TROISIÈME PARTIE
OO UtVVST LIS MAUVAIS CHBlimS.
Le lendemain, à six heures, deux voitures menées en poste et ap^ pelées par le peuple dans sa langue énergique des pamen à iolade, soriireiu de la Force pour se diriger sur lia Conciergerie, ao Palais
Af^ Justice
Il est peu de flâneurs qui niaient rencontré celte geôle roulante ; mais, quoique la plupart des livres soient écrits nniquement |M)ur les Parisiens, les étrangers seront sans doute satisfaits de trouver Ici la description de ce formidable appareil de notre justice criminelle. Qui sait? les polices russe, allemande ou autrichienne, les magistratures des pays privés de paniers à salade en profiteront peutêtre ; et, dans plusieurs contrées étrangères, l'imitation de ce mode de transport sera certainement un bienfait pour les prisonniers.
Cette Ignoble voilure à caisse jaune, montée sur deux roues et doublée en tôle, est divisée en deux compartiments. Par devant, il se trouve une banquette garnie de cuir sur laouelle se relève un tablier. C'est là partie libre du panier à salade, elle est destinée à un huissier et à un gendarme. Une forte grille en fer treillissé sépare, dans toute la hauteur et la largeur de la voiture, cette espèce de cabriolet du second compartiment où* sont deux bancs de oois placés, comme dans les onmibus, de chaque côté de la caisse et sur lesquels s'asseyent les prisonniers; ils y sont introduits au moven d'un marchepied et par une portière sans jour qui s'ouvre au fond de la voi- . ture. Ce surnom de panier à salade vient de ce que, primitivement, la voiture étant à claire-voie de tous côtés, les prisonniers devaient y être secoués ah^ument comme des salades. Pour phis de sécurité, dans la prévision d'un accident, cette voiture est suivie d'un gendarme & cheval, surtout quand elle emmène des condamnés à mort pour subir leur supplice. Ainsi l'évasion est impossible. La voi< ture, doublée de tôle, ne se laisse mordre par aucun outil. Les prisonniers, scrupuleusement fouillés au moment de leur arrestation ou de leur écrou, peuvent tout au plus posséder des ressorts de montre propres à scier des barreaux, mais impuissants sur des surfaces plaues. Aussi le nanier à salade, perfectionné par le génie de la police de Paris, a-t-il nni par servir de modèle pour la voiture cellulaire qui sert maintenant à transporteries forçats au bagne et par laquelle on a remplacé l'effroyable charrette, la honte des civilisations précédentes, quoique Manon Lescaut l'ait illustrée.
Le panier à salade sert à plusieurs usages. On expédie d'abord ainsi aes prévenus des différentes prisons de la capitale au Palais pour y être interrogés par le magistrat instructeur. En argot de prison, cela s'appelle aller à Vimtrueiwn, On amène ensuite les accusés de ces mêmes prisons au Palais pour y être ju^és, quand il ne s'agit que delà justice correctionnelle; puis, quand il est question, en termes de palais, du grand criminel, on les transvase des maisons d'arrêt à la Concieraerie, qui est la maison de justice du département de la Seine. Enfin les condamnés à mort sont menés dans un panier à salade de Bicêtre à la barrière Saint-Jacques, place destinée aux exécutions capitales, depuis la Révolution de juillet. Grâce à la philanthropie, ces malheureux ne subissent plus le supplice de Tancien trajet qui se faisait auparavant de la Concierserie à la place de Grève dans une charrette absolument semblable a celle dont se servent les marchands de bois. Cette charrette n'est plus afTectée aujourd'hui qu'au transport de l'échafaud. Sans cette explication, le mot d'un illustre condamné à son complice : ^ a C'est maintenant l'affaire des chevaux !» — en montant dans le panier à salade, ne se comprendrait pas. 11 est impossible d'aller au dernier supplice plus commodément qu'on y va maintenant à Paris.
En ce moment, les deux paniers à salade sortis de si grand matin servaient exceptionnellement à transférer deux prévenus de la maison d'arrêt de la Force à la Conciergerie, et chacun de ces prévenus occupait à lui seul un panier i salade.
Les neuf dixièmes des lecteurs et les neuf dixièmes du dernier dixième ignorent certainement les diflërenoes considérables qui séparent ces mots : Inculpé, prévenu, accusé, détenu, maison d^arrêt, maison de justice ou maison de détention ; aussi tous seronirils vraisemblablement étonnés d apprendre ici qu'il s'agit de tout notre droit criminel, dont l'expUcatiou succincte et claire leur sera donnée tout à l'heure autant pour leur instruction que pour la clarté du dénoûment de cette histoire. D'ailleurs, quand on saura que le premier panier à salade contenait Jacques Collin, et le second Lucien, qui venait en quelques heures de passer du faite des grandeurs sociales au fond d*un cachot, la curiosité sera suffisamment excitée déjà. L'alti-
tude des deux eorapUoes était caractéristique. Lucien de Rnbempré se cachait poor éviter les regards que les passants jetaient sur le grillage de la sinistre et fatale voiture dans le tnget qu'elle faisait par la rue Saint-Antoine pour gagner les quais par la me dn Martroi, et par l'arcade Saint-Jean sous laquelle on passait alors pour traverser la place de l'Hôtel-de- Ville. Aujourd'hui cette arcade forme la porte d'entrée de l'hôtel du préfet de la Seine dans le vaste palais municipal. L'audacieux forçat collait ag face sur la grille de sa voiture, entre l'huissier et le gendarme qui, sârs de leur panier à salade, eausaient ensemble.
Les journées de juillet 1880 et leur formidable tempête ont tellement couvert de leur bruit les événements antérieurs, l'intérêt politique absorba tellement la France pendant les six derniers mois de cette année, que personne aujourd'hui ne se souvient plus ou se souvient à peine, quelque étran||[es qu'elles aient été, de ces catastrophes privées, judiciaires, financières, qui forment la consommation annuelle de la curiosité parisienne, et qui ne manquèrent pas dans les six premiers mois de cette année. Il est donc nécessaire de faire observer combien Paris était alors momentanément agité par la nouvelle de l'arresution d'un prêtre espagnol trouvé chez une courtisane, et par celle de l'élégant Lucien de Rnbempré, le futur de mademoiselle de Grandiieu, pris sur la grand'rouie d'Italie, au petit village de Grez, inculpés tous les deux d'un assassinat dont le fruit allait à sept millions ; car le scandale de ce procès surmonta cependant quelques jours l'intérêt prodigieux des dernières élections folles sousCharles X !
D*ahord ce procès criminel mtéressait en partie un des plus riches banquiers, le baron de Nucingen. Pois Lucien, à la veille de devenir le secrétaire intime du premier ministre, appartenait à la société parisienne la plus élevée. Dans tous les salons de Paris, plus d'un jeune homme se souvint d'avoir envié Lucien quand il avait été distingué par la belle duchesse de Haufrigneuse, et toutes les femmes savaient qu'il intéressait alors madame de Sérizy, femme d'un des premiers personnages de l'Etat. Enfin la beauté de la victime jouissait d une célébrité singulière dans les différents mondes qui composent Paris : dans le grand monde, dans le monde financier, dans le monde des courtisanes, dans le monde des jeunes gens, dans le monde littéraire. Depuis deux jours, tout Paris parlait donc de ces deux arrestations. Le juge d'instruction à qui l'anaire était dévolue, M. Camusot. y vit on titre à son avancement ; et, pour procéder avec toute la vivacité
r)ssible, il avait ordonné de transférer les deux inculpés de la Force la Conciergerie, dès que Lucien de Rnbempré serait arrivé de Fontainebleau. L'abbé Carlos et Lucien n'ayant passé, le premier, que douze heures, et le second qu'une demi-nuit à la Force, il est inutile de dépeindre cette prison qu'où a depuis entièrement modifiée ; et,
Suant aux particularités de Técrou, ce serait une répétition de ce qui evait se passer à la Conciergerie.
Mais, avant d'entrer dans le drame terrible d'une instruction criminelle, il est indispensable, comme il vient d'être dit, d'expliquer la marche normale a'un procès de ce genre; d'abord ses diverses phases seront mieux comprises et en France et à l'étranger ; puis ceux qui l'isnorent apprécieront Téconomie du droit criminel, tel que l'ont conçu les législateurs sous Napoléon. C'est d'autant plus important que cette grande et belle œuvre est, en ce moment, menacée de destruction par le système dit pénitentiaire.
Un crime se commet : s'il y a flagrance, les inculpée sont emmenés au corps de garde voisin et mis dans ce cabanon nommé par le peuple vtoioti, sans doute parce qu'on y fait de la musique : on y crie ou 1 on y pleure. De là, les inculpés sont traduits par-devant le commissaire ae police, qui procède a un commencement d'instruction et qui peut les relaxer, s'il y a erreur; enfin les inculpés sont transportés au dépôt de la Préfeeiure oô la police les tient a la disposition dn procureur du roi et dfu juge d'instruction, qui, selon la gravité des cas, avertis plus ou moins promptement, arrivent et interrogent les gens en état d'arrestation provisoire. Selon la nature des présomptions, le juge d'instruction lance un mandat de dépôt et fait écrouer les incdpes à la maison d'arrêt. Paris a trois maisons d'arrêt : Sainte- Pélagie, la Force et les Madelonnettes.
RenMrquez cette expression û*ineulpéi. Notre Code a créé trois distinctions essentielles dans la criminalité : l'inculpation, la prévention, l'accusation. Tant que le mandat d'arrêt n'est pas signé, les auteurs présumés d'un crime ou d'un délit grave sont des inculpés ; sous le poids du mandat d'arrêt, ils deviennent des prévenui, ils restent purement et simplement prévenus tant que l'instruction se poursuit. L'instruction terminée, une fois que le tribunal a jugé que les prévenus devaient être déférés à la Cour, ils passent à l^tat d'arcutés, lorsque ki cour royale a jugé, sur la requête du procureur général, qu'il y a charges suffisantes pour les traduire en cour d'assises. Ainsi, les gens soupçonnés d'un crime passent par trois états diiîérenls, par trois cribles avant de comparaître devant ce qu'on appelle la justice du pays. Dans le premier état, les innocents possèdent une foule de moyens de justification : le public, la garde, la police. Dans le second état, ils sont devant un magistral, coufronlés aux témoins, jugés par une chambre de tribunal à Paris, ou par tout un tribunal dans les dépaitements. Dans le troisième, ils comparaissent
DES COURTISANES
devant douze conseillers, etrairêt de renvoi nar-devaiK la courd*as* sises peut, en cas d'erreur ou par défaut de forme, être déféré par Tes accusés «^ la cour de cassation. Le jury ne sait pas tout ce qu'il soufflette d'autorités populaires, administratives et judiciaires quand il acquitte des accuses. Aussi, selon nous, à Paris (nous ne parlons pas (les autres ressorts), nous paratt-il bien difficile qu'un innocent 8*asseye jamais sur les bancs de la cour d'assises.
Le détenu, c'est le condamné. Notre droit criminel a créé des maisons d'arrêt, des maisons de justice et des maisons de détention, différences juridiques qui correspondent à celles de prévenu, d'accusé, de condamné. La prison comporte une peine léf^ère, c'est la punition d'un délit minime ; mais la détention est une peme afflictive, et, dans certains cas, infamante. Ceux qui proposent aujourd'hui le système pénitentiaire bouleversent donc un admirable droit criminel où les peines étaient supérieurement j;raduées, et ils arriveront i punir les peccadilles presque aussi sévèrement que les plus grands crimes. On pourra d'ailleurs comparer dans les acérés de la Vie Politique (voir Une ténébreuse Affaire) les différences curieuses oui existèrent entre le droit criminel du Gode de Brumaire an IV et celui du Gode Napoléon qui l'a remplacé.
Dans la plupart des grands procès, comme dans celui-ci, les inculpés deviennent aussitôt des prévenus. La justice lance immédiatement le mandat de dépôt ou d'arrestation. En effet, dans le plus grand nombre des cas, lis inculpés ou sont en fuite, ou doivent être surpris instantanément. Aussi, comme on l'a vu, la police, qui n'est là que le moven d'exécution, et la justice, étaient-elles veimes avec la rapidité de la foudre au domicile d'Esther. Quand même il n*v aurait pas eu des motifs de vengeance soufQés par Gorenlin à l'oreijle de la police judiciaire, il y avait dénonciation d'un vol de S«pi CMI cinquante mille francs par le baron de Nucingen.
Au moment où la première voiture, qui cootauaitilacquM Gollin, atteignit à Tarcade Saint-Jean, passage élroit et sombre, m embarras força le postillon d'arrêter sous l'arcade. Les yeux du prévenu brillaient à travers la grille comme deux escarbouctes, malgré la masque de moribond qui la veille avait fait croire au direoteur de la Force à la nécessité d appeler le médecin. Libres en ce moment, car ni le gendarme ni l'huissier ne se retournaient pour voir leur pratique, ces yeux flamboyants parlaient un langage si clair» qu'un juge (Tlnstruction habile, comme M. Popinot par exemple, aurait reconnu l6 forçat dans le sacrilège. En effet, Jacques Gollin, depuis que le panier à salade avait franchi la porte de la Force, exammait tout sur son passage. Malgré la rapidité de la course, il embrassait d'un regard avide et complet les maisons depuis leur dernier étage jusqu'au rexde-chaussée. Il voyait tous les passants et il les analysait. Dieu ne saisit pas mieux sa création dans ses moyens et dans sa fin que cet homme ne saisissait les moindres différences dans la masse des choses et des passants. Armé d'une espérance, comme la dernier des Horaces le fut de son glaive, il attendait du secours. A tout autre qu*i ce Machiavel du bagne, cet espoir eût paru tellement impossible k réaliser, qu'il se serait laissé machinalement aller, oe que font tous les coupables. Aucun d'eux ne songe à résister dans la situation où la justice et la police de Paris plongent les prévenus, surtout ceux mis au secret, comme l'étaient Lucien et Jacques Gollin. On ne se figure pas l'isolement soudain où se trouve un prévenu : les gendarmes qui l'arrêtent, le commissaire qui l'interroge, ceux qui le mènent en prison, les gardiens qui le conduisent dans ce qu'on appelle littérale* ment un cachot, ceux qui le prennent sous les bras pour le faire monter dans un panier a salaoe, tous les êtres qui dès son arresta* tion l'entourent, sont muets ou tiennent registre de ses paroles pour les répéter soit à la police, soit au juge* Gette absolue séparation, si simplement obtenue entre le monde entier et le prévenu, cause un renversement complet dans ses facultés, une prodigieuse )3rostration de l'esprit, surtout quand ce n'est |>as on homme tamiUartsë par ses antécédents avec Faction de la justice. Le duel entre le coupable at le juge est donc d'autant plus terrible mie la justice a pour auxiliaires le silence des murailles et l'incorruptible indifférence de ses agents.
Néanmoins, Jacques Gollin ou Garlos Herrera (il est nécessaire de lui donner l'un ou Tautre de ces noms selon les nécessités de la si- Uiatioo) connaissait de longue main les façons delà police, de la geôle et de la justice. Aussi, ce colosse de ruse et de corruption avait-il employé les forces de son esprit et les ressources de sa mimique à bien jouer la surprise, la niaiserie d'un innocent, tout eu donnant aux magistrats la comédie de son agonie. Comme on l'a vu, Asie, cette savante Locuste, lui avait fait prendre un poison mitigé de manière à produire le semblant d'une maladie mortelle. L'action de M. Camusot, celle du commissaire de police, l'interro^ante activité du procureur du roi avaient donc été annulées par l'action, par l'ac* tivilé d'une apoplexie foudroyante.
— Il s'est empoisonné ! s'était écrié M, Camusot épouvanté par les souffrances du soi-disant prêtre quand ou l'avait descendu de la man* sarde en proie à d'horribles convulsions.
Quatre agents avaient eu beaucoup de peine à convoyer l'abbé Carlos par les escaliers jusqu'à la chambre d'Esther, où tous les ma* gistrats et les gendarmes étaient réunis.
— C'est ce qu'il avait de mieux à faire s'il est coupable, avait répondu le procureur du roi.
-< Le croyez-vous donc malade?... avait demandé le commissaire de police.
La police doute toujours de tout. Ces trois magistrats s'étaient alors parlé, comme on le suppose, à l'oreille, mais Jacques Gollin avait deviné sur leurs physionomies le si^et de leurs confidences, et il eq avait profité pour rendre impossible ou tout à fait insignifiant Tinterrogatoire sommaire qui se fait au moment d'une arrestation ; il avait balbutié des phrases où l'espagnol et le français se combinaient de manière à présenter des non-sens.
A la Force, cette comédie avait obtenu d'abord un succès d'autant plus complet que le chef de ia sûreté (abréviation de ces mots chef de la brigade de police de sûreté), Bibi-Lupiu, qui jadis avait arrêté Jacques CoUin dans la pension bourgeoise ae madame Vauquer, était en mission dans les départements, et suppléé par un agent désigné comme le successeur de Bibi-Lupin et k qui le forçat était inconnu.
Bibi-Lupin, ancien forçat, compagnon de Jacques Gollin au bagne, était son ennemi personnel. Cette inimitié prenait sa source dans des querelles où Jacques Gollin avait toujours eu le dessus, et dans la su-
Srématie exercée par Trompe-la-Mort sur ses compagnons. Enfin, acques Gollin avait été pendant dix ans la Providence des forçats libérés, leur chef, leur conseil à Paris, leur dépositaire et par conséquent l'antagoniste de Bibi-Lupin.
Donc, quoique mis au secret, il comptait sur le dévouement intelligent et absolu d'Asie, son bras droit, et peut-être sur Paccard, son bras gauche, qu'il se flattait de retrouver à ses ordres une fois que le soigneux lieutenant aurait mis à l'abri les sept cent cinquante mille francs volés. Telle était la raison de l'attention surhumame avec laquelle il embrassait tout sur sa route. Chose étrange! cet espoir allait être pleinement satisfait.
Les deui puissantes murailles de l'arcade Saint-Jean étaient revêtues à six pieds de hauteur d'un manteau de boue permanent produit par les éclaboussures du ruisseau ; car les passants n'avaient alors, pour se garantir du passaaê incessant des voitures et de ce qu'on appelait les coups de pied ae charrette, que des bornes depuis longtemps éventrées par les moyeux des roues. Plus d'une fois la charrette d'un carrier avait broyé là des gens inattentifs. Tel fut Paris pendant longtemps et dans beaucoup de quartiers. Ce détail peut faire comprendre rétroitesse de Tarcade Saint-Jean, et combien il était facile de l'encombrer. Qu'un fiacre vint à y entrer par la place de Grève, pendant qu'une marchande dite des quatre-saisons y poussait sa petite voiture à bras pleine de pommes par la rue du Martroi, la troisième voiture qui survenait occasionnait alors un embarras. Les passants se sauvaient effrayés en cherchant une borne qui pût les
S réserver de l'atteinte des anciens moyeux, dont la longueur était si émesurée qu'il a fallu des lois pour les rogner. Quand le panier à salade arriva, l'arcade était barree par une de ces marchandes des quatre-saisons dont le type est d'autant plus curieux qu'il en existe ^ encore des exemplaires dans Paris, malgré le nombre croissant des boutiques de fruitières. C'était si bien la marchande des rues, qu'un sergent de ville, si l'institution en avait été créée alors, l'eût laissée circuler sans lui faire exhiber son permis, malgré sa physionomie sinistre qui suait le erime. La tête, couverte d'un méchant mouchoir de coton à carreaux en loques, était hérissée de mèches rebeles qui montraient des cheveux semblables à des poils de sanglier. Le cou rouge et ridé faisait horreur, et le*fichu ne déguisait pas entièrement une peau tannée par le soleil, par la poussière et par la boue. La robe était comme une tapisserie. Les souliers grimaçaient à faire croire qu'ils se moquaient de la figure aussi trouée que la robe. Et quelle pièce d'estomac!... un emplâtre eût été moins sale. A dix pas, cette ffuenille ambulante et fétide devait affecter l'odorat des gens délicats. tes mains avaient (bit cent moissons ! Ou cette femme revenait d'un saî>bat allemand, ou elle sortait d'un dépôt de mendicité. Mais quels regards !... quelle audacieuse intelligence, quelle viei^ontenue quand les rayons magnétiques de ses yeux et ceux de Jacques Gollin se rejoignirent pour échanger une idée.
— Range-toi donc, vieil hospice à vermine!... cria le postillon d'une voix rauque.
— Ne vas-tu pas m'écraser, hussard de la guillotine? répondit-elle, ta marchandise ne vaut pas la mienne.
Et, en essayant de se serrer entre deux bornes pour livrer passage, la marchande embarrassa la voie pendant le temps nécessaire à l'aocomplissement de son projet.
— 0 Asie I se dit Jacques Gollin, qui reconnut 8U^le-champ sa com* plice, tout va bien.
Le postillon échangeait toujours des aménités avec Asie, et les voilures s'accumulaient dans la rue du Martroi.
— Ahé!... pécairé fermati, Souni là. Vedrem !... s'écria la vieille Asie avec ces intonations illinoises particulières aux marchandes des rues, qui dénaturent si bien leurs paroles qu'elles deviennent des onomatopées compréhensibles seulement pour les Parisiens.
' Dans le brouhaha de la rue et au milieu des cris de tons les co- I chers survenus, personne ne pouvait HUre attention à ce cri sauvage,
SPLENDEURS ET MISÈRES
qui semblait eut celui de la marchaïKlc. Mais celte clameur, distiocte pour iicuats CoDio, lui jeiail à l'oreille daus ua palois de conveaiiOD mêlé d'italien et de provençal corrompus, celle phrase terrible : — Ton pauvre petit ett prit ; mai* je tvii là pour veilkr luT voui. Tu tHumeretoxr...
Au milieu de la joie iuSnie que lui causait sou triomphe sur la juslice, car il espérait pouvoir entretenir des communications au dehors, Jacc^ues Collin Ait atteint par une réaction qui eût tué tout autre que lui.
— Lucien arrêté!... aeditdl. Et il faillit s'évanouir. Cette nouvelle était phs aiïreuse pour lui que le rejet de son pourvoi s'il eût été condamné ik mort.
Haintenantoue les deux paniers à salade roulent sur lesquais, l'intérêt de celte oistoire exige quelques mots sur la Gouciei^erie pendant le temps qu'ils meUrmit à y venir. La Coacierf;erie, nom historique, mot terrible, chose plus terrible encore, est mêlée aux révolutions da la France, et à celles de Paris surtout. Elle a vu b plupart des grands criminels. Si de tous les monuments de Paris c'est le plus intéressant, c'en est aussi le moins coonu... des gens qui appartiennent aux classes supérieures de la société; mais, malgré l'immense inlérêt de celle disression historique , elle sera tout aussi rapide que ta course des paniers i salade.
Quel est le Parisien, l'étranger ou le provincial, pour peu qu'ils Strient restés deux jours i Paris, qui n'ait remarqué les murailles noires flanquées de trois grosses tours à poivrières, dont deux sont presque accouplées, ornement sombre et mystérieux du quai ditdes Lunettes. Ce quai commence au bas du pont au Qiange et s'étend jusqu'au Pou^Neuf.
Due lour carrée , dite la tour de l'Horloge, où f^t donné le signal de lu Saint - Barthélémy, tour presque aussi élevée que celle de Saint- Jacques- la -Boucherie, indiuue le Palais et forme le coin de ce quai.
Ces quatre tours , ces murailles, sont revêtues de ce suaire uoiràtre que prennent à Paris toutes les façades à l'exposition du Nord, Vers le milien du quai, â une arcade déserte.
là le nom de me de la Monnaie, donné à celle qui mène an PontDear. De Ik aussi le nom d'une des trois tours rondes, la seconde, qui s'appelle la lour d'Argent, et qui semblerait prouver qu'on y a primitivement battu monnaie. Le fameux moulin, qui se voit dans les anciens plans de Paris, serait vraisemblablement postérieur au temps où l'on frappait la monnaie dans le palais même, et dd sans doute i un perfectionnement dans l'art monétaire. La première tour, presque accolée à la lour d'Argent, se nomme la tour de Montgommery. La troisième, la plus petite, mais la mieux conservée des trois, car elle a gardé ses créneaux, a nom la tour Bonbec. La Sainte^apelle et ces quatre lours {en comprenant la tour de l'Horloae) déterminent parlaitcmeni l'enceinte, le périmcire, dirait un employé du cadastre, du palais, depuis les Mérovingiens jusqu'à la première maison de Valois ; mais, pour nous, et par suite de ses transformations, ce palais repr^ sente plus ^lédalement l'époqne de saint Louis.
CharlesV,tepremier, abandonna le Palais au Parlement, institution nouvellement créée, et alla, sous la protection de la Bastille, habiter le làmeui bAlel Saini-
Pol,
Sue! on adossa I le palais Toumdies. Puis, s
Njquel lard le
plus tara le palais des
Contcnson cortde dcrriùrâ lâluyiu d'une cheminée. -
les derniers Valois, la royauté revint de la Bastille au Louvre, qui avait été sa première bastille. La première demeure des rois de France, le palais de saint Louis, qui a gardé ce nom de Palais tout couit, pour signifier le palais par e:icdleace, est tout entier enfoui sous le Palais de Justice, il en forme les caves, car il était bâti dans la Seine, comme la cathédrale, et bâti si soigneusement que les plus hautes eaux de la rivière en couvrent à peine tes premières marches. Le quai de l'Horloge enterre d^nviroo vingt pieds ' ces conïtmctioiis dix fois séculaires. Les voitures roulent à la hauteur du chapiteau des fortes culonues de ers trois tours, dont jadis l'élévation devait être en harmonie avec l'éltgance du palais, et d'un effet pittoresque sur l'eau , puisque aujourd'hui ces tours le disputent encore en hauteur aux monuments les plus élevés de Paris. Quand on contemple cette vaste capitale du haut de la lanterne du Panihéon , le Palais avec la Sainte- Chapelle est encore ce
tnictions privées que rétablissement du pont Neuf détermina sous le rè^ne de Henri IV. La dace Royale fut la réplique de la place Daupbine. C'est le système (l'architecture, de la brique encadrée par des chiluei en nîerre de taille. Cette arcade et la rue de Hariay indiouent les limites au Palais à l'ouest. Autrefois la Préfecture de police, h&tel des premiers présidents au Pariement, dépendait du Palais, La cour des comptes et la cour des aides y complctaieiit la justice suprême, celle du souverain. On voit qu'avant la Révolution le Palais jouissait de cet isolement qu'on cherche à créer aujourd'hui.
Ce carré, cette tle de maisons et de monuments, où se trouve la Sain te -Chapelle, le plus magnifique joyau de l'écrin de saint Louis, cet espace est le sanctuaire de Paris ; c'en est h place sacrée, l'arche sainte. Et d'abord, cet espace fut la première cité tout entière, car l'emplacement de la place Daupfaine était une prairie dépendante du dkiniaine royal où se troovait on moulin à fraj^r les monnaies. De
rois, sur lequel vous marchez quand vous arpentez l'immense salle des Pas-Perdus, était une merveille d'architecture; il l'est encore aux yeux intelligents du poète qui vient l'étudier en examinant la Conciergerie. Hélas 1 la Couciergene a envahi le palais des rois. Le cccur saigne à voir comment on a taillé des geftles, des réduits, des corridors, des loçemeiils, des salles sans jour ni air dans celte magnifique composition où le byzantin, le roman, le gothique, ces trois faces de l'art ancien, ont été raccordés par l'architecture du domième siècle. Ce palais est à l'histoire monumeoiale de la France des premiers temps ce que le diftieau de Blois est â l'hisKÛre monumeatale des seconds temps. De même qu'à Blois (Voir Etude* lur Catherine de Médicit, Etudi; philosophiques), dans une cour, vous pouvez admirer le château des conttes de Blois, celui de Louis Xll, celui de François 1"', celui de Gaston; de même à hi Conciergerie vous retrouvez, dans la ménie en-
DES COURTISANES
ceM«. k MTMlèn t>M prOMlèm nées, «l dm k Sêlote-CliÉpdk, l'ircbilMlnre de lalnt Lous. CodmiI mmiicipt), si tom donnez des niHiom, M»Uei ui c6i4i des irchilecies un ou denz poéiei, ri tous noies ttnver le feeNcu de Paris, le bercesa des rois, en toob oc-
cnpaal de doter Paris et b cour Bouvenine d'un palais digne de b France I Ceil «ne questioo i ëtudiu pendant qudmes années avant de rien commencer. Encore une ou d«ix prisons de blties, comme celle de la Roquette, et le palais de saint Lmiis sera sauvé.
Aujourd'hui, bien des plaies aOectent ce gigantesque monument, eafoui sous te nalais et sous le quai, comme on de ces animaux ani^ diluviens flans les pUtres de Montmartre', mais la plus grande, c'est d'éire la Cionclergerie ! Ce mot, on le comprend. Dans les premiers temps de ta monarchie, les grands coupables, car les villains (it hui tenir i cette ortkograiÀe qm Uisse an mot sa eigniticatioii de paysan) et tes bouif eoii appartenaient i des juridieiioiis urbaines ou seigneuriales, les
■ oromli ou p*titt Mt «uient menés au roielgirdés i I» Condergwie. CoMmeoo saitissail peu de cesgrands coupables, la Goodergerie luffisait k la justice du roi. Il est Afflcile de savoir précisément remptacement de la primitive Goociergerie. Néanmoins, comme les cuisines de saint Louis existent encore, ei forment aujourd'hui ce qu'on nooMne la Souncùre, il est à présumer que la Concier- Serie primitive devait tre située là où se trouvait, avant 18S5, la CoocierDerie judiciaire du Parlemeni, bous l'arcade à dnHie du grand escalier extérieur qui mène it la cour rMale, De là, jusqu'en f fâS, partirent les condamna pour aller sut>tr leurs supplices. De là sortirent tous les grands criminels, toutes les victimes de la politique, la maréchale d'Ancre comme la reine de France, Semblança; comme Halesherbes , Damien comme Danloo, Desrues comme Castsing. Le cabinet de Pouquier - Tinville , le même que celui actuel do proGurenr du roi, se trouvait placé de manière à ce qu'il pdl voir Jcfiler dans leurs cbai'rettea les gens que le tribunal révolutionnaire venait de condamner.
Cet faomnie Tait glaive
pouvait ainsi donner un Lm i
dernier coup d'ceil à ses fournées.
Depuis 18tS, sous le ministère de H. de Peyronnet, un grand changement eut lieu dans le Pakiia, Le vieuv guichet de la Conciergerie, où se passaient les cérémonies de l'écroù et de la toilette, fut fermé et transporté où il se trouve aujourd'lMi, entre la tour de l'Horloge et la tour Mooiaommery, dans une cour intérieure indicpiée par une arcade. A gauche se trouve la Souricière, à droite le guichet. Les paniers à salade entrant dans cette cour aseei irrëgulière, et peuvent y rester, y tourner avec facilité, s'y trouver, ^ cas d'émeute, protégés contre uee tentative par la forte grille de l'arcade; tandis qu'autrefois ils n'avaient pas la moindre facilité pour maiieenvrer dans l'élroit espace ^ui eépare le grand escalier extérieur de l'aile droite du Pabis. Aujourd'hui la Conciergerie, à peine suffisante pour les accusés (il y faudrait de la place pour trois cents personnes, hommes et femmes), ne reçoit plus ni prévenus, ni détenus, excepté dans de rares occasions, comme celle qui y faisait amener J^tcques Oollin et Lucien.
Tous ceux qui y sont prisomhm dtriveni comparatirÀ en cot>r d'asai- Ms. Par exception, la magistrature y sooflire les coupaMes de b bauet sodélé, qui, d^à suffisanment déshonorés par un arrêt de cour d'assises, seraient punis audeU des bornes, s'ils sidrissaieni leur peine à Metnn ou à Poiasy. Ouvrard préféra le séjour de b Conciergerie à cehii de Sidate-nlagie. En c« moment, le notaire Lebon, le prince de Bergoes, y font leur temps de détention par une tolérance arbitraire, mais pleme d'humanité.
Généralement tes ptvre
s ptvrenus, soit pnvr aller, en argot
de pabii mnnle, »
rinstructiui, soit pour conparaltrv «d poKee correctionndle, sont versés par les paniers à salade (Urectenenl à b Souricière. La Souricière, qui fait bce au guiehei, u compose d'nte certaiiw vnaatild de cdloles prati^iées dans tes cnwnea oe saint Louis, et (Aies mévenus extraits de leurs prisous attendent Pheure de la séance du tribunal ou l'arrivée de leur juge d'instruction, La Souricière est bMnée au nord par le quai, i l'est par le corps de garde de la garde municipale, à l'ouest par b cour de bConciergerie, et an midi par une immense salle voélée (sans doute I' - ■
de la Souricière s'étend un corps de garde intérieur, ayant vue par une croisée sur la cour de la Conciei^erle ; il est occupé par la gendarmerie départe mentale , et l'escalier y aboutit.
Quand l'heure du juge-
siers viennent Elire l'appel des prévenus, les gendarmes descendent ' ' en noodire égal à celui des prévenus, chaque gmdarme prend un pré- .1 venu sous le bras. et.
ainsi acGoufdés, ils gravissent l'escalier, traversent lecorpsdegarde et arrivent par des couloirs danstmepièeecontigué à b salle oùiiége la bmeuse sixième chambre du tribunal , à la" ouelle est dévohie Tauoience de la police carreciioDnelle. Ce chpmin est celui que prenuenr aussi les accusés pour aller de la Conciergerie à l'audience, et pour en revenir. Dans la salle des Pas-Perdus, entre la porte de la première ctumbre du tribunal de première instance et te perron qui mène à la sixième, on remarque immédiatemeat, en s'y promenant pour la première fois, une entrée sans porte, sans aucune décoratif» d'architecture, un trou carré vraiment ignoble. Cest par là que les juges, les avocats, pénètrent dans ces coukHrs, dans le corps de gardie, descendent à la Scmricièrc et au guichet de ta Conciergerie. Tous les cabinets des juges d'insiTUciiou sont situés à dlfTérents étages dans cette partie du Palais. On y parvient par d'aiïreux escahers, un dédale où se perdent presque toujours ceux à qui le Palais est iocoonu. Les fenêtres de ces cabinets donnent les unes sur le quai, les autres sur la cour de la Conciergerie. En 1SS0, queues cabinets de juges d'instruction avaient vue sur la rue de la Barmerie.
Ainsi, quand un panier k salade tourne à gauche dans la cour de la Conciergerie, il amène des prévenus à la Stmricière; quand il tourne à droite, il importe des accusés à la Conciergerie. Ce fut donc de ce cblé que le panier à salade où se trouvait Jacques Collia se dirigea pour le déposer au guichet. Bien de |rfns formidable. Criminels ou visiteurs aperçoivent deux grilles en fer Ibrgé, séparées par un espace
nt U jaMice. -~ riei 63.
SPLBr<DRURS ET MISÈRES
d'environ six pieds, qui &*ouvrent toujours Tune après Tautro, e( à travers lesquelloft tout est observa si scnipuleusemeut, que les g«DS à qui le ^riiii4 de visiUr est accordé p«isseut cette pièce à travers k grille, avun4 quo la «tet ne grince dam la serrure* Les niagistrata ia« structeurs, ceuK du parquet eux-mêmes» n'entrent pas sans avoir ëtd reconnus. Aussi, parlez de la possiliHiié decomoiuniqueroudesëva* der !... le directeur de la Conciergerie aura sur les lèvres un sourire t|ui glacera le doute chez le romancier le plus téinemire énw^ ses en* treorises contre la vruiseoiblauce. On ne connaît, dans les annales de la Conciergerie* que Tevasion de la Valette ; mais la certitude d'une auguste couuivouce, aujourd'hui prouvée» a diminué sinon le dévoue^ meut de Pépouse» du moins le danger d*«n insuccès. Eu jugeant sur les lieux de la nature dt» obstacles^ les gens les plus amis du mer« yeilloux reconnaîtront qu'eu tout temps ces obstacles ëtaietit ce qu'ila sont encore, invincibles. Aucune expression ne neut dépeindre m force des murailles et des voûtes, il faut les voir. Quoique le pavé de la cour soit en conlre-basde celui du quai, lorsque vous frauchissez le guichet, il faut encore descendre plusieurs marches pour arriver dans une immense salle voûtée dont les pui^^santes murailles sont ornées de coloimes magnifiques, et sont flanquées de la tour Moutgominery, oui fait partie aujourd'hui du logement du directeur de la Conciergerie, et de la tour d'Argent^ qui sert de dortoir aux surveillants, guichetiers ou porte*clefs, comme il vous plaira de les appeler. Le nombre de ces employés n'est pas aussi considérable ou'ou peut l'imaginer (ils sont vingt] ; leur dortoir, de même que leur coucher, ne diflîàre pas de celui dit de la pistole. Ce nom vient S;tn8 doute de ce que jadis les prisonniers donnaient une pistole par semaine pour ce logement, dont la nuditû rappelle les fh)îdes mansardes que les grands hommes sans fortune commencent par habiter à Paris. A gauche, dans cette vaste salle d'entrée, se trouve le grelTe de la Conciergerie, espèce de bureau formé par des vitrajçes où siègent le directeur et sou ^reflier, où sont tes registres d écron. Là, le prévenu, l'accusé, sont inscrits, décrits et fouillés. Là se décide la question du logement, dont la solution dépend de la bourse du patient. En face du guichet de celle salle, ou aper^it une porte vitrée, celle d'un parloir où les parents et les avocats communiquent avec les accusés par un guichet à double grille en bolsi Ce parloir tire son jour du préau, le lieu de
f promenade intérieure oA les accusés respirent au gftilii «ir et font àè 'exercice à des heures déterminées.
Cette grande ftalle, éclairée par le Jour douteux de ces deux guiehetSt car IHioique croisée donnant sur la cour d*arrivée en entièrement priie par te gretTe, qui l'encadre, présente aux regards une itinospbère et une lumière parfaitement en harmonie avee )^ Imageft IHréconçues par l'imagliiation. C'est d autant phis effraytiM que, fte* lallelement aux tours d'Argent et de Moutgommery, vont apereeves ces cryptes mystérieuses, voûtées, formidable!, sans lumière, qui tournent autour du parloir, qui mènem aux cachots df la rekie, de madame Elisabeth, et aux cellules appelëet les sêerfiê. Ce dMele eft pia're de taille est devenu le soqterrain du Palais de iufttlee, eprèe avoir vu les fétès de le royauté. De 4kS5 k 18Si, ce Ait dans cette immense salle, entre un gros poêle mil la chauffe et la première des deux grilles, que se faiftait l'opération de la toilette. On ne pasie pas encore «ids frémir sur ces dalles qnl Ottt feçu le choo et les confidences de tant de derniers regards.
Pour sortir de son affreuse voimre, le utorlhoiid eut besoin de Tassistancé de deux gendarmes, qui le prireat ebaeun sous un bras, le soutinrent et le porlèreni comme évanoui dans le greffe. Ainsi trahie, le mourant levait les yeux au ciel de manière à ressembler an Sauveur descendu de la croix. Certes dans aucun tablean Jésus n'offre une face plits cadavérique, plus décomposée, que ne 1 était celle du faut Sspe* giiol, Il semblait près de rendre le dernier soupir. Quand il fat assis dans fê greffe, Il répéta d'une voix défaillante les paroles qu'H adressait ù tmit te monde depuis son arrestation : — Je me réclame de Son Excelleuce 1 :imbassadeur d'Espagne... —Vous direz cela, répondit le directeur, à M. fe juge d'instruciiou... — Ah ! Jésus! répliqua Jacques Collin en soupirant. Ne puis-je avoir un bréviaire? Me refusera-t-on toujours un médecin?... Je n'ai pas deux heures à vivre.
Carlos Herrera devant être mis au secret, il fut inutile de lui demander s'il réclamait les béûéfices de la plsiole, c'est-à-dire le droil d'habiter une de ces chambres où l'on jouit du seul comfurt permis par la justice. Ces chambres sont situées an bout du préau dont it sera question plus tard. L'huissier et le greffier remplirent de concert et llegmatiitoemeiit les formalités de l'écron.
-- Monsieur le directeur, dit Jacques Collin en baragouinant le français, je suis mourant, vous le vovet. Dites, si vmis le pouvez, dites snrtout Je plus t6t possible, à ce M. juge, que je sollicite comme une faveur ce ou'un criminel devrait le plus redouter, de ^mraftre detant lui dès qu il sera venu; car mes souffrances sont vraiment tnioléi^bles, et, dès que je le verrai, toute erreur cessera...
Règle générale, les criminelb parlenl tous d'erreur ! Allez dans les bagnes, ques;tionnez-y les coudainués. ils sont presque tous victimes d'une erreur de la justice. Aussi ce mol fail-il voiirire imperceplible-
inent tons ceux <)ui sont en oootaot avee des prévemisi.des accuses ou des oondanmes.
'- Je puis parler de votre rëdaroation aa juge d'tostriictioD^ réjtoodit le directeur. ^ Je voos bénirai dooe» monftieur !... répliqua l'Espagnol en levant les yeux au ciel.
Aussitôt écroué, Cnrlps Herrera, pris sous chaque bras par deux gardes municipaux accompaffnés d'un surveillant, à qui le directeur désigna celui des secrets où devait être renfermé le prévenu, ftu conduit par le dédale souterrain de h Conciergerie dans une chambre très-s:ûne, quoi qu*en aient dit certains philanthropes, mais sans communlcAtlons possibles.
Quand il eut disparu, les surveillants, le directeur de la prison, sou grefiier, l'huissier lui-même, les gendarmes, se regardèrent en gens qui se demandent les uns aux autres leur opinion, et sur toutes les ligures se peignit le doute ; mais à l'aspect de l'autre prévenu, teua les spectateurs revinrent à leur incertitude habituelle, eacliée soûl un air d indifférence. A moins de circonstances extraordinaires, lea employés de la Conciergerie sont peu curieux, les criminels etatiè pour eux ce que les pratiques sont pour les coiffeurs. Aussi toutes lea formalités dont l'imagination s'épouvante s'a|Eicomplissetti-elles plue simplement que des affaires d'argent chez un banquier, et souveoi avec plus de politesse. Lucien présenta le masque du coupable abattu i car il se laissait faire, il s'abandonnait en machine. Depuis Fontainebleau, le poète contemplait Sii ruine, et il se disait que l'heure de» expiations avait tonné. Pale, défait, ignorant tout ce 4uî s'était passé pendant son absence chez Bsther, il se savait le compagnon intime d'un forçat évadé. Cette situation suffisait à lui faire apercevoir dea catastrophes pires que la mort. Quand sa pensée enfantait un projet» c'était le suicide. Il voulait échapper à tout prix aux ignominies qu'il entrevoyait comme un rêve pénible.
Jacques Cofiin fut placé, comme le plus dangereux des deiit prévenus, dans un cabanon tout eu pierre de taiUe. qui tire Mil Jour d'une de ces petites cours intérieures. comiM il s'en trouve oaiHi l'enceinte du palais, et situé dans l'aile où le procureur général a f^on cabinet. Cette petite cour seri ée nréau au quartier dei femmes. Ltt* eien fut mené par le môme ebemill, car, selon ses ordreft, le dlNH^« leur eut def égards potr lui, dans M cabanon contlgu aux Plfttoles.
Qëfiéralement, les persocNlH oui ll*auront jamais de démêlés avee la luitlee conçoivent les Idées fee phis noires sur la mise au secret. L*laëe de justice crimitielle ne se Sépare point des vieilles idées sur la torture ancienne, sur t'iâsalubrlié des prisons, sur la froideur dea murailles de pierre d'où sdinteot des larmes, sur la grossièreté dea geôliers et de la nourrittfre, accessoires obligés des drames ; mais il n'est pas itmtile de dire ici que cee exagérations n'existent qu'au théà^ tre, et Ibnt sourire les mapttrats, les avocats, et ceux qui, par curiosité, visitent les prisoi» ou qui viennent les observer. Pendant longtemps ce fut terrible. 11 est certain que les accusés étaient, sous rencien Parlement, dans les siècles de Louis XllI et de Louis XI\^ Jetéfc pèle- mêle dans une espèce d'entresol au-dessus de l'ancien gui* chet. Les prisons ont été l'un des crimes de la révolution de 1Th9, et il suffit de voir le cachot de la reine et celui de madame Elisabeth pour concevoir une horreur profonde des anciennes formes judiciai* res. Mais ei^oord'hui, si la philanthropie a fait à la société des maux incalculables^ elle a produit un peu de bien pour les iodlvidas. Noua dévoue à Napoléon noire Code criminel, qui, plus que le Code civil, dont kl réforme est en quelques points urgente, sera l'un des plus grands monuments de ce règne si court. Notre nouveau droit crmii* nel ferma tout un abime de souffninces. Aussi, peut-on affirmer qu'en mettant à part les affireuses tortures morales auxquelles les gens des classes supérieuret lont en proie en se trouvant sous la main de la justice, l'action de ce pouvoir est d'une douceur et d*une simplicité d'autiuit phis grandes qu efies sont inattendues. L'inculpé, le prévenu ne sont certainement pas logés comme chez eux ; mais le nécessaire se trouve dans les prisons de Paris. D'ailleurs, la pesanteur des seu« timents auxnuels on se livre ôte aux accessoires de la vie leur signi- Acaiion habituelle. Ce n'est jamais le corps qui soufTre. L'esprit est dans un état si violent, que toute espèce de malaise, de brulaliié. s'il s'en rencontrait dans le milieu où l'on est, se supporterait alscnienl. Il faut admettre, à Paris surtout, que Vinnocent est promptenieut mis en Iil>erté.
i^ocien, en entrant dans sa cellule, trouva donc la fidèle image de la première chambre qu il avait occupée à Paris, à l'hôtel Clunv. Vu lit semblable à ceux des plus pauvres hôtels garnis du quartier latin, des chaises foncées de paille, une table et quelques ustensiles com|io* saient le mobilier de l'une de ces chambres, où souvent on réunit deux accusés quand leurs mœurs sont douces et leiu's crimes d inio catégorie rassurante, comme les faux et les banquerotites. Cette res« remblanre entre son point de départ, plein d'innocence, et le point d'arrivée, dernier degré de la iionle et de raviUsseiikent, fut si hii*ii saisie par un dernier elTort de su libre poéti(|iie, qu'il fondit un iar* mes. Il pleura pendant (piaire heures, insensible en apparence coinnii* une (igurc de pierre, mais soulTrant de toutes ses esporauces ruuvcr»
DES COURTISANES
séea, atteint ihtï% t/ftites ses vaottés sociales écrasées, dans son orgueil anëiiiui, dans (eus les fnoi que présentent rambUieui, Tamoureu\, riieureux, le dandv, le parisien, )e poëie, le Yoliipliieus et le privilégié. Tout eu lui s'était brisé dans cette clkote icarienne.
Carlos Ilerrera, luit tourna dans son cabanon, dès qu'il y fut seul, comme Tourti blanc du Jardin des Plantes dans sa cage. Il vérifia minuiieuseiueut la ^orte et s'assura que, le judas excepté, nul trou n'y avait été pratique. Il sonda tous les murs, il regarda la hotte par la gueule de laquelle venait une faible lumière, et il se dit : — Je suis en sûreté ! Il alla s*asseoir dans un coin où TcrII d'un surveillant appliqué au judas à grillage n'aurait pu le voir. Puis 11 6ia sa perruque et y décolla prompttiiieùt un papier qui eu garnissait le fond. Le côté de ce inpier en eouimuaicatioo avec la tête était si craaaéux, qu'il semblait être le tégument de la perruque. Si Bibi^Lupin avait eu Tidée d'enlever celte {perruque pour reconnaître l'identité de TËspagnol avec Jacques GoHin, il ue se serait pas défié de ce papier, tant il pitraissait l'aire partie de l'œuvre du perruquier. L'autre c6té du papier était encore assez blanc et assez propre pour recevoir quelques lignes. L'opération difficile el minutieuse du décollage avait été commencée à la Force, deux heures n'auraient pas suffi, la moitié de la journée y avait été employée la veille. Le prévenu commença par rogner ce précieux papier de manière k s'en procurer une bande de quatre à cinq lignes de largeur» il la partagea eu plusieurs morceaux \ puis, il remit dans ce singulier magasin sa provision de papier, a|>rès en avoir humecté la couche de gomme arabique à l'aide de laquelle il pouvait rétablir l'adhérence. 11 chercha dans une mèche de cheveux un de ces crayons, fins comme des tiçes d'épingle, dont la fabrication, due à Susse, était récente, et qui S y trouvait fixé par de la colle ; il en prit un fragment assez long pour écrire et assez ^eiic pour tenir dans son oreille. Ces préparaiils terminés avec la rapidité la sécurité d exéculiou particulière aux vieux, forçats, qui sont adroits comme des singes, Jacques Collin s*a»sit sur le bord de son lit et se mit à méditer ses instructions pour Asie, avec la certitude de la trouver sur son chemin, tant il comptait sur le génie de celte femme.
— Dans mon interrogatoire sommaire, se disait-il, j'ai fait TEsosi • gnol parlant mal le français, se réclamant de son ambassadeur, alléguant les privilèges diplomatiques et ue comprenant rien à ce qu'on lui demanaiit, tout cela bien scandé par des faiblesses, par des points d'orgue, des soupirs, enfin toutes les balançoires d'un mourant. Restons sur et terrain. Mes papiers sont en règle. Asie et moi, nous mangerons bien N. Camusot, il û*est pas fort. Fensous donc à Lucien : il s'agit de lui refaire le moral» il faut arriver à cet enfant à tout prix, loi tracer uu plan de eondoile, autremenl il va se livrer, me livrer et tout perdre!... Avant son interrogatoire il doit avoir été seriné. Puis il me faut des témoins qui maintiennent mon état de prêtre !
Telle était la situation morale et physique des deux prévenus dont le sort dépendait en ce moment de M. Camusot, juge d'instruction au tribunal de première instance de la Seine, souverain arbitre, pendant le temps que lui donnait le Code criminel, des plus petits détails de leur existence ; car lui seul pouvait permettre que l'aumônier, le mé- «leoin de la Conciergerie ou qui que ce soit communiquât avec eux.
Aucune puissance humaine, ni le roi, ni le sarde des sceaux, ni le premier ministre, ne peuvent empiéter Sur Te pouvoir d'un juge d'instruction, rien ne l'arrête, rien ne lui commande. C'est un souverain sonnais uniquement à sa conscience et à la loi. En ce moment où philosophes, philanthropes et publicistes sont Incessamment occupés à diminuer tous les pouvoirs sociaux, le droit conféré par nos lois aux jQges d'Instroeilon est devenu Pobjet d'attaipies d'autant plus terribles qu'elles sont presque justifiées par ce droit, qnî, disons«ie, est exorbitant. NéannMMOS, pour tout homme sensé, ce pouvoir doit rester sans atteinte; on peut, dans certains cas. en adoucir l'exercice par un large emploi de la caution; mais la société» déjà bien ébranlée par l'inintellifience et par la faiblesse du jury (magistrature auguste et suprême qui ne devrait être confiée qu'à des noiitbilités élues), serait menacée de ruine SI l'on hrlsalt cette colonne qui soudent tout notre droit criminel. L'arrestation préventive est une de ces facultés terribles, nécessaires, dont le danger social est contre-balancé par sa grandeur même. D'ailleurs, se défier de la magistrature est un commencement de dissolution sociale. Détruisez l'institution, reconstruisez-la sur d'autres bases; demandez, comme avant la Révolution, d'immenses garanties de fortune à la magistrature; mais croyez- jr! n'en faites pas l'image de la société pour t insulter. Au« jourd'hui le magistrat, payé comme un fonctionnaire, pauvre pour It plupart du temps, a troque sa dignité d'autrefois contre une morgue qui semble intolérable à tous les égaux qu'on lui a faits; car la morgue est une dignité qui n'a pas de points d'appui. Là gll le vice de l'institution actuelle. Si la France éuiit divisée en dix ressorts, on pourrait relever la niagistraUirc eu eKigeaul d'elle de grandes fortunes, ce qui devient impossible avec vîujjl-six ressorts. La seule aniélioratiou réelle à réclamer dans rcxercicc du pouvoir confié nu juge d'iusiritction, c'est la réhabilllaUon do la maison d'arrêt. L'éiai de prévention devrait n'apporter aucun changement dans les habitudes des individtis. Les maisons d'arrêt devraient, à Paris, être consirui-
tes, meufolëei et dllposées de ntanièré à modifier profondément les idées du public sur la sitiiation des prévenus. La loi est bonne, elle est nécessaire, l'exécoUon en est mauvaise, et les mœurs jugeut les lois d'après lu manière dont elK s s'eiéculeot. L'opiuion putVique eu France condamne les prévenus el réhabilite les accui»és par une iuex* plicable coutradiclion. Peut-être est-oe le résultat de l'esprit esseu« tiellement frondeur du Français. Cette incouséauence du public parisien fut un des motifs qui conlribuèrent à la catastrophe de ce drame; ce fut même, comme on le verra, l'un des plus puissants. Pour être dans le secret des scènes terribles qui se jouent dans le cabinet d'un juge d'instruction; pour bien conua'tre la situation res-
{>ectivedes deux parties belligérantes, les prévenus et la justice, dont a lutte a pour objet le secret gardé par ceux-ci contre la curiosité du juge, si bien nommé le curieux dans l'argot des prisons, on ne doit jamais otibller que les prév'enus mis an secret igiK>rent tout ce que disent les sept à huit publies qui forment le public, tout ce que savent la police, la iuslice, et le peu que les journaux pjublient des circonstances du crime. Aussi dotmer à des prévenus un avis comme Celui que Jacques Collin venait de recevoir par Asie sur l'arrestation de Lucien, est^^ee jeter une corde à on homme qui se noie. On va voir échouer, par cette raison, une tentative qifi certes, sans cette communication, eât perdu le forçat. Ces termes une fois bien posés, les gens les moins faciles k s'émoovoir vont être effra^vés de ce que produisent ces trois causes de terreur ! la séquestration, le silence et le remords.
M. C;imusot, gendre d'un des huissiers du cabinet du roi, -trop connu déjà pour expliquer ses alliances et sa position, se trouvait eu ce moment dans une perplexité presque égale à celle de Carlos Herrera, relativement à l'instruction qui lui était confiée. Naguère président d'un tribunal du ressort, il avait été tiré de celte position et appelé juge à Paris, l'une des places les plus enviées en magistrature, par la protection de la célèbre duchesse de Maufrîgoeuse. dont le mari, menin du dauphin et colonel d'un des régiments de cavalerie de la garde rovale, était autant en faveur auprès du roi qu'elle rélait auprès de Madame. Pour un très-léger service rendu, mais capital pour la duchesse, lor$ de la plainte en faux portée contre te jeune comte d'Ësgrignon par Un banquier d'Alehçon (voir, dans les ScÉ^E< DK LA ViR DR psovi^cE, lé Cabinet âe$ AntiiiHes)y de^mple juge en province il avait passé président, et de président juge d'matruclion à Paris. Depuis dix-huii mois quil siégeait dans le tribunal 1% plus important du royaume, il avait déjà pu. sur la recommaodatiott de la duchesse de Maufrigneuse, se prêter aux vues d'une arande dame non moins puissante, la marquise d'Espard; mais II avait échoué. (Voir VlnterdicVon.) Lucien, comme on Ta dit au début de cette scène, pour se venger ae madame d'Espard qui voulait faire interdire son mari, put rétablir la vérité des faits aux yeux du procureur général et du comte de Sérizy. Ces deux hautes puissances une fois réunies aux amis du marquis d*Espard, la femme n'avait échappé que par la clémence de sou mari au biàme du tribunal. La veille, en apprenant l'arrestation de Lucien, la marquise d'Espard avait envoyé son beau-frère, le chevalier d'Espard. chez mad.ime Camusot. Madame Camusot était allée incontinent faire une visite à l'illustre marquise. Au moment du dîner, de retour chez elle, elle avait pris à part son mari dans sa chambre à coucher.
— Si tu peux envoyer ce petit fat de Lucien de Rubeinpré en cour d'assises et qu'on obtienne une condamnation contre lui, lui dit-elle à l oreille, tu seras conseiller à la cour royale... — Et comment? — Madame d'Espard voudrait voir tomber la tête de ce pauvre jeune homme. J'ai eu froid dans le dos en écoutant parler une haine de jolie femme. — Ne te mêle pas des affaires du Palais, répondit Camusot à sa femme. — Moi. m'en mêler? reprit-elle. Un tiers aurait pu nous entendre, il n'aurait pas su ce dont 11 s'agissait. La marquise et moi, nous avons été l'une et l'autre aussi délicieusement hypocrites que tu l'es avec moi dans ce. moment. Efie voulait me remercier de tes bons oftlces dans son affaire, en me disant que. malgré l'insuccès, elle en était reconnaissante. Elle m'a parlé de h terrible mission nue la loi vous donne, u C est affreux d'avoir à envoyer uu homme à Péchafaud. mais celui-là! c'est faire justice!... etc. h Elle a déploré qu'un si beau jeune homme, amené par sa cousine, madame du Cbatelet, à Paris, eât si mal tourné, n C'est là. disait-elle, où les mauvaises femmes, comme une Coralie, une Esiher, mènent les jeunes gens assez corrompus pour partager avec elles d'ignobles profits! » EnOn de belles tirades sur la chanté, sur la. religion ! Madame du Cbatelet lui avait dit que Lucien méritait mille morts pour «voir failli tuer sa sâeur et sa mère... Elle a parlé d'une vacance à la cour royale, elle connaissait le garde des sceaux. « Votre mari, madame, a une belle occasion de se distinguer ! » a-t-elle dit en finissant. Et voilà. — Nous nous distiiiguons tous les jours en faisant noire devoir, dit Camusot. — Tu iras loin, si tu es magistrat partout, même avec (a femme, s'écria madame Camusot. Tiens, je t'ai cru niais, aujourd'hui je t'admire...
Le magistrat eut sur les lèvres un de ces sourires qui n'appartiennent qu'à eux, comme celui des danseuses n'est qu'à elles.
SPLENDEURS ET MISÈRES
— Madame, piiî&je entrer? demanda la femme de chambre. — Qne me voulez-vous? lui dit sa maUresse.— Madame, la première femme de madame la duchesse de Haufrigneuse est venue ici pendant l'absence de madame, et prie miidanie, de la part de sa maîtresse, de venir à Thôtel de Cadignan, toute affaire cessante. — Qu'on retarde le dfner, dit la femme du juge en pensant que le cocher du fiacre qui l'avait amenée attendait son payement.
Elle remit son chapeau, rem^ala dans le fiacre, et fut dans vingt minutes à l'hôtel de Cadignan. Madame Camusot, introduite par les petites entrées, resta pendant dix minutes seule dans un boudoir attenant à la chambre à coucher de la duchesse, qui se montra resplendissanle, car elle partait à Saint-Gloud, où Vappelait une invitation à la cour.
— Ma petite, entre nous, deux mots suffisent. — Oui, madame la. duchesse. ^ Lucien de Rubempré est arrêté, votre mari instruit raffaire, je. garantis l'innocence de ce pauvre enfant, qu'il soit libre avant vingt-quatre heures. Ce n'est pas tout. Quelqu'un veut voir Lucien demain secrètement dans sa pnson, votre mari pourra, s'il le veut, être présent, pourvu qu'il ne se laisse pas apercevoir... Je suis fidèle à ceux qui me servent, vous le savez. Le roi espère beaucoup du courage de ses magistrats dan$ les circonstances graves où il va se trouver bientôt; je mettrai votre mari en avant, je le recommanderai comme un.boinmeiJkîvouéau roi, fallût-il ris(j^uersa tète. Notre Gamusot sera d'abord conseiller, puis premier président n'importe où... Adieu... je suis attendue, vousm'excusez, n'est-ce pas? Vous n'obligez pas seulement le procureur général, qui dans celte affaire ne peut pas se prononcer ; vous.sauvez encore la vie à unefemi^é
3ui se meurt, à madame de Sérlzy. Ainsi vous ne manquerez pas 'appuis... Allons, vous voyez ma confiance, je n'ai pas besoin de vous recommander . . . vous savez !
Elle se mit un doigt sur les lèvres et disparut.
-T- Et moi qui n*ai pas pu lui dire que la marquise d-Espard veut voir Lucien sur l'écharaudl... pensait la femme du magistrat en regagnant son fiacre.
Elle arriva dans une telle anxiété, qu'en la voyant le juge lui dit :
— Amélie, qu'as-iu?... — Nous sommes pris entre deux feux... .
- Elle raconta son entrevue avec la duchesse en parlant à Toreille de son mari, tant elle craignait que safemine de cnambré n'éëoutàt à la porte.
— Laquelle des' deux est la plus puissante? dit-elle en terminant; La marquise a failli te compromettre datis la sotte affaire de là demande en interdiction de son mari, tandis que nous devons toùtà la duchesse. L'une m'a fait des pi*bmesses vagues ; tandis que l'autre a dit : Voiis«erez conseiller d'abord, premier président ensuite!... Dieu nie garde de te donner un conseil, je ne me n^éjerâi jamais des afTâires du Palais ; mais je dois Le rapponér fidèlement ee qôi se dit à In cour et ce !<)û'on y prépare..^ — Tu' ne sais pas, Amélie, ce que le préfet de police ma envoyé ee matin,. et. par qui? Jpar un des hommes les blusimportants.de la police générale du royaume, le Bibi -Lupin de la poUtique, qui m'a dit que l'Etat avait des intérêts' secrets dans ce procès^ Dînons et allons aux Variétés... nous causerons cette mtit, 4ans le silence du cabinet, de tout ceci ; car j'aurai besoin de ton intdligence, celle du juge ne sufftt peut-être pas...
Les neuf dixièmes des magistrats nieront l'influence de la femme sur le mari en semblable occurrence ; mais, si c'est là l'une des plus fortes exceptions sociales, on peut faire observer qu'elle, est vraie, quoique accidentelle. Le magistrat est comme le prêtre, à Paris surtout, où se trouve l'élite dé là magistrature, il parle rarement des affaires du palais, à moins qu'elles ne soient à l'état de chose jugée. Les femmes de magistrats non-seulement affectent de ne jamais rien savoir, mais encore elles ont toutes assez le sentiment des convenances pour deviner qu'elles nuiraient à leurs maris si, auand elles sont instruites de quelque secret, elles le laissaient voir. Néanmoins, dans les grandes occasions où il s'agit d'avancement d'après tel ou tel parti pris, beaucoup de femmes ont assisté, comme Amélie, à la délioératioo du magistrat. Enfin, ces exceptions, d'autant plus niables qu'elles sont toujours inconnues, dépendent entièrement de la manière dont la lutte entre deux caractères s'est accomplie au sein d'un ménage. Or, madame Gamusot dominait entièrement son mari. Quand tout dormit chez eux, le magistrat et sa femme s'assirent au bureau sur lequel le juge avait déjà classé les pièces de l'affaire.
— Voici les notes que le préfet de police m'a fait remettre, sur ma demande d'ailleurs, dit Gamusot.
0 L'ABBE GARLOS HERRERA.
« Cet individu est certainement le nommé Jacques Collin. dit (( Trompe-la-Mort, dont la dernière arrestation remonte à l'année
a 1849, et fut opérée au domicile d*une dame Vaiiquer, tenant ^len' ff sion bourgeoise rue NeuvCrSainte-Geneviève, et où il demeurait (X caché sous le nom de Vautrin. »
En marge, on Usait de la main du préfet de poUce :
' (( Ordre a été transmis par le télégraphe à Bibi- Lupin, chef de la « sûreté, de revenir immédiatement pour aider à la confrontation, a car il connaît personnellement Jacques Collin^ qyCil a fait arrêter « en 1819 avec le concowrs d*une demoiséUe Michonneau,
. « Les pensionnaires qui logeaient dans la maison Vauquer existent « encore et peuvent être cités pour étabUr l'identité.
« Le soi-disant Carlos Herrera est l'ami iatîne, le conseiller de « M. Lucien de Rubempré, à qui, pendant trois ans, il a fourni des « sommes considérables, évidemment provenues de vols.
H Cette solidarité, si l'on établit l'identité du soi-disant Espagnol « et de Jacques GoUin, sera la condamnation du sieur Lucien de « Rubempré.
a La mort subite de l'agent Peyrade est due à un empoisonnement « consommé par Jacques Collin, par Rubempré ou leurs affidés. La « raison de cet assassinat vient de ce que l'a^t était, depuis loogn temps sur les traces de ces deux habiles criminels. »
En marge, le magistrat montra cette phrase, écrite par le préfet de police lui-même :
. « Ceci est à ma connaissance personnelle, etfai la certitude que le n sieur Lucien de Rubempré s'est indignement loué de Sa Seigneurie « le comte de Sérizy et de M, le procureur général, »
— Qu'en dis- tu, Amélie?
— C'est efTrayant !... répondit la femme du juge. Achève donc !
(( La substitution do prêtre espagnol au forçat GoHin est le rcsulut tf de quelque crime plus babileoient commis que celui par lequel Cotf gniard s'est fait comte de Sainte-Hélène. »