Ron ! se
I dit-il en apercevant à dnq maisons de là, rue de Provence, un jardin, j'ai mon affaire.
— Tu es servi, Trompe4a-Mort ! loi répondit Contenson, qui sortit de derrière un tuyau de cheminée. Tu expliqueras à M. Camusot quelle messe tu vas dire sur les toits, monsieur l'abbé, mais surtout pourquoi tu te sauvais...
— J'ai des ennemis en Espagne, dit Carlos Uerrera.
— Allons-y par ta mansarde, lui dit Contenson. Le faux Espagnol eut l'air de céder, mais, après s'être arc-bouté sur
l'appui du châssis à tabatière, il prit et lança Contenson avec tant de violence, que l'espion alla tomber au milieu du ruisseau de la rue Saint-Georges. Contenson mourut sur son champ d'honneur. Jacques Gollin rentra tranquillement dans sa mansarde, où il se mit au lit.
— Donne-moi quelque chose qui me rende bien malade, sans me tuer, dit41 à Asie. Ne crains rien, je suis prêtre et je resterai prêtre. Je viens de me défaire, et naturellement, du seul homme qui pût me démasquer.
'. A sept heures du soir, la veille, Lucien était parti dans son cabriolet en poste avec un passe-port pris le matin pour Fontainebleau, où il coucha dans la dernière auoerge du côte de Nemours. Vers six heures du matin, le lendemain, il s'en alla seul, à pied, dans la forêt, où il marcha jusqu'à Rouron. — - C'est là, se dit-il en s'asseyant sur une des roches d'où se découvre le beau paysage de Rouron, l'endroit fatal où Napoléon espéra faire un effort gigantesque, l'avantveille de son abdication.
Au jour, il entendit le bruit d'une voiture de poste et vit passer un briska où se trouvaient les gens de la jeune duchesse de Lenoncourt- Ghaùlièu et la femme de chambre de Clotilde de Grandiieu. . —Les voilà, se dit Lucien, aUons, jouons bien cette comédie, et je suis sauvé, je serai le gendre du duc malgré lui. . Une heure après, la berline où étaient les deux femmes fit entendre ce roulement si facile à reconnaître d'une voiture de voyage élégante; les deux dames avaient demandé qu'on enrayât à la des- , cente de Rouron, et le valet de chambre qui se trouvait' derrière fit arrêter la beriine. En ce moment, Lucien s'avança.
— Clotilde ! cria-t-il en frappant à la glace.
— Non, dit la jeune duchesse à son amie, il ne montera pas dans la voiture, et nous ne serons pas seules avec lui, ma chère. Ayez un dernier entretien avec lui, j'y consens ; mais ce sera sur la route, où nous irons à pied, suivies de Raptiste... La journée est belle, nous sommes bien vêtues, nous ne craignons pas le froid. La voiture nous suivra...
Et les deux femmes descendirent.
— Raptiste, dit la jeune duchesse, le postillon ira tout doucement, nous voulons faire un peu de chemin à pied, et vous nous accompagnerez.
Madeleine de Mortsauf prit Clotilde par le bras, et laissa Lucien lui parler. Ils allèrent ensemble ainsi jusqu'au petit village de Grey. Il était alors huit heures, et là, Clotilde congédia Lucien.
— Eh bien! mon ami, dit-elle en terminant avec noblesse ce long entretien, je ne me marierai jamais qu'avec vous. J'aime mieux croire en vous qu'aux hommes, à mon père et à ma mère... On n'a jamais donné de si fortes preuves d'attachement, n'est-ce pas?... Maintenant tâchez de dissiper les préventions fatales qui pèsent sur vous...
On entendit alors le galop de plusieurs chevaux, et la gendarmerie, au grand élonnement des deux dames, entoura le petit groupe.
— Que voulez-vous?... dit Lucien avec l'arrogance du dandy.
— Vous êtes monsieur Lucien de Rubempré? dit le procureur du roi de Fontainebleau.
— Oui, monsieur.
— Vous irez coucher ce soir à la Force, répondit-il, j'ai un mandat d'amener décerné contre vous.
— Qui sont ces dames?... s'écria le brigadier.
— Ah ! oui, pardon, mesdames, vos passe-ports? car M. Lucien a des accointances, selon mes instructions, avec des femmes qui sont capables de...
— Vous prenez la duchesse de Lenoncourt pour une fille? dit Madeleine en jetant un regard de duchesse au procureur du roi. Raptiste, montrez nos passe-ports...
— Et de quel crime est accusé monsieur? dit Clotilde, que la duchesse voulait faire remonter en voiture.
— D'un vol et d'un assassinat, répondit le brigadier de la gendarmerie.
Raptiste mit mademoisdie de Grandiieu complètement évanouie dans la berline.
A minuit, Lucien entrait à la Force, où il fut mis au secret. L'abbé Carios Uerrera s'y trouvait de la veille, au soir.
Puri», juin 1843.
SPLEMDEUHS IT MISÈRES