‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 25 sur 29 · I.ES KMPLOYÉS · texte numérisé non relu

I.ES KMPLOYÉS

vaux. Od ne s'ennuie jamais à faire de grandes choses. Or, tels qu*ils sont constitués, les bureaux, sur les neuf lieures que leurs employés doivent à TEiat, en perdent quatre eu conversations, comme on va le voir, en airrés, en disputes, et surtout en intrigues. Aussi faut-Il avoir hanlé les burciiux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble k celle des collèges; mais partout où les hommes vivent collectivement, cette similitude est frappante : au régiment, dans les trihunanx, vous retrouvez le collège plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis peodant leurs séances de huit heures dans les bureaux, j voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, ou les chefs remplaçaient les préfets d^études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où Ton ae moquait les uns des autres, oùH'on se baissait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des collèges. A mesure aue l*bouime s'avance dans la vie, régoisme se développe et relâche les liens secondaires en alTeciion. Euliii, les bureaux, n*est-ce pas le monde en petit, avec ses bizarreries, ses amitiés, ses haines, son euvie et sa cupidité, sou mouvement de marche quand mémeî ses frivoles discours qui font tant de plaies, et son espionnage incessant.

En ce moment, la division de M. le baron de la Billardière était en proie à une agitation extraordinaire bien justifiée par 1 événement qui allait s*y accomplir, car les chefs de division ne meurent pas tous les jours, et il u*y a pas de tontine où les probabilités de vie ou de mort se calculent avec plus de sagacité que dans les bureaux. L'Intérêt V étouffe toute pitié, comme chez les eniants; mais les employés ont l'hypocrisie de plus.

Vers huit heures, les employés du bureau fiaudoyer arrivaient à leur poste, tandis qu*à neuf heures ceux de Rabourdin commençaient à peine à se montrer, ee qui n'empêchait pas d'expédier la besogne beaucoup plus rapidement cfaei Rabourdin que chez Baudoyer. Du* tocq avait de graves raisons pour être venu de si bonne heure. Entré furtivement la veille dans le cabinet où travaillait Sébastien, il l'avait surpris copiant un travail pour Babourdin; il s'était caché, et avait vu sortir Sébastien sans papiers. Sûr alors de trouver cette minute assez volumineuse et la copie cachées en un endroit quelconque, en fouillant tous les cartons l'un après l'autre. Il avait fini par trouver ce terrible état. 11 s'était empressé d'aller chez le directeur d'tm éta* blissement antographique faire tirer deux exemplaires de ce travail au moyen d'une presse à copier, et possédait ainsi l'écriture même de Rabourdin. Pour ne pas éveiller le soupçon, il s'était hâté de re-

R lacer la minute dans le carton, en se rendant le premier au bureau, etenu jusqu'à minuit rue Duphot, Sébastien fut. malgré sa diligence, devancé par la haine. La hame demeurait rue Saint-Louis-Saint-Honoré, tandis que le dévouement demeurait rue du Roi-Doré au Marais. Ce simple retard pesa sur toute la vie de Rabourdin. Sébastien, pressé d ouvrir le carton, y trouva sa copie inachevée, la minute en ordre, et les serra dans la caisse de son chef. Vers la fin de décembre, il fait souvent peu clair le matin dans les bureaux, il en est même plusieurs où Ton gardait des lampes jusqu'à dix heures, Sébastien ne put di^nc remarquer la pression de la pierre sur le papier. Mais quand, à neuf heures et demie, Rabourdin examina sa minute, il aperçut d'autant mieux TefTet produit par les procédés de l'auiographic, qu'il s'en était beaucoup occupé pour vérifier si les presses autograpliiques remplaceraient les expéditionnaires. Le chef de bureau s'assit dans son fauteuil, prit ses pincettes et se mit à arranger méthodiquement son feu, tant il Ait absorbé par ses réflexions; puis, curieux de savoir entre les mains de qui se trouvait son secret, il manda Sébastien.

— Quelqu'un est venu avant vous au bureau ? lui demanda-t-il.

— Oui, dit Sébastien, M. Oulocq.

— Bien, il est exact. Envoyez-moi Antoine.

Trop grand pour afOiger inutilement Sébastien en lui reprochant un niiilheur consommé, Rabourdin ne lui dit pas autre chose. Antoine vint. Kabourdin lui demanda si la veille il n'était pas resté quel- Sues employés après quatre heures ; le garçon de bureau lui nomma utocq comme ayant travaillé plus tard que M. de la Roche. Habourdin cougédia le garçon par un signe de tête, et reprit le cours de ses réflexions.

■— A deux fois j'ai empêché sa destitution, se dit-il, voilà ma récompense.

Cette matinée devait être pour le chef de bureau comme le moment solennel où les grands capitaines décident d'une bataille en pesant toutes les chances. Connaissant mieux que personne l'esprit des bureaux, il savait qu'on n'y pardonne pas plus là qu'on ne le pardonne au collège, au bagne, ou à l'armée, ce qui ressemble a la délation, à l'espionnage. Un homme capbie de fournir des notes sur ses camarades est bonnii perdu, vilipendé ; les ministres abandonnent en ee cas leurs propres instruments. Un employé doit alors donner sa démission et quitter Paris, son honneur est à iamais taché : les explications sont inutiles, personne n'en demande ni n en veut écouter. A ce jeu, un ministre est un grand homme, il eat censé

choisir les hommes ; mais un simple employé passe pour un espion,

Suels que soient ses motifs. Tout en mesurant le vide de ces sotlisec, abourdin les savait immenses et s'en voyait accablé. Plus surpris qu'atterré, il chercha la meilleure conduite à tenir dans cette circonstance, et resta donc étranger au mouvement des bureaux mis en émoi par la mort de N. de la Billardière, il ne l'apprit que par le

Ketit de la Brière, qui savait apprécier l'immense valeur au chef de ureau.

Or donc, dans les bureaux des Baudoyer ( on disait les Baudoyer, les Uabourdin), vers dix heures, Bixiou racontait les derniers moments du directeur de ia division à Minard, à Desroys, à M. Godard, 2u'il avait fait sortir de son cabinet, à Dutocq, accouru chez les Bauoyer par un double motif. GoUeville et Chazelle manquaient.

Bixiov, debout devant le poêle, à la houehe duquelil présente alternativement la semelle de chaque botte pour la sécher, — Ce matin, à sept heures et demie, je suis allé savoir des nouvelles de notre digne et respectable directeur, chevalier du Christ, etc., etc. Bb! mon Dieu, oui, messieurs, le baron était encore hier vingt et cœtera; mais aujourd'hui il n'est plus rien, pas même employé. J'ai demandé les détails de sa nuit. Sa garde, qui se rend et ne meurt pas, m'a dit que, fe malin dès cinq heures, il s'était inquiété de la famille royale. Il s'était fait lire les noms de ceux d'entre nous qui venaient savoir de ses nouvelles. Enfin, il avait dit : « Emplissez ma tabatière, donnezmoi le journal, apportez-moi mes besicles; changez mon ruban de la Légion d'honneur, Il est bien sale. » Vous le savez, il porte ses ordres au lit. Il avait donc toute sa connaissance, toute sa tête, toutes ses idées habituelles. Mais, bah ! dix minutes après, l'eau avait gagné, gagné, Ragné le cueur, gagné la poitrine ; il s'était senti mourir en sentant les kystes crever. En ce moment fatal, il a prouvé combien il avait la télé forte et combien était vaste son intelligence ! Ah! nous ne l'avons pas apprécié, nous autres! Nous nous moquions de lui, nous le regardions comme une ganache, tout ce qu'il y a de plus ganache, n'est-ce pas, monsieur Godard?

fiODARD. — Moi, j'estimais les talents de M. de la Billardière mieux que qui que ce soit.

BIXIOU. — Vous vous compreniez !

GODARD. — Enfin, ce n'était pas un méchant homme; il n'a jamais fait de mal à personne.

BIXIOU. — Pour faire le mal, Il fliut faire quelque chose, et il ne faisait rien. Si ce n'est pas vous qui l'aviez jugé tout à fait incapable, c'est donc Minard.

MiifARD, en haussant les épaules. — Moi !

BIXIOU. — Eh bien ! vous, Dutocq? (Dutocq fait un Hgne de violente dénégation.) Bon ! allons, personne ! Il était donc accepté par tout le monde ici pour une tète nerculéeone ! Eh bien ! vous aviez raison : il a fini en homme d'esprit, de talent, de tète, enfin comme un grand homme qu'il était.

DESROTS impatienté, -* Mon Dieu, qu'a-t*il fait de si grand? il s'est confessé !

BIXIOU.— Oui, monsieur, et il a voulu recevoir les saints sacrements. Mais pour les recevoir, savez-vous comment il s'y est pris? Il a mis ses habits de ffentilhomme ordinaire de la chambre, tous ses ordres, enfin il s'est fait poudrer ; on lui a serré sa queue ( pauvre queue ) dans un ruban neuf. Or, je dis qu'il n'y a qu'un homme de beaucoup de caractère (|ui puisse se faire faire la queue au moment de sa mort; nous voilà huit ici, il n'y en a pas un seul de nous qui se la ferait faire. Ce n'est pas tout, il a dit, car vous savez qu'en mourant tous les hommes célèbres fout un dernier speech (mot anglais qui si • gnifie tartine parlementaiTe),\\ a dit... Gomment a-t-il dit cela? Ah ! « Je dois bien me parer pour recevoir le roi du ciel, moi qui me suis tant de fois mis sur mon quarante et un pour aller chez le roi de la terre! 0 Voilà comment a fini M. de la Billardière, il a pris à tâche de justifier ce mot de Pythagore : On ne connaît bien les hommes qu'après leur mort.

coLi KviLLB entrant. — Enfin, messieurs, je vous annonce une h meuse nouvelle...

TOUS. — Nous la savons.

coLLEviLLE. — Jc VOUS CQ défic bicu, de la savoir! J'y suis dcpui.^ l'avéuemcnt de Sa Majesté aux trônes collectifs de France et de ^'avarre. Je l'ai achevée celte nuit avec tant de peine, que madame Col* leville me demandait ce que j'avais à me tant tracasser.

DCTOCQ. — Croyez-vous qu'on ait le temps de s'occuper de vos anagrammes quand le respectable M. de la Billardière vient d'expirer?...

GOLLBviLLB. — Jc recounaismou Bixiou ! je viens de chez M. la Billardière, il vivait encore; maison l'attend à passer... (Godard eom* prend la charge, et s'en va mécontent dans son eahinet.) Messieurs» vous ne devineriez jamais les événements que suppose l'anagramme de cette phrase sacramentale. (Il motUre un papier.) c Charles dix, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. »

GOOARD revenant. -• Dites-le tont de tuile, et n'amusez pas ces messieurs.

LES EMPLOYÉS

«OLtMvm* triemphmt et iévehppaitt la partU tachée de m fnAOe de papitT,

A H. V. il c«lBn De S. C. 1. d. piirlin.

Eu naurcrreni' Décode à GorU.

Toutes tes letires y wnl! (iJ répiu.) A Heuri cinq cédera (sa couronne), de SaioL-Clond parlîra; en nauf (esquif, Tnisseau, felouque, GorrMle, tout ce que ïoub voudrei, c'est un viens mot fruiiçaisj errera...

MrTOCQ. — Qnel tissu d'absurditésl Commeiit voulex-vous que le roi cède la couronne à Henri V, qui dans votre liypoilièse serait son peiit-iUs, quand il y a inuneigneur le dauphin? Vous pro|)liéLisez déji u mort du duiptuo.

H. Bidialt-CiKoaiwI.

luioD. — Qu'est-ce que Gorix? nn nom de cbat.

coLLEiuxE, piqué. — L'abréviation lapidaire d'un nom de ville, mon cher ami, je l'ai cherché d^ins Halie-Bruu : tioriix. en latin Go' rixia, située en Bohème ou Hongrie, enâu en .Autriche...

Bixioc. — Tyt'ol, provinces biisques. ou Amérique du Sud. Vous anriei dû chercher aussi un air pour jouer cela sur la clarinette.

GODUD, levant la épauUi H l'en altant. — Quelles bêtises!

coLiEviuB. Bêtises, bêtises! je voudrais bien que vous vous donnassiez la peine d'élodier le fatalisme, religion de l'empereur Napoléon.

QoniiiD, piqvé du Uni de CollevilU. — Monsieur CoUeville, Bona-

Karte peut éiie dit empereur par les historiens, mais on ne doit pas ! recoiinatire en cette qualité dans les bureaux. Muoa, tourioiU. — Cherchei cet auagianime-tà, mon cher am)! Tenez, en f.tit d'anagrammes, j'aime mieux votre femme, c'est cjus bcile à retourner. 1.4 roûbatis.) Flavic devrait bien vous faire faire, i ses moments perd II s, chef de bureau, ne fût-ce que pour vous soustraire \m\ soilises d'un liodard !..,

DDTocQ, appuyant Godard. — Si ce n'était pas des bêtises, vous perdriez voire place, car vous prophétise! des événements (len agréubles au roi ; (oui bon royaliste doit présumer qu'il a en asseï de séjour à l'étranger.

coiiRTiLLi. — Si l'on m'btait ma place, François Keller secouerait drAlemeut votre ministre. (Silence profond.) ^chet, maître Dutocq,

Sue tons tes anagrammes connus ont été accomplis. Tenez, vous!... h bien ! ne vous mariez pas : on trouve coqu dans votre nom I

niiOD. ~ D, t, reste alors pour déteitable.

DUTOCQ, tant pariMre fdché. ■— J'aime mieui que ce ne soit que dans mon nom.

piuLHiEs, tout bat à Detroyi. — Attrape, mons CoUeville.

airrocg. à ColleviUe. — Avez-voas bit celui de : Xavier Itatowrdin, chef de bureaul

couiviLLi. ^ Parbleu !

inioc, taillant la pUnu. —Qu'avez-voos trouvé?

coLLiTiLLi. — U fan ceci : D'abord rA» bureaux, E-u... Saisissezvous bien?... iT IL m r! £-u fin rtchr. Ce qui siBuifle qu'après avoir commencé dans l'administration , il la plintera là, poar faire forttine ailleurs. Il répète : D'abord rêva bureaux, E-u finriehe.

DDiDCQ. —t'est au moins singulier.

niioD. — Bt Isidore Baudoyer?

coLLivniJ, avte myitire. — Je ne voodnis pas )e dire i d'autres qu'à Thuillier.

iixion. — Gage un déjeuoer que je vous le iù.

coLLiviiu. — Je ie paye û vous le (ronvez.

KiioD. — Vous me régalerez donc ; mais n'en so;rez pas fiché : deux artistes comme nous s'amuseront k mort!... Ittéore Baudoyer donne flia d'aboyeur d'oie!

coLLiviLLi, frappé d'étonmement. — Voas me l'avez volé.

nxmn, eérétnimeutement — Honsienr de Colleville, faites-moi l'honneur de roe croire assez riche en niaiseries pour ne pas dérober celles de mon procbain.

■iDDOTsa, entrant un dattier à la main. — Messieurs, je vous en

erie, parlez encore un peu plus haut, vous mettez le bureau en très- 00 renom auprès des administrateurs. Le digne M. Glergeot. qui m'a fait i'buuncur de venir me demander un renseigoement, entendait vos propos. [H patte chet M. Godard.)

Biiioc. à voix batte. — L'alwyeur est bien doux, ce matin, nous aurons un changement dans ratmaspbère.

DDTOCQ, bat à itiriou. — J'ai quelque chose i vous dire-

itQOD, tdtonl le gilet de Dutocq. — Vous avez un jtriî gilel qui, sans doute, ne vous coûte presque rien. Est-ce U le secret?

DUTOCQ. ~- Comment, pour rien! je n'ai jamais rien payé de m cher. Cela vaut six francs l'aune au grand maaasin de la rue de la Paii, une belle étoffe maie qui va bien en grand deuil.

ntion. — Vous vous connaissez en gravures, mais vous ignorez les lois de l'étiquette. On ne peut pas être universel. La soie n'est pas admise dans le gr»nd deuil. Aussi n'ni-je que de la laine. H. Ra- Dourdin, H. Ciergeot, le ministre, sont tout laiuc; le faobours S»iut- Germain. tout laine. Il n'y a que Miuard qui ne porte pas de laioe, il a peur d'être pris pour un mouton, nommé laniger en latin de bucolique; il s'est dispensé, sous ce prétexte, de se mettre en deuil de Louis XVIII, grand législateur, auteur de la GtiarLc et homme d'esprit. DU roi qui tiendra bien sa place dans l'histoire, comme il la tenait sur le trône, comme il la leiiail bien partout ; car, savez-vous le plus beau trait de ^a vie? non. Eh bien ! à sa secoude rentrée, en recevant tous les souverains alliés, il a passé le premier en allant i table.

Fioun», regardant Dutocq. ^ Je ne vois pas...

DUTOCQ, regardant Paulmier. — Ni moi non plus.

iiiioD. — Vous ne comprenez pas?... Eh bien! Il ne se regardait pas comme chez lui. C'était spirituel, grand et épigrammaiique. Les souverains n'ont pas plus compris que vous, même en se cotisant pour comprendre; il est vrai qu'ils étaient tous étrangers...

{Baudoyer, pendant cHte eonverialion, ett au cotN de la cheminée dant le cabinet de ton tout-ehef, tt tout deux ilt parlmt à voir batte.)

■ADDorn. — Oui, le digue homme ei)Hre. Les deux ministres y sont jMur recevoir son dprnicr soupir, mon beaupré vient d'être averti de l'événement, Si vous voulez me rendre un signalé service, vous prendre» un cabriolet et vous irez prévenir madame Baudoyer, car H. Saillard ne peut quitter sa caisse, et moi je n'ose laisser le bureau seul. Mettez-vous a sa disposition : elle a, je crois, ses vues, et pourrait vouloir faire faire simultanément quelques démarches. {Let deux fonetionnairet tortent entemble.)

eoDAiD. — Monsieur Bixiou, je quille le bureau ponr la journée, ainsi remplacez -moi.

■tUDom, à Bixiou d'un air bénin. — Vous me consulterez, s'il y avait lieu.

uxmu. — Pour le coup, la Billardière est mort!

DDTOco, à l'oreille de Bixiou. — Venez un peu dehors me reconduire. (SiJnou et Dutocq tortent dam U corridor et te regardent comme deux augvret )

DDTocg. parlant dam l'oreiiy de Bixiou, — Ecoutez. Voici If moment de nous entendre pour avancer. Que diriez-vons, si nous devenions vous chef cl moi sous-chef?

MxioD, how^aanl let ipavlet. — AUont ! pas de farces !

DDTorx). — Si Baudoyer était nommé, Rabourdin oe resterait pti,

LES EMPLOYÉS

il donnerait u «MmissioD. Eoire nou«, Baudojer est si incapable que, si, du Bruel et vous, tous Toulez ne pas l'aider, dans deux mois il sera renvoya. Si je sais cunipter, nous aurous devaot nous trois places vides.

HUOP. — Ti^is places qui nous passeront sous le nez, et qui seroot données ii des ventrus, à des latiu.tis, à des espions, à des hommes de ia congrégatiOD, à Colleviile, dont la femme a Uni par où finissent les jolies lemmes... par la dévotion...

DUTocQ. — A vous, muu cher, si vous voulez, une fois dans volie Tie, employer votre esprit logiqu émeut. {Il t'arréU connue pour ittidier niT Ut figun de Bixiou l'effet de fonodwrb*.] Jouons ensemble, canes sur tible.

BLiiOD, impassible. -- Voyoos votre jeu?

DurocQ. — Hoi, je ne veu^i pns être autre chose que sous-cher, je me counais, je sais aiie je n'ai pas, comme vous, les moyens d'être dieT. Du Bruel peut Je

vrai r directeur, vous serez son cbef de bureau, il vous laissera sa place quand il aura fait sa pelote, et moi je boulotterai, protégé par vous, jnsqu'a mu retraite.

BiiuiD.— Finaud! Mais par quels moyens comptez-vous mener à bien une entreprise où il s'a* gil de forcer la main an niinislre, et d'eipec* torer un bommc de talent? Entre nous , Rabourdin est le seul bon»me capable de la division, et peut-être du ministère. Or, il s'agit de mettre à sa place le carré de la sottise, le cube de la niaiserie, ta Place Bmtdoytr!

DPTOCQ , te TengoTgéant. -- Mon cber, je unis soulever contre Ra- Dourdin tous les bureavxl vous savez combien Pleury l'nime? eh bien! Fleury le méprisera.

BiHon. — Etre méprisé par Pleury !

DurocQ, — 11 ne res- Icr.i personne au Ra> bourdin : les employés en masse iront se plaindre de lui au mlmsire, et ce ne sera pas seulement notre division, mais la division Cleri^eot, mais la division Bois-Levantet les autres ministères...

gizion. — Cest cela!

cavalerie, ioranlerie, artillerie et te corps des marins de la garde, en avant ! Vous delirei , mon cher! Et moi,

Îu'ai-je à faire U-de- 1D9?

CaUsTille était grai, grii, r^oui, tandis que Tliuillier... olliait

n homme.

- Une caricature mordante, un dessin i

niuv. — le payerei-votis?

HTocQ. — Cent francs.

■inoD, «M lui-mAnr. — Il y a quelque chose.

DDTOCQ, conJinunnt. — 11 laudiait représenter Habourdin habillé en boucher, mais bien ressemblant, chercher des analogies entre un bureau et une cuisine, lui mettre à la main un tranche-lard, peindre les principaux employés des ministères en volailles, les encager dans une immense souricière, sur laquelle on écrirait : Exécution» adminû- (roticM, et il serait censé leur couper le cou un à un. Il y aurait des oies, des canards à têies conformées comme les ubtres, det^ porlrails vagues, vous comprenez ! il tiendrait un volatile à la main, Baudoyer, par exemple, fait en dindon.

BixiOD. — Ris d'aboyenr d'oie ! (ïi a regardé pendant longlempt Putocq.) Vous avei trouvé cela, vous?

DDTOCQ. — Oui, moi.

■uiau, le partant à hii-mAn«. — Les sentiments violents conduiraient-ils donc au même but que le lalentT [A Bulocq.) Mon cher, je ferai cela... ( Dvlocq laUie échapper un mouvement de joie) quand (point d'orgue) je saurai sur quoi m'appuyer ; car, si vous ne réussissez p.is. je perds ma place, et il faut que je vive. Vous êtes encore singulièremenl bon enfant, mon cher collègue !

miTOCQ. — Eh bien 1 ne faites la lithographie que quand le suças vous sera démontré...

MiioiT. — Pourquoi ne videz-vous pas votre sac tout de suite? DDTOCQ. — Il faut auparavant aller flairer l'air du bureau, nous reparlerons de cela tunlbt. {Il t'en ta.)

Btiiou, teul dam U corridor. — Cette raie au beurre noir, car il ressemble plus à un poisson (|u'à un oiseau, ce Dutocq a eu là une bonne idée, je ne sais pas où il l'a prise. Si la Place Baudoyer succède à la Billardière, ce serait drôle, mieux que drôle , nous y gagnerions! (Il roilre dant le bureau,) Messieurs, il va y avoir de fameux ch.ingements, le papa la Billardière est aécidémcolmort. Sans blague!

parole d'honneur! Voilà God.-ird en course pour notre respectable chef Baudoyer , successeur présumé du défuut [ifinard, Deiroyê , Colleville lèvent la tHe avec

te mouche). Nous allons avancer, nous autres!

Colleviile sera sous-chef au moins, Minard sera peui-étre commis principal, et pourquoi ne le serait-il pas? il est aussi béie que moi. Hein ! Hinard, si vous étiez i deux mille cinq cents, votre petite femme serait joliment contente, et vous pourriez vous acheter des bottes.

coLuviLLi. — Hais vous ne les avez pas encore, denx mille cmq

■ixiOD. — H. Dutocq les a chez les Babourdin, pourquoi ne les aurais-je pas cette année?

H. B;iudoyer les a ens.

cDitivitH. — Par l'inlluence de H. Saillard. Aucun commis

Eriocipal ne les a dans I division Clergeot.

riDuoEB. — P>ir exemple ! H. Cochin n'a peuiétre pas trois mille 'f 11 BBUtim^ a succédé à M. Vavas-

seur, qui a été dix ans X retirdiitnefigare. .— riuM. sous l^mpirc à quatre mille, il a été remis à trois mille à la première rentrée, et est mort à deux mille cinq cents. Mais, par la protection de son frère, M. Cochin s'est fait augmenter, il a trois mille.

cOLLiviLU. — H. Cochin signe £. L. L.E. Cochin, il se nomme Emile-Louis-Lucieo- Emmanuel, ce qui, anagramme, donne Cochenille. Eh bien ! il est associé d'une maison de droguerie, rue des Lombards, la maison Malifat, qui s'est enrichie par des spéculations sur cette denrée coloniale.

BiiiOD. — Pauvre homme, il a fait un an de Florine. coLLEvir.LE. — Cochin assiste quchiuefois à nos soirées, il est de première force sur le violon. {A Bixio*, fui tw t'at pa* encore mit au traiail.) Vous devriei venir chez nous entendre un concert, mardi prochain. On joue un quintetto de Rdcha. iiMOD. — Merci, je préfère regarder la partition. coLLEvaLE. — Est-ce pour faire un mot que vous dites cela?.., car un artiste de votre force doit aimer la musique.

LRS EMPLOYÉS.

Binon. — J'irai, mais à cause de madame.

BAUDOYKR, TevcnaM, — M. Chazeîle n'est pas encore venu, vous lui ferez mes coroplimcnis, messieurs.

Bixiou, ^ttt a mis un chapeau à la place de Chazeîle en entendant le pas de Baudoyer, — Pardon, monsieur, il est allé demander un renseignement pour vous chez les Rabourdin.

CHAZELLE, entrant son chapeau sur la tête et sans voir Baudoyer,— Le père la Billardière est enfoncé, messieurs ! Rabourdin est chef de division, maiire des requêtes ! il u*a pas volé son avancement, celui-là...

BAUDOYER, a ChazclU. ■— Vous avez trouvé cette nomination dans votre second chapeau, monsieur, n'est-ce pas? {Il lui montre le chapeau qui est à sa place,' Voilà la troisième fois, depuis le commencement du mois, que vous venez après neuf heures ; si vous continuez

ainsi, vous ferez du chemin, mais savoir eu quel sens! (.4 Bixiou qui

^ogne d'aujourd'hui. Je ne sais pas ce que hriel ; il le garde, je crois, pour son usage particulier, je l'ai sonné trois fois, (Baudoyer et Bixiou rentrent dans le cabinet.)

CHAZELLE. — Damué sort !

PAULMiER, enchanté de tracasser Chazeîle, — Il ne vous ont donc pas dit en bas qu'il était monté? D'ailleurs, ne pouviez-vous regarder en entrant, voir le chapeau à votre place, et l'éléphant...

COL i.E VILLE, riant. — Dans la ménagerie.

PAiiLMUR. — Il est assez gros pour être visible.

CHAZELLE, au désespoir, — Parbleu, pour quatre francs soixantequinze centimes que nous donne le gouvernement par Jour, je ne vois pas que l'on doive être comme des esclaves.

FLEURY, entrant, -- A bas Baudoyer ! vive Rabourdin ! voilà le cri (le la division.

CHAZELLK, s'exospérawt. — Baudoyer peut bien me faire destituer s'il le veut, je n eu serai pas plus triste. A Paris, il existe mille moyens de gagner cinq francs par jour ; on les gagne au Palais à faire des copies pour les avoués...

PAntMiER, asticotant toujours Chazeîle. — Vous dites cela, mais une place est une place, et le cour.'tgeux Colleville qui se donne un mal de galérien en dehors du bureau, qui pourrait gagner, s'il perdait sa place, plus que ses appointements, rien qu'en montrant la musique, eh bien ! il aime mieux sa place. Que diantre ! on n'aban* donne pas ses espérances.

CBAZELLB Continuant sa vhilippiq^e. — Lui, mais pas moi ! Nous n'avons plus de chances ! Parbleu ! il fut un temps où rien n'était plus séduisant que la carrière administrative. Il y avait tant d'hommes aux armées, qu'il en manquait pour l'administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied. Je santé mauvaise, comme Paulmier, les myopes, obtenaient un rapide avancement. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les lycées, se laissaient alors fasciner par la brillante existence d'un jeune homme en lunettes, vôtu d'uu habit bien, dont la boutonnière était allumée par un ruban rouge, et qui touchait un millier de francs par mois, à la charge d'aller quelques heures dans un ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et partant tôt, ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances, se promenant aux Tuileries, doué d'un petit air rogue, se faisant voir partout, au spectacle, au bal, admis dans les meilleures sociétés, dépensant ses appointements, rendant ainsi à la France tout ce que la France lui donnait, rendant même des services. En effet, les employés étaient alors, comme Tliuillier, cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de l'esprit, ils ne se laissaient point trop dans les bureaux. Les Impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames avaient la passion des belles âmes : elles aimaient à protéger. Aussi pouvait-on remplir vingt-cinq ans une place élevée, être auditeur au conseil d'Etat ou maître des requêtes, et faire des rapports à i empereur en s'amusant avec son augusle famille. On 8*amusait et l'on travaillait tout ensemble. Tout se faisait vile. Mais aujourd'hui, depuis que la Chambre a invente la spécialité pour les dépenses, et les chapitres intitulés : Personnel 1 nous sommes moins que des soldats. Les moindres places sont soumises à mille chances, car il y a mille souverains...

BixioD, rentrant, — Chazeîle est donc fou. Où voit-il mille souvernins?... serait-ce par hasard dans sa poche?...

cHAZGLLB. — Comptous ! Quatrc cents au bout du pont de la Con« corde, ainsi nomme parce qu'il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la gauche et la droite de la chambre ; trois cents autr( s au bout de la rue de Tournou. La cour, qui doit compter pour trois cents, est donc obligée d'avoir sept cents fois plus de volonté que l'empereur pour nommer un de ses protégés à une place quelconque!...

FLEDRY. — Tout ccla Signifie que, dans un pays où il y a trois pouvoirs, il y a mille à parier contre un qu'un employé qui n'est protégé que par lui-même n'aura point d'avancement.

BIXIOU, regardant tour à tour Chazeîle et Fleury, — Ah! mes en

fants. vous en êtes encore à savoir qu'aujourd'hui le plus mauvais état, c'est l'état d'être à l'Etat...

piBurv. — A cause du gouvernement constitutionnel.

COLLEVILLE. — Mcssicurs !.. ne parlons pas politique.

Bixiou. — Fleury a raison. Aujourd'hui, messieurs, servir l'Etat, ce n'est plus servir le prince, qui savait punir et récompenser ! Anjourd'hui, 1 Etat c'est tout le monde. Or, tout le monde ne s'inquiète de personne. Servir tout le monde, c'est ne servir personne. Personne ne s'intéresse à personne. Un emplové vit entre ces deux négations \ Le monde n'a pas de pitié, n'a pas d'iégards, n'a ni cœur ni tête; tout le monde e>t égoïste, oublie demain les services d'hier. Vous avez beau vous trouver, comme M. Baudoyer, dès l'âge le plus tendre, un génie administratif, le Chateaubriand des rapports, le Bossuet des circulaires, le Canalis des mémoires, l'enfant sublime de la dépêche, il existe une loi désolante contre le génie administratif, la loi sur l'avancement avec sa moyenne. Cette fatale moyenne résulte des tables de la loi sur l'avancement et des tables de mortalité combinées. Il est certain qu'en entrant dans quelque administration que ce soit, à l'âge de dix-huit ans, on n'obtient dix-huit cents francs d'appointements qu'à trente ans ; pour en obtenir six mille, à cinquante, la vie de t'ollevlllc nous prouve que le génie d'une femme, l'appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à nen. Il n'est donc pas de carrière libre et indépendante dans bquelle. en douze années, un jeune homme ayant fait ses humanités, vacciné, libéré du service militaire, jouissant de ses facultés, sans avoir nne intelligence transceudaute, n'ait amassé un capital de <|uarante-cinq mille francs et de centimes, représentant la rente perpétuelle de noire traitement essentiellement transitoire, car il n'est pas même via- Ser. Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs e renies, avoir déposé son bilan, on présidé le tribunal de corn* merce. Un peintre a badigeonné un kilomètre de toile, il doit être décoré de la Légion d'honneur, ou se poser en grand homme inconnu. Un homme de lettres est professeur ae quelque chose, ou journaliste à cent francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons, ou se trouve à Sainte-lMIagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les Jésuites, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique. Enfin, un oisif, qui n'a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un pn^tre a eu le temps de devenir évêque in ^artihus. Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n'aurait jamais fait, comme du Bruel, de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aurarit commencé l'escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle Thuillier, achète alors un quart de charge d'agent de change. Allons plus bas ! Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisation, qui prend la division infinie pour le progrès, un Chazeîle a vécu à vingt-deux sous par tête !... — se débat avec son tailleur et son bottier! — a de^^ dettes ! — n'est rien ! Et s'est erétinisé! Allons ! messieurs ! un beau mouvement! Hein? donnons tous nos démissions!... Fleury, Chazeîle, jetez-vous dans d'autres parties, et devenez-y deux grands hommes!...

CBAZBLii, ealmépar U diseùurâ dé Bixiou, — Merci. (Rire général.)

Binon. -- Vous avez tort, dans votre situation je prendrais les devants sur le secrétaire général.

GflAZBLLS, inquiet, —Et qu'a-t-il donc à me dire?

Buiou. — Odry vous dirait, Chazeîle, avec plus d'agrément que n'en mettra des Lupeaulx, que pour vous la seule place libre est la place de la Concorde.

PAuunBt, tenant le tuyau du poêle embrassé, — Parbleu, Baudoyer ne nous fera pas grâce, allez !...

PLEURT. — Encore une vexation de Baudoyer ! Ah ! auel singulier

f pistolet vous avez là ! Parlez-moi de M. Rabourdin, voilà un homme! I m'a mis de la besogne sur ma table, il faudrait trois jours pour l'expédier ici... eh bien! il l'aura pour ce soir, à quatre heures. Mai^ il n'est pas sur mes talons pour ro'empècher de venir causer avec les amis.

BAUDOYER, se montrant, — Messieurs, vous conviendret que si l'on a le droit de blâmer le système de la Chambre ou la marche de l'administration, ce doit être ailleurs <jue dans les bureaux ! (Il s'adresar à Fleury,) Pourquoi venez-vous ici, monsieur?

FLEDRT, insolemment. — Pour avertir ces messieurs qu'il y a du remue-ménage ! Du Bruel est mandé au secrétariat général. Diuorq y va ! Tout le monde se demande qui sera nommé.

BAUDOTEB, en rentrant. —Ceci, monsieur, n'est pas votre afr;iiri\ retournez à votre bureau, ne troublez pas l'ordre dans le mien...

PLEnRT, sur la porte. — Ce serait une fameuse injustice si Rabourdin la gohaitl Ma foi! je quitterais le ministère. (U revient,) Ave/vous trouvé votre anagramme, papa Colleville?

GOLLEviuE. -— Oui, la voici.

FLBUBv, se penche sur le bureau de Colleville, — Fameux ! fameux ! Voilà ce qui ne manquera pas d'arriver si le gouvernement continue son métier d'hypocrite. (Il fait signe aux employés que Baudoyer écoute.) Si le gouvernement disait^ franchement son intemion sans

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conserver d*amère-pensée, les libéraux verraieni alors ce (|u*iis auraient à faire. Vu gouvernement oui met contre lui ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des Débats, comme Chateaubriand et Royer-Collard ! ça fait pitié !

GOLLKViLLB, apfès avoiv consulté ses collègues, — Tenez, Fleury, vous êtes un bon enfant; mais ne parlez pas politique ici, vous ne savez pas le tort que vous nous faites.

FLBURY, Mc/ietfi«nt.— Adieu, messieurs. Je vais exnédier. {Il revient rt parle bas à BixUm.) Ou dit que madame Colleville est liée avec la (Congrégation.

wxiou. — Par où?...

FLBUiY, il éclate de rire, — On ne vous prend jamais sans vert !

coLLBviLLS, ifi^uiet, — Que dites-vous?

FLEUBY. — r^otre théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle, quoiqu'elle soit à sa quarantième représentation? vous devriez venir la voir, les décorations sont superbes.

En ce moment, des Lupeaulx recevait au secrétariat du Bruel, à ia suite duquel Dutocq s'était mis. Des Lupeaulx avait appris par son valoi de chambre la mort de M. de la Billardière, et voulait plaire aux deux ministres en faisant paraître le soir mémo un article nécrologique.

— Bonjour, mon cher du Bruel, dit le demi-ministre au sous-chef en le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez U nouvelle ? J^a Billardière est mort, les deux ministres étaient présents quand il a été administré. Le bonhomme a fortement recommandé Rabourdin, disant qu'il mourrait bien malheureux s'il ne savait pas avoir pour successeur celui qui constamment avait rempli sa place. 11 parait que l'agonie est une question où Ton avoue tout... Le ministre s'est d'autant plus engagé, que son intention, comme celle du conseil, est de récompenser les nombreux services de M. Rabourdin (il hoche la tête), le conseil d'Etat réclame ses lumières. On dit que M. de la Billardière quitte la division de défunt son père et passe à la commission du sceau, c'est comme si le roi lui faisait un cadeau de cent mille francs, ia place est comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouira votre division, car on pouvait croire que Benjamin y serait placé. Du Bruel. il faudrait brocher dix ou douze ligues en manière de fait-Paris sur le bonhomme; Leurs Excellences y jetteront un coup d'œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du papa la Billardière?

Du Bruel Ûi un geste pour accuser son ignorance.

— ' Non? reprit des Lupeaulx. Eh bien ! il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l'un des confidents du feu roi. Comme M. le comte de Fontaine, il n'a jamais voulu transiger avec le premier consul. Il a un peu chouanné. C'est né en Bretagne d'une famille parlementaire si jeune, qu'il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge avaitil? N'importe! Arrangez bien ça... La loyauté qui ne s'est jamais démentie,,, une religion éclairée,,, (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du pieux serviteur.,, Amenez gentiment qu'il a pu chanler le caniique de Siméon à l'avènement de Charles a. Le comte d'Artois estimait beaucoup la Billardière, car il a coopéré malheureusement à l'aflaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dafis une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez -moi l'article. Vous étiez hier chez nabourdiit?

— Oui, monseigneur, dit du Bruel. Ah ! pardon !

— Il n'y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.

— Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n'y a pas deux femmes pareilles dans Paris : il y en a d'aussi spirituelles (|u'elle, mais il n'y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que Gélesune, mais il est difficile qu'elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant 1 aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu'elle est au commerce des hommes, tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout ; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j'avais une femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.

— Vous avez plus d'esprit qu'il n'est permis à un auteur d'en avoir, répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq, et lui dit : — Ah ! bonjour, Dutocq. Je vous ai fait demander pour vous prier de me prêter votre Gharlet, s'il est complet; la comtesse ne connaît rien de tharlet.

Du Bruel se retira.

— Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaux à Dutocq quand Ils furent seuls. L'Etat est-il en péril pour venir me trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Sou Excellence.

— Peut-être, monsieur, dit Dutocq. Si j'avais eu l'honneur de vous voir ce matin, vous n'auriez sans doute pas fait l'éloge du sieur Rabourdin après avoir lu le vôtre tracé par lui.

Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur ses cotes gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx , à un endroit

marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici ce que lut le secrétaire général à son article pendant que Dulocq fermait la porte.

MoiifiiBun DB5i LufBAULX. Un gouvernement se déconsidère en employant ostmsiblemmt un tel homme, qui a sa spécialité dans la police diplomatique. On peut opposer ce personnage avec succès aux flibustiers politiques des autres cabinets, ce serait dommage de Vempîoyer à la police intérieure : il est au-dessus de Vespion vulgaire, il comprend un plan, il saurait mener à bien une infamie tiécessaire et savamment couvrir sa retraite.

Des Lupeaulx était succinctement analysé en cinq ou six phrases, la quintessence du portrait biographique placé au commencement de celle histoire. Aux premiers mots, le secrétaire général se sentit jugé par un homme plus fort que lui: mais il voulut se réserver d'examiner ce travail, qui allait loin et haut, sans livrer ses secrets à un homme comme Dulocq. Des Lupeaulx montra donc à l'espion un visage calme et grave. Le secrétaire général, comme les avoués et les magistrats, comme les diplomates et tous ceux qui sont obligés de fouiller le cœur humain, ne s'étonnait plus de rien. Rompu aux trahisons, aux ruses de la haine, aux pièges, il pouvait recevoir dans le dos une blessure, sans que son visage en parlât.

— Gomment vous étes-vous procuré cette pièce?

Dutocq raconta sa bonne fortune; en l'écoutant, la figure de des Lupeaulx ne témoignait aucune approbation. Aussi l'efpion finit-il en grande crainte le récit qu'il avait commencé triomphalement.

— Dutocq, vous avez mis le doigt entre l'écorce et l'arbre, répondit sèchement le secrétaire général. Si vous ne voulez pas vous niire de très-puissants ennemis, gardez le plus profond secret sur ceci, qui est un travail de la plus haute importance et à moi connu.

Des Lupeaulx renvoya Dulocq par un de ces regards qui sont plus expressifs que la parole.

— Ah ! ce scélérat de Rabourdin s'en mêle aussi! se disait Dutocq épouvante de trouver un rival dans son chef. Il est dans l'élât-major quand je suis à pied ! Je ne l'aurais pas cru !

A tous ces motifs d'aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de l'homme de métier contre un confrère, un des plus violents ingrédients de haine.

Quand des Lupeaulx fut seul, Il tomba dans une étrange méditation. De quel pouvoir Rabourdin était-Il linstrument? fallait-il profiter de ce singulier document pour le perdre, ou s'en armer pour réussir auprès de sa femme? Ce mystère fut tout obscur pour des Lupeaulx, qui parcourait avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance étaient jugés avec une profondeur inouïe. Il admirait Rabourdin, tout en se sentant blessé au cœur par lui. L'heure du déjeuner surprit des Lupeaulx dans sa lecture.

— Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas, vint lui dire le valet de chambre du ministre.

Le ministre déjeunait avec sa femme, ses enfants et des Lupeaulx, sans domestiques. Le repas du matin est le seul moment d'intimité

3 ne les hommes d'Etat peuvent conquérir sur le mouvement de leurs évorantos affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par Icsauellcs ils défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller ounée à leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits savent les franchir. Les affaires viennent souvent, comme en ce moment, se jeter à travers leur joie.

— Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des employés ordinaires, et le voilà qui, dix minutes après la mort de la Billardière, invente de me faire parvenir par la Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit le ministre à des Lupeaulx en lui donnant un papier qu'il roulait entre ses doigts.

Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de M. lu Billardière prétait à sa lettre, Rabourdin ne l'avait pas retirée des mains de la Briere en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut ce qui suit :

« Monseigneur,

« Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter « une faveur, je supplie Votre Excellence de m'accorder une audience (( aujourd'hui même, il s'agit d'une affaire où mon honneur se trouve « engagé. »

Suivaient les formules de respect.

— Pauvre homme 1 dit des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa le ministre dans son erreur, nous sommes entre nous, laites-le venir. Vous avez conseil après la Chambre, et Votre Kxccllence doit aujourd'hui répondre à l'opposition, il n'y a pas d'autre heure où vous puissiez le recevoir. Des Lupeaulx se leva, demanda Thiiissier, lui dit un mot, et revint s'asseoir a table. -- Je l'ajourne au dessert, dit-il.

Comme tous les ministres de la Restauration, le ministre était un homme sans ieunesse. La charte concédée par Louis XVIll :.vait le défaut de lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays aux quadragénaires de la Chambre des députés et aux sep-

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tuagënaires de la pairie, de les dépouiller do droit de saisir un homme de talent politique là où il était, malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de sa condition. Napoléon seul put enii>]over des jeanes gens à son choix, sans être arrêté par aucune considération. Âossi, depuis la chute de cette grande volonté, Ténergie avait-elle déserté le pouvoir. Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus dangereux en France qu*en tout autre pays. En général, les ministres arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes ont été Thonneur des monarchies européennes et des républiques où ils dirigèrent les alTaires. Le monde retentissait encore de la lutte de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique à Tàge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les Golbert, les liOuvois, les d*Orange, les Guise, les la Rovère, les Machiavel, enfln (ous les grands hommes connus, partis d'en bas on nés aux environs des trônes, commencèrent à gouverner des Etats. La Convention, modèle d'énergie, fut composée en grande partie de têtes jeunes; aucun souverain ne doit oublier Qu'elle sut opposer quatorze armées à l'Europe; sa politique, si fatale aux yeux de ceux qui tiennent pour le pouvoir, dit absolu, n'en était pas moins dictée par les vrais nrincipes de la monarchie, car elle se conduisit comme un grand roi. Après dix ou douze années de luttes parlementaires, après avoir ressassé la politique et s'y être harassé, ce ministre avait été véritablement intronise par un parti qui le considérait comme son homme d'affaires. Heureusement pour lui-même, H approchait plus de soixante ans que de cinquante; s'il avait conservé <)uelque vigueur jnvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre, à faire retraite, à revenir à la charge, U pouvait se laisser frapper tour à tour par son parti, par l'opposition, par la cour, par le clergé, en leur opposant la lorce d'inertie d'une matière à la fois molle et consistante ; enfin, il avait les bénéGces de son malheur. Géhenne dans mille questions de gouvernemenl, comme est le jugement d'un vieil avocat après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus ce vif que gardent les esprits solitaires, ni cette prompte décision des gens accoutumés de bonne heure k l'action, et qui se distingue chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait constamment chicané au lieu de juger, H avait critiqué les effets sans assister aux causes, il avait surtout la tête pleine des mille réformes qu'un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts privés apportent à un orateur d'avenir, en 1 embarrassant de plans et de conseils inexécutables. Loin d'arriver frais, H était arrivé fatigué de ses marches et contre-marches. Puis, en prenant position sur la sommité tant désirée, il s'y était accroché à mille buissons épineux, il y avait trouvé miHe volontés contraires à concilier. Si les hommes d'Etat de la Restauration avaient pu suivre leurs propres idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la critique; mais, si leurs vouloirs Aicent entraînés, leur âge les sauva en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu'on sait opposer au aébut de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées qui vainquirent ouelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère moins élevée, Raoourdin allait se prendre. Après les tiraillements de leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand il fallait la perspicacité de l'aigle, leur esprit était lassé quand il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait se confier entendait journellement des hommes d'une incontestable supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses; ap- Ï>licables ou inapplicables aux affaires de la France. Ces gens, à qui es difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient ce ministre, au retour d'une bataiHe parlementaire, d'une lutte avec les secrètes imbécillités de la cour, ou à la veille d'un combat avec l'es-, prit public, ou le lendemain d'une question diplomatic|ue qui avait déchiré le couseU en trois opinions. Dans cette situation, un homme d'Etat tient naturellement un bàiUement tout prêt au service de la première phrase où il s'adt de mieux ordonner la chose publique. Il ne se faisait pas alors de alner où les plus audacieux spéculateurs, où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent en un mot profond les opinions de la Bourse et de la Banque, celles surprises à la diplomatie, et les plans que comportait la situation de l'Europe. Le ministre avait d'ailleurs, en des Lupeaulx et son secrétaire particulier, un petit conseU pour ruminer cette nourriture, pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tai^: de voix habiles. En effet, son malheur, qui sera celui de tous les ministres sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés : avec le journalisme que l'on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu de l'abattre franchement ; avec la question financière, comme avec les questions d'industrie; avec le clergé, comme avec la question des biens nationaux; avec le libéralisme, comme avec la Chambre. Après avoir tourné le pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se maintenir par les moyens qui servirent à s'élever, que nul n'osait blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits médiocres. La Restauration, de même que la révolution polonaise, ont su démontrer, aux nations comme aux princes, ce que vaut un homme, et ce 2 ni arrive quand H leur manque. Le dernier et le plus grand défaut es hommes d'Etat de la Restauration fut leur honnêteté dans une

hitte où leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie politique, le mensonge et les calomnies, en déchaînant contre eux, par les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles seulement à comprendre le désordre.

Rabourdin s'était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer le tout pour le tout, comme un homme qui, lassé par le jeu, ne s'aocorde plus qu'un coup ; or, le hasard lui donnait un tricheur pour adversaire en la personne de des Lupeaulx. Néanmoins, quelle que fût sa sagacité, le chef de bureau, plus savant en administration qu'en optique parlementaire, n'imaginait pas toute la vérité : il ne savait pas que le grand travail qui avait rempli sa vie aHait devenir une théorie pour le ministre, et qu'il était impossible à Ihomme d'Etat de ne pas le confondre avec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin du feu.

Au moment où le ministre debout, au lieu de penser à Rabourdin, songeait à François Keller, et n'était retenu que par sa femme qui lui offrait une grappe de raisin, le chef de bureau fut annoncé par l'huissier. Des Lupeaulx avait bien compté sur la disposition où devait être le ministre préoccupé de ses improvisations; aussi, voyant l'homme d'Etat aux prises avec sa femme, alla-t-il au-devant de Rabourdin et le foudroya-t-il par sa première phrase.

— Son Excellence et moi nous sommes instruits de ce qui vous préoccupe, dit des Lupeaulx, et vous n'avez rien à craindre paissant la voix) ni de Dulocq (reprenant sa voix ordinaire) ni de qui que ce soit.

— Ne vous tourmentez point, Rabourdin, lui dit Son Excellence avec bonté, mais en faisant un mouvement de retraite.

Rabourdin s'avança respectueusement, et le ministre ne put l'éviter.

— Votre Excelleiice daignerait-eUe me permettre de lui dire deux mots en particulier? fit Rabourdin en jetant à l'Excellence une œillade mystérieuse.

Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le suivit le pauvre chef.

— Quand pourrai-je avoir l'honneur de soumettre l'affaire à Votre Excellence, afin de lui expliquer le nouveau plan d'administration auquel se rattache la pièce que l'on doit entacher...

— Un plan d'administration! dit le ministre en fronçant les sourcils et l'interrompant. Si vous avez quelque chose en ce genre à me communiquer, attendez le' jour où nous travaillerons ensemble. J'ai conseil aujourd'hui, je dois une réponse à la Chambre sur l'incident que l'opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est mercredi prochain, nous n'avons pas travaillé hier, car hier je n*ai pu n'occuper des affaires du ministère. Les affaires politiques ont uni aux affaires purement administratives.

— Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de Votre Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas oublier qu'elle ne m'a pas laissé le temps d'une explication iraniédi ttc à propos de la pièce soustraite...

— Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s'avançant entro le ministre et Rabourdin, qu'H interrompit, avant huit jours vous serez sans doute nommé...

Le ministre se mit à rire en songeant à l'enthousiasme de des Lupeaulx pour madame Rabourdin, et il guiena sa femme, qui sourit. Rabourdin, surpris de ce jeu muet, en cnercha la signification, il cessa de tenir sous sou regard le ministre un moment, et l'Excellence en profita pour se sauver.

— Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lupeaulx, devant qui le chef de bureau se trouva seul, non sans surprise. Mais D*en voulez pas à Dutocq, je vous réponds de lui.

— Madame Rabourdin est une femme charmante, dit la femme du ministre au chef de bureau pour lui dire quelque chose.

Les enfants regardaient Rabourdin avec curiosité. Rabourdin s*attendait à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris dans les mailles d'un léger filet, il se débattait avec luimême.

•— Madame la comtesse est bien bonne, dit-H.

— N'aurai-je pas le plaisir de la voir un mercredi? dit la comtesse, amenez-notts-la, vous m'obligerez...

— Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit des Lupeaulx. qui connaissait la banalité des mercredis officiels ; mais si vous avez tant de bonté pour elle, vous avez bientôt, je crois, unesoirëe iniinio.

La femme du ministre se leva contrariée.

—Vous êtes le maître de mes cérémonies, dit-elle à des Lupeaulx.

Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété (|uc lui causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes, où elle n'admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant Rabourdin. Des Lupeaulx et le chef de bureau furent donc seuls dans le petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froiss:tit entre ses doigts la lettre confidentielle que la Brière avait remise au ministre, Rabourdin la reconnut.

— Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au chef de bureau eu lui souriant. Vendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment, je dois faire l'audience, le ministre me la laisse aujoufd bui sur

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le dos, car il se prépare pour la Chambre. Mais je vous le répète, Raboiirdin, ne craignez rien.

Rabourdin chemina lentement par les escaliers, confondu de la singulière tournure que prenaient les choses. Il s'était cru dénoncé par Uutocq, et ne se trompait point : des Lupeaulx avait entre les mains l'état où il était jugé si sévèrement, et aes Lupeaulx caressait son juge. C'était à s'y perdre! Les gens droits comprennent diUûcilement les intrigues embrouillées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale, sans pouvoir deviner le jeu que jouait le secrétaire général.

— Ou il n'a pas lu son article, ou il aime ma femme.

Telles furent les deux pensées auxquelles s'arrêta le chef en traversant la cour, car le regard qu'il avait saisi la veille entre Célestine et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair. Pendant l'absence de Rabourdin, son bureau avait été nécessairement en proie à une agitation violente, car dans les ministères les rapports entre les employés et les supérieurs sont si bien réglés, que, quand l'huissier du ministre vient de la part de Son ExceUence chez un chef de bureau, surtout à l'heare où le ministre n'est pas visible, il se fait de grands commentaires. La coïncidence de cette communication extraordinaire avec la mort de M. la Billardière donna d'ailleurs une importance insolite à ce fait, que M. Saillard apprit par M. Clergeot, et il vint en conférer avec son gendre. Bixiou, qui travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père et se transporta dans le bureau Rabourdin, où les travaux étaient interrompus.

Bixion, enlranl.— Il ne folt guère chaud chez vous, messieurs! Vous ne savez pas ce qui se passe en bas. La vtrUuute Rabourdin est enfoncée ! Oui, destitué ! Une scène horrible chez le ministre.

DUTOCQ, il regarde Bixiou, — Est-ce vrai ?

Bixiou. — A qui cela peut-il faire de la peine? ce n*est pas à vous, vous deviendrez sous-chef et du Bruel cdef. M. Baudoyer passe à la division.

PLKDRY. — Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais chef de division.

viuBvx. — Je me mets dans le pari. Vous y mettez-vous, monsieur Poiret ?

poniT. — J*ai ma retraite au premier janvier.

BIXIO0. — Comment, nous ne verrons plus vos souliers à cordons, ot que deviendra le ministère sans vous? Qui se met de mon pari?

B0TOGQ. — Je ne puis en être, je parierais à coup sâr. M. Rabourdin est nommé, M. de la Billardière l'a recommandé sur son lit de mort aux deux ministres, en s'accusant d'avoir touché les émoluments d'une place dont le travail était fait pr Rabourdin : il a eu des scrupules de conscience ; et, sauf tout ordre supérieur, ils lui ont promis, pour le calmer, de nommer Rabourdin.

BixioD. — Messieurs, mettez-vous tous contre moi : vous voilà sept? car vous en serez, monsieur Phellion. Je parie un dîner de cinq cents francs au Rocher de Cancale que Rabourdin n'a pas la place de la Billardière. Ça ne vous coûtera pas cent francs à chacun, et moi j'en risque cinq cents. Je vous fais la chouette enfin. Ga va-t-il ? En êtesvous, du Bruel ?

PHBLLion, poiatU $a phoM, — Afdmur, sur quoi fondez-vous cette proposition aléatoire, car aléatoire est le mot; mais je me trompe en employant le terme de proposition, c'est cofnirat que je voulais dire. Le pari constitue un contrat.

FLBORT. — Non, car on ne peut donner le nom de contrat qu'aux conventions reconnues par le Gode, et le Gode n'accorde pas d'action pour le pari.

DUTOCQ. — C'est le reconnaître que de Iç proscrire.

BIXIOU. — Ça, c'est fort» mon petit Dutocq !

poiBBT. — Par exemple !

FLBURY. — C'est juste. C'est comme se refuser au payement de ses dettes, on les reconnaît.

THuiLLiBB. -— Vous faitcs dc famcux juriscoiisultes !

POIBBT. — Je suis aussi curieux que M. Phellion de savoir sur quelles raisons s'appuie M. Bixiou...

BIXIOU, criant à traveri U "bureau. — En êtes- vous, du Bruel ?

DU BRUEL, appara%$iani, — Sac-à-papier, messieurs, j'ai quelque chose de difUcile k faire, c'est la réclame pour la mort de M. la Billardière. De grâce! un peu de silence : vous rirez et parierez après.

THuiLinR. — Rirez et pas rirez ! vous entreprenez sur mes calem- 4>ours!

BIXIOU, allant dan» U bureau de du Bruel. — C'est vrai, du Bruel, l'éloge du bonhomme est une chose bien difficile, j'aurais plus t6t fait sa charge !

DU BRUBL. — Aide-moi donc, Bixiou !

BIXIOU. — Je veux bien, quoique ces articles-là se fassent mieux en mangeant.

DU BRUBL. — Nous dlucrous ensemble. iLiêant.) «r La religion et la c mon:irchte perdent tous les jours quelques-uns de ceux qui corna battirent pour elle dans les temps révolutionnaires... »

BIXIOU. —Mauvais. Je mettrais : « La mort exerce particulièrement «r ses ravages parmi les plus vieux défenseurs de la monarchie et les « plus fidèles serviteurs du roi, dontlecœar saigne de tous ces coups.

f (Du Bruel écrit rapidement.) M. le baron Flamet de la Billardière a est mort ce matin d'une hydropisie de poitrine, causée par une afa fectioii au cœur. » Vois-tu, il n'est pas indiflërent de prouver que l'on a du cœur dans les bureaux. Faïu-il couler là une petite tartine sur les émotions des royalistes pendant la Terreur? Hein ! ça ne ferait pas mal. Mais non, les petits journaux diraient que les émotions ont plus frappé sur les intestins que sur le cœur. N'en parlons pas. Qu'as- tu mis?

DU BRUEL. lisant. — « Issu d'une vieille souche parlementaire... »

BIXIOU. — Très-bien cela ! c'est poétique, et souche est profondement vrai.

DU BRUBL, cotiltftuanl. — a Où le dévouement pour le trône était < héréditaire, aussi bien que l'attachement à la foi de nos pères, f M. de la Billardière... »

BIXIOU. — Je mettrais monsieur le baron.

DU BBuiL. ~ Mais il ne l'était pas en 1793...

BIXIOU. — C'est égal, tu sais que, sous l'Empire, Fouché rapportant -une anecdote sur la Convention, et dans laquelle Robespierre lui parlait, la contait ainsi : f Roberspierre me dit : Duc d'Otrante, vous irez à rilètel de Ville! » Il y a donc un précédent.

DU BRUBL. — Laisse-moi noter ce mot-là ! Mais ne mettons pas le baron, car j'ai réservé pour la fin les faveurs qui ont plu sur lui.

BIXIOU. — Ah ! bien ! C'est le coup de théâtre, le tableau d'ensemble de l'article.

DU BRUEL. —Voyez-vous?... « En nommant M. de la Billardière c baron, gentilhomme ordinaire... »

BIXIOU, a part. — Très-ordinaire.

DU BRUBL, continuant. — « De la chambre, etc., le roi récompensa f tout ensemble les services rendus par le prévôt qui sut concilier la « rigueur de ses fonctions avec la mansuétude ordinaire aux Bourc bons, et le courage du Vendéen qui n'a pas plié le genou devant c l'idole impériale. Il laisse un fils, héritier de son dévouement et de I ses talents, etc. »

BIXIOU. — N'est-ce pas trop monté de ton, tro|) riche de couleurs ? j'éteindrais un peu cette poésie : l'idole impériale, plier le genou ! diable ! Le vaudeville gâte la main, et l'on ne' sait plus tenir le style de la pédestre prose. Je mettrais : il appartenait au petit nombre de ceux qui, etc. Simplide, il s'agit d'un nomme simple.

DU BBUEL. — Encore un mot de vaudeville. Tu ferais ta fortune au théâtre, Bixiou!

BIXIOU. ~ Qu'as-lu mis sur Quiberon? (71 lit.) Ce n'est pas cela ! Voilà comment ie rédigerais : « Il assuma sur lui, dans ud ouvrage c récemment |>ub]ié, tons les malheurs de l'expédition de Quiberon, f en donnant ainsi la mesure d'un dévouement qui ne reculait devant « aucun sacrifice. > C'est fin, spirituel, et tu sauves la Billardière.

DU BBUBL. — Aux dépeus de qui ?

BIXIOU, sérieux comme un prêtre qui monte en chaire. — De Hoche et de Tallien. Tu ne sais donc pas rhistoire?

DU BRUBL. — Non. J'ai souscrit à la collection des Baudoin, mais je n'ai pas encore eu le temps de l'ouvrir : il n'y pas de sujet de vaudeville là-dedans.

PHBLLion, à la porte. —Nous voudrions tous savoir, monsieur Bixiou, qui peut vous inciter à croire que le digne et vertueux M. Rabourdin, qui fait l'intérim de la division depuis neuf mois, qui est le plus ancien chef de bureau du ministère, et que le ministre, au retour de chez M. de la Billardière a envoyé chercher pas son huissier, ne sera pas nommé chef de division.

BIXIOU. — Papa Phellioii, vous connaissez la géographie?

PHBLuoR, se rengorgeant. — Monsieur, je m'en flatte.

BIXIOU. •— L'histoire?

PHBLLion, d'un air modeste. — Peut-être.

BIXIOU, le regardant.^ Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh bien .'vous ne connaissez nas le cœur humain, vous n'êtes pas plus avancé là-dedans que dans les environs de Paris.

poiRBT, bas à Vimeux. ^ Les environs de Paris? Je croyais qu'il s'agissait de M. Rabourdin.

BIXIOU. — Le bureau Rabourdin parie-i-il en masse contre moi ?

TOUS. — Oui.

nxiov. — Du Bruel, en es-tu?

DU BRUBL. — Je crois bien. Il est dans notre intérêt que. notre chef passe, alors chacun dans notre bureau avance d'un cran.

THvaLiiR.— D'un crâne. (Bas à Phellion.)\\ est joli, celui-là.

BIXIOU. — - Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement, mais enfin je vous la dirai tout de même. U est juste que M. Rabourdin soit nommé (ilregarde Dutocq); car en lui, l'ancienneté, le talent et l'honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La nomination est même dans l'intérêt bien entendu de l'administration. (Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre, et sont comme des gens t^i cherchent à toir clair dans les ténèhres.)Eh bien ! à cause de tontes ces convenances et de ces mérites, en reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu'elle n'aura Sas lieu. Oui ! elle manquera comme ont manque les expéditious de oulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances

LKS RMPLOYIÎS.

(le MK'cèsl Elle nvaiqiiera comme maii<iiie ici-bas loiil ce qui scmbk; jusic cl bon. Je joue le jeu dn diable.

nr BHUEL. — Qui donc sera nommé?

mxi )u.— Plus je considère Bandoyer, plus il me semble mmir lonlcs les «nialilés contraires', con^iétiiiemmenl, il sera chef de division.

DiTOcg, pomxêà bout. — Mais M. des Lupeaulx qui m'a fail v<Miir pour me demander mon Charlet, m'a dit que M. Rab4nirdia allait «Uie nommé, et que le petit la Billardière passait réiérendaire au sceau .

Bixior. -nomme! nommé! La nomination ne se signera .seulenuMil pas dans dix jours. On nommera pour le jour de Tan. Tenez, regardez votre chef dans la cour, et dites-moi si ma vertueuse Uabourdin a la mine d'un homme en faveur, on le croirait destitué ! (Flrurif gc prt'fipUeà la fenêtre.) Adieu, messieurs; je vais aller aimoncer à M. Baudoyer voire nomination de M. Rabourdin, ça le fera toujours enrager, le saint homme! Puis je lui raconterai notre pari, pour lui rcnii'tire le cœur. C'est ce que nous nommons au théâtre une péripétie, n'est-ce pas, du Bruel? (Ju'esl-ce que cela me fait? Si ji; gagno, il me prendra pour sous-chef. (Il sort.)

PfïiBET. — Tout le monde accorde de l'esprit à ce monsieur , eh bien ! moi, je ne puis jamais rien comprendre à ses discours. (Il r.r/jr* die toujourg.) Je l'écoute, je l'écoute, j'entends des paroles el ne saisi» aucun sens ; il parle des environs de Paris à propos du ca ur humain, el {il pose $a plume et va au poêle) dit qu'il joue le jeu du diable, à propos des expéditions de Russie et de Boulogne! il faudrait d'abord admettre que le diable joue, et sîivoir quel jeu. Je vois d'abord le jeu de dominos... (// se mouche.)

PLEiBv, interrompant. — Il est onze heures, le père Poiret se mouche.

DU BnuBL. — C'est trai. Déjà ! Je cours au secréiariat.

POIRET. — Où en élaia-je?

TiiuiLLiER. — Domino, au Seigneur; car il s'agi; du diable, et le diable est un suzerain sans charte. Mais ceci* vise plus à la pointe qu'au calembour. Ceci est le jeu de mots. Au reste, je ne vois pas de différence entre le jeu de mois et... (Sébastien entre pour prendre des circulaires à signer et à coUationner.)

viMEux. — Vous voilà, beau jeune honmie. Le temps de vos peines est fini, vous serez appointé ! M. Rabourdin sera nommé! Vous éliez hier à la soirée de madame Rabourdin. Etes-vous heureux d'aller là ! Ou dit qu'il y va des fenunes superbes.

sÊBA>TiE>. — Je ne sais j)as.

PI.EUIIV, — Vous êtes aveugle?

SKBASTIE^.— Je n*aime point à regarder ce que je ne saturais avoir.

piiKLi.ioM, enchanté, — Bien dit! jeune homme.

vDiEtx. — Vous faites bien allenlion à madame Rabourdin, que diable! une femme charmante.

FLEiRv. — Bah! des formes maigres. Je l'ai vue aux Tuileries, j'aime bien mieux Percilliée, la maîlressc de Ballet, la victime à Castaiug.

p]iELLio>. — Mais qu'a de comnmn une actrice avec la femme d'un chef de bureau ?

niTocy. — Tous deux jouent la comédie.

Fi.EURY, regardant Dutocq de travers. — Le physique n'a rien à faire avec le moral, et si vous cnlendez par là que...

DUTOCQ. — Moi, je n'entends rien.

FLEURv. — Celui de tous les employés qui sera fait chef de bureau, voulez-vous le savoir?...

TOUS. — Dites!

FLEUR Y. — C'est Colleville.

THuuuER. — Pourquoi?

FLEURv. — Madame (lolleville a fini par prendre le plu^ coiirl... le chemin de la sacristie...

TuuiLLiER, .sèchement. — Je suis trop l'ami de (!ollevllle pour ne pas vous prier, monsieur Fleury, de ne pas parler légèren)enl do sa femme.

piiELLKiTi. — Jamais les femmes, qui n'ont aucun moyen de défense, ne devraient être le sujet de nos c<m versai ions...

viMEi'x. — D'autant plus que la jolie mndame Colleville n'a pas voulu recevoir Fleury, et qu'il la dénigre par vengeance.

FLEURV. — Elle n'a^ pas voulu me recevoir sur le même pied que Thuillier, mais j'y suis allé...

THHLLiKjn — Quand?... Où?... Sous ses fenêtres...

Quoique Fleury fût redouté dans les bureaux pour sa crànerie, il accepta silencieusement le dernier mot de Thuillier. Celle résignation, (]ui surprit les employés, avait fiour cause un billet de deux cents francs, d'une signature assez douteuse, que Thuillier devait présenter à madeuïoiselle ThuiRier, sa sœur. Après celle escarmouche, un profond silence s'établit. Chacun travailla de une heure à trois. Du Bruel ne revint pas.

Vers trois heures et demie, les apprêts du départ, le brossage des chapeaux, le changement des habits, s'opéra simultanément dans Ions les bureaux du ministère. Cette chère demi-heure, employée à :1c petits soins domestiques, abrège d'autant la séance. En ce moment, les pii>ces trop chaudes s'attiédissent, l'odeur particidière aux burevux s évapore, le silence revient. A quatre heures, il ne reste

plus que les véritables employés, ceux qui prennent leur ëtst au sérieux. Un minisire peut connaître les travailleurs de son ministère en faisant une tournée à quatre heures précises, espionnage qu'aucun de ces graves personnages ne se permet.

A cette heure, dans les cours, quelques chefs s'abordèrent pour se communiquer leurs idées sur l'ëvënement do la journée. Généralement, en s'en allant deux à deux, trois à trois, on concluait eu faveur de Rabourdin; mais les vieux rouiiers comme M* Glergeot branlaient la tête en disant : Habent sua sidéra lites. Saillard et Baudoyer furent poliment évités, car personne ne savait quelle parole leur dire au sujet de la mort de la Billardière, et cbacuii comprenait que Baudoyer pouvait désirer la place, quoiqu'elle ne lui fût pas due.

Quand le gendre et le beau-père se trouvèrent à une certaine dislance du ministère, Saillard rompit le silence en disant : ^ Cela va mal pour toi, mon pauvre Baudoyer.

— Je ne comprends pas. répondit le chef, à quoi songe Rlisal)eih. qui a employé Uodard à avoir, dare dare, un passe*port pour Falleix. Godard m'a dit qu'elle a loué une chaise de poste d'après l'avis de mon oncle Mitral, et à cette heure Falleix est en route pour son pays.

— Sans doute une affaire de notre commerce, dit Saillard.

— IVotre commerce le plus pressé dans ce moment était de songer à la place de M. la Billardière.

Ils se trouvaient alors à la hauteur du Palais-Royal, dans la rue Saint Honoré, Dutocq les salua et les aborda.

—Monsieur, dit-il à Baudoyer, si je puis vous être utile en quelque chose dans les circonstances où vous vous trouvez, disposez ae moi, car je ne vous suis pas moins dévoué que M. Godard.

—Une semblable démarche est au moins consolante, dit Baudoyer, on a l'estime des honnêtes gens.

— Si vous daigniez employer votre influence pour me placer auprès de vous comme sous-chef en prenant Bixiou pour votre chef, vous feriez la fortune de deux hommes capables de tout pour votre élévation. •

-^ Vous raillez -vous de nous, monsieur? dit Saillard en faisant de gros yeux bêles.

— Loin de moi cette pensée, dit Dutocq. Je viens de riniprimerie du journal y porter, de la part de M. le secrétaire général, le mol sur M. de la Billardière. L'article que j'y ai lu m'a donné la plus haute estime pour vos talents. Quand il faudra achever te Rabourdin, je puis donner un fier coup de hache, daignez vous en souvenir.

Dutocq disparut.

— Je veux être pendu si j'y comprends un mot, dit le caissier en regardant Baudover, dont les petits yeux annonçaient une stupéfaction singulière, il faudra faire acheter le journal ce soir.

Quand Saillard et son gendre entrèrent dans le salon du rez-d(^ chaussée, ils y trouvèrent un grand feu, madame Saillard, Elisabeth, M. Gaudron, et le curé de Saint-Paul. Le curé se tourna vers M. Baudoyer, h qui sa fenmie fit un signe d'intelligence peu compris.

— Monsieur, dit le curé, je n'ai pas voulo tarder à venir vous remercier du magnifique cadeau par lequel vous avez embelli ma pauvre église, je n'osais pas m'endeller pour acheter ce bel ostensoir, digne d'une cathédrale. Vous qui êtes un de nos plus pieux et assidus paroissiens, vous deviez plus que tout autre avoir été frappé du dénâmcnt de notre mattre-autcl. Je vais voir, dans nuelques niomeuls, monseigneur le coadjuteur, et il vous témoignera bient6t sa satisfaction.

— Je n'ai rien fiiit encore... dit Baudoyer.

— Monsieur le curé, répondit sa femme en lui coupant la parole, je puis trahir son secret tout entier. M. Baudoyer compte achever son œuvre en vous donnant un dais pour la prochaine Fête-Dieu. Mais celte acquisition tient un peu à l'état de nos finances, et nos finances tiennent à notre avancement.

— Dieu récompense ceux qui l'honorent, dit M. Gaudron en se retirant avec le curé.

— Pourquoi, dit Saifiard à M. Gandron et au curé, ne nous faitesvous pas l'honneur de manger avec nous la fortune (lu pot?

— Restez, mon cher vicaire, dit le curé à Gaudron. Vous me savez invité par M. le curé de Sauit-Roch, qui demain enterre M. de la Billardière.

— M. le curé de Saint-Roch peut-il dire un mol pour nous, demanda Baudoyer, que sa fenune tira violemment par le pan de sn redingote.

~ xMais lais- loi donc, Baudoyer, lui dit-elle en l'attirant dans un coin pour lui souffier à l'oreille : — Tu as donné à la paroisse n:i ostensoir de cinq mille francs. Je t'expliquerai tout.

L'avare Baudoyer fit une grimace horrible, et resta songeur pendant tout le dîner.

— Pourquoi donc t'es-tu Ukiii remuée à propos du passe-poi t d<^ Falleix? de quoi te mêles-tu? lui demanda -t-il enfin.

— Il me semble que les afTaires de Falleix sont nu peu les noires» répondit sèchement Elisabeth en jetant un regard à sou mari pour lui montrer M. Gaudron, devant lequel il devait se taire.

— Certainement, dit le père Saillard m pensant à sa commandite.

LES EMPLOYÉS

-^ Vous êtes arrive, j^espère, à lempff au bureau du journal, demanda Elisabeth à M. Gaudrou eu lui servant le potage.

— Oui, chère madame, répondit le vicaire. Aussitôt que le directeur du journal a vu le mot du secrétaire de la grande aumôuerie, il u'a plus fait la moindre difllcultë. Lu petite note a ëtë mise par ses soins à la place la plus convenable, je D*y aurais jamais songé; mais ce jeune au liomme journal a l'intelligence éveillée. Les défenseurs de la religion pourront combattre Fimpiété sans désavantage, il y a beaucoup de talents dans les journaux royalistes. J*ai tout lieu de penser que le succès couronnera vos espérances. Mais songez, mon cher Baudoyer, k prot^r M. Colle ville, 41 est l'objet de Tatteution do Son Eminence, on m*a recommandé de vous parler de lui...

— Si je suis chef de division, j*en ferai Tun de mes chefs de bureau, si Ton veut! dit Baudoyer.

Le mot de Vénlgme arriva quand le dîner fut fini. La feuille ministérielle, achetée par le portier, contenait aux faits-Paris les deux articles suivants, dits entrefilets.

a M. le barou de la Billardière est mort ce matin, après une longue « et douloureuse maladie. Le roi perd un serviteur dévoué, l'Eglise « uu de ses plus pieux enfants. La lin de M. de la Billardière a digne- (i ment couronné sa belle vie, consacrée tout entière dans des temps u mauvais à des missions périlleuses, et vouée encore naguère aux (( fonctions les plus difficiles. M . de la Billardière fut grand prévôt (f dans un dépitrtement, où son caractère triompha des obstacles que < la rébellion y multipliait. 11 avait accepté une direction ardue, où « ses lumières ne furent pas moins utiles que l'amcnité française de « ses manières, pour concilier les affaires graves ^ui s'y sont trai- « tées. Nulles récompenses n*ont été mieux méritées qiic celles par <{ lesquelles le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner <( une fidélité qui n'avait pas chancelé sous l'usurpateur. Cette vieille (( fauàille revivra dans un rejeton, héritier des talents et du dévoue- (( ment de l'homme excellent dont la perte afflige tant d'amis. IHyà, « Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux, qu'elle comptait a M. Benjamin de la Billardière au nombre de ses gentilshommes or- « diuaires de la chambre.

(( Les nombreux amis qui n'auraient pas reçu de billets de faire (c part, ou chez lesquels ces billets n'arriveraient pas à temps, sont a prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures, à Té- « glise de Saint-Roch. Le discours sera prononce par M. Tabbé Fon- « tauon. 9

« M. Isidore Baudoyer, représentant d'une des plus ancienues fa- « milles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans la divi- < siou la Billardière» vient de rappeler les vieilles traditions de piété c oui distinguaient ces [i^randes familles, si jalouses de la sjiJendeur c Je la religion et si amies de ses monuments. L'église de Saint-Paul c manquait d'un ostensoir en rapport avec la magnificence de cette « basilique, due à la compagnie de Jésus. Ni la fabrique ni le curé ff n'étaient assez riches pour en orner l'autel. M. Baudoyer a fait don c à cette paroisse de Tosiensoir que plusieurs personnes ont admiré c chez M. Gobier, orfèvre du roi. Grâce à cet homme pieux, qui n*a « pas reculé devant Ténormité du prix, l'église de Saint-Paul possède f aujourd'hui ce chef-d'œuvre d'orfèvrerie, dont les dessins sont dus i à M. de Sommer vieux. Nous aimons à publier un fait qui prouve « combien sont vaines les déclamations du libéralisme sur l'esprit de « la bourgeoisie parisienne. De tout temps, la haute bourgeoisie fut c royaliste, elle le prouvera toujours dans l'occasion. »

— Le prix était de cJnq mille francs, dit l'abbé Gaudron ; mais en faveur de l argent comptant, l'orfèvre de la cour a modéré ses prétentions.

— Reprétwiant d'ufie det plus anciennes familles de la bourgeoisie parisienne! disait Saillard. C'est imprime, et dans le journal officiel eucore 1

— Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une

ffthrase qu'il pourrait glisser dans Toreille de madame la comtesse en ui portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout ! Je vais vous laisser. Je dois sortir avec mou oncle Mitral. Groiriez-vous qu'il m'a été impossible de trouver mon oucle Bidault. Et dans quel chenil demeure-t-II ! Enfin, M. Mitral, qui connaît ses allures, dit qu'il a fuii ses affaires entre huit heures et midi ; aue, passé cette heure, on ne peut le trouver qu'à un café nommé caié Thémis, un singulier nom...

— Y rend-on la justice? dit en riant l'abbé Gaudron.

— Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du quai des Augustlns ; mais on dit qu'il y joue tous les soirs aux dominos avec son ami, M. Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mqa oncle me conduit et me ramène.

I En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perru* que qui semblait faite eu chiendent, et fit signe à sa nièce de venir, afin de ne pas dissiper un temps payé deux francs l'heure. Madame Baudover sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.

— Le ciel, dit M. Gaudron à Baudoyer, quand Elisabeth fut partie, vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement divin. La religion seule forme des caractères si complets. Demain je dirai la messe pour le succès de la boime cause ! Il faut, dans l'intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé. M. Rabourdin est un libéral abonné a^n- Journal des Débats , journal funeste, qui fait la guerre à M. le comte de Villèle, pour servir les intérêts froissés de M. de Chateaubriand. Son Eminence lira ce soir le journal, quand ce ne serait au*à cause de son pauvre ami, M. de la Billardière, et monseigneur le condjuteur lui parlera de vous et de R:ibourdin. Je connais M. le curé! (Juand on pense à sa chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a Tbonneur, en ce moment, de dîner avec le coadjutcur chez M. le curé de Saint-Roch.

Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer qu'Elisabeth n'était pas restée oisive depuis le moment où Godard l'avait avertie.

— Est-elle futée, ct'Elisabeth, s'écria Saillard en appréciant, avec, plus de justesse que ne le faisait l'abbé, le rapide chemin de taupe tracé par sa fille.

— Elle a envoyé Godard savoir à la porte de M. Rabourdin ouel journal il recevait, dit Gaudron, et je l'ai dit au secrétaire de Son Kmioence ; car nous sommes dans un moment où l'Eglise et le trône doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.

— • Voilà ciuq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son Excellence, dit Saillard.

— • Tout Paris lit cela ! s'écria Baudoyer, dont les yeux étaient attachés sur le journal.

— Votre éloge nous coûte quatre mille huit cents francs, mon fiston ! dit madame Saillard.

— Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit Tabbé Gaudrou.

— Nous pouvions faire notre salut sans cela, repritpelle. Mais si Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice ne sera pas grand. Et s*il ne l'avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle en regardant son mari, quelle saignée!...

— Eh bien! dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez Falleix, qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son frère, qa*il a mis agent de change exprès. Elisabeth aurait bien dû nous dire pouronoi FaUeix s'est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce que j'ai déjà trouvé : Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son BxceUena..,

^ Vouliez, dit Gaudron, daigniez, pour parler phis respectueusement. D'ailleurs, il faut savoir avant tout si madame la dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui insinuer l'idée de coopérer aux désirs de Son Altesse royale.

— Il faudrait aussi désigner la placé vacante, dit Baudoyer.

— Madame la comtesse, reprit Saillard en se levant et regardant sa femme avec un sourire agréable.

— Jésus ! Saillard, es-tu drôle comme ça ! Mais, mon fils, prends donc garde, tu la feras rire, c*te femme !

— - Madame la comtesse.,. Suis je mieux? dit-il en regardant sa femme.

— Oui, mon poulet.

•— La place de feu le digne M. delà Billardière est vacante, mon

fendre, Jv. Baudoyer...

— Homme de talent et de haute piété, souffla Gaudron.

— Ecris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.

Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir sou propre éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant compte d'un de leurs livres.

— Madame la comtesse Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa

femme, je suppose que tu es la femme du ministre.

~ Me prends-tu |M)ur une bète? je le devine bien, répondit-elle.

— La place de feu le digne M. de la Billardière est vacante; mon gendre, M. Baudoyer, homme d'un talent consommé et de haute piété... Après avoir recardé M. Gaudron qui réfléchissait, il ajouta : serait bien heureux s'U l'avait, Abl ce n'est pas mal, c'est bref et ça dit tout.

— Mais attends donc, Saillard, tu vois bien que M. l'abbé rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.

— Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui, reprit Gaudron, et en disant quelques mots à Son Excellence, vous se* riez particulièrement agréable a madame la dauphine, par laquelle Uate bonheur d^étre protégé,

— Ah! monsieur Gaudron, cette phrase vaut l'ostensoir, je re-

Srette moins les quatre mille huit cents... D'ailleurs, dis donc, Bauoyer, tu les paieras, mon garçon 1 ^-lu écrit?

— Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la réciteras matin et soir* Oui, elle est bien troussée, cette phrase*

LES EMPLOYÉS

là ! Eles-voDS heureux d'être si savant, monsieur Gaudron ! Voilà ce

Îue e'est que d'éludier dans les sëmiiiaires, oo apprend à parler à ieu eiàses sabis.

— Il e«t aussi bon que savaat, dilBaudover en serrant les maiusan prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l'article? demanda-t-ii en montrant le journal.

— Non, répoudil Gaudron. Celle T<^dactioa est du secrétaire de Son Eminence. un jeune abbé qui m'a de grandes obligations et qui s'intéresse à M. Colleville; autrefois, j'ai payé sa pension au séminaire.

— IJn liienrait a toujours sa récompense, dit Baudoyer. Pendant q je ces quatre personnes s attablaient pour faire leur bos-

lon, Elisabmh et son oncte Hiiral atteignaient le café Thémis. après s'être eniretCDus en chemin de j'affaire que le tact d'Klisabeth hii avait indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la i"-'" — ' *" I rantf'i^ik hiiï'uîpr fnrt pn chicane, ei

1 expé-

. L'oncle Mitral, I ancien huissier fort en chicane, dients et précautions judiciaires, regarda l'honneur de sa famille comme intéressé au triomphe de s(Ki neveu. Son avarice lui faisait sonder le coffre-fort de Gi' gonuet, et il savait lue cette succession revenait à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position eu harmonie avec la fortune des Saillard et de Gigonnet , qui toutes écherraient a la petite Bauduyer. A quoi ne de- .

vait pus préiendi-e une lïlle dont la fortune iniil à plus de cent mille livres de rente ! il avait adopté les idées de sa nièce et les avait eiiieu> ducs. Aussi avait-il accéléré le départ de Palleix en lui expliquant comment on allait vite en poste. Pois il avait rénéehi pendant son dîner sur la courbure qu'il convenait d'imprimcrau ressort invente par Elisabeth. En arrivant au café Tbémis, il dit ^ sa nièce que lui seul pouvait arranger l'affaire avec Gigonnet, et il la fit rester dans le liacre, a lin qu'elle n'inlervJni qu'en temps et lieu. A travers les vitres, Elisabeth aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault, qui se . détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme deux tètes de camées, froides et impassibles dans l'atlilude Îue le graveur leur a onnées. Ces deux ava- «i liou grands hommei fiaient Nb]

res parisiens étaient entourés de vieux visages

où le trente pour cent d'escompte semblait écrit dans les rides circulaires qui, partant du nei, retroussaient des pommettes glacées. Ces physionomies s'animèrent à l'aspect de Miiral, et les yeux brillèrent d'une curiosité tigresque.

— Ehl eh! c'est le papa Mîtralt s'écria Chaboisseau. Ce petit vieillard faisait l'escompte de li librairie.

— Oui, ma foi. répondit un marchand de papier, nommé Métivier. — Ah! c'est DU vieux singe qui se connaît en grimaces.

— Et vous, vous êtes uu vieux corbeau qui vous cmuaissei.en cadavres, répondit Milral.

— Juste, dit le sévère Gobseck.

— Que venez-vous faire ici, mon flis? venez-vous saisir notre ami Hélivier ? lui demanda Gigonnet en lui montr.mt le marchand de papier, ^i avait une trogne de vieux portier.

— Voire petiteniièce Elisabeth est là, papa Gigonnet, M dit MUnl à l'oreille.

— ^ Quoi ! des malheurs ! dit Bidault.

Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comm$ ednl du bourreau quand il s'apprête à ofticier ; malgré sa vertu romaine, il dut être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.

— Eh bien ! ce serait des malheurs, n'aideiiez-vous pas la fille de Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis irenie ans? s'écria Hitral.

— S'il y avait des garanties, je ne dis pas ! répondit Gigonnet. U y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de change, il fait autant d'aiïaires que les Bréiac, avec quoi? avec son intelligence, n'est-ce pas ! l'niia. Saillard n'est pas un enfant.

— Il connaît fa valeur de l'argent, dit Uiaboisseau.

Ce mot, dit entre ces vieillards, eut fait frémir un artiste, car teoB hochèrent ki tête.

— D'ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, les malheurs de mes

5 roches, reprit Bidaultigonnet. J'ai pour principe de ne jamais me laisser aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr aue par les endroits faibles. Adressezvous à Gobseck, il est

l^es escompteurs applaudirent à cette doctrine par an mouvement de leors lêtes mé- LiHiques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de machines mal gra'rssées.

~ Allons, Gigonnet, un peu de tendresse !

dit Chaboisseau. on vous a I ri coté des bas pendant irenleans.

— AU ! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.

— Vous êtes 'entre vous, on peut parler, dit Hitral après avoir eiaminé les êtres autour de lui. Je sois amené par une bonne af- &ire...

— Pourquoi venezvous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement Gigonnet en interrompant Hitral.

— Un gars oui était genU I homme delà chambre, un vieux chouan, son nom?... La Billardière est mort.

— Vrai, dit Gobseck.

— Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.

— Il n'est pas si bête on, Bolivar el Béranger. - puk Î3. ,p^ de leS donner, il les

vend, ^apa, reprit Hitral avec orgueil. Il s'agit d'avoir la place de H. de la Blllardière, el, pour y arriver, il est nécessaire de saisir...

— Saiiir, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur l'épaule de Hitral. J'aime cela, moi !

— De saisir le sienr Chardin des Lupeaaix entre nos griffes, reprit Hitral. Or, Elisabeth en a trouvé le moyen, et M est...

— Elisabeth, s'écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite créature, elle lient de son grand-père, de mon pauvre frère! BidnuU n'avait pas son pareil ! Ah ! si vous l'aviez vu aux ventes de vieux meubles ! quel laci I quel fil ! Que veut-elle?

— Tiens, tiens, dit Hitral. vous retrouvez bien vite vos entrailles, papa Cigon.iRt. Ce phénomène doit avoir ses causes.

— Eiif^nil dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif j

— Allons, Gobseck et Gigonnet, mes maîtres, vous avez besoin de

LF.S RMPLOYÊS.

des Lupeauh, tous vous souTenei Je l'avirir pliimë, vous avei penr qa'il ne redemande un peu de sod duvet, dii Miiral.

— Peiil-on lui dire l'iLlT;iiTe? demanda Gobserk à Gigoiinel.

— Milr») est des nùirus, il ne voudrait |)as faire un mauvais Irait k sci' ancicuues pratiques, répondit tiigonuel. Eb bienl Hiiral, nous ven(His, entre nous trois, dil-il i l'oreille de l'ancien hubsier, d'acbeter des créances qui sont en liquidation.

— yue pouvei-vous sacrifier? demanda Milral.

— Rien, dit Gobseclt.

— On ne nous sait pas là, fil Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.

— Ecoutei-moi, Gigonnet ! dit Hitral. Il Tait froid et votre petiienière attend. Vous me comprendrez en trois mois. Il faut envojer

— Possible? dit Gobseck.

— Où va-l-il 7 s'écria Gigonnet.

— Hais il se rend à la magnifique terre des Lupeauh, reprit Hilràl.

Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du secrétaire général pour lesdits deux cent cinquante raille francs d'excellentes lerre» qui vaudront tonjours bien leur prix. On a neuf jours pour l'enr^istremeut des actes notariés (ne perdez pas ceci de vue !). Avec celle petite augmentation, la terre des Lopeaulx payera mille francsd'iropAts. Ergo, des Ln-

Seaulx devient électeur u grand collège, éligi- Me, comle, et tout ce qu'il voudra! Vous sa> vei quel est le député qui s'est coulé?

Les deux avares firent un signe aflîrmatif.

— Des Lupeauli se couperait une jambe

Sour être député, reprii [itral. Hais s'il veut avoir en son nom les contrats que nous lui niontrerans, en les hypotbéquani, bien étendu, de noire prêt avec sobrogation dans les droits des vendeurs...

(Ahlabivoosyeies?) il nous Elut d'abord la place pour Baudoyer, Après, nous vous reuas- BODs des LupeaoK ! Falleix reste au pays et prépare la matière éteo loralt; ainsi vous couchez des Lupeauti en joue par Palleix pendant tont le temps de l'élection, nue élection d'arrondissement oà les amis de FaUeix font la majorité. Y a-t-il du Fatleix, li-dedans, papa Gigonnet?

— Il y a aussi du Hitral, reprit Hétivier. C'est bien joué.

— C'est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falteix nous signera des contre -valeurs, et mettra l'bypoibèque eu son nom, nous iroos voir des Lupeaulx en temps utile.

— Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés !

— Ah ! papa I dit Milral, je voudrais bien connaître le voleur.

— &h ! nous ne pouvons èlre volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet. Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Uipeauh i soixante pour cent de remise.

— Vous les hypoi h éfl lierez sur sa terre cl vous le tiendrez encore par les intérêts ! répondit Hitral.

— Possible, dit Gubseck.

U km

Après avoir échangé un fin r^ard avec Gobseck, BhJault dit Gigonnet vint à la porte du café.

— Elisabeth, va ton train, ma fille, diUI i sa nièce. Nous tenons ton homme, mais ne néglige pas les accessoiree. Ceat bien commencé, rusée! achevé, tu as l'estime de ton oncle 1... Et il lui frappa gaiement dans la main.

— - Hais, dit Hitral, Hétivier et Cbaboisseau peuvent uous donner ou coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque jouniai de l'opposition y faire saisir la balle an bond, et remi)oi|;ner l'article ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas làcber ces deux cormorans. Et il rentra dans le café.

— Demain les fonds partiront i leur destination par un mol au receveur général, nous trouverons ches noi amU pour cent mille écus de son papier, dit Gi^oanei -i Hitral quand l'huissier vint parler à l'escompteur.

Le lendemain , les nombreux abonnés d'un journal libéral lurent dans les premiers- Pari s un article entre DIets, inséré d'aniorilé par Chaboisseau et Hétivier, aetionnaires dans deux

primerie, de la papeterie, et k qui nul rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l'article.

■ Hier un journal mif Dtstériel iiKliquait évif demmeni comme sac- ( cesteur du baron de lia SillardièreH.Ban.

< doyer, un des citoyens f les plus recommanda- I blés d'un quartier po-

I puleux où sa bieniai- ( sance n'est pas moins ( connue nue la piélé ( sur laquclleaj)|iuie tant «la feuille mmistérielt le; elle aurait pu part terdesestalentslHais « a-i^lle songé ^n'en

■ vantant l'antiouilé * bourgeoise de H. Bau- •I doyer, qui certes est t une noblesse tout « comme une antre, elle « indiquait la cause de « l'exclusion vrmsem* » blable de suu candi-

■ dat?PerGdie gratuite!

II La bonne dame ca- « tesse celui qu'elle lue, n suivant son habitude.

n NommerH. Baudoyer, a ce serait rendre boiu>

« moyennes, dont nous

( serons toujours les

f avocats, quoique nous

II voyions noire cause

iilre. — MS« 38. « souvent perdue. Celle

f nomiuatiun serait un

Il acte de justice et de

(I bonne politique, le ministère ne se le permetlra pas. La feuille re-

« ligiense a, celte fois, plus d'esprit que ses patrons ; un la gron-

Le lendemain matin, vendredi, lourde dîner chez madame Ha> bourdin, que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur l'escalier des BouCTons, donnant le bras k madame de Camps (madame Firiuiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, SCS idées ie vengeance calmées uu pluutt rufi-ainhies : il était |)k'in (tu dernier r^rd échangé avec madame Rabourdin.

— Je m'assurerai Rabourdin en lui pardonnant d'abord et je te rattraperai plus t.ii d ; pour le moment, s'il n'avait pas sa place, il faudrait r* iioiiccr !> une feiiiinc qui peut devenir uu di;s plus précieux instruments d'une haute furtuue politique ; elle comprend tout, ne recule devant aucune idée ; et puis, je ne saurais pas avuui le ministre quel plan d'administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des Lupeaulx,

LES EMPLOYES

il s'agit de tout Taincre ponr TOtre Gélestinc. Vous avez eu beau faire la grimace, ma^dame la comtesse, vous inviterez madame Rabourdio à voire première soirée ititime.

Des Lupeault était un de ces hommes qui, pouf satisfaire une passion, savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti fut pris, il résolut de taire nommer Rabourdio.

— Je vous prouverai, cher chef, que ie mérite une belle place dans votre bagne diplomatique, se dil-ii en s asseyant dans son cabinet et décachetant les journaux.

Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille ministérielle, pour s'amuser à la lire; mais il Touvrit pour regarder rarlicle de la Billardière, en pensant à rembarras dans lequel du Bruel l'avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il ne put s'empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu*il avait réimprimée pour la Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom de Bauduyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le ministère. Il sonna vivement et fit demander Dtilocq pour renvoyer au journal. Quel fut son étimnement en lisant la réponse de lopposition ! car, par hasard, oe fut la feuille libérale qui lui vint la première sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait celte partie, et le maître qui brouillait ses cartes lui parut un grec de la première force. Disposer avec cette habileté de deux journaux opposés, à Tinsiaut, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant Tintention du ministre ! Il reconnut la plume d'un rédacteur libéral de sa connaissance» et se promit de le questionner le soir à TOpéra. Dutocq parut.

— Lisezi lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et continuant à pHrcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s'est avisé de conn promettre ainsi le ministère.

— Ce n'est toujours pas M. Bandoyer, répondit Dulocq, il n'a pas quitté son bureau hier. Je n'ai pas besoin d'aller au Journal. En y ap-

tjorlant votre article hier, j'ai vu l'abbé qui s'est présenté muni d'une ettre de la grande aumôneriCy et devant laquelle vous eussiez plié vous-même.

^ Dutocq, vous en voulez à M. Rabourdin, et ce n'est pas bien» car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments : on peut haïr son bienfaiteur. Seulement, sachez que si vous vous permettez contre tlabourdin la moindre traîtrise, avant que je vous nie donné le mot d'ordre^ ce sera votre perte, vous me compierez comme voire ennemi. (Juaiit ail journal de mon ami, que la grande aumônerie lui prenne notre nombre d'abanueménts, si elle veut s'en servir exclusivement. Nous sommes k la fin de l'année, la question de l'abonnement sera bientôt discutée, et nous nous entendrons. Quant à la placé de la Billardière, il y a un moyen d'en ftiiif , c'est d'y nommer aujourd'hui même.

-^ Messieurs, dit Dutocq en rentrant au bureau et en s'adressant à sM collègues, je ne sais pas si BixIoU a le don de lire dans l'avenir, mais si vous n'avez pas le journal ministériel, je vous, engage à y étudier Tarticlc Baudoyer; puis, comme M. Fleury a la feuille de l'opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes M. Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent aussi.

ftixioo, entrant, — Que dites-vous de la première aux Corinthiens contenue dans botre journal religieux, et de VEpitre aux minisires qui est dans le journal libéral? Comment va M. Rabourdin, du Bruel?

DO stiUBt, arrivant. — Je ne sais pas. (Il emmèm Bixiou dans son êahinet et lui dit à voix basse.) Mon cher, votre manière d'aider les

f[ens ressemble aux façons du oonrreau, qui vous met les pieds sur es épaules pour vous plus prompteineni casser le cou. Vous m'avez fait avoir de des Lupeaulx une chasse que ma bélise m'a méritée. Il était ioli, l'article sur la Billardière! Je n oublierai pas ce trait-là. La

tremière phrase semblait dire au roi : Il faut mourir. Celle sur Quieron signifiait clairement que le roi était un... Enfin tout était ironique.

Biziou, se mettant à rire. — Tiens, vous vous fâchez ! On ne peut donc plus blaguer?

DO BROBL. — Blaguer! blaauer! Quand vous voudrez être sous-chef, on vous répondra par des blagues, mon cher. BizioD, d*un i9ik menapanL •— Sommes-nous fâchés?

DV BBOBL. -*- Otti«

Bixioo, d^un air seê. — Eh bien I tant pis pour vous.

DO BBOBL, fongnif et inquiet. — Pardonncriez-vous cela, vous?

Bixiow, câlin. — A un ami? Je crois bien. {On entend la voix de Fleury.) Voilà Fleury qui maudit Baudoyer. liein! est-ce bien joué? Baudover aura la place. {ConfidentieUement.) Après tout, tant mieux. Du Brûel, suivez bien les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez chef, et vous me prendrez avec vous comme souschcf. Nous ferons des vaudevilles ensemble, et je vous piocherai la besogne au bureau.

DO BBtTBL, souriant. — Tiens, ié ne longeais paa k cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la peine, cependant.

Bixioo. — Âh ! voilà comment vous l'aimez ! {Changeant de ton,) Eh bien! je ne le [)lains pas non plus. Après tout, il est riche; sâ femme donne des soirées, et ne m'invite pas, moi qui vais partout 1 Allons, mon bon du Bruel, adieu, sans rancune! (li sort dans U bureau.) Adieu, messieurs. Ne vous disais-je pas hier au'un homme qui n'avait que des vertus et du talent était toujours oien pauvre» même avec une jolie femme.

PLBOBY. — Vous êtes riche, vous!

Bizioo. - Pas mal, cher Gincinnattts! Mais vous me donnerez à dîner au Rocher de Cancale,

pouBT. — Il m'est toujours impossible de comprendre le Bixiou.

PHBLLioK, d*un air élégiaque. -^ M. Rabourdin Ut si rarement les journaux, qu'il serait peutrêtre utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (Fleury lui tend son journal, Vimmsx celui au bureau, il prend Us journaux et sort.)

En Ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour d^euner avec le miniitre^ s^ demandait si, avant d'employer la fine fleur de sa rouerie pouf le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le Mur de la femme, afin de savoir s'il serait récompensé de son dévouement. Il se tâtait le peu de cœur qu'il avait, lorsque, sur l'escalier, il rencontra son avoué, qui lui dit en souriant : — Deux mots, monseigneur! avec cette familiarité des gens qui se Savent indispensables.

— Quoi, mon cher Desroches? fitl'homme politique^ Qve m*arrive- Ml? Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas fai^e comme moi : attendre!

— J'accours Voufe prévenir que toutes vos créances sont entre les mains des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d'un sieur Samafion.

•^ Del hoiflttaea à qui j'ai fait gagner des sommes immenses !

^ Ecoutez, lui dit l'avoué à l'oreille, Gigonnet s'appelle Bidault, il . tst l'oncle de Sailiard, votre caissier, et Saillard est lebenu-père d'un Certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante <uas votre ministère. N'ai-je pas eu raison de vous prévenir.

-^ Merci, fit des Lupeaulx en saluant l'avoué d'un air fin.

— D'un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s'en allanl.

«- Voilà de cei sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est Impossible d'en parier à une femme, pensa-t-il. Célesiine vaut-elle la quittance de toutes mes dettes? j'irai la voir ce matin.

Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures l'arbitre deft destinées de son mari, sans qu'aucune puissance pût la prévenir de l'importance de ses réponses, hans qu'aucun sienal l'averltt de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourain miné de toutes parts par le travail sourd des tarets.

— Eh bien! monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit salon où l'on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?

— Pour l'amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les nominations dans <)e moment-ci. On m'a cassé la téte^ hier, de Cet ostensoir. Pour lauVer Rabourdin, il faudra faire de sa protnoiion une afnUre de conseil, llje ne veux point avoir la main forcée. C'est à dégoûter des affaites* Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un certain CoUeville.*.

— » VouleZ'Vous me livrer la conduite de ce Vaudeville, et ne pas vous en occuper? je vous égayerai tous les matins par le récit de la

Eartle d'échecs que je jouerai contre la grande aomônef le, dit des upeaulx.

— Eh bien ! loi dit le ministre, faites le travail avec le chef du personnel. Savêt-vous que rien n'est plus propre à frabper l'esprit du roi que les raisons contenues dans le journal de l'opposition? Menez donc un ministère avec des Baudoyer !

— Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et bcapable coftime..*

— Comme la Billardière, dil le ministre.

— La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire de la chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s'adressant à la comtesse, il y a maintenant nécessité d'inviter madame Rabourdin à votre première soirée intime, je vous ferai observer au'eile a pour amie madame de Camps ; elles étaient ensemble hier aux Itnlieus, et je l'ai connue à l'hôtel Firmiani ; d'ailleurs vous verrez si elle est de nature à compromettre un salon.

•— Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons d'autre chose.

— Célesiine est donc dans mes griffes! dit des Lupeaulx en remontant chez lui pour faire une toilette du matin.

Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre eu harmonie avec le luxe qui les environne de toutes paris, aussi en estil peu qui aient la sagesse de conformer leur situation exlérieure à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peutrêtre â un patriotisme

LFS EMPLOY|î;S.

tout français et qui a pour but de conserver à Id France sa suprématie en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute TEurope, chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commerçai qui fiût de la mode en France ce qu'est la marine en Angleterre. Celte patriotique fureur qui porté à tout sacrifier au paroiitfe, comme disaiid Âubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appnrte*' ments; car la cuisinière allait de bonne heure à la balle, et le dôme»* tique nettoyait Targenterie, façonnait leê serviettes» brossait les cristaux* Le mal avisé qui, par une distraoiion de la portière, serait monté vers onie heures ou midi chez madame Rabourdin, Teût trouvée, au milieu du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre^ les pieds dans de vieUles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même set lampes» disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte uo déjeuner peu poëtiqgue. Le visiteur à qui les mystères de la vie parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le pied dans les coulisses du théâtre ; bientôt signalé comme un homme capable des plus grandes noirceurs^ lu femme surprise dans ses mystères du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière a le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui lui profitent, est implacable pour celles cjtii lui lont perdre ses prestiges. Aussi une pareille Invasion domiciliaire ii*est-elle pas, comme dit la police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais un vol avec effraction, le vol de ce qu'il y a de plus précieux» k crédit! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue, les cheveux tombants, quand tous sos cheveux sont à elle, elle y gagne i mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son appartement» elle y perd son paroUtfe. Madame haboufdin était dans tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions

Eéchées par sa cuisinière dans Tocéan de la halle, alors que M. des upeaulx se rendit sournoisement chez elle. Certes, le secrétaire général était bien le dernier, que la belle Rabourdin attendit; aussi, en entendant craquer des bottes sur le palier, s*écria-t-elle : - Déjà le coiffeur! Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dms sa chambre à coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas être vus, des choses hétérogènes eb fait d'élégance, un vrai mardi-gras domestique. L'effronté- des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant 11 la trouva piquante dans soa déshabillé. Je ne aais quoi d'alléchant tentait le regard : la chair, vue par un hiatus de camisole, setilblaît mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours'» jusqu'aux rondeurs fuvantes du plus joli cou de cygne où jamais un amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l'œil se promène sur une femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croilHmpas voir te dessert monté de Quelque beau dîner ; mais le regard qui se coule entre l'étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s'en régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur l'espalier.

— Attendez, attendez 1 cria la jolie Parisienne en verrouillant son désordre.

Elle sonna Tliérèse^ sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant UD chàle et souhaitant le coup de sifOet du machiniste à l'Opéra. Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène ! la chambre prit un air do matin fbrt piquant en harmonie avec un? toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme, évidemment supérieure en ceci.

— Vous! dit-elle. Et à ceite heure ! Que se passe-t-il donc?

— Les choses les plus graves du moude, répondit des Lupeaulx. Il s'agit aujourd'hui de bien nous comprendre.

Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.

— IMon principal vice, répondit-elle, est d'être prodigieusement fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à h politique : parlons uolitiqUe, affaires, et nous verrons après. Ce n'est pas, d'ailiours, une laniaisie, mais une conséquence de mon goât d'artiste, qui me défend de faire hurler les couleurs, d'allier des choses disparates, et m'ordonne d*éviteMes dissonatiees. Noâs avons notre politique aussi, nous autres femmes!

Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières, avaient produit leur effet et métamorphosé la brutalité du secrétaire général en courtoisie sentimentale; elle Tavait rappelé à ses obligations d'amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les nerfs se détendent, ou les sentiments s'adoucissent.

— Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx, qui tenait à se montrer brutal. Lisez.

Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le chàle se décroisa sans que Célestine s'en aperçût ou par l'effet d'une volonté bien déguisée. A l'âge où la force des fontaisies est en raison de leur

rapidité, des Liipeaiilx ne ponva-t pas plus garder son ^ang-froid que Célestine ne gardait le sien.

— Comment ! dit-elle, mais c'est affreux ! Qu oi^t-ce que ce Baudoyer?

^ Un baudet, fit des Lupeaulx; mai», vous le voyez ! il porte des reliques, et arrivera conduit par la main habile qui lient la bride.

Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et réblouit, comme si elle eût vu deux éclairs couséoutifs; ses oreilles tintèrent à coups redoublés eous la pressiou du sang qui battait dans ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.

— Mais vous nous êtes fidèle ! dit-elle à des Lupeaulx eu le caressant d'un coup d'œil de manière à se l'attacher

*^ C'est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard inqulsitif qui fit rougir cette pauvre femme.

— S*il vous faut des arrhes, vous perdrleic tout le prix» dit*elle en riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l'êtes. Et vous, vous me croyez bien petite, bien pensionnaire.

— Vous ne m'avez pas compris, reprit-il d'un air fin. Je Voulais dire que je ne pouvais pas servir un nomme qui joué clôture moi, comme l'Etourdi contre Mascarille.

— Que signifie ceci?

— Voici qui vous prouvera que je suis grand.

Et il présenta à madame Rabourdin l'élat volé par DtUorq, eu b; lui offrant à l'endroit où son mari l'avait analysé si savamment.

— Lisez !

Célestine reconnut l'écriture, lut, et pâlit sous ce coup d'assoinrooir.

— Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.

— Mais heurensemèni, dil-eUe» vous i&û. possédez ce travail, que je ne puis m'expliquer.

— Celui qui l'a volé n'est pas si niais que de ne pas en avoir mi double, il est trop menteur pour Tavouer et trop intelligent dans son métier pour le livrer, je n'ai même pas tenté d'en parler.

• — Qui est-ce?'

. — Voire commis principal.

— Dutocq. On n'est jamais puni que doses bienfaits! Mais» repritelle, c'est un chien qui veut un os.

— Savcz-vous.ce qu'on veut m'offrlr à moi, pauvre diable de secrétaire général?

— Quoi!

— Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous aile» prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas davantage; mais enfin, eu cela, je suis petit! Eh bien! l'oncle de Baudoyer vient d'acheter mes créances, et sans doute se dispose à m'en rendre les titres.

— Mais c'est infernal, tout cela.

— Du tout, c'est monarchique et religieux, car la grande aumônerie s'en mêle...

— Que ferez-vous?

— Que m'ordonnez-vous de ûiire? dit-Il avec une grâce adorable en lui tendant la main.

Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni secrétaire général, ni quoi que ce soit d'immonde; mais elle ne lui donna pas la main : le soir dans son salon elle la lui aurait laissé prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.

Et l'on dit que les hommes d'Etat. n'ont pas de cœur! «^'écria- ; t-elle en voulmt compenser la dureté du refus par la grâce de la pa- ' rôle. (]ela iii'effrayait, ajouta-t-elle ea prenant l'air le plus innocent du monde.

— Quelle calomnie ! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles diplomates et qtli garde le pouvoir depuis qu'il est né, vient d'épouser la fille d'une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus ferrée sur les quartiers de noblesse.

— Et vous nous soutiendrez?

— Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie !

Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufHet sur la joue.

— Vous êtes à moi, dit-elle.

Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l'Opéra, le fat le raconta de cette manière : « Une femme ne voulant pas dire à un ho:nnie « qu'elle était à lui, aveu qu'une femme comme il faut ne fait jamais) a lui a dit : Vous êtes à moi. Gommetit trouvez -vous le détour? »

— Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d'un plan d'administration auquel se rattache l'état dans lequel je suis si bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.

— Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait amené des Lupeaulx chez elle si matin. '

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— Madame» le coiffeur, dit la femme de chambre.

— Il s*est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m*eu serais tirée, s'il avait tardé, pensa Gélestine.

— Vous ne savez pas jusqu'où va mon dévouement, lui dit des Lu-

J)eaulx en se levant. Vous serez invitée à la première soirée particuière de la femme du ministre...

— Ah ! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous m*aimez : vous m*aimez avec intelligence.

— Ce soir, chère enfant, reprit-il, j'irai savoir à l'Opéra quels sont les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos bâtons.

— Oui, mais vous dinez ici, n'estrce pas? j'ai fait chercher et trouver les choses que vous aimez.

— Tout cela cependant ressemble tant à l'amour, qu'il serait doux d'être longtemps trompé ainsi ! se dit des Lupeaulx eu descendant les escaliers. Hais si elle se mocjue de moi, je le saurai : je lui prépare le plus habile de tous les pièges avant la signature, afin de pouvoir lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car, après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes ! Vingt-huit ans et vertueuse, et ici, rue Duphot ! c'est un bonheur bien rare, qui vaut la peine d'être cultivé.

Le papillon étigible sautillait par les escaliers.

— Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il a joué son rôle dans ma comédie.

Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s'habiller, sa femme vint assister à sa toilette, et lui apporta cet état, que, comme la pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre nomme devait rencontrer partout.

— Qui t'a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.

— M. des Lupeaulx !

— Il est venu ! demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front de marbre et un œil rieur.

— Et il reviendra dtner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?

— Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellemeut offensé par moi, ces ^ens-là ne pardonnent pas, et il me caresse ! Crois-tu que je ne voie pas pourquoi?

— Cet homme, reprit-elle, ine paraît avoir un goût très-délicat, je ne puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de pli^s flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé. Après...

— Trêve de plaisanterie, Célestine ! Epargne un homme accablé. Je ne puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.

— Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d*une place, et tu seras nommé chef de division.

— Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et une honnête femme...

— Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.

— Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piège, plus il s'acharnera sur moi.

— Et si je le renverse ?

Rabourdin regarda sa femme avec élonnenieut.

— Je ne pense qu'à ton élévation, et il était temps, mou pauvre ami!... reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier, dit-elle après une pause, tlans quelques jours des Lupeaulx aura très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé. Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et, en trois mois, ta femme aura fait plus d ouvrage que toi en six ans. Dis-moi ton beau système.

Rabourdin, tout en se faisant la barbe, et après avoir obtenu de sa femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que confier une seule idée à des Lupeaulx, c'était mettre le chat à même la jatte de lait, commença l'explication de ses travaux.

— Comment, Rabourdin, ne m'as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais épargné des peines inutiles. Que l'on soit aveuglé pendant un moment par une idée, je le conçois ; mais pendaut six ou sept ans, voilà ce que je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c'est l'idée vulgaire et bourgeoise ! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la France serait deux fois phis grande. Un système neuf, ce serait de tout faire mouvoir par l'emprunt, comme le crie M. de Nucingen. Le trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d'écus sans emploi ; la mission d'un ministère des finances est de jeter l'argent par les fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser des trésors ! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les réduire. Au lieu de rembourser les rentes il faudrait multiplier les rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent

créer des rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous eu demanderont un jour le capital ; tandis que si toute la rente est en France, ni la France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l'Angleterre. Ton plan est un plan de petite bourgeoise. Un homme ambitieux n'aurait dû se présenter devant «on ministre qu'en recommençant Law sans ses chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts, comme font les Anglais...

— Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble, contrarie-les ; amuse-t'en comme de joujoux ! je suis habitué à cela. Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.

— - Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l'esprit est d'administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille ? Mais, mon ami, fttt-ce un plan d'homme de génie, un roi dé France se ferait détrôner en voulant l'exécuter. On soumet une aristocratie féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à mille pattes. Non, l'on n'écrase pas les petits, ils sont trop plats sous le pied. Et c'est avec les ministres actuels, entre nous de pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les intérêts, et Von ne remue pas les hommes : ils crient trop; tandis que les écus sont muets.

— Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l'esprit à côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...

— Ah ! je comprends à quoi mène4'état où tu as classé les capacités administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu, mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la tête. Sainte-Yierjue ! pourquoi ne m'as-tu pas consultée? au moins je t'aurais empêche d'écrire une seule ligne, ou tout au moins, si tti avais voulu faire ce mémoire, je l'aurais copié moi-même, et il ne serait jamais sorti d'ici?... Pourquoi, mon Dieu, ne m'a voir rien dit? Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d'une femme en gardant un secret pendant sept ans ! Se cacher d'une pauvre femme pendant sept années, douter de son dévouement ?

-;- Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n*ai jamais pu discuter avec toi sans que tu me coupes la parole, et sans substituer aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.

— Rien ! je sais tout !

— Dis-le-moi donc? s'écria Rabourdin impatienté pour la première fois depuis son mariage.

— Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habifie-toi, répondit-cUe, comme répondent toutes les femmes quand on les presse sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette, et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le jour où je reçois. Non Dieu, le pauvre homme ! dit-elle en sortant, travailler sept ans pour accoucher de sa mort ! Et se défier de sa femme !

Elle rentra.

— Si tu m'avais écoutée dans le temps, tu n'aurais pas intercédé pour conserver ton commis principal, et il a sans doute une copie autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d'esprit !

En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit qu'elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout barbouille de savon, et l'embrassa tendrement.

— Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons ton plan, tu parleras à ton aise, j'écouterai bien et aussi longtemps que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que d'être la femme de Mahomet.

Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s'empêcher de rire aussi, car Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.

— Va t'habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx, jure-le-moi ! voilà la seule pénitence que je t'impose.

— Impose?... dit-elle, alors je ne jure rien.

— Allons, Célestine, j'ai dit en riant une chose sérieuse.

— Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire général saura qui nous avons à combattre, et moi, je sais qui attaquer.

— Qui? dit Rabourdin

— Le ministre ! répondit-elle en se grandissant de deux pieds. Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en

s'habiilant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d'obscurcir sou front.

— Quand saura-t-elle m'apprécier? se disait-il. Elle n'a pas même compris qu'elle seule était la cause de tout ce travail ! Quel brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m^étais pas marié, je serais déjà bien haut et bien riche ! J'aurais économisé cinq mille francs par an sur mes appointements. En les employant bien, j'aurais aujourd'hui dix mille nvres de rente en dehors de ma place, je serais garçon, et j'aurais la chance de devenir, par un mariage... Oui, reprit-il en s'interrompant, mais j'ai Célestine et mes deux enfants. Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a toujours des mo

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ments de regret. H vint au salon et contempla son appartement. — Il n\ a pas, dans Paris, deux femmes qui s'entendent a la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela ! dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite pour être la femme d*un ministre. Quand je pense que celle du mien ne lui sert à rien; elle a Tair d'une bonne grosse bourgeoise, et quand elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres. Les hommes trè»occupés ont des idées si fausses en ménage, qu'on peut également leur faire croire qu'avec cent mille francs on n'a rien, et qu'avec douze mille francs on a tout.

Quoique très-impaiiemroent attendu, malgré les flatteries préparées pour ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confldentielle. Andoche Finot, le journaliste, était resté.

— Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de tranches d'un gâteau bien justement nommée aâteau depUmb. Finot, mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à M. Rabourdin en baissant la voix pour n'être entendu que des trois personnes auxquelles il s'adressait, des usuriers et le clergé, l'argent et l'Ëglis^e. L'article du Journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à qui Ion avait des obligations, mais le petit bonhomme qui Ta fait s'en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois jours, et nous reviendrons là-dessus. L'opposition royaliste, car nous avons, grâce à M. de Chateaubriand, une opposition royaliste, c'est-à-dire

3u'il y a des royalistes qui passent aux libéraux, mais ne faisons pas e haute politique ; ces assassins de Charles X m'ont promis leur appui on mettant pour prix à voire nomination notre approbation à un de leurs amendements. Toutes mes balteries sont dressées. Si Ton nous Impose Baudoyer, nous dirons à la grande aumônerie : « Tel et tel journal et messieurs tels et tels attaqueront la loi que vous voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels que je tiens seront sourds et muets, ils n'auront pas de peine à l'être, ils le sont assez, n'est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et vous aurez l'opinion pour vous. R Pauvres bonifaces de gens de province qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de l'indépendance des organes de l'opinion, ah ! ah !

— Hi, hi, hi ! fit Andoche Finot.

— Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J'ai tout arrangé ce soir. La grande aumônerie pliera.

— J'aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à diner, lui dit Célestine à l'oreille en le regardant d'un air fâché qui pbuvait passer pour l'expression d'un amour fou.

— Voici qui m'obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une invitation pour la soirée de mardi.

Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus ronge anima ses traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.

— Vous savez ce qu'est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en prenant un air mystérieux ; c'est dans notre ministère comme le Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir ! Il y aura la comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis XVin, Delphine de Nucingen, madame de Listonière, la marquise d Ëspard, votre chère de Camps, que j'ai priée afin que vous trouviez un appui dans le cas où les femmes vous hlahhoUeraient, Je veux vous voir au milieu de ce monde-là.

Célestine hochait la tête comme un pur êang avant la course, et relisait l'invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs articles dans les journaux, sans pouvoir s'en rassasier.

— Là d'abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.

Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l'attitude, tant ils exprimaient d'ambition et de sécurité. — Ne serais-je qu'un marchepied? se dit-il. U se leva, s'en alla dans la chambre à coucher de madame Habourdin, et j fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste (lu secrétaire général qu'il voulait lui parler en secret. — Eh bien ! le plan ? dit-il.

— Bah ! des bêtises d'honnête homme ! il veut supprimer quinze mille employés et n'en garder que cinq ou six mille, vous n'ave.z pas idée d'une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la copie en sera terminée. Il est de bonne fol. Son catalogue analytique des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher homme!

Des Lupeaulx fut d'autant plus rassuré par le rire vrai qui accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu'il se connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de bonne foi.

— Mais enfin, le fond de tout cela ? demanda-t-il.

— Eh bien! il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant par des impôts de consommation.

— Mais il y a déjà un an oue François Relier et Nucingen ont pro-

Ï^osé un plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrevé» 'impôt foncier.

— Là, quand je lui disais que ce n'était pas neuf! s'écria Célestine en riant.

— Oui, mais s'il s'est rencontré avec le plus grand financier de l'époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de la finança, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens d'exécution.

— Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue dédaigneuse. Songez donc qu'il veut gouverner et administrer la France avec cinq ou six mille employés, tandis qu'il faudrait au contraire qu'il n'y eût pas en France une seule personne qui ne fdi intéressée au maintien de la monarchie.

Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l'homme auquel il accordait des talents supérieurs.

— Etes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vooa on conseil de femme? lui dit-elle.

— Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des Lupeaulx en hochant la tète.

— Eh bien! dites Baudoyer à la cour et à la grande aumônerie pour leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, an dernier moment, écrivez Rabourdin.

— Il y a des femmes qui disent oui tant qu'on a besoin d'un homme, et non quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.

— J'en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car en politique on se retrouve toujours ; c'est bon avec les niais, et TOUS êtes un homme d'esprit. Selon moi, la plus grande faute que l'on puisse commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.

— Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n'y a de danger qu'avec de petits esprits rancuneux qui n'ont pas autre chose à faire qu'à se venger, et je passe ma vie à cela.

Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer son plan en lui faisant comprendre qu'il ne restreignait point et augmentait au contraire le buaget, en lui montrant à quels travaux s'employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l'Etat décuplait le mouvement de l'argent en faisant entrer le sien pour un tiers ou pour un auart dans les dépenses qui seraient supportées par des intérêts prives ou de localité; enfin il lui prouva que son plan était moins une œuvre de théorie (lu'une œuvre fertile en moyens d'exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta an cou de son mari et s'assit au coin du feu sur ses genoux.

•— Enfin j'ai donc en toi le mari que je rêvais ! dit-elle. L'ignorance où j'étais de ton mérite t'a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t'ai calomnié merveilleusement et de bon cœur !

Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe. Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand anx yeux de son seul public !

— Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si aimant, tu es cfix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant bienaimé. Elle tira son invitation de l'endroit où les femmes mettent ce qu'elles veulent cacher, et la lui montra. — Voilà ce que je voulais, dil-elte. Des Lupeaulx m'a mise en présence dn ministre, et, fût-il de bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.

Dès le lendemain, Célestine s'occupa de sa présentation au cercle intime du ministre. C'était sa grande journée, à elle ! Jamais courtisane ne prit tant de soin d'elle-même que cette honnête femme n'en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l'importance de son art. Enfin madame Rabourdin n'oublia rien. Elle alla elle-même chez un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne maison, fut tenu d'avoir l'air d'un maître. Puis, vers dix heures du soir, le fameux mardi, die sortit dans une délicieuse toilette de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du plus beau travail, une parure de mille écos commandée chez Fossin par une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames de fer estampé, légères comme de véritables feuifles de vigne, et Tartiste n'avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à s'entortiller dans les boucles, comme elles s'accrochent à tout rameau. Les bra* celets, le collier et les pendants d'oreilles étaient en fer dit de Berlin ; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont chargées par Quelque Carabosse jalouse d'amasser des yeux de fourmis, ou de nier des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille, amincie déjà par le noir, avait été mise en relief par une robe d'une coupe étudiée» et qui s'arrêtait à l'épaule dans la courbure, sans épaulettes ; à cha

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que mouTement, il semblait cpie ta femme, comme un papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe lenail par une invention de la divine couturière. La robe était eu mousseline de laine/ étoffe que le fabricant n'avait pas encore envoyée à Paris, une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla plus loin que ne vont les modes en France. L'économie positive de la mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard aux étoffes de colon, de mainère à révolutionner la fabrique à Rouen. Le pied de Gélestine, chaussé d'un bas à mailles fmes et d'un soulier de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une tournure supérieure. Célesliue fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les ondes de Tespoir. étiucelant d'esurit. attestaient cette supériorité dont parlait alors l'heuieux et fier aesLupeaulx. Elle fil bien son entrée, elles femmes sauront apprécier le sens de celte phrase. Elle salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect qu'elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femtne est une reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs. Elle examina le terrain en s'asseyant, et se trouva dans une de ces soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser, se bien apprécier, où la moitidre parole retentit dans toutes les oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite est accueilli silencieusement, comme élanl au niveau de chaque esprit. Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l'on jouait, et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, oe qui prouve qu'il ne manquait pas d'esprit.

— Ma chère, dit la marquise d*Espard à la comtetse Féraud, la dernière maîtresse de Louis XVllI. Paris est tmique! il en sort, Sims qn^on s'y attende et sans qu'on sache d'où, des femme» comme celleci, qui semblent tout pouvoir et tout vouloir...

— Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.

En ceumment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre. Stylée, la veille, par des Lupeaulx, (pii connaissait les endroits fables de la comtesse, elle la caressait, sans avoi^ l'air d'y toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaux, tout amoureux qu'il élait, avait remarqiié les défauts de cette femme, et lui avait dit la veille : Surtout ne parlez pas trop! Exorbitante preuve d'atlachemeut. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome: N'interromps pas une femme qui danse pour lui donner un aris, on peut y ajouter celui-ci : Ne reproche pas à une femme de semer ses perles! afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation devint générale De tem()s en temps, madame Rabourdin y mit la langue comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa maîtresse, en velout-ant ses grilTes. Comme cœur, le ministre avait peu de fantaisies; la Restauration n'eut pas d'homme d'Elat plus fini sur I article de la galatiterie, et rot)positioii du Miroir, (le la Pandore, du Figaro ne trouva pas le plus léger battement d*arlère è lui reptH)cher. Sa maîtresse était rÊroiLi. et, chose bizarre, elle lui fut fidèle dans te malheur. Elle y gagnait sans douie encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu'il revient des esprits dans les vieux chAteaux, elle s'était donc mis en tétcde rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bënélice d'inventaire, dont paraissait jouir des Lu|)eaulx. En ce moment, des Lupeaulx se gar^aris;tit avec le nom de Célestine. Pour lancer sa prétendue mattresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise d'Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation à huit oreilles, qu'elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur coalition, et madanto de Camps l'appuyait. Au bout d'une heure, le ministre avait été fortement égratigné, l'esprit de madame Rabourdin lui plaisait, elle avait séduit sa femme, qui tout enchantée de cette sirène, venait de l'inviter à venir quand elle le\oudrait.

— Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari sera bientôt directeur : rintenCîon du ministre est de réunir deux divisions et d'en faire une direction, vou> serez alors des nôtres.

L'Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que l'opposition lui avait reprochées, et démootrer la niaiserie du journalisme. 11 lui donna le bras.

— £n vérité, madame, vous de v ries bien nous faire la gràre, à la comtesse et à moi, de venir souvent...

Et il lui débita des galanteries de mlnisti^.

~ Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.

— Gomment?

— Mais vous pouvez m'en doniter le droit.

— Expliquez- vous?

— Non, je me suis dit en venant ici que je n'aurais pas le mauvais goût de fairç la soUiciteuse.

^ Parlez ! les placets de ce genre ae sont pas âéplaeés, dit le mit nistre en r' int.

Il n'y a rieu comme les bêtises é% ee genre pour amuser ces hommes graves.

— Eh bien ! il est ridicule à la femme d'un chef de bureau de paraître souvent ici, tandis que la femme d*un directeur n'y serait pas déplacée.

•— Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme indispensable, il est nommé.

— Dites- vous votre vraie vérité?

— Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est feit.

— Eh bien ! dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre, dont V'empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire que je puis vous en récompenser...

Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx. venu sur la pointe du pied, fit un : — hrouml htùuml de colère qui annonçait qu'il ne voulait pas paraître avoir entendu ee quMI avait écouté. Le ministre lança une regard plein de mauvaise humeur au vieux fat pris au piège. Impatient de sa conauéte. des Lupeaulx avait pressé outre mesure le travail du personnel, ravalt remis au ministre, et voulait venir apporter le lendemain la nomination & celle qui passait pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se présenta d'un air mystérieux et dit & des Lupeaulx que son valet de chambre l'avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le prévenant de sa haute importance.

Le secréuire général alla près d'une lampe, et Int an mot ainsi conçu :

Contre mon habitude, f attends dans une anHehamhtê, et il n'y a pas un inslant à perdre pouf vous arranger as

Votre servitêwr.

(jJm^^

Le secrétaire général frémit en reconnaissant cette signature, qu'il eût été dommage de ne pas donner eu autographe, elle est rare sur la place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le caractère des gens d'après la physionomie de leur signature. Si jamais image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément e est ce nom. où l'initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin, insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort et le faible. Il a été impossible de typographier l'écriture, elle est trop

cruellemeut irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne trahissait rien. Cfobseck vous serait inconnu, qu'à l'aspect de cette lipe, qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné l'implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste, et s en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise. Figurezvous un général en chef à qui son aide de camp vient dire : « Il arrive à l'ennemi trente mille homines de troupes fraîches qui nous prennent en flanc. » Un seul mot expliquera 1 arrivée des sieurs Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Palleix, venu sur l'aile des venu en vertu de trois francs de guide et d'un postillon en avant, avait apporté les actes d'acquisition à la date de la veille. Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient passé dans les mains des deux usuriers, qui s'étaient empressés de se rendre au ministère, mais a pied. Onze' heures sonnaient. Des Lupeaulx tressaillit en voyant les aeux sinistres figures émérillonnées par un regard aussi direct que la balle d'un pistolet, et brillant comme la flamme dn coup.

— Eh bien! qu'y a-t-il, mes maîtres?

Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra loar à tour ses dossiers et le valet de chambre.

— Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste son valet de chambre.

— Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.

— • Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner k eha cun deux cent mille francs? dit- il en laissant échapper un mouvement de hauteur.

— Et qui nous en fera gagner encore, j'espère, dit Gigonnei .

— Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j'ai de la mémoire.

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--- Et Qous les vôtres, répondit Gigonoet.

— Oo payera mes dettes, dit dédaigueusement des Lupeaulx pour De pas se laisser entamer.

— Vrai, dit Gobseck.

*- Allons au fîiit, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme ça dans votre cravate, avec nous c'est inutile. Prenez ces actes et litez-les.

Les âe\}% usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant qu*ii lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats, qui Im semblèrent jetés des nues par les anges.

— N*avez-vous pas en nous des hommes d'affaires intelligents^ dit Gigonnet.

— Mais à quoi dols-je une si habile coopération? ûi des Lupeaulx Inquiet.

— Nous sfivions^ il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez que deroain : le président du tribunal de commerce, député, se voit forcé de donner sa démission.

Les yeui de des Lupeauk se dilatèrent et devinrent grands commo des marguerites.

--- Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck,

— Vous êtes mes maîtres, dit le secrétaire général en s*inçllpi|R| avec un profond respect empreint de moquerie.

— - Juste ! dit Gobseck.

-— Mais vous allez m*étrangler?

— Possible.

— Eh biea ! à l'œuvre, bourreaux, reprit en souriant le secrétaire général.

— Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec Targcnt prét^ pour Tacquisition.

•— Voici les titrer, dit Gobseck en tirant de la poche de sa ledingote verdàtre des dossiers d'avoué.

— Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dl| Gigofinet,

-— Mais, dit des Lupeaulx effraye de tant de complaisance et d'un arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi ?

*- La plac0 de Li Billardière pour Baudoyer, dit vivegient Gigonnet.

— C'est bien peu d^ chose, quoique j'aie Timpossible à faire, répondît des Lupeaulx, je me suis lié les mains.

— Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet

— Ell^s sont pointues ! ajouta Gobseck. -* Estrce tout? dit des Lupeaulx.

-^ Nous gardons les pièces jus(|u*à l'admission de ces créances-là| dit Gigonnet en mettant un état sous les yeux du secrélaire généul ; si elles ne sont pas reconnues par la commissicm dans six jours, vos noms sur cet acte seront remplacés par les miens.

— Vous êtes habiles, s'écria le secrélaire général.

— Juste, dit Gobseck.

— Voilà tout? fit des Lupeaulx.

— Vrai, dit Gobseck.

— Est-ce fait? demanda Gigonnet.

Des Lupeaulx inclina la tête.

— Eh bien ! signez cette procuration , dit Gigonnet. Dans deu^ Jours la nomination de Baudoyer, dans siit les créances reconnues,

— Et quoi? dit des Lupeaulx.

» Noufi vous garantissons...

<«*« Quoi? fit des {lUpeaulx de plus en plus étonné.

^ Votre nomination, répondit Gigouuet en se griRdiiMnt sur ses erjtOU* Nqi|s faisons la majorité avec ciuqu9i)t0-d6tti voix de fermiers ot d'industriels qui obéiront à votre préteur.

Pg^ Lapo4uU serra la main de Gigonnet.

-^ Il n> a qu'entre nous que les malentendus sont impossibles, llil'-ili voilà ce qui s'appelle des affaires! Aussi vous y metirai-je la réjouissance.

-^ Juste, dit Gobseck.

— Que sera-ce? demanda Gigonnet.

-— La croix pour votre imbécile de neveu. <-f Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien. Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx, qui les reconduisit jusque sur l'escalier.

— C'est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se dirent les deux valets de chambre.

Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la Ineyr d*un réverbère.

— Il nous devra neuf mille francs d'intérêt par an, et la terre en rapporte à peine cinq net, s'écria Gigonnet.

— Il est dans nos mains pour longtemps, dit Gobseck.

— Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la terre.

>- Son aiTaîfe est d'être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.

-^Eh, eh.

— Eh, eh !

Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux dei}\ usuriers, qui se rendirent à pied au café Thémis.

Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdln faisant très-bien la roue, elle était charmante, et le minisire, ordinairemen' si triste, avait une figure déridée et gracieuse.

— Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle feinme pi*<'' cieuse ! il faut la pénétrer jusqu'au fond du cœur.

— Elle est décidénieni très-bien, votre petite dame, dit la lYiar quise au secrétaire général ; il ne lui manque que votre nom.

— Oui, son seul tort est d être la fille d*uu comans^air^rpriscur, elle périra par le défaut de naissance, répondit des LupeauU d'eu air froid gui contrastait avec la chaleur qu'il avait foiiîe à parler de madame Sabourdio un instant auparavant.

La marquise regarda fisemeut des Lupeaulx.

— • Vous leur avez jaUi UQ coup d'œil qui ne m'a pat échappé, ditelle en montrant le miulilro et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos lunettes. Vous iies amusants tou^ deux, à vous disputer cet os-là.

Comme la m^rquUa païaaU la porte, le ministre courut à elle et la reconduisit.

— Eh bien ! di( des LupeauU à madame Rabourdin, que pensezvous de notre ministre?

— Il est charmant, Vraiment , répondit-elle en élevant la voix pour se fuira entendi e de la femme de TExcellence, il faut tes connaître pour les apprécier, ces pauvres ministres. Les petits journaux et les calomnies de l'opposition défigurent tant les hommes politiques, qua l'on finit par se laisser infloeucer ; mais ces préventions tournent à leur avantMga quand on les voit.

— Il est très^bli^n) dit des Lupeaulx.

— Eh hieo ! je vous assure qu'on peut l'aimer, dit-elle avec bonhomie.

— Chère enfiiut, dU des Lupeaulx en prenant à son tour im air bonhomme et câlin, vous ave? fait la chose impossible.

^ Quoi ? dit*el|e.

-- Vous ave» rassuaoité un mort, je ne lui croyais pas de cœur; demandez à sa (ismma i II en a juste de quoi défrayer une fantaisie, mais proHiez-eq, venoi par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame Riibourdln dans le boudoir a( s'assit avec elle sur le divan. — Vous êtes une rqstfa, et je voua an alfue davantage. Entre nous, vous êtes une femma mpérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici. tout est dit pour lui} n'ei(rce pas? D'ailleurs, quand en se décide à aimer par intérêt, il ^aut mieuK prendra un sexagénaire ministre qu'un quadr;4génaire secrdUire général ; il y a plus de profit et moins d'ennuis. Je suis un hoipma à lunettua, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bt)l gmour que eela f§rali ! Oh ! je me suis dit cela. S'il faut absolument aceordar quelque ebose à l'utile, je ne serai jamais l'agréMbla, n'estrce pas? l| linut ^(re fop pour ne pas savoir raisonner sa position, Vous pouves m'avuuer la vérité, me montrer le fond de voire oceur : nous sommes deux associés et non pas deux amants. Si

i'*ai quelque caprioai vous êtes trop supérieure pour faire attention I da tallas misères, et vous me le passerez ; autrement, vous auriez des Id^es de petite pensionqaire ou de bourgeoise de la rue Saint- Denis. Bah l nous sommes plus élevés que tout cela, vous et moi. Voilà Ut marquise d^^spt^rd qui a'en va, croyez-vous qu'elle ne pense pas aiqsi ? Nous nous sommaa entendus ensemble il y a deux ans (le fat!), eh bien! elle n'a qqà m*écrire un mot, et il n'est pas long : Mon cher deê Lupemlx, vou$ m'obligerez de faire telle ou telle chose! c'est exécuté ponctuellement; nous pensons en ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous en coâte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Eh bien donc 1 onjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c'est dans mon mtérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l'influençât, il ne m'échapperait pas; il m'échappe quelquefois, et cela se conçoit : je ne le tiens que par sa raison; en m'entendant avec une jolie femme, je le tiendrais par sa folie, et c'est plus fort. Ainsi reaions bons amis, \ et partageons le crédit que vous aurez.

Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique excluait toute idée de surprise.

— Croyez-vous qu'il ait fait attention à moi? lui demanda-tre1|e, prise au piège.

— Je le connais, j'en suis stir.

— Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée ?

— Je lui ai remis le travail ce matin. Mais ce n'est rien encore que d'être directeur, il faut être maître des reondtoa*

AO

LES EMPLOYÉS

— Oui, dit-eile.

— Eli bien I renirei, coquelet avec l'Excellence. .

— Vraiment, dit-elle, ce n'est que de ce soir que j'ai pu liicji vous connattre. Vous n'avez rien de vulgaire.

— Ainsi donc, reprit des Uipeaulx, nous sommes dent, viciiv ^mis, et nous supprimous les airs teudres, r»moiir ennuyeux, pour enicndre la question comme sous la régence, où 1 on avait bciuiroup d'esprit.

— Vous étës vraiment fort, et vous avez nion admiration, ilit-elle en souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l'on TaUplus pour son ami que pour son...

Elle n'acheva p:iB et rentra.

— Chère petite, se dit des Liipeautx à lui-iiii}nic en la regardant aborder le ministre, des Lupeauk n'a plus de remords à se rclouruer contre loi ! Demain

soir, eo m'oiïrant une Lisse de thé, tu m'atfriras ce dont je ne

veux plus Tmit est

(lit ! Ah 1 quand nous avons quarante ans, les Temmes nous attrapent toujours , on ne peut plus èire aime.

Il entra dans le salon après s'être toisé dans la glace et s'être reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait invalide de Cyihère. En ce moment, madame Rabourdio se résumait. Elle mddilait de s'en aller et s'erforcait de l^iisser dans l'esprit de chacuu une dernière et gracieuse impression, elle y réusait. Contre la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s'écria : f La charmanie femme! v el le ministre la reconduisit jusqu'à la dernière por- — Je suis bien sûr

que demain vous penscreE à moi! dil-il au

U.da]uB>ll.iiJici

— Il y a si peu de hauts fonciionn.iires dont les femmes soient agiéables, que je suis tout content de noire acquisition, dit le ministre en reniranl.

— Ne la trouvez-vous pas un peu cnvahissan- Ic? dit des Lupeauk d'un air piqué.

Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la ri- Talilé du ministre et du sou secrétaire gëuér:il les amusait. Alors eut tien l'une de ces jolies iiiïKiilications auxquelles s'cnlcmlenl $i admirablement les Pai'isiemie'». Les femmes animèrent le niiiiislre et des LupeauU en s'uccupant de madame Rabounlin : l'une la <rouv» trop apprêtée e( visant à l'cspril, l'autre comp^ira les grâces de la bourgeoisie aux manières de la graude compagnie, afm de critiquer Célesline ; et des Lupeaulx défendit sa prétendue mailresse comme un défend ses ennemis dans les salons.

— Rendez-lui donc justice, mesdames ! n'est-îl pas ex tr.iord inaire que la fille d'un commissaire- prise ur soit si bien ! Voyez d'où elle est partie, et voyez où elle est : elle ira aux Tuileries, elle en a la préleniiou, elle me l'a dît.

— Si elle est la lille d'un commissaire, dit madame d'Espard en souriant, en quoi cela peut-il nuire à l'avancemenl de son mari ?

— Par te temps qui court, n'est-ce pas? dit la fei ' en te pinçant les lèvres.

~ Madame, dît sévèrement le ministre i la marquise, avec des in<ns pareils, que malheiircuseinenl la cour n'é|iargiie a personne, on prépare des revolulinns. Vous ne sauriez croire i onibieu la couduiie peu mesurée de l'aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du chùieau. Si j'étais grand seigneur, au lieu d'être un petit genlilhomme de province qui semble être mis où je suis pour faire vus affaires, la monarchie ne serait pas aussi ma^ assise que je b vois. Que devient un trùnc qui ne sait pas communiquer son éclat i ceux qui le représentent? Nous sommes loiu du temps où le roi faisait Brands par sa seule volonté les Louvuis, lea Golbert, les Bicbelien, les Jeanuin, les Villeroy et les Sully... Oui, Sully, à smi début, n'était pas plus que je ne suis. Je vousuarle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais, en effet, bien peu de chose si je me choquais d'une pareille misère. C'est à nous et nnn aux autres â nous rendre grands. — Tu es nommé, mon cher, dit CélesUne en serrant la main de son m;iri.

Sam le des Lupetiulx, j'eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus prompu ment maître des requêtes.

Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé de tout leur éclat, et qui leur donne on éternel souvenir auquel elles revienneut complat'amment. Quand madame Rabouidio défit un à un les artifices de sa parure, ^e récipilub sa soirée en U comptant parmi ses jours de gloire el de bonheur : toutes ses beautés avaient été jalousées, eHe avait été vantée par b femme du ministre, heureuse de l'opposer i ses amies. Enfin toutes set vanités avaient rayonné au profit de l'amour conjugal. Habourdin était nommé.

— N'éiais-je pas bien ce soir? dit-ellie i son mari comme si elle avait eu besoin de l'animer.

Eu ce moment Hiiral, qui attendait au café Tbémis les deux usuriers, les vil entrer et n'aper^t rien sur ces deux figures impassibles.

— Où en sommesnous ? leur dit-il quand ils furent atublés.

— Eh bien! comme toujours, dit Gigonoet en se frottant les nuios.

cbeCdedivition. ta victoire aux ëcus.

— Vrai, répondit Gabseik.

.Mili'ul prit un cabriolet, alla trouver les Saitlard et les Baudoyer. chez qui le boslon s'éLiit prolongé ; mais il ne restait pins que l'abbé Uaudron. Fatleix, quasi mort de fatigue, éuil allé se coucher.

— Vous serez nommé, mon neveu, et l'on vous réserve une surprise.

— Quoi7ditSaillard.

— La croix ! s'écria Milral.

— Dieu protège ceux qui songent h ses autels ! dit Gandrou.

On chantait ainsi le Te Deum dans les deux camps avec ud égal bonheur.

Le lendemain, mercredi, M. Rabourdin devait travailler avec le ministre, car il faisait l'intérim depuis la maladie de défunt la Bilbrdière. Cus jours-IA. les employés étaient fort exacts, les gnr;-ons de bureau très- empressés, car les jours de signature tout est eu l'aii

LES EMPLOYES

dans les bureaux, et pourquoi? persMioe ue le sait. Les trois garçons ^taieat donc i leur posie, et se fluEiaiciU d'avoir quelque ^ralificaiioo, car le bruit de la nomination de SI. Rabourdin e'éiail ré-

Fandu La veille par les suinsde des Lupeaulx. L'oncle Aaloine et huissier Laurent se trouvaient en grande tenue, quand, à liuit heures moins un quart, le eargon du secrëurial vint prier Antoine 4c remettre en secret à M. Dulocq une lettre que le secrétaire général lui avait dit d'aller porter cbez le commis principal i sept heures.

— Je ne sais pas commeut cela s'est fait, mon vieux, j'ai dormi, dormi, ane je ne fais que de me réveiller. li me chaoterait une gamme d'enfer s'il savait qu'elle n'est pas i son adresse; au lintr que, comme ça, je lui soutiendrai que je l'aï remise moi-même cltei H. Dutocq. Un fameux secret, père Âutuine : ne dites rien aux eniplofés; parole ! il me renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit

— Qn'est-ee qu'il v a donc dedans? dit An-

— nien. Je l'ai regardée, comme ça, tenez.

Et il lit bâilter la lettre, qui ne luissa voir que du blauc.

— C'est ai^ourd'hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon do secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on fait des économies, on réunit deux divisions en une directioD, gaie ■M'i garçons !

— Oui, neur employés mis i la retraite, dit Dutocq qui arrivait. Comment savez-vous cela, vous autres?

Antoine présenta la lettre ii Dutocq. qui dégrii^ola les escaliers et courut au secrétariat après l'avoir ouverte.

Depuis le jour de la mort de H. de la Billardière, après avoir bien bavardé, les deux bureaux Rabourdin el Baudoyer avaient fini par repreodre leur physionomie accoutumée et les habitudes du doke far niente administratif Cepeud^int la fin de l'année imprimait dans les bureaux une sorte d'application studieuse, de racme qu'elle donne quelque chose de plus onciueusement servile —

aux portiers. Chacun "

venait à I heure, ou re- £ j r

marquait plus de mon-

de après quatre heures,

caria distribution des Je vou* li perdu,

gratifications dépend des dernières impressions qu'on laisse de soi dans l'esprit des chefs. La veille, la uouvelle de la réunion des deux divisions la Billardière et Clergeot en une direction, sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux divisions. On savait le nombre des employés juis à la retraite, mais ou ignorait leurs noms. Ou supposait bien que Poiret ne serait )>as rem- ^acé, on ferait l'écouomiu de sa place. Le petit la Billardière s'en était iillé. Deux nouveaux surnuméraires arrivaient ; et, circonstance effrayante ! ils étaient Gis de députés. La nouvelle jetée la veille dans les bureaux, au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d'arrivée, y eui-il des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé. Dutocq vil des Lupeaulx i sa toilette; et, sans quitter sou rasoir, le secrétaire général lui jeta le coup d'œil du général ioUmant un ordre.

— Sommes-nous seuls? lui dit-il.

— Oul,L ..

— Eh bien ! marcbei sur Rabourdin, en avant et ferme ! vous devez avoir gardé une copie de son état.

— Oui.

— Vous me comprenez : Indi irœ! 11 nous faut un tolU général. Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...

— Je puis faire faire une caricature, mais je n'ai pas cinq cents francs i oooner...

— Qui la fera?

— Il aura mille francs, et sera sous-chef sous CnUevilIe, qui s'entendra avec lui.

— Mais il ne me crwra pas.

— Voulei-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon

rien, entendez -vous?

— Si M. Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...

— Oui , il le ser Laissez -moi , dépêche vous, ei n'ayez p:is l'a de m'avwr vu, desccu' dez par le petit esca' lier.

Pendant que Dutocq revenait au bureau le cœur palpitant de joie, en se demandant par quels moyens il exciterait ta rumeur contre son chef sans trop se compromettre , Biiiou était entré chez les Rabourdin pour leur dire un petit bonjour.

Croyaut avoir perdu, le mysiiQcateur trouva plaisant de se poser comme ayant gagné.

iixioD, imitant la voix de PhellUm. — Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour culleclir. J'Indique dimanche prochain pour un dîner aa Rocher de Cancale; mais une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils 7

roiiiET. — Même ceux (|ui prennent leur retraite.

•ixioo. — Ca m'est égal, ce u'eu'pas moi qui pave (ituôéfaclUm gittéraU). Bandoyer est nommé, je voudrais déjà l'entendre amiclaui Laurent! {/I eojne Baudoytr.)

{ Touë pouffent ie rin.)

Ris d'aboyeur d'oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car vous savez i'anasramme de XatUr Kahwirdin, chef de bvreau, c'est : D'abord rha bureaux, e, u. fit riche. Si je m'appelais Charta X, par la grâce de Dieu, roi dt France et de Navarre, je trembleraisde voir le destin queme prophétise mon anagramme s accomplir ainsi.

TBuiLuaa. — Ah çà! vous voulez rire!

tiKiou, luiHant au nr:.~Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celuilà, papa Ttiuillier, car vous n'êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir Baudoyer directeur.

vTMïux, m(ran{. — Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs, m'a dit que H. et madame Rabourdin avaient été reçus hier k la soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu'à minuit moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur l'escalier, il parait qu'elle était divinement mise

LES EMPLOYÉS-

Enfin, il est certainement directeur. RifTë, rexpëditi4mnaire du personnel, a pasfté la nuii nour achever plus promptement le travail : ce n*esi plus un mystère. H. Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services» ce n*esi pas une disgrâce. M. Cochin, qui est riche...

11X100. — Selon Golleville, il fait cocKenille.

V1NIUX. — Mais il est dans la cochenille, car il est associe de la maii'on Malibt, rue des Lombards. Eh bien! il a sa retraite. Poiret a sa retraite. Tous deui, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le reste n*est pas connu. La nomination de M. Rabourdin vient ce malin. On craint des intrigues.

smov. — Quelles intriguest

Fi BOUT. — Baiidoyer, parbleu ! le parti prêtre Tappuie, et voilà un nouvel article du journal libéral : il n*a que deux lignes, mais il est drôle, (il Ut.)

t Quelqiies personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la renc trée de al. Cnateaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix t que l'on a fait de M. Rabourdin, le protégé des amis du noble vi- « comte, pour remplir la place primitivement destinée à M. Dauc doyer. Le parti prêtre n*aura pu reculer que devant une transac- I tion avec le grand écrivain, t

Canailles!

DUTocQ, mtroni après avoir entendu. — Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle 7

fitv^Y, roulant det yeux /<froee«. — Rabourdin T..' une eanaillfi! Etes-vous fou, Duloca, et voulez-vous une b^le pour vous mettra du plomb dans la cervelle?

DUTOCQ.— Je n*ai rien dit contre M. Rabourdin, seulen^eot on vi«Q| de me confier sous le secret dans la cour qu'il avait dénoncé beau* coup d'employés, donné des noies, enfin que sa faveur nvuil pour cause un travail sur les ministères oà chacun de nous esl epfoocé...,

FBiLLion, d'ttn« voir forte. — M. Rabourdin est incapable,..

B1XI0U.— C'est du propre ! dites donc, Putooq? {Ils se dUeviê un mot à Voreille et sortent dans le corridor*) Qu'est-ce qu'il arrive donc?

DiiTocQ. — Vous souvenez-vous de II earleature?

Bixiou. — • Oui, eh bien?

DUTOCQ. -Faites-la, vous êtes som-chef, et vous aurez uno fameuse gratification. Voyez-vous, mon char, il y a zizanie dans les régioQi supérieures. Le ministère est enga|é envers Rabourdin ; mais, i il ne nomme pas Baudoyer, il se brouille «vec le clergé. Vous De savei pas? le roi, le dauphin et la daupbjne, la grande aum6i)erUi> enfin la cour veut Baudoyer, le ministre veut Rebourdin.

nxiou. — Boni...

DUTOCQ. — Pour pouvoir se rapprocher, car le mlniltra a vu lu né* cessité de céder, il veut tuer la difficultd* H h^i une cause pour Si défaire de Rabourdin. On a donc déniché un enelen Mravail fait par lui sur les administrations pour les épurer, et il en eircule quelque chose. Du moins, voilà comment j'essaye de m'eiipliquer la chose. Faites le dessin, vous entrez dans le jeu des aonimités, vous servez à la fois le ministère, la cour, tout |# moud^, Ot vom ((^i nommé. Gomprenei-vous?

BIXIOU. ^ ^e ne comprends pas comment ▼ou* pouvez savoir tout cela, ou bien vous l'inventez.

DUTOCQ. — Voulei-vous que je vous montre votre article?

•uiou. -p- Oui.

DUTOCQ. — Eh bien! venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains sûres.

BixioTT. — Allex-y tout seul. (71 rentre dans le bureau des llabourdin) Il n'est question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d'honneur. M. Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur lesem- ^ployés à réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps où rien n'étonne. [Il se drape comme Talma,)

Vous tves TU tomber les plus illustres têtes. Et TOUS vous étonaes, insensés que vous êtcsl

1e trouver une cause de ce genre à la faveur d'un homme 7 Mon Bauoyer est trop bête pour réussir par des moyens semblables ! Agréez mon compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. {Il sort.)

roiBBT, — Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une phrase de ce monsieur-là. Qu'est-ce qu'if veut dire avec ses têtes tombées?

rLioaT. •* Parbleu ! les quatre sergents de la Rochelle, Bertoo, Ney, GaroD, les frères Faucher, Ions les massacres!

raiLLioa. — D avance légèrement des choses hasardées.

FLsuRv. — Dites donc qu'il ment, qu'il blague! et que dans aa gueule le vrai prend la tournure du vert-de-gris.

pHELLioN. — Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l'on se doit entre collègues.

V1MIUX. — Il me semble que si ce qu'il dit est faux, on nomme rela des calomnies, des diffamations, et qu'un diffamateur mérite des coups de cravache.

PLtUBT, s'animant. — Et si les bureaux sont on endroit public, cela va droit en police correctionnelle.

rBELiioif, voulant éviter unequerelle^ essaye de détourner la eonrer^ sation. — Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traîié sur la morale, et j'en suis à l'àme.

PLBURT, l'interrompant. — Qu'en dites-vous, monsieur Phellion ?

PBBLUOH, lisant. — D. Qu'est-^e que Vârne de Vhomme f

R. C'est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne.

iBuiLLiBR. — Une substance spirituelle, c'est comme si on disait un moellon immatériel.

POIRET. — Laissez donc dire...

piiBLLiOK, reprenant. — D. D'où vient Vâmef

R. Elle vient de Dieu, qui Va créée d'une nature simple et indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la destruetibilité^ et il a dit...

POIRET, stupéfait, — Dieu ?

pAELLiof. — Oui, monsieur. La tradition est là.

n.zuRT, à foiret, -^ N'interrompez donc pas, vous-même !

pnBLLiOB, reprenant. — Et il a dit qu'il l'avait créée immortelle, e^est'à-dire qu*elle ne mourrajamais.

D. À quoieertVdmef

R. À comprendre, vouMr et se souvenir; ce qui constitue V entendement, Uk volonté, la mémoire.

D. À quoi tert l'entendement ?

R. À eonnaitre. C'est l'œil de Vdme.

FLjKusf . ^ il l'âme est l'œil de quoi?

pttEitUOB, continufint. — D. Que doit connaître Ventenélementf

R. La vérité,

D. Pouffuoi f homme a-tM une volonté?

R. Pour Qim^ l* bien et haïr le mal.

D. Qu'Ht*P0 que le bien?

R, Ce qui repd heureux.

viMpui, -w St vous écrivez cela pour de$ demoiselles?

fBBLUQB. — Oui. (Continuant.)

D. Combien y a-t-il de sortes de biens ?

riBcpr. — C'est prodigieusement leste !

PBBuiOB, indigné. — Oh 1 monsieur ! {Se calmant.) Voici d'ailleurs la réponie. J'en suis là. (Il lit.)

^. Ilya deux sortes de biens, le bien étemel et U bien temporel.

ponsT, (I fait une mine de mépris. — Et cela se vendra beaucoup?

PHCLtion, «— J'ose l'espérer. Il faut une grande contention d'esprit pour établir le système des demandes et aes réponses, voilà pourquoi je vous pri9is de me laisser penser, car les réponses...

Tntni(i^i|S| interrompant. — Au reste, les réponses pourront se vendre à part.,,

PfURBT. -f- Kftt>ee un calembour?

THuiLLUR. — Oui, on en fera de la salade (de raiponces).

PBELLio:<. — J'ai eu le tort grave de vous interrompre. (Il se replonge la tHe dans ses ear^otis.) Mais (en lui-même) ils ue pen&em plus à M. Rabourdin.

En ce niuinent il se passait entre des Lupeaulx et le ministre unr scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le secrétaire général était venu trouver l'Excellence dans son cabinet, en s'assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.

— Votre Excellence ne joue pas franchement avee moi...

— Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maitre»>e m*a fait des coquetteries hier. — Je vous croyais moins eafont, mon cher ami, reprit-il à haute voix.

-> Ami, reprit le secrétaire général, je vais bien le savoir.

Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.

— Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de l'arrondissement où se trouve ma terre des Lupeaulx...

— C'est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour cacher sa surprise.

— Augmentée de deux cent mille francs d'acquisitions, reprit négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démissioD de ce dé-

Sulé depuis dix jours, et vous ne m'avez point prévenu, vous ne Ir eviez pas ; mais vous saviez très-bien que je désire m*as6eeir ea plein centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter da&a la doc^

LES EMPLOYÉS

(rÎQ9 qui TOUS dévorera vous et h monarchie, si roivcontinue à laisser ce parli recniler les hommes d*un oerlaiii tolent inécouun^? Savez-vous quMl n*y a pas dans une uaiion plus de ciuquaule ou spixante téles dangereuses, et où Tosprit soit en rapport avec l'ambilion? Savoir gouverner, c'est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les acheter. Je ne sais pas si j'ai du talent, mais j'ai de l'ambition, et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui ne vous veut que du bien. Le sacre a ébloui pour un moment, mais après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera, s'envenimera. Eh bien ! pour ce qui vous concerne, ne me trouvez na&«dans le centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres oe votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions confidentielles contre moi, j'aurai la majorité. Le moment est venu de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnao, on devient quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et Toq ne refusera paa à nies services le grand cordon de la Légion. Mais je tiens moins a ces deux points qu'à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé... Vous n'avez pas encore nommé Babourdin, j'ai eu des nouvelles ce malin, vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...

— Nommer Baudoyer l s'écria le ministre, vous le connaisses?

— Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, voua fe destituerez en priant tes protecteurs de l'employer ohez eux. Vous aurez ainsi pour vos amis une direction Importante à donner, C6 qui lacilitera qu^lime traoBactlon pour voua défaire de quelque ambitieux.

. — Je IbI ai promis...

— Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd'hui même. Je sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Bemettez les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh bien! après demain vous reconnaîtrez qu'il est impossible de conserver Banourdin, de qui, d'ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne démission.

— Sa démission?

-Oui.

— Pourquoi...?

— Il est l'homme d'un pouvoir inconnu pour lequel il a fait l'espionnage en grand dans tous les ministères, et la chose a été découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont furieux. De grâce, ne travaillez pas aqjourd'nui avec lui, laisses-moi trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le roi, je suis sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis, vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu'on vous l'aura pour ainsi dire imposé.

— Qui vous a bit changer 9^^%ï sur le compte de Raboardin?

— Aîderiez-vous M. de Chateaubriand à faire un article contre le minislère? Eh bien ! voici comment Babourdin me traite dans son état, dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout entier, sans doute au profit d'une société que nous ne connaissons pas. Je vais rester son ami pour le surveiller : je crois que je rendrai quelque grand service qui me mènera à la pairie, car la pairie est le seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la

gairie, qui me permettra d'épouser la fille de quelque maison de anque avec deux cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques grands services qui fassent dire au roi que j'ai sauvé le trône. Il ]^ a longtemps que je te dis : le libéralisme ne nous livrer^ plus de bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme, aux prises d'armes, il mine en dessous et se prépare à un complet âte-tai de là fpteje m'y mette! Croyez-vous que je me sois fait le courtisan de la femme d'un Babourdin pour mon plaisir? non, j'avais des renseignements ! Ainsi deux choses aujourd'hui : l'ajournement des nomiuations, et votre coopération iincère à mon élection. Vous verrez si vers la fin de la session je no vous aurai pas largement payé ma dette.

Pour toute réponse, le ministre prit le travail du personnel et le tendit à des Lupeaulx.

— Je vais faire dire à Babourdin, reprit des Lupeaulx, que vous remettez le travail à samedi.

Le ministre consentit par un signe de tète. Le gnrçon du secrétariat traversa bientôt les cours et vint chez Babourdin pour le prévenir que le travail était remisa samedi, jour où la chambre ne s'occupait que de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment méme^ Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre,

3ui lui répondit avec dignité qu'elle ne se mêlait point d affaires 'Etat et que d'ailleurs elle avait entendu dire que M. nabourdin était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq, Godard et Bixiou dans un état d exaspération difficile à décrire, car ils parcouraient la terrible mkiute du ^avail de Babourdin sur les employés.

BIXIOU, en nkontrant du doigt unpaesage, — Vous voilà, père Saillard.

SAiLLABD. La eaisie est à supprimer dans tous les ministères^ qui doivent avoir leurs comptes courants au trésor Saillard est riche et n'a nul besoin de pension. — Voulez-vous voir votre gendre? (Il feuillette.) Voilà.

BAUDOVEB. Complètement incapable. Remercié sans pension, il est riche, - Et l'ami Godard ? (Il feuilletU.)

CO0ABD. À rmvoyer! une pension du tiers de son traitement, t-

Enfin nous y sommes tous. Moi je suis un artiste à faire employer par la liste civile^ à l'Opéra, aux Menuâ-Plaisirt, au Mu$éum. Beaucoup de capacité, peu de tenus, incapable d'application, esprii remuant. Ah 1 je t*en donnerai de l'artiste 1

SAILLABD. — Supprimer les caissiers?... C'est un monstre!

BIXIOU. — Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (Il feuillette et lit,)

DB9B0TS. Homme dangeretuien ce qu'il est inébranlable en desprin' elpes contraires à tout pouvoir monarchique ; fils de conventionnel, if admire la Convention, il peut devenir un pemioieum publieiste,

BAimorBB. — La police n'est pas si habile !

voDABD. -— Hais je vais au secrétariat général porter une plainte en règle ; il faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.

ouTocQ. — Ecoutez-moi, messieurs ! de la prudenee. Si vous vous souleviez d'abord, nous serions accusés de vengeance et d'Intérêt personuel ! Non, laissez courir le bruit tout doucement. Quand Tadmlnistration entière sera soulevée, vos démarches auront l'assentiment général.

BIXIOU. — Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime Bossini pour Basilio, et qui prouve que ce grand compositeur est un homme politique ! Ceci me semble juste et convenable. Je compte mettre ma carte chez M. Babourdin demain matin, et je vais faire graver buioo-, puis, comme titres, au-dessous : Peu éU tenue, incapable d' application, esprit remuant.

GODABD. — Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Babourdin les ait toutes demain matin.

BAUDOVEB. — Monsieur Bixiou, chargez-vous de ee petit détail, et Imites détruire les planches ^prèsqu*on en aura tiré une seule épreuve.

DUTOCQ, prenant à pari Bixiou. — Eh bien ! voulez -vous dessiner la charge maintenant?

Bixior. — Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours. (Il le regarde danekhlane des yeux.) Serai-je souschef?

DUTOCQ. — • Ma parole d'honneur, et mille francs de gratification, comme je vous l'ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens puissants.

Buiou. — Vous les connaissez?

DUTOCQ. Oui.

Buiou. — Eh bien ! je veux lear parler.

BUTOGQ, sèchement. -^ Faitea lu charge ou ne la fiiltes |»s» vous serez sous-chef ou vous ne le serez pas.

Bixiov. — Eh bien! voyons les mille francs?

DUTOCQ. ^ Je vous les d<mneral contre le dessin.

BIXIOU. — En avant. La charge courra demain dans les bureaux. Allons donc embêter les Babourdin. (Fartant à SaiUard, à Godard et à Baudoyer, qui eausent entre eux à w>ix boese,) Nous allons aller travailler les voisins. (Il sort avee Dutoeq et arrive au bureau Bor bourdin. A son aspect, Fleury, Thuilliir, Fim^fi^ s'anim^,) Eh bien I qu'avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai, que vous pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le vertueux, l'honnête, l'estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes est incapable, lui I du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a inventé quelque guillotine pour les emplovéâ, c'est sûr, allez voir! suivez le monde, on ne paye pas si l'on est mécontent, vous jouirez de votre malheur, gbatis ! Aussi les nominations sont^lles remises. Les bureaux sont en rumeur, et Babourdin vient d'être prévenu que le ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd'hui. Et, allez donc !

Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Babourdin pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu'il ne voulait pas juger; le ^eond n'avait plus que cinq jours à rester au bureau. En ee moment, Sébastien aescendit pour venir chercher ce qui devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans ea rion témoigner, de trouver le bureau ddsert.

rHELLioH. — Mon jeune an)i (/| m lève, esi rare,), ssvez-vous ce qui se passe, quels bruits courent sur mâsieur Babourdin, que vous aimez et (Il baisse la voix et s'approche de l'oreille de Sébastien.) que j aime autant que je l'estime? On dit qu*il a commis l'imprudcncç de laisser traîner un travail sur les employés... (À ces mots Phellion s'arrête, il est obligé de so^tenir dane ses bras nerveux le Jeune Sébastien, qui

LES EMPLOYÉS

devient pâle commeunê rose blanche, ei défaille sur une chaùe.) Uoe clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?

poiBKT. — J'ai ioujours celle de mon domicile. {Le vieux Poireî jeune insinue sa clef dans le dos de Selfastien, à qui Phellion fait boire un verre d*eau froide. Le pauvre enfant n'ouvre les yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur le bureau de Phellion, en s'y renversant le corps abandonné comme si la foudre l'avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais, si abon* danis, que, jmir la première fois de sa vie, Poiret s'émeut de la doU' leur d'autrui^

PHI LuoR, grossissant sa voix. — Allons, allons, mon jeune ami, dn courage ! Dans les grandes circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu'y a-t-il? en quoi ceci peut-il vous émouvoir si démesurément ?

SKBAsmif, à travers ses sanglots. — C'est moi qui ai perdu M. Babourdin. J'ai laissé l'état que j'avais copié, j'ai tué mon bienfaiteur, j'en mourrai. Un si grand nomme ! un nomme qui eût été ministre !

poiBBT, en se mouchant, —C'est donc vrai qu'il a fait les rapports?

sÉBASTUH, à travers ses sanglots,— Mais c'était pour... ÂUons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ab ! le misérable Dutocq ! c'est lui qui l'a volé...

Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son ca* binet, Babourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de Phellion et de Poiret, qui singeaient çrotesquement la pose des deux Maries et dont les figures étaient crispées par l'attendrissement.

aABOoBDin. — Qu'y a-t-il, messieurs? (Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe sur ses genoux devant Rabourdin,)

siBASTmi. — Je vous ai perdu, monsieur ! L'état, Dutocq le montre, ' il l'a sans doute surpris !

BABOOBDnc, calme. — Je le savais. (Il relève Sébastien et l'emmène,) Vous êtes un enfant, mon ami. (Il s'adresse à Phellion,) Où sont ces messieurs?

PHBLLion. — Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de M. Baudoyer un état que l'on dit...

RABOiTEDiif. — Assez. (H sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se regardent en proie à une vive surprise, et ne savent quelles idées se communiquer.)

poiBBT, à Phellion. -— Monsieur Rabourdin !...

PHBLLiOH, à Poiret, — Monsieur Rabourdin !

POIBBT.— Par exemple, monsieur Rabourdin!

PBBLUOH. — Avez -vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne?...

POIBBT, éTun air finaud qui ressemble à une grimace. — Il y aurait quelque chose làniessous que cela ne m'étonnerait point.

piiBLLioK. — Un homme d'honneur, pur, sans tache.

POIBBT. — - Et ce Dutocq ?

PHBLunv.— Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq ; ne me comprenez -vous pas?

POIBBT, en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d^un air fin. — Oui. (Tous les employés rentrent.)

FLBUBT. — - En voilà une sévère, et après avoir lu ie ne le crois pas encore. M. Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s il y a des espions

()armi ces hommes-là, c est à dégoûter de la vertu. Je mettais Ra- )ourdin dans les héros de Plutarque.

viMBOx. — Oh ! c'est vrai !

POIBBT, songeant qu'il n'a plus que cinq jours, — Mais, messieurs, que diles-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a guetté M. Rabourdin? (Dntocq s'en va.)

pi-BUBv. — C'est un Judas Iscariote I Qui est-ce ?

PHBLuoiv, finement. — Il n'est certes pas parmi nous.

vinBux, illuminé. — C'est Dutocq.

pHBLLioH. — Je n'en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent, ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ces larmes sur mon bureau !

poniBT. — Nous l'avons tenu dans nos bras, évanoui. Et la clef de mon domicile, tiens, tiens, il l'a toujours dans le dos. (Poiret sort.)

viMKUX. — Le ministre n'a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd'hui, et M. Saillant, â qui le chef du personnel a dit deux mots, est venu prévenir M. Baudoyerde faire une demande pour la croix de la Légion d'honneur ; il y en a une pour le jour de l'an accordée à la division, et elle est donnée à M. Baudover. EstKse clair? M. Ra* bourdin est sacrifié par ceux-là même qui l'emnloient. Voilà ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et Sébastien.

DU BBQBL, arrivant. — Eh bien ! messieurs, est-ce vrai ?

THoiLUEB. — De la dernière exactitude.

DU BBUBL, remettant son chapeau, — Adieu, messieurs. (H sort,)

TBuiLUBi. — Il ne s'amuse pas dans les feux de file, le vaudevil*

liste! Il va chez le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse ; mais il peut courir ! C'est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.

pHELLion. — Il avait pourtant l'air d'aimer môsieur Rabourdin.

poiBET, rentrant. — J'ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce petit fond en larmes, et M. Rabourdin a disparu coinplétemenl. (Dutocq et Bixiou rentrent.)

Dixiou. — Eh bien ! messieurs, il se passe d'éiranges choses dans votre bureau ! Du Bruel ? (H regarde dans le cabinet.) Parti !

THDILLIBB. — Eu COUrSC !

BIXIOU. — Et Rabourdin?

FLBUBT. —Fondu! distillé! fumé! Dire qu'un homme, le roi des hommes!...

POIBBT, à Dutocq, — Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse d'avoir pris le travail, il y a dix jours...

Buiou, en regardant Dutocq. — Il faut vous laver de ce reproche, mon cher.) Tous les employés contemplent fixement Dutocq.)

DUTOCQ. — Où est-il ce petit aspic qui le copiait?

BIXIOU. — Comment savez-vous qu'il le copiait? Non cher, il n'y a que le diamant qui puisse polir lé diamant! (Dutocq sort.)

POIBBT. — Ecoutez, monsieur Bixiou, je n'ai plus que cinq jours et demi à rester dans les bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le plaisir de vous comprendre ! Faites-moi l'honneur de m'expliquer en quoi le diamant est utile dans cette circonstance...

BIXIOU. — Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu'à vous, que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n'y a qu'un curieux qui puisse vaincre son semblable.

FLBUBT. — Curieux est mis ici pour espion.

POIBBT. — - Je ne comprends pas...

BIXIOU. — Eh bien ! ce sera pour une autre fois!

M. Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d'une chaude discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences, mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant la voiture de l'Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait. L'huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête soulevée par les dix-neuf de Textrême gauche, et qu'il y avait une séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cing mortelles heures. A six heures et demie, le défilé commença : mais le chasseur du ministre vint trouver le cocher.

— Eh ! Jean ! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre do la guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le chercher à dix heures, il y aura conseil.

Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à concevoir. Il était sept heures. 11 eui à peine le temps de s'habiller.

— Eh bien ! tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il he montra dans le salon.

Rabourdin leva la tête par un mouvement d'horrible mélancolie, et répondit : — - Je crains bien de ne plus remettre les pieds au ministère.

— Quoi? dit sa femme agitée d'une horrible anxiété.

— Mon mémoire sur les employés court les bureaux, et il m'a été impossible de joindre le ministre !

Gélestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux, le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des Lupeaulx.

— Si je m'étais conduite en femme vulgaire, pensa-l-elie, nous aurions eu la place.

Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste silence, et le dtner se passa dans de mutuelles méditations.

— Et c'est notre mercredi, dit-elle.

— Tout n'est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant un baiser sur le front de sa femme, peulrêtre pourrai-je parler demain matin au ministre et tout s'expliquera. Sébastien a passé hier la nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. T^ Brière m'aidera. L'on ne condamne jamais un homme sans l'entendre.

— Je suis curieuse de savoir si M. des Lupeaux viendra nous voir aujourd'hui.

•—Lui?... certes il n'y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu'il a faite !

— Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais pas comment l'homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n'a pas vu qu'elle ne devait être communiquée à personne. C'est de ces idées qu'un homme garde dans sa conscience, car lui seul peui les appliquer. Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne : il s*e8l plié, tordu, il a rampé ! Oui, Bonaparte a rampé ! Pour devenir général en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. 11 foUait attendre, se faire nommer député, suivre les mouvements de

LRS EMPLOYÉS.

la polilîqae, tantôt an fond de la mer, tantôt sur le dos d'une lame, et, comme M. de Villèle, prendre la devise Col tempo : Tout vient à point pour qui sait attendre. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à Tàge où tu te trouves aujourd'hui. Voilà la faute ! lu t'es subordonné, quand tu es fait pour ordonner.

L'arrivée du peintre Scbinner imposa silence à la femme et au mari, que ces paroles rendirent songeur.

— Cher ami, dit le pneintre en serrant la main à l'administrateur, le dévouement d'un artiste est bien inutile ; mais, dans ces circonstances, nous sommes fidèles, nous autres ! J'ai acheté le journal du soir.* Baudoyer est nommé directeur, et décoré de la croix de la Légion d'honneur.

— Je suis le plus ancien, et J'ai vingt-quatre ans de services, dit en souriant Raoourdio.

— Je connais assez M. le comte de Sériisy, le ministre d'Etat, si vous voulez l'employer, je puis l'aller voir, dit Scbinner.

Le salon s'emplit des personnes à <iui les mouvements administratifs étaient inconnus. Du Bruel n^ vint pas. Madame Rabourdin re« doubla de gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve encore des forces pour porter son maître.

— Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes, qui furent charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.

— Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lopeauh, dit la baronne du Ghàtelet à la vicomtesse de Fontaine.

— Croyez-vous que... demanda la vicomtesse.

— Mais M. Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de Camps en défendant son amie.

Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l'on ne peut le peindre qu'en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le verre enveloppait si bien les regards qu'il fallait être physionomiste pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.

— Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s'asseoir auprès de la belle Rabourdin, qui le reçut à merveille.

— Eh ! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroule. Savez-vous qu'il est bien rare à une [personne supérieure de ré|)ondre à l'idée qu'on se fait d'elle? la défatte ne vous accable donc pas? Vous avez rsiison, nous triompherons, lui dit-il à l'oreille. Votre sort est toujours entre vos malus, tant que vous aurez pour allié un homme qui vous adore. Nous tiendrons conseil.

— Mais Baudoyer est-il nommé? lui demanda-t-elle.

— Oui, dit le secrétaire général.

— Est-il décoré?

— Pas encore, mais il le sera.

— Eh bien!...

— Vous ne connaissez pas la politique.

Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il se passait à la place Rovale une de ces comédies qui se jouent dans sept salons à Pans, lors de chaque changement de ministère. Le salon des Saillard était plein. M. et madame Transon arrivèrent à huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, née Saillard. M. Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son épouse et le curé de Saint-Paul.

— Monsieur Baudoyer, dit madame Transon, je veux être la première à vous faiie mon compliment; l'on a rendu justice à vos talents. Allons, vous avez bien gagné votre avancement.

•— Vous voilà directeur, dit M. Transon en se frottant les mains, c'est très-flatteur pour le quartier.

— Et l'on peut bien dire que c'est sans intrigue, s'écria le père Saillard. Nous ne sommes pas intrigants, nous autreè ! nous n'allons pas dans les soirées intimes du ministre.

L'oncle Mitral se frotta le nez en souriant, il regarda sa nièce Elisabeth, qui causait avec Gigonnet. Falleix ne savait que penser de l'aveuglement du père Saillard et de Baudoyer. MM. Dutocq, Bixiou, du BrueK Godard et GolleviUe, nommé chef, entrèrent.

— Quelles boules ! dit Bixiou à du Bruel, quelle belle caricature si on les dessinait sons forme de raies, de dorades, et de claquarts (nom vulgaire d'un coquillage) dansant une sarabande !

— Monsieur le directeur, dit CoUeville, je viens vous, féliciter, ou plutôt nous nous félicitons nous-mêmes de vous avoir à la télé de la direction, et nous venons vous assurer du zèle avec lequel nous coopérerons à vos travaux.

M. et madame Baudoyer, père et mère du nouveau directeur, étaient là jouissant de la gloirede leur fils et de leur belle-fille. L'oncle Bidault, qui avait dîné au logis, avait un* petit regard frétillant qui épouvanta Bixiou.

— En voilà un, dit Tartiste à du Bruel en montrant Gigonnet, qui peut f;ûre un personnage de vaudeville ! Qu'est-ce que ça vend ? un Chinois pareil devrait servir d'enseigne aux Deux-Magots. Et quelle

redingote ! je croyais ^u*il n*y avait que Poiret capable d*eQ montrer une semblable après dix ans d'exposition publique aux intempéries parisiennes.

— Baudoyer est magnifique, dit du Bruel.

— Etourdissant, répondit Bixiou.

^ Messieurs, leur dit Baudoyer, voici mon oncle propre, M. Mitral, et mon grand-oncle par ma femme, M. Bidault.

Gigonnet et Mitral jetèrent sur les trois employés un de ces regards profonds où éclatait la couleur de l'or, et qui firent leur impression sur les deux rieurs.

— Hein ! dit Bixiou en s*en allant sous les arcades de la Place- Royale, avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock. Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour cent par semaine. Hs prêtent sur gage, ils vendent des habits, des galons, des fromages, des femmes et des enfants ; ils sont arabesiuifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par une louve et enfantées par une Turque.

-- Je crois bien ! l'oncle Mitral a été huissier, dit Godard.

— Voyez-vous ! dit du Bruel.

— Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais bien étudier le salon de M. Rabourdin : vous êtes bien heureux de pouvoir y aller, du Bruel.

— Moi? dit le vaudeviHiste, que voulez- vous que j'y fosse? ma fl-

gure ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c'est ien vulgaire aujourd'hui d'aller faire queue chez les geds destitués. A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison. Quand Scbinner, madame et M. Octave de Camps furent partis, des Lupeaulx se leva d'un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et regarda tour à tour la femme et le mari.

— Mes amis, leur dit-il, rien n*est perdu, car le ministre et moi nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui lui paraissait le plus fort. Il a servi la grande aumônerie et la cour, il m'a trahi, c'est dans l'ordre : un homme politique ne se plaint jamais d'une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la grande aumônerie ne l'abandonnera pas.

Et il fit une longue tirade sur la grande aumônerie, sur les dangers qne courait le gouvernement à s*appuyer sur l'Eglise, sur les jésuites, etc. Mais H n'est pas inutile de faire observer que la cour et la jprande aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une mfluence énorme sur l'administration, s'étaient très-peu mêlées du sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute sphère devant les grands intérêts qui s*y agitaient. Si quelques paroles furent arrachées par l'importunité du curé de Saint-Paul et de M. Gaudron, la solHcitation s'était lue à la première observation du ministre. Les passions seules faisaient la fiolice de la congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir occulte de celte association, bien permise en présence de l'effrontée société de la doctrine intitulée : Àtde-toi, le ciel f aidera, ne devenait formidable que par l'action dont la dotaient gratuitement les subordonnés en s'en menaçant à l'envi. Enfin, les calomnies libérales se plaisaient à configurer la grande aumônerie en un géant politique, administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles. En ce moment Baudoyer ci'oyait à la grande aumônerie, tandis que la seule aumônerie qui l'avait protégé siégeait au café Thémis. Il est, à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs, à qui Ton prête tous les malheurs, à qui l'on dénie leurs talents, et qui servent de raison coefilciente aux sots. De même que M. de Talleyrand fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment de la Restauration, la grande aumônerie faisait et défaisait tout. Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence n'était entre les mains ni d'un cardinal de Richelieu ni d'un cardinal Mazarin ; mais entre les mains d'une espèce de cardinal de Fleury, qui, timide pendant cinq ans, n'osa que pendant un jour, et osa mal. Plus tard, la doctrine fit impunément à Saint-Merry pins que Charies X ne prétendit faire en juillet 1830. Sans l'article sur la censure, si sottement mis dans la nouvelle charte, le journalisme aurait eu son Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan de Charles X.

— Restez chef de bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des Lupeaulx, soyez un véritable homme politique ; laissez les pensées et les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions ; ne dites pas un mot à votre directeur, ne lui donnez pas un conseil, ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le ministère, ou destitué ou déporté sur une autre place administrative. H ira à la maison du roi peut-être. H m'est arrive deux fois dans ma vie d'être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j'ai laissé passer.

" Oui, dit Rabourdin, mais vous n'étiez pas calomnié, atteint dans votre honneur, compromis...

— Ah! ah! ah! dit des Lupeaulx en interrompant le chef de bureau par un rire homérique; mais c'est là le paia quotidien de tout

U!S EMPLOYES

homme remïraaable dans le bean pays de l'rance. et II y a deux manières de prendre la chose: on d'eue un-dessous, il Tiiul plier bagage et s'en aller pbnliT desclionx; ou déire au-dessus ei marcher saos crainte, saus même lourner la léie.

— Je n'ai pour moi qu'une seule maaière de dénouer le nteud cou- Unt qne l'cRpîoaaage et la trahison m'ont mis autour du cou, reprit Rabourdiu, c'est de m'eaplii|uer inimédiiilerorni eitc le inioislre. et, si TOUS m'èiei aussi sincèrement aiiaché que tous le dites, tous pouvez me inetire Tace A face avec lui demain.

— Vous vouiez lui exposer voire plan d'administration?... BaboardiD inclina la tète.

— Eh bien ! conliet-moi vos plans, vns mémoires, et je tous jure qu'il j passera la nuit.

— Atlons-7 donc, dit vivenienl Itabourdin, car c'est bien le moins qu'après six ans de travaux j'aie h jouissance de dent ou trois heures pendant lesquelles un ministre du roi sera forcé d'applaudir k tant de I>erséïérauce,

Mis par la ténnHié de Rabourdin sur un cliemin sans bnlssotis, où la ruse pût s'ahriier, des Lupcnulx IiohIIii pendant un m(Hnent cl regarda madame Dabourdia en se demandant : — Qui trioropliera, de ma hilne pour lui ou de mon goOt pour elle ?

— Si TOUS n avpz pas de connanec en moi, dit-Il su chef de bureau après une pause, le vois que vous serez loujoiira pour moi l'homme de votre note lecrite. Adieu, madame.

Madame Rabourdin salua nrolilemcni. Célesiliie et Xavier se retirèrent chacim de leur cfité sans se rien dire, tant ils étaient oppressés par le malheur. La femme songeai! à l'bnrrible situation où elle se trouvait vis-i-Tis de son mari. Le chef de bureau, qui se résolvait à ne plus remciire lei pieds au mloislère et a donner ta démission, était perdu duns l'immensité de ses it^llexlons : il s'agissait pour lui de changer de vie et de prendre une voie nouvelle. Il resta pendant toute la nuit devant son feu, sans «percevoir Célesliue, qui vint A plusieurs reprises sur la p<HQte du pied, dans ses Téieineats de nuit,

— Puisque je dois aller une demièrs fois au miulsière pour retirer mes papiers et mettra Buudoj'er ou fait des affaires, lentous-y l'efTet de ma démissiooi ta diV-il.

Il rédJcea sa démission, médita les expression* de la lettre dans laquelle il la mit et que voici :

f HoDteîgaenr,

« J'ai l'honneur d'adresser » Votre Excellence ma démission sous * ce pli ; mais j'o^e croire qu'elle so souviendra de m'avoir enleodu » lui dire que j'avais remis mou hnuneur cuire ses mains, et qu'il dé- II pendait d'une e:iplicatJoa Immédiate. Cette explication, je l'ai vait nement implorée, et aujourd'hui peiu-être serait-clla inutile, alors 1 qu'un fragment de mes travaux sur l'administration, surpris et déa ligure, court dans les bureaux, est mal inierprété pr la haine, et I me force i me retirer devant la tacite réprobaliou du pouvoir. Vo- « ire Excellence, te matin où je voulais bu parler, a pu penser qu'il u s'agissait d'avancement, i^uand je ne songeais qu'à la gloire de bon ( ministère et au bien public ; il m'importait de rectifier ses idées à « cet égard. »

Suivaient les formules de respect.

Il était sept heures et demie quand cet homme eut consommé le sacrifice de ses idées, car il brûla tnut son iravail. Fatigué par ses méditations et vaincu par ses sourfiaiiccs morales. Il s'assoupit, la lËte appuyée sursuo fauteuil. Il fui réveillé par une sensation bizarre, il trouva ses maius couvertes des larmes de sa femme, agenouillée devant lui. Célcslhie était venue lire la dcinlssiou. Elle avait mesuré l'étendue de la chute. Elle et Rabourdin, ils allaient élre réduits à quatre mille livres de rente. Elle avait smipulé ses dettes, elles montaient à trente-deux mille francs' C'était la plus ignoble de (uutcs les misères. Et cet homme si noble et si confiant ignorait l'abus qu'elle s'était permis de la fortune coufiée à ses soins. Elle sanglotait à ses pieds, belle comme ifadelclne.

— Le malheur est complet, dit Xavier dans son elTroi, je suis déshonoré au ministère, eldéslionoré...

L'éclair de l'honueur pur scintilla dans les yeux de Oélestine, elle se dressa comme un cheval efiarouché, jeta sur llabuurdiu un regard foudroyant,

— Hoil flwiilui dit-elle sur deux tons sublimes. 3uis-jc donc une femme vulgaire 7 h'e serais-tu pas nommé, A j'avais iailli ? liais, rapit-eUe, il est plus facile de croire i cela qu'à la vérité.

— Qu'y ••l-il? dit Rabourdin.

'^ Tout en deux mots, répoodit'elle, Kous devons trente mille francs.

naboiirdin saisit 6a femtne par un getle fou el l'aislt sur ses genoux avec joie.

•— Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix nii perçait une MOrable bonté, qui «bangea l'umerlume de te» larmci «a je ne sais

quoi de doux. Moi aussi ]'al (bit des fautes! j'ai travaillé fort inutilement pour mon pays, ou du moins j'ai cru pouvoir lui être mile .. Maintenant, je vais m.trcher dans un autre sentier. Si j'avaii vendu des épiées, nous sérions millionnaires. Kh bien ! faiFon«-nous épiciers. Tu n'as que vlugt-huil ans, mon ange 1 Eh bien ! dans dix ans, l'industrie t'aura rendu le luxe ^ue tu aimes, et auquel nom renoncerous pendant quelques Jours. Moi aussi, chère enfant, ja ne suis pat uu mari vul^uire, Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept ansg»gué de valeur. Cette plus-value el notre mobilier payerunl m»t delti^s. Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mut g(!néreux.

— Nous aurons, reprit-Il, cent mille francs k employer dans un commerce quelconque. Avant un mois, j'aurai choisi quelque spéculation. Le hasard qui a fait rencontrer un Martin Ktilleix à un Saillard ne nous manquera pas. Attends-moi |inur déjeuner. Je reviendrai du ministère, lihre de mon collier de misère.

réiestine serra son mari dans

Sioint les hommes dans leurs ... ,.., , ., érame est plus forte par le sentiment que l'homme n'est fort par s: puissance. Elle pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.

Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes railleuses de Baiidoyer, de Dixiou, de Godard et autres. Kéanmoiii>, il se rendit an ministère, et y trouva liébasticn â la porte, qui le su)!plia de ne point venir dans les bureaux, où il courait une infâme ca-

— Si vous voulez m'adoucir l'amcrlumc de la chute, apportei-moi rc dessin. dit-Il, car je vnis porter m» démission moi-m^mc à Ernest de la Bricre, afin qu file ne soit p:<s dénaturée en suivant la voie admiuislraiive. J'ai mes raisons en vous demandant la caricature.

Quand, après s'être assuré que sa lettre était entre les mains du ministre, Riboiirdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes, qui lui présenta la lilhographic, dont Toici le principal trait rendu par ce léger croquis.

- Il y a u beaucoup d'esprit, dit Rabourdin en montrant au snrlérairc un front serfiu comme le fut celui du Sauveur quand on lui mit sa cwronue d'épines.

LES EMPLOYES

Il entra dans les bureaux d*iin air calme, et alla d^abord chez Béudoyer pour le prier de veair dans le cabinet de la division receToirde lui les iusirucUons relalives aux afiairea que ce rouiinler deyait désormaU diriger.

— Dites à M. Baudoyer que ceci ne souffre pas de relard, ajouta* l-il devant Godard et les employés, ma dëmisMon est entre les mains du niinisire, et je ne veux pas rester cinq riilmiies dé plus qb*il né lé faut dans les bureaux !

En apercevant Bixiou, Rabourdin alla droit à lui, lui montra la lithographie» et, au grand élonnement de tous, il lui dit : — N'avais-je pas raison de prétendre que vous étiez un artiste? il est seulement dommage çiue vous a^ez dirigé la pointe de votre crayon contre un homme qui ne pouvait être jugé ni de cette manière, ni dans les bureaux ; mais on rit de tout ed France, même de Dieu l

Puis il entraîna Baudoyer dans l'appartement de feu la Billardière. A la porte se trouvaient Phellion et Sébastien, les seuls qui, dans ce grand désastre particulier, osassent rester ostensiblement fidèles à cet accusé. Rabourdin, apercevant les yeux de Phellion humides, ne put s*empêcher de lui serrer la main.

— Môsieur, dit le bonhomme, si nous pouvons vous être utiles à quelque chose, disposer de nous...

— Eatrez donc, mes amis, leur dit Rabourdin avec une grâce noble. Sébastien, mon enfant, écrivez votre démission et envoyez-la par Laurent, vous devers être enveloppé dans la calomnie qui in*a renversé ; mais j'aurai soin de votre avenir : nous ne nous quitterons plus.

Sébastien fondit en larmes.

M. Baboufdin s'enferma dans le cabinet de feu la Billardière avec M. Baudoyer, et Phellion l'aida à mettre le nouveau chef de division en présence de toutes les difîicultés administratives. Â chaque dossier que Rabourdin expliquait, à chaque carton ouvert, les petits yeux de Baudoyer deveflaieut grands comme des soucoupes.

— Adieu, monsieur, lui <tit enfin Rabourdin d'un air ft la fols solennel et railleur.

Sébastien atatt, pendant ce temM-là, fait un paquet des papiers appartenant au chef de bureau, et les avait emportés dans un fiacre. Rabourdin passa par la grande cour du mlniitèrei où tous les em* ployés étaient aux fenêtres, et y attendit un moment lés ordres du ministre. Le ministre ne bou:jea pas. Phellion et Sébastien tenaient compagnie à Rabourdin. Phellion escorta courageusement l'homme tombé jusmi'à la rue Duphot, en lui exprimant Une fespecliteuse ad* miratlon. Il revint satisfait de lui-mému reprendre sa place, après avoir rendu les honneurs funèbre^ au talent administratif méconnu.

Bixiov, voyant mh'er Phellie^t •- Vicîria CUUêê diU plaeuit, $id vicia Catont.

PHiLuoH. *-^ Ouï, môsieur !

ponat. -^ Qu'est-ce que cela vint dire?

ntvtr, — Que le parti prêtre se fii&M, 6t que M. Rabourdin a l'estime des gens d'honneur.

DUTocQ, 3^qu4. *^ Vous ne disiei pus Cela bler.

rLBUBT. «— Si vous m'adresseB encore la parolCf vous aureS ma main sur la figure, vous ! il est cdriaiu que vous atet éhippi le travail de M. Rabourdin. [JMwq 9ùrL) Allez vous plaindre à votre Mi dei Lupeaulx» espion!

Bixiûtt, fiant et grimaçant comfM léfi iingê. ««Je suis curieux de savoir comment ira la division? M. ftabourcfin était un homme si remarquable qu'il devait avoir ses vues en falstini 00 travaU. Le ministère perd une fameuse tête. (Il se froUe k$ maim»)

LAUREKT. — M. Fleury est mandé au secrétariat.

LES EMPLOTBS DES MUX BUBBAVX. — EufoUCé !

rLivBT^ en sortani, — Ça m'est bien égal, j'ai une place d'éditeur responsable. J aurai toute la iournée à moi pour flâner ou pour remplir quelque place amusante dans le bureau du journal.

Bixiou. — Dulocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir couper les têtes...

TuuiLLiER. — Des rois?...

Bixioa. -* Recevez mes compliments, il est joli celui-là !

coLiBvtiLB, entrant joytUM. — Messieurs, je suis voire chef...

f HtnLLiEB , il emhraêie Colkville. ^ Ah ! mon ami , Je le serab comme tu Tes, je ne serais pas si content.

BKiou. — C'est un coup de sa femme, mais ce n'est pas un coup de tète!... (Ëclatê de rire.)

poiRBT. — Qu'on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd'hui.. ••

sniov. -^ La voulec-tôtts? L'antichambre de l'administration sera désormais la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave, le lit est plus que jamais le petit sentier de traverse*

HMBBf » — MoBsieur Biaiou, je vous en prie, expliques-vous^

Bixion. ~ Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car* ma parole d'honneur, l'Etat vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à TËtat^ mais nous travaillons peu parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour là besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela ! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les administrateurs voudront être législateurs. Le gouvernement voudra administrer, et l'admintstratlon vett» dra gouverner. Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-eUes des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis dans l'admiration du spectacle que le plus

Îjrand railleur des temps modernes, Louis IVlll, nous a préparé. Stupéfaction générale.) Messieurs, si la France, le pays le mieux ad*» ministre de l'Europe, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres, sans la liberté de la presse, sans le rapport et le mémoire, sans les circulaires, sans une armée d'employés!... Ah çà ! comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent*' ils sans discuter à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça

!)eut-il s'appeler des gouvernements, des patries r On m'a soutenu... des farceurs de voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu'ils jouissent d'une certaine influence; mais je les plains! ils n'ont pas le progrès des lumières, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n'ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n'y a que le peuple français de spirituel. Comprenez-Vous» monsieur Poiret (Poirel reçoit comme une secousse), qu'un pays puisse se passer de chefs de division, de directeurs généraux, ae ce bel étatmajor, la gloire de la France et de l'empereur Napoléon, qui eut bien ses raisons pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l'audace d'exister, et qu'à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la guerre, tandis que cnez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je me résume en disant que l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qtii résoudra cette question : Qoet est VEtat le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses arec peu d'employés, ou ie celui qui fait peu de chose avee beauêoup é^employés ?

poiftBT. — Est-ce là totre dernier mot?...

Bixiou. — Tes, sir!... Ta, mein herr!... 8i, eignori DaU,. Je tous fais grâce des autres langues...

poiBBT, il lève les mtAm ati He). — Mon Dieu!... et l'On dit que vous êtes spirituel !

Bixiou. — Vous ne m*âvék dono pas compris?

PHBr.Lioii. — Cependant la dernière proposition est pleine deaens...

Bixioo. — Comme le budget, aussi compliqué qu'il (tarait simple, et Je vous mets ainsi comme uh lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, lUr ce gouffre, sur ee volead appeidi par le Cometitiutwwnel, Vhofiwm politique.

roiRBT. — J'aimerall ftiehiC une explication que je pusse comprendre...

Bixioo. — Vive Rabourdin I toilà mOn opinion. Ëtes-vous ouatent?

cOtlBVtLLB, gravement. -« M» RabUbrdin n'a eu qu'ua tort.

roiBBT. •» Lequel?

coubviliiB. - âelui d'être tn homme d'Etat au lieu d*être un chef de bureau.

PHELLiGH, en se plaçant devant Bixiou. — Pourquoi, mèsieur, vous (|ui compreniez si bien M. Rabourdin, avez-vous fait cette ign... cette im... cette affreuse caricature?

BUiou. -* Et notre pari? oubliez-vous que ie jôuals le jeu du diable! et que votre bureau me doit un dîner au Rocher de CaUoale?

poiiBT, très-chiffonné. — D est donc dit qlie je quitterai le bureau sans avoir jamais pn comprendre une phrase, un mot, une idée de M. Rixiou.

BIXIOU. — C'est votre faute! demandez à ces messieurs. Messieurs, avez-vous compris le sens de mes observations? sont-elles justes^ lumineuses?...

tous. — Hélas ! oui.

miiABv. — Et la preuve, c'est que je viens d^écrire ma démission. Adieu, messieurs, je me jette dans i*industrie...

BIXIOU. — Avez-vous inventé deS corsets mécaniques ou des rons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les e6tele^ tes avec trois feuilles de papier.

imiAfiD, en s'en allant. — Je garde mon secret*

LES EMPLOYES

MiH>D. — Eh bien! jeune Poiret>}eiroe, voas te voyez?... ces mes- ■ieors me compreDDeol tous....

roiuT, htimiU^. — Honsiear Biiiou, voulez-tous me Taire Tbonnetir de me parier nue seule fois mon langage eu descendant jusqu'i

niioD, m jfutgnant Im employé». — Volontiers! (R pr«nd Poiret par U boulon dt ta TedingoU.) Ayant de tous en aller d'ici, peut-être serez-vous bien aise de savoir qui vous êtes?...

roiiiT, virflnml. — Un honnête homme, monsieur!...

■iitoD— .... De dëliDir,d'e:(pliquer. de pénétrer, d'analyser ce que c'est qu'un employé... le savei-vous?

roiHT. — Je le crois.

KitiDir toTtHU U ftoutoM. — J'en doulc.

roitiT. — C'est un homme payé par legou- Teroement pour faire un travail. ,. . ■: 'i 1

ii;iion. — Evidem- '

ment, alors un soldat est un empioyé.

roiPiT, «mboTTotié.

— Hais noD.

iixioD. — Cependant U est payé par l'Eiat pour monter la garde et passer des revues.

Vons me direz qu'il mohaite trop qurlter sa place, qu'il est trop peu en place, qu'il travaille trop et touche généra* lemeni trop peu de métal, excepte toutefois celui de son fusil.

fouiT ouvre de grands ytux. — Eh bien I monsieur, nn employé serait plus h>gii|uement un homme qoi pour vivre a besob de son traite-

menl et qui n'est pas libre de quitter sa place, ne sacaant faire au-

tre chose qn'

siiiOD. — Ahl nous arrivons i une solution... Ainsi le bureau est la coque de l'employé. Pas d'employé sans bureau, pas de bureau sans pmployé. Que faisons nous alors du douanier? (PotretMiayf de ptAtner, tl tchappeà Bixiou qui lui a eoupi un bouton et qui U reprend par wn autre.

Bah! ce serait dans la matière bureaucratique un éire neutre. Le gabelon est i moitié employé, il est sur les contins des bureaux et des .irmes, comme sur les frontières : ni tout à fait soldat, ai tout i fait employé. Hais, papa, où allons-nous? (Il tortille U bouton.) Où cesse l'employé? Question grave! Un préfei est-il un employé?

roiaiT, limtdCTnml. — C'est un fonctionnaire.

Btiioo. — Ah ! vous arrivez i ce contre-sens qu'un fonctionnaire ne serait pas un employé!...

roiRET, fatigué , rtgarde tout let employée. — Honsieur Uodard a

outer «nMmbla, lui dit-il.

de vouloir dire quelque chose?

ooDkiD. — L'employé serait l'ordre et le fonctionnaire un genre.

- Je ne vous croyais pas capable de ci

! ingé-

toiaiT. — Où allons-nous?

muod. — \À, là... papa, ne marchons pas sur noire longe... Ecoutez, et nous finirons ]Kir nous entendre. Tenez, posons un axiome queje lègue aux bureaux!..

OA linli l'employé comm^Kc le fonctionnaire, oi'i flnit le fonctionnaire commence I homme d'Eiai.

Il se rencontre cependant peu d'bonmies d'Etat parmi les préfets. Le préfet serait alors un neutre des genres supérieurs. Il se trouverait entre l'homme d'Etal et l'employé, ce que le douanier se trouve entre le civil et le mitiuire. Continuons i débrouiller ces hautes questions. (Paint devient rouge.) Ceci ne peut-il pas se formuler p:ir celte maxime dignedela RocheJbucanll : Au-dessus de vingt mille frauis d'appuiniemcnts, il n'y a plus d'employés. Tious pouvons malhémallouemeni en tirer ce premier corollaire .' L'homme d'Etat se déclare oans la sphère des traitements supérieurs. El ce non moins important et logique deuxième eorollaire : Les directeurs généraux peuvent être des hommes dT.iat. Peut-être est-ce dans ce sens ipie plus d'iia député se dit : — C'est on bel état ([ue d'être ilireclcur géiiéni ! Mais, dans l'intérêt de la langue française et de l'Académie...

piUHET, tout à ^ott

fateinépar la fiiiie ilu

regard de Hisiou. — La

langue française!... l'A-

' cademie!...

■ixioc, tl coupe un teeond bouton et rettailit le bouton tuprrinir, — Oui, daus l'iolérèt de notre belle langue, ou doit Elire observer que si le chefde bureau peut k la rigueur être encore

bureaucrate. Ces messieurs... {Il te tourne vert le» employa en fevr montrant le ««rond bouton coupé à ta redingote de Poirct.) ces messieurs apprécieront cette nuance pleine de délicatesse. Ainsi , ^pa Poirct. l'employé rioii exclu» vemeni au cbi'i de division. Voici donc la question bien posée.

3 n'existe plus aucune incertitude, l'emploïé

3ui pouvait paraître iiiéfinissable est défini.

POiaeT, — Cela me ■emble hors de doute.

■lUOD. — Néanmoins, faites - moi l'amitié de résoudre cette question : Un juge étani ina movible , conséquemmeut ne pouvant élre, selon votre subtile distinction, nn fonctionnaire, et n'ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, doitil être compris dans la classe des employés?...

roniT, tl regard» in fornichct. — Honsieur.

je n'y suis plus...

luion, il eoupe um

troiiième bouton. — Je

voulais vons proaver,

monsieur, que rien n'est

simple, mais surtout, et ce que je vais dire est pour les philosophes

(si vous voulez me permettre de retourner un mot de Louis XVI11 1,

faire voir que : A c6té du besoin de définir se trouve le danger de s'embrouiller.

toitsr t'ettuie le front. ~- Pardon, monsieur, j'ai mal au cœur... (if leut croùer la ndtngote.) Ah! vous m'avez coupé tons mes boutons !

UDuou. — Eh bieu ! corn prenez -vous?...

poiRET. fflf^ontmt. — Oui, monsieur... oui, je comprends qne vous avez voulu faire une très-mauvaise farce, en me coupant mes boulons, R-ins que je m'en aperçusse!...

Bixiou, ^rawment. — vieillard ! vous vous trompez. J'ai voulu graver dans votre cerveau la plus vivante image possible du gouvcmemeni conslituiionnel (Tout let employée regardent Bisfou, Poirtt ttapéfait U contemple dani une torle d'inquiétuic\. 'i vous lenir

LES EMPLOYÉS

lez !) Pendant <)ue les niinisireg éiublisseiii à la (!li:inibre di;s colloques à peu près aussi coacliiants, aasfi miles que le u6lre, l'udmi- DistralioQ cou|ie des boulous aux coniribuablcs.

TOUS. — Bravo, Bixiou !

ro»ET, fui comprend. — Je dc regretle plus mes boulons.

uiioir. — Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour tà peu de chose, et je prive le ministère dc ma coopcralion. {Il sort au milieu dei riret de tatu te$ tmphyéi.)

Une autre scène, plus Justraclive (|uc celle-ci, car elle peut ap prendre comment périssent les (jrandes idées dans les spfaèics supérieures et comment on t'y console d'un malheur, se passait dans le £aloo de réception du miinstère.

En ce momeut, des i^upeanix présentait au niiuistre le uouveau directeur, H. Baudoyer. il se trouvait dans le salon deux ou trois députés minisiérids, inlluenls, et H. Clergeot, à (|ui l'EKcellence donnait l'assurance d'un traitement liouorable.

Après quelques ubrases bunaies échangées, l'événemeut du jour fut »ur le (apis.

on Biruri. — Vous n'aurez donc plus Ra-

donné sa démission.

CLERGEOT.— Il voulait,

dit-on, réformer l'admiiiislntion.

LR HiMSTHi, en regardant Ici députét. — Les (rai temeuts ne sont peutêtre pas proportionnés aux exigences du service.

DE UBiiïRE. — Selon M. Rabourdin. cent employés h douze mille francs feraient mieux et plus primiptcnieui

3ue mille employés ;'i onze cents francs.

ra-erctOT, — Peut-être a-t-il raison.

voulei-VAUS? la machine est nwniée ainsi, il faudrait la briser et la refaire; qui donc eu aina le couragcc en pré e.irc de la tribune, smis te feu des sottes déclamalions de l'opposition .

ou des teiTibles avtick-s delà presse? Il s'cii.uii qu'un jour il y aura quelque solution dc cuntinuilédommageablecLi- Ire le fiouverncmccit et l'admiuistration.

II BifUTÉ. — Qii'arrîvera-m?

LE MwisTBS. — Un mi- ^ "'"■>'''

uistre voudra le bien sans pouvoir l'ace oni-

[ilir. Vous aurez créé des lenteurs interminables eiilre les choses el es résultats. Si vous avez rendu le vol d'un écu vraiment impossible, vous n'einpt^cherez pas les collusions dans la sphère des iniéréls. On ne concédera certaines opérations qu'après des stipulations secrètes, qu'il sera diflicile de surpicndrc. KiiDn les employés, depuis le plus peiit jusqu'au chef de bureau, vont .ivoir des opinions à eux, ils ne seront plus les mains d'une cervelle, ils ite représenteront plus U pensée du gouvernement, 1 opposiUoii tend à leur donner le droit de parler contre lui, voter contre lui. ^uger contre lui.

BiuDOTER, (oui boi, mail dc manirred être entendu. — Honscigneur est sublime.

DES LDKADLi, — Certes, la bureaucratie a des torts : je la trouve et lente et insolente, elle enserre un peu trop l'action ministérielle, elle étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; nais l'administralJoa fran^se est admirïiilement utile,..

30 rMb.-l>>r>ton«t'hK><R|iw<'BKM*>l'

MinovEi. — Certes!

OIS LUfEACLi. — Ne Mt<« qu'i soutenir la papeterie et le timbre. Si, comme les excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à tonte heure, rendre compte de sa dépense. Quel est le négociant habile <|ui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d'une assurance quelconque, cinq pour cent de toute sa productioii, du capital qui sorluu rentre, pour ne pas avoir de coulage! Les industriels des deux mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal appelé coulage. Eli bien ! quoique la stalistiaue soit l'enfantillage des honnnes d Etat modernes, qui croient que les chiiïres sont le calcul, on doit se servir de cliirTres pour calculer. Calculons donc ! Le chiffre est d'ailleurs la raison probante des sociétés basées sur l'inléLêt personnel et sur l'argent, et telle t'St la société que nous a faite 1 1 charte ! selon moi, du moins. Puis rien ne convaincra mieux tes mauc$ intcUigcnUt qu'un jieu de chirTres. Tout, disent nos hommes d'Etat de la gauche, eu dé- Ijnitif, se résout par des chiffres. Chirfroo!>. {Le tninûtre eatue à voix bom avec un député, dani un coin. ) On cumpie environ quarante mille employés en France , déduction faite des salariés, car un cantonnier, un balayeur des mes, i'une rouleuse de cigares, ne sont pas des employés.

La moyenne des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille par quinze cents, vous obtenez soixante milUons. Et, d'abord, un publteisle pourrait faire observer a la Chine, à la Russie, où tous les employés volent , il l'Autriche-i aux républi<iiies amérf • caines, au raonde, qoe, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la plus méUculeuse, la plus écrivassière, paperassière, inventonëre, contrôleuse, vérillanle, soigneuse , enGn la plus femme de ménage des adiiiioisLrBtions coimues! Il ne se dépense pas, il ne s'encaisse pas un centime en France qui ne soil ordonné par une lettre, lirouvé par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation,

tayé sur quittance; puis 1 demande el la quittance sont enregistrées, contrôlées, vérluées par des gens à In nettes.

Au moindre défaut dc - piei 50, forme, l'employé s'effa-

rouche, car il vit de ces scrupules. Enfin bien des pays seraient contents, mais Napoléon ne s'en est pas tenu li. Ce grand orgatii$:iteuT a rétabli les magistrats suprêmes d'une cour unique dans le monde. Ces magisirais passent leurs jours à vérifier tous les bons, paperasses, rAlcs. contrôles, acquits-i-caution , payements, coniribmions rei;ues, contributions dépensées, etc., que les employés ont écrits. Ces jugcssévères poussent le talent du scrupule, le génie de la recherche, h vue des lynx, la perspicacité des complet, jusqu'à refaire toutes les addilions pour chercher des soustractions. Ces sublimes vieliniesdes chiffres renvoient, deux ans après, à un intendant militaire, un état quelconque où il y a une crreurdedeux centimes. Ainsi l'administratiuu franchise, lu plus pure du toutes celles qui paperassent sur le globe, a rendu, comme vient de le dire Soii Excellence, le vol impossible. En France, la concussion est uue chimère. Eh bien! que peut-on objecter ? La France posséda un revenu de douze cents millions, elle le d^nse, voiU tout. H entre douze cents mitlîoos dans ses caiBses,

LES EMPLOYÉS

et douze cents millioDS en sortent.. Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paje que soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude qu'il n*e\iste pas de coulage. Notre livre de cuisine politique coûte soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous empêche pas d'èire volés. Les tribunaux, les bagnes et la police coûtent autant et ne nous font rien rendre. Et nous trouvons remploi de gens qui ne peuvent pas faire autre chose que ce qu'ils font, croyez-le bien. Le gaspillage, s'il y en a, ne ■peut plus être que moral et législatif, les Chambres en sont alors les complices, le gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux qui ne sont pas urgents ou nécessiûres, à dégalonner et regalonner les troupes, a commander des vaisseaux sans s'inquiéter s'il y a du bois, et de payer alors le bois trop cher, à se préparer a la gueire sans la faire, à payer les dettes d'un Etal sans lui en demander le remboursement ou des garanties, etc., etc.

BAUDOYER. — Mais ce haut coulage ne regarde pas l'employé. Cette mauvaise gestion des afl'aires du pays concerne l'homme d'Et;U qui conduit le vaisseau.

LE Mi:<iSTRE, il a fini sa conversation. — Il y a du vrai dans ce que vient de dire des Lupeaulx ; mais sachez {A Êaudoyer), monsieur le directeur, que personne n'est au point de vue d'un homme d'Etat. Ordonner toute espèce de dépenses, mêmes inutiles, ne constitue pas

.une mauvaise sestion. ^^'est-ce pas toujours animer le mouvement de l'argent, dont rimmobiiité devient, en France surtout, funeste par

- suite des habitudes avaricieuses et profondément illogiques de la province, qui enfouit des tas d'or...

LE DÉPUTÉ, qui a écouté des Lupeaulx, — Mais il me semble que si Votre Excellence avait raison tout l'heure, et si notre spirituel ami {U prend des Lupeaulx par le bras) n'a pas tort, que conclure?

Dss LUPEAULX , après avoir regardé le ministre, — Il y a sans doute quelque chose à faire...

DE LA BRiÊKE, HmidemenL — M. Rabourdin a donc raison? LE ucnsTRE. — Je verrai Rabourdin...

Di-s LUPEAULX. — Cc pauvrc homme a eu le lorl de se constituer le juge suprême de Vadministraiion et des hommes qui la composent; il ne veut que trois ministères...

LE MLMSiRE, interrompant, — Il est donc fou !

LE DÉPUTÉ. — Comment représenterait-on, dans le^ ministères, les ■ chefs des partis k la Chambre ?

DAUDOYER. — Peut-ètrc M. Rabourdin changeait-il aussi la constitnlion?

LE MimsTRE, devenu pensif prend le Iras de la Bricre et V emmène, -^ Je voudrais voir le travail de Rabourdin; et puisque vous le connaissez...

DE LA BRiÈRE, dans k cahUwt* — Il a fout brûlé, vous l'avez laissé déshonorer, il quitte l'administration. Ne crovez pas, monseigneur,

Su'il ait eu la sotte pensée, comme des Lupeaulx veut le faire croire, 6 rien changer a l'admirable cenlralisaliou du pouvoir.

LE uiMSTRE, en lui-même, — J'ai fait une faule. {Il reste un moment silencieux.) Bah! nous ne manquerons juuiais de plans de réforme...

DE LA BRIÈRE. — Cc n'cst pas Ics idécS; mais les hommes d'exécution qui manquent.

Des Lupeaulx, ce délicieux avocat des abus, entra dans le cabinet.

— Monseigneur, je pars pour mon élection.

— Attendez ! dit rExcellence en lais~ant son secrétaire particulier et prenant le bras de des Lupeaulx, avec qui il alla daiis 1 embrasure de la fenêtre. 3Ion cher, laissez-moi cet arrondissement, vous serez nommé comte et je paye vos dettes... Enfin, si, après le renouvellement de la Chambre, je reste aux alTairos, je trouverai l'occasion de vous faire nommer pair de France dans une fournée.

— Vous êtes homme d'honneur, j'accepte.

Ce fut ainsi que Clément Chardin des Lupeaulx, dont le père, anobli sous Louis aV, portait écartelé au premier d'^trijent au loup ravissant de sable entportant un agneau de gueules; au deux, de pourpre à trois fermeaux d'argent , deux et un, aux trois pals de gueules et d'argent de douze pièces ; au quatre, d'or au caducée de gueules mis en pal, volé et seipcnté de sinople, soutenu de quatre pattes de griffon mouvantes des flancs de Vécu; avec en lupus irhistobi a pour devise, put surmonter cet écusson quasi railleur d'une couronue comtale.

En 1830, vers la fin de décembre, M. Rabourdin eut une aflairc dans son ancien ministère,où les bureaux furent agités par des déménagements de fond en comble. Cette révolution pesa principalement sur les garçons de bureau, qui n'aiment guère les nouveaux visages. Venu de bonne heure au ministère, dont les êtres lui étaient connus, Rabourdin put entendre le dialogue suivant entre les deux neveux de Laurent, car l'oncle avait eu sa retraite.

— Eh bien! comment va ton chef de division?

— Ne m'en parle pas, je n'en peux rien faire. Il me soimc pour me demander si j'ai vu son mouchoir ou sa labalirre. Il reçoit sans faire attendre, pas la moindre dignité. Moi, je suis obligé de lui dire : Mais, nionsieur, M. le comte votre prédécesseur, dans l'intérêt du pouvoir, il bûchait sou fauteuil avec son canif pour faire croire qu'il travaillait. Enfin, il brouille tout ! je trouve tout sens dessus dessous, c'est un bien petit espiMt. Et le lien ?

-* Le mien, oh ! j'ai fini par le former, il sait maintenant où sont placés son papier ù lettres, ses enveloppes, son bois, toutes ses aflaires. Mon autre jurait, celui-là est doux... mais ça n'a pas le grand genre; il n'est pas décoré, je n'aime pas qu'un chef soit sans décoration : on peut le prendre pour un do nous, c'est humiliant. Il emporte le papier du buieau. et il m'a demandé si je pouvais aller servir chez lui des jours de soirée.

— Eh ! quel gouvernement, mon cher?

— Oui, tout le monde y carotte.

— Pourvu qu'on ne nous rogne pas nos pauvres appointements!...

— J'en ai peur ! Les Chjimbres sont bien près regardâmes. On chicane le bois des bûches.

— Eh bien! ça ne durera pas longtemps, s'ils prennent ce genre-là.

— Nous sommes pinces, on nous écoulait.

-y Eh ! c'est défunt M. Rabourdin... ah ! monsieur, je vous ai reconnu à votre manière de vous présenier... si vous avez besoin ici, personne ne saura ce qu'on vous doit d'égards, car nous sommes les seuls qui soyons restés de votre temps.:! MM. Colleville et Baudoyer n'ont pas usé le maroquin de leurs fauteuils après votre départ, "six mois après ils ont été nommés percepteurs à Paris...

Paris, 15 juillet 1855.

rm DES EUPLOTÉS.

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GOBSECK

A MONSIFin LE DARON BARCHOU DE PENIIOEN.

Parmi Ions les élèves de Vendôme, nous sommes, je croîs, les seuls qui se sont retrouvés au milieu de la carrière des lettres, nous qui cultivions déjà la philosophie à Tàgeoù nous ne devions cultiver que le De riris! Voici l'ouvrage que je faisais quand nous nous sommes revus, et pondant que tu travaillais à les beaux ouvrages sur la philosophie allemande. Ainsi nous n'avons manqué ni Tun ni Tautre k nos vocations. Tu éprouveras donc sans doute à voir ici ton nom autant de plaisir qu*en a eu a Vy inscrire

Ton vieux camarade de collège,

DE Balzac.

A une heure du matin, pendant l'hiver de 1829 à 1850, il se trou- Tait encore dans le salon de la vicomtesse de Grandiieu deux personnes étrangères à sa famille. Un jeune et joli homme. sortit en entendant sonner la pendule. Quand le bruit de la voiture retentit dans la cour, la vicomtesse ne voyant plus que sou frère et un ami de la fimiillé qui achevaient leur piquet, .s'avança vers sa fille qui, debout devant la cheminée du salon, semblait examiner un garde-vue en liiliophanie, et qui écoutait le bruit du cabriolet de manière à justilifier les craintes de sa mère.

— Camille, si vous continuez à tenir avec le jeune comte de Reslaud la conduite que vous avez eue ce soir, vous m'obligerez à ne plus le recevoir. Ecoutez, mon enfant, si vous avez confiance en ma tendresse, laissez-moi vous guider dans la vie. A dix -sept ans Ton ne sait juger ni de l'avenir, ni du passé, ni de certaines considérations sociales. Je ne vous ferai qu'une seule observation. M. de Restaud a une mère qui mangerait des millions, une femme mal née, une demoiselle Goriot qui jadis a fait beaucoup parler d'elle. Elles*est si mal comportée avec son père, qu'elle ne mérite certes pas d'avoir un si bon fils. Le jeune comte l'adore et la soutient avec une piété filiale digue des phis grands éloges; il a surtout de son frère et de sa soeur un soin extrême. — Quelque admirable que soit cette conduite, ajouta la comtesse d'un air fin, tant que sa mère existera, toutes les familles trembleront de confier à ce petit Restaud l'avenir et la fortune d'une jeune fille.

•— J'ai entendu quelques mots qui me donnent envie d'intervenir entre vous et mademoiselle de Grandiieu, s'écria l'ami de la famille. — J'ai gagné, monsieur le comte, dit-il en s'adrcs^sant à son adversaire. Je vous laisse pour courir au secours de votre nièce.

— Voilà ce qui s'appeRe avoir des oreilles d'avoué, s'écria la vicomtesse. Mon cher Derville, comment avez-vous pu entendre ce que je disais tout bas à Camille?

— J'ai compris vos regards, répondit Derville en s'asseyant dans une bergère au coin de la cheminée.

L'oncle se mit à côté de sa nièce, et madame de Grandiieu prit place sur une chauffeuse, entre sa fille et Derville.

— Il est temps, madame la vicomtesse, que je vous conte une histoire qui vous fera modifier le jugement que vous portez sur la fortune du coniie Ernest de Restaud.

— Une histoire! s'écria Camille. Commencez donc vite, monsieur. *i Derville jeta sur madanie Grandiieu un regard qui lui fit comprendre que ce récit devait l'intéresser. La vicomtesse de Grandiieu était,

par sa fortune et par l'antiquité de son nom, une des femmes les phis remarquables du faubourg Saint-Germain ; et, s'il ne semble pas naturel qu'un avoué de Paris pût lui parler si familièrement et se comportât chez elle d'une manière si cavalière, il est néanmoins facile d'expliquer ce phénomène. Madame de Grandiieu, rentrée en France avec la famille royale, était venue habiter Paris, où elle n'avait d'abord vécu que de secours accordés par Louis XVllI sur les fonds de la liste civile, situation insupportable. L'avoué eut l'occasion do découvrir quelques vices de forme dans la vente que la République avait jadis faite de l'hôtel de Grandiieu, et prétendit qu'il devait être restithé à la vicomtesse. U entreprit ce procès moyennant un forfait, et le gagna. Encouragé par ce succès, il chicana si bien je ne sais quel hospice, qu'R en obtint la restitution de la forêt de Grandiieu. Puis, il fit encore recouvrer quelques actions sur le canal d'Orléans, et certains immeubles assez importants que l'empereur avait donnés en dot à des établissements publics. Ainsi rétablie par l'habileté du jeune avoué, la fortune de madame de Grandiieu s'était élevée à un revenu de soixante mille francs environ, lors do la loi sur l'indemmié qui lui avait rendu des sommes énormes. Homme de haute probité, savant, modeste et de bonne compagnie, cet avoué devint alors l'ami de la famille. Quoique sa conduite envers madame de Grandiieu lui eût mérité l'estime et la clientèle des meilleures maisons du faubourg Saint-Germain, il ne profitait pas de cette faveur comme en aurait pu profiter un homme ambitieux. Il résistait aux offres de la vicomtesse, qui voulait lui faire vendre sa charge et le jeter dans la magistrature, carrière où, par ses protections, il aurait obtenu le plus rapide avaii. cément. A l'exception de l'hôtel de Grandiieu, où il passait quelquefois la soirée, il n'aUait dans le monde que pour y entretenir ses relations. Il était fort heureux que ses talents eussent été mis eu lumière par son dévouement à madame de Grandiieu, car il aurait couru le risque de laisser dépérir son élude. Derville n'avait pas une âme d'avoué.

Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la vicomtesse, cl que Derville avait découvert la sympathie de Camille pour ce jeune homme, il était devenu aussi assidu chez madame de Grandiieu que l'aurait été un dandy de la Chaussée-d'Antln nouvellement admis dans les cercles du noble faubourg. Quelques jours auparavant, il s'était trouvé dans un bal auprès de Camille, et lui avait dit en montrant le jeune comte : — Il est dommage que ce garçon-lù n'ait pas deux ou trois millions, n'est-ce pas?

— Est-ce un malheur? Je ne le crois pas, avait-elle répondu. M. de Restaud a beaucoup de talent, il est instruit, et bien vu du ministre auprès duquel il a été placé. Je ne doute pas qu'il ne devienne un homme très-remarquable. Ce garçon-là trouvera tout autant de fortune qu'il en voudra, le jour où il sera parvenu au pouvoir.

— Oui, mais s'il était déjà riche?

— S'il était riche, dit CamiUe en rougissant. Mais toutes les jeunes personnes qui sont ici se le disputeraient, ajouta-t-elle en montrant les quadrilles.

— Et alors, avait répondu l'avoué, mademoiselle de Grandiieu ne serait plus la seule vers laquelle il tournerait les yeux. Voilà pourquoi vous rougissez? Vous vous sentez du goût pour lui, n'est-ce pas? Allons, dites.

Camille s'était brusquement levée. -- Elle l'aime, avait pensé Der-

GOBSECK

ville. Depuis ce jour, Camille avait eu pour Tavoué des auenlloos inaccoutumées en s*apercevant qu*il approuvait son inclination pour (e jeune comte Ernest de Restaud. Jusque-là, quoiqu'elle nMgnorât aucune des obligations de sa famille envers Derville, elle avait eu pour lui plus d*égards que d'amitié vraie, plus de politesse que de sentiment; ses manières, aussi bien que le ton de sa voix, lui avaient toujours fait sentir la distance que Tétiquette mettait entre eux. La reconnaissance est une dette que les enfants n'acceptent pas toujours a l'inventaire.

— - Celte aventure, dit Dervill(f après une pause, me rappelle les seules circonstances romanesques de ma vie. Vous riez déjà, repritil, en entendant un avoué vous parler d'un roman dans sa vie ! Mais j'ai eu vingt-cinq ans comme tout le monde, et à cet âge j'avais déjà vu d'étranges choses. Je dois commencer par vous parler d'un personnage que vous ne pouvez pas connaître. 11 s'agit d'un usurier. Saisirez-vous bien cette figure pâle et blafarde, à laquelle je voudrais que l'Académie me permit de donner le nom de face lunaire? elle ressemblait à du vermeil dédoré. Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine, ses petits yeux n'avaient presque point de cils et craignaient la lumière; mais l'abat -jour d'tme vieille casquette les en garantissait. Son nez pointu était si grêlé dans le bout, que vous l'eussiez comparé à une vrille. 11 avait les lèvres minces de ces alchinûstes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt ou par Mclzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème : on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afm qu'elle lui servit toujours. Tout était propre et râpé dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. Eu hiver les tisons de son foyer, toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était en quelque sorte un komme-modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afm de ne pas forcer sa voix. A l'imita, tion de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moi. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup, s'emportaient ; puis après il se faisait un grand silence, comme dans une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'homme-billet se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaieté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles, où se peignait une sensation comparable au rire à vide de Bas-de-Cuir, Enfm, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative. Tel est le voisin que le hasard m'avait donné dans la maison que j'habitais rue des Grès, quand je n'étais encore que second clerc et que j'achevais ma troisième année de droit. Celle maison, qui n'a pas de cour, est humide et sombre. Les appartements n'y tirent leur jour que de la rue. La distribution claustrale qui divise le bâtiment en chambres d'égale grandeur, en ne leur laissant d'autre issue qu'un long corridor éclairé par des jours de souffrance, annonce que la maison a jadis fait partie d'un couvent. A ce triste aspect, la gaieté d'un fils de famille expirait avant qu'il n'entrât chez mon voisin : sa maison et lui se ressemblaient. Vous eussiez dit de l'huitre et son rocher. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, était moi ; il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule, où nous causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage conduite, qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. Avait-il des parents, des amis? Etait-il riche ou pauvre^? Personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il recevait lui-même ses billets en courant dans Paris d'une jambe sèche comme celle d'un cerf. 11 était d'ailleurs martyr de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or) un double napoléon se fit jour, on ne sait conunent, à

travers son gousset; un locataire qui le suivait dans l'escalier ramassa la pièce et la lui présenta. — Cela ne m'appartient pas, répondit-il avec un geste de surprise. A moi de l'or! Vivrais-je comme je vis si j'étais riche? Le matin il apprêtait lui-même son café sur un réchaud de tôle, qui restait toujours dans l'angle noir de sa cheminée; un rôtisseur lui apportait à dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour approprier la chambre. Enfm, par une singularité que Sterne appellerait une prédestination, cet homme se nommait Gobseck. Quand plus tard je fis ses affaires, j'appris qu'au moment où nous nous connûmes il avait environ soixante-seize ans. 11 était né vers 1740, dans les faubourgs d'Anvers, d'une Juive et d'un Hollandais, et se nommait Jean-Esther Van Gobseck. Vous savez combien Paris s'occupa de l'assassinat d'une femme nommée la belle Hollandaise? quand j'en parlai par hasard à mon ancien voisin, il me dit, sans exprimer ni le moindre intérêt ni la plus légère surprise:— C'est ma petite nièce. Cette parole fut tout ce que lui arracha la mort de sa seule et unique héritière, la petite-fille de sa sœur. Les débats m'apprirent que la belle Hollandaise se nommait en effet Sara Van Gobseck. Lorsque je lui demandai par quelle bizarrerie sa petite-nièce portail son nom : — Les femmes ne se sont jamais mariées dans notre famille, me répondit-il en souriant. Cet homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des quatre générations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait ses héritiers et ne concevait pas i^t sa fortune pût jamais être possédée par d'autres que lui, même après sa mort. Sa mère l'avait embarqué dès l'âge de dix ans en qualité de mousse pour les possessions hollandaises dans les gran des Indes, où il avait rouhé pendant vingt années. Aussi les rides de son front jaunâtre gardaient-elles les secrets d'événements horribles, de terreurs soudaines, de hasards inespérés, de traverses romanesques, de joies infinies : la faim supportée, l'amour foulé aux pieds, la fortune compromise, perdue, retrouvée, la vie maintes fois en danger, et sauvée peut-être par ces déterminations dont la rapide urgence excuse la cruauté. Il avait connu M. de Lally, M. de Kergarouët, M. d'Estaing, le bailli de SuiTren, M. de Portenduère, lord Cornwallis, lord Hastings, le père de Tippo-Saeb et Tippo-Saeb luimême. Ce Savoyard, qui servit Madhadjy-Sindiah, le roi de Delhy, et contribua tant à fonder la puissance des Marliattes, avait fait des affaires avec lui. Il avait eu des relations avec Victor Hughes et plusieurs célèbres corsaires, car il avait longtemps séjourné à Saint-Thomas. Il avait si bien tout tenté pour faire fortune qu'il avait essayé de découvrir l'or de cette tribu de sauvages si célèbres aux environs de Buenos-Ayres. Enfin il n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indépendance américaine. Mais quand il parlait des Indes ou de rAmér'que, ce qui ne lui arrivait avec personne, et fort rarement avec moi, il semblait que ce fût une indiscrétion, il paraissait s'en repentir. Si l'humanité, si la sociabilité sont une religion, il pouvait être considéré comme un athée. Quoique je me fusse proposé de l'examiner, je dois avouer à ma honte que jusqu'au dernier moment son cœur fut impénétrable. Je me suis quelquefois demandé à quel sexe il appartenait. Si les usuriers ressemblent à celui-là, je crois qu'ils sont tous du genre neutre. Etait4l resté fidèle à la religion de sa mère, et regardait-il les chrétiens comme sa proie? s'était-il fait catholique, mahométan, brahme ou luthérien? Je n'ai jamais rien su de ses opinions religieuses. 11 me paraissait être plus indifférent qu'incrédule. Un soir j'entrai chez cet homme qui s'était fait or, et que, par antiphrase ou par raillerie, ses victimes, qu'il nommait ses clients, appelaient papa Gobseck. Je le trouvai sur son fauteuil, immobile comme une statue, Jes yeux arrêtés sur le manteau de la cheminée, où il semblait relire ses bordereaux d'escompte. Une lampe fumeuse dont le pied avait été vert jetait une lueur qui, loin de colorer ce visage, en faisait mieux ressortir la pâleur. 11 me regarda silencieusement et me montra ma chaise qui m'attendait. — A quoi cet être-là pense-t-il? me di&je. Sait-il s'il existe un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur? Je le plaignis comme j'aurais plaint un malade. Mais je comprenais bien aussi que, s'il avait des millions à la Banque, il pouvait posséder par la pensée la terre qu'il avait parcourue, fouillée, soupesée, évaluée, exploitée. — Bonjour, papa Gobseck, lui disje. 11 tourna la tête vers moi, ses gros sourcils noirs se rapprochèrent légèrement; chez lui, cette inflexion caractéristique équivalait au plus gai sourire d'un Méridional. ^ Vous êtes aussi sombre que le jour où Ton est venu vous annoncer la faillite de ce libraire de qui vous avez tant admiré l'adresse, quoique vous en ayez été la victime. ~ Victime? dit-il d'un air étonné. -- Afin d'obtenir son concordat, ne vous avait-U pas réglé votre créance en biUets signés de la raison de

GOBSECK

commerce en faillUe; et quand il a été rétabli, ne vous les a-t-il pas soumis à la réduction voulue par le concordat? — Il était iïn, répondit-il, mais je l'ai repincé.— Avez-vous donc quelques billets à protester ? nous sommes le trente, je crois. Je lui parlais d'argent pour là première fois. Il leva sur moi ses yeux par un mouvement railleur; puis, de sa voix douce dont les accents ressemblaient aux sons que lire de sa flûte un élève qui n'en a pas l'embouchure : — Je m'amuse, me dit-il.— Vous vous amusez donc quelquefois? — Croyez-vous qu'il n'y ait de poètes que ceux qui impriment des vers? me demanda-t-il en haussant les épaules et me jetant un regard de pitié. — De la poésie dans celle tète ! pensé-je, car je ne connaissais encore rien de sa vie. — Quelle existence pourrait être aussi brillante que l'est la mienne? dit-il en continuant ; et son œil s'anima. Vous êtes jeune, vous avez les idées de votre sang, vous voyez des figures de femme dans vos tisons, moi je n'aperçois que des charbons dans les miens. Vous croyez à tout, moi je ne crois à rien. Gardez vos illusions, si vous le pouvez. Je vais vous faire le décompte de la vie. Soit que vous voyagiez, soit que vous restiez an coin de votre cheminée et de voire femme, il arrive toujours un âge auquel la vie n'est plus qu'une habitude exercée dans un certain milieu préféré. Le bonheur consiste alors dans l'exercice de nos facultés appliquées à des réalités. Hors ces deux préceptes, tout est faux. Mes principes ont varié comme ceux des hommes, j'en ai dû changer à chaque latitude. Ce que l'Europe admire, l'Asie le punit. Ce qui est un vice à Paris, est une nécessité quand on a passé les Açores. Rien n'est fixe ici-bas, il n'y existe que des conventions qui se modifient suivant les climats. Pour qui s'est jeté forcément dans tous les moules sociaux, les convictions et les morales ne sont plus que des mots sans valeur. Reste en nous le seul sentiment vrai que la nature y ait mis : l'instinct de notre conservation. Dans vos sociétés européennes, cet instinct se nomme intérêt personnel. Si vous aviez vécu autant que moi. vous sauriez qu'il n'est qu'une seule chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu'un homme s'en occu]^. Cette chose... c'est l'or. L'or représente toutes les forces humaines. J'ai voyagé, j'ai vu qu'il y avait partout des plaines ou des montagnes : les plaines ennuient, les montagnes fatiguent; les lieux ne signifient donc rien. Quanl aux mœurs, l'homme est le même partout : partout le combat entre le pauvre et le riche est établi, partout il est inévitable; il vaut donc mieux être l'exploitant que d'être l'exploité; partout il se rencontre des gens musculeux qui travaillent et des gens lymphatiques qui se tourmentent; partout les plaisirs sont les mêmes, car partout les sens s'épuisent, et il ne leur survit qu'un seul sentiment, la vanité ! La vanité, c'est toujours le moi, La vanité ne se satisfait que par des flots d'or. Nos fantaisies veulent du temps, des moyens physiques ou des soins. Eh bien ! l'or contient tout en germe, et donne tout en réalité. Il n'y a que des fous ou des malades qui puissent trouver du bonheur à battre les cartes tous les soirs pour savoir s'ils gagneront quelques sous. Il n'y a que des sots qui puissent employer leur temps à se demander ce qui se passe, si madame une telle s'est couchée sur son canapé seule ou en compagnie, si elle a plus de sang que de lymphe, plus de tempérament que de vertu. Il n'y a que des dupes qui puissent se croire utiles à leurs semblables en s'occupant à tracer des principes politiques pour gouverner des événements toujours imprévus. Il n'y a que des niais qui puissent aimer à parler des acteurs et à répéter leurs mois; à faire tous les jours, mais sur un plus grand espace, la promenade que fait un animal dans sa loge ; à s'habiller pour les autres, à manger pour les autres; à se glorifier d'un cheval ou d'une voiture que le voisin ne peut avoir que trois jours après eux. N'est-ce pas la vie de vos Parisiens traduite en quelques phrases? Voyons l'existence de plus haut qu'ils ne la voient. Le bonheur consiste ou en émotions fortes qui usent la vie, ou en occupations réglées qui en font une mécanique anglaise fonctionnant par temps réguliers. Au-dessus de ces bonheurs, il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de la nature ou d'obtenir une certaine imitation de ses effets. N'est-ce pas, en deux mots, l'art ou la science, la passion on le calme? Eh bien ! toutes les passions humaines, agrandies par le jeu de vos intérêts sociaux, viennent parader devant moi, qui vis dans le calme. Puis, voire curiosité scientifique, espèce de lutte où l'homme a toujours le dessous, je la reitiplace par la pénétration de tous les ressorts qui font mouvoir l'humanité. En un mot, je possède le monde sans fatigue, elle monde n'a pas la moindre prise sur moi. Ecoutez-moi, reprit-il, par le récit des événements delà matinée, vous devinerez mes plaisirs. Il se leva, alla pousser le verrou de sa porte, tira un rideau de vieille tapisserie dont les anneaux crièrent sur la tringle, et revint s'asseoir.— Ce ma-

tin, me dit-il, je n'avais que deux elTeis à recevoir, les autres avaient été donnés la veille comme comptant à mes pratiques. Autant de gagné ! car, à l'escompte, je déduis la course que me nécessite la recette, en prenant quarante sous pour un cabriolet de fantaisie. Ne serait-il pas plaisant qu'une pratique me fit traverser Paris pour six francs d'escompte, moi qui n'obéis à rien, moi qui ne paye que sept francs de contributions? Le premier billet, valeur de mille francs présentée par un jeune homme, beau fils à gilets pailletés, à lorgnon, à tilbury, cheval anglais, etc., était signé par l'une des plus jolies femmes de Paris, mariée à quelque riche propriétaire, un comte. Pourquoi celte comtesse avait-elle souscrit une lettre de change, nulle en droit, mais excellente en fait ; car ces pauvres femmes craignent le scandale que produirait un protêt dans leur ménage et se donneraient en payement plutôt que de ne pas payer? Je voulais connaître la valeur secrète de cette lettre de change. Etait-ce bêtise, imprudence, amour ou charité? Le second billet, d'égale somme, signé Fanny Malvaut, m'avait été présenté par un marchand de toiles en train de se ruiner. Aucune personne, ayant quelque crédit à la Banque, ne vient dans ma boutique, où le premier pas fait de ma porte à mon bureau dénonce un désespoir, une faillite près d'éclore, et surtout un refus d'argent éprouvé chez tous les banquiers. Aussi ne vois-je que des cerfs aux abois, traqués par la meute de leurs créanciers. La comtesse demeurait rue du Helder, et ma Fanny rue Montmartre. Combien de conjectures n'ai-je pas faites en m'en allant d'ici ce matin ? Si ces deux femmes n'étaient pas en mesure, elles allaient me recevoir avec plus de respect que si j'eusse été leur propre père. Combien de singeries la comtesse ne me jouerait-elle pas pour mille francs? Elle allait prendre un air affectueux, me parler de celte voix dont les câlineries sont réservées à l'endosseur du billet, me prodiguer des paroles caressantes, me supplier peut-être, et moi. . Là, le vieillard me jeta son regard blanc. — Et moi, inébranlable! reprit-il. Je suis là comme un vengeur, j'apparais comme un remords. Laissons les hypothèses. J'arrive. — Madame la comtesse est couchée, me dit une femme de chambre.— Quand sera-t-elle visible? —A midi. — Madame la comtesse serait-elle malade? — Non, monsieur; mais elle est rentrée du bal à trois heures. — Je m'appelle Gobseck, dites-lui mon nom, je serai ici à midi. El je m'en vais en signant ma présence sur le tapis qui couvrait les dalles de l'escalier. J'aime à crolter les tapis do rîkomme riche, non par petitesse, mais pour leur faire sentir la griffe de la nécessité. Parvenu rue Montmartre, à une maison de peu d'apparence, je pousse une vieille porte cochère, et vois une de ces cours obscures où le soleil ne pénètre jamais. La loge du portier était noire, le vitrage ressemblait à la manche d'une douillette trop longtemps portée, il était gras, brun, lézardé.— Mademoiselle Fanny Malvaul ? —Elle est sortie, mais, si vous venez pour un billet, l'argent est là. — Je reviendrai, dis-je. Du moment où le portier avait la somme, je voulais connaître la jeune fille; je me figurais qu'elle était jolie. Je passe la matinée à voir les gravures étalées sur le boulevard; puis à midi sonnant je traversais le salon qui précède la chambre de la comtesse.— Madame me sonne à 1 instant, me dit la femme de chambre, je ne crois pas qu'elle soit visible. — J'attendrai, répondis-je en m'asseyant sur un fauteuil. Les persiennes s'ouvrent, la femme de chambre accourt et me dit : — Entrez, monsieur. A la douceur de sa voix, je devinai que sa maîtresse ne devait pas être en mesure. Combien était belle la femme que je vis alors ! Elle avait jeté à la hâte sur ses épaules nues un chàle de cachemire dans lequel elle s'enveloppait si bien, que ses formes pouvaient se deviner dans leur nudité. Elle était vêtue d'un peignoir garni de ruches blanches comme neige et qui annonçait une dépense annuelle d'environ deux mille francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s'échappaient en grosses boucles d'un joli madras négligemment noué sur sa tête à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d'un désordre produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon de^j soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se détachaient vivement^^ sur ce fond d'azur, offrait l'empreinte de formes indécises qui réveil- ,^ laient l'imagination. Sur une large peau d'ours, étendue aux pieds des^^ lions ciselés dans l'acajou du lit, brillaient deux souliers de satin blanc, jetés avec l'incurie que cause la lassitude d'un bal. Sur une, ^ chaise était une robe froissée dont les manches touchaient à terre. \^ Des bas, que le moindre souffle d'air aurait emportés, étaient tortillés dans le pied d'un fauteuil. De blanches jarretières flottaient |çl,j long d'une causeuse. Un éventail de prix, à moitié déplié, reluisait'

GO^EOC.

su^ la cliemiuce. Les tiroirs de la commode restaient ouverts. Des fleurs, des diamants, des gants, un bouquet, une ceinture, gisaient çà et )ù. Je respirais une vague odeur de parfums. Tout était luxe et desordre, beauté sans harmonie. Mais déjà, pour elle ou pour son adorateur, la misère, tapie la-dessous, dressait la tête et leur faisait sentir ses dents aiguës. La figure fatiguée de la comtesse ressemblait A cette cbambre parsemée des débris d'une fête. Ces brimborions épars me faisaient pitié ; rassemblés, ils avaient causé la veille quelque délire. Ces vestiges d'un amour foudroyé par le remords, cette image d'une vie de dissipation, de luxe et de bruit, trahissaient des efforts de Tantale pour embrasser de fuyants plaisirs. Quelques rougeurs semées sur le visage de la jeune femme attestaient la finesse de sa peau; mais ses traits étaient comme grossis, et le cercle brun qui se dessinait sous ses yeuv semblait être plus fortement marqué qu*à Tordinaire. Néanmoins la nature avait assez d'énergie en elle -pour (pie ces indices de folie n'altérassent pas sa beauté. Ses yeux étincelaient. Semblable à l'une de ces Ilérodiades dues au pinceau de Léonard de Vinci (j'ai brocanté les tableaux), elle était magnifique de vie et de force; rien de mesquin dans ses contours ni dans ses traits; elle inspirait l'amour, et me semblait devoir êlre plus forte que l'amour. Elle me plut. Il y avait longtemps que mon cœur n*avait battu. J'étais donc déjà payé ! je donnerais mille francs d'une sensation qui me ferait souvenir de ma jeunesse. — Monsieur, me dit-elle en me présentant une chaise, auriez-vous la complaisance d'attendre? — Jusqu'à demain midi, madame, répondis-je en repliant le billet que je lui avais présenté, je n'ai le droit de protester qu'à cette heure-là. Puis, en moi-même, je me disais : — Paye ton luxe, paye ton nom, paye ton bonheur, paye le monopole dont tu jouis. Pour se garantir leurs biens, les riches ont inventé des tribunaux, des juges, et cette guillotine, espèce de bougie où viennent se brûler les ignorants. Mais, pour vous qui couchez sur la soie et sous la soie, il est des remords, des grincements de dents cachés sous un sourire, et des gueules de lions fantastiques qui vous donnent un coup de dent au cœur. — Un protêt! y pensez-vous? s'écria-t-elle en me regardant, vous auriez si peu d'égards pour moi ! — Si le roi me devait, madame, et qu'il ne me payât pas, je Tassignerais encore plus promptemcnt que tout autre débiteur. Fn ce moment nous entendîmes frapper doucement à la porte de la chambre. — Je n'y suis pas I dit impérieusement la jeune femme.— Anastasie, je voudrais cependant bien vous voir. — Pas en ce moment, mon cher, répondit-elle d*une voix moins dure, mais néanmoins sans douceur. — Quelle plaisanterie ! vous parlez à quelqu'un, répondit en entrant un homme qui ne pouvait être que le comte. La comtesse me regarda, je la compris, elle devint mon esclave. Il fut un temps, jeune homme, où j'aurais été peut-être assez bête pour ne pas protester. En 1765, à Pondichéry, j'ai fait grâce à une femme qui m'a joliment roué. Je le méritais, pourquoi m'éiais-je Ce à elle?— Que veut monsieur? me deiuanda le comte. Je vis la femme frissonnant de la tête aux pieds, la peau blanche et satinée de son cou devint rude, elle avait, suivant un terme familier, la chair de poule. Moi, je riais, sans qu'aucun de mes muscles ne tressaillit. — Monsieur est un de mes fournisseurs, dlt-elIe. Le comte me tourna le dos, je lirai le billet à moitié hors de ma poche. A ce mouvement inexorable, la jeune femme vint à mol, me présenta un diamant : — Prenez, dit-elle, cl allez-vous-en. Nous échangeâmes les deux valeurs, et je sortis en la saluant. Le diamant valait bien une douzaine de cents francs pour moi. Je trouvai dans la cour une nuée de valets qui brossaient leurs livrées, ciraient leurs bottes ou nettoyaient de somptueux équipages. — Voilà, me dis-je, ce qui amène ces gens-là chez moi. Voilà ce qui les pousse à voler décemment des millions, à trahir leur patrie. Pour ne pas se croiter en allant à pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une bonne fois uti bain de boue I En ce moment, la grande porte s'ouvrit, et livra passage au cabriolet du jeune homme qui m'avait présenté le billet. — Monsieur, lui dis-je quand il fut descendu, voici deux cents francs que je vous prie de rendre à madame la comtesse, ei vous lui ferez observer que je tiendrai à sa disposition pendant huit jours le gage qu'elle m'a remis ce matin. Il prit les deux cents francs, et laissa échapper un sourire moqueur, comme s*il eût dit : — Ah ! elle a payé. Ma foi, tant mieux ! J'ai lu sur cette physionomie l'avenir de la comtesse. Ce joli monsieur blond, froid, joueur sans âme, se ruinera, la ruinera, ruinera le mari, ruinera les enduits, mangera leurs dots, et causera plus de ravages à travers les salons que n'en causerait une batterie d'obusiers dans un régiment. Je me rendis rue Montmartre, chez mademoiselle Fanny. Je montai un petit escalier bien roide. Arrivé au cin-

quième étage, je fus introduit dans un appartement composé de deux chambres où tcut était propre comme un ducat neuf. Je n'aperçus pas la moindre trace de poussière sur les meubles de la première pièce où me reçut mademoiselle Fanny, jeune fille parisienne, vêtue simplement : tête élégante et fraîche, air avenant, des cheveux châtains bien peignés, qui, retroussés eu deux arcs sur les tempes, donnaient de la finesse à des yeux bleus, purs comme du cristal. Le jour, passant à travers de petits rideaux tendus aux carreaux, jetait une lueur douce sur sa modeste figure. Autour d'elle, de nombreux mor« ceaux de toile taillés me dénoncèrent ses occupations habituelles, elle ouvrait du linge. Elle était là comme le génie de la solitude. Quand je lui présentai le billet, je lui disque je ne l'avais pas trouvée le matin.

— Mais, dit-elle, les fonds éJaient chez la portière. Je feignis de ne pas entendre. — Mademoiselle son de bonne heure, à ce qu'il parait? — Je suis rarement hors de chez moi; mais, quand on travaille la nuit, il faut bien quelquefois se baigner. Je la regardai. D'un coupd'œil,je devinai tout. C'était une fille condamnée au travail par le malheur, et qui appartenait à quelque famille d'honnêtes fermiers, car elle avait quelques-uns de ces grains de rousseur particuliers aux personnes nées à la campagne. Je ne sais quel air de vertu respirait dans ses traits. Il me sembla que j'habitais une atmosphère de sincérité, de candeur, où mes poumons se rafraichissaient. Pauvre innocente! elle croyait à quelque chose : sa simple couchette eu bois peint était surmontée d'un crucifix orné de deux branches de buis. Je fus quasi touché. Je me sentais dis|K)sé à lui offrir de l'argent à douze pour cent seulement, afin de lui faciliter l'achat de quelque bon établissement.

— Mais, me dis-je, elle a peut-être un petit cousin qui se ferait de l'argent avec sa signature, et grugerait la pauvre fille. Je m'en suis donc allé, me mettant en garde contre mes idées généreuses, car j'ai souvent eu l'occasion d'observer que quand la bieufuis;mce ne nuit pas au bienfaiteur elle tue l'obligé. Lorsque vous êtes entré, je pensais que Fanny Malvaut serait une bonne petite femme ; j'opposais sa vie pure et solitiûre à celle de celte comtesse qui, déjà tombée dans la lettre de change, va rouler jusqu'au Tond des abîmes du vice! Eli bien ! reprit-il après un moment de silence profond pendant lequel je l'examinais, croyez-vous que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis du c<eur hnmain, d'épouser la vie des antres, et de la voir à nu? Des spectacles toujours variés -.des plaies hidenses, des chagrins mortels, des scèues d'amour, des misères que les eaux de la Seine attendent, des joies de jeune homme qui mènent à l'échafaud, des rires do désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie : quelque bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses enfants. Demain, une comédie : un jeune homme essayera de me jouer la scène de M. Dimanche, avec les va« riantes de notre époque. Vous avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis allé parfois perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Eh bien! ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille amoureuse, un vieux négocianl sur le penchant de sa faillite, une mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le fruit de ses efforts, m'ont fait frissonner par la puissance de leur parole. Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les cœurs. Rien ne m'est caché. L'on ne refuse rien à qui lie et délie les cordons du sac. Je suis assez riche pour acheter les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau jusqu'à leurs maîtresses : n'est-ce pas le pouvoir? Je puis avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le plaisir? Le pouvoir et le plaisir ne résumentils pas tout votre ordre social ? Nous sommes dans Paris une dizaine ainsi, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres- de vos desthiées. La vie n'est-elle pas nue machine à laquelle l'argent imprime le mouvement. Sachez -le, les moyens se confondent toujours avec les résultats : vous n'arriverez jamais à séparer l'âme des sens, l'esprit de la matière. L'or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles. Liés par le même intérêt, nous nous rassemblons à certains jours de la semaine au café Thémis, près du Pont-Neuf. Là, nous nous révélons les mystères de la finance. Aucune fortune ne peut nous mentir, nous possédons les secrets de toutes les familles. Nous avons une espèce de /ivre noir où s'inscrivent les noies les plus importantes sur le crédit public, sur la banque, sur le commerce. Casuisles de la Bourse, nous formons un saint-office où se jugent et s'analysent les actions les plus

GOBSECK

indiflërcnles de lous les gens qai possèdent ime forbine quelconque, el nous devinons loujoui*s vrai. Ceiut-ci surveille la masse judiciaire» celui-là lu masse financière; l'un la niasse administrative, Taulrela niasse commerciale. Moi, j'ai l'œil sur les fils de famille, les artistes, los gens du monde, et sur les joueurs, la fmrtie la plus émouvante de Paris. Chacun nous dit les secrels du voisin. Les passioas trompées, I js vanités froissées, sont bavardes. Les vices, les désappointements, loâ vengeances, sont les meilleurs agents de police. Gomme moi, tous mes confrères ont joui de tout, se sont rassasiés de (out, el sont arrivés à n'aimer le pouvoir et l'argent que pour le pouvoir et l'argent même. Ici, dit-il en me montrant sa chambre nue et froide, l'amant le plus fougueux, qui sMrrile ailleurs d'une parole et tire l'épée pour un mot, prie à mains jointesl Ici le négociant le plus orgueilleux, ici la fiMume la plus vaine de sa beauté, ici le militaire le plus fier, prient tous, la larme à l'œil ou de rage ou de douleur. Ici prient l'artiste le plus c<Hèbrc et l'écrivain dout les. noms sont promis à la postérité, ici eufin, ajouta-t-il en portant la main à son front, se trouve une balance dans kiquelie se pèsent les successions et les intérêts de Paris tout entier. Croyez-vous maintenant qu'il n'y ait pas de jouissances TOUS ce masque blanc dout l'immobilité vous a si souvent étonné? dit-il eu me tendant son visage blême qui sentait l'argent. Je retournai cbez moi stupéfait. Ce petit vieillard sec avait grandi. Il s'était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l'or. La vie, les hommes, me fîûsuient horreur. — Tout doit-il donc se résoudre par l'argent? me demandais-je. Je me souviens de ne m'être endormi que très-tard. Je voyais des monceaux d'or autour de moi. La belle couuesse m'occupa. J'avouerai à ma honte qu'elle éclipsait complètement l'image de la simple et chaste créature vouée au travail et à l'obscurité; mais le lendemain malin, à travers les nuées démon réveil, la douce Fanny m'apparut dans toute sa beauté, je ne pensai plus qu'à elle.

— Voulez-vous un verre d'eau sucrée? dit la vicomtesse en inlerrompant Derville.

— VolouLicrs, répondit-il.

— Mais je*ne vois là-dedans rien qui puisse nous concerner, dit madame de Grandlicu en sonnant.

— Sardanapale ! s'écria Derville en lâchant son juron, je vais bien réveiller mademoiselle Camille en lui disant que son bonheur dépendait naguère du papa Gobseck, mais, comme le bonhomme est mort à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, M. de Restaud entrera bientôt en possession d'une belle fortune. Ceci veut des explications. Quant à Fanny Malvaul, vous la connaissez, c'est ma femme!

— Le pauvre garçon, répliqua 1a vicomtesse, avouerait cela devant vingt personnes avec sa francliisc ordinaire.

— Je le crierais à tout l'univers, dit l'avoue.

— Buvez, buvez, mon pauvre Derville. Vous ne serez jamais rien, que le plus heureux et le meilleur des hommes.

— Je vous ai laissé me du llelder, chez une comtesse, s'écria l'oncle en relevant sa tète légèrement assoupie. Qu'en avcz-vous fait?

— Quelques jours après la conversation que j'avais eue avec le vieux Hollandais, je passai ma thèse, reprit Derville. Je fus reçu licencié en droit) et puis avocat. La confiance que le vieil avare avait en moi s'accrut beaucoup. Il me consultait gratuitement sur les affaires épineuses dans lesquelles il s'embarquait d'après des données sûres, et qui eussent semblé mauvaises à tous les praticiens. Cet homme, sur lequel personne n'aurait pu prendre le moindre empire, écoutait mes conseils avec une sorte de respect. Il est vrai qu'il s'en trouvait toujours très-bien. Enfin, le jour où je fus nommé maître clerc de Pétude où je travaillais depuis trois ans, je quittai la maison de la rue des Grès, et j'allai demeurer diez mon patron, qui me donna la table, le logement et cent cinquante francs par mois. Ce fut un beau jour ! Quand je fis mes adieux à Pusurier, il ne me témoigna ni amitié ni déplaisir, il ne m'engagea pas à le venir voir ; il me jeta seulement un de ces regards qui, chez lui, semblaient en quelque sorte trahir le don de seconde vue. Au bout de huit jour^, je reçus la visite de mon ancien voisin, il m'apportait une affaire assez difficile, une expropriation; il continua ses consultations gratuites avec autant de liberté que s'il me payait. A la fin de la seconde année, de 1 81 8 à 18i9, mon patron, homme de plaisir et fort dépensier, se trouva dans une gène considérable, et fut obligé de vendre sa charge. Quoique en ce moment les études n'eussent pas acquis la valeur exorbitante à laquelle elles sont montées aujourd'hui, mon patron donnait la sienne, on n'en demandant que cent cinquante mille francs. Un homme actif, instruit, intelligent, pouvait vivre honorablement, payer les intérêts

de cette somme, et s'en libérer en dix années, pour peu qu'il inspirât de confiance. Moi, le septième enfant d'un. petit bourgeois de Noyon, . je ne possédais pas une obole, et ne connaissais dans le monde d'autre capitaliste que le papa Gobseck. Une pensée ambitieuse, et je ne sais quelle lueur d'espoir me prêtèrent le courage d'aller le trouver. . Un soir donc, je cheminai lentement jusqu'à la rue des Grès. Le cœur me battit bien fortement quand je frappai à la sombre maison. Je me , souvenais de tout ce que m'avait dit autrefois le vieil avare dans un temps où j'étais bien loin de soupçonner la violence des angoisses qui commençaient au seuil de cette porte. J'allais donc le prier comme tant d'autres. — Eh bien ! non, me dis-je, un honnête homme doit partout garder sa dignité. La fortune ne vaut pas line lâcheté, montrons-nous positif autant que lui. Depuis mon départ, le papa Gobseck avait loué ma chambre pour ne pas avoir de voisin ; il avait aussi fait poser une petite chaltière grillée au milieu de sa porte, et il ne m'ouvrit qu'après avoir reconuu ma figure. — Eh bien 1 me dit-il de sa petite voix flûtée, votre patron vend son étude. — Comment savezvous cela? Il n'en a encore parlé qu'à moi. Les lèvres du vieillard «c tirèrent vers les coins de sa bouche absolument comme des rideaux, et ce sourire muet fut accompagné d'un regard froid.— Il fallait cela pour que je vous visse chez moi, ajouta-t-il d'un ton sec et après une. pause pendant laquelle J0 demeurai confondu. — Ecoutez-moi, monsieur Gobseck, repris-je avec autant de calme que je pus eu. affecter devant ce vieillard, qui fixait sur moi des yeux impassibles dont le feu clair me troublait. 11 fit un geste comme pour me dire : —Parlez.

— Je sais qu'il est fort difficile de voua émouvoir. Aussi ne perdraipas mon éloquence à essayer de vous peindre la situation d'un clerc sans le sou, qui n'espère qu'en vous, et n'a dans le monde d'autre cœur que le vôtre dans lequel il puisse trouver Pintelligeuce de son avenir. Laissons le cœor. Les affîaires se font connue des affaires, et non comme des romane» avec, de la sensiblerie. Voici le fait. L'étude de mon patron rapporte annuellement enice sea mahis une vingtaine de mille francs; mais je crois qu'entre les miennes elle en vaudra quarante, il veut la vendre cinquante mHIa écus. Je sens là, dis-je en me fraient le front, que si vous pouviez me prêter la somme nécessaire, à cette acquisition je serais libéré dans dix ans. — Voilà parler, répondit le papa Gobseck, qui me tendil la main et serra h mienne. Jamais, depM» que je suis dans les afTaires, reprit-il, per-. sonne ne m'a déduit phis clairemepl les motifs de sa visite. Des garanties? dit-il en me toisant de la tête aux pieds. Néant, ajouta-t-il après une pause. Quel âge avez-vous ? — Vingt-cinq ans dans dix jour?, répondis-je ; sans cela, je ne pourrais traiter. — Juste ! — Eh bien t

— Possible. — Ma foi, il faut aller vite ; sans cela, j'aurai des enchérisseurs. — Apportez-moi demain matin votre extrait de naissance, et nous parlerons de votre affaire: j'y songerai, le lendemain, à huit heures, j'étais chez le vieillard. Il prit le papier ofliciel, mît ses lunettes, toussa, cracha, s'enveloppa dans sa liouppelande noire, et lut l'extrait des registres de la mairie tout entier. Puis il le tourna, le retourna, me regarda, retoussa, sagita sur sa chaise, et il me dit :

— C'est une affaire que nous allons tacher d'arranger. Je tressaillis.

— Je tire cinquante pour cent de mes fonds, reprit-il, quelquefois cent, deux cents, cinq cents pour cent. A ces mots, je pâlis. — 3Iais, en faveur de notre connaissance, je me contenterai de douze et demi pour cent d'intérêt par... Il hésita. — Eh bien ! oui, pour vous, je me contenterai de treize pour cent par an. Cela vous va-t-il? — Oui, répondis-je. — Mais si c'est trop, répliqua-t-il, défendez-vous, Groiiusl il m'appelait Grotius en plaisantant. En vous demandant treize pour cent, je fais mon métier; voyez si vous pouvez les payer. Je n'aiuic pas un homme qui tope à tout. Est-ce trop ? — Non, dis-je, je serai quitte fM)ur prendre un peu plus de mal. — Parbleu ! dit-il en me jetant son malicieux regard oblique, vos clients payeront. — Non, de par toas les diables, m'écriai-je, ce sera moi. Je me couperais la main plutôt que d'écorcher le monde ! — Bonsoir, nie dit le pa))a Gobseck. — Mais les honoraires sont tarifés, repris-je. — Ils ne le sont pas, reprit-il, pour les transactions, pour les attermoiements,' pour les conciliations. Vous pouvez alors compter des mille francs, des six mille francs même, suivant l'importance des intérêts, pour vos conférences, vos courses, vos projets d'actes, vos mémoires et votre verbiage. 11 faut savoir rechercher ces sortes d'affaires. Je vous recommanderai comme le plus savant et le plus habile des avoués, je vous enverrai tant de procès de ce genre-là, que vous Ibrez crever vos confrères de jalousie. Werbrust, Palma, Gigonnet^ mes confrères, vous donneront leurs expropriations : et Dieu sait s'ils en ont ! Vous aurez ainsi deux ctieutèles, celle que vous-achetez et celle que je vous

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ferai. Voas derriez presque me donner quinze pour cent de mes cent cinquante raille frjncs.— Soit, mais pas pliis, dis-je avec la fermeté d'un hcmime qui ne voulait plus rieii accorder au delà. Le papa Gobseck se radoucit, et parut coûtent de moi. ~ Je payerai moimême, reprit-il, la charge à votre patron, de manière à m'établir un privitëge bien solide sur le pris et le cautionnement. — Oli! tout ce que vous voudrez pour les garanties.— Puis, vous m'eo représenterez la vaieur en quinze lettres de change acceptées en blanc, chacune pour une somme de dix mille Trancs. — fourvu que cette double valeur soit constatée. —Non, s'écria Gobseck en m'inlerrompanl. Tour* quoi voulez-vous que j'aie plus cooliance en vous que vous n'en avez

li M loupe el contempUit (ileadeuicniciil récria.

enmoi? Je gardai le silence. — El puis vous ferez, dit-il en conlinunnl avec un (on de bonhomie, mes alTaires sans exiger d'honoraires tant que je vivrai, n'est-ce pas? -- Soit, pourvu qu'il n'y ait pas d'avances de fonds. — Jnste ! dit-il. Ah çà, reprit le vieillard, dont la ligure avait peine à prendre un air de bonhomie, vous me permettrez d'aller vous voir7 — Vous me ferez toujours plaisir. — Oui, mais le matin, cela sera bien diflicile. Vous aurez vos alfaires, et j'jii les miennes. — Venez le soir. — Oh ! non, répondit-il vivement, vous devez aller dans le monde, voir vos clients. Moi, j'ai mes amis, à mon café. — Ses amis '. peusai-je. Eh bien I dis-je, pourquoi ne pas prendre l'heure du diner? — C'est cela, dit Gobseck. Apres la Bourse, à cinq heures. Ëli bien ! vous me verrez tous les mercredis et Ih samedis. Noos causerMis de nos affaires eomme va couple d'a-

mis. Ah ! ah 1 je suis gai quelquefois. Donnez-moi une aile de perdrix et un verre de vin de Champagne, nous causerons. Je sais bien des choses qu'aujourd'hui l'on peut dire, et qui vous apprendront à connaître les hommes et surtout les femmes. — Va pour h perdrix el le verre de vin de Champagne. — Ne faites pas de folies, autrement vous perdriez ma confiance. Ne prenez pas un grand train de maison. Ayez une vieille bonne, une seule. J'irai vous visiter pour m'as- Eurcr de votre santé. J'aurai un capital placé sur votre tète, eh ! eh ! je dois m'informer de vos affaires. Allons, venez ce soir avec votre patron. — Pourriez-vous me dire, s'il n'y a pas d'indiscrétion à le demander, dis-je au petit vieillard quand nous atteignîmes au seuil de la porte, de quelle importance était mon extrait de baptême dans cette aiïaire ? Jean-Eslber Van Gobseck haussa les gaules, sourit nuiideusemeni et me répondit : — Combien la jeunesse est sotte ! Apprenez donc, monsieur l'avoué, car il fant que vous le sachiez pour ne pas vous laisser prendre, qu'avant trente ans la probité et le talent sont encore des espèces d'hypothèques. Passé cet âge, l'on oe peut plus cumpter sur ua homme. Et il ferma sa porte. Trois mois après, j'étais avoué. Bienl6t j'eus le booheur, madame, de pouvoir entreprendre les affaires concernant la restitution de vos propriélés. Le gain de ces procès me Ht connaître. Malgré les intérêts énormes ipie j'avais à payer à Gobseck, en moins de cinq ans je me trouvai libre d'engagements. J'épousai Fanny Halvaut, que j'aimais sineèrement. La conformité de nos destinées, de nos travaux, de nos succès, angmeolail la force de nos sentiments. Un de ses oncles, fermier devenu riche, était mort en lui laissant soixante-dix mille francs, qui m'aidèrent â m'acqiiitler. Depuis ce jour, ma vie ne fut que bonheur et prospérité. Xe parlons donc plus de moi, rien n'est insupportable comme un homme 'heureux. Bevenons à nos personnages. Un an après l'acquisition de mon étude, je fus enirahié, presque malgré moi, dans un déjeuner de garçon. Ce repas était la suite d'une gageure perdue par un de mes camarades contre un jeune homme alors fort en vogue dans le monde élégant. N. de Trailles, la fleur do dandysme de ce temps-là. jouissait d'une immense réputation...

— Mais il en jouit encore, dit le comte eu interrompant l'avové. Nul ne porte mieux un habit, ne conduit no tandem mieux que lui. Maxime a le talent de jouer, de manger et de boire avec plus de gritce que qui que ce soit au monde. Il se connaît en chevaux, en chapeaux, eu tableaux. Toutes les femmes raffolent de lui. 11 dépense toujours eiivirtm cent mille francs par an sans qu'on lui connaisse une seule propriété, ni un seul coupon de rente. Type de la chevalerie errante de nos salons, de nos boudoirs, de nos boulevards, espèce amphibie qui tient autant de l'homme que de la femme, le comte Havimc de Trailles est un être slnplier, bon à tout et propre i rien, craint et méprisé, sachant et ignorant tout, aussi capable de commettre un bieoCiil que de résoudre un crime, tantôt làclie et tanlAi noble, plutôt couvert de boue qne taché de sang, ayant plus de soucis que de remords, plus occupé de bien digérer que de penser, feignant des passions el ne ressentant rien. Anneau brillant qui jMHirraît unir le bagne à la haute société, Maxime de Trailles est un homme qui appartient à cette classe, éminemment intelligente, d'où s'élancent parfois un Mirabeau, un Pitt, un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des Fouquier-TinvDIe el des Coignard.

— Eh bien ! reprit Derville, après avoir écoulé le comte, j'avais beaucoup entendu parler de <e personnage par ce pauvre père Goriot, l'un de mes clients, maïs j'avais évité déjà plusieurs fois le dangereux honneur de sa connaissance quand je le rencontrais dans le monde. Cependant mon camarade me 6t de telles instances pour obtenir de moi d'aller à son déjeuner, que je ne pouvais m'en diqtenser sans être taxé de béguttttitme. Il vous serait difficile de concevoir un déjeuner de garçon, madame. C'est une magnificence et une recherche rares, le luxe d'un avare qui, par vanité, devient fastueux pour un jour. En entrant, on est surpris de l'ordre qui règne sur une table éblouissante d'argent, de cristaux, de hnge damassé. La vie est là dans sa fleur: les jeunes gens sont gracieux, ils sourient, parlent bas et ressemblent à de jeunes mariées, autour d'eux tout est vierge. Deux heures après, vous diriez d'un champ de bataille après le combat : partout des verres brisés, des serviettes foulées, chiffonnées^ des mets entamés qui répugnent à voir; puis, c'est des cris à fendre la lêtc, (les toasts plaisants, un feu d'épignmmes et de mauvaises plaisanteries, des visages empourprés, des yeux enOammés qui ce disent plus rien, des confidences involontaires qui disent tout. Au milieu d'un tapage infernal, les uns cassent des bouteilles, d'autres eutonnenl des chansons ; l'on se porte des défit, l'on s'embrasse vu l'on

GOBSECK

se bat; il s'élève un parrumilétesiable composé de cenl odeurs et des cris composes de cent voix ; personne ne sait plus ce lyaii manpc, ce qu'il boit, ni ce qu'il AU ; les uns sont tristes, les autres bnbilkiU ; cctui-ci est monomane et répète le même mot comme une cloche qti'oii a mise en branle ; celni-li veut commander au tumulte ; le plus sage propose une orgie. Si quelque homme de aang-rroid enlraii, il se croirait à quelque bacchanale. Ce Tut au milieu d'un lumullc semblable que M. de Trailles essaya de s'insinuer <ians mes bonnes grâces. J'avais i peu près conservé ma raison, j'étais sur mes gardes. Quaut à lui, quoiqu'il niïecUt d'être décemment ivre, il était pleiu de saog-rroid et soujieait à ses aiïaires. En effcl, je ne sais comment cela se fit, mais en sortant des salons de Grignon, sur les neuf heures du soir, il m'avait entièrement ensorcelé, je lui avais promis de ramener le lendemain chez notre papa Gobseck. Les mots : honneur, verin, comtesse, Temme honnête, malhenr, s'éiaient, grice ù sa langue dorée, placés comme par magiedanssesdiscours. Lorsque je me réveillai le lendemain matin, et que je voulus me souvenir àfi ce que j'avais fait la veille, j'eus beaucoup de peine à lier quelques idées. Enfin, il me sembla que la litle d'un de mes clients élait en danger de perdre sa réputation, l'estiflio et l'amour de son mari, si rile ne trouvait pas une cinquantaine do' miUe francs dans la matinée. Il y avait des dettes de jeu, des mémoires de carrossier, jle l'argent pentu je ne saisik quoi. Mon prcsiigieux convive m'avait assuré qu'elle était assez riche pour réparer par quelques années d'économie l'échec qu'elle allait Taire à sa fortune.

Seulement alors je commençai à deviner la cause des instances de mon camarade. J'avoue, à ma honte, que je ne me doutais nullement de l'importance qu'il y avait pour le papa Gobseck à se raccommoder avec ce dandy. Au moment où je me levais, H. de Trailles entra. U comte

— Monsieur le comte, lui dis-je après nous

être adressé les compliments d'usnge, je ne Tois pas que vous ayez besoin de moi pour vous présenter chez Van Gobseclt, le plus poli, le plus anodin de tous les capitalistes. Il vous donnera de l'aident s'il en a, ou plutôt si vous lui présentez des garanties suDisantes.

— Monsieur, me répondit-il, il n'entre pas dans ma pensée de vous forcer ù me rendre un service, quand même vous me l'auriez promis.

— Sardanapale! me dis-je en moi-même, laisserai-je croire à cet bomme-là que je lui manque de parole? — J'ai eu l'houneur de vous dire hier que je m'étais fort mal i propos brouillé avec le papa Gubsecli, dit-il en continuant. Or, comme il n'y a guère que lui à Paris qui puisse cracher en un moment, et le lendemain d'une fin de mois, une centaine de mille fiancs, je vous avais prié de faire ma paix avec lui. Hills n'en parlons plus... M. de Trailles me regarda d'un air po-

limnnt insultant, et se disposait i s'eo aller. — Je suis prêt k vous conduire, lui dis-je. Lorsque nous arriv;\raps rue des Grès, le dandy regardait autour de lui avec uue attention et une inquiétude qui m'élonuèrent. Son visage devenait livide, rougissait, jaunissait tour à tour, .el quelques gouttes de sueur parurent sur son front quand il aperçut hi porte de la maison de Gobseck. Au moment où nous descendîmes de cabriolet, uu fiacre entra dans la rue des Grès. L'util de faucon du jeune homme lui permit de distinguer une femme au fond de cette voiture. Une e:(pressioa de joie presque sauvage anima sa ligure, il appela un petit garçon qui passait, et lui donna son cheval ù tenir. Sous moulâmes chez le vieil escompteur. — Monsieur Gobseck, lui dis-je, je vous amène un de mes plus Intimes amis (de qui je me délie autant que du diable, ajoutai-je à l'oreille du vieillard). A ma considération, vous lui rendrez vos boimes grâces (au taux ordinaire}, et vous le tirerez de peine (si cela vous convient). M. de Trailles s'inclina devant l'usurier, s'assit, el prit pour l'écouter une de ces attitudes courUsanesquee dont la gracieuse bassesse vous eût séduit; mais mon Gobseck resta sar sa chaise, au coin de son feu, immobile, impassible. Gobseck ressemblait à la statue de Voltaire vue le soir sous le péristyle du Théâtre- Français, il souleva légèrement, comme pour saluer, lacasqneUeusée avec laquelle il se couvrait le chef, et le peu decrânejaonequ'ilmoittra achevait sa ressemblance avec le marbre.

— Je n'ai d'argent que pour mes pratiques, ditil. — Vous êtes donc bien fâché que je sois allé me ruiner ailleurs que chez vous? répondit le comte en riant. — Buiner ! reprit Gobseck d'un Ion d'ironie. — Allezvous dire que l'on ne peut pas ruiner un homme qui ne possède rien 7 Hais je vous délie de trouver à Paris un plus beau capital que celuid, s'écria le fashionable en se levant et tournant de Itotaud. sur ses talons. Cette

bouffonnerie , presque sérieuse, n'eut pas ledon d'émouvoir Gobseck.— ne«iis-je pas l'ami intime des Honquerolles, des de Harsay, des Prancbessini, des deux Vandenesw, des Ajuda- Pinto. enOn, de tous les jeunes gens les plus â la mode dans Paris? Je suis au jeu l'nllié <run prince et d'un ambassadeur que vous coimaissez. J'ai mes revenus à Londres, à Carlsbad, à Baden, è Baûi. N'est-ce pas la plus brillante des industries?— Vrai.— Vous faites une éponge de moi. mordieu ! el vous m'encouragez i me gonfler an milieu du monde, pour me presser dans les moments de crise ; mais vous êtes aussi des éponges, et la mort vous pressera. — Possible. — Sans les dissipateurs, que deviendriez -vous? nous sommes il nous deux l'âme et le coips. — Juste. — Allons, une poignée de main, mon vieux papa Gobseck, et de la magnanimité, si ceb esl vrai, juste et possible. — Vous venez ù moi, répondit froidemml l'usurier, parce que Girard,

GOBSECK

Paliiia, Wcrbrusl et Gigonnet ont le ventre plein de vos lettres de cliange, qu'ils offrent partout à cinquante pour cent de perte; or, comme ils n'ont probablement fourni que moitié d * la valeur, elles ne valeui pas vingt-cinq. Serviteur ! Piiis-je décemment, dit Gobseck en ceiuiimafii, prêter une seule obole à un homme qui doit trente mille francs et ne possède .p:is un denier? Vous avez perdu dix mille frjncs a^'ani-liier au bal chez le baron de Nucingen. — Monsieur, répondit le comie avec une rare impudence, en toisant le vieillard, mes affaires ne vous regardent pas. Qui a terme, ne doit rien. — Vrai ! «- Mes lettres de cliange seront acquittées.— Possible !— Et dans ce momcnf, la question entre nous se réduit a savoir si je vous présente dos garanties suffisantes pour la somme que je viens vous emprunter. — Juste. Le bruit que faisait le fiacre en s*arrêtant à la porte retentit dans la chambre. — Je vais aller chercher quelque chose qui vous satisfera peut-être I s'écria le jeune homme. — 0 mon fils ! s écria Gobseck en se levant et me tendant les bras, quand l'emprunteur eut disparu, s'il a de bon gages, tu me sauves la vie ! J'en serais mort. Werbrust et Gigonnet ont cru me fiiire une farce. GrAce à toi, je vais bien rirq ce soir à leurs dépens. La joie dn vieillard avait quelque chose d'effrayant. Ce fut le seul moment d*expansien qu'il eut avec moi. Malgré la rapidité de cette joie, elle ne sortira jamais de mon souvenir. — Faites moi le plaisir de rester ici, ajouta-(-il. Quoique je sois armé, sûr de mon coup, comme un homme qui jadis a chassé le tigre, et fait sa partie sur un tillac quand il fallait vaincre ou mourir, je me défie de cet «légant coquin. Il alla se rasseoir sur un GnUcuil, devant son bureau. Sa figure redevint blême et calme. — Ohi» «fr! reprit-il en se tournant vers moi, vous allez sans doute voix kt MÊe créature de qui je vous ai parlé jadis, j'eniends dans le cMridor ua pas aristocratique. En effet, le jeune homme revint en dlRiiiaai la main à une femme en qui je reconnus cette comtesse demi te leter m'avait autrefois été dépeint par Gobseck, Tune des dewi filtes du bonhomme Goriot. La comtesse ne me vit pas d'abord, je me lenaàs dans l'en^brasure de la fenêtre, le visage à la vitre. En ewÊnûi dass la cliambre humide et sombre de l'usurier, elle jota un regeM de défiance sur Maxime. Elle était si belle, que, malgré ses faates, je fei plaignis. Quelque terrible angoisse agitait son cœur, ses iraito nobles et tiers avaient une expression convulsive.inal déguisée. Ce jewMf homme était devenu pour elle un mauvais génie. J'admirai Cebj»ecfc, qui, quatre ans plus tôt, avait compris la destinée do ces dewi étm sur une première lettre de change. — Probablement, me <■ ie, ee monstre à visage d'ange la gouverne par tous les ressorts la vanité, la jalousie, le plaisir, l'entruînenient du monde.

— Mais, s'écria la vicomtesse, les vertus mêmes de celle ont élé pour hii des armes, il lui a fait verser desUwne» étê^ vouement, il a su exalter en elle la générosi:é naturelle h mtn sese, et il a abusé de sa tendresse pour lui vendre bien cher 4b crioiiaeb plaisirs.

— Je vous l'avoue, dit Derville, qui ne comprit pas Its signes que lui fit madame de Graiidlicu, je ne pleurai pas sur le sert de cette malheureuse créature, si brillanie aux yeux du monde et « épeinaatable pour qui lisait dans son cœur ; non, je frémissais d'bon*ciir en contem|>lant son assassin, ce jeune homme dont lé from étaii aï ^r, la bouche si fraîche, le sourire si gracieux, les dents si biaochet, et qui ressemblait à un ange. Ils éiaieui en ce moment tous denx devant leur juge, qni les examinait comme un vieux dominicain du seizième siècle devait ép'er les tortures de deux 5Iaures, au fond des souterrains du çainl-ofTice. — Monsieur, existe-t-il un moyen d'obtenir le prix des diamants qiie voici, mais en me réservant le droit de les racheter? dit-elle d'une voix tremblante en lui tendant un écrin. — Oui, madame, répondis-jeenintervennntet me montrant. Elle me regarda, me reconnut, laissa échapper un frisson, et me lança ce coup d'œil qui signifie en tout pays : Tahezvom! ~t Ceci, dis-je en continuant, constitue un acte que nous appelons vente à réméré, convention qui consiste à céiler et transporter une propriété mobilière ou immobilière pour un temps déterminé, à Texpiration duquel on peut rentrer dans l'objet en litige, moyennant une somme fisée. Elle respira plus facilement. Le comte Maxime fronça le sourcil, il se doutait bien que l'usurier donnerait alors une plus faible somme des diamants, valeur sujette à des baisses. Gobseck, immobile, avait saisi sa loupe et contemplait silencieusement. Pécrin. Vivrais-je cent ans, je n'oublierais pas le tableau que nous oitrit sa figure. Ses joues pâles s'étaient colorées, ses yeux, où les scintillements des pierres semblaient se répéter, brillaient d'nn feu surnalm'el. Il se leva, alla au jour, tint les diamants près de Ea bouche démeublée, comme s'il eût voulu les dé*

vorer. Il marmottait de vagues paroles, en soulevant tour à tour les bntcelets, les girandoles, les colliers, les diadèmes, qu'il présentait à la lumière pour en juger l'eau, la blancheur, la taille; il les sorl:iit de l'écrin, les y remettait, les y reprenait encore, les faisait jouer en leur demandant tous leurs feux, plus enfant que vieillard, ou plutôt enfant et vieillard tout ensemble. — Beaux diamants! Cela aurait valu trois cent mille francs avant la Révolution. Quelle eau ! Voilà de vrais diamants d'Asie venus de Golcoiide ou de Visapoiir ! En connaissezvous le prix? Non, non, Gobseck est le seul à Paris qui sache les apprécier. Sous l'Empire, il aurait encore fallu plus de deux cent mille francs pour iiiire une parure semblable. Il fit un geste de dégoût et ajouta : — Maintenant le diamant perd tous les jours., le Brésil nous en accable depuis la paix, et jette sur les places des diamants moins blancs que ceux de l'Inde. Les femmes n'en porient plus qu'à la cour. Mitdame y va ? Tout en lançant ces terribles paroles, il examinait arec une joie indicible les pierres l'une après l'autre : — Sans tache, disait-il. Voici une tache. Voici une paille. Beau diamant. Son visage blême était si bien illuminé par les feux de ces pierreries, que je le comparais à ces vieux miroirs verdûlres qu'on trouve dans les auberges de province, qui acceptent les reflets himineux sans les répéter, et donnent la tigure d'un homme tombant en apoplexie, nti voyageur assez hardi pour s'y regarder. — Ëb bien ! dit le comte ou frappant sur l'épaule de Gobseck. Le vieil enfant tressaillit. U laissa ses hochets, les mit sur son bureau, s'assit et redevint usurier, dnr, froid et poli comme une colonne de marbre : — Combien voijs fautil? — Cent mille francs, pour trois ans, dit le comte. — Possible! dit Gobseck en tirant d'une boîte d'acajou des balances inestimables pour leur ÎBStesse, son écrin à lui ! Il pesa les pierres en evahiant à vue de de pays (et Dieu sait comme !) le poids des montures. Pendant cct;e opéradeo, la figure de l'escompteur luttait entre la joie et la sévérité. LÂcoMMse était plongée dans une stupeur dont je lui tenais compta!. il m een^la qu'elle mesurait la profondeur du précipice où elle lombiit. V 7 avait encore des remords dans cette âme de femme ; il ne firilill peut-être qu'un effort, une main charitablement tendue, pour la r, je l'essayai. — Ces diamants sont à vous, madame? lui deé-je d'une voix claire. — Oui, monsieur, répondit-elle en me un regard d'orgueil. — Faites le réméré, bavard! nie dit Coèeceft en se levant et me montrant sa place au bureau. — Madame est 9ùm éoute mariée? demandai-je encore. Elle inclina viveuicni la tête. ^ Jks ne ferai pas l'acte ! m'écriai-je. — Et pourquoi? dit Gobseck. -* Pourvoi? repris-je en enirainant le vieillard dans fcnibrasure de b fenêtre pour lui parler à voix basse. Cette femme étant en puissance ie man, le réméré sera nul, vous ne pourriez opposer foire ignorattce d'un fait constaté par l'acte même. Vous seriez donc loiu de représenter les diamants qui vont vous être déposés, et dont le poids, les valeurs ou la taille seront décrits. Gobseck m'interrompit par nn sigi^c de tête, et se tourna vers les deux coupables : — Il a raison, dit-il. Tout est changé. Quatre-vingt mille francs comptant, et vous me leiftscrez les diamants! ajouta-t-il d'une voix sourde et flûtée. En Ciit de meubles, la possession vaut titre.— Mais... répliqua le jeune homme. — A prendre ou à laisser, reprit Gobseck en reoiettam récrin à la comtesse, j'ai trop de risques à courir. — Vous feriez mieux de vous jeter aux pieds de votre mari, lui dis-je à loreille en me penchant vers elle. L'usurier comprit sans doute mes paroles an mouvement de mes lèvres, et me jeta un regard froid. La figure du jeune homme devint livide. L'hésitation de la comtesse était palp:ible. Le comte s'approcha d'elle, et quoiqu'il parlât très-bas, j'entendis : — Adieu, chère Anastasic, sois heureuse! Quant à moi, demain je n'aurai plus de soucis. — Monsieur, s'écria la jeune femme en s\idrcssn:it à Gobseck, j'accepte vos offres. — Allons donc! répondit le vieillarJ, vous êtes bien difilcile à confesser, ma belle dame. Il signa uu l»ou de cinquante mille francs sur la Banque, et le remit à la comtesse. — Maintenant, dit-il avec un sourire qui ressemblait à celui de Voltaire, je vais vous compléter votre somme par trente mille francs de lettre^ de change dont la bonté ne me sera pas contestée. C'est de Tor en barres. Monsieur vient de me dire : Mes lettres de change seront acquittées, ajouia-t-il en présentant des traites souscrites par le eoniie, toutes protestées la veille à la requête de celui de ses confrères qui probablement les lui avait vendues à bas prix. Le jeune homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot : — Vieux coquin ! Le papa Gobseck ne sourcilla pas, il tira d'un carton sa paire de pistolets, et dit froidement : -^ En ma qualité d'insulté, je tirerai le premier. — Maxime, vous devez des excuses à monsieur, s'écria doucement la tremblante comtesse, -• Je n'ai pas eu Pintentiou de

-rr^-n

GOBSECK

VOUS offenser, dk le jeuue homme en balbutiant. -* Je le sais bien, répondit iranquiilement Gobseck, voire inlcnlion était seulement de ne pas payer vos leilres de change. La comtesse se leva, salua, et disparut en proie sans doute à une profonde horreur. M. de Trailles fut forcé de la suivre; mais avant de sortir : — S*il vous échappe une indiscrétion, messieurs, dit-il, j*aurai votre sang ou vous aurez le mien. — ilmen, lui répondit Gobseck en serrant ses pistolets. Pour jouer son sang, faut en avoir, mon petit, et tu n*as que de la boue dans les veines. Quand la porte fut fermée et que les deux voitures parurent, Gobseck se leva, se mit à danser eu répétant : — J'ai les diamants! j'ai les diamants! Les beaux diamants, quels diamants! et pas cher. Ah ! ah ! Werbrust et Gigonnet, vous avez cru attraper le vieux papa Gobseck ! Ego sum papa ! je suis votre maître à tous ! Intégralement payé! Comme ils seront sols, ce soir, quand je leur conterai Taffaire, entra deux parties de dominos! Cette joie sombre, celte férocité de sauvage, excitées par la possession de quelques cailloux blancs, me firent tressaillir. J'étais nmet et stupéfait.— Ah, ah ! te voilà, mou gar^'on, dit-il. Nous dînerons ensemble. Nous nous amuserons chez toi, je n*ai pas de ménage. Tous ces restaurateurs, avee leurs coulis, leurs sauces, leurs vins, empoisonneraient le diable. L'expression de mon visage lui rendit subitement sa froide impassibilité. — Vous ne concevez pas cela, me dit-il en s'asseyant au coin de son foyer, où il mit son poêlon de fer-blanc plein de lait sur le réchaud.— Voulez-vous déjeuner avee moi? reprit-il, il y en aura peut-être assez pour deux. -- Merci, répondis-jo, je ne déjeune qu'à midi. En ce moment des pas précipités retentirent dans le corridor. L'inconnu qui survenait s'arrêta sur le palier de Gobseck, et frappa plusieurs coups qui eurent un caractère de fureur. L'usurier alla reconnaître par la chattière, et ouvrit à un homme de trente-cinq ans environ, qui sans doute lui parut inoffensif, malgré cette colère. Le survenant, simplement vêtu, ressemblait au feu duc de Richelieu, c'était le comte, que vous avez dû rencontrer et qui avait, passez-moi celle expression, la tournure aristocratique des hommes d'Etat de voire faubourg. — Monsieur, dit-il en s'adres^ant à Gobseck redevenu calme, ma femme sort d'ici? — Possible. — Eh bien ! monsieur, ne me comprenez-vous pas ? — Je n*ai pas l'honneur de connaître madame voire épouse, répondit l'usurier. J'ai reçu beaucoup de monde ce matin : des femmes, des hommes, des demoiselles qui ressemblaient à des jeunes gens, et des jeunes gens qui ressemblaient à des demoiselles. Il me serait bien difiicile de... — Trêve de plaisanterie, monsieur, je parle de la femme qui sort à l'instant de chez vous. — Comment pui&je savoir si elle est votre femme, demanda l'usurier, je n'ai jamais en l'avantage de vous voir. — Vous vous trompez, monsieur Gobseck, dit le comte avec un profond accent d'ironie. Nous nous sommes rencontrés dans la chambre de ma femme, un matin. Vous veniez toucher un billet .souscrit par elle, un billet qu'elle ne devait pas. — Ce n'était pas mon affaire de rechercher de quelle manière elle en avait reçu la valeur, répliqua Gobseck en lançant un regard malicieux au comte. J'avais escompté l'effet à l'un de mes confrères. D'ailleurs, monsieur, dit le capitaliste sans s'émouvoir ni presser soa débit et en versant du café dans sa jaile de lait, vous me permettrez de vous faire observer qu'il ne m'est pas prouvé que vous ayez le droit de me faire des remontrances chez mot : je suis majeur depuis l'an soixante et un du siècle dernier. — Monsieur, vous vouez d'acheter à vil prix des diamants de famille qui n'appartenaient pa.s à ma femme. — Sans me croire obhgé de vons mettre dans le secret de mes affaires, je vous dirai, monsieur le comte, que» si vos diamants vous ont été pris par madame la comiesse, vous ain*iez dû l>révenir, par une circukiire, les joailliers de ne pas les acheter, elle a pu les vendre eu détail. — Moasieur ! s'écria le comte, vous connaissiez ma femme. — Vrail — Elle est en puissance de mari. — Possible. — Elle n'avait pas le droit de disposer de ces diamants... — Juste. — Eh bien i monsieur? — Eh bien ! monsieur, je connais votre femme, elle est en puissance de mari, je le veux bien, elle est sous bien des puissances ; mais —je — ne — - connais pas — vos diamants. Si madame la comtesse signe des lettres de change, elle peut sans doute faire le commerce, acheter des diamants, en recevoir pour les vendre, ça s'est vu ! — Adieu, monsieur, s'écria le comte pâle de colère, il y a des tribunaux. — Juste. -~ Monsieur que voici, ajoutat-il en me montrant, a été témoin de la vente. ^ Possible. Le comte allait sortir. Tout à coup, sentant l'importance de cette affaire, je m'inleiposai entre les pariie^i beUigérarUes. — Monsieur le comte, dis-je, vous avez rai€on, et M. Gobseck est sans aucun tort. Vous no sauriez poursuivre Tac^néreiir sans faire mettre

en cause votre femme, et l'odieux de cette affaire ne retomberait pas sur elle seulemenL Je suis avoué, je me dois à moi-même, encore plus qu'à mon caractère oiUciel, de vous déchirer que les diamants dont vous parh^z ont été adietés par M. Gobseck en ma présence ; mais je crois que vous auriez tort de contester la légalité de celle vente, dont les objets sont d'ailleurs peu reconnaissables. Eu équité, vous auriez raison ; en justice, vous succomberiez. M. Gobseck est trop honnête homme pour nier que celte vente ait élé effectuée à son profit, surtout quand ma conscience et mon devoir me forcent à l'avouer. Mais intentassiez-vous un procès, monsieur le comte, l'issue en serait douteuse. Je vous conseille donc de transiger avec M. Gobseck, qui peut exciper de sa bonne foi, mais auquel vous devrez toujours rendre le prix de la vente. Consentez à un réméré de sept à huit mois, d'un an même, laps de temps qui vous permettni de rendre la somme empruntée par madame la comtesse, à moins que vous ne préfériez les racheter dès aujourd'hui en donnant des garanties pour le payement. L'usurier trempait son pain dans la tasse et mangeait avec une parfaite indittérence; mais au mot de transaction, il me regarda comme s'il disait : — Le gaillard ! comme il profite de mes leçons. De mon cùté, je lui ripostai par une oeillade qu'il comprit à merveille. L'affaire était fort douteuse, ignoble; il devenait urgent de transiger. Gobseck n'aurait pas eu la ressource de la dénégation, j'aurais dit la vérité. Le comte me remercia par un bienveillant sourire. Après un débat dans lequel l'adresse et l'av'.dité do Gobseck auraient mis en défaut toute la diplomaiie d'un congrès, je préparai un acte par lequel le comte reconnut avoir reçu de l'usurier une sommcx de quatre-vingt-cinq mille francs, intérêts compris, et moyennant la reddition de laquelle Gobseck s'engageait à remettre les diamants au comte.— Quelle dilapidation ! s'écria le mari en signant. Comment jeter un pont sur cet abîme? — Alonsieur, dit gravement Gobseck, avez-vous beaucoup d'enfants? Cette demande fit tress:nllir le comte comme si, semblable à un savant médecin, l'usurier eût mis tout à coup le doigt sur le siège du mal. Le mari ne répondit pas. ~ Eh bien ! reprit Gobseck en comprenant le douloureux silence du comte, je sais votre histoire par cœur. Cette femme est un démon que vous aimez peut-être encore ; je le crois bien, elle m'a ému. Peutêtre voudriez-vous sauver votre fortune, la réserver à un ou deux de vos enfants. Eh bien ! jetez-vous dans le tourbillon du monde, jouez, perdez cette fortune, venez trouver souvent Gobseck. Le monde dira que je suis un juif, un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné ! Je m'en moque 1 Si l'on m'insulte, je mets mon homme à bas, personne ne tire aussi bien le pistolet et ré(:ée que voire serviteur. On le sait! Puis, ayez un ami, si vous pouvez en rencontrer un, auquel vous ferez une vente simulée de vos biens. — N'uppclezvous pas cela un fidéicommis ? me demanda-t-il en se tournant vers moi. Le comte parut entièrement absorbé dans ses pensées, et nous quitta en nous disant : — Vous aurez votre argent demain, monsieur, tenez les diamants prêts. — Ça m'a lair d'être bête comme un honnête homme, me dit froidement Gobseck quand le comte fut parti. — Dites plutôt bête comme un homme passionné. — Le comte vous doit les frais de l'acte, s'écria-t-il en me voyant prendre congé de lui. Quelques jours après cette scène qui m'avait initié aux terribles mys. tères de la vie d'une femme à la mode, je vis entrer le comte, un matin, dans mon cabinet. — Monsieur, dit-il, je viens vous consulter sur des intérêts graves, en vous déchirant que j'ai en vous la confiance la plus entière, et j'espère vous en donner des preuves. Voire conduite envers madame de Grandlieu, dit le comte, est au-dessus de tout éloge.

—Vous voyez, madame, dit l'avoué à la vicomtesse, que j'ai mille fois reçu de vous le prix d'une action bien simple. Je m'inclinai respectueusement, et répondis que je n'avais fais que remplir un devoir d'honnête homme. — Eh bien ! monsieur, j'ai pris beancoup d'informations sur le singulier personnage auquel vous devez votre état, me dit le comte. D'après tout ce que j'en sais, je reconnais en Gobseck un philosophe de l'école cynique. Que pensez-vous de sa probité? —

Monsieur le comte, répondis-jo, Gobseck est mon bienfaiteur à

quinze pour cent, ajoutai-je en riant. Mais son avarice ne m'autorise pas à le i)eindre ressemblant au profit d'un inconnu. — Pariez, monsieur! Votre franchise ne peut nuire ni à Gobseck ni à vous. Je ne m'attends pas à trouver un ange dans un préteur sur gages. —Le pa|Ki Gobseck, repris-je, est intimement convaincu d'un principe qui domine sa conduite. Selon lui, l'argent est une marcbaadise que l'on peut, en toute sûreté de conscience, vendre cher ou ïnm marché^ suivant les cas. Un capiti^lisle est à ses yeux un homme qui entre, par

co

GOBSECK

IcTorl denier qu'il réclame de son argent, comme associé par anlicipaiion dans les entreprises et les spéculations lucratives. A pari ses principes financiers et ses observations philosophiques sur la nature huma'ne qui lui permettent de se conduire en apparence comme un usurier, je suis intimement persuadé que, sorti de ses affaires, il est 1 homme le plus délicat et le plus probe qu*il y ait à Paris. Il existe deux hommes en lui : il est avare et philosophe, petit et grand. Si je mourais en laissant des enfants, il serait leur tuteur. Voila, monsieur, sous quel aspect Texpérience m*a montré Gobseck. Je ne connais rien de sa vie passée. Il peut avoir été corsaire, il a peut-être traversé le monde entier en trafiquant des diamants ou des hommes, des femmes ou des secrets d*Etat, mais je jure qu'aucune âme humaine n'a été ni plus fortement trempée ni mieux éprouvée. Le jour où je lui ai porté la somme qui m'acquittait envers lui, je lui demandai, non sans quelques précautions oratoires, quel sentiment l'avait poussé à me faire payer de si énormes intérêts, et par quelle raison, voulant m'obliger, moi son ami, il ne s'élait pas permis un bienfait complet. — Mon fils, je t'ai dispensé de la reconnaissance en te donnant le droit de croire que tu ne me devais rien, aussi sonanes-nous les meilleurs amis du monde. Cette réponse, monsieur, vous expliquera l'homme mieux que toutes les paroles possibles. — Mon parti est irrévocablement pris, médit le comte. Préparez les actes nécessaires pour transporter à Gobseck la propriété de mes biens. Je ne me fie qu'a vous, monsieur, pour la rédaction de la contre-lettre par laquelle il déclarera que cette vente est simulée, et prendra l'engagement de remettre ma fortune, administrée par lui comme il sait administrer, entre les mains de mon fils ahié, à l'époque de sa majorité. Maintenant, monsieur, il Aiiit vous le dire : je craindrais de garder cet acte précieux chez n)oi. L'attachement de mou fils pour sa mère me fait redouter de lui confier cette contre-lettre. Oserais-je vous prier d'en être le dépositaire? En cas de mort, Gobseck vous instituerait légataire de mes propriétés. Ainsi, tout est prévu. Le comte garda le silence pendant un moment et pûrut très-agité. — Mille pardons, monsieur, me dit-il après une pause, je souffre beaucoup, et ma santé me donne les plus vives craintes. Des chagrins récents ont troublé ma vie d'une manière cruelle, et nécessitent la grande mesure que je prends. — Monsieur, lui dis-je, permettez-moi de vous remercier d'abord de la confiance Qiie vous avez en moi. Mais je dois la justifier en vous faisant observer que par ces mesures vous exhérédez complètement vos... autres enfants. Ils portent votre nom. Ne fussent-ils que les enfants d'une femme autrefois aimée, maintenant déchue, ils ont droit à une certaine existence. Je vous déclare que je n'accepte point la charge dont vous voulez bien m'honorer, si leur sort n'est pas fixé. Ces paroles firent tressaillir violemment le comte. Quelques larmes lui vinrent aux yeux, il me serra la main en me disant : — Je ne vous connaissais pas encore tout entier. Vous venez de me causer à la fois de la joie et de la peine. Nous fixerons la part de ces enfants par les dispositions de la contre-lettre. Je le reconduisis jusqu'à la porte de mon étude, et il me sembla voir ses traits épanouis par le sentiment de satisfaction que lui causait cet acte de justice.

— Voilà, Camille, comment de jeunes femmes s'embarquent sur des abîmes. Il suffit quelquefois d'une contredanse, d'un air chanté au piano, d'une partie de campagne, pour décider d'effroyables malheurs. On y court à la voix présomptueuse de la vanité, de l'orgueil, sur la foi d'un sourire, ou par folie, ou par étourderie ! La honte, le remords et la misère sont trois furies entre les mains desquelles doivent infailliblement tomber les femmes aussitôt qu'elles franchissent les bornes...

— Ma pauvre Camille se meurt de sommeil, dit la vicomtesse en interrompant l'avoué. Va, ma fille, va dormir, ton cœur n'a pas besoin de tableaux effrayants pour rester pur et vertueux.

Camille de Grandlieu comprit sa mère et sortit.

— Vous êtes allé un peu trop loin, cher monsieur Derville, dit la vicomtesse, les avoués ne sont ni mères de famille, ni prédicateurs.

-7- Mais les gazettes sont mille fuis plus...

— Pauvre Derville! dit la vicomtesse en interrompant l'avoué, je ne vous reconnais pas. Croyez-vous donc que ma fille lise les journaux? — Continuez, ajouta-t-elle après une pause.

— Trois mois après la ratification des ventes consenties par le comte au profit de Gobseck...

— Vous pouvez nommer le comte de Restaud, puisque ma fille n'est plus là, dit la vicomtesse.

— Soit ! reprit l'avoué. Longtemps après cette scène, je n'avais pas encore reçu la contre-lettre qui devait me rester entre les mains.

A Paris, les avoués sont emportés par un courant qui ne leur permet de porter aux affaires de leurs clients que le degré d'intérêt qu'ils y portent eux-mêmes, sauf les exceptions que nous savons f;iire. Cependant, un jour que l'usurier dînait chez moi, je lui demandai, en sortant de table, s'il savait pourquoi je n'avais plus entendu parler de M. de Restaud. — Il y a d'excellentes raisons pour cela, me répondit-il. Le gentilhomme est à la mort. C'est une de ces âmes tendres qui, ne connaissant pas la manière de tuer le chagrin, se laissent toujours tuer par lui. La vie est un travail, un métier, qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la vie, à force d'en avoir éprouvé les douleurs, sa fibre se corrobore et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa sensibilité ; il fait de ses nerfs des espèces de ressorts d'acier qui plient sans casser ; si l'estomac est bon, un homme ainsi préparé doit vivre aussi longtemps que vivent les cèdres du Liban, qui sont de fameux arbres. — Le comte serait mourant? dis-je. — Possible, dit Gobseck. Vous aurez dans sa succession une affaire juteuse. Je regardai mon homme, et lui dis pour le sonder : — Expliquez-moi donc pourquoi nous sommes, le comte et moi, les seuls auxquels vous vous soyez intéressés? — Parce que vous êtes les seuls qui vous soyez fiés à moi sans finasserie, me répondit-il. Quoique cette réponse me permit de croire que Gobseck n'abuserait pas de sa position, si les contre-lettres se perdaient, je résolus d'aller voir le comte. Je prétextai des affaires, et nous sortîmes. J'arrivai promptement rue du Helder. Je fus introduit dans un salon où la comtesse jouait avec ses enfants. En m'entendant annoncer, elle se leva par un mouvement brusque, vint à ma rencontre, et s'assit sans mot dire, en m'indiquant de la main un fauteuil vacant auprès du feu. Elle mit sur sa figure ce masque impénétrable sous lequel les femmes du monde savent si bien cacher leurs passions. Les chagrins avaient déjà fané ce visage ; les lignes merveilleuses qui en faisaient autrefois le mérite restaient seules pour témoigner de sa beauté.— Il est très-essentiel, madame, que je puisse parler à M. le comte... —Vous seriez donc plus favorisé que je ne le suis, répondit-elle en m'interrompant. M. de Restaud ne veut voir personne, il souffre à peine que son médecin vienne le voir, et repousse tous les soins, même les miens. Les malades ont des fantaisies si bizarres! ils sont comme des enfants, ils ne savent ce qu'ils veulent. — Peut-être, comme les enfants, savent-ils très-bien ce qu'ils veulent. La comtesse rougit. Je me repentis presque d'avoir fait cette réplique digne de Gobseck. — Mais, repris-je, pour changer de conversation, il est impossible, madame, que M. de Restaud demeure perpétuellement seul. — Il a son fils aîné près de lui, dit-elle. J'eus beau regarder la comtesse, cette fois elle ne rougit plus, et il me parut qu'elle s'était affermie dans la résolution de ne pas me laisser pénétrer ses secrets. — Vous devez comprendre, madame, que ma demarche n'est point indiscrète, repris-je. Elle est fondée sur des intérêts puissants... Je me mordis les lèvres, en sentant que je m'embarquais dans une fausse roule. Aussi, la comtesse profita-t-elle surle-champ de mon étourderie.— Mes intérêts ne sont point séparés de ceux de mon mari, monsieur, dit-elle. Rien ne s'oppose à ce que vous vous adressiez à moi... — L'aff^ûre qui m'amène ne concerne que M. le comte, répondis-je avec fermeté. — Je le ferai prévenir du désir que vous avez de le voir. Le ton poli, l'air qu'elle prit pour prononcer cette phrase ne me trompèrent pas ; je devinai qu'elle ne me laisserait jamais parvenir jusqu'à son mari. Je causai pendant un moment de choses indifférentes, afin de pouvoir observer la comtesse ; mais, comme toutes les femmes qui se sont fait un plan, elle savait dissimuler avec cette rare perfection qui, chez les personnes de votre sexe, est le dernier degré de la perfidie. Oserai-je le dire, j'appréhendais tout d'elle, même un crime. Ce sentiment provenait d'une vue de l'avenir, qui se révélait dans ses gestes, dans ses regards, dans ses manières, et jusque dans les intonations de sa voix. Je la quittai. Maintenant, je vais vous raconter les scènes qui terminent cette aventure, en y joignant les circonstances que le temps m'a révélées, et les détails que la perspicacité de Gobseck ou la mienne m'ont fait deviner. Du moment où le comte de Restaud parut se plonger dans un tourbillon de plaisirs, et vouloir dissiper sa fortune, il se passa entre les deux époux des scènes dont le secret a été impénétrable, et qui permirent au comte de juger sa femme encore plus défavorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Aussitôt qu'il tomba malade, et qu'il fut obligé de s'aliter, se manifesta son aversion pour la comtesse et pour ses deux derniers enfants ; il leur interdit l'entrée de sa chambre, et, quand ils essayèrent d'éluder cette consigne, leur désobéissance amena des crises si dangereuses pour M. de Restaud,

GOBSECK

que le médecin conjura la comtesse de ne pas enfreindre les ordres de son mari. Madame de Bestaud ayant vu successivement les terres, les propriélés de la famille, et mémo l'hôlel où elle demeurait, passer cnlre les mains de Gobseck, qui semblait réaliser, quant à leur fortune, le personnage fantastique d*un ogre, comprit sans doute les desseins de sou mari. M. de Trailles, un peu trop vivement poursuivi par ses créanciers, voyageait alors en Angleterre. Lui seul aurait pu apprendre à la comtesse les précautions secrètes que Gobseck avait suggérées à M. de Restaud contre elle. On dit qu'elle résista longtemps à donner sa signature, indispensable aux termes de nos lois pour valider la vente des biens, et néanmoins le comte Tobtiui. La comtesse croyait que son mari capitalisait sa fortune, et que le petit volume de billets qui la représentait serait dans une cachette, chez lin notaire, ou peut-être à la Banque. Suivant ses calculs, M. de Restaud devait posséder nécessairement un acte quelconque pour donner à son fils aîné la facilité de recouvrer ceux de ses biens auxquels il tenait. FJe prit donc le parti d'établir autour de la chambre de son mari la plus exacte surveillance. Elle régna despotiquement dans sa maison, qui fut soumise à sou espionnage de femme. Elle restait toute la journée assise dans le salon attenant à la chambre de son mari, et d*où elle pouvait entendre ses moindres paroles et ses plus légers mouvements. La nuit, elle faisait tendre un lit dans cette pièce, et la plupart du temps elle ne dormait pas. Le médecin fut entièrement dans ses intérêts. Ce dévouement parut admirable. Elle savait, avec celte finesse naturelle aux personnes perfides, déguiser la répugnance que M. de Restaud manifestait pour elle, et jouait si parfaitement la douleur, qu'elle obtint une sorte de célébrité. Quelques prudes trouvèrent même qu'elle rachetait ainsi ses fautes. Mais elle avait toujours devant les yeux la misère qui l'attendait à la mort du comte, si elle manquait de présence d'esprit. Ainsi cette femme, repoussée du lit de douleur où gémissait son mari, avait tracé un cercle magique à l'entour. Loin de lui, et près de lui, disgraciée et toute-puissante, épouse dévouée en apparence, elle guettait la mort et la fortune, comme cet insecte des champs qui, au fond du précipice de sable qu'il a su arrondir en spirale, y attend son inévitable proie en écoutant chaque grain de poussière qui tombe. Le censeur le plus sévère ne pouvait s'empêcher de reconnaître que la comtesse portait loin le sentiment de la maternité. La mort de son père fut, dit-on, une leçon pour elle. Idolâtre de ses enfants, elle leur avait dérobé le tableau de ses désordres ; leur âge lui avait permis d'atteindre à son but et de s'en faire aimer, elle leur a donné la meilleure et la plus briBante éducation. J'avoue que je ne puis me défendre pour cette feinme d'un sentiment admiratif et d'une compalissance sur laqueHe Gobseck me plaisante encore. A cette époque, la comtesse, qui reconnaissait la bassesse de Maxime, expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie passée. Je le crois. Quelque odieuses que fussent les mesures qu'elle prenait pour reconquérir la fortune de son mari, ne lui étaientelles pas dictées par son amour maternel et par le désir de réparer ses torts envers ses enfants? Puis, comme plusieurs femmes qui ont subi les orages d'une passion, peut-être éprouvait-elle le besoin de redevenir vertueuse. Peut-être ne connutrclle le prix de la vertu qu'au moment où elle recueillit la triste moisson semée par ses erreurs. Chaque fois que le jeune Ernest sortait de chez son père, il subissait un interrogatoire iuquisitorial sur tout ce que le comte avait fait et dit. L'enfant se prêtait complaisamment aux désirs de sa mère, qu'il attribuait à un tendre sentiment, et il allait au-devant de toutes les questions. Ma visite fut un trait de lumière pour la comtesse, qui voulut voir en moi le ministre des vengeances du comte, et résolut de ne pas me laisser approcher du moribond. Mû par un pressentiment sinistre, je désirais vivement me procurer un entretien avec M. de Rest;uid, car je n'étais pas sans inquiétude sur la destinée des contrelettres ; si elles tombaient entre les mains de la comtesse, elle pouvait les faire valoir, et il se serait élevé des procès interminables entre elle et Gobseck. Je connaissais assez l'usurier pour savoir qu'il ne restituerait jamais les biens à la comtesse, et il y avait de nombreux éléments de chicane dans la contexture de ces titres, dont l'action ne pouvait être exercée que par moi. Je voulus prévenir tant de malheurs, et j'allai chez la comtesse une seconde fois.

— J'ai remarqué, madame, dit Derville à la vicomtesse de Grandlieu en prenant le ton d'une confidence, qu*il existe certains phénomènes moraux auxquels nous ne faisons pas assez attention dans le monde. Naturellement observateur, j'ai porté dans les afi'aires d'intérêt que je traite et où les passions sont si vivement mises en jeu, un esprit d'analyse involontaire. Or, j'ai toujours admiré avec une sur-

prise nouvelle que les intentions secrètes et les idées que portent en eux deux adversaires, sont presque toujours réciproquement devinées. Il se rencontre parfois entre deux ennemis la même lucidité de raison, la même puissance de vue intellectuelle qu'entre deux amants qui lisent dans l'àme l'un de l'autre. Ainsi, quand nous fûmes tous deux en présence, la comtesse et moi, je compris tout à coup la cause de l'antipathie qu'elle avait pour moi, quoiqu'elle déguisât ses sentiments sous les formes les plus gracieuses de la politesse et de l'aménité. J'étais un confident imposé, et il est Impossible qu'une femme ne haïsse pas un homme devant qui elle est obligée de rougir. Quant à elle, elle devina que si j'étais l'homme en qui son mari plaçait sa confiance il ne m'avait pas encore remis sa fortune. Notre conversation, dont je vous fais grâce, est restée dans mon souvenir comme une des luttes les plus dangereuses que j'ai subies. La comtesse, douée par la nature des qualités nécessaires pour exercer d'irrésistibles séductions, se montra tour à tour souple, fière, caressante, confiante ; elle alla même jusqu'à tenter d'allumer ma curiosité, d'éveiller l'amour dans mon cœur afin de me dominer : elle échoua. Quand je pris congé d'elle, je surpris dans ses yeux une expression de haine et de fureur qui me fit trembler. Nous nous séparâmes ennemis. Elle aurait voulu pouvoir m'anéanlir, et moi je me sentais de la pitié pour elle, sentiment qui, pour certains caractères, équivaut à la plus cruelle Injure. Ce sentiment perça dans les dernières considérations que je lui présentai. Je lui laissai, je crois, une profonde terreur dans l'âme en lui déclarant que, de quelque manière qu'elle pût s'y prendre, elle serait nécessairement ruinée. — Si je voyais M. le comte, au moins le bien de vos enfants... — Je serais à votre merci, dit-elle en m*interrompant par un geste de dégoût. Une fois les questions posées entre nous d'une manière si franche, je résolus de sauver cette famille de la misère qui l'attendait. Déterminé à commettre des illégalités judiciaires, si elles étaient nécessaires pour parvenir à mon but, voici quels furent mes préparatifs. Je fis poursuivre M. le comte de Restaud pour une somme due fictivement à Gobseck, et j'obtins des condamnations. La comtesse cacha nécessairement cette procédure, mais j'acquérais ainsi le droit de faire apposer les scellés à la mort du comte. Je corrompis alors un des gens de la maison, et j'obtins de lui la promesse qu'au moment même où son maître serait sur le point d'expirer, il viendrait me prévenir, fûtrce au milieu de la nuit, afin que je passe Intervenir tont â coup, effrayer la comtesse eu la menaçant d'une subite apposition de scellés, et sauver ainsi les contrc-'jettres. J'appris plus tard que cette femme étudiait le Code en entendant les plaintes de son mari mourant. Quels effroyables tableaux ne présenteraient pas les âmes de ceux qui environnent les lits funèbres, si l'on pouvait en peindre les idées? Et toujours la fortune est le mobile des intrigues qui s'élaborent, des plans qui se forment, des trames qui s'ourdissent ! Laissons maintenant de c6té ces détails assez fastidieux de leur nature, mais qui out pu vous permettre de deviner les douleurs de cette femme, celles de son mari, et qui vous dévoilent les secrets de quelques intérieurs semblables à celui-ci. Depuis deux mois, le comte de Restaud, résigné à son sort, demeurait couché, seul, dans sa chambre. Une maladie mortelle avait lentement affaibli son corps et son esprit. En proie à ces fantaisies de malade dont la bizarrerie semblo inexplicable, il s'opposait à ce qu'on appropriât son appartement, il se refusait à toute espèce de soin, et même â ce qu'on fit son lit. Cirtte extrême apathie s'était empreinte autour de lui : les mcu* blés de sa chambre restaient en désordre. La poussière, les toiles d'àraigiiées, couvraient les objets les plus délicats. Jadis riche et recher** ché dans ses goûts, il se complaisait alors dans le triste spectacle que lui offrait cette pièce où la cheminée, le secrétaire et les chaises étaicLit encombrés des objets que nécessite une maladie : des fioles vides ou pleines, presque toutes sales ; du linge épars, des assiettes brisées, une bassinoire ouverte devant le feu, uqe baignoire encore pleine d'eau minérale. Le sentiment de la destruction était exprimé dans chaque détail de ce chaos disgracieux. La mort apparaissait dans les choses avant d'envahir la personne. Le comte avait horreur du jour, les Persiennes des fenêtres étaient fermées, et l'obscurité ajoutait encore à la sombre physionomie de ce triste lieu. Le malade avait considérablement maigri. Ses yeux, où la vie semblait s'être réfugiée, étaient restés brillants. La blancheur livide de son visage avait quelque chose d'horrible, que rehaussait encore la longueur extraordinaire de ses cheveux qu'il n'avait jamais voulu laisser couper, et qui descendaient en longues mèches plates le long de ses joues. Il ressem« blait aux fanatiques habitants du désert. Le chagrin éteignait tous les sentiments hiunaios en cet homme à peine âgé de cinquante ans, qae

GOBSKCK.

tout Paris avait coona si brillant et si heureux. Au amimencemeut du • mois de décembre de Pannée 1824, un matin, il regarda son fils Ernest qui était assis au pied de son lit, et qui le contenfiptait douloureusemeoi. — Souffrcz-vons? lui avait demande le jeune vicomte. -— Non! dii-il avec un cffravant sourire, tout est ici ft autour du cosurl El après avoir montré s;) tête, il pressa ses doigts décharnés sur sa poitrine creuse, par un geste qui fit pleurer Ernest. — Pourquoi donc ne vois-je pas venir M. Derville? demanda-l-il à son valet de chambre qu'il croyait lui être très-attaché, mais qui élatl tout à fait dans les iniéréts de la comtesse. — Comment, Maurice, s'écria le moribond, qui se mit sur son séant et parut avoir recouvré toute sa présence d'esprit, voici sept ou huit fois que je vous envoie chez mon avoué, depuis quinze jours, et il n'est pas venu? Croyez-vous que l'on puisse se jouer de moi? Allez le chercher sur-le-champ, a l'instant, et ramenez «le. Si vous n^exccutez pas mes ordres, je me lèverai moi-même et j'irai... — Madame, dit le valet de chambre en soiianl, vous avez entendu M. le comte, que dois je faire? — Vous feindrez d'aller chez l'avoué, et vous reviendrez dire à monsieur que son homme d'affaires est allé a quarante lieues d'ici pour un procès important. Vous ajouterez qu'on l'attend a la fin de la semaine. — Les malades s'abusent toujours sur leur sort, pensa la comtesse, et il attendra le reiour de cet homme. Le médecin avait déclaré la veille qu'il était difficile que le comte passât la journée. Quand, deux heures après, le valet de chambre vint faire à son maître celte réponse désespérante, le moribond parut très-agiié. — Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta-t-il à plusieurs reprises, je n'ai confiance qu'eu vous. Il regarda son fils pendant longtemps, et lui dit enfin d'une voix affaiblie : — Ernest, mon enfant, lu es bien jeune ; mais tu as bon cœur et tu comprends sans doute la Siûnteié d'une promesse faite à un mourant, à un père. Te sens-tu capable de garder un secret, de l'ensevelir en toi-même de manière à ce que ta mère elle-même ne s'en doute pas? Aujourd'hui, mon fils, il ne reste que toi dans cette maison à qui je puisse me fier. Tu ne trahiras pas ma confiance ? — Non, mon père. — Eh bien! Ernest, je le remettrai, dans quelques moments, un paquet cacheté qui appartient à M. Derville, tu le conserveras de manière à ce que personne ne sache que tu le possèdes, tu t'échapperas de l'hôtel et tu le jetteras à la petite poste qui est au bout de la rue. — Oui, mon père. — Je puis compter sur loi? — Oui, mon père. — Viens mVmbrasser. Tu me rends ainsi la mort moins amère, mon cher enfouit. Dans six ou sept années, tu comprendras l'importance de ce secret, et alors, tu seras bien récompensé de ton adresse et de la fidélité, alors tu sauras combien je t'aime. Laisse-moi seul un moment et empàhe qui que ce soit d'entrer ici. Ernest sortit, et vit sa mère debout dans le salon. — Ernest, lui dit-elle, viens ici. Elle s'assit en prenant son fils entre ses deux genoux, et, le pressant avec force sur son cœur, elle Tembra^sa. — Ernest, Ion père vient de le parler. — Oui, maman.

— Que t'a-t-il dit? — Je ne puis pas le répéter, maman. — Oh ! mon ch:r enfant ! s'écria la comtesse en l'embrassant avec enthousiasme, combien de plaisir me fait ta discrétion ! Ne jamais mentir et rester fidèle à sa parole, sont deux principes qu'il ne faiU jamais oublier.— Oh ! que tu es belle, maman ! Tu n'as jamais menti, toi ! j'en suis bien g(jr. — Quelquefois, mon cher Ernest, j'ai menti. Oui, j'ai manqué à ma parole en des circonstances devant lesquelles cèdent toutes les lois. Ecoute, mon Ernest, tu es assez grand, assez raisonnaMe, pour l'apercevoir que ton père me repousse, ne veut pas de mes soins, et cela n'est pas naturel, car tu sais combien je l'aime. — Oui, maman.

— Mon pauvre enfimt, dit la comtesse en pleurant, ce malheur est le résultat d'insinuations perfides. De méchantes gens ont cherché à me séparer de ton père, dans ie but de satisfaire leur avidité. Ils veulent nous priver de notre fortune et se l'approprier. Si ton père était bien portant, la division qui existe entre nous cesserait bientôt, il m'écouterait; et comme il est bon, aimant, il reconnaîtrait son erreur; mais sa raison s*est altérée, et les préventions qu'il avait contre moi sont devenues une idée fixe, une espèce de folie, Teffei de sa maladie. La prédilection que ton père a pour toi est une nouvelle preuve du dérangement de ses facultés. Tu ne t*es jamais aperçu qu'avant sa maladie il aimât moins Pauline et Georges que toi. Tout est caprice chez lui. La tendresse qu'il le porte pourrait lui suggérer l'idée de te donner des ordres à exécuter. Si tu ne veux pas ruiner ta famille, mon cher ange, et ne pas voir ta mère mendiant son pain un jour comme une pauvresse, il faut tout lui dire... — Ah! ah! s'écria le comte, qui, ayant ouvert la porte, se montra tout à coup presque nu, déjà même aussi sec, aussi décharné qu'un squelette. Ce cri «ourd produisit un effet terrible sur la comtesse, qui resta immobile et cotnme

frapi)ée de stupeur. Son mari était si frêle et si pâle, qu'il semblait sortir de la tombe. — Vous avez abreuvé ma vie de chagrins, et vous voulez troubler ma mort, pervertir la rsison de mon fils, en faire un honmie vicieux ! cria-l-il d'une voix rauque. La comtesse alla se jeter aux pieds de ce mourant, que les dernières émotions de la vie rendaient presque hideux et y versa un torrent de larmes. — Grâce î grâce î s'écria-t-elle. — Avez-vous eu de la pitié pour moi? demandat-il. Je vous ai laissée dévorer votre fortune, voulez-vous maintenant dévorer la mienne, miner mon fils ! — Eh bien ! oui, pas de pitié pour moi, soyez inflexible, dit-elle, mais les enfants! Condamnez votre veuve à vivre dans un couvent, j'obéirai ; je ferai, pour expier mes faillis envers vous, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner ; mais que les enfants soient heureux ! Oh ! les enfants ! les enfants î — Je n'ai qu'un enfant, répondit le comte eu tendant, par un geste désespéré, son bras décharné vers son fils. — Pardon! repentie, repentie!... criait la comtesse en embrassant les pieds humides de son mari. Les sanglots l'empêchaient de parler et des mots vagues, incohérents, sortiiicni de son gosier brûlant. — Après ce que vous disiez à Ernest, vous ostz parler de repentir ! dit le moribond, qui renversa la comlesse en agitant le pied. — Vous me glacez ! ajoula-t-il avec une iudifférence qui eut quelque chose d'effrayant. Vous avez été mauvaise fille, vous avez été mauvaise femme, vous serez mauvaise mère. La malheureuse femme tomba évanouie. Le mourant regagna son lit, s'y coucha, et perdit connaissance. Quelques heures après, les prêtres vinrent lui administrer les sacrements. 11 était minuit quand il expira. La scène du malin avait épuisé le reste de ses forces. J'arrivai à miimit avec le papa Gobseck. A la faveur du désordre qui régnait, nou5 nous introduisfnies jusque dans ie petit salon qui précédait la chambre mortuaire, et où nous trouvâmes les trois enfants en pleui*s. entre deux prêtres qui devaient passer la nuit près du corps. Ernest vint à moi et me dit que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte. — N'y entrez pas, dit-il avec une expression admirable dans l'accent et le geste, elle y prie ! Gobseck se mit à rire, de ce rire muet qui lui était particulier. Je me sentais trop ému par le sentiment qui éclatait sur la jeune figure d'Ernest, pour partager l'ironie de l'avare. Quand l'enfant vit que nous marchions vers la porte, il alla s'y coller en criant : — Maman, voilà des messieurs noirs qui te cherchent ! Gobseck enleva l'enfant comme si c'eût été une plume, et ouvrit la porte. Quel spectacle s'offrit à nos regards! Un affreux désordre régnait dans cette chambre. Echevelée par le désespoir, les yeux élincelants, la comtesse demeura debout, interdite, au milieu de bardes, de p:ipiei*s, do chiffons bouleversés. Confusion horrible à voir en présence de ce mort. A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé teus les tiroirs et le secrétaire, autour d'elle le tapis était couvert de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été brisés, tout portait l'empreinte de ses mains hardies. Si d'abord ses recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent supposNer qu'elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je jetai un coup d'œil sur le lit, et avec l'instinct que nous donne l'habitude des affaires, je devinai ce qui s'était passé. Le cadavre du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez toTU'ué vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes de papier qui étaient à terre ; lui aussi n'était plus qu'une enveloppe. Ses membres roidis et inflexibles loi donnaient quelque chose de grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute atteinte jusqu'à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de sou mari, qui d'ailleurs semblait êli*e écrite dans le dernier geste, dans la convulsion des doigts crochus. L'oreiHer avait été jeté en bas du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé ; à ses pieds, devant elle, je vis un papier cacheté en plusieurs endroits aux armes du comte, je le ramassai vivement et j'y lus une suscription indiquant que le contenu devait m'êlre remis. Je regardai fixement la comtesse avec la perspicace sévérité d'un juge qui interroge un coupable. La flamme du foyer dévorait les papiers. En nous entendant venir, la comtesse les y avait lancés en croyant, à la lecture des premières dispositions que j'avais provoquées en faveur de ses enf^mts, anéantir un testament qui les privait de leur fortune. Une conscience bourrelée et l'effroi involontaire inspiré par un crime à ceux qui le commettent lui avaient 6té l'usage de la réflexion. En se voyant surprise, elle voyait peut-être l'échafaud et sentait le fer rouge du bourreau. Cette femme attendait nos premiers mots en haletant, et nous reganlait avec des yeux hagards. — Ah! madame, dis-je en retirant de la cheminée un fragment que le feu n'avait pas atteint, vous avez ruiné

gobsj:civ.

vos enfants ! ces papiers ëiaicnt leurs litres de propriété. Sa bouche ne remua» comme si elle allait avoir une attaque de paralysie. — Eh! eh ! s'écria Gobseck, dont rcxclamalion nous fil TefTet du grincemenl produit par un flambeau de cuivre quand on le pousse sur un marbre. Après une pause, le vieillard me dit d un ton calme : — Voudriez vous donc faire croire à ma. lame la comiesse que je ne suis pas le légitime propriétaire des biens que m*a vendus M. le comte ? Cette maison nrappartient depuis un moment. Un coup de massue appliqué sondai» sur ma télé m'aurait moins causé de douleur et de surprise. La comtesse remarqua le regard indécis que je jetai sur l'usurier. — Monsieur, monsieur! lui dit-elle sans trouver d'autres paroles.— Vous avez un fnléicommis? lui demandai - je. — Possible. — Abuseriezvons donc du crime commis par madame? — Juste. Je sortis, laissant la comiesse assise auprès du lit de son mari et pleurant à chaudes larmes. Gobi:eck me suivit. Quand nous nous trouvâmes dans la rue, je me séparai de lui ; mais il vint à moi, me lança un de ces re- $rnrds profonds par lesquels il sonde les cœurs, el me dit de sa voix Alliée, qui prit des tons aigus : — Tu te mêles de me juger ? Depuis ce lemps-là, nous nous sommes peu vus. Gobseck a loué rhùtel du comle, il va passer les élés dans les terres, fait le seigneur, conslruit les fermes, répare les moulins, les chemins, et plante des arbres. Un jour je le rencontrai dans une allée aux Tuileries. — La comtesse mène une vie héroïque, lui dis-je. Elle s'est consacrée à l'éducation de ses enfants, qu'elle a parfaitement élevés. L'ahié est un charmant sujet... — Possible. — Biais, repris-je, ne devriez-vous pas aider Ernest?— Aider Ernest! s'écria Gobseck, non, non. Le malheur est notre plus grand maître, le malheur lui apprendra la valeur de l'argent, celle des hommes et celle des femmes. Ou'il navigue sur la mer parisienne ! quand il sera devenu bon pilote, nous lui donnerons un bâtiment. Je le quittai sans vouloir m'expliqner le sens de ses paroles. Quoique M. de Restaud, auquel sa mère a donné de la répugnance 130ur moi, soit bien éloigné de me prendre pour conseil, je suis allé la semaine dernière chez Gobseck pour rinslruire de l'amour qu'Eruest porle à mademoiselle Camille, en le pressant d'accomplir son mandat, puisque le jeune comte arrive «^ sa majorité. Le vieil escompteur élait depuis longtemps au lit et souffrait de la maladie qui devait l'emporter. Il ajourna sa réponse au moment où îl pourrait se lover et s'occuper d'affaires, il ne voulait sans doute ne se défaire de rien tant qu'il aurait un souffle de vie ; sa réponse dilatoire n'avait pas d'autres motifs. En le trouvant beaucoup plus malade qu'il ne croyait l'être, je restai près de lui pendant assez de temps pour reconnailre les progrès d'une passion que l'âge avait convertie en une sorte de folie. AGn de n'avoir personne dans la maison qu'il habitait, il s'en était fîdl le principal locataire et il en laissait toutes les chambres inoccupées. Il n'y avait rien de changé dans celle où il deraeurait. Les meubles, que je connaissais si bien depuis seize ans, semblaient avoir élé conservés sous verre, lanl ils étaient exactement les mêmes. Sa vieille et fidèle portière, mariée à un invalide qui gardait li) loge quand elle montait auprès du maître, était toujours sa ménagère, sa femme de confiance, l'iptroducieur de quiconque le venait voir, et remplissait auprès de lui les fonctions de garde-malade. Mal- ^ ré son état de faiblesse, Gobseck recevait encore lui-même ses pratiques, ses revenus, et avait si bien simplifié ses affaires, qu'il lui s«flisail de faire faire quelques commissions par son invalide pour les ^ércr au dehors. Lors du traité par lequel la France reconnut la république d'Uaîii, les connaissances que possédait Gobseck sur Tétat des anciennes fortunes à Sainl-Domingue et sur les colons au les ayants cause auxquels étaient dévolues les indemnités, le firent nommer membre de la commission instituée pour liquider leurs droits et rél>arlir les versements dus par Haïti. Le génie de Gobseck lui fit îa- V enter une agence pour escompter les créances des colons ou de leurs licriticrs, sous les noms de Werbrust et Gigonnet, avec lesquels il parlugcait les bénéfices sans avoir besoin d'avancer son argent, car ses lun)îères avaient constilué sa mise de fonds. Cette agence élait oonime une distillerie où s'exprimaient les créances des ignorants, des iucrédtiles, ou de ceux dont les droits pouvaient être contestés. Comme lirfuidateur, Gobseck savait parlementer avec les gros propriétaires, qui, soit pour faire évaluer leurs droits à un taux élevé, soilpoar les faire ]iromptement admeltre, lui offraient des présents proportionnés à 1 *l mporlance de leurs fortunes. Ainsi les cadeaux constituaient une espèce d'escompte sur les sommes dont il lui était impossible de se rendre maître; puis, son agence lui livrait à vil prix les pclites, les douteuses, et celles des gens qui préféraient un payement immédiat, tf j^uolque minime qu'il fût, aux chances des versements incertains de

la république. Gobseck fut donc l'insatiable boa de cette grande affaire. Chaque matin il recevait ses tributs et les lorgnait comme eût fait le minisire d*un nabab avant de se décider à signer une grâce. Gobseck prenait tout, depuis la bourriche du pauvre diable jusqu'aux livres de bougie des gens scrjpuleux, depuis la vaisselle des riches jusqu'aux tabatières d'or des spéculateurs. Personne ne savait ce que devenaient ces présents faits au vieil usurier. Tout entrait chez lui, rien n'en sortait. — Foi d'honnête femme, me disait la portière, vieille connaissance à moi, je crois qu'il avale tout sans que cela le rende plus gras, car il est sec et maigre comme l'oiseau de mon bor^ loge. Enfin, lundi dernier, Gobseck m'envoya chercher par Tinvalide, qui me dit en entrant dans mon cabinet :— Venez vite, monsieur Dervillc, le patron va rendre ses derniers comptes ; il a jauni comme un citron, il est impatient devons parler, la mort le travaille, et son dernier hoquet lui grouille dans le gosier. Quand j'enirai dans la chambre du moribond, je le surpris à genoux devant sa cheminée, où, s'il n*y avait |)as de feu, il se trouvait un énorme monceau de cendres. Gobseck s'y était traîné de son lit, mais les forces pour revenir se coucher lui manquaient, aussi bien que la voix pour se plaindre. — Mon vieil ami, lui dis-je en le relevant et l'aidant à regagner son lit, vous aviez froid, comment ne faites-vous pas de feu? — Je n'ai point froid, dit-il, pas de feu ! pas de feu! Je vais je ne sais où, garçon, reprit-il en me jetant un dernier regard blanc et sans chaleur, mais je m'en vais d'ici! J'ai la carphologie, dit-il en se servant d'un terme qui annonçait combien son intelligence était encore nette et précise. J'ai cru voir ma chambre pleine d'or vivant et je me suis levé pour en prendre. A qui tout le mien ira-t-il? Je ne le donne pas au gouvernement, j'ai fait un testament, trouve-le, Grotius. La belle Hollandaise avait une fille que j'ai vue je ne sais où, dans la rue Vivienne, un soir. Je crois ^l'elle est surnommée la Torpillcy elle est jolie comme un amour» cherche-la, Grolius. Tu es mon exécuteur testamentaire, prends ce que tu voudras, mange : il y a des pâtés de foie gras, des Lmlles de café, des sucres, des cuillers d'or. Donne le service d'Odiot à ta femme. Mais à qui les diamants? Prises-tu, garçon? j'ai des tabacs, veads-les â Hambourg, ils gagnent tin demi. Enfin j'ai de tout et il iant tout quitter ! Allons, papa Gobseck, se dit-il, pas de faiblesse, ¥h% toi-même. 11 se dressa sur son séant, sa figure se dessina nettement- sur son oreiller comme si elle eût été de bronze, il étendit soo bras sec ei sa main osseuse sur sa couverture, qu'il serra comme pour se retenir, il regarda son foyer, froid autant que l'était son oeil flMltallique, et il mourut avec toute sa raison, en olTrant à la portière, à Havalide et à moi, l'image de ces vieux Romains attentifs que Lethîère a {leiots ilerrière les consuls, dans son tableau de la mort des Enimits de Bratus. — A-i-il du toupet, le vieux Lascar ! me dit l'invalide daos too langage soldatesque. Moi j'écoutais encore la fantasti^pe émiméraUoD que le moribond avait faite de ses richesses, et mon regard, qui avMl suivi le sien, restait sur le monceau de cendres, doni la grossevr me frappa. Je pris les pinceites, et, quand je les y plongeai, Je Ihippai sur un amas d'or et d'argent, composé sans doute des recettes faites pendant sa maladie et que sa faiblesse l'avait empêché de cacher ou que sa défiance ne lui avait pas permis d'envoyer À la Banque. — Courez chez le juge de paix, dis-jc au vieil invalide, ate que les scellés soient promptement apposés ici ! Frappé des demièrea parolet de Gobseck, et de ce que m'avait récemment dit la portière, Je pris les clefs des chambres situées au premier et an second étages pour les aller visiter. Dans la première pièce que j'ouvris, j*eos l'expUcatioD des discours que je croyais insensés, en voyant les effets d*une avarice à laquelle il n'était plus resté que cet instinct illogi<pie dont taot d'exemples nous sont offerts par les avares de province. Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se trouvaient des pfttës pourris, une foule de comestibles de tout genre, et même des coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont les diverses puanteurs faillirent m'asphyxier. Partout fourmillaient des vers et des uisectes. Ces présents récemment faits étaient mêlés k des boîtes de toutes formes, à des caisses de thé, à des balles de café. Sur la diemlnée, dans une soupière d'argent, étaient des avis d'arrivage de marchandises consigDées en son nom au Havre, balles de colon, boucauts de sucre, tonneaux de rhum, cafés, indigos, tabacs, tout ua bazar de denrées coloniales ! Cette pièce était encombrée de meubles, d*argenterie, de lampes, de tableaux, de vases, de livres, de belles gravures roulées, sans cadres, et de curiosités. Peutêtre celte immense quantité de valeurs ne provenait pas entièrement de cadeaux et constiluait des gages qui lui étaient restés faute de payement. Je vis des écrins armoriés où chiffrés, des services en beau

Uuge, des armes précieuses, maïs saos éiii|iieites. Ed ouvraut ud li- Tre qui me semblait avoir été déplacé, j'y trouvai des hilleis de millo TraDcs. Je me promis de bieu visiter les moindres choses, de sonder les piiinchers, les plaronds, les corniches et les murs, afin de trouver tout cet or dont était si passionnément avide ce Hollandais digne du pinceau de Rembrandt. Je n'ai jaiTiais vu, dans le cours de ma vie jtitlitiaire, pareils elTels d'avarice et d'originalité. Quand je revins dins sa cliambre, je trouvai sur son bureau la raison du péle-niéie progrcssir et de l'entassement de ses richesses. Il y avait sous uu serre-papier une correspondance entre tiobseck et les marcliatids 3ax(|uels il fendait sans doute Iiabiluellemen) ses présents. Or, soit que ces gens eussent été victimes de l'habiletc de Uvbscck, soit que Cobseck voulût uo trop grand prix de ses denrées ou de ses valeurs fabriquées, chaque niarcbc se trouvait en suspens. Il n'avait pas vendu les comestibles ik Chevet, parce que Chevet ne voulait les reprendre qu'à trente pour cent de perte. Gobseck chicanait pour quelques francs de différence, et pendant la discussion les marchandises s'avariaient. Pour son argenterie, il refusait de pajer les frais de la Mvraison. Pour ses cafés, il ne voulait pas garantir les déchets. EnGn chaque objet donnait lieu à des con testa tJous, qui dénotaient en Gobseck les premiers sjmpiôroet de cet enfaulillaBe, de CCI entêtement incompréhensible

auxquels arrivent tous tes lieillants chez lesquels une passion forte survit à l'intelligence. Je me dis, comme i) se l'était dit it lui-même : — A qui toutes ces richesses iront-elles?... En pensant au bizarre renseignement qu'il m'avait fourni sur sa seule hériliére, je me vois obligé de fouiller toutes les maisons suspectes de Paris pour y jeter à quelque m.iuvaise femme une immense fortune. Avant tout, sachez que, par des actes en bonne forme , le comte Ernest de Itesiaud sera sous peu de jours mis en possession d'une fortune qui lui permet d'épouser mademoiselle Camille, tout en constituant à la comtesse de Rcsiaud, sa mère, à son frère et à sa sœur, des dots ei des parts suffisantes.

— Eh bien! cher monsieur Derville, nous y penserons, répondit madame de Grandiieu. M, Ernest duit être bien riche pour faire accepter sa mère par une famille noble. 11 est vrai que tïimille pourra ne pas voir sa belle-mère.

— Madame de BeauséanI recevait madame de Rcstaud, dit le vieil

— Oh! dans ses raouls! répliqua la vicomlesBC.

Pari», j.inïicr 1830.

Vl» DE GODSECI'

FoidTionDSlo femme, me disait I» porliire... je trois qu'il ivilc tout, «iiuqae... — mm 6

A liONSIEUn

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Iteaucuup de perisODDes ont dû rencontrer dam cettiiiues provinces de Fmiice plus ou inoiiiB de chcvallerâ de Vulûis : it en exisuit un en Kormaudie, il s'en trouvait un auu'e à Bourges, un troisième Borissait en l8ltt d;in$ la ville d'AlençaQ. peulétre le ïlidi |)Oi»édai(-il le sien. Hais le déoomlircment de cette tribu valési^iue est ici sans importance. Tous CCS chevaliers, parmi lesquels il en est sans doute qui sont Valois comme Louis XIV était Bourbon, se conuaissaieat si peu entre eui, qu'il ne fallait point leur parler des uusaux autres; tous litissaient d'ailleurs les Bourbons

en parraite tranquillité sur le trône de France , car il est un pc avéré que Henri IV devint roi faute d'un liériiicr u)à1c dans I;

Il allin U mtgaiSque Sunnac... -

gonléme, fils de Charles IX et de Marie ToucheL, de qui la ^lérilémàles'esiégalement éteinte, jusip'à preuve contraire. Aussi ne fut-ce jamais scrieusement que l'on prélendit donner cette illustre origine au mari de la fameuse Lamothe-Valois, impliquée dans l'affaire du collier.

Chacun de ces chevaliers, tA les renseignements sont exacts , fut , comme celui d'Alençon, un vieux gcnlilhorame, long,, sec et sans foriuae. Celui de Bourges avait émigré, celui de Touraine s'était caché, celui d'Alençon avait guerroyé dans la Vendée et quelque peu ehovaKné. ïa majeure partie de la jcutiesse de ce dernier s'était passée ji Paris, où la Bévolulion le surprit à trente ans au milieu de ses conquêtes. Accepté par la haute aristocratie de la province ponr un vrai Valois, te chevalier de Valois d'Alençon avait, comme ses homouynies, d'excellentes manières et paraissait homme de haute compagnie. Quant i ses moeurs publiques, H avait l'habitude de ne jamais diner chez lui; il jouait tous les soirs, et s'éuit fait prendre pour un homme uh ^-

LES RIVALITÉS

rituel. Son principal défliut consistaît à raconter une foule d'anecdotes sur le règne de Louis XV et sur les commencements de la Révolution ; et les personnes qui les entendaient la première fois les trouvaient assez bien narrées* S'il avait la vertu de ne pas répéter ses bons mots personnels et de ne jamais parler de ses amours, ses grâces et ses sourires commettaient de dclicieuses Indiscrétions. Ce bonhomme usait du privilège qu*ont les vieux gentilshommes voUai« riens de ne point aller à la messe; mais chacun avait une excessive indulgence pour son irréligion, en faveur de son dévouement à la cause royale. Son principal vice était de prendre du tabac dans une vieille botte d'or ornée du portrait d'une princesse Goritza, charmante Oongroise, célèbre par sa beagté sous la fin du règne de Louis XV, à laquelle le jeune cnevalier avait été longtemps attaché, dont il ne parlait jamais sans émotion, et pour laquelle il s'était battu. Ce che« valier, alors âgé d'environ cinquante-huit ans, n*en avouait que cinquante, et pouvait se permettre cetie innocente tromperie; car, parmi les avantages dévolus aux gens secs et l^londs, if conservai!^ cette taille encore juvénile qui sauve aux hommes aussi bien qa'aux femmes les apparences de la vieillesse. Oui, saches-le, toute la vie, ou toute l'élégance qui est l'expression de la vie, réside dans la taille. Mais comme il s'agit des vertus du chevalier, il faut dire qu'il était doué d*un nez prodigieux. Ce nez partageait vigoureusement sa figure pAle en deux sections qui semblaient ne pas se connaître, et dont une seule rougissait pendant le travail de la digestion. Ce fait est digne de remarque par un temps où Ui nhysiologie s'occupe tant du cœur humain. Cette inoandescence se plaçait à gauche. Q«ioique les jambes hautes et fines, le corps grêle et le teint blafard du chevalier n'annonçassent pas une forte santé, néanmoins il mangeait comme un ogre, et prétendait avoir une maladie désignée en province sous le nom de (oie chaud, sans doute pour faire excuser son excessif appétit. La circonstance de sa rougeur appuyait ses prétentions ; mais, dans un pays où les repos se développent sur des lignes de trente ou Quarante plats et durent auatre heures, l'estomac du chevalier semblait être un bienfait accordé par la Providence à cette bonne ville. Selon quelques médecins, cette chaleur placée à gauche dénote un cœur prodigue. La vie galante du chevalier confirmait ces assertions scientifiques, dont la responsabilité ne pèse pas, fort heureusement sur 1 historien. Malgré ces symptômes, M. de Valois avait une organisation nerveuse, conséqueminent vivace. Si son foie ardait„ pour employer une vieille expression, son cœur ne brûlait pas moins. Si son visage offrait quelques rides, si ses cheveux étaient argentés, un observateur instruit y aurait vu les stigmates de la passion et les sillons du plaisir ; car aux tempes la patte d'oie caractéristique, et au front les marches du palais montraient des rides élégantes, bien prisées à la cour de Cfythère. En lui tout révélait les mœurs de l'homme à (emvaes (ladte*s man). Le coquet chevalier était si minutieux dans ses ablutions, que ses joues faisaient plaisir à voir, elles semblaient brossées avec une eau merveilleuse. La partie du crùne que ses cheveux se refusaient à couvrir brillait comme de l'ivoire. Ses sourcils comme ses cheveux jouaient la jeunesse par la régularité que leur imprimait le peigne. Sa peau déjà si blanche semblait encore exirablanchie par quelque secret. Sans porter d'odeur, le chevalier exhalait comme un parfum de jeunesse qui rafraîchissait son aire. Ses mains de gentilhomme, soignées comme celles d'une petite maîtresse, attiraient le regard sur des ongles roses et bien coupés. Enfin, sans son nez magistral et superlatif, il eût été poupin. Il faut se résoudre à gâter ce portrait par l'aveu d'une petitesse. Le chevalier mettait du coton dans ses oreilles et y gardait encore deux petites boucles représentant des têtes de nègre en diamants, admira» ment faites d'ailleurs; mais il y tenait assez pour iustifier ce singu» lier appendice en disant que depuis le percement de ses oreilles ses migraines l'avaient quitté. Nous ne donnons pas le chevalier pour un homme accompli ; mais ne faut-il point paraonner aux vieux céliba* tiiircs, dont le cœur envoie tant de sang a la figure, d'adorables ridi* cules. fondés peut-être sur de sublimes secrets? Dailleurs, le chevalier de Valois rachetait sçs têtes de nègre par tant d'autres grâces, (|ue la société devait se trouver sufiisamment indemnisée. Il prenait vraiment beaucoup de peine pour cacher ses années et pour plaire à ses connaissances. Il faut signaler en première ligne le soin ex* irême qu'il apportait à son linge, la seule distinction que puissent avoir aujourd' nui dans le costume les gens comme il faut ; celui du chevalier était toujours d'une finesse et d'une blancheur aristocratiques. Quant à son habit, quoiqu'il fût d'une propreté remarquable, il était toujours usé, mais sans taches ni plis. La conservation des vêtements tenait du prodige pour ceux qui remarquaient la fashionable indif^férence du chevalier sur ce point; il n'allait pas jusqu'à les râper avec du verre, rechercha inventée par le prince de Galles ; mais BI. de Valois mettait à suivre les rudiments de la haute élégance anglaise une fatuité personnelle qui ne pouvait guère être appréciée par les gens d'Alençon. Le monde ne doit-il pas des égards à ceux

2ui font tant de frais pour lui? N'y a-t-il pas en ceci Taccoc '"^sèment u plus difficile précepte de l'Evangile qui ordonne de renàre le bien pour le mal ? Celle fraîcheur de toilette, ce soin sevait bien aux yeux DleuSy aux dents d'ivoire et à la blonde personne du chevalier. Seu-

lement, cet Adonis en retraite n'avait rien de mâle dans son air» et semblait employer le fard de fa toilette pour cacher les ruines occasionnées par le service militaire de la galanterie. Pour tout dire, la voix proauisait comme une antithèse dans la blonde délicatesse da chevalier. A moins de se ranger à l'opinion de quelques observateurs du cœur humain, et de penser que le chevalier avait la voix de son nez, son organe vous eût surpris par des sons amples et redondants. Sans posséder le volume des colossales basses-tailles, le timbre de cette voix plaisait par un médium étoffé, semblable aux accents du cor anglais, résistants et doux, forts et veloutés. Le chevalier avait franchement répudié le costume ridicule que conservèrent quelques hommes monarchiques, et s'était franchement modernisé : il se montrait toiyours vêtu d'un habit marron à boutons dorés, d'une culotte à demi juste en pounde-soie et à boucles d'or, d'on gilet blauc sans broderie, d'une cravate serrée sans col de chemise, dernier vestige de Tancienne toilette française auquel il avait d'autant moins su renoncer, qu'il pouvait ainsi montrer son cou d'abbé commandataire. Ses souliers se recommandaient par des boucles d'or carrées, desquelles la génération actuelle n*a point souvenir, et qui s'appli-.

Suaient sur un cuir noir verni. Le chevalier laissait voir deux chaînes e montre qui pendaient parallèlement de chacun de ses goussets, autre vestige des modes du dix -huitième siècle que les incroyables n'avaient pas dédaigné sous le Directoire. Ce costume de transition, qui unissait deux siècles l'un à l'autre, le chevalier le portait avec cette ^râce de marquis dont le secret s'est perdu sur la scène française le jour où disparut Fleury, le dernier élève de Mole. Sa vie privée étaii en apparence ouverte à tous les regards, mais en réalité mystérieuse. H occupait un logement modeste, pour ne pas dire plus, situé rue du Cours, au deuxième étage d'une maison appartenant à ma* dame Lardot, la blanchisseuse de fin la plus occupés de hi ville, Cetto circonstance expliquait la recherche excessive de son Hngo. Le malheur voulut qu'un jour Alençon put croire que le chevalier ne se fût pas toujours comporté en gentilhomme, et qu'il eût socrètemeut épousé dans ses vieux jours une certaine Césarine, mère d'un enfant qui avait eu l'Impertinence de venir sans être appelé.

Il avait, dit alors un certain M. du Bousquier, dooiid sa main à celle qui lui avait pendant si longtemps prêle son fer.

Cette horrible calomnie chagrina d'autant plus les vieux iours du délicat genlilhomme, que la scène actuelle le montrera peroant une espérance longtemps caressée, et à laquelle il avait fait bien des sacrifices. Madame Lardot louait à M. le chevalier de Valois deux chambres au second étage de sa maison, pour la modique somme de cent francs par au. Le digne gentilhomme, qui dhiait en ville tous les jours, ne rentrait jamais que pour se coucher. Sa seule dépense était donc son déjeuner, invariablement composé d'une tasse de chocolat, accompagnée de beurre et de fruits selon la saison. Il ne faisait de feu que par les hivers les plus rudes, et seulement pendant le temps de son lever. Entre onze heures et quatre heures, il se promenait, allait lire les journaux et faisait des visites. Dès son établissement à Alençon, il avait noblement avoué sa misère, en disant que sa fortune consistait en six cents livres de rentes viagère, seul débris qui lui restât de son ancienne opulence et que lui faisait passer, par quartier, son ancien homme d'afTuires, chez lequel était le titre de constitution. En effet, un banquier de la ville lui comptait, tous les trois mois, cent cinquante livres envoyées par un M. Burdin de Paris. Chacun sut ces détails, à cause du profond secret que demanda le chevalier â la première personne qui reçut sa confidence. M. de Valois récolta les fruits de son infortune : il eut son couvert mis dans les maisons les plus distinguées d'Alençon et fut invité à toutes les soirées. Ses talents de joueur, de conteur, d*homme aimable et de bonne compagnie, furent si bien appréciés qu'il semblait que tout ffit manqué si le connaisseur de la ville faisait défaut. Les maîtres de maison, les dames, avaient besoin de sa petite grimace approbative. Quand une jeune femme s'entendait dire à un bal, par le vieux chevalier : « Vous êtes adorableroent bien mise ! » elle était plus heureuse de cet éloge que du désespoir de sa rivale. M. de Valois était le seul qui pût bien prononcer certaines phrases de Tancleii lemps. Le» mots mon cœur, mon bijou, mon petit chou, ma reine^ tons les diminatif!» amoureux de Tan 1770 prenaient une grâce irrésistible dam sa bouche ; enfin il avait le privilège des superlatifs. Ses compliments, dont il était d'ailleurs avare, lui acquéraient les bonnes grâces des vieilles femmes; ils flattaient tout le monde, même les hommes .id ministratifs, dont il n'avaii pas besoin. Sa conduite au jeu était d'uue distinction qui Peut fait remarquer partout : il ne se plaignait jamais, il louait ses adversaires quand ils perdaient; Il n'entreprenait point l'éducation de ses partenaires, en démontrant la manière de mieux jouer les coups. Lorsque, pendant la dontt^, il s'établissait do ces nauséabondes dissertstions, le chevalier lirait sa tabatière par un gi*sie digne de Mole, regardait la princesse Goritza, levait digncnieiit le couvercle, massait sa prise, la vannait, la iévigeait, la façonnait eu talus; puis, quand les cartes étaient données, il avait g.imi les antres de son nez et replacé la princesse dans son gilet, toujours à gauche ! Un gentilhomme du bon siècle (par opposition au grand siècle) pouvait seul avoir inventé cette transaction entre un silence méprisant et

LA VIRILLE FILLE.

Vëpigramme qui n'eût pas éié comprise. Il acceplaii les mazcites et savait en lirer parti. Sa ravissante égalité d'humeur faisait dire de lui par beaucoup de personnes : — J'admire le chevalier de Valois I Sa conversation, ses manières, tout en lui semblait être blond comme SA personne. Il s*ëiudiait à ne choquer ni homme ni femme. Indul|i;eot pour les vices de conformation comme pour les défauts d esprit, il écoutait patiemment» à Taide de la princesse Goritza, les gens qui lui racontaient les petites misères de la vie de province : l'œuf mal cuit du déjeuner, le café dont la crème avait tourné, les détails burlesques sur lu santé, les réveils en sursaut, les rêves, les visites. Le chevalier possédait un regard langoureux, une attitude classique pour feindre la compassion, qui le rendaient un délicieux auditeur ; il plaçait un ah ! un hah I un Comment avez-vous fait ? avec un à-propos charmant. Il mourut sans que personne l'eût jamais soupçonné de se remémorer les chapitres les plus chauds de son roman avec la princesse Goritza, tant que duraient ces avalanches de niaiseries. A-t-on jamais songé aux services qu'un sentiment éteint peut rendre à la société, combien l'amour est sociable et utile? Ceci peut expliquer pour^ quoi, malgré ses gains constants, le chevalier restait l'enfant gâté de la ville, car il ne quittait jamais un salon ssuis emporter environ six livres de gain. Ses pertes, que d'ailleurs il faisait sonner haut, éiaient fort rares. Tous ceux qui l'ont connu avouent qu'ils n'ont jamais rencontré nulle part, même dans le Musée égyptien de Turin, une si geniille momie. En aucun pays du monde, le parasitisme ne revêtit de si gracieuses formes. Jamais l'égoisme le plus concentré ne so montra ni plus officieux ni moins offensant que chez ce gentilhomme, il valait une amitié dévouée. Si quelqu'un venait prier M. de Valois de lui rettdre un petit service qui l'eût dérangé, ce quelqju'un ne s'en allait pas de chez le bon chevalier sans être épris de lui, sans être surtout convaincu qu'il ne pouvait rien à 1 afiuire, ou qu'il la gâterait en s'en mêlant.

Pour expliquer la problématique existence du chevalier, l'historien à qui la verilë, cette cruelle débauchée, met le (>oing sur la gorge, doit dire que dernièrement, après les tristes glorieuses journées de Juillet^ Âlençon a su que la somme gagnée au jeu par M, de Valois allait, par trimestre, à cent cinouante écus environ, et que le spirituel chevalier avait eu le courage ae s'envoyer à lui-même sa rente viagère, pour ne pas paraître sans ressources dans un pays où l'on aime lo positi*. Beaucoup de ses amis (il était mort, notez ce point!) ont c<iusta(é mordicus cette circonstance,, l'ont traitée de fable en tenant le chevalier de Valois pour un respectable et diene gentilhomme que les libéraux calomniaient. Heureusement pour les unsjoueurs, il se ]*cncoulrc dans la galerie des gens qui les soutiennent. Honteux d'avoir à justifier un tort, ces admirateurs le nient intrépidement; ne les taxez pas d'entêtement, ces hommes ont le sentiment de leur digui lé : les gouvernements leur donnent l'exemple de cette vertu, qui consiste à enterrer nuitamment ses morts sans chanter le Te Deum de ses déf.tites. Si le chevalier s'est permis ce trait de finesse, qui d'aiileui*s lui aurait valu l'estime du chevalier de Grammont, un sourire du baron de Fœneste, une poignée de main du marquis de Moncade, eu était-il moins le convive aimable, l'homme spirituel, le joueur inaltérable, le ravissant conteur qui faisait les délices d' Alençon? En quoi d'ailleurs cette action, qui rentre dans les lois du libre arbitre, est-elle contraire aux mœurs élégantes d'un gentilhomme? Lorsque tant de gens sont obligés de servir des rentes viagères à autrui, quoi de plus naturel que aen faire une, volontairement, à son meilleur ami? Akus Laïus est mort... Au bout d'une quinzaine d'années de ce train de vie, le chevalier avait amassé dix mille et quelaues cents francs. A la rentrée des Bourbons, un de ses vieux amis, M. le marquis de Pombrelon, ancien lieutenant dans les mousquetaires noirs, lui avait, disait-il, rendu douze cents pistoles qu'il lui avait prêtées pour émigrer. Cet événement fit sensation, il fut opposé plus tard aux plais;intcries inventées par le Constitutionnel sur la manière de payer SCS dettes employée par quelques émigrés. Quand quelau'un parlait de ce noble trait du març[uis de Pombreton devant le chevalier, ce nauvre homme rougissait jusqu'à droite. Chacun se réjouit alors pour M. de Valois, qui allait consullant les gens d'argent sur la manière dont il devait employer ce débris de fortune. Se confiant aux destinées de la Restauration, il plaça son argent sur le grand-livre au moment où les rentes valaient 56 francs 25 centimes. .MH. de Lenoncourt et de Navarreins, desquels il était connu, dit-il, lui firent obtenir une pension de cent écus sur la cassette du roi, et lui envoyèrent la croix de SaintrLouis. Jamais on ne sut par quels moyens le vieux chevalier obtint ces deux consécrations solennelles de son tilre et de sa qualité; mais il est certain que le brevet de la croix de ^aint-Louis rauiorisait à prendre le grade de colonel en retraite, à raison de ses services dans les armées catholiques de l'Ouest. Outre sa fiction de rento viagère, de laquelle personne ne s'inquiéta plus, le chevalier eut donc autbentiquement mille francs de revenu. Malgré cette amélioration, il ne changea rien à sa vie ni à ses manières ; seulement le ruban rouge fit merveille sur son habit marron, et compléta pour ainsi dire la physionomie du gentilhomme. Dès 1802, 1c chevalier cacheiait ses lettres d'un très-vieux cachet d'or assez mal gravé, mais où les CastéraU; les d'Estrignon, les Troisville, pouvaient voir qu'il por-

tait parti de France à lajumiUe de gueules en harre^ et de gueules à cinq mâcles d*or ahoutées en croix. IJccu entier sommé d'un chef de sahh à la croix pallée d'argent. Pour timbre, le casque de chevalier. Pour devise : Vai.bo. Avec ces nobles armes, il devait et pouvait monter dans tous les carrosses rovaux du monde.

Beaucoup de gens out envié la douce existence de ce vieux garçon pleine de parties de bosion. de tri( trac, de revers!, de vsiiist et de nir quet bien jouées, de dîners bien digérés, de prises de tabac humées avec grâce, de tranquilles promenades. Presque tout Alençon croyait cette vie exempte d'ambition et d'intérêts graves; mais aucun homme n'a une vie aussi simple que ses envieux la lui font. Vous découvrirez dans les villages les plus oubliés des mollusques humains, des rolifères en apparence morts, qui ont la passion des lépidoptères ou de la conchyliologie, et qui se donnent des maux infinis pour je ne sais quels papillons ou pour la concha Veneris, Non-seulement le chevalier avait ses coquillages, mais encore il nourrissait un ambitieux désir poursuivi avec une profondeur digne de Sixte-Qninl : il voulait se marier avec une vieille fille riche, sans doute dans l'intention de s'en faire un marchepied pour aborder les sphères élevées de la cour. Là était le secret de sa royale tenue et de son séjour à Alençon.

Un mercredi, de grand matin, vers le milieu du printemps de l'année i6, c'éuiit sa façon de parler, au moment où le chevalier passait sa robe de chambre en vieux damas vert à fleurs, il entendit, malgré son coton dans l'oreille, le pas léger d'une jeune fille qui moulait l'cacalier. Bientôt trois coups furent discrètement frappés à sa porte; puis, sans attendre la réponse, une belle personne se coula chez lo vieux garçon.

— Ahl c'est toi, Suzanne? dit le chevalier de Valois sans discontinuer son opération commencée, qui consistait à repasser la lame de son rasoir sur un cuir. Que viens-tu faire ici, cher petit bijou d'espièglerie?

. — Je viens vous dire une chose qui vous fera peut-être autant de plaisir que de peine.

— S'agit-il de Césarine?

— Je m'embarrasse bien de voire Césarine! dit-elle d'un air à la fois mutin, grave et insouciant.

Cette charmante Suzanne, dont la comique aventure devait exercer une si grande influence sur lu destinée des principaux personnages de celte histoire, était une ouvrière de madame Lardot. Un mot sur la topographie de la maison. Les ateliers occupaient tout le rez-dechaussee. La petite cour servait à étendre sur des cordes en crin les mouchoirs brodés, les collerettes, les canczous, les manchettes, les chemises à iabot, les cravates, les dentelles, les robes brodées, tout le linge fin des meilleures maisons de la ville. Le chevalier prétendait savoir, par le nombre de canezous de la femme du receveur (général, le menu de ses intrigues; car il se trouvait des chemises à jabot et des cravates en corrélation avec les canezous et les collerettes. Quoique pouvant tout deviner par cette espèce de tenue en partie double des rendez-vous de la ville, le chevalier ne commit jamais une indiscrétion, il ne dit jamais une épigramme susceptible de lui faire fermer une maison (et il avait de l'esprit!). Aussi prendrez-vousN.de Valois pour un homme d'une tenue supérieure, et dont les talents, comme ceux de beaucoup d'autres, se sont perdus dans tm cercle étroit. Seulement, car il était homme enfin, le chevalier se permettait certaines œillades incisives qui faisaient trembler les femmes; néanmoins toutes l'aimèrent après avoir reconnu combien était profonde sa discrétion, combien il avait de synfpathie pour les jolies faiblesses. La première ouvrière, le factotum de madame Lardot, vieille fille de quarante-cinq ans, laide à faire peur, demeurait porte à porte avec le chevalier. Au-<lessus d'eux, il n'y avait plus que des mansardes où séchait le linge en hiver. Chaque appartement se composait, comme celui du chevalier, de deux chambres éclairées, l'une sur la rue, l'autre sur la cour. Au-dessous du dievalier, detneurait un vieux paralytique, le grand-père de madame Lardot, un ancien corsaire nommé Grévin, qui avait servi sous l'amiral Simeuse dans les Indes, et qui était sourd. Quant à madame Lardot, qui occupait l'autre logement du premier étage, elle avait un si grand faible pour les gens de condition qu'elle poUvak passer pour aveugle à l'endroit du chevalier. Pour elle, M. de Valois était un monarque absolu qui faisait tout bien. Une de ses ouvrières aurait-elle été coupable d'un bonheur attribué au chevalier, elle eût dit : — Il est si aimable! Ainsi, quoique cette maison fût de verre, comme toutes les maisons de province, relativement à M. de Valois elle était discrète comme une caverne de voleurs. Confident né des petites intrigues de l'atelier, le ehevalier ne passait jamais devant la porte, qui la plupart du temps restait ouverte, sans donner quelque chose à ^es petites chattes : do chocolat, des bonbons, des rubans, des dentelles, une croix d'or, toutes sortes de mièvreries dont raffolent les grisettes. Aussi le bon chevalier étaitil adoré de ces petites filles. Les femmes ont un instinct qui leur fait deviner les hommes qui les aiment par cela seulement qu'elles portent une jupe, qui sont heureux d'être près d'elles, et qui ne pensent jamais à demander sottement Tinférêt de leur galanterie. Les femmes ont sous ce rapport le flair du chien, qui dans une compagnie va droit à riiomme pour qui les bêtes sont sacrées. Le pauvre chevaUer

LES RIVALITÉS

de Valois conservait, de sa première vie, le besoin de protection galante qui distinguait autrefois le grand seigneur. Toujours fidèle au systènie de la petite maison, il aimait à enrichir les femmes, les seuls êtres qui sachent bien recevoir parce qu'ils peuvent toujours rendre. N'est-il pas extraordinaire que, par un temps où les écoliers cherchent, au sortir du collège, à dénicher un symbole ou à trier des mythes, personne n*ait encore explique les filles du dix-huilième siècle? N'clait-ce pas le tournoi du qumzième siècle? En i 350, les chevaliers se buttaient pour les daroes; en 1750, ils montraient leurs maîtresses à Longchamps; aujourd'hui, ils font courir leurs chevaux; à toutes les époques, le gentilhomme a tâché de se créer une façon de vivre qui ne fût qu'à lui. Les souliers à la poulaine du quatorzième siècle étaient les talons rouges du dix -huitième, et le luxe des maîtresses était en 1750 une ostentation semblable à celle des sentiments de la chevalerie errante. Mais le chevalier ne pouvait plus se ruiner pour une maîtresse ! Au lieu de bonbons enveloppés de billets de caisse, il offrait galamment un sac de pures croquignoles. Disons-le à la gloire d'Âlençon, ces croquignoles étaient acceptées plus joyeusement que la Duthé ne reçut jadis une toilette en vermeil ou quelque équipage du comie d'Artois. Toutes ces grisettes avaient compris la majesté déchue du chevalier de Valois, et lui gardaient un profond secret sur leurs familiarités intérieures. Les questionnait-on en ville dans quelques maisons sur le chevalier de Valois, elles parlaient gravement du gentilhomme, elles le vieillissaient; il devenait un respectable monsieur de qui la vie était une fleur de sainteté ; mais, au logis, elles lui auraient monté sur les épaules comme des perroquets. Il aimait à savoir les secrets que découvrent les blanchisseuses au sein des ménages, elles venaient donc le matin lui raconter les cancans d'Alençon; il les appelait ses gazettes en cotillon, ses feuilletons vivants; jamais M. de Sartines n'eut d'espions si intelligents, ni moins chers, et qui eussent conservé autant d'honneur en déployant autant de friponnerie dans l'esprit. Notez que, pendant son déjeuner, le chevalier s'amusait comme un bienheureux.

Suzanne, une de ses favorites, spirituelle, ambitieuse, avait en elle rélofîe d'une Sophie Arnould, elle était d'ailleurs belle comme la plus belle courtisane que jamais Titien ait conviée à poser sur un velours noir pour aider son pinceau à faire une Vénus ; mais sa figure, quoique fine dans le tour des yeux et du front, pochait en bas par des contours communs. C'était la beauté normande, fraîche, éclatante, rebondie, la chair de Bubens qu'il faudrait marier avec les muscles de rilercule Farnèse, et non la Vénus de Médicis, cette gracieuse femme d'Apollon.

— Eh bien! mon enfant, conte-moi ta petite ou ta grosse aventure. Ce qui, de Paris à Pékin, aurait fait remarquer le chevalier, était

la douce paternité de ses manières avec ces grisettes; elles lui rappelaient les filles d'autrefois, ces illustres reines d'Opéra, dont la célébrité fut européenne pendant un bon tiers du dix-huitième siècle. Il est certain que le gentilhomme qui a vécu jadis avec cette nation féminine oubliée comme toutes les ffrandes choses, comme les jésuites et les flibustiers, comme les abbes et les traitants, a conquis une irrésistible bonhomie, une facilité gracieuse, un laissez-aller dénué d'égoisme, tout l'incognito de Jupiter chez Alcmène, du roi qui se fait la dupe de tout, qui jette à tous les diables la supériorité de ses foudres et veut manger son Olympe en folies, en petits soupers, en profusions féminines, loin de Junon surtout. Malgré sa robe de vieux damas vert, malgré la nudité de la chambre -où il recevait, et où il y avait à terre une méchante tapisserie en guise de tapis, de vieux fauteuils crasseux, où les murs tendus d'un papier d'auberge offraient ici les profils de Louis XVI et des membres de sa famille tracés dans un saule pleureur, là le sublime testament imprimé en façon d'urne, enfin toutes les sentimentalités inventées par le royalisme sous la Terreur; malgré ses ruines, le chevalier se faisant la barbe devant une vieille toilette ornée de méchantes dentelles respirait le dix-huitième siècle!... Toutes les grâces libertines de sa jeunesse reparaissaient, il semblait riche de trois cent mille livres de dettes et avoir son vis-àvis à la porte. Il était aussi grand que Perthier communiquant, pendant la déroule de Moscou, des ordres aux bataillons d'une armée qui n'existait plus.

— Monsieur le chevalier, dit drôlement Suzanne, il me semble que je n'ai rien à vous raconter, vous n'avez qu'à voir.

Et Suzanne se posa de profil, de manière à faire à ses paroles un commentaire d'avocat. Le chevalier, qui, croyez-le bien, était un fin compère, abaissa, tout en tenant le rasoir oblique à son cou, son œil droit sur la grisette, et feignit de comprendre.

— fiien, bien, mon petit chou, nous allons causer tout à l'heure. Mais tu prends l'avance, il me semble.

— Mais, monsieur le chevalier, dois-ie attendre que ma mère me batte, que madame I^ardot me chasse? bi je ne m'en vais pas promptement à Paris, jamais je ne pourrai me marier ici, où les hommes sont si ridicules.

— Mon enfant, que veux-tu, la société change, les femmes ne sont pas moins victimes que la noblesse de l'épouvantable désordre qui se préikare. Après les bouleversements politiques viennent les bouleversements dans les mœurs. Hélas ! la femme n'existera bientôt plus (il

ôta son coton pour s'arranger les oreilles); elle perdra beaucoup en se lançant dans le sentiment ; elle se tordra les nerfs, et n'aura plus ce bon petit plaisir de notre temps, désiré sans honte, accepté sans façon, et où l'on n'employait les vapeurs que (il nettova ses petites têles de nègres) comme un moyen d'arriver à ses fins ; elles en feront une maladie qui se terminera par des infusions de feuilles d'oranger (il se mit à rire). Enfin le mariage deviendra quelque chose (il prit ses

Einces pour s'épiler) de fort ennuyeux, et il était s'i gai de mon temps ! es règnes de Louis XIV et de Louis XV, retiens ceci, mon enfant, ont été les adieux des plus belles mœurs du monde.

— Mais, monsieur le chevalier, dit la grisette, il s'agit des mœurs et de l'honneur de votre petite Suzanne, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas.

— Comment donc ! s'écria le chevalier en achevant sa coiffure, j'aimerais mieux perdre mon nom !

— Ah ! fit Suzanne.

— Ecoutez-moi, petite masque, dit le chevalier en s'étalanlsur une

Erande bergère qui Se nommait jadis une duchesse, et que madame ardot avait fini par trouver pour lui.

Il attira la magnifique Suzanne en lui prenant les jambes entre ses genoux. La belle fille se laissa faire, elle si hautaine daus la rue, elle qui vingt fois avait refusé la fortune que lui offraient quelques hommes d'Alençon autant par honneur que par dédain de leur mesquinerie. Suzanne tendit alors son prétendu péché si audacieusement au chevalier, que ce vieux pécheur, qui avait sondé bien d'autres mystères dans des existences bien autrement astucieuses, eut toisé l'affaire d'un seul coup d'œil. Il savait bien qu'aucune fille ne se joue d'un déshonneur réel ; mais il dédaigna de renverser l'échafaudage de ce joli mensonge en y touchant.

— Nous nous calomnions, lui dit le chevalier en souriant avec une inimitable finesse, nous sommes sage comme la belle fille dont nous portons le nom ; nous pouvons nous marier sans crainte, mais nous ne voulons pas végéter ici, nous avons soif de Paris, où les charmantes créatures deviennent riches quand elles sont spirituelles, et nous ne sommes pas sotte. Nous voulons donc aller voir si la capitale des plaisirs nous a réservé de jeunes chevaliers de Valois, un carrosse, des diamants, une loge à l'Opéra. Les Russes, les Anglais, les Autrichiens ont apporté des millions sur lesquels maman nous a assigné une dot en nous faisant belle. Enfin nous avons du patriotisme, nous voulons aider la France à reprendre son argent dans la poche de ces messieurs. Eh ! eh ! cher petit mouton du diable, tout ceci n'est pas mal. Le monde où tu vis criera peut-être un peu, mais le succès justifiera tout. Ce qui est très-mal, mon enfant, c'est d'être sans argent, et voilà notre maladie à tous deux. Gomme nous avons beaucoup d'esprit, nous avons imaginé de tirer parti de notre joli petit honneur en attrapant un vieux earçon ; mais ce vieux garçon, mon cœur, connaît l'alpha et l'oméga des ruses féminines, ce qui veut dire que tu mettrais plus facilement un grain de sel sur la queue d'un moineau que de me faire croire que je suis pour quelque chose dans ton affaire. Va à Paris, ma petite, vas-y aux dépens de la vanité d'un célibataire, je ne t'en empêcherai pas, je t'y aiderai, car le vieux garçon, Suzanne, est le coffre-fort naturel d'une jeune fille. Mais ue me fourre pas là-dedans. Ecoule, ma reine, toi qui comprends si bien la vie, tu me ferais beaucoup de tort et beaucoup de peine : du tort ! tu pourrais empêcher mon mariage dans un pays où l'on tient aux mœurs; beaucoup de peine : en effet, tu serais dans l'embarras, ce que je nie, finaude ! tu sais, mon chou, que je n'ai plus rien, je suis gueux comme un rat d'église. Ah ! si j'épousais mademoiselle Gormon, si je redevenais riche, certes je te proférerais à Gésarine. Tu m'as toujours semblé fine comme l'or à dorer du plomb, et tu es faite pour être l'amour d'un grand seigneur. Je te crois tant d'esprit, que le tour que tu me joues là ne me surprend pas du tout, je l'attendais. Pour une fille, mais c'est jeter le fourreau de son épée. Pour a^ir ainsi, mon ange, il faut des idées supérieures. Aussi as-tu mon estime !

Et il lui donna sur la joue la confirmation à la manière des évêqucs.

— Mais, monsieur le chevalier, je vous assure que vous vous trompez, et que. .

Elle rougit sans oser continuer, le chevalier avait, par un seul regard, deviné, pénétré tout son plan.

— Oui, je t entends, tu veux que je te croie ! Eh bien ! je te crois. Mais suis mon conseil, va chez M. du Bousquier. Ne portes-tu pas le linge chez M. du Bousquier depuis cinq à six mois? Eh bien! je ne te demande pas ce qui se passe entre vous ; mais je le connais, il a de l'amour-propre, il est vieux garçon, il est très-riche, il a deux mille cinq cents livres de rente et n'en dépense pas huit cents. Si tu es aussi spirituelle que je le suppose, tu verras Paris à ses frais. Va, ma petite biche, va l'entoriiller ; surtout sois déliée comme une soie, ei à chaque parole, fais un double tour et un nœud; il est homme à redouter le scandale, et, s'il t'a donné lieu de le mettre sur la sellette... enfin, tu comprends, menace-le de l'adresser aux dames du bureau de charité. D'ailleurs il est ambitieux. Eh bien! un homme doit arriver à tout par sa femme. N'es-tu donc pas assez belle, assez spirituelle pour faire la fortune de ton mari? Eh ! malepeste ! tu peux rompre en visière à une femme de la cour.

LA VIEILLE FILLE

Suzanne, illuminée par les derniers mots du chevalier, grillait d'envie de courir chez du Bousquier. Pour ne pas sortir trop brusquement, elle questionna le chevalier sur Paris, en l'aidant à s'habiller. Le chevalier devina l'efTet de ses instructions, et favorisa la sortie de Suzanne en la priant de dire à Césarine de lui monter le chocolat que lui faisait madame Lardot tous les matins. Suzanne s'esquiva pour se rendre chez sa victime, dont voici la biographie.

Issu d'une vieille famille d'Alençon, du Bousquier tenait le milieu entre le bourgeois et le hobereau. Son père avait exercé les fonctions judiciaires de lieutenant criminel. Se trouvant sans ressources après la mort de son père, du Bousquier, comme tous les gens ruinés ae la

{)rovince, était allé chercher fortune à Paris. Au comiiiencement de a Révolution, il s'était mis dans les aiïaires. En dépit des républicains, qui sont tous à cheval sur la probité révolutionnaire, les affaires de ce temps-là n'étaient pas claires. Un espion politique, un agioteur, un munitionnaire, un homme qui faisait confisquer, d'accord avec le syndic de' la coidmune, des biens d'émigrés pour les acheter et les revendre; un ministre et un général, étaient tous également dans les affaires. De 1795 à 1799, du Bousquier fut entrepreneur des vivres des armées françaises. Il eut alors un maenifique hôtel, il fut un des matadors de la finance, il fit des affaires de compte à demi avec Ouvrard, tint maison ouverte, et mena la vie scandaleuse du temps, une vie de Cincinnatus à sacs de blé récolté sa^jis peine, à rations volées, à petites maisons pleines de maltresses, et où se donnaient de belles fêtes aux directeurs de la République. Le citoyen du Bousquier fut I'ud des familiers de Barras, il fut au mieux avec Fouché, très-bien avec Bernadette, et crut devenir ministre en se jetant à corps perdu dans le^ Î^arti qui joua secrètement contre Bonaparte jusqu'à Marengo. Il s'en^ àllut de la charge de Kellermann et de la mort de Desaix que du Bousquier ne Fût un grand homme d'Etat. Il était l'un des employés supérieurs du gouvernement inédit que le bonheur de Napoléon' fit rentrer dans les coulisses de 1795. (Voyez Une Ténébreuse Affaire.) La victoire opiniâtrement surprise à Marengo fut la défaite de ce parti,

3ui avait des proclamations tout imprimées pour revenir au système e la Montagne, au cas où le premier consul aurait succombe. Dans la conviction où il était de l'impossibilité d'un triomphe, du Bousquier joua la majeure partie de sa fortune à la baisse, et conserva deux courriers sur le champ de bataille : le premier partit an moment où Mêlas était victorieux ; mais dans la nuit, à quatre heures de distance, le second vint proclamer la défaite des Autrichiens. Ou Bousquier maudit Kellermanîi et Desaix, il n'osa pas maudire le premier consul,

2ui lui devait des millions. Cette alternative de millions à gagner et e ruine réelle priva le fournisseur de toutes ses facultés, il devint imbécile pendant plusieurs jours; il avait abusé de la vie par tant d'excès, que ce coup de fondre le trouva sans force. La liquidation de ses créances sur l'Etat lui permettait de garder quelques espérances; mais, malgré ses présents corrupteurs, il rencontra la haine de Napoléon contre les fournisseurs uni avaient joué sur sa défaite. M. deFermon, si plaisamment nomme Fermons ut caisse, laissa du Bousquier sans un sou. L'immoralité de sa vie privée, ses liaisons avec Barras et Bernadotte déplurent au premier consul, encore plus que son jeu de Bourse ; il le raya de la liste des receveurs généraux où, par un reste de crédit, il s'élait fait porter pour Alençon. De son opulence, du Bousquier conserva douze cents francs de rente viagère inscrite au grand-livre, un pur placement de caprice qui le sauva de la misère. Ignorant le résultat de la liquidation, ses créanciers ne lui laissèrent que mille francs de rente consolidés ; mais ils furent tous payés par la vente des propriétés, par les recouvrements et par l'hôtel de Beauséant que possédait du Bousquier. Ainsi le spéculateur, après avoir frisé la faillite, garda son nom tout entier. iJn homme n.iné par le premier consul, et précédé par la réputation colossale que lui avaient laite ses relations avec les chefs des gouvernements passés, son train de vie, son règne passager, intéressa la ville d'Alençon, où dominait secrètement le royalisme. Du Bousquier, furieux contre Bonaparte, racontant les misères du premier consul, les débordements de Joséphine et les anecdotes secrètes de dix ans de révolution, fut très-bien accueilli. Vers ce temps, quoiqu'il fût bien et dûment quadragénaire, du Bousquier se produisit comme un garçon de trente-six ans, de moyenne taille, gras comme un fournisseur, faisant parade de ses mollets de procureur égrillard, à physionomie fortement marquée, ayant le nez aplati mais à naseaux garnis de poils ; des yeux noirs à sourcils fournis et d'où sortait un resard fin comme celui de M. de Talleyrand, mais un peu éteint ; il gardait les nageoires républicaines, et portait fort longs ses cheveux bruns. Ses mains, enrichies de petits bouquets de poils à chaque phalange, offraient la preuve d'une riche musculature par de grosses veines bleues, saillantes. EnGn, il avait le poitrail de l'Hercule Farnèse, et des épaules à soutenir la rente. On ne voit aujourd'hui de ces sortes d'épaules qu'à Torioni. Ce luxe de vie masculine était admirablement peint par un mot en usa^e pendant le dernier siècle, et qui se comprend a peine aujourd'hui : dans le style galant de l'autre époque, du Bousquier eût passé pour un vrai payeur d'arrérages. Mais, comme chez le chevalier de Valois, il se rencontrait chez du Bousquier des symptômes qui contrastaient avec l'aspect général de la personne. Ainsi, l'ancien fournisseur n'a-

vait pas la voix de ses muscles, non que sa voix fût ce petit filet mai» gre ^ui sort quelquefois de la bouche de ces phoques à deux pieds; c'était au contraire une voix forte mais clouffée , de laquelle on ne peut donner une idée qu'en la comparant au bruit que fait une scie dans un bois tendre et mouillé; enfin, la voix d'un spéculateur éreinté. Du Bousquier avait conservé le costume à la inode au temps de sa gloire : les boites à revers, les bas de soie blancs, la culotte courte en drap côtelé de couleur cannelle, le gilet à la Robespierre et l'habit bleu. Malgré les titres que la haine du premier consul lui donnait auprès des sommités royalistes de la province, M. du Bousquier ne fut point reçu dans les sept ou huit familles qui composaient le faubourg Saint-Germain d'Alençon, et où allait le chevalier de Vïilois. Il avail tenté tout d'abord d'épouser mademoiselle Armande de Gordes, fille noble sans fortune, mais de qui du Bousquier comptait tirer un grand

Îiarti pour ses projets ultérieurs, car il rêvait une brillante revanche. I essuya un refus. Il se consola par les dédommagements que lui offrirent une dizaine de familles riches qui avaient autrefois fabriqué le point d* Alençon, qui possédaient des herbages ou des bœufs, qui faisaient en gros le commerce des toiles, et où le hasard pouvait lui livrer un bon parti. Le vieux garçon avait en effet concentré ses espérances dans la perspective d un heureux mariage, que ses diverses capacités semblaient d'ailleurs lui promettre ; car il ne manquait pas d'une certaine habileté financière que beaucoup de personnes mettaient à profit. Semblable au joueur ruiné qui dirige les néophytes, il indiquait les spéculations, il en déduisait bien les moyens, les chances et la conduite. Il passait pour être un bon administrateur, il fut souvent question de le npmmer maire d'Alençon ; mais le souvenir de ses tripotages dans les gouvernements républicains lui nuisirent, il ne fut jamais reçu à la préfecture. Tous les gouvernements qui se succédèrent, même celui des Gent-Jours, se refusèrent à le nommer maire d'Alençon, place qu'il ambitionnait, et (^ui, s'il l'avait obtenue, aurait fait conclure son mariage avec une vieille fille sur laquelle il avait fini par porter ses vues, bon aversion du gouvernement impérial l'avait d'abord jeté dans le parti royaliste, où il resta malgré les injures qu'il y recevait ; mais quand, à la première rentrée des Bourbons, l'exclusion fut maintenue à la préfecture contre lui, ce dernier refus lui inspira contre les Bourbons une haine aussi profonde que secrète, car il demeura patemment fidèle à ses opinions. Il devint le chef du parti libéral d'Alençon, le directeur invisible des élections, et fit un mal prodigieux à la Restauration par l'habileté de ses manœuvres sourdes et par la perfidie de ses menées. Du Bousquier, comme tous ceux qui ne peuvent plus vivre que par la tète, porLiit dans ses sentiments haineux la tranquillité d'un ruisseau faible en apparence, mais intarissable ; sa haine était comme celle du nègre, SI paisible, si patiente, qu'elle trompait l'ennemi. Sa vengeance, couvée pendant quinze années, ne fut rassasiée par aucune victoire, pas même par le triomphe des journées de juillet 1850.

Ge n était pas s^ns intention que le chevalier de Valois envoyait Suzanne chez du Bousquier. Le libéral et le royaliste s'étaient mutuellement devinés malgré la savante dissimulation avec laquelle ils cachaient leur commune espérance à toute la ville. Ges deux vieux garçons étaient rivaux. Ghacun d'eux avait formé le plan d'épouser cette demoiselle Gormon de qui M. de Valois venait de parler à Suzanne. Tous deux, blottis dans leur idée, caparaçonnés d'indifTérence, attendaient le moment où quelque hasard leur livrerait cette vieille fille. Ainsi, quand même ces deux célibataires n'auraient pas été séparés par toute la distance que mettaient entre eux les systèmes desquels ils ofTraient une vivante expression, leur rivalité eu eût encore fait deux ennemis. Les époques déteignent sur les hommes qui les traversent. Ges deux personnages prouvaient la vérité de cet axiome par l'opposition des teintes historiques empreintes dans leurs physionomies, dans leurs discours, leurs idées, leurs costumes. L'un, abrupte, énergique, à manières larses et saccadées, à parole brève et rude, noir de (on. de chevelure, de regard, terrible en apparence, impuissant en réalité comme une insurrection, représentait bien la République. L'autre, doux et poli, élégant, soigné, atteignant à son but par les lenls mais infaillibles moyens de la diplomatie, fidèle au goût, était une image de l'ancienne courtisanerie. Ges deux ennemis se rencontraient presque tous les soirs sur le même terrain. La guerre était courtoise et bénigne chez le chevalier, mais du Bousquier y metlait moins de formes, tout en gardant les convenances voulues par la sociélé, car il ne voulait pas se faire chasser de la place. Eux seuls, ils se comprenaient bien. Malgré la finesise d'observation que les gens de province portent sur les petits inlérêts au centre des ^uels ils vivent, personne ne se doutait de la rivalité de ces deux hommes. M. le chevalier de Valois occupait une assiette supérieure, il n'avait

i'amais demandé la main de mademoiselle Gormon ; tandis que du lousquier, oui s'était mis sur les rangs après son échec dans la maison de Gordes, avait été refusé. Mats le chevalier supposait encore de grandes chances à son rival pour lui porter un coup de Jarnac si profondément enfoncé avec une lame trempée et préparée comme l'était Suzanne. Le chevalier avait jeté la sonde dans les eaux de du Bousquier ; et, comme on va le voir, il ne s'élait trompé dans aucmie de ses conjectures.

LES niVALITfiS.

Suzanne trolla de la rue du Cours par la rue de la Porle de Scez et la rue du Bercail, jusqu'à la rue du Cygue,' où depuis cinq ans du Bousquier avait acbelë une peii le maison de province, bàlic en chaussins gris, qui sonl comme les moellons du granit normand ou du schiste breton. L'ancien fournisseur s'y était établi plus comforlablement que qui que ce fût en ville, car il avait conservé quelques meubles du temps de sa splendeur; mais les mœurs delà province avaient insensiblement effacé les rayons du Sardanapale tonibé. Les vestiges de son ancien lu.\e faisaient dans sa maison l'effet d'un lustre dans une grange, car il nW avait plus cette harmonie, lien de toute œuvre humaine ou divine. Sur une belle commode se trouvait un pot à l'eau à couvercle, comme il ne s*cn voit qu'aux approches de la Bretagne. Si quelque beau tapis s'étendait dans sa chambre, les rideaux de croisée montraient les rosaces d'un ignoble calicot imprimé. La cheminée eu pierre mal peinte jurait avec une belle pendule déshonorée par le voisinage de misérables chaudchers. L'escalier, par où tout le monde montait sans s'essuyer les pieds, n'était pas mis en couleur. Enfin, les portes, mal réchampies par un peintre du pays, effarouchaient Tœil par des tons criards. Comme le temps que représentait du Bousquier, cette maison offrait un ain:is confus de saletés et de maffniliques choses. Du Bousquier pouvait être considéré comme un nomme à l'aise, il menait la vie parasite du chevalier ; et celui-là sera toujours riche qui ne dépense pas son revenu. Il avait pour tout domestique une espèce de Jocrisse, garçon du pays, assez, niais, façonné lentement aux exigences de du Bousquier, qui lui avait appris, comme à un orang-outang, à frotter les appartements, essuyer les meubles, cirer les bottes, brosser les habits, venir le chercher le soir avec la lanterne quand le temps était couvert, avec des sabols quand il pleuvait. Comme cerl;iins êtres, ce garçon n'avait d'éloffe que pour un vice, il était gourmand. Souvent, lorsqu'il se donnait des dîners d'apparat, du Bousquier lui faisait quitter sa veste de colonnade bleue carrée à poches ballottantes sur les reins et toujours grosses d*un mouchoir, d'un eusiache, d'un fruit ou d*un cassc-museau, il lui faisait endosser un habillement d'ordonnance, et remmenait pour servir. René s'empiffrait alors avec les domestiquer. Celle obiif^alion, aue du Bousquier avait tournée en récompense, lui valait la plus absolue discrétion de son domestique breton.

— Vous voilà par ici, mademoiselle, dit Bené à Suzanne en la voyant entrer; c*est pas votre jour, nous n'avons point de linge à donner à madame Lardot.

— Grosse bote! dit Suzanne en riant.

La jolie fille monta, laissant René achever une écuellée de galette de sarrasin cuite dans du lait. Du Bousquier se trouvaii encore au lit, occupé à paresser, à remâcher les plans que lui suggérait sou ambition, car il ne pouvait plus être qu'ambil'eux, comme tous les hommes qui ont trop pressé l'orange du plaisir. L'ambition el le jeu sont inépuisables. Aussi, chez un homme bien organisé, les passions qui procèdent du cerveau survivront-elles toujours aux passions émanées du cœur.

— Me voilà, dit Suzanne en s'asseyant sur le lit en en faisant crier les rideaux sur les tringles par un mouvement de brusquerie despotique.

— Quèsaco, ma charmante? dit le vieux garçon en se mettant sur son séant.

— Monsieur, dit fçravement Suzanne, vous devez êlreélonné de me voir venir ainsi, mais je me trouve dans des circonstances qui m'obligent à ne pas m'inquiéter du ou'en dira-t-on.

— Qu'est^e que c'est que ça ? fit du Bousciuier en se croisant les bras.

— Mais ne me comprenez-vous pas? ail Suzanne. Je sais, repritelle en faisant une gentille petite moue, combien il est ridicule à une pauvre fille de venir tracasserun garçon pour ce aue vous regardez comme des misères. Mais si vous me connaissiez bien, monsieur, si vous saviez tout ce dont je suis capiible pour Thonmie qui s'altacherait à moi, aulant que je m'attacherais à vous, vous n'auriez jamais à vous repentir de m avoir épousée. Ce n'est pas ici, par exemple, que je pourrais vous être utile à grand'chose; mais si nous allions à Paris, vous verriez où je conduirais un homme d'espril el de moyens comme vous, dans un moment où l'on refait le gouvernement de fond en comble, et où les étrangers sont les maîlres. Enfin, entre nous soit dit, ce dont il est question, est-ce un malheur? n'est-ce pas un bonheur que vous payeriez cher un jour? A qui vous intéresserez-vous, pour oui travaillerez-vous?

— Pour moi, donc ! s'écria brusquement du Bousquier.

— Vieux monstre, vous ne serez jamais père! dit Suzanne en donnant à sa phrase l'accent d'une malédiction prophétique.

— Allons, pas de bêtises, Suzanne, reprit du Bousquier, je crois que je rêve encore.

— Mais quelle réalité vous faut-il donc ? s'écria Suzanne en se levant.

Du Bousquier frotta son bonnet de coton sur sa têie par un mouvement de rotation d'une énergie brouillonne qui indiquait une prodigieuse fermentation dans ses idées.

— Mais il le croit, se dit Suzanne à elle-même, et il en est flatté. Mon Dieu, comme il est facile de les attraper, ces hommes !

— Suzanne, que diable veux-tu que je fasse? il est si exirionli-

naire... Moi qui croyais... Le fait est que... mais non, non, cela ne se peut pas...

— Comment, vous ne pouvez pas m'épouser ?

— Ah ! pour ça, non! J'ai des engagemenls.

— Est-ce avec mademoiselle de Cordes ou avec mademoiselle Cormon, qui, toutes les deux, vous ont déjà refusé? Ecoutez, monsieur du Bousquier, mon honneur n'a pas besoin de gendarmes pour vous irainer à la mairie. Je ne manquerai point de maris, ei ne veux point d'un homme qui ne sait pas apprécier ce que je vaux. Un jour vous pourrez vous repentir de la manière dont vous vous conduise/., parce que rien au monde, ni or, ni argent, ne me fera vous rendre vu rc bien, si vous refusez de le prendre aujourd'hui.

— Mais, Suzanne, ^s-tu sûre?...

— Ah ! monsieur ! fit la grisette en se drapaut dans sa verlu, pour qui me prenez-vous? Je ne vous rappelle point les paroles que vous m'avez données, et qui ont perdu une pauvre fille dont 1.' seul défaut est d'avoir autant d'ambition que d'amour.

Du Bousquier était livré à mille sentiments contraires, à la joie, à la défiance, au calcul. Il avait résolu depuis longtemps d'éiioiiscr mademoiselle Cormon, car la Charte, sur laquelle il ven.iil de ruminer, offrait à son ambition' la magnific^ue voie politique de la dcpuialion. Or, son mariage avec la vieille hlle devait le poser si haul dans la ville, qu'il y acquerrait une grande influence. Aussi l'orage soulevé par la malicieuse Suzanne le plôngea-t-il dans un violenl embarras. Sans cette secrète espérance, il aurait épousé Suzanne s;ms même y réfléchir. Il se serait placé franchement à la tête du parti libéral d'Aleuçoii. Après un pareil mariage, il renonçait à la première so' iété pour retomber dans la classe bourgeoise des négociants, des riches fabricants, des herbagers, oui certainement le porleraieut en triomphe comme leur candidat. Du Bousquier prévoyait déjà le côté gauche. Celte délibération solennelle, il ne la cachait pas, il se passait la main sur la tète, et se tortillait les cheveux, car le bonnet éuiit tombé. Comme toutes les personnes qui dépassent leur but ei irouveni mieux que ce qu'elles espéraient, Suzanne restait ébahie. Pour cacher son etonnemeut, elle prit la pose mélancolique d'une fille abusée devant son séducteur ; mais elle riait intérieurement comme une griseilc en partie fine.

~ Ma chère enfant, je ne donne pas dans de semblables godans^ moi!

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de l'ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d'appartenir à cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être attrapés par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe suspecta. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à l'usage des femmes. Pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu'à la modiste, sont essentiellement li berlines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement monteuses, et incapables de penser à autre chose qu'à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu'il faut laisser danser, chanter el rire ; ils ne voient en elles rien de saini, ni de grand; pour eux, ce n'est pas la poésie des sens, mais la sensualilé grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cui>.ine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la femme n'est pas constamment tyrannisée, elle réduii l'homme à la condiiioii d'es* clave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la coutre-|iariie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu'il renversait en fulminant une excommunication.

— Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majesiuenscment Suzanne, qu'en venant vous trouver j'ai rempli mon devoir; souvenez-vous que j'ai dû vous offrir ma main et vous dema!ulor la vôtre ; mais souvenez -vous aussi que j'ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pns abaissée à pleurer comme une niaise, que je n'ai pas insisté, que je ne vous ai point tourmenlé. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez (|ue je ne puis rester à Âleuçon : ma mère me battra, madame Lardot est à cheval sur les principes comme si elle en repassait; elle me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à riiôuital, irai-je mendier mon pain ? Non ! je me jetterais plutôt dans la Briliante ou dans la Sarlhc. Mais n'est-il pas plus simple que j'aille à Paris? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m'y envoyer : te sera un oncle oui me demande, une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne s'agit que d'avoir l'argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez...

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d'importance

3 ne pour le chevalier de Valois; mais lui seul et le chevalier étaient ans ce secret, qui ne sera dévoilé que par le dénoûment de celle histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon, qu'il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble el «^ans sa joie intérieure, car l'amour-propre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pense qu'une honnête fille comme Suzanne, dont le cœur n'était pas encore gâté, serait morte cent fois avant d'entamer une discussion de ce genre, et de lui de

LA VIFALLÈ VlLUt.

mander de l'argrent. H aurait reconnu dans le regard de la griselic la cruelle làclielé du joueur qui assassinerait pour se faire uuc mise.

— Tu irais donc à Paris? dit-il.

En culeudani cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses yeux gris, mais Theureux du Bousquier ne vit rien.

— Mais oui, monsieur!

Du Bousquier commença d'étranges doléances : il venait de faire le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le maçon, le menuisier ; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne lit ce qu'on nomme en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.

— Eh bien ! où vas-tu ? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m*emporte si ie me souviens de lui avoir cbiiTonné autre chose que sa collerette .L. Et, paf ! elle s'autorise d'une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change à brûle-pourpoint.

-—Mais, monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson, la irésorière de la Société Maternelle, qui, a ma counaiss;uice, a retiré quasiment de l'eau une pauvre fille dans le même cas.

— Madame Granson !

— Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Gormon, la présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames oe la ville ont créé là une institution qui empêcheru bien des pauvres créatures de détruire leurs enfants, qu'on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de cela trois ans, la belle Fauslinc d'Argentan.

— Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre toi-même le secrétiire, prends le sac entamé, qui contient encore six cents francs, c'est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il met- Uût peu de grâce à s'exécuter.

— Vieux ladre ! se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, oui n'avait rien donné, mais qui l'avait comprise, qui l'avait conseillée, et qui portait les grisettes dans son cœur.

— Si tu m'attrapes, Suzanne, s'écria-t-il en lui voyant la main au tiroir, tu...

— Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant avec une royale iraperdnence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais?

Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et ût entendre un grognement d adhésion. Suzanne prît le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon, qui eut l'air de dire : — C'est un droit qui me coûte cher. Gela vaut mieux que d'être engarrié par un avocat en cour d'assises, comme le séducteur d'une fille accusée d'infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu'elle avait au bras, et maudit l'avarice de du Bousquier, car elle voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la belle renasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la Société Maternelle, présidée par mademoiselle Gormon, lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et uni, pour une srisette d'Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de son prétendu crime à madame Granson ; or, Suzanne, au risque de ne pas avoir un Uard de la Société Maternelle, voulut, en quittsmt Alençon, empêtrer l'ancien fournisseur dans les lianes inextricables d'un cancan de province. H y a toujours chez la grisette un peu de Tesprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d'un lieutenant-colonel d'artillerie, mor^ k Icna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents francs, cent écus de rente à elle, phis uu fils dont l'éducation et Tentretieu lui avaient dévoré ses économies. El'e occupait, rue du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu'en pass:mt dans la principale rue des petites villes le voyaseur embrasse d'un seul coup d*œiL C'était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales ; un couloir d'entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de bols. D'un côte du couloir, une salle à manger et la cuisine ; de l'autre, un salon à toutes lins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du pre* luicr étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d'une petite place que l'influence de sa parente, inndcMnoisclle Gormon, lui avait fait obtenir à la mairie de la ville, où il (iuiii employé aux actes de l'état civil. D'après ces indications, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d'Uirecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu'elle mettait devant les chaises pour qu'on ne salit pn:> le carreau rouge frotté ; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant-colonel d'artillerie entre les deux croisées, endroit d*où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C/éuût une bonne femme, mise avec uuc simplicité bourgooibC, en hanuouic

avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage, où respiraient d'ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment, le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à mander, où ils déjeunaient d'une lasse de café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le (Saisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils. Athana.se Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d*un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu'il se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs une dans la ville d'Alençon, l'aspect de sa personne lui aurait-il valu l'assistance des hommes supérieurs, ou des femmes ^ui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n'était pas le génie, c'était la forme 'qu'il prend ; si ce n'était pas la force d'un grand cœur, c'était l'éclat qu'elle imprime au regard. Quoiqu'il pût exprimer la sensibilité la plus élevée, l'enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu'aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où se mourait cette f»ensée, qui n'en était même pas encore à l'aube de son jour. D*aileurs Athanase avait cette fierté sauvage qu'exalte la pauvreté chez les hommes d'élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l'abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède de deux manières : ou il prend son bien comme Napoléon et Molière, aussitôt qu'il le voit, ou il attend qu'on le vienne chercher qu.ind il s*est patiemment révélé.

Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui s'ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative, il vivait plus par la pensée que par Taction. Peut-être eût-il paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements passionnés du Français; mais il était puissant dans le monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d'émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais : H est fou ! Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté tuait Aihanase . la chaleur énervante d'une solitude sans courant d'air détendait l'arc qui se bandait toujours, et Tàme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France ; mais cet aigle, enfermé dans une cage et s'y trouvant sans pâiure, allait mourir de faim après avoir contemplé d'un œil ardent les campagnes de Pair et les Alpes, où plane le génie. Quoique ses -travaux à la bibliothèque de la ville échappassent à l'attention, il enfouissait dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire ; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente éloignée, celte demoiselle Cormon, que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes de la ville: le pauvre en£iut avait donc été conduit à l'aimer par le désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère, par l'envie du bien-être nécess;iire aux hommes qui vivant par la pensée; mais ce point de départ, fort innocent, déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait, de plus, le ridicule que le monde jetterait sur l'amour d'un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie; car ce qui, dans ce genre, peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasiirds, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n'accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d'un jeune homme coumie Athanase avec une belle fille comme Suzanne, en province elle effraye et dissout par avance le mariage d'un jeune hoanne pauvre là où la fortune d'un riche parti fiiit passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines liaisons ei un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter : il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais, eu province, les femmes dont peut s'éprendre un jeune homme sont r.ires : une belle jeune fille riche, il ne l'obtiendrait pas dans un pys où tout est calcul; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l'aimer; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif; eutin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réHexioiis expliquent pourquoi la vie de province est si fortement basée sur ie mariage. Aussi les génies chauds et vivaces, forcés de s'appuyer sur l'indépendance de la misère, doivent-ils tous quitter ces froiiiles régiuus où la pensée est persécutée par une bruude indilTérencc, où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d*un homme de science ou d'art. Qui se rendra compte de la passioa d*Aihaiiasc pour mademoiselle Gormon? Ce ne sera ni les gens riches, ces suit: us de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeoisi

LES RIVALnÉS.

qui sniYeot la grande roule bnilue par les préjuges, ni les femmes, qui, De voulant rien c(»icevoîr au\ passioDS des nnisius, leur imposent ie talion de leurs vertus, eo s'imaginant que les deai sexes se ^ouvemenl par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en appeler m\ jeunes gens souITrant de leurs premiers désirs reprîmes au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur génie éloufle par les étreintes de la misère, aux talents qui, d'abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont lini par triompher de la double angoisse de l'Ame et du corps également endoloris. Ceu<t-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Atlianase; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations faites en présence lie lins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens; ils ont subi ces avorlements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l'éteodue de l'imagination. Plus naut ils s'élancent,

lu principil Ticoitiit de prendre du labic dam une vi

plus bas ils tombent; et, combien ne se brise-t-il pas de liens dans ces cimies ! lear vue perçante a, comme Athana^e, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se croyaient séparés que par une gaze ; celle gaze qui n'arrêtait pas leurs yeux, la société la cbangcait en un mur d'airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l'art, ils ont aussi cherché mamtcs fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise incessamment. Quoi ! la province calcule et arrange le mariage dans le but de se créer le bienétre, et il serait défendu à un pauvre ariiïle, à l'homme de science, de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l'existence ? Agité par ces idées, Alhanase Urauson considéra d'abord son mariase avec mademoiselle Cormon comme une manière d'arrêter sa vie qui serait <lé6nie; il pourrait s'élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon. Bientôt sa propre volonté créa, sans qu'il s'en aperçût, une passion réelle : il se mit k étudier la vieille iitle, et, par suite du prestige qu'exerce l'habitude, il

flnit par n'en voir qne les beautés et par en oublier'les défauts. Chez un jeune homme de vingl-irois ans. les sens sont pour tant de chose dans son :imour! leur teu produit une espèce de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l'étreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline, est un trait de génie chez Heau marchais. Hais, si l'on vient à songcrqu<\d,ins la profonde solitude oii la misère laissait Alhanase, mademoiselle Oormon était la seule figure soumise à ses regards, qu'elle attirait incessamment son oâ\, que le jour tombait en plein sur elle, ne truuvera-t-on pas cette i^ssion naturelle? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l'espoir, les méditations, grossissaient d;ins le calme et le silence le lac oit chaque heure mettait sa goutte d'eau, et qui s'étendait dans l'Ame d'Athanase. Plus le cercle miérieur que décrivait l'imagination aidée par les sens s'agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus croissait la timidité d'Athanase. La mère avait tout deviné. La mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages de l'affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d'avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays; mais les obstacles que le peu de fortune d'Athanase et que l'à^c de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient msurmontahles : elle n'imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valiris, elle avait sn politique, elle se tenait à raffUl des circonstances, elle attendait l'heure propice avec cette finesse que donnent l'inlérél el la maternité. Madame Gransoo ne se défiait point du chevalier de Valois; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et secrèie ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils, à qui d'ailleurs elle n'avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l'imporLince qu'allait acquérir la confldoice du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame Granson! Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière de la Société Maternelle! Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suianne!

En ce moment, Alhanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d'un œil occupé cette pauvre salle à carreaux rouges, i chaises de paille, à buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à uu damier, tendue d'un vieux papier de cabaret, el qni communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le jour de 1a rue. encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés par le désespoir et caflamotés parles pensées du matin, s'offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l'instinct de la misère et des souffrances du coeur, ressentit cette étincelle électrique, jaillie on oe sait d'où, qui ne s'explique point, que nient certains esprits forts, mais dontlego&t sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d'hommes. C'est tout à la fois une lumière qui éclaire les téuèbres de l'avenir, un pressentiment des jouissances pures de l'amour partagé, la certitude de se comprendre l'un el l'autre. C'est surtout comme une louche habile et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard est fasciné par une irrésistible attraction, le coeur est ému, les mélodies du bonheur retentissent dans l'ilme et aux oreilles, une voix crie : — Cal tut. Puis, souvent la réflexion jette ses douches d'eau froide sur cette bouillante émotioD, et tout est dit. Eu un moment, aussi rapide qu'un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées au cœur. Un éclair de l'amour vrai brûla les mauvaises herbes éclosesau souffiedu lihcrlinage et de lï dissipation. Elle comprit combien elle perdait de sainielé, de grandeur, en se flétrissant elle-même à faux. Ce qui n'était la veille qu'une plaisanterie à ses yeux, devint un arrêt ^rave porté par elle. Elle recula devant son succès. Hais l'impossibilité du résultat, la pauvreté d'Athanase, un vague espoir de s'enrichir, et de revenir de Paris les mains pleines, en lui disant : — Je t'aimais ! la fatalité, si l'un veut, sécha celle pluie bienfaisante. L'ambitieuse grisette demanda d'uu air timide un momcni d'entretien à m;idame Granson, qui l'emmena clans sa chambre à coucher. Lorsque Suzanne sortit, elfe regarda pour la seconde fois Alhanase, elle le retrouva dans la même pose, et rë-

Erima ses larmes. Quant à madame Granson, elle rayonnait de joie ! Ile avait enfin une arme terrible contre du Bousqi il.'r, elle pourrait lui porter une blessure mortelle. Aussi avait-elle promis à la pauvre fille séduite l'appui de toutes les dames de charité, de toutes les commanditaires de la Société Maternelle; elle entrevoyait une douzaine de visiiesà faire qui allaient occuper sa journée, et pendant lesquelles il se formerait sur la tête du vieux garçon un orage épouvantable. Le clievalier de Valois, loul en prévoyant la tournure nue prendrait l'affaire, ne se promettait pas «niant de scandale qu'il devait y en avoir. — Mon cher enfant, dit madame Gi'ansou à son fils, tu sais que nous allons diner chez mademoiselle Cormon, prends un peu plus de soin de ta mise. Tu as tort de négliger la loiletie, (u es fait comme un voleur. Mets la belle chemise à jabot, ton habit vert de drap d'EIbeuf. J'ai mes raisons, ajouta-t-elle d'un air On. D'ailleurs, auaemoi-

U VIEILLE FILLE

■die CormoD part pour aller au Prébudet, et il y aura chez elle beaucoup de morule. (^and un jeune homme est i marier, il doit se servir de tons ses moyen» pour plaire. Si les filles vonlaient dire la vérité, mon Dieu ! mon eoCtnt, tu serais bien ëlooné de savoir ce qui les amoarache. Sonfent, il siifQt qu'un homme ail passé k cheval à la têie d'une compagnie d'artilleurs, ou qu'il se soit montré dans nn bal avec des habits un peu justes. Souvent un cerlain air de tête, une pose mélancoliq^ue, Tont supposer toute une vie ; nous nous Torgeous un roman d'après le héros; ce n'est souvent qu'une bête, mais le mariage est fait, examine H. le chevalier de Valois, éludie-le, prends ses manières; vois comme il se présuiie avec aisance, il n'a pas l'air emprunté comme loi. Parie un peu, ne dirait-on pas que ta ne sais rien, icri qai sais l'hébreu par cœur!

Albanase écouta sa mère d'un air éUmnë mais soumis, puis il se leva, prit sa casouette, et se rendit i la mairie eu se disant : — Ma mère anraitdie deviné mon seerel? H |Mssa par la rue du Val-Hohie, oA demeurait mademoiselle Cormon, pûît plaisir qu'il se donnait tous les matins, et il se disait alors mille choses fanusques : — Elle ne se doute ceriaînemeM pas ^u'il passe en ce moment devant sa maison un jeune homme qui l'aimerait bien, qui lut serait fidèle, qui ne lui donnerait jamais de chaarin: qui lui laisserait la disposition de sa fortune, sans s'en mêler. Mon Dieu ! quelle htalité ! dans la méroe ville, à deux pas l'une de l'antre, deux personnes se troarrat dans les conditions où nous sommes, et rien ne peut les rapprocher. Si ce soir je lui parlais?

Pendant ce temps, Suzanne revenait chez sa mère en pensant au pauvre Aihaoase. Comme beaucoup de femmes ont pu le souhaiter pour des hommes adorés au delà des forces humaines, elle se sentait c^ble de lui faire avec son beau corps un marchepied pour qu'il aiteignti promplement à sa couronne.

Maintenant il est nécessaire d'entrer chez cette vieille fille vers laquelle tant d'intérêts converfeaienl, et chez qui les acteurs de cette scène devaient se rencontrer tous le soir même, & rexcepiiOD de Suzanne. Cette grande et belle personne, assez hardie pour brûler ses vaisseaux, comme Ale:iandre, au début de la vie, et pour commencer la lutte |»r une faute mensongère, disparut du tnéàtre après y avoir introduit un violent élément d'intérêt. Ses vœux furent d'ailleurs comblés. Elle quitta sa ville natale quelques jours après, munie d'at^cnl ei de belles nippes, parmi lesquelles se trouvait une superbe robe de rep vert et un délicieux chapeau vert doublé de rose que lui donna M. de Valois, présent qu'elle préférait à tout, même à l'argent. Si le chevalier filt venu i Paris an moment oA elle y brillait, elle eût cènes tout (^uiué pour lui. Semblable Jk la chaste Suzanne de la Bible, que tes vieiDaros avaient i peine entrevue, elle s'établissait heureuse et pleine d'espoir â Paris, pendant que tout Alençon déplorait ses malheurs, pour l^uels les dames des deux Sodétés de charité et de maternité manifestèrent une vive sympathie. Si Suzanne peut offrir une image de ces belles Normandes qu'un savant médecin a comprises pour un tiers dans la consommation que fait en ce çenre le monstrueux Paris, elle resLi dans les régions tes plus élevées et les plus décentes de ta galanterie. Par une époque où, comme le disait H. de Valois, la femme n'existait plus, elle fut seulement madam« du Yat-Noble; autrefois elle eOt été la rivale des Rodbope, des Impéria et des Ninon. Un des écrivains les plus distingués de la Besiauraiion l'a prise sous sa protection: peut-être l'épousera -t-il 7 il est journaliste, et parlant au-dessus de l'opinion, puisqu'il en fabrique une nouvelle tous les tàx ans.

En France, dans presque toutes les préfectures du second ordre, U existe un nlon où se réunissent des personnes considérables et considérées, qui néanmoins ne sont pas encore ta crème de la société. Le maître et la maîtresse de ta maison comptent bien parmi les sommités de h ville et sont reçus partout où il leur ptalt d'aller, il ne se donne pas en ville une fête, un dtner diplomatit^ue, qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux , les pairs qui possèdent de belles terres, la grande compagnie du département ue vient pas chez eux, et reste à leur égard oans les termes d'une visite faite de part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mine où se rencontrent la petite noblesse à poste fixe, le clerf;é, la magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du pays résident dans cette société solide et ^ans faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du luxe et de ta toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison d'un mouchoir à hmîfi de dix ou douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu k d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bons ou mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en arrière. U n'admet rien de Paris sans un long examen, se refuse aux cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le grand-livre, se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout igoorer : science, littérature, inventions industrielles. Il obtient le changement d'un préfet qui De convient pas, et, ai l'administrateur résiste, il t'isole à la manière des abeilles, qui couvrent de cire on colimaçon venu dans leur ruche. Enfin, là, les bavardages deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi, quoiqu'il ne s'y bsse qne des partieB de jeu, les jeunes femmes y qt-

Earaissent-dles de loin en loin \ dlcs y viumeut chercher une approation de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amour-propre de qiietanes naturels du pays, qui se consolent en supputant la dépense qu'elle impose, et dont'ils profitent. S'il ne se rencontre pas de for tune assez considérable pour tenir maison ouverte, les gros bonnets choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon, la mais<ni d'une personne inofTeosivc, de qui la vie arrêtée, dont le caractère ou la position laisse la société maltresse chez elle, en ue portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de ctiacun. Ainsi, la hauie société tf Alençon se réunissait depuis longtemps chez la vieille fille, dont la fortune était  son insu couchée en joue par madame Granson, son arrière-petite- cousine, et par les deux vieux garçons, dont les secrètes espérimces viennent d'être dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle mniemel, un ancien grand vicaire de l'évêcbéde Séei, autrefois son tuteur,etdequi elle devait hériter. La fanùlle,

Il mil coDterri le costome 1 la mode au tempa dt

Î|ue représentait alors Rose- Marie- Victtàre Corroon, comptait aulreois parmi les plus considérables de la province ; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse, à laquelle elle s'était souvent alliée, elle avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alcnçon, force magistrats k la robe et plusieurs évéqnes an clergé. H. de Sponde, le grand-père roalernel de mademoiselle Germon, fut élu par fa noblesse aux états généraux, et M. Cormon, son père, par le tiers état; mais aucun n'accepta cette mission. Depuis environ cent ans, les filles de cette fïmille s'étaient mariées k des nobles de la province, en sorte qu'elle avait si bien tallé dans le duché, qu'elle y embrassait lous les arbres généalogiques. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davantage à b noblesse. Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier due d'Alcnçon, la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait ton-

('ours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celiiik stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. Cependant, loin de donner des revenus, ce logis était une cause de dépense; maisilest si rarede trouver dans une ville de province une demeure j^cée au centre, sans méchant voisinage, belle au debon,

LPS RIVALITÉS.

commode à rintërieur, que tout Alençon parlaj^eaii celle envie. Ce Yîeil l)6lel étnit situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble, appelée par corruption le Val -Noble, sans doute à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Celte maison est remarquable par la forte architecture que produisit Marie de Médicis. Quoique bâtie en granit, pierre qui se travaille difficilement, ses angles, les encadrements des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée ; son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal sans corps, qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont termines par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie, car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries ; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie. Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux passants de voir, au milieu d*une vaste cour, une corbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de troène. Quelques rosiers des oualre saisons, des giroflées, des scabieuses, des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances, ui^ étranger aurait pu deviner la vieille fille. L'œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin d'action. Une vieille demoiselle, chargée d'employer sa journée toujours vide, pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer les crêtes des murs, exiger un balayage continuel, ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés. Elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise dans une petite province située entre le Perche, ta Bretagne et la Normandie, pays où l'on professe avec orgueil une crasse indifférence pour le conifort. Jamais ni le chevalier de Valois, ni du Pousquier ne montaient les marches du double escalier aul enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un ou il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la vlHe devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable qui sortait sur un autre perron du côté dn jardin. Cette espèce de galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était l'hôpital des portraits de famille malades : quelques-uns avaient un œil endommagé, d'autres souffraient d'une épaule avariée; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus, celui-Ui était amputé d'une jambe. Là se dé-

})osaient les manteaux, les sabots, les doubles souliers, les parapluies, es coiffes et les pelisses. C'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le reprenait au départ. Aussi, le long de chaque mur y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots, et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la cour et du jardin. La maison était donc divisée en deux parties ^ales. D'un côté, sur la cour, se trouvait la caçe de l'escalier, une grande salle à manger donnant sur le jardin, puis un office par lequefon communiquait avec la cuisine ; de l'autre, un salon à quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le jardin et formant boudoir, l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage, et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute ofTrir beaucoup de logemeuts depuis longtemps habités par des rats et des souris dont les liants faits nocturnes étaient redits par mademoiselle Cormon au rlievalicr de Valois, en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux. Le jardin, d'environ un demi-arpent, est marge par la Brillante, ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui pailiettent son lit, mais partout ailleurs que tkius le Val-Noble, où ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons où s exercent des professions altérées; mais par bonheur elle n'avait alors en face d'elle que des gens tran-

2uilles, des bourgeois, un boulanger, un dégraisscur, des ébénistes, e jardin, plein de fleurs communes, est terminé naturellement par une terrasse formant un quai, au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse, imagûaez de grands vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long des murs voisins, vovez deux couverts de tilleuls carrément taillés ; vous aurez une idée du paysage plein de bonhomie pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgooises qu'olTraient la rive opposée et ses naives maisons, les eaux rares de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix! quel calme! rien de pompeux, mais rien de trans-

itoire : là, tout semble étet*nel. Le rez-de-chaussée appartenait done à la réception. Là tout respirait la vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à quatre croisées était modeste» ment lambrissé de l>oiseries peintes en gris. Une seule glace, oblouffue, se trouvait sur la cheminée, et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures peint en camateu.Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons, oui, dans une bonne partie des maisons du centre de la France, vous lont prendre en haine de détestables Amours occupés à moissonner, à patiner, à semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas vert relevés par des cordons à gros'lçlands qui dessinaient d'énormes baldaquins. Le meuble eu tapisserie, dont les bois peints et vernis se distmgnaient par les formes contournées si fort à la mode dans le dernier siècle, offrait dans ses médaillons les fables de la Fontaine; mais quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de laquelle pendait un vieux lustre eu cristal de roche, enveloppé d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de Sèvres, de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule dont le sujet, pris duins la dernière scène du Déserteur, prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sédaine. Cette pendole en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant cliacun quatre pouces de hauteur : au fond, le déserteur sortait'de sa prison entre ses soldats ; sur le devant, la ieuue femme évanouie lui montrait sa grâce. Le foyer, les pelles et les pinc«ities étaient dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornement les plus récents portraits de la famille, un ou deux liigaud et trois pastels de Latour. Quatre tables de jeu, un trictrac, une table de piquet encombraient cette immense pièce, la seule d'ailleurs qui fût plancbéiéo. Le cabinet de travail, entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus ttird un prix fou dont ne se doutait point mademoiselle Cormon ; mais lui en eût-on offert mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné, car elle avait pour système de ne se défaire de rien. La province croit toi^ours aux trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre ait Pompadour. La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches, sans plafond, mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province aux estomacs. Les murs, peints à fresque, représentaient un treillage de fleurs. Les sièges étaient en canne vernie et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé ; rien n'y était ni neuf ni ancien, ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.

Les touristes de la Bretagne et de la Normandie, du Maine et de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon ; car il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans cet ouvrage, qu'il explique des mœurs, et représente des idées. Qui ne sent déjà combien la vie était calme et routinière dans ce vieil édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée un peu au-dessous du niveau de la Brillante, bien reliée, cerclée, et la ^ussière, loin de l'endommager, la faisait valoir. Les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces privées de vignobles, aux œuvres pleines de naturel, exquises, recommandables par leurs parfums antiaues, et produits par les nix;sses de la Bourgogne, de la Touraine, de ki Gascogne et du Midi. Le prix des transports est trop considérable pour que Ton fasse venir de mauvais vins.

Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait ilenviron cent cinquante personnes : quelques-unes allaient à la cam; agne, ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le déiun.ement pour leurs affaires ; mais il existait certains fidèles qui, sauf les soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens îonôs par devoir ou par habitude de demeurer à la ville. Tous ces pcr^o.inagcs étaient dans Yà^c mur ; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous étaient restes dans la province, et certains avaient trempe dans la Chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs de la bonne cause. M. de Valois, l'un des moteurs de la dernière prise d'armes où péril le marquis de Montouran livré par sa maltresse, où s'illustra le fameux Marcbe-à-terre, qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé Hulot, le commandant d'une demi-brigade cantonnée dans Alençon de 17d8à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays. (Voyez lxs Chouaiis. ] Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, jour où mademoiselle Cormon donnait à diuer, et où les invités du dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis faisaient raout : rassemblée était nombreuse, conviés et visiteurs se mettaient in fiocchi; quelques

U VIEILLE FILLE

femmes apportaient leurs ouvrages, des tricols, des tapisseries à la main ; quelques jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point d*Alcnçon, avec le produit desquels elles payaient lour entretien. Certains maris amenaient leurs femmes par lioliliquc. car il s*y trouvait peu de jeunes gens ; aucune parole ne s y diàail à Toreille sans exciter Tattention : il n*y avait donc point de dancer ni pour une jeune personne ni pour une jeune femme d'entendre un propos d*amour. Chaque soir, à six heures» la longue antichambre se garnissait de son mobilier : chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales, que, si, par hasard, le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon dans sa chambre, ni Pérolte la femme de chambre, ni Jacquelin le domestioue, ni la cuisinière, ne les avertissaient. Le premier venu en atteuaait un second ; puis, quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, pour un whist ou un bos* ton, ils commençaient sans attendre l'abbe de Sponde ou mademoiselle. S*il faisait nuit , au coup de sonnette , Pérolte ou Jacauelin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon éclairé, 1 abbé se hAtait lentement de venir. Tous les soirs, le trictrac, la table de |)i(|nei, les trois tables de boston et celle de whist éutient complètes, ce qui donnait une moyenne de vinp;t-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient ; mais il en venait souvent plus de quarante. Jacquelin éclairait alors le cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques commençaient à arriver dans Tantichambre pour chercher leurs maîtres ; et. à moins de révolutions, il n\v avait plus personne au salon à di^ heures. A cette heure, les habitués s*en allaient en groupes dans la rue, dissertant sur les coups, ou continuant quelques observations sur les mouchoirs à bœufs que Ton guettait, sur les partages de successions, sur les dissensions qui s'élevaient entre héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris, la sortie d'un spectacle. Certaines gens, fia riant beaucoup de poésie et u*y entendant rien, déblatèrent contre es mœurs de la province; mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur voire genou ; puis, si vous vous êtes initié à Tenseinble doux et uni que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de parchemin, demandez-vous ce au*est la vie Immaine ? Cherchez à prononcer entre celui qui a gravé des canards sur les obélisques égyptiens et celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquierj M. de Valois, mademoiselle Cormon, le président du tribunal, le procureur du roi, Tabbé de Sponde, madame Granson, e tutti quanti. Si le retour exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien, que les gens amenés par les orages d'une vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme diront que là était le bonheur.

Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira de dire que, sUitisticien né de la société, du Dousquier avait Cidculé que les personnes oui le hantaient possédaient cent trente et une voix au collège clocionu, et réunissaient dix-huit cent mille livres do tente en fonds de terre dans la province. La ville d'Aleuçon n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon, la haute cornpaguie aristocratique avait le sien, puis le salon du receveur général était comme une auberge administrative due par le gouvernement ou toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces deux autres salons communiquaient au moyen de quelques personnes mixtes avec la maison Cormon, et vice versa; mais le salon Connou jugeait sévèrement ce (|ui se passait dans ces deux autres camps : on y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals, on discutait la conduite des femmes, les toilettes, les inventions nouvelles qui s'y produisaient.

Mademoiselle Cormon, espèce de raison sociale sous laquelle se comprenait une imposante coterie, devait donc êlre le point de mire de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du Dousquier. Pour l'un et pour lautre, là était la députation; et, par suite, la pairie pour le noble, une recelte générale pour le fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province qu'à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Epouser mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase, le seul des trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le jarson du jour, n*y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages? Ne se rencontrait- il pas quelque chose de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour d'une vieille fille, qui ne les devinait pas malgré un effroyable et Icptime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n*est pas difiicile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune et ses trois amoureux, elle était encore à marier. D*abord, selon la jurisprudence de sa maison, mademoiselle Cormon avait toujours eu le désir d'él>ouser un gentilhomme;' mais de 1789 à 1799, les circonstances fur(!nl très-défavorables à ses prétentions. Si elle voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal révolutionnaire

Ces deux sentiments, égaux en force, la rendirent statronnaire par une loi, vraie en esthétique aussi bien qu'en statique. Cet état d incertitude plaît d'ailleurs aux fdles t;inl quY^lles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire beaucoup de veuves. Sous ce règne, les héritières furent dans un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand le Consulat ramena Tordre iniérieur, les difficultés extérieures rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à conclure que par le passé. Si. d'une part, Rose-Marie-Victoire se refusait à épouser nu vieillard, de Tautre, la crainte du ridicule et les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme : or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de les soustraire aux envahissements de la conscription. Enfin, par entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat; car elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'empereur, elle voulait le garder pour elle seule. De 1804 à 1818. il lui fut donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient les partis convenables, raréfiés par le canon. Outre sa prédilection pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où Pavait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à ten* dre mille pièges à ses adorateurs afin d'éprouver leui*s sentiments. Ses chausse-trappes furent si bien tendues, que les infortunés s'y prirent tous, et succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait. Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait mal, suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes : celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était pas chrétien ; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sous le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre heureuse; là, elle devinait quelque goutte héréditaire; ici, des antécédents immoraux l'effrayaient; comme l'Eglise, elle exigeait un beau prêtre pour ses autels; puis, elle voulait être épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les antres femmes veulent Têtre pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour d'hypoiiiéti-

3ues beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa source ans les sentiments les plus délicats de la femme ; elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections qu'elles ont soigneusement voilées ; mais elle fut mal comprise : la noble tille ne rencontra (jue des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment. Plus elle s'avajiça vers cette fatale époque si ingénieusement nommée la seconde jeunesse, plus sa défiance augmenta. ElleaffecUi de se présenter sous le jour le plus défavorable^ et joua si bien sou rôle, que les derniers racolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colin-maillard exigeait une étude à laquelle se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte constante de n'être épousée ane pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre mesure ; elle courut sus aux gens riches : et les gens riches pouvaient contracter de grands mariages ; elle craignait les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement dont elle faisait tant de cas en une semblable affaire : en sorte ciue ses exclusions et les circonstances édaircirent étrangement les hommes ainsi triés, comme pois gris sur un volet. A chaque mariage manqué, la pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir sous un £aux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime misanrtiropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa convcrsîilion et quelque sévérité dans son regard. Sou célibat détermina dans ses mœurs une rigidité croissante, car elle essayait de se perfectionner en désespoir de cause. Noble vengeance ! elle tailla pour Dieu le diamant bnit rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire, car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée ; celui-là lui prêtait des défauts cachés ; mais la pauvre fille était pure comme un ange, saine comme un enfant, et pleine de bonne volonté, car la nature Pavait destinée à tous les plaisirs, à tous les bonheurs, à toutes les fatigues de la maternité.

Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne Pauxiliaire obligé de ses désirs. Elle n avait d'autre beauté que celleci, improprement nommée la heaute du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette exprès* sion par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds de l'Iiéritière étaient larges et plats. Sa jambe. Qu'elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une femme; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru. comme celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras forts et

Iiolelés, ses mains rouges, tout en elle s'harmoniait aux formes bom- )ées, à là grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux, d'une

LES RIVALITÉS

couleur indécise, arrivaient à fleur de tôte et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n*avaient aucune noblesse, un air d*ëlonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille : si elle n'avait pas été innocente, elle eût semblé Télre. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez n'implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges, l'indice d'une grande bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que le cœur Ifût dirigé par l'intelligence : elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l'on reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure cette beauté qui résulte de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son cou et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse, arrachaient aux ofliciers de l'Empire cette exclamation : « Quel beau brin de fille ! » Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une vie tranquille et sase, s'était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de nanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu'en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure. Chez elle tout était bien vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du cou et gêné le port ae la tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis ; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu'on en jette aux enfants. Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Aihanase, la nature d'attraits qui devait le séduire. Les jeunes imaginations, essentiellement avides et courageuses, aiment a s'étendre sur ces belles nappes vives. C'était la perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais la pauvre fille avait déjà plus de quarante ans ! En ce moment, après avoir pendant longtemps combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités ; son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un eflet contraire à celui qb'en attendait ce pauvre prêtre, de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas très^tendues. Ces pratiques absurdes commençaient a répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon, assez souvent au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée. Les tempes se miroitaient ! Enfin, la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon que le sang tourmentait mademoiselle Cormon ; elle faisait subir ses confidences au chevalier de Valois, 'à qui elle nombrait ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la princesse Goritza.

— Le vrai calmant, disait^il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.

— Mais à qui se fier? répondait-elle.

Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans les plis du pou-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, ce geste eût été fort naturel; mais il donnait toujours des inquiétudes à la pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande, qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment qui la poignait. Par un caprice qui n'était peut-être que la continuation de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentit attirée vers les hommes qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour, qu'elle les traitait peu ^rncieuseracni. La plupart des personnes de sa société, se trouvant incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus essuyé ou prévu.

Quand commença l'année ISIS, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle n'avouait pas. à quarante-deux ans. Son désir acquit alors une intensité qui avoisina ta monomanie, car elle comprit que toute chance de progéniture finirait par se perdre ; et ce que, dans sa céleste ignorance, elle désirait pardessus tout, c'était des enfants. Il n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à celte vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses : elle aimait en bloc sans rien imaginer de l'amour; c'était une Agnès catholique, inca-

pable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale, opéraient un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes, qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur mauvais sort et de faire une fin qui, pour mademoiselle Cormon, pouvait être un délicieux commencement. Il était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le caractère servirait de passe-port aux opinions bonapartistes : peut-être même s'en renconirerait-il qui, pour regagner une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari, afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun hornme qui eût tournure de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de l'état civil, pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de ses mœurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pas une ville qui nffriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards. Les marins qui vont de Brest à Paris ne s'v arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre qu'elle était réduite aux indicènes; aussi son œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse Goritza. M. de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir. Mais mademoiselle Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit : elle ne comprenait rien au manège de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre le malin esprit. Sa rigide dévotion et les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature trompée ; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres, elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous^ieutenant, un fumeur qu'elle se proposait de rendre, a force de soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre ; elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle des anges gardiens. Le lendemain, si Péroite trouvait le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le lendemain, après déicuner, elle voulait un homme de quarante ans, un bon propriétaire, bien conservé, un quasi jeune homme. L'abbé de Sponde était incapable d'aider sa nièce en quoi que ce soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ soixante- dix ans, attribuait les désastres de la Révolution française à çiuelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Eglise dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel : il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains : il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Eglise et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce, qui lui en remettait les revenus, et à laquelle il payait une modique pension, afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à l'Eglise. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce, qui le regardait comme un père; mais c'était un père distrait, ne concevant point les agitations de la chair, et remerciant Dieu de ce qu*il maintenait sa chère fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean-Chrysostome, qui a écrit que a Véiai de virginité était autant au-dessus de Vétat de mariage que Vange était au-dessus de Vhomme. » Habituée à respecter son oncle, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un changement d état. Le bonhomme, accoutumé de son côté au train de la maison, eût d'ailleurs peu goûté l'introduction d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences ; peu causeur, il

LA VIEILLE FILLE

avait un silence aiTable et bienveillant. G*élait un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité saiule. Il aimait beaucoup le voitairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris de la noblesse et du clergé, quoique de mœurs difîérentes, se reconnaissaient .à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier était aussi onctueux avec Tabbé de Sponde qu'il était paternel avec ses griseites. Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle Gormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but ; que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilelte, qu*elle se décollelait, qu'elle déployait les coquetteries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point ! Elle était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, ses chapeaux, ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne mauquaieni pas de goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Gormon se refusait aux tromperies de l'élégance; elle voulait être cossue en tout, chair et plumes ; mais peut-être les lourdes façons de ses robes allaient-elles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra de la pauvre fille ! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment, et l'admirez là où il est ! Ici quelques femmes légères essayeront peut-être de chicaner la vraisemblance de ce récit, elles diront qu'il n'existe pas en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme, que mademoiselle Gormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type.; que la plus vertueuse et la plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'pn vient à penser que la sublime religion catboliaue, apostolique et romaine, est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alen-* çon. La foi. la piété, n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Gormon marchait dans la voie du salut, en préférant les malheurs de sa virginité infiniment trop prolongée au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Ghez une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver trèsrésolûment. Puis, ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux-là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle, die ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévotes sont slupides sur beaucoup de points. Gette stupidité prouve d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères célestes, quoique le voitairien M. de Valois prétendit qu'il est extrêmement difucUe de décider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique la plus pure, avec ses amoureuses acceptations de tout calice, avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte du doigt 4ivin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et oui certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise, comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant que l'autre. Donc mademoiselle Gormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. En ce moment même, une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas encore ouvert un seul roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Atbanase; tandis que mademoiseue Gormon n'y vovait rien, elle ne reconnaissait pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse ellemême, elle ne devinait pas la honta d'autrui. Gapable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez Âthanase. Ge phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares, que Socrate, l'une des plus belles perles de l'humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich , et s'entendre avec des fournisseurs. Un banquier de probité douteuse peut se trouver homme d'Etat. Un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux, une femme de sentiment peut être une grande sotte. Enfin, une dévote peut avoir une âme sublime, et ne pas reconnaître les sons que rend une belle âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent également dans l'ordre moral. Gette bonne créature, <)ui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil oncle, était devenue presque ridicule. Geux qui se sentaient pris de sympathie pour elle, à cause de ses qualités, et quelques-uns à cause de ses défauts, se moquaient de ses mariages manques. Dans plus d'une conversatioD on se demandait ce que deviendraient de si beaux biens,

et les économies de mademoiselle Gormon, et la succession de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond, malgré les apparences, une fille ùrigitMle. Eu province il n'est pas permis d'être original : c'est avoir des idées incomprises par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien oue l'égalité des mœurs. Le mariage de mademoiselle Gormon était devenu, dès 1804. Quelque chose de si problématique, que se marier comme mademoiselle Cor* mon fut, dans Aleoçon, une phrase proverbiale qui équivalait à la plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la France, pour que cette excellente personne excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général cl aux mœurs des |iabitanis, qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie; car elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson des maisons moins riches. Quand elle se rendait à sa terre du Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rou^i par le temps. Gette carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris : mademoiselle y tenait, elle s'en servait depuis douze ans, elle faisait observer ce fait avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient gré à mademoiselle Gormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que, si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages manques. La plus brillante voiture, d'ailleurs, l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille carriole. Or, la province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu qu'ils soient efiScients.

Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Gormon et de l'abbé de Sponde, Jacquelin, Josette et Mariette, la cuisinière, qui s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin, homme de quarante ans, gros et court, rougeaud, brun, à figure de matelot breton, était au service de la maison depuis vingt-deux ans. Il servait à table, il pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trente-six ans, que mademoiselle Gormon aurait renvoyée si elle se fût mariée. Aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent le Messie. Josette, née entre Alençon et Mortagne, était petite et crasse, sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni de physionomie ni d'esprit; elle passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénoûment, cachaient une salisfactioii qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, également depuis quinze ans dans la maison, savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays.

Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Gormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette bête une affection manhique. Elle s'appelait Pénélope, et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée, servie avec tant de régularité, que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti pendant plus de dix ans encore. Gette bête était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation : il semblait que la pauvre mademoiselle Gormon, n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre, la reportât sur ce bienheureux animal. Pénélope avait empêché mademoiselle d'avoir des serins, des chats, des chiens, famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société.

Ges quatre fidèles serviteurs, car l'intelligence de Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme ils le disaient dans leur langage, ils avaient manse leur pain blanc en premier. Mademoiselle Gormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari, d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle trouvait mises avant l'O.

— A quoi pense donc Josette ! s'écriait-elle. Josette ne prend donc garde à rien?

Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles. Une couche

LES RIVALITÉS

de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain mal grillëes par Mariette, le retard apporté par Jacquelin à venir fermer les fené> très sur lesquelles donnait le soleil, dont les rayon» mangeaient les couleurs du meuble, toutes ces grandes petites choses engendraient de graves querelles où mademoiselle s*emportait. Tout changeait donc. s*écriait-elle. elle ne reconnaissait plus ses serviteurs d'autrefois; ils se g&taient, elle était trop bonne. Un jour Josette lui donna la Journée du chrétien au lieu de la Quinzaine de Pâquei. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait été forcée de revenir lie Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de Téglise, où elle avait dérangé toutes les chaises, fit suppQser des énormités. Elle Alt donc obligée de dire à ses amis la cause de cet accident.

-- Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive phisl

Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, très-heureuse de ces petites querelles, qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies. L'esprit a ses exigences; Il a, comme le corps, sa gymnastique. Ces inégalités d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin. comme les intempéries de l'atmosphère le sont par le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient : « Il fuit beau temps ou il pleut ! 9 sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et les ofl]ce!$ à entendre, son oncle à soigner, avaient absorbé sa faible intelligence. Pour elle, les atomes de la vie se grossissaient en vertu d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa sauté si parfaite donnait une valeur effrayante au moindre embarras survenu dans les tubes digestifs. Elle vivait d'ailleurs sous la férule de la médecine de nos aïeux, et prenait par an quatre médecines de précaution à faire crever Pénélope, malt qui la ragaillardissaient. Si Josolte, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encoro satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énonnes perquisitions' daits les difTérents bols ali« mentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait k sa maltresse un certain lièvre trop ardent, qui avait dû faire lever ce damné boulon. Avec quelle joie toutes deux disaient : — 11 n*y a pas de doute, c'est le lièvre.

— Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis toujours de faire doux pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a pas plus de mémoire que...

— - Que le lièvre, disait Josette,

— (î'est vrai, répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que le lièvre, tu as bien trouvé cela.

Quatre fois par an, au commencement de chaqne saison, mademoi* selle Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du Prébaudet. On était alors k la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien neigé, mot du pays qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombées ressemble k une couche de neige, le propriétaire peut espérer une abondante récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées; elle oi^donnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature d'aflaires. Ma* demoiselle donnait, avant son départ, un dtner d'adieu à ses fidèles, quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le départ de mademoi» selle Cormon. Ses habitués, en retard d'une visite, venaient alors la voir ; son appartement de réception était plein ; chacun lui souhaitait un bon voyage, comme si elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis, le lendemain matin, les marchands étalent sur le pas de leurs portes. Petits et grands reffardnient passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprtt une nouvelle en se répétant les uns aux autres : -* Mademoiselle Cormon va donc au Prébaudet !

Par ici l'un disait : — Elle a du ^ain de cuit, celle-là.

— Eh ! mon ^ars, répondait le voisin, c'est une brave personne ; si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant...

Par là, un autre : — Tiens, tiens, je ne m'étonne pas si nos vignobles de haute futaie sont en fleur, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet. D'où vient qu'elle se marie si peu?

— Je l'épouserais bien tout de même, répondait un plaisant : le mariage est à moitié fait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne veut pas. Bah ! c'est pour M. du Bousquier que le four chauffe !

— M. du Bousquier?... elle l'a refusé.

Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement : — Mademoiselle Cormon est partie.

Ou : — Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?

Le mercredi choisi par Susanue pour son esclandre était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait tourner la tète à Josette pour les paquets à emporter. Donc,

pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville, qui prêtaient le plus vif intérêt à cette asseml>lée d'adieu. Madame Grauson était allée sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille délibérait sur les encas de son voyage, et que le malin chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, sœur du vieux marquis de Gordes, dont elle tenait la maison, et qui était la reine du salon aristocratique.

S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de maternité. Quant à l'innocent du Bousquier. il se promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne I avait joué : ce soupçon le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes. Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures et demie ; car, en ce temps, le monde fashionable d'Alençon dînait, par extraordinaire, à quatre heures. On y dfnait encore, sous l'Empire, à deux heures après midi, comme jadis, mais l'on soupaiti Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur l'égoisme, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une maltresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Ouand elle s'éiiut ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son cœur un rayon d'espoir : une voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son désir se rafratchissait comme elle avait rafraîchi son corps ; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse, puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner son redoutable coup d'œil au salon, au cabinet et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout moment qu'il est riche et ne manquera jamais de rien. Elle regardait ses meubles étemels, ses antiquités, ses laques; elle se disait que de si belles choses voulaient un maître. Après avoir admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue ou s'étendait une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des distances égales; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle avait indiquées, et qui montraient d'honorables étiquettes; après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prit dans le ménage, et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle, qui, vers 'ce moment, le plus joli de la journée, se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en écoutant le ramage des oiseaux nichés dans le couvert sans avoir à craindre les chasseurs ou les enftints. Durant ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, afin d'entraîner le bon vieillard dans une discussion qui pût l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille.

Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler : non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits par la religion, qui nous ordonne d'être agréable à notre prochain. Cette obligation lui coûtait tant, qu'elle avait consulté son directeur, l'ahbé Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente, qui lui avoua la rudesse du travail intéiieur au* quel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vient prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde, sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes, qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles, et faire que le prochain ne s'y ennuyât point. Ainsi pénétrée de ses devoirs, et voulant à tout prix obéir à son directeur, qui lui avait dit de oau^^or avec aménité, quand la pauvre fille voyait la conversation s'alanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffVait en essayant d'émettre des Idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme celle-ci . PtrsowM ne peut se trourtr dan» deux endroitê à la fois, à moins d'être pf Ht oiseau, par laquelle, un jour, elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des apôtres, à laquelle elle n'avait rien compris. Ces sortes de ren* trées lui méritaient, dans sa société, le surnom de la bonne mademoiselle Cormon, Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce nuit voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, et un peu hcs* tiote; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient lépithMe dans son vrai sens et répondaient : •— Oh ! oui. mademoiselle Cormon est excellente. Parfois, elle faisait des questions si absurdes, toujoui*s pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. -Bile demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis si long* temps. Pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus- Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce country aentleman, qui, entendant toujours parler de la postérité à la Cham* Bre des communes, se leva pour faire ce speeeh devenu célèbre :

LA VIKILLR FILLE.

— Messiean, j'eDtendB toujoor9 parler ici de h posiërilé, je vou» drais bien savoir ce que celte puissance a Mi pour TAngleterre?

Ouiis ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait as secours de la vieille ûlle toutes les forces de sa spirituelle dt|)lofnatie m voyant le sourire qu'échangeaient d'impiiovables demi-aavants. Le vieux gentilhomme, mii aimait à enrichir les fémniea, inrétait de l'esprit à mademoiselle Gormon en la soutenant paradoialement; il en couvrait si bien Ui retraite, que parfois Ja vieille fflle semblait ne pas avoir dit une sottise. Elle avoua sériemnieDt uo iour qu'elle ne sa«> vait pas quelle différence il y «fait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient Muais être que les oncles des taures (nom de la génisse en Patois), uoe autre fols, entendant beaucoup parler des élèves et ài$ dilociiités que ce commeroe présentait, conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve le superbe haras du Piu, elle comprit que les chevaux provenaient des montes, et demanda pourquoi Vanné faUait pa* deux monies par an? Le chevalier attira les rires sur lui.

— C'est très-possible, dit-il.

Les assistants l'écoutèrent.

^ La faute, reprit-il, vient des naturalistes, qui n'ont pas encore su contraindre les juments à porter moins de onze mois.

La pauvre fille ne savait pas plus ce qu'était une monte qu'elle ne s«n\ait reconnaître un bœuf d'un taureau. Le chevalier de Valois servait une ingnite : jamais mademoiselle Gormon ne comprit on seul de ses chevaleresques services. En voyant la conversation ranimée, elle ne se trouvait pas si bêle qu'elle peusait l'être. En6n, un jour, elle s'établit dans son ignorance, comme le duc de Brancas, le héros du Disirait, se posa dans le fossé où il avait versé, et y prit si bien ses aises, que. quand on vint Ten retirer, il demanda ce qu'on lui voulait, Depijis cette époque assez récente, mademoiselle Gormon perdit sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chos« de la solennité avec laçiuelle les Anglais accomplissent leurs niaise* ries patriotiques» et qui est comme la fatuité de la bêtise. En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui fiiire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours, car elle le croyait ennuyé.

— Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se collant joyeusement à son c6té (c'était encore une de ses fictions, elle pensait : ~ Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout ar» rive ici-bas par la volonté de Dieu, il y a donc une raison de toute chose ?

— - Certes, fit gravement l'abbé de Sponde, qui, chérissant sa nièce, se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.

. — Alors, si je reste fille, une supposition, Dieu le veut?

— Oui, mon enfant, dit l'abbé.

— Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier deniain, sa volonté peut être détruite par la mienne?

— Cela serait vrai, si nous connaissions la véritable volonté de Dieu, répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque douCi ma fille, que tu mets un til^

La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une discussion matrimoniale par un argument ad omnipotentem^ resta stu« péfaiie ; mais les personnes dont l'esprit est obius suivent la terrible logique des enfants, qui consiste à aller de réponse eu demaodei, logl» que souvent embarrassante.

-- Mais, mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent filles I car, elles doivent être ou toutes filles, ou toutes femmes. Il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.

— Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Eglise, qui prescrit le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.

— Mais si l'Eglise a raison, et que tout le monde fût bon catholique, le genre humain finirait donc, mon oncle?

— Tu as trop d'esprit, Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.

Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres de la pauvre iille, et la confirmait dans la bonne opinion qu'elle commençait à prendre d'elle-même. Et voilà comment le monde, comment no& amis et nos ennemis sont les complices de nos défauts ! En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des ««avives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes invitées. Mariette disait an président du tribunal, gourmand de haut bord, en le voyant passer : — Ah ! monsieur du Ronceret, j'ai fait les ebouxfleurs au patin à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a dit : — Ne les manque pas« Mariette, nous avons M. le président,

-^ Cette bonne demoiselle Gormon ! répondit le justicier du pays. Mariette, les avez-vous mouillés avecikj jus au lieu de bouillon? c'est plus onctueux !

Le président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du cousell ou Mariette rendait ses arrêts, il y jetait le coup d'œil du gastronome et l'avis du maître.

•— BoDJonr, medaiwc, disait Josette h madame Granson, qui coartîsail la femme de diambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez im plat de poisson.

Quant au chevalier de Valois, il disait k Mariette, avec le ton léger d'un grand seigneur qui se familiarise : •*• Eh bien ! cher cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la Légion d'honneur, y a-t-il quelque fin morceau pour lequel II faille se réserver?

-» Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du Prébaudet, il pesait quatorze livres.

— Bonne fille ! disait le chevalier en confirmant Josette. Ah ! il pèse quatorze livres !

Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Gormon, fidèle au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire, pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son cœur. Quoiqu'elle l'eût refusé, parfois elle s'en repentait; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur (|ui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Sun âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle éiait influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent pas les contradictions de mademoiselle Gormon, madame Granson et le chevalier de Valois avateui surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées. Deux convives, que T&urs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre : Tnn était M. du Coudrai,, le conservateur des hypothèques; l'autre, M, Choisnel, ancien intendant de la maison de Gordes, le nor taire de la haute aristocratie, par laquelle il était reçu avec une distinction que hii méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une for? tune considérable. Quand ces deux retardataires arrivèrent, Jacquelin leur dit, en les voyant aller au salon : -^ Us sont tous au jardin.

Sans doute les estomacs étaient impatients, car, à l'aspect ou conservateur des hypothèoues, un des nommes les plus aimables de la ville, et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune» une vieille femme insupportable et de commettre d'enonnes calembours dont il riait le premier; il s'éleva le léger brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la terrasse, le long de la Brillante, en regardant les beii>es fluviaiiles, la mosaïque du lit, et les déiails si jolis des maisons accroupies sur Tautre rive, les vieilles galeries de bois, les fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière, les Jardinets où séchaient des guenilles, l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux, un saule pleureur penche, des fleurs, un rosier, communiçiuent je ne sais quelle grâce, digne des paysagistes. Le chevalier étudiait toutes les figures, car il avait appris que son brûlot s'était trè^heureusement attaché aux meilleures coteries de la ville ; mais personne ne parlait encore i haute voix de cette grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans : le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé, Il ftllalt que chacun se fût recordé. Donc, on se disait À l'oreille : <^ Vous savex ?

-Oui,

^ Du Bousouier?

— Et la belle Suzanne.

«^ Mademoiselle Gormon n'en sait rien?

i^Non.

-Ah!

G était le piano du cancan dont le rinforzando allait éclater quand on en serait à déguster la première entrée. Tout à coup M. de Valois avisa madame Granson, qui avait arboré son chapeau vert à bouquets d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Etait-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages, l'observaieuret défiant chevalier crut reconnaître chez cette bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu : la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel !... Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase, et le surprit dans le silence sianificaUf d'une concentration profonde. Bientôt, un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Gormon, lequel ressemblait assez à deux timbales de régiment, porta dans l'âme du chevalier une lueur subite. Cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.

-— Ah ! diantre, se dit-il. à quel coup de caveçon je suis expose !

M. de Valois se rapprocha de mademoiselle Gormon, pour pouvoir lui donner le bras eu la conduisant k la salle à manger. La vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse ; car certes son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations aristocratique du département en faisaient le plus brillant ornement de son salon. Dans son for Intérieur, depuis douze ans, mademoiselle Gormon désirait devenir madame de Valois. Ce nom était comme une ))ranche à laquelle s'attachaient les idées qui enaimaient de sa cervelle touchant la noble»se, le rang et les«qualités extérieures d'un parti \. mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par le cc&ur,

LES RIVALITES

par l'esprit, par l'ambilioD, cette vieille ruine. Quoique peignée comme le saint Jean d'une procession, efTra^ail maaemoiselle Cormon : si elle voyait un gentilhomme en lui, la liUe ne voyait pas de mari. L'iodiiïérence affectée par le chevalier en fait de mariage, et surtout la

Îiréiendue pureté de ses moeurs dans une maison pleine de grisetles, nisaient un tort énorme à M. de Valais, contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme, qui avait vu si juste dans l'afTaire de ta rente -viagère, se trompait en ceci. Sang qu'elle s'en doutât, les pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par ce mot : — Quel dommage qu'il ne soit pa> un peu libertin ! Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets, en s'étonnnnt de ce goût qu'ils croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord, quelle plus belle destinée douneriet-vous à la femme vertueuse que celfôde purifier à la manière du cbartxHi les eaux tronbles du vice?Hai's comment n'a-t-on pas vu que ces nobles créaiures, réduites par la rigidité de leurs principes â ne jamais enfreindre la fidélité coAiugale, doivent lutureikoienl désh rer un mari de haute expérience pratique? Les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver son vase d'élection cassé en deux morceaux. Dieu

du Bousquier. Pour bien bire comprendre l'importance au peu de mois 3ue le chevalier et ma* emoiselle Cormon allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la ville, et sur lesçinelles les opinions étaient divisées.

Du Boosqnier, d'ailleurs, s'y trouvait mjstérieu- Benunt mêlé.

L'une concernait le eu réd'Alençon, qui jadis avait prêté le serment cons^tutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus au petit pied, et si bien apprécié, q^u'à sa mort la ville euiière le pleura.

Mademoiselle Cormon et l'abbé de Spoode ap- Itartenaienl à cette petite église sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que lés uHriis allaient étreàLouisXVIIL L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Eglise qui avait transigé forcémenl avec les constitutionnels. Ce curé n'éiait point reçu dans la maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant de Samt-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousqiiier, ce libéral enragé caché sous la peau au royaliste, savait combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents, qui sont le fond de boutique de toutes les oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce curé. Voici la secoiide affaire. Sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier, l'idée de bâtir un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon. Les séides de du Bousquier ne connaissaient pas leur Mahomet, mais ils n'en étaient que plus ardents eu croyant défendre leur propre conception. Alhanase était un des plus chauds pariisaus de la construction d'une salle de spectacle, et, depuis quelques jours, il plaidait dans les bureaux de la mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée. Le gentilhomme oiïrit ï la vieille fille son bras pour se promener; elle

l'accepta, non sans le remercier, par on regard heureux de ceiie attention, et auquel le chevalier répondit en montrant Aibanase d'un air fin.

— Uademoiselle, vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et â qui ce jeune homme lîeut par quelques liens...

— Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.

— Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en coutimiant, user de l'ascendant que vous avei sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre? Il n'est pas déjà très- religieux, il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave, ue se jetle-I-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son avenir! Il intrigue pour la construction du théâtre, il est, dans cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...

— Hon Dieu ! monùeur de Valois, répoudit-elle, sa mère me dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire deux; il est loujoors planté devant vous comme nu t«ni«. ..

— ^u» ne pense à rienls'écrialeconserva-

liii-lj ! Je présente mes devoarêt au chevalier de Valois, ajonta-t-tl eu saluant le gentilhomme avecTemphaseattribuée par Henri Honnier i Joseph Prud'homme, l'admirable type de la classe à laquelle appartenait le conservateur des hypothèques.

M. de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui maintient sa distance ; puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de lleurs plus loin, pour faire comprendre à Vintemipleur qu'il ne vou lait pas être espionné.

— Comment voiiletvous, dit le chevalier i voix basse en se penchant â l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces détestables lycées Impériaux aient des idées? C'est les bonnes mœurs et les nobles habitudes qui produisenl les grandes idées et les belles amours. Il n'est pnsdJITicile.enle voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout i fait imbécile, et mourra tristemeut. Voyez coin-

JuqiMlin et Ituetle. . me il est pâle, hâve.

— S» mère prétend qu'il travaille beaucoup

trop, répondit innocemment la vieille lille; il passe les nuits, mais â quoi ? à lire des livres, â écrire. Quel état cela peut-il donner k un jeune homme d'écrire pendant la nuit?

— Nais cela l'épuisé, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille filfc sur le terrain oit il espér.iit lui voir prendre Alnanase en horreur. Les mœurs de ces lycées impériaux étaient vraiment horribles.

— Oh ! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-oo pas promener avec les tambours et tête? Leurs maîtres n'avaient pas autaul de religion qu'en ont les paieus, Et on mettait ces pauvres enfants en uniforme, absolument comme les troupes. Quelles idées !

— Voilà quels en sont les produits, dit le cbevulier en montrant Aihanase. De mon temjN, un jeune homme aurait-il jamais eu lionie de regarder une jolie femme : et il baisse les yeux quand il vous voit! Ce jeune homme m'eiïraye parce qu'il m'intéresse. Uies-lui de

LA VIEILLE FILLE

ne pag iatrifner avec les bonapariisies, romme il fait poiir cciie salie de spectacle ; quaud ces pelils jeuucs geus ne la demaiuleroiit pjâ iusurreciionnellement. car ce mut est ^ur moi le synoiijiiic de consli lui ion iicllem eut, l'autorité la construira. Puis, diles à sa mcie de veiller sur lui.

— Oh ! elle Vempéchera de voir ces gens en demi-solde et la niau* Taise société, j'en suis sûre. Je vais lui prier, dit mademoiselle Ciirmon, car it pourrait perdre sa place à la mairie. El de quoi lui et sa mère vivraient-ils?... Gela fait frémir.

Gonirae M. de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même, en regardant mademoiselle Cormon r — Qu'on m'en trouve une plus b6le I Foi de genliilionnme! la vertu qui ôte l'intellisenee n'est-elle pas im vice? Hai« quelle adorable lemmepour un homme de mon i^e ! Qut^ls principes ! quelle ignorance '.

Comprenez bien que ce monologue adressé i la princesse Goriiza se Ot en préparant une prise de tabac.

Madame Granson a vai t deviné oue le chevalier parlait d'Athanase. Empressée de connaître le résultat de celte conversation , elle suivit rnadcmoiselle Cormon, qui marchait vers le jeo- Qe homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Le galant couserviiteur des hypothèques, qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi déprimer le chevalier; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, elle fut forcée de l'accepter. Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Uranson.

— Mademoiselle Cormon, lui dit-il en mar> chant avec lenteur après tous les coDviVÊs. ma chère dame, porte le plus vif intérêt i voire cher Athaaase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils : il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce lliédtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé consiitth lionnel. Cette conduite

peut lui faire perdre ea Du Uitasqnierjtfci hrulaicment Acs gouttes d'

place à la mairie. Vous

savez avec quel soin '

le gouvernement du roi s'épure! Où votre cher Athaiiase, une fois

destitué, trouvera-(-i1 de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de

l'administration.

-- Monsieur le chevaHer, dit la pauvre mËre effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance ! Vous avez raison, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.

Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis longtemps la nature d'Athanase, il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles A cet àgc im jeuue homme sacride tout, épris par ce mot de Jib^l^ si mal défini, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte ; el, pour tu\. la révolte est la vengeaUce. Atlmnase devait persister duns sa fui, c^ir ses opinions étaient lissues avec ses douleurs d'artisie, avec ses amères contemplatious de l'état social. Il ignorait qu'à Ireiile-six ans. à l'époque où l'homme a Jugé \&> honunes, les rapports et les iit-

térëu sociaux, les opinions pour lesquels il a d'abord sacrifié son avenir doivent se modilier chez lui, comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Ilester fidèle au c6té gauche d'Alençon, C'était gaguer l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste. Ainsi celle société, si paisible en apparence, était iutestinement aussi agitée que peaveot l'être les cercles diplomuiques où la nue, l'habileté, les passions, les intérêts, se groupent autour des plus gfavet questions d'empire à empire.

Les convives bordaient enfin celte table chargée du premier service, et chacun mangeait comme ou mange eu province, sans honte d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris, où il semble que lés mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui prennent à tâche de démentir les lois de l'anatoraie. A Paria, on mange du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses te pissent naturellement, et l'esbieoce s'y concentre peut-être un peu . trop sur ce grand el universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.

(le fiit à la On du premier service que mademoisette Cormon fli la plus célèbre de ses retttritt, car on en parla pendant phia de deux ans, et la diose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alençon quand il est question de son mariage. La conversation, devenue très-verbeuse el animée au moment où l'on attaqua la pétmliième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et i celle du curé assermenté. Dansia première ferveur oà le royalisme se trouvait en 1816, ceui que, pbs tard, on appela les jésuites du pavs, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier , soupçonné par M. de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, el sur le dos duquel le geniilbomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habiuielle, était sur ta sellette sans avocat pour le défendre.

Atfaanase, le seul convive assez franc pour •outenir du Bousquier, ne se trouvait pas posé pour émeitre ses idées devant ces potentaisd'Âlençon, qu'il trouvait d'ailleurs stupides. Il n'y > plus que les jeunes gens de province qui gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, 'o:enl ni les fronder, ni les trop foriement contredire. La con- ], atténuée par l'eiïet de délicieux canards aux olives, lomba soudain à plat. Mademoiselle Cormon. jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de {aire baUre dtt montagwt.

— Moi, dit-elle, je -.t'oyais que H. du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages.

Dans les circonstances présentes, ce mol eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe : elle Ht choir la princesse Goritza le nez contre la table. Le chevalier, qui ne s'alteudaii pointa un à-propos chez sa Dulcinée, fut siémerveillé, qu'il ne trouva pas (but d'almrd de mot assez éU^ieux; il applaudit sans bruit, comme on api^audii aux Italiens, en simulant du bout des doigts nu applaqdissemeut.

ir le vUaec de H"* Cormon. -

IS

LES RIVALITÉS

^ nie est adorablement spirituelle, dit-ll h madame Granson; J*ai tonjoarsprétendu qu*un jour elle démasquerait son artillerie.

— Mais dans l'intimité elle est cliarmante, répondit la veuve.

— Dana rintimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le ehevalier.

Ce rire boroériqne une fois apaisé, mademoiselle Gormou demanda la raison de ton saecès. Alors commença le forte àvt cancan. Du Bousquier fut iradnit sous les traits d'un père Gicogne céliliataire, d'un monstre qui, denais qoinze ans, entretenait à fui seul rhospice des en« fants trouvés; Timmoralité de ses mœurs se dévoilait enfin! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan Ail magniOque.

— • Je ne sais pas, dil-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne j> ne tQU pii; comment la nommez-vous? Suzette! Quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon esc une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mats dont la démarche m*a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à du Iknisquier. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne lsi du Barry, il lui oflfrit son bras pour la promener; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait è le prendre : — La beauté sera touiours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'était un Allemand a'Au* triche, sgouta le chevalier. Nais, croyez-moi, l'Allemarae. oui passe ici pour très«rustique, est un pays de noble chevalerie et ae belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie, où il se trouve des...

Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse, qui lui souriait depuis trente-siz ans.

— Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

— Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph, reprit mademoi* selle Cormon d'un petit air entendu.

— Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le président, le notaire et le conservateur échangeant des regards malicieux , madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache : les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et clina la tête en siirne d'approbation laudative.

inclina

•* Mademoiselle ne connaît pas l'histoire? dit le conservateur des hypothèques.

-^ Si vous me mêles Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous one je sache votre histoire? répondit aogéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot tous ses convives riaient la bouche pleine.

— Pauvre petite ! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la charité, qui est un amour divin, aus^ aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de maternité, il Aiut secourir cette petite fille, qui trouvera difficilement à se marier.

— Pauvre enfant ! dit mademoiselle Cormon. .

— Croyez-vous que du Bousquier l'épouse? demanda le président du tribunal,

— S'H était honnête homme, Il le devrait, dit madame Granson ; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes...

-^ Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le conservateur des hypothèques en essavant de passer du calembour au bon mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier, qui avait donné lieu à mille gentinesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le conservateur des hypothèc^ues, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père iévère, — un père manani, — un père iifflé, — un père vert, — un père rimd, — un

père foré, — un père dû, — un père sieaire. — Il n*étaît ni père, n* maire; ni un révérend père; il jouait à pair ou non; ce n'ctnit pas non plus un père eonserit,

— Ce n'est toujours pas un père nourricier, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le nre,

— Ni un père nohle, reprit le chevalier de Valois.

L'Eglise et la noblesse étaient descendues dans Farène du calembour en conservant toute leur dignité.

— Chut! fit le conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Bousquier, qui, certes, sont plus que jamais à revers.

Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte : une ville entière s'occupe de lui, le calonuiie ou le tympanise; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, riunoccnt du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut suoerbe d'ignorance : personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces afTaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et lé- Sèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prenre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Âthanase, qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui f;ardait ce repos absolu, l'attribut des faraudes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse, qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en moiifs pleins d'esprit. L'amour est un faux monnayeur qui change continucllenieut les gros sous en louis d'or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

— Eh bien! Athanase, me le promettez-vous?

Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut

^ Quoi, mademoiselle? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier, qui ressem{)lait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille : — Ma pauvre amie, votre fils est idiot ! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre! A son insu le pauvre Athanase avait eu Toccasion de jeter ses brandons sur les sarments amassée dans le cœur de la vieille fille; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion : car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité oui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.

— Qu'as-tu donc dit à mademoiselle Cormon? demanda madame Granson à son fils.

•—Rica

— Rien, j'expliquerai cela ! se dit^lle en remettant k demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent. M. Choisnel, le procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rou-

§es. Les girandoles furent allumées ; puis la fleur de la société de maemoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon : — Vous allez donc demain au Prébaudet ?

— - Mais il le faut bien, répondait-elle;

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel ou se trouvait la vieille fille : mademoiselle Cormon pensait.

LA VIEILLE FILLE

to

^ A qnoi songez-yous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant

assise dans le boudoir.

— Je pense, rëpondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présideuie de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher im écual

-*- Dix écus! 8*éerîa madame Granson. Nais vous n'avez jamais douué autant.

*~ Mais, ma bonne, il est ai naturel d'avoir des enfonts !

Code phrase immorale, partie du cœur, stupéfia la trésorière de ki Suciciê Maternelle. Du Boosquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.

— Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seuleniciu uti monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doitron pas l'indemniser? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me sem-

ble un fort

cynique

lui.

rt mauvais sujet, car il y avait, dans Alençon, mi du Bousquier! Il faut être bien libertine pour s'

mieux que ce 'adresser à

— Cynique ! votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser H. du Bosquier ; mais expliauez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?

— Chère cousine, vous épouseriez mon fils Âthanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel ; il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très-heureuse ; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation; mais, qu'est-ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Âthanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées ; les extrêmes se touchent. II vit certes comme une jeune fille de quinze ans; il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, luit.,. Eh bien! changez les termes, comme disait mon pauvre mari : il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous ; mais, dans l'aftaire ne du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous?

— Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon, qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

— Eh bien ! cousine, puisou'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...

— Mais, coasine, avec quoi aime-l-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu*avait pensé le chevalier de Valois : — Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission. ^ Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.

— > Mais si, ma chère, car la sainte Vierge...

^ Mais, ma bonne, du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit !

— C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.

— Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

— Eh ! comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.

— Ne le recevez plus jusqu'à ce (|u*il ait pris une femme; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.

— . A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon, qui se trouvait en ce moment à sou plus haut degré d'animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de cette assemblée, ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue anstocratiq^ie. Pour beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist

avec M. de Valois et deux vieilles diurnes, madame du Couderai et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. 11 venait quelques jeunes femmes qui. sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.

T- Mon faux toupet serait-Il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

D profita d'un mauvais coup, qui terminait un septième ruhber, pour quitter la table.

— Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, ditril, Je suis décidément trop malbenreux.

— Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon, où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

— Il n'y a que M. de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.

Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire. Après d'innombrables répétitions du même texte, varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites, qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours qui, depuis vmgt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C'était inévitablement : — Mademoiselle Cormon était bien ce soir. --Mademoiselle Cormon?... je Tai trouvée singulière. — Comme ce pauvre abbé baisse! Avez -vous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses caries, il a des distractions. ^ Nous aurons le chagrin de le perdre. — Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain ! — Un beau temps pour que les pommiers passent fleur ! — Vous nous avez battus ; mais, quand vous êtes avec M. de Valois, vous n'en faites jamais d'autres.— Combien a-t-il donc gagné?— Mais, ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais. — Oui, ma foi, savez-vous qu'il y a trois cent soixante-cinq Jours dans l'année, et qu'à ce prix-là son jeu vaut une ferme! — Ah I quels coups nous avons essuyés ce soir ! — Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, vous voilà chez vous ; mais nous, nous avons la moitié de la ville à faire. — Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied. — Ah ! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris nous emporte l'autre. — Vous en faites toujours un magistrat? — Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi. Parfois, une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement drolatique, car du Bous ouier, qui marchait seul, en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux de : Femms êentHU, tnki^-iu U ramage? etc. Pour les uns, du Bousquier était un homme très-fort» un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, le président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres, le foornissenr était un homme dangereux, de mauvaises mœ.urs, capable de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte allégorique d'Addison, pour laquelle deux chevaliers se battent en arrivant chacun del eur côté au carrefour où elle s'élève : l'un la dit blanche, l'autre la tient pour noire ; puis, quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouge.

En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait : -* Il est temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon, La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à Séez, chez l'évêque, reviendra par les grands vicaires chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon, si je me prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle de Gordes, qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus, les économies de la fille doiveoi monter à plus 4e

LES RIVALITÉS

deux cent mille livres, elle a sou hôtel, le Préhandet et quinze mille livres de renie. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens, maire d'Alençon, dépulé; puis, une fois assis sur les bancs de la droite, nous arriverons à la pairie, en criant : La clôture ! ou : A Tordre!

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son fils, qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla ritarmonie de ce pauvre ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Gormon, emballée dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur Tocéan de ses paquets, montait la rue Saint-Biaise pour se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qur précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du Bonsqnier, ni M. de Valois, ni mademoiselle Gormon. Le hasard est le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Gormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du malin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle k manger.

— Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, M. votre oncle vous expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars est parti d*Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. II a couru presque comme Pénélope! Faut-il lui donner un verre de vin?

— Qu'a-t-il pu arriver, Josette? mon oncle serait-il...

— Il n'écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes de sa maîtresse.

— Vite ! vite ! s*écria mademoiselle Gormon après avoir lu les premières lignes, que Jacquelin attelle Pénélope. — Arrange-toi, ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous retournons à la ville...

— Jacquelin ! cria Josette excitée par le sentiment qu'exprima le visage de mademoiselle Gormon.

Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant : — • Mais, mademoiselle, Pénélope mange son avoine.

— Eh ! qu'est-ce que cela me fait! je veux partir à l'instant.

— Mais, mademoiselle, il va pleuvoir !

— Eh bien! nous serons mouillés.

— Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.

— Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang! Regardez comme vous êtes rouge.

— Je suis rouge, Josette ! dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombait et qui lui offrit l'image de ses traits doublement renversés. Mon Dieu! pensa mademoiselle Gormon, si j'allais être laide! — Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux être prête avant que Jacquelin n'ait attelé Pénélope. Si tu ne peux remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que de perdre une minute.

Si vous avez bien compris l'excès de monomanie à laquelle le désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Gormon, vous partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que M. de Troisville, ancien militaire an service de Russie, petit-fils d'un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait l'hospilaliié, en se recommandant de l'amitié que Fabbé portait à son ffraud-père, le comte de Troisville, chef d'escadre sous Louis XV. L'ancien vicaire général épouvanté priait instamment sa nièce de revenir pour l'aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, M. de Troisville pouvait hil tomber sur les bras dans la soirée. A la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que demandait le Prébaudet? En ce moment, le garde et le fermier, témoins de l'effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois -en attendant ses ordres. Quand ils l'arrêtèrent au passage afin d'obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Gormon > la despotique vieille nlle qui vovait tout par elle-même au Prébaudet, leur dit un comme vou$ wmàrez! qui les frappa de slupéfaciion ; car leur maîtresse poussait le soin administratir jusqu'à compter ses fruits et les

enregistrait par sortes, afin de diriger la consommation suivant le nombre de chaque espèce de fruit.

— Je crois rêver, dit Josette en vovant sa maîtresse volant par les escaliers comme un éléphant auquel Dieu aurait donné des ailes.

Bientôt, malgré une pluie battante, mademoiselle sortit du Prébaudet, laissant à ses gens la bride sur le cou. Jacquelûi n'osa prendre sur lui de presser le petit trot habituel de la paisible Pénélope, qui, semblable à la belle reine dont elle portait le nom, avait l'air de faire autant de pas en arrière qu'elle en faisait en avant. Voyant cette allure, mademoiselle ordonna d'une voix aigre à Jacquelin d'avoir à faire galoper, à coups de fouet s'il le fallait, la pauvre jument étonnée; tant elle avait peur de ne pas avoir le temps d'arranger convenablement la maison pour recevoir M. de Troisville. Elle calculait que le petit-fils d'un ami de son oncle pouvait n'avoir que quarante ans; un militaire devait être immanquablement garçon, elle se promettait donc, sou oncle aidant, de ne pas laisser sortir du logis M. de Troisville dans l'état où il y entrerait. Quoique Pénélope galopât, mademoiselle Gormon, occupée de ses toilettes et rêvant une première nuit de noces, dit plusieurs fols à Jacquelin qu'il n'avançait pas. Elle se remuait dans la carriole sans répondre aux demandes de Josette, et se parlait à elle-même comme une personne qui roule de grands desseins. Enfin, la carriole atteignit la grande rue d' Alençon, qui s'ap-

f)ellc la rue Saiut-Blaise en y entrant du côté de Mortagne; mais vers 'hùiel du More elle prend le nom de la rue de la Porte de Séez, et devient la rue du Bercail en débouchant sur la route de Bretagne. SI le départ de mademoiselle Gormon faisait grand bruit dans Alençon. chacun peut imaginer le tapage que dut y faire son retour le lendemain de son installation au Prébaudet, et par une pluie battante qui lui fouettait le visage sans qu'elle parût en prendre souci. Chacun remarqua le galop fou de Pénélope, l'air narquois de Jacquelin, l'heure matinale, les paquets sens dessus dessous, enfin la conversation animée de Josette et de mademoiselle Gormon, leur impatience surtout. Les biens de M. de Troisville se trouvaient situés entre Alençon et Mortagne, Josette connaissait les branches diverses de la famille de Troisville. Un mot dit par mademoiselle en atteignant le pavé d'Alençon avait mis Josette au fait de l'aventure ; la discussion s'était établie entre elles, et toutes deux avaient arrêté que le de Troisville attendu devait être un gentilhomme enire quarante et quarante deux ans, garçon, ni riche m pauvre. Mademoiselle se voyait comtesse ou vicomtesse de Troisville.

— Et mon oncle qui ne me dit rien, qui ue sait rien, qui ne s'informe de rien ! Oh ! comme c'est mon oncle ! il oublierait son nez s'il ne tenait pas à son visage !

N'avez-vous pas remarqué que, dans ces sortes de circonstances, les vieilles filles deviennent comme Richard III, spirituelles, féroces, hardies, prometteuses, et, comme des clercs grisés, ne res|Kïctent plus rien? Aussitôt la ville d' Alençon, instruite en un moment, du haut de la rue Saint-Biaise jusqu'à ki porte de Séez, de ce retour pi-ëcipiic accompagné de circonstances graves, fut perturbée dans tous ses viscères publics et domestiques. Les cuisinières, les marchands, les passants, se dirent cette nouvelle de porte en porte ; puis efie monta dans la région supérieure. Bientôt ces mots : — Mademoiselle Gormon est revenue! éclatèrent comme une bombe dans tous les ménages. En ce moment, Jacquelin quittait le banc de bois poli par un procédé qu'ignorent les ébénistes, et où il était assis sur le devant de la carriole; il ouvrait lui-même la grande porte verte, ronde par le haut, fermée en signe de deuil, car pendant l'absence de mademoiselle Gormon l'assemblée n'avait pas lieu. Les fidèles festoyaiçnt alors tour à tour l'abbé de Sponde. M. de Valois payait sa dette en rinvitani à dîner chez le marauis de Gordes. Jacquelin appela familièrement Pénélope, qu'il avait laissée au milieu de la rue; la bête, habituée à ce manège, tourna d'elle-même, enfila la porte, détourna dans la cour de manière à ne pas endommager le massif de fleurs. Jacquelin la reprit par la bride, et mena la voiture devant le perron.

— Mariette ! cria mademoiselle Gormon.

Mais Mariette était occupée à fermer la grande porte.

— Mademoiselle?

— Ce monsieur n'est pas venu ? **

— Non, mademoiselle. ^ ■— Et mon oncle?

— Mademoiselle, il est à l'église.

Jacquelin et Pérotle étaient en ce moment sur h première marche du perron, et tendaient leurs mains pour manœuvrer leur maîtresse.

LA VIEILLE FILLE

sortie de la carriole, et aai se bissait ^iir le brancard en s'accrochaot aux rideaux. Bfademoiseile se jeta dans leurs bras, car depuis deux ans elle ne voulait plus se risquer à se servir du marchepied en fer et à double maille fixé dans le brancard par un horrible mécanisme à gros boulons. Quand mademoiselle Corroon fut sur le haut du perron, elle regarda sa cour d'un air de satisfaction.

— Allons, allons, Mariette, laissez la grande porte et venez ici.

— Le torchon brdle, dit Jacquelin k Mariette, quand la cuisinière passa près de la carriole.

— Voyons, mon enfant, quelles provisions as-tu? dit mademoiselle Gormon en s*asseyant sur la banquette de la longue antichambre comme une personne excédée de fatigue.

— ' Mais je o ai rin, dit Mariette en se mettant les poings sur les hanches. Mademoiselle sait bien que, [pendant son absence, M. Tabbé dfne toujours en ville ; hiqf je sais aJlée le quérir chez mademoiselle de Gordes.

— Où est-il donc?

—^Monsieur Tabbé, il est à Téglise, il ne rentrera qu*à trois heures.

— U ne pense à rien, mon oncle. N'aurait-il pas dû te dire d'aller au marche! Mariette, vas-y, sans jeter Targent, n'épargue rien, prends-y tout ce qu'il y aura de bien, de bon, de délicat. Va t'informer aux diligeqces comment l'on se procure des pâtés. Je veux des écrevisses des rus de la Brillante. Quelle heure est-il?

~ Neuf heures quart moins.

— Mon Dieu ! Mariette, ne perds pas le temps à babiller, la personne attendue par mon oncle peut arriver d*un instant à l'autre; s'il fallait lui donner à déjeuner, nous serions de jolis cœurs.

Mariette se retourna vers Pénélope en sueur, et regarda Jacquelin d'un air qui voulait dire : Mademoiselle va mettre la main sur un mari, de cette fois.

— A nous deux. Josette, reprit la vieille fille, car il faut voir à coucher M. de Troisville.

Avec quel bonheur cette phrase fut prononcée ! voir à etmcher M. de Troùville (prononcez Tréville), combien d'idées dans ce mot ! La vieille fille était inondée d'espérance.

— Voulez-vous le coucher dans la chambre verte?

— Celle de monseigneur l'évêque, non, elle est trop près de la mienne, dit mademoisdle Gormon. Bon pour monseigneur, qui est un saint homme.

— Donnez-lai rappartemeot de votre oncle.

— Il est si nu, que ce serait indécent.

— Dame, mademoiselle! faites arranger en deux temps un lit dans votre boudoir, il y a une cheminée. Moreau trouvera bien dans ses magasins un lit à peu près pareil à l'étoffe de la tenture.

— Tu as raison, Josette. Eh bien ! cours chez Moreau ; consulte avec lui sur tout ce qu'il faut faire, je t'y antorise. Si le lit ( le lit de M. de Troisville! ) peut être monté ce soir sans que M. de Troisville s'en aperçoive, au cas où M. de Troisville nous viendrait pendant que Moreau serait là, je le veux bien. Si Moreau ne s'y engage pas, je mettrai M. de Troisville dans la chambre verte, quoique M. de Troisville sera là bien près de moi.

Josette s'en allait, sa maltresse la rappeUi.

— Explique toat à Jacquelin ! s'écria*t-eUe d'une voix formidable et pleine d'épouvante, qu'il aille lai-même chez Moreau ! Ma toilette donc ! Si j'étais surprise ainsi par M. de Troisville, sans mon oncle pour le recevoir ! On ! mon oncle, mon oncle ! Viens, Josette, tu vas m'habiller.

— Mais PéDél(^ ! dil impmdemmeot Josette.

Les yeux de mademoiselle Gormon étincelèrent pour la seule fois de sa vie : — Toujours Pénélope I Pénélope par-ci, Pénélope par-là ! E8^ce donc Pénélope qui est la maîtresse ?

— Mais elle esten nage et n'a pas mangé l'avoine !

— *Eh ! qu'elle crève ! s*écria mademois^le Gormon ; mais que je me marie, pensa-t-elle.

En entendant ce mot, qui lui parut un homicide, Josette resta pendant un moment interdite ; puis elle dégringola le perron à un geste que lui fit sa maîtresse.

— Mademoiselle a le diable au corps, Jacquelin ! fut la première parole de Josette. «

Ainsi tout fut d'accord dans cette journée pour produire le graud coup de théâtre qui décida de la vie de mademoiselle Gormon. La ville était déjà sens dessus dessous par suite des cinq circonstances aggravantes qui accompagnaient le retour subit de mademoiselle Gormon, à savoir : la pluie battante, le galop de Pénélope essoufflée, en sueur et les flancs rentrés ; l'heure matinale, les paquets en désordre, et l'air singulier de la vieille fille effarée. Mais, quand Mariette fit son invasion au marché pour y tout enlever, quand Jacquelin vint chez le principal tapissier a'Alençon, rue de la Porte^e-Séez, à deux pas de I église, pour y chercher un lit, il y eut matière aux conjectures les plus graves. On discuta cette étrange aventure au cours, sur la promenade ; elle occupa tout le monde, et même mademoiselle de Cordes, chez qui se trouvait le chevalier de Valois. A deux jours de distance, la ville d'Alençon était remuée par des événements si capitaux, que quelaues bonnes femmes disaient : — Mais c'est la fin du monde ! Gette dernière nouvelle se résuma dans toutes les maisons nar cette phrase : ^ Qu'arrive-t-il donc chez les Gormon? L'abbé de Sponde, questionné fort adroitement quand il sortit de Sainl^Léonard pour aller se promener au Gours avec l'abbé Gooturier, répondit bonifacement qu'il attendait le vicomte de Troisville, gentilhomme au service de Russie pendant l'émigration, et qui revenait habiter Alençon. De deux à cinq heures, une espèce de télégraphe labial joua dans la ville, et apprit à tous les habitants que mademoiselle Gormon avait enfin trouvé un mari par correspondance, et qu'elle allait épouser le vicomte de Troisville. Ici l'on disait : Moreau fait déjà le lit. Là, le lit avait six pieds. Le lit était de quatre pieds, rue du Bercail, chez madame Granson. C'était un simple lit de repos chez du Ronceret, où dinait du Bousquier. La petite boorgeoisie prétendait qu'il coûtait onze cents francs. Généralement on disait que c*étaH vendre la peau de Voun, Plus loin, les carpes avaient renchéri! Mariette s'était jetée sur le marché pour y faire une rafle générale. En haut de la rue Saint-Biaise, Pénélope avait dû crever. Ge décès se révojquait en doute chez le receveur général. Néanmoins, il était authentique à la préfecture que la bête avait expiré en tournant la porte de l'hôtel Gormon, tant la vieille fille était accourue avec vélocité sur sa proie. Le sellier, qui demeurait au coin de la rue de Séez, fut assez osé pour venir demander s'il était arrivé quelque chose à la voiture de mademoiselle Gormon, afin de savoir si Pénélope était morte. Du haut de la rue Saint-Biaise jusqu'au bout de la rue du Bercail, on apprit que, grâce aux soins de Jacquelin, Pénélope, cette silencieuse victime de rintempérance de sa maîtresse, vivait encore, mais elle paraissait souffrante. Sur toute la route de Bretagne, le vicomte de Troisville était un cadet sans le sou, car les biens du Perche appartenaient au marquis de Troisville, pair de France, qui avait deux enfants. Ge mariage était une bonne fortune pour le pauvre émigré, le vicomte était l'atraire de mademoiselle Gormon ; l'aristocratie de la route de Bretagne approuvait le mariage, la vieille fille ne pouvait faire un meilleur emploi de sa fortune. Mais, dans la bourgeoisie, le vicomte de Troisville était un général russe qui avait combattu contre la France, qui revenait avec une grande fortune gagnée à la cour de Saint-Pétersbourff ; c'était un étranger, un des culiéi pris eu haine par les libéraux. L'abbé de Sponde avait sournoisement moyenne ce mariage. Toutes les personnes qui avaient le droit d'entrer chez mademoiselle Gormon comme chez eux se promirent d'aller la voir le soir. Pendant celte agitation transurbaine, qui fit presque oublier Suzanne, mademoiselle Gormon n'était pas moins agitée ; elle éprouvait des sentiments tout nouveaux. En regardant son salon, son boudoir, le cabinet, la salle à manger, elle l'ut saisie d'une appréhension cruelle. Une espèce de démon lui montra ce vieux luxe en ricanant ; les belles choses Qu'elle admirait depuis son enfance furent soupçonnées, accusées de vieillesse. Enfin elle eut cette crainte qui s'empare de presque tous les auteurs, au moment où ils lisent une œuvre qu'ils croient parfaite à quelque critique exigeant ou blasé : les situations neuves paraissent usées; les phrases les mieux tournées, les plus léchées, se montrent louches ou boiteuses ; les images grimacent ou se contrarient, le faux saute aux yeux. De même la pauvre fille tremblait de voir sur les lèvres de M. de Troisville un sourire de mépris pour ce salon d'évéque; elle redouta de lui voir jeter un regard froid sur cette antique salle à manger; enfin elle craignit que le cadre ne vieillit le tableau. Si ces antiquités allaient jeter sur elle un reflet de vieillesse? Gette question qu'elle se fit lui donna la chair de poule. En ce moment, elle aurait livré le quart de ses économies pour pouvoir restaurer sa maison en un instant par un coup de baguette de fée. Quel est le fat de ffénéral qui n'a pas frissonné la veille d*une bataille? La pauvre fille était <;ntre un Austerlitz et un Waterloo,

LES RIVALITÉS

— Madame la ricomtesse de Troisville, se disait-elle» le beauldom ! Nos biens kaieot au moios dans une bonne maison.

Bile était en proie à une irritation qui faisait tressaillir ses plus déliés rameaux nerveux et leurs papilles depuis si longtemps noyées dans rembonpoint. Tout son sang, fouette par Tespérance, était en mouvement. Elle se sentait la force de converser, s'il le fallait, avec H. de TroisvUle.

11 est inutile déparier de Tactivité avec laquelle fonctionnèrent Josette, Jacquelin, Mariette, Moreau et ses garçons. Ce fut un empressement de fourmis occupées à leurs œufs. Tout ce qu'un soin journalier rendait si propre fut repassé, brossé, lavé, frotte. Les porcelaines des grands iours virent la lumière. Les services damassés numérotés A, B, C, D, rarent tirés des profondeurs où ils gisaient sous une triple ffarde d'enveloppes défendues par de formidables lignes d'épingles. Les plus précieux rayons de la bibliothèque furent interrogés. Enfin mademoiselle sacrifia trois bouteilles des fameuses liqueurs de madame Amphoux, la plus illustre des distillatrices d'outre-mer, nom cher aux amateurs. Grâces au dévouement de ses lieutenants, mademoiselle put se présenter au combat. Les différentes armes, les meu- Mes, l'artillerie (te cuisine, les batteries de l'office, les vivres, les munitions, les corps de réserve, furent prêts sur toute la ligne. Jacquelin, Mariette et Josette reçurent l'ordre de se mettre en grande tenue. Le jardin fut ratissé. La vieille fille regretta de ne pouvoir s'entendre avec les rossicnols logés dans les arbres pour obtenir d'eux leurs plus belles roulades. Enfin, sur les quatre heures, au moment même où l'abbé de Sponde rentrait, où mademoiselle croyait avoir vainement mis le couvert le plus coquet, apprêté le plus délicat des dîners, le clic-clac d'un postillon se fit entendre dans le Val- Nobte.

— C'eil lui! se dit-elle en recevant les coups de fouet dans le cœur.

En effet, annoncé par tant de cancans, un certain cabriolet de poste où se trouvait un monsieur seul, avait fait une si grande sensation en descendant la rue Saint-Biaise et tournant la rue du Cours, que quelques petits gamins et de grandes personnes l'avaient suivi, et restaient groupés autour de la porte de l'hôtel Gormon pour le voir entrer. Jacquelin, qui flairait aussi son propre mariage, avait entendu le clic-clac dans la rue Saint-Biaise, il avait ouvert la grand'porte à deux battants. Le postillon, qui était de sa connaissance, mit sa gloire à bien tourner, et arrêta net au perron. Quant au postillon, vous comprenez qu'il s'en alla bien et dûment grisé par Jacquelin. L'abbé vint au-devant de son h6te, dont la voiture fut dépouillée avec la prestesse qu'auraient pu y mettre des voleurs pressés. Elle fut remisée, la ffrand'porte fut fermée, et il n'y eut plus de traces de l'arrivée de M. de Troisville en quelques minutes. Jamais deux subsiances chimiques ne se marièrent avec plus de promptitude que la maison Gormon n'en mit à absorber le vicomte ae Troisville. Mademoiselle, de qui le cœur battait comme à un lézard pris par un pâtre, resta héroïquement dans sa bergère, au coin du feu. Josette ouvrit la porte, et le vicomte de Troisville, suivi de l'abbé de Sponde, se produisit aux regards de la vieille fille.

--Ma nièce, voici M. le vicomte de Troisville, le petits-fils d'un de mes camarades de collège. -~ Monsieur de Troisville, voici ma nièce, mademoiselle Gormon.

-* Ah ! le bon oncle, comme il pose bien la question ! pensa Rose- Marie-Victoire.

Le vicomte de Troisville était, pour le peindre en deux mots, du Bousquier gentilhomme, il y avait entre eux toute la différence qui sépare le genre vulgaire et le genre noble. S'ils avaient été là tous deux, il eût été impossible au libéral le plus enragé de nier l'aristocratie. La force du vicomte avait toute la distinction de l'élégance ; ses formes conservaient une dignité magnifique ; il avait des yeux bleus et des cheveux noirs, un temt olivâtre, et il ne devait pas avoir plus de quarante^x ans. Vous eussiez dit un bel Espagnol conservé aans les glaces de la Russie. Les manières, la démarche, la pose, tout annonçait un diplomate qui avait vu l'Europe. La mise était celle d'un homme comme il faut en voyage. M. de Troisville paraissait fatigué, l'abbé lui offrit de passer dans la chambre qui lui était destinée, et fut ébahi quand sa nièce ouvrit le boudoir transformé en chambre â coucher. Mademoiselle Gormon et son oncle laissèrent alors le noble étranger vaquer à ses affaires avec l'aide de Jacquelin, qui lui apporta tous les paquets dont il avait besoin. L'abbé de Sponde et sa nièce allèrent se promener le long de la Brillante, en attendant que M. de Troisville eût fini sa toilette. Quoique l'abbé de Sponde fût, par un singulier hasard, plus distrait qu'a l'ordinaire, mademoiselle Gormon ne fut pas moins préoccupée que lui. Tous deux ils marchèrent eu silence. La vieille tille n'avait jamais rencontré d'homme aussi séduisant que l'était l'olympien vicomte. Elle ne pouvait se dire à l'al-

lemande : — Voilà mon idéal ! mais elle se sentait prise de la télé aux pieds, et se disait : — Voilà mou affaire ! Tout à coup elle vola chez Mariette pour savoir si le dîner pouvait subir un retard sans rien perdre de sa bonté.

— Mon oncle, ce M. de Troisville est bien aimable, dit-elle en revenant.

— Mais, ma fille, il n*a encore rien dit, fit en riant l'abbé.

— Mais cela se voit dans la tournure, sur la physionomie. Ëst-il garçon?

— Je n'en sais rien, répondit l'abbé, qui pensait à une discussion sur la grâce émue entre 1 abbé Couturier et lui. M. de Troisville m'a écrit qu'il désirait acquérir une maison ici. — S'il était marié^ il ne serait pas venu seul, reprit-il d'un air insouciant; car il n'admettait pas que sa nièce pût penser à se marier.

-* Est-il riche ?

--Il est le cadet d'une branche cadette, répondit l'oncle. Son grandpère a commandé des escadres ; mais le père de ce jeune homme a fait un mauvais mariage.

— Ge jeune homme, répéta la vieille fille. Mais il me semble, mon oncle, qu'il a bien quarante-cinq ans, dit-elle ; car elle éprouvait un excessif désir de mettre leurs âges en rapport.

— Oui, dit l'abbé. Mais à un pauvre prêtre de soixante^lx ans. Rose, un quadragénaire paraît jeune.

En ce moment, tout Alençon savait que M. le vicomte de Troisville était arrivé chez mademoiselle Gormon. L'étranger rejoignit bientôt ses hôtes, et se prit à admirer la vue de la Brillante, le jardin et la maison.

— Monsieur l'abbé, dît-il, toute mon ambition serait de trouver une habitation semblable â celle-ci. La vieille fille voulut voir une déclaration dans cette phrase, et baissa les yeux. — Vous devez bien vous y plaire, mademoiselle? reprit le vicomte.

— Comment ne m'y plairais-je pas ! elle est dans notre famille depuis l'an 1574, époque à laquelle un de nos ancêtres, intendant du duc d'Alençon, acquit ce terrain et la fit bâtir, dit mademoiselle Gormon. Elle est sur pilotis*

Jacquelin annonça le dîner; M. de Troisville offrit son bras â l'heureuse fille, qui tâcha de ne pas trop s'y appuyer, elle craignait encore tant d'avoir l'air de faire des avances !

— Tout est très-harmonieux ici» dit le vicomte en s*asseyant â table.

— Nos arbres sont pleins d'oiseaux qui nous font de la nuasiqne à bon marché ; personne ne les tracasse et toutes les nuits le rossignol chante, dit mademoiselle Gormon.

— Je parle de l'intérieur de la maison, fit observer le vicomte, qui ne se donna pas la peine d'étudier mademoiselle Gormon et ne reconnut point sa nullité d'esprit. — Oui, tout y est en rapport, les tons de couleur, les meubles, la physionomie.

— Cependant, elle nous coûte beaucoup, les impositions sont énormes, répondit l'excellente fille frappée du mot rapport.

— Ah ! les impositions sont chères ici? demanda le vicomte, qui, préoccupé de ses idées, ne remarqua point le coq-à-l'âne.

— Je ne sais pas, dit l'abbé. Ma nièce est chargée de l'administration de nos deux fortunes.

-» Les impositions sont des misères pour des personnes riches, reprit mademoiselle Gormon, qui ne voulut point paraître avare. Quant aux meubles, je les laisserai comme ils sont et n'y ferai rien changer : â moins que je ne me marie ; car alors il faudra que tout ici soit au goût du maître.

— Vous êtes dans les grands principes, maéemoiselle, dit en souriant le vicomte, vous ferez un heureux...

—Jamais personne ne m'a dit un si joli mot, pensa la vieille fille.

Le vicomte complimenta mademoiselle Gormon sur le service, sur la tenue de la maison, en avouant qu'il croyait la province arriérce, et qu'il la trouvait très-corn fortahk.

LA VIEILLE FILLE

— Qu'est-ce que c'est que ce mot là, bon Dieu? pensait- elle. Où est îe cîievalicr de Valors pour y répondre? Comforlabic? Y a-l*il plusieurs mois là-dedans? Allons, du courage, se dil-elle, c'est peulêlre un mot russe, je ne suis pas obligée d*y répondre. — Mais, reprit-elle à haute voix en se senlani la langue déliée par Téloquence que trouvent presque toutes les créatures humaines dans les circoostauces capitales, monsieur, nous avons ici la plus brillante société. La ville se réunit précisément chez moi. Vous pourrez en juger tout à l'heure, car quelques uns de nos fidèles auront sans doute appris mon retour, et viendront me voir. Nous avons le chevalier de Valois, un seigneur de rnncienne cour, homme d'infiniment d'esprit, dégoût; puis M. le marquis de Gordes et mademoiselle Armanae sa sœur (elle se mordit la langue et se ravisa) : une fille remarquable dans son genre, ajoutât-elle. Elle a voulu rester fille pour laisser toute sa fortune à son frère et à son neveu.

— Ah ! fit le vicomte, oui, les Gordes, je me les rappelle.

-- Alençon est très-gai, reprit la vieille fille une fois lancée. On s'y amuse beaucoup, le receveur général donne des bals, le préfet est un honmie aimable, monseigneur l'évéque nous honore quelquefois de sa visite...

-* Allons, reprit en souriant le vicomte, j'ai donc bien fait de vouloir revenir, comme le lièvre, mourir au gite.

— Moi aussi, dit la vieille fille, je suis comme le lièvre, je meurs où je m'attache.

Le vicomte prit le proverbe ainsi rendu pour une plaisanterie et sourit.

— Ah ! se dit la vieille fille, tout va bien, il me comprend, celui-là!

La conversation se soutint sur .des généralités. Par une de ces mystérieuses puissances inconnues, indéfinissables, mademoiselle Cornion retrouvait dans sa cervelle, sous la oression de son désir d'être aimable, toutes les tournures de phrases au chevalier de Valois. C'était comme dans un duel où le diable semble ajuster lui-même le canon du pistolet. Jamais adversaire ne fut mieux couché en joue. Bl. de Troisville était beaucoup trop homme de bonne compagnie pour parler de l'excellence du diner; mais son silence était un éloge. II avait, en buvant les vins délicieux que lui servait profusément Jaequclin, l'air de reconnaître des amis. Il paraissait grand connaisseur, et le véritable amateur n'applaudit pas, u jouit. Le vicomte s'informa curieusement du prix des terrains, des maisons, des emplacements; il se fit longuement décrire par mademoiselle Cormon l'endroit du confluent de la Brillante et de la Sarthe. 11 s'étonnait que la ville se fût placée si loin de la rivière, la topographie du pajrs l'occupait beaucoup. L'abbé, fort silencieux, laissa sa nièce tenir le dé de la conversation. Véritablement, mademoiselle crut occuper M. de Troisville, qui lui souriait ave« grâce, et qui s'engagea pendant ce dîner beaucoup plus que ses plus empressés é{M)useurs ne s'étaient engagés en quinze jours. Aussi, comptez que jamais convive ne fut mieux ouaté de petits soins, enveloppé de plus d'attentions. Vous eussiez dit un amant chéri, de retour aans le ménage dont il fait le bonheur. Mademoiselle prévoyait le moment où il fallait du pain au vicomte, elle le couvait de ses regards; quand il tournait la tête, elle lui mettait adroitement un supplément du mets qu'il paraissait aimer; elle Taurait fait crever s'il eût été gourmand ; mais quel délicieux échanlillou n'était-ce pas de ce q|u elle comptait faire en amour? Elle ne commit pas la sottise de se déprécier, elle mit bravement toutes voiles dehors, arbora tous ses pavillons, se posa comme la reine d' Alençon et vanta ses confitures ; enfin elle pécha des compliments, en parlant d'elle-même, comme si tous ses trompettes étaient morts. Elle s'aperçut qu'elle plaisait au vicomte, car son désir l'avait si bien transformée, qu'elle était devenue presque femme. Au dessert, elle n'entendit pas sans un ravissement intérieur des allées et des venues dans l'antichambre et des bruits au salon qui annonçaient que sa compagnie habituelle venait. Elle fit remarquer cet empressement à son oncle et à M. de Troisville, comme une preuve de l'affection qu'on lui portait, tandis que c'était l'effet de la lancinante curiosité qui avait saisi toute la ville. Impatiente de se produire dans sa gloire, mademoiselle Cormon dit à Jacquelin que l'on prendrait le café et les liqueurs dans le salon où le domestique alla, devant l'élite de la société, étaler les magnificences d'un cabaret de Saxe qui ne sortait de son armoire çue deux fois par an. Tout ceci fut observé par Iq compagnie en tram de gloser à petit bruit.

— Peste! fit du Bousquter, rien que les Hqneurs de madame Amphoux, qui ne servent qu'aux quatre fêtes cardlonnées!

^ C'est décidément un mariage arrangé depuis un an par correspondance, dit M. le président du Ronceret. Le directeur des postes revoit ici, depuis un an, des lettres timbrées d'Odessa.

Madame Granson frissoima. M. le chevalier de Valois, quoiqu'il eût

dîné comme quatre, pâle jusque dans la section senestre de sa figure, sentit qu'il allait livrer son secret et dit : — Ne trouvez-vous pas qu'il fait froid aujourd'hui,, je suis gelé?

— C'est le voisinage de la Russie, fil du Bousquler.

Le chevalier le regarda d'un air qui voulait dire : ^ Bien joué.

Mademoiselle Cormon apparut si radieuse, si triomphante, qu'on la trouva belle. Cet éclat extraordinaire n'était pas dû seulement au sentimenti toute la masse de son sang tempêtait en elle-même depuis le matin, et ses nerfs étaient agités par le pressentiment d'une grande crise : il fallait toutes ces circonstances pour lui avoir permis de se ressembler si peu à elle-même. Avec quel bonheur elle fit les solennelles présentations du vicomte au chevalier, du chevalier au vicomte, de tout Alençon à M. de Troisville, de M. de TroisviUe à ceux d' Alençon! Par un hasard assez explicable, le vicomte et le chevalier, ces deux natures aristocratiques, se mirent à l'instant même à l'unisson; elles se reconnurent; tous deux se regardèrent comme deux hommes de la même sphère. Ils se mirent à causer, debout devant la cheminée; le cercle s'était formé devant eux, et leur conversation, quoique faite sotto voce^ fut écoutée dans un religieux silence. Pour bien saisir l'effet de cette scène. Il faut se figurer mademoiselle Cormon oc* cupée à cuisiner le café de son prétendu prétendu, le dos tourné à la cheminée.

■• DB VAIOIS.

Monsieur le vicomte vient, dit-on, s'établir ici?

■• w noisviux.

Oui, monsieur, je viens y chercher une maison... {mademoiselle Cormon $e retourne, la tasse à la main). Et il me la faut grande, pour loger... {mademoiselle Cormon tend la tasse) ma famille. (Les yeux de la vieille fille se trouhknt,)

Vous êtes marié?

a. ot VAU)is.

M. DK TB01SVILI.X.

Depuis seize ans, avec la fille de la princesse ScherfoellolT.

Mademoiselle Cormon tomba foudroyée : du Bousquier la vit chanceler, il s'élança, la reçut dans ses bras, on ouvrit la porte. Le fougueux républicain, conseillé par Josette, trouva des forces pour emporter la vieille fille dans sa chambre, où il la déposa sur le lit. Josette, armée de ciseaux, coupa le corset séné outre mesure. Du Bousquier jeta brutalement des gouttes d'eau sur le visage de mademoiselle Cormon et sur le corsage, qui s'étala comme une inondation de la Loire. La malade ouvrit les yeux, vit du Bousquier, et la pudeur lui fit jeter un cri en reconnaissant cet homme. Du Bousquier se retira, laissant entrer six femmes, à la tête desquelles était madame Granson rayonnante de joie.

Qu'avait fait le chevalier de Valois? Fidèle à son système, il avait couvert la retraite.

— Cette pauvre mademoiselle Cormon, dit-il à M. de Troisville en regardant l'assemblée, dont le rire fut réprimé par ses coups d'œil aristocratiques, le sang la tourmente horriblement, elle n'a pas voulu se faire saigner avant d'aller au Prébaudet (sa terre), et voilà l'effet des mouvements du sang au printemps.

— Elle est venue par la pluie ce matin, dit l'abbé de Spoude, elle a

El prendre un peu de froid qui aura causé cette petite révolution, à quelle elle est sujette. Mais ce ne sera rien.

— Elle me disait avant-hier qu'elle ne l'avait pas eue depuis trois mois, en ajoutant que ça lui jouerait un mauvais tour, reprit le chevalier.

^ Ah ! tu es marié ! dit Jaequella en regardant M. de Troisville, qui buvait son café à petits coups.

Le fidèle domestique épousa le désappointement de sa maîtresse, 11 la devina, il remporta les liqueurs de madame Amphoux offertes au célibataire et non au mari d une Russe. Tout ces petits détails furent remarqués et prêtèrent à rire.

L'abbé de Sponde savait le motif du voyage de M. de Troisville; mais, par un effet de sa distraction. Il n'en avait rien dit, ne sachant

WS RIVALITÉS.

pas qae sa nièce ))dl porter k H. de Troisville le moindre inlérM. QnaDi au viconile, préoccupé par l'obiei de son voyage, et, comme beaucoup de maris, peu pr^sé de parler de sa femme, il n'avait pas eu l'occasioD de se diremariëi d'ailleurs il croyait mademoiselle Cormon iaslruiie. Du Bousquier reparut et fut questionné à oulrauce.

L'utie des si\ dames descendu eu lunonçaol que mademoiselle Cnrmon allait beaucoup mieux, et que son médecin était venu : mais elle devait rester nu lit, il paraissait ur(!etil de la saigner. Le salon Tut bientôt plein. L'absence de mademoiselle Curmon permit aux dames de s'entretenir de la scène tragi-comique ctcudue, commenice, embellie, historiée, brodée, festonnée, coloriée, enjolivée, qui venait d'avoir lieu et qui devait le lendemain occuper tout AIcdcoq de mademoiselle Gormoa.

UiiiiU piuvreOHeaviit d^jlphiadequiranieiD)! -- fide IS.

— Ce bon M. da Bousquier, comme il vous portait ! Quelle ptrigne! dit Josette a sa maltresse. Vraiment, il était pile de votre mal, il vous aime toujours.

Cette phrase servit de clôture il celte solennelle e( terrible journée.

Le lendemain, iiendiiiit toute la matinée, les moindres circonstances de cette comédie couraient dans toutes les maisons d' A lençon, et, disons-le à lu boute de cette ville, elles y causaient un rire universel. Le lendenjaio, mademoiselle Connoa, à qui la saignée avait fait beaucoup de bien, eût paru sublime aux plus mtrépides rieurs s'ils avaient été témoins de la dignité noble, de la maxuiiique résignation chrétienne qui l'dnima quand elle donna le bras à son mystilicateiir involontaire pour aller déjeuner. Cruels farceurs qui la plaisantieE, pourquoi ne la vltes-vous pas disant au vicomte : .— Madame de Troisville trouvera difflcilement ici un appartement qui lui convienne ; faitesmoi la grice, monsieur, d'accepter ma maison pendant tout le temps que TOUS serez à vous en arranger une eu ville.

— Hais, mademoiselle, j'ai dcui filles et deux garçoi», nous vous gAoerions beaucoup.

— Ke me refuaei pas, dit-elle avec un regard plein d'altriiion.

— Je vous l'offrais dans la réponse que Je Tons ai faite k tout hasard, dit l'abbé, mais vous ne l'avez pas reçue.

-— Quoi, mon oncle, vous saviez...

La pauvre fille s'arrêta. Josette fit un sotipir. Ifi le vicomte de Troisville ni l'oncle ne s'aperçurent de rien. Après le déjeaiicr, l'abbé de Sponde emmena le vicomte, comme ils en étaient convenus h veille, pour lui montrer dans Aleucon les maisons qu'il pouvait acquérir ou les emplacements convenables pour bâtir.

Restée seule au salon, mademoiselle Gormon dit k Josette d'un air lamentable : — Mon eofani, je suis à celte heure la fable de toute h ville.

— Eli bien! mademoiselle, mariez-vous!

-— Hais, ma fille, je ne me suis point préparée à f^iire nn choix.

— Bah ! si j'étais à votre place, je prendrais H. du Bousquier.

— Josette, M. de Valois dit qu'il est si républicain!

— lis De savent ce qu'ils disent, vos messieurs : ils préiendent qu'il volait la République, il ne l'aimait donc pwnt dit Josette en s'en allant.

— Cette flile a étonnamment d'esprit, pensa mademoiselle Cormon, qui demeura seule en proie â ses perplexités.

Elle entrevoyait qu'un prompt mariage était le seul moyen d'imposer silence à la ville. Ce dernier échec, si évidemment honteux, était de nature à lui faire prendre un parti extrSme, car les personnes dépourvues d'esprit sortent dlFTicilement des sentiers bons on mauvais dans lesquels elles entrent. Chacun des deux vieux garçons avait compris la situation dans laquelle allait être la vieille fille; aussi tous deux s'étaient-ils promis de venir dans la matinée savoir de ses nouvelles, et, ea style de garçon, pouMer ta pointe. M. de Valois jnKea que la circonstance exigeait une toilette minutieuse, il prit un Daia, il se pansa extraordinairement. Pour la première et dernière fois, Césarjoe le vit mettant avec une incrovable adresse un soupçon de rouge. Du Bousquier, lui, ce nrossier républicain; animé par une volonté drue, ne fit pas la moindre attention î sa toilette, il accourut le premier. Ces petites choses décident de la fortune des hommes, comme de celle des empires. La charge de Kellermann il Harengo, l'arrivée de Glûcher à Waterloo, le dédain de Louis XIV pour le prince Eugène, le curé de Deoaiu; toutes ces grandes causes de fortune ou de catastrophes, l'bisioire les enregistre ; mais personne n'en profite pour ne rien négliger dans les petits faits de sa vie. Aussi, voyez ce qui arrive? La duchesse de Langeais (voir VHistùire da Treiw) se fait rdigieuse pour n'avoir pas en dix minutes de patience, le juge Pofûoot (voir l'/n(crdti;tion) remet au lendemain pour aller intern^er le mar< quis d'Espard, Charles Graudel vient par Bordeaux au lieu de revenir par Nantes, et l'un appelle ces événements des hasards, des fatalités. Un soupçon de rouge a mettre tua les espérances du chevalier de Valois, ce gentilhomme ne pouvait périr que de cette manière : il avait vécu par les grâces, il devait mourir de leur maiu. Pendant que le chevalier dtwnait un dernier coup d'œil à sa toilette, le gros du Bousquier entrait au salon de la lille désolée. Celte entrée se combina avec une pensée favorable au républicain, à travers une délibération où le chevalier avait néanmoins tous les avantages.

— Dieu le veut, se dit la vieille fille ta voyant du Bousquier.

— Mademoiselle, vous ne trouverez pas mon empressement mauvaisi je n'ai pas voulu me fier à celte grosse béte de René pour savoir de vos nouvdles, et je suis venu moi-même.

— Je vais paifaitement bien, répondit-elle d'une voix ëmiK. Je vous remercie, monûeur du Bousquier, fit-elle après une pause et d'une voix ircs-acceniuée, de la peine que vous avez prise et que je vous ai donnée hier...

Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, et ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Ole avait été vue pour la piemière fuis par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin,

— Je vous portais de si grand cœur, que je vous ai tronvëe légère.

Ici mademoiselle Cormon regarda du Bousquier comme elle n'avait encore regardé aucun bomme dans le moait. Encouragé, le fournisseur jeta une œillade k la vieille fille.

— C'est dommage, ajoula-t-ii, que cela ue m'ait pas donné le droit de vous garder pour toitjoars i mm. ^Ile écouta d'un air raii.} —

LA VIEILLE FILLE

Evanouie, U, sur ce lit, entre nous, vous étiez ravissante ; je n'ai jamais vu dans ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup de femmes!... Les femmes grasses ont cela de bieu qu'elles sont superbes â voir, elles n'ont qu'à se mooirer, elles triooipheui !

— Vous voulez vous moquer Ae moi, fit la vieille fllle, et ce n'est pas bien, quand toute la ville interprète mal peut-être ce qui m'est arrivé hier.

— Aussi vrai que j'ai nom du Bousquier, madentoiselle, je n'ai jamais chaoEé de Hudmenls à voire égard, et votre premier relUs ne m'a pas dMomra^.

La vieille fille avaitles yeux baissés. 11 y eut un moment de silence cruel pour du Bousquiei'. Hais mademoiselle Cormoo prit son parti, elle releva ses paupières, des larmes roulaient daus ses yeu.v, elle re-

Sarda du Bousquier lenrement.

— Si cela est, mouleur. dil>elle d'une voix tremblante, prometteimoi seulement de vivre en chrétien, de ne jamais contrarier mes habitudes religieuses, de me laisser maîtresse de choisir mes dîrectenrs, et je vous accorde ma ■nain, dit-«lle en la lui tendant.

Du Bousquier saisit cette bonae grosse main pleine d'écus, et la bais) saintement.

— Hais, dit-elle eu lui laissant baiser sa main, je demande encore une chose.

— Elle est accordée, et, si elle est impossible, elle se fera (réminiscence de Beaujon).

—Je d<!sire, reprit la vieille fille, que notre mariage se fasse dans le plus bref délai, que toute la viOe le sache ce soir. Puis... (elle hésita) pour l'amour de moi. Il faut vous chnr-

niensonce est un des sept péchés capitaux ; mais vous vous eu confesserez, n'est-ce pas?

ff ouB en ferons tous deux pénitence... Ils se regardèrent tous deux teudremeul. — D'ailleurs, pcul^ire renirei-il dans les mensonges que l'Eglise nomme oilQcleux...

— Serait-elle comme * La pécheur nmen« ce Sozannc? se disait du

Bousquier. Quel bonheur! — Eh bien! mademoiselle? dit-il à haute voix.

— tl faut, reprit-elle, que vous puissiez prendre sur vous...

— yoolî

— De dire que ce mariageé'ail convenu depuis six mois entre nous...

— Charmante femme, dit le fournisseur avec le tou d'un homnie qui se dévoue, on ne fait ces sacrifices que pour une créature adorée pendant dix ans.

— Malgré mes rigueurs donc? lui dit-elle.

— Oui, malgré vos rigueurs. *

— Monsieur du Bousquier, je vous avais mal jugé.

Elle lui retendit sa grosse main rou};c, que rebalsa du Buiisquiei. En ce moment, la porte s'ouvrit, les deux amants regardèrent nui cuirait, et ils aperçurent le délicieux mais tardif chevalier de Valois.

— Ah ! dit-il en entrant, vous voilà debout, belle reine.

Elle sourit au chevalier et sentit au cœur une pression. M. de Valois ét:iit remarquablement jeune, séduisant; il avait l'air de Lauzuu entrant au Palais-Royal chez Mademoiselle.

— Eh ! cher du Bousquier, dit-il d'un Ion railleur, tant il se croyait sdr du succès, H. de Troisville et l'abbé de Sponde examinent votre maison comme des tuiseurs.

— Ha foi, dit du Bousquier, û le vicooile de Troisville en veut, elle est il lui pour quarante mille francs. Elle nie devient fort Inutile ! Si mademoiselle me le permet... Il faut que cela se sache. — tlademoi-

eelle, puis-je le dire?

— Oui! — Eh bien!

soyez le premier, mon .,'-,.'^. cftir chevalier, i qui

'' "'■ j'apprenne... (mademoi-

selle Gormon baissa les yeux)riioaueur,dit l'ancien fournisseur, la faveur que me fait mademoiselle, et que j'ai gardée sous le secret depuis quelquesmois.I^oiis nous marions dansquelques jours, le contrat est rédigé, nous le signerons demain. Vous comprenez que ma maison de la rue du Cygne me devient inutile. Je cherchaissousinain des acquéreurs, e( l'abbé de Sponde, oui b iarait, a naturellement conduit chez moi M. de-'Trois- ; ville...

Ce gros mensonge avait ime telle couleur de vérité, que le chevalier y Rit pris. Me* cA«r thnalier était comme la revanche prise par Pierre le Grand, à Puttawa, de toutes ses précédentes défaites. Du Bous<)uier se vengeait là délicieusement de mille Iraitspiquantsqn'ilavait reçus en silence. Dans son triomphe, il fit un

S este de jeune homme, sepssala main dans son faux toupet comme si c'était une chevelure véritable, et... il l'enleva.

— Je vous en félicite l'un et l'autre, dit le chevalier d'un air agréable, et souhaite que vous finissiez comme ncioqn — pjr.ï2î. les contes de fées : J(*

/tirent Irèi-heureux tt rurent brau— cour D'EN- FANTSI Et il massait une prise de tabac. — Hais, monsieur, vous oubliez que vous avez un faux toupet, ajouta-t-il d'une viHx railleuse. Du Bousquier rougit, car il avait le faux toupet à dix pouces de son crdne. Mademoiselle Cormon leva les yeux, vit la nudité du crâne et baissa les yeux par pudeur. Du Bousquier lança sur le chevalier le plus venimeux regard que jamais crapaud ait arrêté sur sa proie.

— Canailles d'aristocrates, qui m'avez dédaigné, je vous écraserai quelque jour! pensaît^l.

Le chevalier de Valois crut avoir ressaî» tous ses avantages. Mais mademoiselle Cormon n'était point fille i comprendre la connexité que mettait le chevalier entre son soubaiiel le faux toupet, d'ailleurs, 1 edt-elle comprise, sa main ne lui appartenait plus. H. de Valois vit bientôt que tout éiatt perdu. En effet, l innocente lille, en apercevant ces deux homme» muets, voulut les occuper.

LES RIVALITÉS

— Faites donc tous deux un piquet, dit-elle sans y meure de malice.

Du Bousquier sourit, et alla, comme futur mattre du logis, prendre la table de piauet. Le chevalier de Valois, soit qu'il eût perdu la tête, soit qu*il voulût rester là pour étudier les causes de son désastre, et y remédier, se laissa faire comme un mouton qu*on mène à la boucherie. U avait reçu le plus violent coup de massue qui puisse atteindre un homme; un gentilhomme pouvait être étourdi à moins. Bientôt le digne abbé de âponde et le vicomte de Troisville rentrèrent. Aussitôt mademoiselle Gormon se leva, courut dans lantichambre, prit son oncle à part, lui dit sa résolution à roreille, et, apprenant que la maison de du Bousquier convenait à M. de Troisville, elle pria celui-ci de lui rendre le service de dire que son oncle la savait à vendre ; car elle n*osa pas confier ce mensonge à rabbé,de peur d'une distraction. Le mensonge prospéra mieux que si c'eût été une action vertueuse. Dans la soirée, tout Alençon apprit la grande nouvelle. Depuis quatre jours, la ville était occupée comme aux jours néfastes de 1814 et de 1815. Les uns riaient, les autres admettaient le mariage,, ceux-ci le blâmaient, ceux-là l'approuvaient. La classe moyenne d'Alençon en fut heureuse, c'était une conquête. Le lendemain, chez les Gordes, le chevalier de Valois dit un mot cruel.

— Les Corraoa finissent comme ils ont conmiencé : d'intendant à fournisseur, il n'y a que la main!

La nouvelle du choix fait par mademoiselle Gormon atteignit au cœur le pauvre Athauase, mais il ne laissa rien transpirer des horribles agitations auxauellesil fut en proie. Quand il apprit le mariage, il était chez le présiaent du Ronceret, où sa mère faisait un boston ; madame Granson regarda son fds dans une glace, elle le trouva pâle; mais il l'était depuis le matin, car il avait entendu parler vaguement de ce mariage ; mademoiselle Gormon était une carte sur laquelle il jouait sa vie, le froid pressentiment d'une catastrophe l'enveloppait déjà. Lorsque l'âme et l'imagination ont agrandi le malheur, en ont fait un fardeau trop lourd pour les épaules et pour le front; quand une est^érance longtemps caressée, dont les réalisations apaiseraient le vautour ardent qui ronge le cœur, vient à manquer, et que l'homme n'a foi ni en lui malgré ses forces, ni en Dieu malgré sa puissance, alors il se brise. Athauase était un fruit de l'éducation impériale. La fatalité, cette religion de l'empereur, descendit du trône jusque dans les derniers rangs de l'armée, jusque sur les bancs du collège. Atbanase arrêta ses yeux sur le jeu de madame du Ronceret avec une stupeur qui pouvait si bien passer pour de l'indifTérence, que madame Granson crut s'être trompée sur les sentiments de son fils. Cette apparente insouciance expliquait son refus de faire à ce mariage le sacrifice de ses opinions libérales^ mot qui venait d'être créé pour l'empereur Alexandre, et qui procédait, je crois, de madame de Staël par Benjamin Gonstant. A compter de cette fatale soirée, Athauase alla se promener à l'endroit le plus pittoresque de la Sarthe, sur une rive d'où les dessinateurs qui se sont occupés d'Alençon se sont placés pour y prendre des points de vue. Il s'y trouve des moulins. La rivière égayé les prairies. Les bords de la Sarthe sont garnis d'arbres élégants de forme et bien jetés. Si le paysage est plat, il ne manque pas des grâces décentes qui distinguent la France, où les yeux ne sont jamais ni fatigués par un jour oriental, ni attristés par de trop constantes brumes. Ge lieu était solitaire. En province, personne ne fait attentloD â une jolie vue, soit que chacun soit blasé, soit délaut de poésie dans l'âme. S'il existe en province un mail, un plan, une promenade d'où se découvre une riche perspective, c'est l'endroit où personne ne va. Atbanase aflectionna cette solitude animée par Teau, où les prés reverdissaient sous les premiers sourires du soleil printanier. Geux oui l'y voyaient assis sous un peuplier, et qui recevaient son regara profond, dirent parfois à madame Granson : — Votre fils a quelque chose.

— Je sais ce qu'il fait! répondait la mère d'un air satisfait, en donnant à entendre qu'il méditait une grande œuvre.

Athauase ne se mêla plus de politique, il n'eut plus d'opinion ; mais il parut, à plusieurs reprises, assez gai, gai d'ironie comme ceux ^ui insultent à eux seuls tout un monde. Ce jeune homme, en dehors de toutes les idées, de tous les plaisirs de la province, intéressait peu de

{personnes, il n'était même pas matière à curiosité. Si l'on parla de ni à sa mère, ce fut à cause d'elle. Il n'y eut pas une âme qui sympathisât avec celle d'Athanase ; pas une femme, pas un ami ne vinrent a lui pour sécher ses larmes. U les jeta dans la Sarlbe. Si la magnifique Suzanne eût passé par là, combien de malheurs n'aurait pas enfantés cette rencontre, car ces deux êtres se seraient aimés ! Elle y vint cependant. L'ambition de Suzanne eut pour cause le récit d une aventure assez extraordinaire qui, vers 1709, avait commencé à l'auberge du More, et dont le récit avait ravagé sa cervelle d'enfant. Une fille de Paris, belle comme les anges, avait été chargée par la police de se faire aimer du marquis de Montauran, l'un des chefs envoyés par les Bourbons pour commander les chouans; elle l'avait

rencontré précisément à l'auberge du More au retour de son expédition de Mortagne : elle l'avait séduit et l'avait livré. Celte Hmiastique personne, ce pouvoir de la beauté sur l'homme, tout dans l'affaire de Marie de Verneuil et (}u marquis de Montauran éblouit Suzanne ; elle éprouva, dès l'âge de raison, un désir de se jouer des hommes. Quelques mois après sa fuite, elle ne se refusa donc pas à traverser sa ville natale pour aller en Bretagne avec un artiste. Elle voulut voir Fougères, où s'était dénouée l'aventure du marquis de Montauran, et parcourir le théâtre de cette guerre pittoresque dont les tragédies, encore peu connues, avaient bercé son jeune âge. Puis elle désirait traverser Alençon dans un si brillant entourage et si bien métamorphosée, que personne ne la reconnût. Elle comptait en un seul moment mettre sa mère à l'abri du malheur, et délicateineiit envoyer au pauvre Atbanase la somme qui, dans notre époque, v^i pour le génie ce qu'étîiit, au moyen âge, le cheval de combat et Tarmure que Rebecca procure à Ivanhoé.

Un mois se passa dans les plus étranges alternatives, relativonioiii au mariage de mademoiselle Gormon. Kl y eut un parti d'iucrédulc> qui nia le mariage, et un parti de croyants qui l'aflirma. Au bout de quinze jours, le parti des incrédules reçut un vigoureux échec : la maison de du Bousquier fut vendue quarante- trois mille francs à M. de Troisville, qui ne voulait qu'une maison fort simple à Alenvou; car il devait aller plus tard à Paris quand la princesse Sberbellof serait décédée : il comptait attendre paisiblement cet hériuge en s*occupant à reconstituer sa terre. Ceci semblait positif. Les incrédules ne se laissèrent pas accabler. Us prétendirent que, marié ou non, du .Bousquier faisait une excellente affaire; sa maison ne lui était revenue qu'à vingt-sept mille francs. Les croyants furent battue par cette péremptoire observation des incrédules. Choisnel, le notaire de mademoiselle Gormon, n'avait pas encore entendu parler du preiuier mot relativement au contrat, dirent encore les incrédules. Les croyants, fermes dans leur foi, remportèrent, le vingtième jour, une victoire signalée sur les incrédules. M. Lepressoir, notaire des libéraux, vint chez mademoiselle Gormon, où le contrat fut signé. Ce fut le premier des nombreux sacrifices que devait faire, mademoiselle Gormon à son mari. Du Bousquier portait une haine profonde à Choisnel; il lui attribuait le premier refus qu'il avait essuyé chez les Gordes, et le refus de mademoiselle Armande avait, selon lui, dicté celui de mademoiselle Gormon. Le vieil athlète du Directoire (it si bien auprès de la noble fille, qui croyait avoir mal jugé la belle âme du fournisseur, qu'elle voulut expier ses torts : elle sacrifia son notaire à l'amour ! Néanmoins, elle lui communiaoa le contrat, et Choisnel, qui était un homme digne de Plutarque, défendit par écrit les intérêts de mademoiselle Gormon. Cette circonstance seule faisait traîner le mariage en longueur. Mademoiselle Cormon reçut plusieurs lettres anonymes. Elle apprit, à son grand étonnement, que Suzauue était une fille aussi vierge qu'elle pouvait l'être elle-même, et que le séducteur au faux toupet ne devait jamais se trouver pour quelque chose en de pareilles aventures. Mademoiselle Cormon dédaigna les lettres anonymes; mais elle écrivit à Suzanne, dans le but d'éclairer la religion de la Société de maternité. Suzanne, qui sans doute avait appris le futur mariage de du Bousquier, avoua sa ruse, euvop mille francs à l'association, et desservit fortement le vieux fournisseur. Mademoiselle Gormon convoqua la Société de maternité, qui tint une séance extraordinaire, où l'on prit un arrêté portant que le bureau ne secourrait plus les malheurs à échoir, mais uniquement ceux échus. Nonobstant ces menées qui défrayaient la ville de cancans distillés avec friandise, les bans se publiaient aux églises et à la mairie. Atbanase dut préparer les actes. Par mesure ie pudeur publique et de sûreté générale, la fiancée alla au Prébaudet, où du Bousquier, flanqué d'atroces et somptueux bouquets, se rendait le matin et revenait pour dîner, le soir. Enfin, par une pluvieuse et triste journée de juin, à midi, le mariage entre mademoiselle Cormon et le sieur du Bousquier, disaient les incrédules, eut lieu à la paroisse d'Alençon, à la vue de tout Alençon. Les époux se rendirent de chez eux à la mairie, de la mairie à l'édise dans une calèche, magnifique pour Alençon, que du Bousquie Avait fait venir de Paris en secret. La perte de la vieille carriole fut, aux yeux de toute la ville, une csp'Vo de calamité. Le sellier de la porte de Séez jeta les hauts cris, car il perdait cinquante francs de rente que lui rapportaient les niccommodages. Alençon vit avec effroi le luxe s'introduisant dans la ville par la maison Cormon. Chacun craignit le renchérissement des denrées, l'exhaussement du prix des loyers, et l'invasion des mobiliers parisiens. Il y eut des personnes assez piquées de curiosité pour donner quelque dix sous à Jacquelin, afin de regarder de près la calcctte attentatoire à l'économie du pays. Les deux chevaux achetés en Normandie effrayèrent aussi beaucoup.

— Si nous achetons ainsi nous-mêmes nos chevaux, dit la société du Ronceret, nous ne les vendrons donc plus à ceux qui les viennent chercher.

Quoique bête, Ye raisonnement parut profond en ce qu'il empêchait le pays d'accaparer l'argent étranger. Pour la province, la richesse

LA VIEtaK PILLE.

des nalîons consiste moins dans Factive rotation de Targenl que dans un stérile entassement. Enfui la meurtrière prophétie de la vieille fille fut accomplie. Pénélope succomba à la pleurésie qu'elle avait gagnée quarante jours avant le mariage, rien ne la put sauver. Madame Grnnson, Mariette, madame du Coudrai, madame du Ronceret, toute la ville remarqua que madame du Bousquier était entrée à l'église du pied gauche ! présage d'autant plus horrible que déjà le mot la gauche prenait une acception politique. Le prêtre chargé de lire la formule ouvrit par hasard son livre à Tendroit du De profundis. Ainsi ce mariage fut accompagné de circonstances si fatales, si orageuses, si foudroyantes, (fue personne n*en augura bien. Tout alla de mal en pis. 11 n'y eut point de noces, car les nouveaux mariés partirent pour le Prébaudet. Les coutumes parisiennes allaient donc triompher des coutumes provinciales, se disait-on. Le soir, Alençon commenta toutes ces niaiseries ; et il y eut un déchaînement assez général chez les personnes qui comptaient sur une de ces noces de Gamache qui se font loujo|j[rs en province, et que la société considère comme lui étant dues. La noce de Mariette et de Jacquelin se fit gaiement : ils furent les deux seules personnes qui contredirent les sinistres prophéties.

Du Bousquier voulut employer le gain fait sur sa maison à restau rer et moderniser l'hôtel Gormon. Il avait décidé de passer deux saisons au Préhaudet, et il y emmena son oncle de Sponde. Cette nouvelle répandit l'effroi dans la ville, où chacun pressentit que du Bousquier allait entraîner le pays dans la hineste voie du comfort. Celte Seur s'augmenta quand les gens de la ville aperçurent un matin du ousquier venant du Prébaudet au Val-Noble pour surveiller ses travaux, dans un tilbury attelé d'un nouveau cheval, ayant à ses côtés René en livrée. Le premier acte de son administration avait été de

Iihcer tontes les économies de sa femme en rentes sur le grand-livre, esquelles étaient à 67 fr. SO cent. Dans l'espace d'une année, pendant laquelle il joua constamment à la hausse, il se fit une fortune Sersonnelle presque anssi considérable que l'était celle de sa femme, [ais ces foudroyants présages, ces Innovations perturbatrices, furent dépassés par un événement qui se rattachait à ce mariage et le fit paraître encore plus fiineste. Le soir même de la célébration, Athanase et sa mère se trouvaient, après leur dîner, devant un petit feu de bourrées, nommées des régalades, et que la servante leur allumait au dessert dans le salon. ,

— Eh bien ! nous irons ce soir chez le président du Ronceret, puisque nous voilà sans mademoiselle Cormon, dit madame Granson. Mon Dieu ! je ne m'habituerai jamais à l'appeler madame du Bousquier^ ce nom-là me déchire les lèvres.

Athanase regarda sa mère d'un air mélancolique et contraint, il ne pouvait phis sourire, et il voulait comme saluer cette na!ve pensée qui pansait sa blessure sans la guérir.

— Maman, dit-il en reprenant sa voix d'enfance, tant sa voix ftit douce, de même qu'il reprenait ce mot abandonné depuis quelques années; ma chère maman, ne sortons pas encore, il fait si bon là, devant ce feu !

La mère entendit sans la cCMnprendre cette suprême prière d'une mortelle douleur.

— Restons, mon enfant, dit-elle. J'aime certes mieux causer avec toi, écouter tes projets, que de faire un boslon où je puis perdre mon argent.

— Tu es belle ce soir, i*aime à te regarder. Puis je suis dans un courant d'idées qui s'harmonient à ce pauvre petit salon où nous avons tant soufTeri.

— Où nous souffrirons encore, mon pauvre Athanase, jusqu'à ce que tes ouvrages réussissent. Moi, je suis faite à la misère ; mais toi, mon trésor, voir ta belle jeunesse passée sans plaisir ! rien que du travail dans ta vie ! Cette pensée est une maladie pour une mère ; elle me tourmente le soir, et le malin elle me réveille. Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous ai-je fait? de quel crime me punissez-vous?

Elle quitta sa bergère, prit une petite chaise et se colla contre Athanase de manière à mettre sa tête sur la poitrine de son enfant. 11 y a toi^ours la grâce de l'amour chez une maternité vraie. Athanase baisa sa mère sur les yeux, sur ses cheveux gris, au front, avec la sainte volonté d'appuyer son âme partout où s'appuyaient ses lèvres.

— Je ne réussirai jamais, dit-il en essayant de tromper sa mèrd sur la funeste résolution qu'il roulait dans sa tête.

— Bah! ne vas-ta pas te décourager? Comme tu le dis, la pensée peut tout. Avec dix bouteilles d'encre, dix rames de papier et sa forte volonté, Luther a bouleversé l'Europe ! eh bien ! tu t'illustreras, et tu feras le bien avec les mêmes moyens qui lui ont servi à faire le mal.

N'as-tu pas dit cela? Moi, je t'ëcoute, vois-tu; je te comprends plus

3ue tu ne le crois, car je te porte encore dans mon sein, et la moinre de tes pensées y retentit comme autrefois le plus léger de tes mouvements.

— Je ne réussirai pas ici, vois-tu, maman ; et je ne veux pa& te donner le spectacle de mes déchirements, de mes luttes, de mes angoisses. Oh ! ma mère, laisse-moi quitter Alençon ; je veux aller 8ouP> frir loin de toi.

— - Je veux être toujours à tes côtés, moi, reprit orgueilleusement la mère. Souffrir sans ta mère, ta pauvre mère qui sera ta servante s'il le faut, qui se cachera pour ne pas te nuire si tu le demandais ; ta mère qui alors ne l'accuserait point d'orgueil. Non, non, Athanase, nous ne nous séparerons jamais.

Athanase embrassa sa mère avec l'ardeur d'un agonisant qui em» brasse la vie.

— Je le veux cependant, reprit-il. Sans cela, tu me perdrais... Cette double douleur, la tienne et la mienne, me tuerait. Il vaut mieux que je vive, n'est-ce pas?

Madame Granson regarda son fils d'un air hagard. -— Voilà donc ce que tu couves I On me le disait bien. Ainsi tu pars !

— OuL

— Tu ne partiras pas sans me tout dire, sans me prévenir. II te faut un trousseau, de l'argent. J'ai des louis cousus daus mon jupon de dessous, il faut que je te les donne.

Athanase pleura.

— C'esi tout ce que ie voulais te dire, reprit-il. Maintenant je vais te conduire chez le pr&ident. Allons...

Le fils et la mère sortirent. Athanase quitta sa mère sur le pas de la porte de la maison où elle allait passer la soirée. Il regarda longtemps la lumière qui s'échappait par les fentes des volets ; il s'y colla, il éprouva la plus frénétique des joies quand , au bout d'un quart d'heure, il entendit sa mère disant : — Grande indépendance en cœur!

— Pativre mère ! je Tai trompée ! s'écria-t-il en gagnant la rive de la Sarihe. ^

Il arriva devant le beau peuplier sous lequel il avait tant médité depuis quarante jours, et ou il avait apporté deux grosses pierres pour s'asseoir. Il contempla cette belle nature alors éclairée par la lune; il revit en quelques heures tout son avenir de gloire : il passa dans les villes émues à son nom ; il entendit les applaudissements de la foule; il respira l'encens des fêtes, il adora toute sa vie rêvée, il s'élança radieux en de radieux triomphes, il se dressa sa statue, il évoqua toutes ses illusions pour leur dire adieu dans un dernier banquet olympique. Cette magie avait clé possible pendant un moment, maintenant elle s'était à jamais évanouie. Dans ce moment siiprême. il étreignit son bel arbre, auquel il s'était attaché comme .à un ami ;

frais il mit chaque pierre dans chacune des poches de sa redingote el a boutonna. Il était à dessein sorti sans chapeau. H alla recounaltro l'endroit profond qu'il avait choisi depuis longtemps ; il s*y glissa résolument en tâchant de ne point faire de bruit, et il en ut très-peu. Quand, vers neuf heures et demie, madame Granson revint chez elle, sa servante ne lui parla pas d'Athanase, elle lui remit une lettre, madame Granson l'ouvrit et lut ce peu de mots : Ma bonne mère, je suis parti, ne m'en veux pas !

—-Ha fait là un beau coup ! s'écria-t-elle. Et son linge, et de l'argent ! Il m'écrira, j'irai le retrouver. Ces pauvres enfants se croient toujours plus fins que père et mère. Et elle se coucha tranquille.

La Sarthe avait eu dans la matinée précédente une crue prévue par les pêcheurs. Ces crues d'eaux troubles amènent des anguilles entraînées de leurs ruisseaux. Or, un pêcheur avait tendu ses engins dans l'endroit où s*était jeté le pauvre Athanase en oroyant qu'on ne le retrouverait jamai». Vers six heures du matin, le pécheur ramena ce Jeune corps. Les deux ou trois amies qu'avait la pauvre veuve employèrent mille précautions pour la préparer à recevoir cette horrible dépouille. La nouvelle de ce suicide eut, comme on le pense bien, uo grand retentissement dans Alençon. La veille, le pauvre homme de génie n'avait pas un seul protecteur ; le lendemain de sa mort, mille voix s'écrièrent : — c Je l'aurais si bien aidé, moi ! » Il est si commode de se poser charitable gratis. Ce suicide fut expliqué par le chevalier de Valois. Le gentilhomme raconta, dans un esprit de vengeance, le naïf, le sincère, le bel amour d'Athanase pour mademoiselle Cormon. Madame Granson, éclairée par le cheTalier, se rappela

LES RIVALITÉS

mille petites circoostanees, et confirma les récits de M. de Valois. L'histoire deviut touchante, quelcjues femmes pleurèrent. Madame Granson eut une douleur concentrée, muette, qui fut peu comprise, il est pour les mères en deuil deux genres de douleur. Souvent le monde est dans le secret de leur perte; leur fils apprécié, admiré, jeune ou beau, sur une belle route et voguant vers la fortune, ou déjà glorieux, excite d'universels regrets ; le monde s'associe au deuil et l'atténue en rasrandissant. Mais il y a la douleur des mères qui seules savent ce qu était leur enfant, qui seules en ont reçu les sourires, qui ont observé seules les trésors de cette vie trop tôt tranchée ; cette douleur cache son crép|e, dont la couleur fait pâlir celle des autres deuils; mais elle ne se décrit point, et heureusement il est peu de femmes qui sachent quelle corde du cœur est alors à jamais coupée. Avant que madame du Bousquier ne revînt à la ville, la présidente de Roncerel, l'une de ses bonnes amies, était allée déjà lui jeter ce cadavre sur les roses de sa joie, lui apprendre à quel amour elle s'était refusée ; elle lui répandit tout doucettement mille gouttes d'absinthe sur le miel de son premier mois de mariage. Quand madame du Bousquier rentra dans Alençon, elle rencontra par hasard madame Granson au coin du Val-Noble ! Le regard de la mère, mourant de chagrin, atteignit la vieille fille au cœur. Ce fut à la fois mille malédictions dans une seule, mille flammèches dans un rayon. Madame du Bousquier en fut épouvantée, ce regard lui avait prédit, souhaité le malheur. Le soir même de la catastrophe, madame Granson, l'une des personnes les pins opposées au cure de la ville, et qui tenait pour le desservant de daint-Leonard, frémit en songeant à l'inflexibilité des doctrines ca- Iholioues professées par son propre parti. Après avoir mis elle-même son nls dans un linceul, en pensant à la mère du Sauveur, madame Granson se rendit, l'àme agitée d'une horrible angoisse, à la maison de l'assermenté. Elle trouva le modeste prêtre occupé à emmagasiner les chanvres et les lins qu'il donnait a filer à toutes les femmes, à toutes les filles pauvres de la ville, afin que jamais les ouvrières ne manquassent d'ouvrage, charité bien entendue qui sauva plus d'un ménage incapable de mendier. Le curé quitta ses chanvres et s'empressa d'emmener madame Granson dans sa salle, où la mère désolée reconnut, en voyant le souper du curé, la frugalité de son propre ménage.

— Monsieur l'abbé, dit-elle, je viens vous supplier... Elle fondit en larmes sans pouvoir achever.

— Je sais ce qui vous amène, répondit le saint homme; mais je me fie à vous, madame, et à votre parente, madame du Bousquier, pour apaiser monseigneur à Séez. Oui, je prierai pour votre malheureux enfant; oui, je dirai des messes; mais évitons tout scandale et ne donnons pas lieu aux méchants de la ville de se rassembler dans l'église... Moi seul, sans clergé, nuitamment...

— Oui, oui, comme vous voudrez, pourvu qu'il soit en terre sainte! dit la pauvre mère en prenant la main du prêtre et la baisant.

Vers minuit donc, une bière fut clandestinement portée à la paroisse par quatre Jeunes gens, les camarades les plus aimés d'Athanase. Il s*y trouvait quelques amies de madame Granson, groupes de femmes noires et voilées ; puis les sept ou huit jeunes gens qui avaient reçu quelques confidences de ce talent expiré. Quatre torches éclairaient la bière couverte d'un crêpe. Le curé, servi par un discret enfant de chœur, dit une messe mortuaire. Puis le suicidé fut conduit sans bruit dans un coin du cimetière, où une croix de bois noirci, sans inscription, indiqua sa place à la mère. Athanase vécut et mourut dans les ténèbres. Aucune voix n'accusa le curé, l'évêque garda le silence. La piété de la mère racheta l'impiété du fils.

Quelques mois après, un soir, la pauvre femme, insensée de douleur, et mue par une de ces inexplicables soifs qu'ont les malheureux de se plonger les lèvres dans leur amer calice, voulut aller voir l'endroit où son fils s'était noyé. Son instinct lui disait peut-être qu'il y avait des pensées à reprendre sous ce peuplier; peut-être aussi désiraitrclle voir ce que son fils avait vu'pour la dernière fois? Il y a des mères qui mourraient de ce spectacle, d'autres s'y livrent à une sainte adoration. Les patients anatomisies de la nature humaine ne sauraient trop répéter les vérités contre lesquelles doivent se briser les éducations, les lois et les systèmes philosophiques. Disons-le souvent : il est absurde de vouloir ramener les sentiments à des formules identiques; en se produisant chez chaque homme, ils se combinent avec les éléments qui lui sont propres, et prennent sa physionomie.

Madame Granson vit venir de loin une femme qui s'écria sur le lieu

Une seule personne pleura là, comme y pleurait la mère. Cette créature était Suzanne. Arrivée le matin à 1 hôtel du More, elle avait appris la catastrophe. Si le pauvre Athanase avait vécu, elle aurait pu faire ce que de nobles personnes, sans argent, rêvent de faire, et ^ à quoi ne pensent jamais les riches, elle eût envoyé quelque mille

firancs en écrivant dessus : Argent dtl à voire père par un camarade qui vous le restitue. Celle ruse augéliquc avait été inventée par Suzanne, pendant sou voyage.

La courtisane aperçut madame Granson, et s'éloigna précipitamment, en lui disant : — Je Vaimais !

Suzanne, fidèle à sa nature, ne quitta pas Alençon sans changer eu fleurs de nénuphar les fleurs d'oranger qui couronnaient la mariée. Elle, la première, déclara que madame du Bousquier ne serait jamais que mademoiselle Cormon. Elle vengea d'un coup de langue Athanase et le cher chevalier de Valois.

Alençon fut témoin d'un suicide continu bien autrement pitoyable, car Athanase fut promptemeut oublié par la société, qui veut et doit promptement oublier ses morts. Le pauv/e chevalier de Valois mourut de son vivant, il se suicida tous tes matins pendant quatorze ans. Trois mois après le mariage de du Bousquier, la société 'remarqua, non sans étonnement, que le linge du chevalier devenait roux, et ses cheveux furent irrégulièrement peignés. EbourifTé, le chevalier de Valois n'existait plus ! Quelques dents d'ivoire d^rtèrent sans que les observateurs du cœur humain pussent découvrir à quel corps elles avaient appartenu, si elles étaient de la légion étrangère ou indigènes, végétales ou animales, si l'â^e les arracuait au chevalier ou si elles étaient oubliées dans le tiroir de sa toilette. La cravate se roula sur elle-même, indifférente à l'élégance ! Les têtes de nègre pâlirent eu «'encrassant. Les rides du visage se plissèrent, se noircirent, et la peau se parchemina. Les ongles incultes se bordèrent parfois d'un liséré de velours noir. Le gilet se montra sillonné de roupies oubliées qui s'étalèrent comme des feuilles d'automne. Le coton des oreilles ne fut plus que rarement renouvelé. La tristesse siégea sur ce front et glissa ses teintes jaunes au fond des rides. Enfin, les ruines si savamment réprimées lézardèrent ce bel édifice et montrèrent combieu l'âme a de puissance sur le corps ; puisque l'homme blond, le cavalier, le jeune premier, mourut quand faillit l'espoir. Jusqu'alors, le nez du chevalier s'était produit sous une forme gracieuse ; jamais il n'en était tombé ni pastille noire, humide, ni goutte d'ambre ; mais le nez du chevalier, barbouillé de tabac qui débordait sous les narines, et déshonoré par les roupies qui profitaient de la gouttière située au milieu de la lèvre supérieure; ce nez, qui ne se souciait plus de |)arattre aimable, révéla les énormes soins que le chevalier prenait autrefois de lui-même et fit comprendre, par leur étendue, ki grandeur, la persistance des desseins de l'homme sur mademoiselle Cormon. Il fut écrasé par un calembour de du Coudrai, qu'il fit d'ailleurs destituer. Ce fut la première vengeance que le bénin chevalier poursuivit; mais ce calembour était assassin et dépassait de cent coadées tous les calembours du conservateur des hypothèques. M. du Coudrai, voyant cette révolution nasale, avait nommé le chevalier Nérestan. Enfin, les anecdotes imitèrent les dents ; puis les bons mots devinrent rares ; mais l'appétit se soutint, le gentilnomme ne sauva que l'estomac dans ce naufrage de toutes ses espérances; s'il prépara mc^lement ses prises, il mangea toujours effroyablement. Vous devinerez le désastre que cet événement amena dans les idées en apprenant que M. de Valois s'entretint moins fréquemment avec la princesse Goriiza. Un jour il vint chez le marquis de Gordes avec un mollet devant son tibia. Cette banqueroute des grâces fut horrible, je vous jure, et frappa tout Alençon. Ce quasi jeime homme, devenu vieillard, ce personnage

3ui sous l'affaissement de son âme passait de cinquante à quatrc-viugtix ans, effraya la société. Puis il livra son secret : il avait attendu, guetté mademoiselle Cormon; il avait, chasseur patient, ajusté son coup pendant dix ans, et il avait manqué la bête. Enfin la république impuissante l'emportait sur la vaillante aristocratie, et en pleine Restauration, iki forme triomplait du fond, l'esprit était vaincu par la matière, la diplomatie par l'insurrection. Dernier malheur ! une grisette blessée révéla le secret des matinées du chevalier, il passa<4)our un libertin. Les libéraux lui jetèrent les enfants trouvés de du flbusquier, et le faubourg Saint-Germain d'Alençon les accepta très-orgueilleusement; il en rit, il dit: ^ Ce hon chevalier^ que vimliei-rous qu'il fltfU plaignit le chevalier, le mit dans son giron, ranima ses sourires, et une haine effroyable s'amassa sur la tête de du Bous-

a nier. Onze personnes passèrent aux Gordes et quittèrent le salon ormon.

Ce mariage eut surtout pour effet de dessiner les partis dans Alençon. La maison de Gordes y figura la haute aristocratie, car les Troisville, revenus, s'y rattachèrent. La maison Cormon représenta, .sous l'habile influence de du Bousquier, celte fatale opinion qui, sans être vraiment libérale, ni résolument royaliste, enfanta les 221 au jour où la lutte se précisa entre le plus auguste, le plus grand, le seul vrai pouvoir, la royauté, et le plus faux, le plus changeant, le plus oppresseur pouvoir, le pouvoir dit parlementaire qu'exercent des assemblées électives. Le salon du Ronceret, secrètement aUié au salon Cormon, fut hardiment libéral.

A son retour du Prébaudet, l'abbé de Sponde éprouva de conti-

LA VIEILLE FILLE

Quelles souffrances qu*il refoula dans son âme et sur lesquelles il se tut devant sa nièce; mais il ouvrit son cœur à mademoiselle de Gordes, à laquelle il avoua que, folie pour folie» il eût préféré le chevalier de Valois à M. du Bousquier, Jamais le cher chevalier n'aurait eu le mauvais goût de contrarier un pauvre vieillard qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Du Bousquier avait tout détruit au logis. L*abbé dit, en roulant de maigres larmes dans ses yeux éteints : — Mademoiselle, je n*ai plus le couvert où je me promène depuis cinquante ans! Mes bien-aimés tilleuls ont été rasés ! Au moment de ma mort, la république m*apparait encore sous la forme d'un horrible bouleversement à domicile !

— Il faut pardonner à votre nièce, dit le chevalier de Valois. Les idées républicaines sont la première erreur de la jeunesse qui cherche la liberté, mais qui trouve le plus horrible des despolismes, celui de la canaille impuissante. Votre pauvre nièce n'est pas punie par où elle a péché.

— Uue vais-je devenir dans une maison où dansent des femmes nues peintes sur les murs? Où retrouver les tilleuls sous lesquels je Usais mon bréviaire !

Semblable à Kant, qui ne put donner de liens à ses pensées, lors* qu'on lui eut abattu le sapin qu'il avait l'habitude de regarder pendant ses méditations, de même le bon abbé ne put obtenir le même élan dans ses prières en marchant à travers des allées sans ombre. Du Bousquier avait fuit planter un jardin anglais!

— C'était mieux, disait madame du Bousquier sans le penser, mais l'abbé Couturier l'avait autorisée à commettre beaucoup de choses pour plaire à son mari.

Celte restauration 6ta tout son mstre, sa bonhomie, sou air patriarcal à la vieille maison. Semblable au chevalier de Valois, dont l'incurie pouvait passer pour une abdication, de même la majesté bourgeoise du salon des Cormon n'exista plus quand il fut blanc et or, meublé d'ottomanes en acajou, et tendu de soie bleue. La salle à manger, ornée à la moderne, rendit les plats moins chauds, on n'y mangeait plus aussi bien qu'autrefois. M. du Coudrai prétendit qu'il se sentait les calembours arrêtés dans le gosier par les figures ueintes sur les murs, et qui le regardaient dans le blanc des yeux. A l'extérieur, la province y respirait encore; mais Fintërieur de la maison révélait le fournisseur du Directoire. Ce fut le mauvais goût de l'agent de change : des colonnes de stuc, des portes en glace, des profils grecs, des moulures sèches, tous les styles mêlés, une magnificence hors de propos. La ville d'Alençon glosa pendant quinze jours de ce luxe, qui parut inouï; puis, quelques mois après, elle en fut orgueilleuse, et plusieurs riches fabricants renouvelèrent leur mobilier et se firent de beaux salons. Les meubles modernes commencèrent à se montrer dans la ville. On y vit des lampes astrales l L'abbé de Sponde pénétra l'un des premiers les malheurs secrets que ce mariage devait apporter dans la vie intime de sa nièce bien-aimée. Le caractère de simplicité noble qui régissait leur commune existence fut perdu dès le premier hiver, peiidant lequel du Bousquier donna deux bals par mois. Entendre les violons et la profane musique des fêtes mondaines dans cette sainte maison ! l'abbe priait à genoux pendant que durait cette joie ! Puis, le système politique de ce grave salon fut lentement perverti. Le grand vicaire devina du Bousquier : il frémit de son ton impérieux ; il aperçut quelques larmes dans les yeux de sa nièce, alors qu'elle perdit le eouvernement de sa fortune, et que son mari lui laissa seulement l'administration du linge, de la table et des choses qui sont le lot des femmes. Rose n'eut plus d^ordres à donner. La volonté de monsieur était seule écoutée par Jacquelin, devenu exclusivement cocher, par René, le groom, par un chef venu de Paris, car Mari(ilte ne fut plus que fille de cuisine. Madame du Bousquier n'eut qnelosetie à régenter. Sait-on combien il en coûte de renoncer aux dclfcieuses habitudes du pouvoir? Si le triomphe de la volonté est un des enivrants plaisirs de la vie des grands hommes, il est toute la vie des êtres bornés. Il faut avoir été ministre et disgracié pour connaître l'amère douleur qui saisit madame du Bousquier, alors qu'elle fut réduite à rilotisme le plus complet. Elle montait souvent en voiture contre son gré, elle voyait des gens qui ne lui convenaient pas ; elle n*avait plus le maniement de son cher argent, elle qui s'était vue libre de dépenser ce qu'elle voulait et oui alors ne dépensait rien. Toute limite imposée n*inspire-t-el1e pas le désir d'aller au delà? Les souffrances les plus vives ne viennent-elles pas du libre arbitre contrarié? Ces commencements furent des roses. Chaque concession fi)ite h l'autorité maritale fut alors conseillée par l'amour de la pauvre fille pour son époux. Du Bousquier se comporta d'abord admirablement pour sa femme ; il fut excellent, il lui donna des raisons valables à chaque nouvel empiétement. Cette chambre, si lonstemps déserte, entenait le soir la voix des deux époux au coin du ifeu. Aussi, penctont les deux premières années de son mariage, madame du Bousquier se moDtra-t-elle très-satisfaite. Elle avait ce petit air délibéré.

finaud, qui distingue les jeunes femmes après un mariage d'amour. Le sang ne la tourmentait plus. Cette contenance dérouta les rieurs, démentit les bruits qui couraient sur du Bousquier et déconcerta les observateurs du cœur humain. Rose-Marie- Victoire craignait tant, en déplaisant à son époux, en le heurtant, de le désaffèctionner, d'être privée de sa compagnie, qu'elle lui aurait sacrifié tout, même son oncle. Les petites joies niaises de madame du Bousquier trompèrent le pauvre abbé de Sponde, qui supporta mieux ses souffrances personnelles en pensant aue sa nièce était heureuse. Alençon pensa d'abord comme l'abbé. Mais il y avait un homme plus difficile a tromper 3ue toute la ville ! Le chevalier de Valois, réfudé sur le mont sacré e la haute aristocratie, passait sa vie chez les Gordes; il écoutait les médisances et les caquetages, il pensait nuit et jour à ne pas mourir sans vengeance. Il avait abattu l homme aux calembours, il voulait atteindre du Bousquier au cœur. Le pauvre abbé comprit les lâchetés du premier et dernier amour de sa nièce, il frémit en devinant ta nature hypocrite de son neveu, et ses manœuvres perfides. Quoique du Bousquier se contraignit en pensant à la succession de son oncle, et ne voulût lui causer aucun chagrin, il lui porta un dernier coup qui le mit au tombeau. Si vous voulez expliquer le mot intolérance par le mot fermeté de prineipei, si vous ne voulez pas condamner dans l'àme catholique de l'ancien grand vicaire le stoïcisme que Walter Scoit vous fait admirer dans l'âme puritaine du père de Jeanie Deans, si vous voulez reconnaître dans l'Eglise romaine le potius mori quant fœdari que vous admirez dans l'opinion républicaine, vous comprendrez la douleur qui saisit le grand abbé de Sponde, alors qu'il vit dans le salon de son neveu le prêtre apostat, renégat, relaps, hérétique, l'ennemi de l'Eglise, le curé fauteur du serment constitutionnel. Du Bousquier, dont la secrète ambition était de ré-

Î tenter le pays, voulut, pour premier gage de son pouvoir, réconcilier e desservant de Saint-Léonard avec le curé de la paroisse, et il atteignit à son but. Sa femme crut accomplir une œuvre de paix, là où, selon l'incommuiable abbé, il y avait trahison. M. de Sponde se vit seul dans sa foi. L'évêque vint chez du Bousquier et parut satisfait de la cessation des hostilités. Les vertus de l'abbé François avaient tout vaincu, excepté le romain catholique capable de s'écrier avec Corneille:

Mon Dieu, qac de vertus vous me faites haïr I

L'abbé mourut quand expira l'orthodoxie dans le diocèse.

Eh i.SIO, la succession de l'abbé de Sponde j[>orta les revenus territoriaux de madame du Bousquier à vingt-cinq mille livres, sans compter ni le Prébaudet, ni la maison du Val-Noble. Ce fut vers ce temps mie du Bousquier rendit à sa femme le capital des économies qu'elle ini avait livrées; il le lui fit employer à l'acquisition de biens contigus au Prébaudet, et rendit ainsi ce domaine l'un des plus considérables du département, car les terres appartenant à l'abbé de Spondejouxtaient celles du Prébaudet. Personne ne connaissait la fortune personnelle de du Bousquier, il faisait valoir ses capitaux chei les Keller à Paris, où il faisait quatre voyages par an. Mais, à cette époque, il passa pour l'homme le plus riche du département de l'Orne. Cet homme habile, l'éternel candidat des libéraux, à qui sept ou huit voix manquèrent constamment dans toutes les batailles électorales livrées sous la Restauration, et qui ostensiblement répudiait les libéraux en voulant se faire élire comme royaliste ministériel, sans pouvoir jamais vaincre les répugnances de l'administration, malgré le secours- de la congrégation et de la magistrature ; ce républicain haineux, enragé d'ambition, conçut de lutter avec le royalisme et l'aristocratie dans ce pays, an moment où ils y triomphaient. Du Bousquier s'appuya sur le sacerdoce par les trompeuses apparences d'une piété bien louée : il accompagna sa femme à la messe, il donna de l'argent pour les couvents de la ville, il soutint la congrégation du Sacré-Cœur, il se prononça pour le clergé dans toutes les occasions où le clergé combattit la ville, le département ou l'Etat. Secrètement soutenu par les libéraux, protégé par l'Eglise, demeurant royaliste constitutionnel, il côtoya sans cesse l'aristocratie du département pour la miner, et il la ruina. Attentif aux fautes commises par les sommités nobiliaires et par le gouvernement, il réalisa, la bour-

{^eoisie aidant, toutes les améliorations que la noblesse, la pairie et e ministère devaient inspirer, diriger, et qu'ils entravaient par suit^ de la niaise jalousie des pouvoirs en France. L'opinion constitutionnelle remporta dans l'affaire du curé, dans l'érection du théâtre, dans toutes les questions d'agrandissement pressenties par du Bousquier, qui les faisait proposer par le parti libéral, auquel il s'adjoignait au plus fort des débats, en objectant le bien du pays. Du Bousquier industrialisa le département. Il accéléra la prospérité de la province en baine des famille logées sur la route de Bretagne. H préparait ainsi s& vengeance contre les {[ens à châteaux, et surtout contre les Gordes, au sein desquels un jour il fut sur le point d'enfoncer un* poignard eavenîmé. Il donna des fonds pour relever les manufactures de point

Zù

LES RIVALITÉS

d*Alcnçon ; il raviva le commerce des toiles, la ville eut une filature. Eu s*iuscrivant ainsi dans tous les intérêts et au cœur de la masse, en faisant ce que la royauté ne faisait point, du Bousquier ne hasardait pas un liard. Soutenu par sa fortune, il pouvait attendre les réalisa* lions aue souvent les gens entreprenants, mais gênés, sont forcés d*abanaonner à d'heureux successeurs. Il se posa comme banquier, (le LaiHte au petit pied commanditait toutes les inventions nouvelles en prenant ses sûretés. 11 faisait très-bien ses affaires en faisant le bien public ; il était le moteur des assurances, le protecteur des nouvelles entreprises de voitures publiques; il suggérait les pétitions pour demander à Tadministration les chemins et les ponts nécessaires. Ainsi prévenu, le gouvernement voyait un empiétement sur son autorité. Les luîtes s'engageaient maladroitement, car le bien du pays exigeait que la préfecture cédât. Du Bousquier aigrissait la noblesse de province contre la noblesse de cour et contre la pairie. Enfin il prépara TeiTrayante adhésion d'une forte partie du royalisme constitulionnel à la lutte que soutinrent le Journal des DébaU et M. de Chateaubriand contre le tr6ne, ingrate opposition basée sur des intérêts ignobles, et qui fut une des causes de triomphe de la bourgeoisie et du journalisme en 1830. Aussi, du Bousquier, comme les ffens

qui se trouvent encore mcomplétement énumérêes ici. Le vieux républicain, chargé de messes, et qui pendant quinze ans avait joué la comédie afin de satisfaire sa vendetta, renversa lui-même le drapeau blanc de la mairie aux applaudissements du peuple. Aucun homme, en France, ne jeta sur le nouveau trône élevé en août 1850 un regard plus enivré de joyeuse vengeance. Pour lui, Tavénement de la branche cadette était le triomphe de la Révolution. Pour lui, le triomphe du drapeau tricolore élait la résurrection de la Montagne, qui, cette fois, allait abattre les gentilshommes par des procédés plus sûrs que celui de la guillotine, en ce que son action serait moins violente. La pairie sans hérédité, la ffarde nationale qui met sur le même lit de camp l'épicier du coin et le marquis, rabolition des majorats réclamée par un bourgeoisavocat, TEglise catholique privée de sa suprématie, toutes les inveu* tiens législatives d'août 1830 furent pour du Bousquier la plus savante application des principes de 1793. Depuis 1830, cet homme est receveur général. Il s'est appuyé, pour parvenir, sur ses liaisons avec le duc d'Orléans, père du roi Louis-Philippe, et avec M. de Folmon, l'ancien intendant de la duchesse douairière d'Orléans. On lui donne quatre-vingt mille livres de rente. Aux yeux de son pays, monsieur du Bousquier est un homme de bien, un homme respectable, invariable dans ses principes, intègre, obligeant. Alençon lui doit son association au mouvement industriel qui en fait le premier anneau par lequel la Bretagne se rattachera peut-être un jour à ce qu*on nomme la civilisation moderne. Alençon, qui ne comptait pas en 1816 deux voitures propres, vit en dix ans rouler dans ses rues des calèches, des coupés, des landau, des cabriolets et des tilburys, sans s'en étonner. Les bourgeois et les propriétaires, effrayés d'abord de voir le prix des choses augmentant, reconnurent plus tard que cette augmentation avait un contre-coup financier dans leurs revenus. Le mot prophétique du président du Ronceret : — Du Bous^ quier est un homme très-fort! fut adopté par le pays. Hais, malheureusement pour sa femme, ce mot est un horrible contre-sens. Le mari ne ressemble en rien à l'homme public et politique. Ce grand citoyen, si libéral au dehors, si bonhomme, animé de tant d'amour pour son pays» est despote au logis et parfaitement dénué d'amour conjugal. Cet homme si profondément astucieux, hypocrite, rusé, ce Cromwel du VaKNoble, se comporte dans son ménage comme il se comportait envers l'aristocratie, qu'il caressait pour l'égorger. Comme son ami Bernadette, il chaussa d'un gant de velours sa main de fer. Sa femme ne lui donna pas d'enfants. Le mot de Suzanne, les insinuations du chevalier de Valois, se trouvèrent ainsi justifiées. Mais la bourgeoisie libérale, la bourgeoisie royaliste-constitutionnelle, les hobereaux, la magistrature et le parti prêtre, comme disait le Con» stitutionnelf donnèrent tort à madame au Bousquier. M. du Bousquier l'avait épousée si vieille ! disait-on. D'ailleurs quel bonheur pour cette pauvre lemme, car à sou âge il était si dangereux d'avoir desenfîmts ! Si madame du Bousquier confiait en pleurant ses désespoirs périodiques à madame du Coudrai, à madame du Ronceret, ces dames lui disaient: — Mais vous êtes folle, ma chère, vous ne savez pas ce que vous désirez, un enfant serait votre mort ! Puis, beaucoup d'hommes

3ui rattachaient, comme M. du Coudrai, leurs espérances au triomphe e du Bousquier, faisaient chanter ses louanges par leurs femmes. La vieille fille était assassinée par ces phrases cruelles.

— Vous êtes bien heureuse, ma chère, d'avoir épousé un homme capable, vous éviterez les malheurs des femmes qui sont mariées à des gens sans énergie, incapables de conduire leur fortune, de diriger leurs enfants.

— Votre mari vous rend la reine du pays, ma belle. Il ne vous laissera jamais dans l'embarras, celui-là l II mène tout dans Aleuvon.

— Mais je voudrais, disait la pauvre femme, qu'il se dûMiit moins de peine pour le public, et qu'il...

— Vous êtes bien difficile, ma chère madame du Bousquier, toutes les femmes vous envient votre mari.

Mal jugée par le monde, qui commença par lui donner tort, la ; chrétienne trouva, dans son intérieur, une ample carrière à déployer j ses vertus. Elle vécut dans les larmes et ne cessa d'olTrir au monde : un visage placide. Pour une âme pense, n'était-ce pas un crime que cette pensée, qui lui becqueta toujours le cœur ; J'aimais le chevalier de Valois, et je suis la femme de du Bousquier ! L'amour d'Aihanasc ' se dressait aussi sous la forme d'un remords et la poursuivait dans ses rêves. La mort de son oncle, dont les chagrins avaient éclaté, lui ; rendit son avenir encore plus douloureux, car elle pensa toujours aux souffrances que son oncle dut éprouver en voyant le changement des doctrines politiques et religieuses de la maison Gormon. Souvent le malheur tombe avec la rapidité de la foudre, comme chez madame Granson; mais il s'étendit, chez la vieifle fille, comme une , goutte d'huile qui ne quitte l'étoffe qu'après l'avoir lentement imbibée.

Le chevalier de Valois fut le malicieux artisan de l'infortune de madame du Bousquier. Il avait à cœur de détromper sa religion surprise; car le chevalier, si expert en amour, devina du Bousquier marié comme il avait deviné au Bousquier garçon. Mais le profond républicain était difficile à surprendre : son salon était naturellement fermé au chevalier de Valois, comme à tous ceux qui, dans les premiers jours de son mariage, avaient renié la maison Cormon. Puis il était supérieur au ridicule, il tenait une immense fortune, il régnait dans Alençon, il se souciait de sa femme comme Richard III se serait soucié de voir crever le cheval à l'aide duquel il aurait gagné la bataille. Pour plaire à son mari, madame du Bousquier avait rompu avec la maison de Cordes, où elle n'allait plus; mais, quand son mari la laissait seule pendant ses séjours à Paris, elle faisait alors une visite à mademoiselle Armande. Or, deux ans après son mariage, précisément à la mort de l'abbé de Sponde, mademoiselle de Cordes aborda madame du Bousquier, au sortir de Saint-Léonard, où elles avaient entendu une messe noire dite pour l'abbé. La généreuse fille crut qu'en cette circonstance elle devait des consolations à l'héritière en pleurs. Elles allèrent ensemble, en causant du cher défunt, de Saint-Léonard au Cours ; et, du Cours, elles atteignirent i'bôtel de Cordes, où mademoiselle Armande entraîna madame du Bousquier par le charme de sa conversation. La pauvre femme désolée aima peut-être à s'entretenir de son oncle avec une personne que son oncle aimait tant. Puis elle voulut recevoir les complimenta do vieux marquis de Cordes, qu'elle n'avait pas vu depuis près de trois années. Il était une heure et demie, elle trouva là le cnevalier de Valois venu pour dfner, qui, tout en la sahiant, lui prit les mains.

— Eh bien ! chère vertueuse et bien-aimée dame, lui dit-îl d'une voix émue, nous avons perdu notre saint ami; nous avons épousé votre deuil ; oui, votre perte est aussi vivemeit sentie ici que chez vous... mieux, ajouta-t41 en faisant allusion à du Bousquier.

Après quelques paroles d'oraison funèbre où chacun fit sa phrase, le chevalier prit galamment le bras de madame du Bousquier et le mit sur le sien, le pressa fort adorablemeot et l'emmena dans Tembrasiire d'une fenêtre.

-^ Etes-vous heureuse au moins? dit-il avec une voix pateraelle.

— Oui, dit-elle en baissant les yeux.

En entendant ce oui, madame de Troisville, la fille de la princesse Sherbelloff et la vieille marquise de Castéran vinrent se joindre an chevalier, accompagnées de mademoiselle de Cordes. Toutes allèrent se promener dans le jardin en attendant le dtner, sans que madame du Bousquier, hébétée par la douleur, se fût aperçue que les dames et le chevalier menaient une petite conspiration de curiosité. « !Nons la tenons, sachons le mot de l'énigme ! » était une phrase écrite dans les regards que ces personnes se jetèrent.

<— Pour que votre bonheur fût complet, dit mademoiselle A^ mande, il vous faudrait des enfants, un beau garçon comme mon neveu...

Une larme roula dans les yeux de madame du Bousquier.

— J'ai entendu dire que vous étiez la seule coupable en celte affaire, que vous aviez peur d'une grossesse ? dit le chevalier.

— Moi, dit-elle naïvement, j'achèterais un enfant par cent années d'enfer !

Sur la question ainsi posée, il s'émut une discussion conduite avec une excessive délicatesse par madame la vicomtesse de Ti*oisville el la vieille marquise de Castéran, qui entortillèrent si bieu la pauvre

th VIEILLE PILLE.

i^eille fille qu'elle llTra, sans 6*en douter, les secrets de son ménage. Mademoiselle Arraande avait pris le bras du chevalier et 8*était éloignée, afin de laisser les trois femmes causer mariage. Madame du Bousquier fut alors désabusée des milles déceptions de son mariage ; ei comme elle était restée hestiote, elle amusa ses confidentes par de délicieuses naïvetés. Quoique dans le premier moment le menson^ef mariage de mademoiselle Gormon fil rire toute la ville, bientôt initiée aux manoeuvres de du Bousquier, néanmoins madame du Bousquier gagna Testime et la sympathie de toutes Jes femmes. Tant que mademoiselle Gormon avait couru sus au mariage sans réussir à se marier, chacun se moquait d'elle ; mais, quand chacun apprit la situation exceptionnelle où la plaçait la sévérité de ses principes religieux, tout le nioude l'admira. (Jette pauvre madame du Bousquier remplaça cette honne demoUelle Cormon. Le chevalier rendit ainsi pour quelque temps du Bousquier odieux et ridicule, mais le ridicule finit par s'aff'aihlir; et quand chacun eut dit son mot sur lui, la médisance se lassa. Puis, à cinquante-sept ans, le muet républicain semblait à beaucoup de personnes avoir droit à la retraite. Gette circonstance envenima la haine que du Bousquier portait à la maison de Gordes à un tel point, qu'elle le rendit impitovable au jour de la vengeance. Madame du Bousquier reçut Torclre ae ne jamais mettre le pied dans cette maison. Par représailles du tour que lui avait joué le chevalier de Valois, du Bousquier, qui venait de créer le Courrier de VOrne, y fit insérer Tannonce suivante :

« Il sera délivré une inscription de mille francs de rente à la perc sonne qui pourra démontrer l'existence d'un M. de Pombreton, c avant, pendant ou après Témigration. 9

ynoique son mariage fût essentiellement négatif, madame du Bousquier y vit des avantages : ne valait-il pas mieux encore s'intéresser à l'homme le plus remarquable de la ville, que de vivre seule ? Du Bousquier était encore préférable aux chiens, aux chats, aux serins, qu'adorent les célibataires ; il portait à sa femme un sentiment plus réel et moins intéressé que ne l'est celui des servantes, des confesseurs, et des capteurs de successions. Plus tard, elle vit dans son mari l'instrument de la colère céleste, car elle reconnut des péchés iimombrables dans tous ses désirs de mariage ; elle se regarda comme justement punie ainsi des malheurs qu'eïls avait causés à madame Granson, et de la mort anticipée de son oncle. Obéissant à cette re1i{!ion qui ordonne de baiser les verges avec lesquelles on administre la correction, elle vantail son mari, elle l'approuvait publiquement ; mais, an confessionnal, ou le soir dans ses prières, elle pleurait souvent en demandant pardon à Dieu des apostasies de son mari, qui pensait le contraire de ce qu'il disait, qui souhaitait la mort de l'aristocratie et de l'église, les deux religions de la maison Gormon. Trouvant en elle-même tous ses sentiments froissés cl immolés, mais forcée par le devoir à faire le bonheur de son époux, à ne lui nuire eu rien, et attachée à lui par une indéfinissable affection que peutêtre l'habitude engendra, sa vie était un contre-sens perpétuel. Elle avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions, mais dont elle devait s'occuper avec une tendresse obligée. Souvent elle était aux anges quand du Bousauier mangail ses confitures, quand il trouvait le dtner bon; elle veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S'il oubliait la bande de son journal sur une table ; au lieu de la jeter, madame disait : — René, laissez cela, monsieur ne l'a pas mis là sans intention. Du Bousquier allait- il en voyage, elle s'inquiétait du manteau, du linge; elle prenait pour son bonheur nialëricl les plus minutieuses précautions. S'il allait an Préhaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir s'il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, a la manière &m chien ^ui, tout en dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l'embrassait sur le front, et lut disait: — Tu es une bonne femme ! des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire, car la vertu catholique n'ordonne pas une dissimulation aussi complète que le fut celle de madame du Bousauier. Mais souvent la sainte femme restait muette en entendant les aiscours que tenaient chez, elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte de 1 Eglise ; elle risquait parfois un mot Biupide, une observation que du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui-trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement animale. Elle eut alors une soumission d'esclave, et regarda comme une œuvre méritoire d'accepter l'abaissement dans lequel la mit son mari. L'accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre murmure. Gette brebis craintive chemina dès lors dans la voie que lui traça le berger: elle ne quitta plus le giron de l'Eglise, et se livra aux pratiques reli-

ffieuses les plus sévères, sans penser ni 4 Satan, ni & ses pompes, ni a ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l'un des hommes les plus neureux du royaume de France et de Navarre.

— El'le sera niaise jusqu'à son dernier soupir, dit le cruel conservateur destitué, qui dînait cependant chez elle deux fois par semaine.

Gette histoire serait étrangement incomplète si Ton n'y mentionnait pas la coïncidence de la mort du chevalier de Valois avec la mon de la mère de Suzanne. Le chevalier mourut avec la monarchie, en août 1B30. Il alla se joindre au cortège du roi Charles X à Nonancourt, et l'escorta pieusement jusqu'à Gherbourg avec tous les Troisville, les Gastéran, les Gordes, etc. Le vieux gentilhomme avait pris sur lui cinquante mille francs, somme à laquelle montaient ses économies et le prix de sa rente; il l'offrit à l'un des fidèles amis de ses maîtres pour la transmettre au roi, en objectant sa mort prochaine, en disant que cette somme venait des bontés de Sa Majesté, qu'enfin l'argent du dernier des Valois appartenait à la couronne. On ne sait si la ferveur de son zèle vainquit les répugnances du Bourbon qui abandonnait son beau royaume de France sans en emporter un liard, et qui dut être attendri par le dévouement du chevalier; mais il est certain que Gésarine, légataire universelle de M. de Valois, recueillit à peine six cents livres de rentes. Le chevalier revint à Aleçon aussi cruellement atteint par la douleur que par la fatigue, et il expira quand Gharles X toucha la terre étrangère.

Madame du Val-Noble et son protecteur, qui craignait alors les vengeances du parti libéral, se trouvèrent heureux d'avoir un prétexte de venir incognito dans le village où mourut la mère de Suzanne. A la vente qui eut lieu par suite du décès du chevalier de Valois, Suzanne, désirant un souvenir de son premier et bon ami, fit pousser sa tabatière jusqu'au prix excessif de mille francs. Le portrait de la princesse Goritza valait à lui seul cette somme. Deux ans après, un jeune élégant, qui faisait collection des belles tabatières du dernier siècle, obtint de Suzanne celle du chevalier, recommandée par une façon merveilleuse. Le bijou confident des plus belles amours du monde, et le plaisir de toute une vieillesse, se trouve donc exposé dans une espèce de musée privé. Si les morts savent ce qui se fait après eux, la tête du chevalier doit en ce moment rougir à gauche.

Quand cette histoire n'aurait d'autre effet que d'inspirer aux possesseurs de quelques reliques adorées une sainte peur, et les faire recourir à un codicille pour statuer immédiatement sur le sort de ces précieux souvenirs d'un bonheur qui n'est plus en les léguant à des mains fraternelles, elle aurait rendu d'énofmes services à la portion chevaleresque et amoureuse du public ; mais elle renferme une moralité bien plus élevée '... ne démontre-t-elle pas la nécessité d'un enseignement nouveau? N'invoque-t-elle pas, de la sollicitude si éclairée des ministres dei'instruction publique, la création de chaires d*anthropologie, science dans laquelle l'Allemagne nous devance? Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes anciens, quoique nous soyons dévorés parles mythes. Les mythes nous pressant de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout. S'ils sont, selon l'école humanitaire, les flambeaux de l'histoire, ils sauveront les empires de toute révolution, pour peu que les professeurs d'histoire fassent pénétrer les explications qu'ils en donnent jusque dans les masses départementales! Si mademoiselle Gormon eût été lettrée, s'il eût existé dans le département de 1 Orne un professeur d*anthro])ologie, enfin si elle avait lu l'Arioste, les effroyables malheurs de sa vie conjugale eussent-ils jamais eu lieu? Elle aurait peutêtre recherché pourquoi le poète italien nous montre Angélique préférant Médor, qui était un blond chevalier de Valois, à Roland dont la jument était morte et qui ne savait que se mettre en fureur. Médor ne serait-il pas la figure mythique des courtisans de la royauté féminine, et Roland le mythe des révolutions désordonnées, furieuses, impuissantes, qui détruisent tout sans rien produire. Nous publions, en eu déclinant la responsabilité, cette opinion d'un élève de Ballanche.

Aucun renseignement ne nous est parvenu sur les petites têtes do

LUS niVALITES. U VIEILLE FILLE.

nègres en diamants. Vous pouvez voir aujourd'hui madame du Vil- Tfoble à t'Opéra. Grîrc â la première éduculion que lui a donnée le clicvalier de Valois, elle a presque l'air d'une femme comme il Taut. Madame du Bousquier vit encore, n'est-ce pas dire qu'elle soufTre toujours? En atteignant i l'âge de soliante ans, époque à laquelle les

femmes se permeiMnl des aTeux, elh a dit en confidence k madame du Coudrai, dont le mari retrouva sa place en août 1830, qu'elle ne supportait pas l'idée de mourir fille.

Puû, oclobre 1630.

Pin iw u Yssnix fille.

Uno ecule personne plcurjit 11. <

recherrfie de tous les do- Lodachene de Miufrimeuio. temps!... La maison s'appe-

rumeais sam lesquels le lait l'hôtel d'Esgrignon; mais

monde lilléraire n'anmit jias en le moDument ëlevé par vous. Votre , sachez encore i\ne Û Esgrigiion esi un nom de convention, sans plus syni|iailiie pour des labeurs que vous avez connus et a|)|)li(fués mx { de ré;<1ilê ((iie n'en uni les Beival, les Fioricour. les Derville de la

LES RIVAUÏÉS.

comédie, les Adalberl ou les Moubreuse du roman. Eufin, les noms des principaux personnages seroiMiëgAleiuent cliangés. Ici Tauieur voudrait rassembler des contradictions, euiasser des anaclironismes» pour enfouir la vérité sous un ^ d'invraisemblances et de choses absurdes; mais» quoi qu'il fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repowse en jets vigoureux, à travers m vignoble labouré.

L'hôtel d'Esgrignon était tout bonnement la maicoQ oà éemeuraH uo vieux tfentilhomme, nomiié Gharles*Marie-Vieior-Ange Garol, marquis d*Ksgrignon ou des GHf nous, suivant d'andeos titres. La 80> ciété commerçante et bourgerâe de la ville avait é^graaimatique* m^ nomme son logis un hofet, et depuis une vingtaine d'années It plupart dés habitants avaient fiai par dire sérieusement rhéiel d*E$' i^ripum en désignant la demeure on marquis.

Le nom de Carol (les frères Thierry Teusscnt orthographié Karawl) était la BûBi glorféax d'un des plus ptrfssanls ebefe venus jadis dn Nord pour conouérir et féodaliserles&nto. Jamais les Carol n'avaient plié la tête, ni devaat lea communes, ni devant la rovauté, ol devaot l'Eglise, ui devant la fmancc. Chargés tplMfpis de défendre «ne marche français leur titre de marquis était à ia W^ utf devoir, un honneur, et QQtt le simulacre d'une cbarfp supposée ; le fief d'Ësgrignou avait toujours été leur bien. Vraie noiilesso de prov'mce, ignorée depuis deu\ ceaCt ans a la cour, mais pure 4e tout alliage, mais souveraine auf états, mais respectée des goin du pa3^s comme une superstition et à régal d^'une bonne vier^ qui guérit les maux décents, celte maison s'était conservée ao londde sa province. comme las pieux charbonnés de quelifue poBt 4e Géaar se eonsairenl au Ibnd d'un fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans duC ou mises au couvent ; les cadets avaient oonstarament accepté leurs légitimes maternelle^:, étaient devenus soldats, évêques, ou s'Maieat mariés à la cour. Un cadet de la maison d'Esgrignon fut amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le marquii d'Esgrignon, chef de la branche ainee, ne voulut accepter le titre de duc.

— Je tiens le marquisat 4'Esgrignon aux mêmes cohdftfons que le roi tient l'Etat de France, dti-il au connétable de Luynes, qui n'était alors j) ses yeux, qu'un très-petit compagnon. Comptez que, durant les troubles, il y eut 4e& d'Esgrignon décapités. Le sang franc se conserva, noble et fier, jusqu'en l'an 1789. Le marquis d'ËsgrifOM io» tuel n'émigra pas : il devait défendre sa marche. Le respect qu'il avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de féchafaud; mais la haine des vrais sans-orttlted fut «ssez puissante pour le faire considérer comme émigré, |)enditit le temps qu'il ht omtté de se cacher. Au nom du peuple souverain, le district déshonora Hrfér^a d'Esgrignon, les bois furent nationalement yendus, malgré les récla* i|)a(iQns personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans. Mademoiselle d'Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelqatt portioos du fief par l'entremise d'un jeune intendant de m ihroine, qdl dQiD9oda le partage de pré^uccessioiî au nom de sa cliente *. .le chiteav, Quelques ferme«« uù ftirent attribués par la liquidation qae fit la BépubUque. Le fidèle Cbesnel fut obligé d'acheter en son nom, avec le^. deniers qujs lui apporta le marquis, certaines parties du domaine annuelles è^n maUre tenait particulièrement, tenes que relise, le pre§vy(0re et }e$ jardin^ du château.

Les lentes et rapides aanées de la Tereeur étant passées, le marquis d'Eagrignim, dont le earactère avait im|>08é des sentiments res* pectÙDux î la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur, madeiMdseUe d'Esgrignon, afin d'améliorer les biens au sauvetage desquels «'était employé maître Chesne), son ancien intendant, devenu notaire. Mais, bêlas! le château pillé, démeublé, n'était-il pas trop vasbs, trop coûteux, pour ua propriétaire dont tous les droits utiles avaient été aupprim«^, dont les forâts avaient été dépecées, et qui, pour le moment* ne pouvait paa-tirer plus de neuf mille francs en sac des terres conservées de saa anciens domaines?

Quand le notaire ramena son aneien maflre, au mol* d'octobre 1800, dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d'une émotion profonde en voyant le marquis immobile, au Qiiiieu de la cour, devant ses douves comblées, regdktfant ses tours rasées au niveau des lôitè. Le Franc contemplait^ silence et toin* à toAr le ciel et la place èù étalent jadis les Jolies girouettes des tourelles gothiques, comfVie pour demander â Dieu la raison de ce déménagement social.

coHque des interjections.

— Ctiesnel, dit-Il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles seront fiitis;. mais Jusqu'à l'édit de pacification je ne saurais y habiter, puisqu'i/i me défenacnt d'y rétablir mes armes.

Il montra le châiteau, se retourna, remonta sur son cheval et accorapagiuft sa sœur venue dans une mauvaise carriole d'osier appartet nant au notaire. A la ville, plus d'hôtel d'Esgrignon. La noble maison avait été démolie ; sur sou emplacement s'ét^iiieiH élevées deux manu-

factures. Maître Chesnel employa le dernier sae de louis du marquh â aclieicr, au coin de la place, une vieille maison à pîgnoo, à j|irouettc, à tourelle, â colombier, où jadis était établi d]abord le bailliage seigneurial, puis le présidia), et qui appartenait au marquis d*Esgrigpon. MovenaaBt cinq cents lotiis, l'acquéreur uationai rétrocéda ee vieil édioce ae léfritfme propriélairau Ce fut alors que, moitié par rMlkrie, moitië sérieusement» cette maison M i^pelée M éTBsgnpnon.

En iâOO, quelques éfloigrés rentrèrent en France, les ndiatioDsdes noms tnwrîis sur les fatales listes s'oiuenaient asaea facileocDi. Paflni les personnes aûbles m revinreat les premières dans ia \ik $Q trouvèrent le baron de Ifouastre et sa fille : Hs étaient méi. M. d'Esgrignon teur offrit géoéreasemeat un asile oà le Imroo mm deux mois après, oonsumë de cliagrios. Mademoiselle de Nouasire avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du fkks por sang noble, k marquis d'Ei^rignon Tépousa pour coutlnuer sa maison ; mais eHe OMmnit en couches, tuée par l'inhabileté du médecin, et laissa Ion heureusement un fils aux d'Esgrignon. Le pauvre vieillard maoiqaek marquis o*eût alors que eiaquantc-trois aas» l'adversUé ei les miUh tes douleurs de sa vie avaient coilstamment donné pMis de doczenak aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours eo voyant expirer la plus jolie des créatam hnmaines, une noble femm^ en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des ligures ^ailnines du seizième siècle. 11 reçut an de ces coups terriÙieâ dont \es retentissements se répètent dans tons les moments ée la ne. Asm être resté qaeiqacs instants debout devaAt le Bt, il baisa le fromdesi feieme étt'Odue comme une sainte, les mains Jointes ; ^ tira sa n»atre, en brisu h roue, et aUa la suspendre â la cheminée. U était utt heures ayant midi.

— Mademoiselle d'Esgrigaen, prions Dieu fne celle keure oe stii plus fatale à notre maison. Mon oncle, mouseignent rarchevêque. i été massacré à cette heure, â celle heure mourut aussi mon père...

11 s'agenouilla près du lit, en s'y appuyant la tête ; sa sœer rimiu. Puis, a'pf êa yn^ aioaiëilt, tous de» ils sa relevèrent : niadenioi^k 'd'^Esgrignod fondiiU en larmes, le vieux marquis regardait reHlant,b chambre et la morte d'un œil- sec. A son opiniàtreié de Frase m homme joignait une intrépidité chrétienne. l

(icci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Hadeshiiselle d'Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Unpaneu I fournisseur des armées de la République^ né dans le pays, ricbc amille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vai»ii j les résistances, qu'il parlât de mariage en sa faveur à inaderooi^ d'Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent aotant l'un qw Tantre d'une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de s'être laissa séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il ne reirouu phis dans les manières ni dans les paroles du marquis d'Esgrisiwg cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de raïuitic. tWsormaisi le marquis eut pour lui de la reoonaaiaaanoe* Gatte rc«n> naissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs au nouire. .11 est des coeurs sublimes auxquels la gratitude semble un pavement -énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment que (toQueui rharmonla dis pensées et la fusion volontaire des âmes. Maître Ch^y nel avait goôté le plaisir de cette honorable amitié ; le marquis Vavaa élevé jttsqu^ft lui' Pour le vieux noble, ce bonhomme éuit moiib qu'an enfant et plus qu'un serviteur, il était l'homme-lige volontaire le serf attaché par tous les liens du cœur â son suzerain. On ne ojmptait plus avec le notaire, tout se balançait par les continuels écbaDSô d'une affection vraie. Aux yeux du marquis, le caractère officiel \|k le notariat donnait à Chesnel ne signifiait rien, son serviteur lui scm- Malt dé|(uisé en notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis était b. être qui appartenait toiijours â une race divine; il croyait à la 06blesse. Il se souvenait sans honte que son père ouvrait les porte» à salon et disait : Monsieur le marquis est servi. Son dévouement a i^ noble maisotl ruinée ne procédait pas d'une foi mais d'un égoiaae. è se considérait comme faisant partie de la famille. Son chagrin fut^ fond. Quand II osa parler de son erreur au marquis, malgré la dc/cint du marquis : —Chesnel, lui répondit le viQux noble d'un ton arive^u ne le semis pas permis de li injurieuses suppositions avant Tes tru» bies. Que sont donc les nouvelles doctrines, f>i eQes t'oai gâté?

Maître Chesnel avait la confiance de toute«la THIe, Il y éuit cotfidéré; sa haute probité, sa srande fortuue, contribuaient à lui dooiKt de l'importance; tl eut dès lors une aversion décidée pour le aietir à Croisière Quoique le notaire fût peu rancuaeux, il fit épouser se5 rr puguances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme hatnevift capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut pour k notaire et pour la famille d'Esgrignon une de ees hainen sourdes k capitales, comme il s'en rencontre en province. Ce rdfua le ttiah aii yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu ^t^ sel Jours, ei qu'il Voulait doiniuer. Ce fut une cataatr»t)lb« si r^ que les effets ne tardèrent pas à s'en faire sentir. Dn Croisier f«i t$y Icment refusé par une vieille fille à laquelle il s'adressa «n dêjoîy*' de cause. Ainsi les plans ambitieux qu'il avait fermés d'abord, m» quèrent une première fois par le refus de mademobelle <l Ehi^H? »«

LE CABINET DES ANTIQUES

de qui Talliance lui aurait donné l'entrée dans le faubourg SaiQt-GGr« main de la province» puis te second refus le déconsidéra si fortement, qu*il eut beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.

En 1805, M. de la Roche-Gupn, l'aîné d'une des plus ancienaes ù^ milles du pays, qui s*était jadis alliée aux d'Esgiiguon, fit demander» par maître Ghesnel. la main de mademoiselle aE%rignon. Mademoit selle Marie- Armaude-Claire d*£sgrignon refusa d'caleiHlre le uotaire,

— Vous devriez avoir ^deviné que je suis mère, mon cl>er Chesnel^ lui dit-elle ea achevant de coucbeir son neveu, bel enfant de cinq ans.

Le vieux marquis se leva f)onf aller au-devant de sn sœur, qui re** venait dti berceau} il hii baisa la m»in respccliieusemene; pirîs, en st rasseyant, il retrouva là parole pour dire : — Vous êtes une d'Esgrignon, ma sœur !

La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, M. d*CsgrN^ gnon, père du marquis, avait épousé la peiiie-IJIIe d un traitant auobU sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu'il n'en était résulté qu'une fille. Armande savait cela. Quoique son frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme une étrangère, cl ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne couronnalC-ette pas admirablement la noble conduite cp'elle avait tenue depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de s^s actioas fut marquée au coin du dévouement le plus pur? Elle avait une sorte do Culte pour son frère.

— Je moufrai mademoiselle d'Es^rignou, dit-elle ^plement au notaire.

— Il nW a point pour vous de plus beau tiUre, répoudil GbMMl# qn crut lui (aire un compliment.

La pauvre fille rougit.

— Tu as dit une sottise, Ghesnel, répliqua le vieut marquîâ tout à la fois flatté du mol de son ancien serviteur et peiné du ohagrin qu'il causait à sa sœur. Une d'Essrignon peut épouser un tfotititlorency : notre sang n'est pas aussf mêlé que la été le leur. Les d'Ësgriguoti partent d'or à deuœ bandes de gueules, et rien, depuis neuf Ceûts ûUS, n'a changé dans leur écusson; il est tel que le premier jour.

ff Je ne me souviens pas d*avoir jamais rencontré de femme qui uit « autant que mademoiselle d'Esgngnon frappé mon imagination» 4it « Blondet, à oui la littérature contemporaine est, entre autres cbpMS» c redevable ae cette histoire. J'étais à la vérité fort jeune, j'étais wi- (( enfant, et peutpétre les images qu'elle a laissées dans ma mémoire « doivent-elles la vivacité de leurs teintes à la dispositioa qui noua « entraîne alors vers les choses merveilleuses. Quand je la \oysm Vête nant de loin sur le Cours, où je jouais avec d'autres eniants, et « qu'elle y amenait Vîctumien, son neveu, j'éprouvais une oknotion «( qui tenait beaucoup des sensations produites pur le galvanisme sur a les êtres morts. Quelque jeune que je fusse, j(; me sentiiis comme a doué d'une nouvelle vie. Madcmpiselle Armande avait les cbeveun (( d'un blond fauve, ses joues étaient couvertes d'un très*iii;.i(uvet à a reflets argentés que je me plaisais à voir en me mettant de mauière ff que la coupe de sa figure fut illuminée par le jour, et^e me ktissaîft « aller aux fascinations de ces yeux d'émeraude, qui rêvaieût et me ff jetaient du feu auand ifs tombaient sur moi. Je feignais de me roi^ 9 1er sur l'herbe aevant elte en jouant, maisje tâchais d'arriver à sea 8 pieds mignons pour les admirer de plus près. La molle blaucheur ff de son teint, la flnesse de ses traits, la pureté des lignés de soA « front, l'élégande de sa taille mince, me surprenaient sans .que je «r m'aperçusse de l'éfégatice de sii taille, ni de la beauté de son froâty a ni de l'ovale parfait de sou visage. Je l'admirais comme' on pfie à « mon âge, sans trop savoii* pourquoi. Quand mes regards perçants ff avaient enfin attire les siens, et qu'elle me disail de «a voix mêla- <c dieuse, qui me semblait déployer plus de Volume que toutes tes au* fl[ trcs voix : — Que fais-tu là, petit? pourquoi me regardes-tu? la ff venais, je me tortillais, Je me Inordais les ooigts, je rougissais et je « disais : ^ Je ne sais pas. Si par* hasard elle passait sa main blan* ff che dans mes cheveux eh me demandaut mon âge, je m'en aUaia ff en courant et en fur répondant de loin : — Onze ans! Quand, en Û- « saut les Mille et uneffuits^ je voyais apparaître une reine ou uiia a fée, je leur prêtais les tfaits et la démarche de mademoiselle d'fis* « grignon Quand mon mattfe de dessin me fit cof^ier des têtes d'à* a près l'antioue, je fcmarquais que ces têtes étaient coiAees comi^ « rétait mademoiselle d'Essrignon^ Plus tard, quand ces folles idées <( s'en allèrent Une â une, mademoiselle Armande» pour laquelle lea « hommes se dérangeaient respectueusemeut sur le tours, aûn de hû fl faire place, et qui contemplaient les jeux de sa longue robe brune (( jusqu à ce qu'ils l'eussent perdue de vue, mademoiselle Armanda a resta vaguement dans ma mémoire comme ub type. Ses formes ei- « quises, dont la rondeur était parfois révélée par un c6up de vent, tf et que je savais retrouver malgré l'ampleur de sa robe, ses formes <( revinrent dans mes rêves de jeune homme. Puis, encore plus tard, (( quand je songeai gravement a quelques mystères de la pensée ho- « maine, je crus me souvenir que mon respect m'était inspiré par les

ff sentiments exprimés sur la figure et dans fattUude de mademoi- H selle dEsgrignon. L'admirable calme de cette tête intérieurement a ardente, la disnilé des mouvements, la sainteté des devoirs accom- « plis, me toucEaient cl m'imposaient. Les euCants sont plus pënëtra- « blés qu'on ne le croit i^r les invisibles effets des idées, : ils ne se a moquent jamais d'une personne vraiment imposante, la véritable « grâce les louche, la beauté les attire parée qu'ils sont beaux et qu'il « existe des liens mystérieux entre les choses de même nature. Maa demoiselle d'E.sgngoon fui une de mes reUgious. Ai\jourd'hui, ja- « mais ma folle imagination ne grimpe l'escalier eu colimaçon d'un « antique manoir sans s'y peindre n^demoiseile Armande comme le « |;énie de la féodalité. Quaud je lis les vieilles chroniques, elle parait « a mes yeux sous les traits des femmes célèbres, elle est tour a tour a Aguèa, Marie Touçhet, Gabiielle, ie lui prête tout l'amour perdu a dans son c(£ur, et qu'elle n'exprima jamais* Cette céleste figure, en- « trevuc a travers les nuageuses illufùous de l'enCaiic^y vieot mainte- « nant au milieu des nuées de nies rêves, ]»

Souveuer^vout de ce portrait, fidd# au moral comme au physique! Mademoiselle d'Ssgrignon est une des figures les plus Instructives de cette histoire : elle vous apiïTondro e« que, faute d'intelligence, les vertus les plus pUres peuvent avoir de nuisible.

Pendant ht années 1804 et 180S Tes deux tiers des familles émlgrées revinrent en FVaflce, é( préi^qtle toutes celleâ de la province ou demeurait M. le marquis d'fisgrisnoû Se replantèrent dans le sol paternel. Mais tt y eut alors de^ aéfôctlodâ. Quelques gentilshonuues prirent du setvkt, soit dans les armées de Napoléon, soit à sa cour; d'autres firent des alliances avec certains parvenus. Tous ceux qui entrèrent dans le mouvement impérial reconstituèrent leurs fortunes et retrouvèrent leurs bois par la munificence de l'empereur, beaucoup d'entre eux restèrent à Paris; mais il y eut huit ou neuf familles nobles qui demeurèrent fldôles â la noblesse proscrite et â leurs idées sur la monarchie écroulée : lés Roche-Quyôn, les Nouastre, les Gordon, les Gasteran, tes Troisville, etc., ceux-ci pauvres, ceux-là riches; mais le plus ou le moins d'dr lié se comptait pas; ranllquiié, la conservation oe la race, étaient tout pour elles^ absolument comme pour un antiquaire le poids de la médaille est peu de chose eu comparaison et de la pureté des lettres et de la tête et de l'ancienneté du coin. Ges Himilies prirent pour chef le marquis d'Essrignon : sa maison devint leur cénacle. La l'empereur et roi ne fhtiamais que M. de Buonaparte; là le souverain était Louis XVIII, alors a Mittau; là le département Alt toujours la province et la préfecture une mtendance. L'admirable conduite, hi loVàuté de gentilhomme, l'intrépidité du marquis d'Esgrignon^ lui valaient de sincères honmiagcs ; de même que ses malheurs, sa constance, soii inaltérable attachemeuL à ses opinions, lui méritaient en ville un respect universel. Gette admirable ruine avait toute la majesté des grandes ehoses détruites. Sa délicatesse chevaleresque était si bien connue^ qu'en plusieurs circonstances 1! fut pris par des plaideurs pour unique arbitre. Tous les gens bien élevés qui appartenaient au système impérial, et même tes autorités, avaient pour ses préjugés autant de complaisance qu'ils mon* traiénLd'égaru pour sa personne. Mais une grande partie cfe la société nouvelle, les gens qui, sous la Restauration, devaient s'appeler ki libéraux et â la tête desquels se trouva secrètement du Groisicr, se moquaient de l'oasis aristocratique où il n'était donné à personne d'entrer sans être bon gentilhomme et irréprochable. Leur anhnosilé ûit d'autant plus forte, que beaucoup d'hontiêfes gens, de dignes hobc* reaux, quelques personnes de la haute administration, s obstinaient à considérer le salon du marquis d'Ësgrianon comme le seul où il y ciU bonne compagnie. Le préfet, chambellan de l'empereur, faisait des démarches pour y être reçu : il y envojunit humblement sa femme, qui était une Gfaiidlieu. Les exclus avaient donc, eu liaine de ce petit Éuhourg Sainl-Gcimain de provincoj donné le sobriquet dé Cabinet des Antiques au salon du marquis d'Esgrignon , qu'ils uouunaient M. Carol, et auquel le percepteiir des contributions adressait toujours son avertissement avec cette parenthèse (ci«devant des Grignons), Cette ancienne manière d'écrire le nom constituait une taquinerie, puisque l'oithographe de d'Esgrignon avait prévalu.

« Quaot à inoi, disait Emila ittoadtu si je veux rassembler mes s€n)« « veoûrs d'enÊiQoe, j'avouerai que m oiot Cabinet des Amiques me « faisait toujours rire, malgré mon respect, dois-je dire mon ameur, a pour mademoiselle Armande. L'hôtel d'Esgrignon donnait sur deux «rues â Pangie desquelles il était situé, en sorte que le salon avait f detfx fenêtres Sur 1 une et deux fenêtres sur l'autre de ces deux rues, «f les plus passantes de la ville. La place du Hait lié se trouvait u cinq, tf cents pas de Phôtel. Ce salon était alors comme une cage de verre, <r et personne n'allait ou venait dans 4a ville sans y jeter un coup, f é'œil. Cette pièce me sembla toujours, à mdi, bambin de doUze ans» « être une de ces curiosités rares qui se trouvent pins tard, quand on (c y swige^ sur ks Umitea du réel et du fantastique, sans qu'oit puisse « savoir si elles sont plus d'ua eùté que de l'autre. Ce salon, aittrcNs (( la salle d'audience, était élevé sur Un ëtafr de eaves à smipiraux u grillés, ^ù gisent jadis les criminels de la proviiKC, mais où se «( faijMit alors la cuisine du inarquia. ie ne mms paasi la magnifique

LES RIVALITÉS

a et haule cheminée du Louvre, si mervenietisement sculptée, m'a « causé plus d'étoanemeiu (pie je n'en ressentis en voyant pour la <: première fois l'immense chemiuée de ce salon t»rodée comme un a melon, et au-dessus de laquelle était un grand portrait équestre de ff Henri lll (sous qui cette province» ancien duché d'apanase, fut réu- « nie à la couronne), exécuté en ronde bosse et encadré de dorures, a Le plafond était formé de poutres de châtaignier qui composaient « des caissons intérieurement ornés d'arabesques. Ce plafond maf;ni- « fique avait été doré sur ses arêtes, mais la dorure se voyait à peuie. n Les murs, tendus de tapisseries flamandes, représentaient le juge- « ment de Salomon en six tableaux encadrés de tbyrses dorés où se « jouaient des amours et des satyres. Le marçiuis avait fait parqueter « ce salon. Parmi les débris des châteaux qui se vendirent de 1793 à 0 1795, le notaire s'était procuré des consoles dans le goût du siècle « de Louis XIV, un meuble en tapisserie, des tables, des cartels, des « feux, des girandoles, qui complétaient merveilleusement ce ^ran- « dissime salon en disproportion avec toute la maison, mais qui beu* « reusement avait une antichambre aussi haute d'étage, l'ancienne d salle des Pas-Perdus du présidial, à laquelle communiquait la cham- « bre des délibérations, convertie en salle à manger. Sous ces vieux ff lambris, oripeaux d'un temps qui n'était plus, s'agitaient en pre- (t mière ligne huit ou dix douairières, les unes au chef branlant, les « autres desséchées et noires comme des momies ; celles-ci roides, c( celles-là inclinées, toutes encaparaçonnées d'habits plus ou moins « fantasques en opposition avec la mode ; des tètes poudrées à che- (( veux bouclés, des bonnets à coques, des dentelles rousses. Les pein- « tures les plus bouffonnes ou les plus sérieuses n'ont jamais atteint a à la poésie divagante de ces femmes, qui reviennent dans mes ré- « ves et grimacent dans mes souvenirs aussitôt que je rencontre une a vieille femme dont la figure ou la toilette me rappellent (juelquesu uns de leurs traits. Mais, soit que le malheur m'ait initie aux se- « crets des infortunes, soit que j'aie compris tous les sentiments hu- « mains, surtout les regrets et le vieil âge, je n'ai jamais plus retrouvé « nulle part, ni chez les mourants, ni chez les vivants, la pâleur de « certains yeux gris, l'effrayante vivacité de quelques yeux noirs. Eu- « fin ni Maturin ni Hoffmann, les deux plus sinistres imaginations de « ce temps, ne m'ont causé l'épouvante que me causèrent les mou- « vemenis automatiques de ces corps busqués. Le rou^e des acteurs <c ne m'a point surpris, j'avais vu là du rouge invétéré, du rouge de d naissance, disait un de mes camarades au moins aussi espiègle <^e <( je pouvais l'être. Il s'agitait là des figures aplaties, mais creusées «I par des rides qui ressemblaient aux têtes de casse-noisettes sculpff tées en Allemagne. Je voyais à travers les carreaux des corps bos- 4 sués, des membres mal attachés dont je n'ai jamais tenté d'expli- « quer l'économie ni la contexture ; des mâchoires carrées et trèstf apparentes, des os exorbitants, des hanches luxuriantes. Quand ces « femmes aHaient et venaient, elles ne me semblaient pas moins ex- « traordinaires (fue quand eUes gardaient leur immobilité mortuaire, « alors qu'elles jouaient aux cartes. Les hommes de ce salon-offraieut « les couleurs grises et fanées des vieilles tapisseries, leur vie était (( frappée d'indécision ; mais leur costume se rapprochait beaucoup « des costumes alors en usage, seulement leurs cheveux blancs, leurs « visages flétris, leur teint de cire, leurs fronts ruinés, la pâleur des « yeux, leur donnaient à tous une ressemblance avec les femmes qui a détruisait la réalité de leur costume. La certitude de trouver ces « personnages invariablement attablés ou assis aux mêmes heures <( achevirit de leur prêter à mes yeux je ne sais quoi de théâtral, de <r pompeux, de surnaturel. Jamais je ue suis entré depuis dans ces « garde-meubles célèbres, à Paris, à Londres, à Vienne, à Munich, « où de vieux gardiens vous montrent les splendeurs des temps pas- « ses, sans que je les peuplasse des figures du Cabinet des Antiques. a Nous nous proposions souvent entre nous, écoliers de huit à dix ans, K comme une partie de plaisir d'aller voir ces raretés sous leur cage (( de verre. Mais, aussitôt que je voirais la suave mademoiselle Ar- (( mande, je tressaillais, puis j'admirais avec un sentiment de jalousie a ce délicieux enfant, Victurnien, chez lequel nous pressentions tous « une nature supérieure à la nôtre. Cette jeune et fraîche créature, n au milieu de ce cimetière réveillé avant le temps, nous frappait par « je ne sais quoi d'étrafige. Sans nous rendre un compte exact de nos « idées, nous nous sentions bourgeois et petits devant cette cour ora gueilleuse. b

Les catastrophes de 1813 et de 1814, qui abattirent Napoléon, rendirent la vie aux hôtes du Cabinet des Antiques, et surtout l'espoir de retrouver leur ancienne importance; mais les événements de 1815, les malheurs de l'occuption étrangère, puis les oscillations du gouvernement, ajournèrent jusqu'à la chute de M. Decazes les espérances de ces personnages si bien peints par Blondet. Celte histoire ne prit donc de consistance qu'en 1822.

emi

tous

mnltrailé. La majeure portion de ses revenus consistait, avant 17b9,

en droits donuiniaux résultant, comme chez quelques grandes famil-

les, de la mouvance de ces fiefs, que les seigneurs s'efforçaient de détailler afin de grossir le produit de leurs lodi et veniei. Les familles qui se trouvèrent dans ce cas furent ruinées sans aucun espoir de rotour, l'ordonnance par laquelle Louis XVllI restitua les biens non vendus aux émigrés ne pouvait leur rien rendre ; et, plus tard, la loi sur l'indemnité ne devait pas les indemniser. Chacun sait que leurs droits supprimés furent rétablis, au profit de l'Etat, sous le nom même de domaines. Le marquis appartenait nécessairement à cette fraction du parti royaliste qui ne voulut aucune trapsaction avec ceux qu*il nommait, non pas les révolutionnaires, mais les révoltés, plus parlementairement appelés libéraux ou tïonstitutionnels. Ces royalistes, surnommés uUroê par l'opposition, eurent pour chefs et pour héros les courageux orateurs de la droite, qui, dès la première séance royale, tentèrent, comme M. de Polignac, de protester contre la charte de Louis XVIII, en la regardant comme un mauvais édit arraché par la nécessité du moment, et sur lequel la royauté devait revenir. Ainsi, loin de s'associer à la rénovation de mœurs que voulut opérer Louis XVIU, le marquis restait tranquille, au port d'armes des purs de la droite, attendant la restitution de son immense fortune, et n'admettant même pas la pensée de cette indemnité qui préoccupa le ministère de M. de Villèle, et qui devait consolider le trône en éteignant la fatale distinction, maintenue alors malgré les lois, entre les propriétés. Les miracles de la Restauration de 1814, ceux plus grands du retour de Napoléon en 1815, les prodiges de la nouvelle fuite de la maison de Bourbon et de son second retour, celte phase quasi fabuleuse de l'histoire contemporaine, surprit le marquis à soixante-sept ans. A cet âge, les plus fiers caractères de notre temps, moins abattus qu'usés par les événements de ki Révolution et de l'Empire, avaient an fond des provinces converti leur activité en idées passionnées, inébranhibles ; ils étaient presque tous retranchés dans l'énervante et douce habitude de la vie qu'on y mène. N'est-ce pas le plus grand malheur qui puisse affliger un parti, que d'être représenté par des vieillards, quand déjà ses idées sont taxées de vieillesse? D'ailleurs, lorsqu'on 1818 le trône légitime parut solidement assis, le marquis se demanda ce qu'un septuagénaire irait faire à la cour, quelle charge, quel emploi pouvait-il y exercer? Le noble et fier d'Esgrignon se contenta donc, et dut se contenter du triomphe de la monarchie et de la religion, en attendant les résultats de cette victoire inespérée, disputée, qui fut simplement un armistice. 11 continuait donc alors à trôner dans son salon, si bien nommé le Cabinet des Antiques. Sous la Restauration, ce surnom de douce moquerie s'envenima lorsque les vaincus de 1793 se trouvèrent les vainqueurs.

Cette ville ne fut pas plus préservée une la plupart des autres villes de province des haines et des rivalités engenclr^s par l'esprit de parti. Contre l'attente ^nérale, du Croisier avait épousé la vieille fille riche qui l'avait refusé d'abord, et quoiqu'il eût pour rival auprès d'elle l'enfant gâté de l'aristocratie de la ville, un certain chevalier dont le nom illustre sera suffisamment caché en ne le désignant, suivant un vieil usage d'autrefois suivi par la ville, que par son titre ; car il était là le Chevalier, comme à la cour le comte d'Artois était MoRsiiOB. Non-seulement ce mariage avait engendré l'une de ces guerres à toutes armes comme il s'en fait en province, mais il avait encore accéléré cette séparation entre la haute et la petite aristocratie, entre les éléments bourgeois et les éléments nobles néunis un moment sous la pression de la grande autorité napoléonienne; division subite qui fit tant de mal à notre pays. En France, ce qu'il y a de plus national est la vanité. La masse des vanités blessées y a donné soif d'égalité; Undis que, plus tard, les plus ardents novateurs trouveront Pégalité impossible. Les royalistes piquèrent au cœur les libéraux dans les endroits les plus sensibles. En province surtout, les deux partis se prêtèrent réciproquement des horreurs et se calomnièrent honteusement. On commit alors en politique les actions les plus noires pour attirer à soi l'opinion publique, pour capter les voix de ce .parterre imbécile qui jette ses bras aux gens assez habiles pour les armer. Ces luttes s'y formulèrent en quelques individus. Ces individus, qui se haïssaient comme ennemis politiques, devinrent aussitôt ennemis particuliers. En province, il est difficile de ne pas se prendre corps à corps, à propos des questions ou des intérêts qui, dans la capitale, apparaissent sous leurs formes générales, théoriques, et qui dès lors grandissent assez les champions pour que M. Laffitte, par exemple, ou Casimir Périer, respectent l'homme dans M. de Villèle on dans M. de Pevronnet. M. LafTiite, qui fit tirer sur les ministres, les aurait cachés dans son hôtel, s'ils y étaient venus le 29 juillet 1850. Benjamin Constant envoya son livre sur la religion au vicomte de Chateaubriand, en l'accompagnant d'une lettre flaiteuse où il avoue avoir reçu quelque bien du ministre de Louis XVIU. A Paris, les hommes sont des systèmes ; en province, les systèmes deviennent des hommes, et des hommes à passions incessantes, toujours en présence, s'épiani dans leur intérieur, épiloeuant leurs discours, s'observani comme deux duellistes prêts à s'enfoncer six pouces de lame au côté à la moindre distraction, et tâchant de se donner des distractions, enfin occupés à leur haine comme des joueurs sans pitié. Les épigrammes, les calomnies, y atteignent l'homme sous prétexte d'attemdre le parti. Dans cette guêtre Uûia courtoisement et sans fiel au Cabinet

LE CABINET DES ANTIQUES

des Antiques, maïs poussée à l'hôtel du Croisier jusqu'à l'emploi des armes empoisonnées des sauvages , la fme raillerie, tes avantages de l'esprit, étaient du côté des nobles. Sachez-le bien : de toutes les blessures, celles oue font la langue et l'œil, la moquerie et le dédain, sont incurables. Le chevalier, du moment où il se retrancha sur le mont sacré de Taristocratie, en abandonnant les salons mixtes, dirigea ses bons mots sur le salon de du Croisier ; il attisa le feu de la guerre sans savoir jusqu'où l'esprit de vengeance pouvait mener le salon de du Croisier contre le Cabinet des Antiques. Il n'entrait que des purs à l'hôtel d'Esgrignon, de loyaux gentilshommes et des femmes sûres les unes des autres ; il ne s'y commettait aucune indiscrétion. Les discours, les idées bonnes ou mauvaises, justes ou fausses, belles ou ridicule, ne donnaient point prise à la plaisanterie. Les libéraux devaient s'attaquer aux actions politiques pour ridiculiser les nobles; tandis que les intermédiaires, les gens administratifs, tous ceux qui courtisaient ces hautes puissances, leur rapportaient sur le camp libéral des faits et des propos qui prêtaient beaucoup à rire. Celte infériorité vivement sentie redoublait encore chez les adhérents de du Croisier leur soif de vengeance. En 1822, du Croisier se mit à la tète de l'industrie du département, comme le marquis d'Esgrignon fut à la tête de la noblesse. Chacun d'eux représenta donc un parti. Au lieu de se dire sans feintise homme de la gauche pure, du Croisier avait ostensiblement adopté les opinions que formulèrent un jour les 22i. 11 pouvait ainsi réunir chez lui les magistrats, l'administration et la finance du département. Le salon de du Croisier, puissance au moins égale à celle du Cabinet des Antiques, plus nombreux, plus jeune, plus actif, remuait le département; tandis que l'autre demeurait tranquille et comme annexé au pouvoir, que ce parti gêna souvent, car il en favorisa les fautes, il en exigea même quelques-unes qui furent fatales à la monarchie. Les libéraux, qui n'avaient iamais

{m faire élire un de leurs candidats dans ce département rebelle à eurs commandements, savaient qu'après sa nomination du Croisier siégerait au centre gauche, le plus près possible de la gauche pure. Les correspondants de du Croisier étaient les frères Keller, trois banf|uiers, dont l'ainé brillait parmi les dix-neuf de la gauche, phalange illustrée par tous les journaux libéraux, et qui tenaient par alliance au comte de Gondreville, un pair constitutionnel qui restait dans la faveur de Louis XVllI. Ainsi l'opposition constitutionnelle était toujours prèle à reporter au dernier moment ses voix visiblement accordées a un candidat postiche sur du Croisier, s'il gagnait assez de voix royalistes pour obtenir la majorité. Chaque élection, où les royalistes repoussaient du Croisier, candidat dont la conduite était admirablement devinée, analysée, jugée, par les sommités royalistes qui relevaient du marquis d'Esgrignon, augmentait encore la haine de l'homme et de son parti. Ce qui anime le plus les factions les unes contre les autres, c est l'inutilité d'un piège péniblement tendu.

En 1822, les hostilités, fort vives durant les quatre premières années de la Restauration, semblaient assoupies. Le salon de du Croisier et le Cabinet des Antiques, après avoir reconnu l'un et l'autre leur fort et leur faible, attendaient sans doute les effets du hasard, cette Providence des partis. Les esprits ordinaires se contentaient de ce calme apparent qui trompait le trône ; mais ceux qui vivaient plus intimement avec du Croisier savaient que chez lui comme chez tous les hommes en qui la vie ne réside plus qu'à la tête, la passion de la vengeance est implacable quand surtout elle ^'appuie sur Tambilion politique. En ce moment, du Croisier, qui jadis blanchissait et rougissait au nom des d'Esgrignon ou du chevalier, qui tressaillait en prononçant ou entendant prononcer le mot de Cabinet des Antiques, affectait la gravité d'un sauvage. Il souriait à ses ennemis, haïs, observés d'heure en heure plus profondément. Il paraissait avoir pris le Barti de vivre tranquillement, comme s'il eût désespéré de la victoire, n de ceux qui secondaient les calculs de cette rage froidie, était le président du tribunal, M. du Ronceret, un hobereau qui avait prétendu aux honneurs du Cabinet des Antiques sans avoir pu les obtenir.

La petite fortune des d'Esffrijpon, soigneusement administrée par le notaire Chesnel, suffisait difficilement à l'entretien de ce digne gentilhomme, qui vivait noblement, mais sans le moindre faste. Quoique le précepteur du comte Victumien d'Esgrignon, l'espoir de la maison, fût un ancien oratorien donné par monseigneur l'évêque, et qu'il habitât l'hôtel ; encore lui fallait-il quelques appointements. Les ^ages d'une cuisinière, ceux d'une femme de chambre pour mademoiselle Armande, du vieux valet de chambre de M. le marquis et de deux autres domestiques, la nourriture de quatre maîtres, les frais d'une éducation pour laquefie on ne négligea rien, absorbaient entièrement les revenus, malgré l'économie de mademoiselle Armande, malgré la sage administration de Chesnel, malsré l'afTection des domestiques. Le vieux notaire ne pouvait encore faire aucune réparation dans le château dévasté, il attendait la fin dès baux pour trouver une augmenbition de revenus due soit aux nouvelles méthodes d'agriculture, soit à l'abaissement des valeurs monétaires, et oui allait porter ses fruits à l'expiration de contrats passés en 1809. Le marquis n'était point initié aux détails du ménage ni à l'administration de ses biens. La révélation des excessives précautions employées pour Joindre le$ deux

houU de Vannée, suivant l'expression des ménagères, eût été pour lui comme un coup de foudre. Chacun, le voyant arrivé bientôt au terme de sa carrière, hésitait à dissiper sçs erreurs. La grandeur de la maison d'Esgrignon, à laquelle personne ne pensait ni à la cour, ni dans l'Etat ; qui, passé les portes de la ville et quelques localités du département, était tout à fait inconnue, revivait aux yeux du marquis et de ses adhérents dans tout son éclat. La maison d'Esgrignon allait reprendre un nouveau desré de splendeur en la personne de Victumien, au moment où les nobles spoliés rentreraient dans leurs biens, et même quand ce bel héritier pourrait apparaître à la cour pour entrer au service du roi, par suite épouser, comme jadis faisaient les d'Esgrignon, une Montmorency, une Roban, une Crilloii, une Fesenzac, une Bouillon, enfin une fille réunissant toutes les distinctions de la noblesse, de la richesse, de la beauté, de l'esprit et du caractère. Les personnes qui venaient faire leur partie le soir, le chevalier, les Troisville (prononcez Tréville), les la Roche-Guyon, les Castéran (prononcez Catéran], le duc de Gordon, habitués depuis longtemps à considérer le grand marquis comme un immense personnage, l'entretenaient dans ses idées. Il n'y avait rien de mensonger dans cette croyance, elle eût été juste si ron avait pu effacer les quarante dernières années de l'histoire de France. Mais les consécrations les plus respectables, les plus vraies du droit, comme Louis XVIIl avait essayé de les inscrire en datant la charte de la vingt et unième année de son régne, n'existent que ratifiées par un consentement universel : il manquait aux d'Esgrignon le fond de la langue politique actuelle, l'argent, ce grand relief de l'aristocratie moderne ; il leur manquait aussi la continuation de l'hisioriquey cette renommée oui se prend à la cour aussi bien que sur les champs de bataille, dans les salons de la diplomatie comme à la tribune, à l'aide d'un livre comme à propos d'une aventure, et qui est comme une sainte ampoule versée sur la tête de chaque génération nouvelle. Une famille noble, inactive, oubliée, est une fille sotte, laide, pauvre et sage, les ouatre points cardinaux du malheur. Le mariage d'une demoiselle de Troisville avec le général Mont^ cornet, loin d'&lairer le Cabinet des Antiques, faillit causer une rupture entre les Troisville et le salon d'Esgrignon, qui déclara que le$ Troianlle se galvaudaiewi.

Parmi tout ce monde, une seule personne ne partageait pas ces illusions. N'est-ce pas nommer le vieux notaire Chesnel ? Quoique son dévouement assez prouvé par cette histoire fût absolu envers cette grande famille alors réduite à trois personnes, quoiqu'il acceptât toutes ces idées et les trouvât de bon aloi, il avait trop de sens et faisait trop bien les affaires de la plupart des familles du département pour ne pas suivre l'immense mouvement des esprits, pour ne pas reconnaître le grand changement produit par l'industrie et par les mœurs modernes. L'ancien intendant voyait la Révolution passée de l'action dévorante de 1795 qui avait armé les hommes, les femmes, les enfants, dressé des échafauds, coupé des têtes et gagné des batailles européennes, à l'action tranquille des idées qui consacraient les événements. Après le défrichement et les semailles, venait la récolle. Pour lui, la Révolution avait composé l'esprit de la génération nouvelle, il en touchait les faits au fona de mille plaies, il les trouvait irrévocablement accomplis. Cette tête de roi coupée, cette reine suppliciée, ce partage des biens nobles, constituaient à ses yeux des engagements qui liaient trop d'intérêts pour que les intéressés en laissassent attaquer tes résultats. Chesnel voyait clair. Son fanatisme pour les d'Esgrignon était entier sans être aveugle, et le rendait ainsi bien plus beau. La foi qui fait voir à un jeune moine les anges du paradis est bien inférieure à la puissance du vieux moine qui les lui montre. L'ancien intendant ressemblait au vieux moine, il aurait donné sa vie pour défendre une châsse vermoulue. Chaque fois qu'il essayait d'expliquer, avec mille ménagements, à son ancien maître les nouveautés, en em-

filovant tantôt une forme railleuse, tantôt en affectant la surprise ou a douleur, il rencontrait sur les lèvres du marquis le sourire du prophète, et ^ns son àme la conviction que ces folies passeraient comme toutes les autres. Personne n'a remarqué combien les événements ont aidé ces nobles champions des ruines à persister dans leurs croyances. Que pouvait répondre Chesnel quand le vieux marquis faisait un geste imposant et disait : — Dieu a balayé Buonaparte, ses armées et ses nouveaux grands vassaux, ses trônes et ses vastes conceptions ! Dieu nous délivrera du reste ! Chesnel baissait tristement la tête, sans oser répliquer : — Dieu ne voudra pas balayer la France ! Ils étaient beaux tous deux : l'un en se redressant contre le torrent des faits, comme un antique morceau de granit moussu droit dans un abtme alpestre ; l'autre en observant le cours des eaux et pensant à les utiliser. Le bon et vénérable notaire gémissait en remarquant les ravages irréparables que ces croyances faisaient dans l'esprit, dans les mœurs et les idées à venir du comte Victumien d'Esgrignon.^

Idolâtré par sa tante, idolâtré par son père, ce jeune héritier était, dans toute l'acception du mot, un enfant gâté qui justifiait d'ailleurs les illusions paternelles et maternelles, car sa tante était vraiment une mère pour lui ; mais, quelque tendre et prévoyante que soit une fille, il lui manquera toujours je ne sais quoi de la maternité. La seconde vue d'une mère ne s'acquiert point. Une tante, aussi chastement unie à son nourrisson que l'clait luademoiscllc Armandeà Victumien, peut

LES RIVALITÉS

Taimer aiUâiit que ratmcraltla mère, être aussi aUentîvc, aussi bonne, aussi délicate, aussi indulgente qu'une mère ; mais elle ne sera pas sévère avec les ménagements et les à-propos de la mère ; mais son cœur n'aura pas ces avertissements soudains, ces hallucinations inquiètes des mères, chez qui, quoique rompues, les attaches nerveuses ou morales par lesquelles 1 enfant tient à elles vibrent encore, et qui, toujours en communication Avec lui, reçoivent tes secousses de toute peine, tressaillent à tout bonheur comme à un événement de leur propre vie. Si la nature a considéré la femme comme un terrain neutre, physiquement parlant, elle ne lui a pas défendu en certains cas de s'identifier complètement h son œuvre : quand la roatcmiié morale se joint à la maternité naturelle, vous voyez alors ces admirables phénomènes, inexpliqués pUu6t qu'inexplicables, qui constituent les préférences maternelles. La catastrophe de celte histoire prouve donc encore une fois cette vérité connue : une mère ne se remplace pas. Une mère prévoit le mal, longtemps avant qu'une fille comme mademoiselle Ârmande ne l'admelle, même quand il est fait. L\ine prévoit le désastre , l'autre y remédie. La maternité factice d^Ine nlle comporte d'aillears des adorations trop aveugles pour qu'elle puisse réprimander un beau garçon.

. La pratifoe de la vie, l'expërienoe des affaires, avaient donné au vieux notaire une défiance observatrice et perspicace qui le faisait arriver au pressentiment nMtemeK Mais il était si peu de chose dans c^te maison, surtout deniis l'espèce de disgrâce encourue à profios du mariage projeté par lui eotre une d'Ësgrignon et du Croisier, que dès lors il s était promis de suivre aveuglaient les doctrines de la famille. Simple soldat, Adèle à sou pasie et prêt à mourir, son avis ne pouvait jamais être écoulé méùie au fort de l'orage ; à moins ifue le.nasard ne le plaç&t, comme dans l'AnUottaire le mendiant du roi au bord de la mer, quand le lord et sa fille y seat surpris par la marée.

Du Croisier avait aperçu la possibilité d'une horrible vengeance dans les contresens de l'éducntion donnée à ce jêmie tioble. Il espérait, suivant une belle expression de l'auteor qui vient d'être cité, noyer l'agneau dans le lait de sa mère. Celte espérance hii avait in* spire sa résignation taciturne et mis sur les lèvres 90n souHte (le sauvage.

Le dogme de sa suprématie ftit inculqué au comte Vlctumten âès qu'une idée put lui entrer dans la cervelle. Dors le roi, tous les seigneurs du royaume étaient ses égaux. Au-dessous de la noblesse, Il n'y avait pour lui que des inférieurs, des gens avec lesquels il n'avait rien de commun, envers lesquels il n'était tenu à rien, des ennemis vaincus, conquis, desquels il ne fallait faire ancun compte, dont les opinions devaient être indifférentes h un gentilhomme, et qui tous lui devaient dn respect. Ces opinions, Viciurnien les poussa malheureusemenl à l'exireme, excité par la logique rijgourcuse qui conduit les enfants et les jeunes gens aux dernîcrcs conséquences du bien comme du mal. Il fut d'ailleurs con/irmé dans ses croyances nar ses avantages extérieurs. Enfant d'une beauté merveilleuse, il aevlnt le jeune nomme le plus accompli qu'un pcrc puisse désirer pour fils. De taille moyenne, mais bien fait, il était mince, délicat en apparence, mais mnsculcux . 11 avait les yeux bleus éiincclanis des d'Lsgriffnon, leur nez courbé, finement modelé, l'ovale parfait de leur visage, leurs cheveu?! blonds cendrés, leur blancheur de teint, leur élégante démarche, leurs extrémités gracieuses, des doigts effilés et retroussés, la distinction de ces attaches du pied et du poignet, lignes heureuses et déliées, qui indiquent la race chez les nommes comme chez les chevaux. Adroit, leste à tous les exercices du corps, il tirait admirablement le pistolet, Taisait des armes comme un Saint-Georges, montait :\ cheval comme un paladin, tl flattait enHn toutes les vanités qu'apportent les parents à l'extérieur de leurs enfants, fondées d'ailleurs sur une idée juste, sur l'influence excessive de la beauté. Privilège semblable à celui de la noblesse, la beauté nfe se pcui> acquérir, elle est partout reconnue, et vaut souvent plus que la fortune et le talent, elle n'a besoin que d'être montrée pour triompher, on ne lui demande que d'exister. Outre ces deux grands privilèges, la noblesse et la beauté, le hasard avait doué Viciurnien d Esgrignon d'un esprit ardent, d'une merveilleuse aptitude à tout comprendre, et d'une belle mémoire. Son instruction avait été dès lors parfaite, tl était beaucoup plus savant qufe ne le sont ordinairement les jeunes nobles de province, qui deviennent des chasseurs, des Himeurs et des propriétaires très-distingués, mais qui traitent assez cavalièrement les sciences et les lettres, les arts et la poésie, tous les t;dents dont la supériorité les offusque. Ces dons de nature et cette éducation devaient suffire à réaliser un jour les ambitions du marquis d'Ësgrignon : il voyait son fils maréchal de France si Victurnien voulait être militaire, ambassadeur si la diplomaiie le tentait, ministre si l'administration lui souriait ; tout lui appartenait dans l'Etat, finfin, pensée flatteuse pour un père, le comte n'aurait pas été d'Ësgrignon, il adi perrc Jjar son propre mérite. Celte heureuse enfance, cette adolescence dorec, n'avaient jamais rencontré d'opposition î\ ses désirs. Victurnien était le roi du logis, personne n'y bridait les volontés do ce polit prince, qui naturellement devint égoïste comme un prince, euiier comme le plue

fougueux cardinal du moyen ûge, impertinent et audacieux, vices que chacun divinisait en y voyant les qualités essentielles au noble.

Le chevalier était un homme de ce bon temps où les mousquetaires gris désolaient les théâtres de Paris, rossaient le guet et les huissiers, faisaient mille tours de page et trouvaient uo sourire sur les lèvres du roi, pourvu que les cnoses fussent drôles. Ce charmant séducteur, ancien héros de ruelles, contribua beaucoup au malheureux dénomment de cette histoire. Cet aimable vieillard, qni ne trouvait personne pour le comprendre, fut très-heureux de rencontrer celte adorable ligure de Faublas en herbe, qui lui rappelait sa jeunesse. Sans apprécier la difl'érence des temps, il jeta les principes des roués encyclopédistes dans cette jeune âme, en narrant les anecdotes du règne de Louis XV, en glorifiant les mœurs de 4750, racontant les orgies des petites maisons, et les folies faites pour les courtisanes, et les excellents tours joués aux créanciers, enfin toute la morale qui a délVayé le comique de Dancourt el l'épigramme de Beaumarchais. Malheureusement cette corruption cacnée sous une excessive élégance se parait d'un esprit voltairien. Si le chevalier allait trop loin parfois, il mettait comme correctif les lois de la bonne compagnie auxquelles un gentilhomme doit toujours obéir. Viciurnien ne comprenait de tous ces discours que ce qui flattait ses passions. II voyait d'abord son vieux père riant de compagnie avec le chevalier. Les deux vieillards regardaient Torgueil inné d^un d'Ësgrignon comme une barrière assez forte contre toutes les choses inconvenantes, et

Sersonne au logis nlmaginait qu'un d*Esgriffnon put s'en permettre e contraires à l'honoeur. L'ho^t^eur, ce ^rand principe monarchique, planté dans tous les cœurs de cette famdle comme un phare, éclairait les moindres actions, animait les moindres pensées des d'Ësgrignon. Ce bel enseignement qui seul aurait dû faire subsister la noblesse : « Un d'Ësgrignon ne doit pas se permettre telle ou telle d chose, i! a un nom qui rend Ta venir solidaire du passé, )> était comme un refrain avec lequel le vieux marquis, mademoiselle Armande, Chesnel et les habitues de ITiôtel avaient bercé l'enfance de Viciurnien. Ainsi, le bon et le mauvais se trouvaient en présence et en forces égales dans cette jeune âme.

Quand, h dix-huit' ans, Viciurnien se produisit dans la ville, il remarqua dans le monde extérieur de légères oppositions avec le monde intérieur de l'hôtel d'ïsgrignon, mais il n'en chercha point les causes. Les causes étaient à t^aris. Il ne savait pas encore que les personnes, si hardies en pensées et en discours le soir chez son père, étaient très-circonspectes en présence des ennemis avec lesquels leurs intérêts les obligeaient de frayer. Son père avait conauis son IVanc parler. Personne ne songeait à contredire un vieillard de soixante-dix ans, et d'ailleurs tout le monde passait volontiers à uu homme violemment dépouillé sa fidélité à l'ancien ordre de choses. Trompé par les apparences, Viciurnien se conduisit de manière à se mettre à dos toute la bourgeoisie de la viNe. Il eut à la chasse de^ diflicultés poussées un peu trop loin par son impétuosilé, qui se terminèrent par des procès graves, étoulTés à prix a'argeni par Chesnel, et desquels on n'osait paner au marquis. Jugez de son étonuement si le marquis d'Ësgrignon eût appris que sou fils était poursuivi pour avoir chassé sur ses terres, dans ses domaines, dans ses forêts, sous le règne d'un fils de saint Louis ! On craignait trop ce qui pouvait S'ensuivre pour l'initier à ces misères, disait Chesnd. Le jeune comte se permit en ville quelques autres escapades, traitées d'amoureites par le chevalier, mais qui finirent par coûter à Chesnel des dots données à des jeunes tilles séduites par d'imprudentes promesses de ni.iriage : autres procès, nommés dans le Code, détournements de mû neures; lesquels, par suite de la brutalité de la nouvelle justice, eussent conduit on ne sait où le jeune comte, sans la prudente intervention de Chesnel. Ces victoires sur la justice bourgeoise enhardissaient Viciurnien. Habitué à se tirer de ces mauvais pas, le jeune comte ne reculait point devant une plaisanterie. Il regardait les tribunaux comme des épouvaniails à peuple qui n^avaient point prise sur lui. Ce qu'il eût blâmé chez les roturiers était un excusable amusement pour mi. Cette conduite, ce caractère, cette pente h mépriser les lois nouvelles pour n'obéir qu'aux maximes du code noble, furent étudiés, analvses, éprouvés, par quelques personnes habiles appartenant au parti du Croisier. Ces gens s'en appuyèrent pour faire croire au peuple que les calomnies au libéralisme étaient des révélations, et que le retour à l'ancien ordre de choses, dans toute sa pureté, se trouvait au fond de la politique ministértelle. Quel bonheur, pour eux, d'avoir (mo semi-preuve de leurs assertions! Le président du Roncerel se prêtait admirablement, aussi bien que le procureur du roi, à toutes les conditions compatibles avec les devoirs de la magistrature; il s'y prêtait même par calcul au delà des bornes, heureux de faire crier le parti libéral h propos d'une concession trop large. H excitait ainsi les passions contre la maison d'Ësgrignon en paraissant la servir. Ce traître avait rarrlèrc-pensée de se montrer Incorruptible à temps, quand il serait appuyé Sur Un fait grave, et soutenu par l'opinion publique. Les mauvaises dispositions du comte furent perfidement encouragées par deux ou trois Tj eu neà gens de ceux qui lut composèrent une suite, qui captèrent ses Donnes grûccs on l\iî faisimt la cour, qui le flailôrent el obéirent ii ses Idées en essayant de confirmer sa croyance

LE CABINET DES ANTIQUES

dans la suprématie du noble, à une époque où le noble n*auraii pu conserver son pouvoir qu'en usant pendant un demi-siècle d*une prudence extrême. Du Groisier espérait réduire les d'Esgrignon à la dernière misère, voir leur château abattu, leurs terres mises à Tencfaère et venduesjeji détail, par suite de leur faiblesse pour ce jeune étourdi, dont les folies devaient tout compromettre. Il n'allait pas plus loin, il ne croyait pas, coiiifne le président du Rouceret, que Victuroicn donnerait autrement prise à la justice. La yengeance de ces deux hommes était d'ailleurs bien secondée par Texcessif amour-propre de Vlcturnien et par son amour pour le plaisir. Le fils du président du Rodceret, jeune homme de dix -sept ans, à qui le rôle d'agent provocateur allait à merveille, était un des compagnons et le plus perfide courtisan du comte. Du Groisier soldait cet espion d'un nouveau .georç^ le dressait admirablement à la chasse des vertus de ce noble et bel enfant; il le dirigeait moqueusement dans l'art de stimuler les mauvaises dispositions de sa proie. Félicien du Ronceret était précisément une nature envieuse et spirituelle, un jeune sophiste à qui souriait une semblable mystification, et qui y trouvait ce haut amusement qui manque en province aux gens d esprit.

De dix-huit à vingt et ud ans Victurnien coûta près de quatre-vingt mille francs au pauvre notaire, sans que ni mademoiselle Armande* ni le marquis en fussent informés. Les procès assoupis entraient pour plus de moitié dans cette somme, et les profusions du jeujae homme avaient emj^o^é le reste. Des dix mille livres de rente du marquis, cino mille étaient nécessaires à la tenue de la maison; reotreijen de maoemoiselle Armande, malcré sa parcimonie, et celui du marquis employaient plus de deux mille itranes, la pension du bel héritier présomptif n'allait donc pas à cent louis. Qu'étaient deux mille francs, pour paraître convenablement? La toilette seule emportait celte rente. Victurnien faisait venir son linge» ses habits, ses gants, sa parfumerie, de Paris. Victuruieu avait voulu un ioli cheval anglais à monter, un cheval de tilbury ot un tilbury. M. du Groisier avait un cheval aiiglais et un tilbury. La uoblesse devait-elle se laisser écraser par la bourgeoisie? Puis le jeune comte avait voulu un groom à la livrée de sa maison. Flatté de donner le ton à la ville, au département, à la jeunesse, il était entré dans le monde des fantaisies et du luxe qui vont si bien aux jeunes gens beaux et spirituels. Chesnel fournissait à tout, non sans user, comme les anciens parlements, du droit de remontrance, mais avec une douceur angélique.

^ Quel dommage qu'un si bon homme soit si ennuyeux ! se disait Ticturaien chaque fois que le notaire appliquait une somme smr quelque plaie saignante.

Veuf et sans enfants, Chesuel avait adopté le fils de son ancien maître au fond de son cœur, il jouissait de le voir traversant la grande rue de la ville^ perché sur le double coussin de son tilbury, fouet en main, une rose à la boutonnière, joli, bien mis, envié par tous. Lorsque, dans un besoin pressant, une perte au jeu chez les Troisville, chez le duc de Gordon, à la Préfecture ou chez le receveur général, Victurnien venait, la voix calme, le regard inquiel, le §este patelin, trouver sa Providence, le vieux notaire, dans une moesie maison de la rue du Bercail , il avait ville gagnée en se montrant.

— Eh bien ! qu'avez- vous, monsieur le comte, que vous est-il arrivé? demandait le vieillard d'une voix altérée.

Dans les grandes occasions, yictumien s'asseyait, prenait un air mélancolique et rêveur, il se laissait questionner en faisant des minauderies. Après avoir donné les ^usgrandesaoxiétés au bonhomme, qui commençait à redouter les suites d'une dissipation si soutenue, il avouait une peccadille soldée par un billet de mille francs. Chesnel, outre son étude, posséd;ût environ douze mille livres de rentes. Ce fonds n'était pas Inépuisable. Les quatre-vingt mille francs dévorés constituaient ses économies réservées pour le temps où le marquis enverrait son fils à Paris, ou pour faciliter quelque beau mariage. Glairvojfant quand Victurnien n'était pas là, Chesnel perdait une a une les illusions que caressaient le marquis et sa soeur. En reconnaissant chez cet enfant un manque total d'esprit de conduite,. il désirait le marier à quelque noble fille, sage et prudente. 11 se demandait comment un jeune homme pouvait penser si bien et se conduire si mal, en lui voyant faire le lendemain le contraire de ce qu'il avait promis la veille. Mais il n'y a jamais rien de bon à attendre des jeunes gens qui avouent leurs fautes, s'en repentent et les recommencent. Les hommes à grands caractères n'avouent leurs fautes qu'à eux-mêmes, ils s'en punissent eux-mêmes. Quant aux faibles, ils retombent dans Tomière, en trouvant le bord trop difficile à côtoyer. Victurnien, chez qui de semblables tuteurs avaient, de concert avec ses compagnons et ses habitudes, assoupli le ressort de l'oif ueil secret des grands hommes, était arrivé soudain à la faiblesse des voluptoeox, dans le moment de sa vie où, pour s'exercer, sa foroe aurait en besoin du ré- Ïfime de contrariétés et de misères <|ui forma les prince Eugène, les ' rédéric II et les Napoléon. Chesnel apercevait chez Victurnien cette indomptable fureur pour les jouissances, qui doit être l'apana^ie des hommes doués de grandes facultés et qui sentent la nécessite d'en contre-balancer le fatigant exercice par d^égales compensations en plaisirs, mais qui mènent aux abîmes les gens nabiles seulement pour

les voluptés. Le bonhomnie s'épouvanlalt par moments; mais, par moments aussi, les profondes saillies et Tesprit étendu qui rendaient ce jeune homme si remarquable le rassaraient. Use dis<iit ce que disait le marquis quand le bruit de qudque escapade arrivait à son of^ille : — U faut que jeunesse se passe t}uat)d Chesnel se plaignait au chevalier de la propension du jeune comte à faire des dettes, le chevalier l'écoutait en massant une prise de tabac d'un air moqueur. — Expliquez-moi' donc ce qô*est la dette publique^ mon ciicr Ches-

tous par hasard que Viciyrnien vous apportât des économies? Vous savez ce que fit notre grand Richelieu, non pas le cardinal, c'était un misérable qui tuait la noblesse, mais le maréchal, qUi^nd son pelhfils le prince de Chinon, le dernier des Richelica, lui montra au^il n'avait pas dépensé à TUniversité l'argent de ses menus plaisirs?

— Non, .mQUsieur le chevalier,

— Eh bien ! il jeta la bourse par la fetiêtre, à tin balayeur des cours, en disant à son petit-fils : On ne t'apprend donc pas ici â être prince?

Chesnel baissait la tête, sans mot dire. Puis le soir, avant de s'endormir, l'honnête vieillard pensait que ces doctrines étaient funestes aune époque où la police correctionnelle existait pour tout le monde: 11 y voyait en germe la ruine de la grande maison d'Escripon.

Sans ces explications, qui peicnent tout un côté de rhistoire de la vie provinciale sous l'Empire et 19 Restauration, il eût été difilcile de comprendre la scène par iaauelle commence cette aventure, et qui eut lieu vers la fin du mois d octobre de l'année 4822, dans le Cabinet des Antiques, un soir, après le jeu, quand les nobles habitués, les vieilles comtesses, les jeunes marquises, les simples baronnes, eurent soldé leurs comptes. Le vieux gentilhomme se promenait de long en long dans son salon, où mademoiselle d'Esgrignon allait éteignant elle-même les bougies aux tables de jeu, il ne se promenait pas seul, il était avec le chevalier. Ces deux débris du siècle précédent causaient de Victurnien. Le chevalier avult été chargé de faire à son sujet des ouvertures au marquis.

— Oui, marquis, disait le cbevdier, votre fils perd ici son temps et sia jeunesse, vous devez enfin l'euvofer à la cour.

— J'ai toujours songé que, si mon grand âge m'interdisait d'aller à la cour, où. entre nous soit dit, je ne Mis pas ce que je ferais en voyant ce qui se passe et au mMeii des gens nouveaux que reçoit le roi, j'enverrais du moins mon fils présenter nos hommages à Sa Majesté. Le roi doit donner quelqne chose a» eenste, quelque chose comme un ruinent, un mploi dans sa maison» niifin, le mettre à même de gagner aes éperens. Mon oncle rarchev4^ a souffert un cruel mar^e, j'ai fuerroyé tani déserter le camp oonme ceux qui ont cru de leur devotr de suivre les princes : selon «sni, le roi était en France, sa noUeise devait Tenlenrer. Eh bien ! personne ne songe à nous, tandis que Henri IV aurait éorii d^ aux d'Esgrignon : Venez, met (tmii! neuf mn^m gagné te partie. Enfin mus sonunes quelque chose de roleia que les Troisville, «t voici deus Tratoville nommés pairs de France, un autre est député de la noUesie (il prenait les grands collèges électoraux pour les assemblées de son ordre). Vraiment on ne pense pas plus à nous que si nous n'existions pas ! J'attendais le voyage que les princes devaient faire par ici; mais les princes ne viennent pas à nous, il faut donc aller à eux...

— Je suis enchanté de savoir q\ie vous pensez à produire notre cher Victurnien dans le monde, du habilement le chevalier. Ceuc ville est un trou dans lequel il ne doit pas enterrer ses talents. Tout ce qu'il peut y rencontrer, c*est quéque Normande hen sotte, hen mal apprise et riche. Quéau'il en ferait?... sa femme. Ah ! bon Dieu !

— J'espère bien quil ne se mariera qu'après être parvenu à quel* que belle charge du royaume ou de la couronne, dit le vieux marquis. Mais il y n des dilncultés graves.

Voici les seules difiicultés que le marquis apercevait à l'entrée de la carrière pour son fils.

^ Mon fils, reprit-il après une pause marquée par un soupir, le comte d'fiagrignon ne peut pas se présenter comme un va-nu^pieds, il faut l'équiper. Hélas ! nous n'avons plus, comme il ^ a deux siècles^ nos gentilshommes de suite. Ah ! chevalier, celte démolition de fond en comble, elle me trouve toiyours nu lendemain du premier coup de marteau donné par M. de Mirabeau. Aujourd'hui, il ne s'agit plus que d'avoir de l'argent, c'est tout ce que je vois de clair dans les bienfaits de la Restauration- Le roi ne vous demande pas ei vous descendez des Valois, ou si vous êtes un des conquérants de la Gaule, il vous demande si vous payez mille francs de tailles. Je ne saunais donc en^ voyer le comte à la cour sans quelque vingt mille écus...

— Oui, avec cette bagatelle, il pourra se montrer galamment, dit le chevalier.

— £h bien! dit madenmiselle Armande, j'ai prié Chesnel de venir ce soir. Croiriez-vous, chevalier, que, depuis le jour où Chesuel m'a proposé d'é{K)user ce misérable du Groisier...

— Ah ! c'était bien indigne, mademoiselle, s'écria le chovalicrv •— Impardonnable, dit le marquis«

Î.ES RIVALITÉS

— Eh bicu ! reprit mademoiselle Armande, mon frère n'a jamais pu se décider A demander quoi que ce soît à Cliesnel.

— A votre ancieD domestique ? reprit le chcTalier. Ah ! mar<iuig, mais Toiis feriez à ChesDel ua honoeiir, un honneur doai il serait r^ connaissant iusqu'i son dernier soupir.

— Ifon, repondit le gentilhomme, je ne trouve pas la chose digne..

— Il s'agit bieu de digne, la chose est nécessaire, reprit le chevalier en faisant un léger haut-le -corps.

— Jamais! s'écria le marquis en ripostant par un geste qni décida le chevalier à risquer un grand coup pour éclairer le vieillard.

— Eh bien! dit le clicvalier, si vous ne le savez pas, je vous dirai, moi, que Ghesnel a déjà donné quel<iiic chose à voire flis, quelque chose comme...

— Mon nis est incaphle d'avoir accepté quoi que ce soit de Chesnel, s'écria le vieillard en se redrensaot el interrompant le chevalier. Il a pu vous demander, â vous, vingt-cinq louis...

— Quelque chose comme cent mrlle livres, dit le chevalier en continuant.

Qiundje la voyais venant de tainiurlecoun... et qn'elia ; imennil Viclnmicn,

— Le comte d'Escrignon doit cent mille livres à un Chesnel ! s'écria le vieillard en donnant les signes d'une profonde douleur. Ah ! s'il n'étail pasUls unique, il partirait ce soir pour les Mes avec un brevet de capitaine! Devoir à des usuriers avec lesquels on s'acquitte par de gros intérêts, bon I mais Chesnel, un homme auquel on s'attache.

— Oui ! noire adorable Victnrnien a mangtf cent mille livres, mon cher marquis, reprit le chevalier en secouant les grains de tabac tombés sur son gîlel, c'est peu, je te sais. A son â^c, moi! EnGn, laissons nos souvenirs, marquis. Le comte est en province, toute proportion gardée, ce n'est pas mal, il ira loin; je lui vois les dérangements des hommes qui plus lord accomplissent de grandes choses...

— Et il dort là-haut sans avoir rien dit i son père I s'écria le marqnis.

— Il dort avec l'innocence d'un enfant qui n'a encore l^it le meilleur que de cinq à six petites bourgeoises, et auquel il faut maintenant des duchesses, répondit le chevalier.

— Mais il appelle sur lui la lettre de cachet.

— ili ont supprimé les lettres de cachet, dit le chevalier. Quand on a essayé de créer une justice exceptionnelle, vous savez comme on a crié. Nous n'avons pu maintenir les cours préviMales que H. de Buuna parte ap|>clail Commùtiotw militairt*

— Eh bien ! qu'ai ions-nnus devenir quand nous aurons des enfants fous, ou trop mauvais sujets, nous ne pourrons donc plus les enfermer ? dit le marquis.

Le chevalier r^arda le père au désespoir et n'osa lui répondre : * — Nous serons forcés de les bien élever...

— Et vous ne m'avez rien dit de cela ? mademoiselle d'Esgrignon, reprit le marquis en interpellant sa sœur.

Ces paroles dénotaienl toujours une irritation, il l'appelait ordinairement ma »(Bur.

— Mais, monsieur, quand un jeune homme vif et l>ouiIlant reste oisirdans une ville comme celle-ci, que voulez-vous qu'il fasse? dit i:iademoisellc d'Esgrigoon, qui ne comprenait pas la colère de son

— Eh diantre \ des dettes, reprit le chevalier, il joue, il a de petites aventures, il chasse, tout cela codte horriblement aujourd'hui.

— Allons, reprit le marquis, il est temps de l'envoyer an roi. Je passerai la matinée demain à écrire à nos parmts.

— Je connais quelque peu les dues de navarreins, de Lenoncourt, de Maufrigneuse, de (^aulieu, dit le chevalier, qui se savait cependant bien oublié.

— Mon cher chevalier, il n'est pas besoin de tant de façons pour présenter un d'Esgrignon à la cour, dit le marquis en l'interrompant. Cent mille livres, se dit-il, ce Chesnel est bien hardi. Voilii les effets de ces maudits troubles. Hons Chesnel protège mon 61s. Et I) faut que je lui demande... Non, ma sœur, vous ferez cette ailiure. Chesnel prendra ses sdretés sur nos biens pour le tout. Puis lavez b tête à ce jeune étourdi, car il finirait par se ruiner.

Le chevalier et mademoiseUe d'Esgrignon trouvaient simples et naturelles ces paroles, si comiques pour tout autre qui les aurait entendues. Loin de là, ces deux personnages furent très-émus de l'expression presque douloureuse qui se peignit sur les traits du vieillard. En ce moment, M. d'Esgrignon était sous le poids de quelque prévision sinistre, il devinait presque son époque. Il alla s'asseoir sur une bergère, au coin du feu, oubliant Chesnel qui devait venir, et auquel il oe voulait rien demander.

Le marquis d'Esgrignon avait alors la physionomie que les imaginations un peu poétiques lui voudraient. Sa tête presque chauve avait encore des cheveux blancs soyeux, placés à l'arrière de la téie, et retombant par mèches plates mais bouclées aux extrémités. Son beau front plein de noblesse, ce Iront que l'on admire dans la tête de Louis aV, dans celte de Beaumarchais el dans celle du maréchal de Richelieu, n'offrait au regard ni l'ampleur carrée du maréchal de Saxe, ni le cercle petit, dur, serré, trop plein de Voltaire; mais une gracieuse forme convexe, Bnement modelée, à tempes molles et dorées. Ses yeux brilldnls jetaient ce courage et ce feu que l'ége n'abat point. Il avait le nez des Coudé, l'aimable bouche des Bourbons, île laquelle il ne sort que des paroles spiriuielles ou bonnes, comme en disait toujours le comte d'Artois. Ses joues, plus en talus que niaisement rondes, étaient en harmonie avec son corps sec, ses jambes fines et sa main potelée. H avait le cou serré par une cravate mise comme celle des marquis représentés dans toutes les gravures qui ornent les ouvrages du dernier siècle, et que vous voyez a Saint-Preu\ comme à Lovelace, aux héros du bourgeois Diderot comme à ceux de l'élégant Montesquieu (voir tes premières éditions de leurs œuvres). Le marquis portait toujours un grand gilet blanc brodé d'or, sur lequel brillait le ruban de commandeur de Saint-Louis; un habit Meu à grandes basques, à pans retroussés et fleurdelisés, singulier costume qu'avait udopté le roi ; mais le marquis n'avait point abandonné la culotte française, ni les bas de soie blancs, ni les boucles. Dès six heures du soir, il se montrait dans sa teuue. Il ne lisait que la Qw>- Minw et la GatttU de Fraitee, deux journaux une les feuilles constitutionnelles accusaient d'obscurantisme, de mille énormités monarchiques et religieuses, et que le marquis, lui, trouvait pleins d'hérésies et d'idées révolutionna ires. Quelque exagérés que soient les organes d'une opinion, ils sont toujours au-dessous des purs de leur parti ; de même que le peintre de ce magnilique personnage sera certes taxé d'avoir outrepassé le vrai, tandis qu'il adoucit quelques tons trop crus, et qu'il éteint des parties trop ardentes chez son modèle. Le marquis d'Esgrignon avait mis ses coudes sur ses genoux, et se tenait la léie dans ses mains. Pendant tout le temps qu'il médita, mademoiselle Armande et le chevalier se regardèrent sans se communiquer leurs idées. Le marquis souffrait'il de devoir l'avenir de son nis à sou ancien intendant? Doutait-il de l'accueil qu'on ferait au jeune comte? Regretiait-it de n'avoir rien préparé pour l'entrée de son héritier dans le monde brillant de la cour, en demeurant au fond de sa province oit l'avait retenu sa pauvreté, car comment aurait-il paru à la cour? Il soupira fortement en relevant la tâie. Ce soupir éiait un de ceux que rendait alors la véritable et loyale aristocratie, celle des gentilshommes de province, alors si négliges, comme la plupart de ceux qui avaient saisi leur épée et résisté pendant l'orage.

— Qu'a-t-ou fait pour les Monlauran. pour les Ferdinand, qui sont morts ou ne se sont jamais soumis? se dit-il à voix basse. A ceux qui ont lutté le plus courageusement, ou a jeté de misérables pensions, qnelque lieuienance de roi dans une forteresse, à ta frontière

LK CABINET DES ANTIQUES

Eviilemmeat il doulail de II royaulë. Mademoiselle d'EsgriguoD esuyait de rassurer eod frère sur l'aveoir de ce voyage, quand ou eQteudil sur le petit pavé sec de la me, le long des Tenéires du salon, ua pas qui anDoogait Chesoel. Le oolaire se m«itra bientôt à la porte, que JoMpfain, le vieux valet de chambre du comte, ouvrit sans au- Doocer.

— Chesoel, mon garçon...'

Le notaire avait soix«Dle-Deuf ans, une télé chenue, un visase carré, vënérable, des culottes d'une ampleur qui eussent mérité de Sterne une descriptioo épique; des bas drapés, des souliers i agrafes d'argent, un habit en façon de chasuble, et un grand gilet de tuteur.

— .., Tu as été bien outrecuidant de prêter de l'argent au comte d'Esgrignon? tu mériterais 4]ue je te le rendisse à l'instant et one nous ne te vissions jamais, car tu as donné des ailes à ses vices.

" ' eut on moDient de I " '" ''

e pnbliquemrat un

taire avait une altitude humble et contrite.

— Chesoel, cet enfant m'inquiète , reprit le marquis avec bonté, je veux l'envoyer à Paris,

ÇOTif y servir le rti.

u t'entendras avec ma ttveur pour qu'il y parulsse convenablement.

Nous réglerons nos comptes...

Ia marquis se retira gravement, en saluant Chesuel par on geste familier.

— Je remercie monsieur le marquis de ses boutés, dit le vieillard, qui restait debout.

Mademoiselle Armande se leva pour accompagner son frère; elte avait sonné, le valei de chambre était à la porte, un flambeau a la main, pouraller coucher sou maître.

— Asseye i-vods, Cliesnel, dit la vieille fille en

Par ses délicatesses de femme , mademoiselle Armande Atait toute rudesse au commerce du

fectioo magnilique. L'attachement du marquis pour son ancien domesliqnecoustituaituoepas- &ion semblable â celle que le maître a pour son chieo, et qoi le porte* rail à se battre avec qui donnerait un coup de pied A sa béte : il la regarde comme une partie iDlégranle de son exis> lence, comme une chose

qui, sans être tout à fait lui, le représente dans ce qu'il a de plus cher, les sentiments.

— 11 était temps de faire quitter cette ville i H. le comte, mademoiselle, dit sentencieusement le notaire.

— Oui, répondit-elle. S'est-il permis quelque nouvelle escapade?

— Non, mademoiselle.

— Eh bien! pourquoi l'accusez -von s?

— Mademoiselle, je ne l'accuse pas. Non. je ne l'accuse pas. Je suis bien loin de l'accuser. Je ne l'accuserai même jamais, quoi qu'il fasse!

La conversation tomba. Le chevalier, être éminemment compré* bensif, se mit à bliller comme un homme t»lonité par te sommeil. Il s'excusa gracieusement de quitter le salon et sortit ayaut envie de dormir autant que de s'aller nojer : le démon de la curiosité lui

Eh tHBDl il jets libourKpirla fuiiCtrc, -

écarquillait les yeux, et de sa main délicate Atiit le coton que le chevalier avait dans les oreilles.

— Eb bien! Chesnel. y a-t-il quelque chose de nooveinTdil mademoiselle Armande inquiète.

— Oui, reprit Chesnel, il s'agit de CM choses dont il est impossiUe de parler à M. le marquis : il tomberait foudroyé par une apoplexie.

— Dites donc, reprit-elle ai penchant sa belle tête sur le dos de sa bergère et laissant aller ses bras le loog de sa taille comme une personne qui attend le coup de h mort sans se défendre.

— fflademoiselle. M. le comte, qui a tant d'esprit, est le jouet de petites gens en train d'épier une grande vengeance : ils nous voudraient ruiués, humiliés! Le président du tribunal, le sieur du Roocerct, a, comme vous savez, les plus hautes prétentions nobiliaires...

— Son grund'père était procureur, dit mademoiselle Armande.

— Je le sais, dit le notaire. Aussi ne l'avez-vous pas reçu chez

VOUS; il ne va pas non plus chez HM. de Trois ville, ni chez le doc de ^ Gordon, ni chez le mar-

:; :;l , ""-^v , ^ quis de Casteramniais

' '' ' ~~ '--- il est un des piliers dn

salon du Croisier. H. Félicien dn Ronceret, avec qui votre neveu peut frayer sans trop se compromettre ( il lui faut des compagnons), eh bien ! ce jeune homme est le conseiller de toutes set folies, lui et deux ou trois autres qui sont du parti de votre ennemi, de l'ennemi de H. le chevalier, de celui qui ne respire que vengeance contre vous et contre toute la noblesse. Tous espèrent vous ruiner par votre neveu . le voir tombé dans la boue. Cette conspiration est menée par ce sycophante de du Croisier, qui fait le royaliste; sa pauvre femmeignore tout, vous la connaisses, je l'aurais su plus tôt si elle avait des oreilles pour eotendre le mal. Pendant quelque temps, ces jeunes fous n'éUient pas dans le secret, ils n'y mettaient personne; mais, k force de rire, les meneurs se sont compromis , les niais ont compris; et, depuis les dernières escapades du comte, ils se sont échappés ji dire quelques mots quand ils étaient ivres. Ces mots

^ m'ont été rapportés par

— ■ ■■ des personnes chagri-

nes de voir un si beau, un si noble et si charmant jeune homme se perd:int i plaisir. Dans dans quelques jours il sera... je n'ose... >, Chesnel ! s'écria douloureusement made-

cc moment, on le plnii

— Mépiisc. dites, di moi sel le Arm;indc.

— Bêlas ! comment voule):-vous empêcher les meilleures gens de b ville, qui ne savent que fuire du matin jusqu'au soir, de contrôler les actions de leur prochain ? Ainsi les pertes de H. le comte au jeu ont été calculées. Voilà, deptiis deux mois, trente mille francs d'envolés; et ciiJCUD se demande où il les prend. Qtiand on en parle devant moi, je vous les rappelle i l'ordre! Ah! mais... Croyez-vous, leur disais-jc ce malin, si l'on a pris les droits utiles et les terres de la maison d'Esgrignon, qu'on ait mis la main sur les trésors ? Le jeune comte a le droit de se conduire i sa guise ; et, tant qu'il ne vous devra pan un sou, vous n'avez pas à dire un mot.

Mademoiselle Armande tendit sa main, sur laquelle le vieux notaire mit un respectueux b;iiscr

io

LES RIVALITÉS

— Bon Chesnci ! Mon ami, comment nous trouverez -vous des fonds pour ce voyage? YiclurnicB ne peut aller à la cour sans s'y tenir à son rang.

-* Oh ! Bademoiselle, j*ai empruaté sur le Jard.

— Comment, vous n^aviez plus rien ! Mon DieUi s*écria-t-eUe, comment ferons-nous pour vous récompenser ?

— £tt acceptant les cent miUe francs que je tiens à votre disposition. Vous comprenez que l'emprunt a été secrètement mené pour ne pas vous déconsidérer. Aux yeux de la ville, j'appartiens à la maison d'Esgrignon.

Quelques larmes vinrent aux yeux de mademoiselle Ârmande ; Chesnel, les voyant, prit un plî de la robe de celte noble fille, et le baisa.

— Ce ne sera rien, reprit-il, il faut que les jeunes gens jettent leur gourme. Le commerce aes beaux salons de Paris changera le cours des idées du jeune homme. El ici, vraiment, vos vieux amis sont les plus nobles cœurs, les plus dignes personnes du monde, mais ils ne sont pas amusants. M. le comte, pour se désennuyer, est obligé de descendre, et il finirait par s'encanailler.

Le lendemain, la vieille voilure de voyage de la maison d'Esgrignon vit le jour, et fut envoyée chez le sellier pour être mise en éiat. Le jeune comte fut solennellement averti par son père, après le déjeuner, des intentions formées à son égard : il irait à la cour demander du service au roi ; en voyageant, il devait se déterminer pour une carrière quelconque. La marine ou l'armée de terre, les ministères ou les ambassades» la maison du roi, il n'avait qu'à choisir, tout lui serait ouvert. Le roi saurait sans doute gré aux d'Esgrignon de ne lui rien avoir demandé, d'avoir réservé les faveurs du trône pour l'héritier de la maison.

Depuis ses folies, le jeune d'EsgrLraon avait flairé le monde parisien, et jugé la vie réelle. Comme h s'agissait pour lui de quitter la province et la maison paternelle, il écouta gravement l'allocution de son respectable père, sans lui répondre que l'on n'entrait ni dans la marine, ni dans Varmée, comme jadis ; que, pour devenir tous-lieutenant de cavalerie sans passer par les écoles spéciales, il fallait servir dans les pages ; que les fils des familles les plus illustres allaient à Saini-Gyr et à l'Ecole polytechnique, ni plus ni moins que les fils de roturiers, après des concours publics où les gentilshommes couraient la chance d avoir le dessous avec les vilains. En éclairant son père, il pouvait ue pas avoir les fonds nécessaires pour un séjour h Paris, il laissa donc croire au marquis et k sa tante Armande qu'il aurait à monter dans les carrosses du roi, à paraître au rang que s'attribuaient les d'Esgrignon au temps actuel, et à frayer avec lésons grands seigneurs. Marri de ne donner à son fils qu un domestique pour raccompagner, le marquis hii offrit son vieux valet Joséphin, un nomme de coniuince qui aurait soin de lui, qui veillerait fidèlement à ses afTaires, et de qui le pauvre père se défaisait, espérant le remplacer auprès de lui par un jeiine domestique.

— Souvenez- vous, mon fils, lui dit-il, oue vous dies nn Garol, que votre sang est un sang pur de toute mésalliance, que votre écusson a pour devise : Il est nôtre ! qu'il vous permet d'aller partout la tête naute, et de prétendre à des reines. Rendez grftce à votre père, comme moi je fis au mien. Nous devons à l'honneur de nos ancêtres, saintement conservé, de pouvoir regarder tout en face, et de n'avoir à plier le genott que devant une maltresse, devant le roi et devant Dieu. Vollà le plus srand de vos privilèges.

Le l)on Chesnel avait assisté au déjeuner, il ne s'était pas mêlé des recommandations héraldiques, ni des lettres aux puissances du jour ; mais il avait passé la nuit à écrire k l'un de ses vieux ami», «m des plus anciens notaires de Paris. La palcrniié faciice et réelle que Chesnel portail à Victurnien serait incomprise, si l'on omettait de donner celle lettre, comparable peut-être au discours de Dédale à Icare. Ne faut-il pas remouier jusqu'à la mythologie pour trouver des compa- ' raisons dignes de cet homme antique?

« Mon cher et respectable Sorbier,

ff Je me souviens, avec délices, d'avoir fait mes premières armes c dans notre honorable carrière chez ton père, où tu m'as aimé, « pauvre petit clerc que j'étais. C'est a ces souvenirs de cléricature, « si doux à nos cœurs, que je m'adresse pour réclamer de toi le seul « service que je t'aurai demandé dans le cours de notre longue vie, « traversée par ces catastrophes politiques auxquelles j'ai dâ pcutc être l'honneur de devenir ton collègue. Ce service, je te le demande, « mon ami, sur le bord de la tombe, au norA de mes cheveux blancs c qui tomberaient de douleur, si tu n'obtcmi)érais à mes prières. Sora hier, il ne s'agit ni de moi, ni des miens. J'ai perdu la pauvre maa dame Chesnci et n'ai pas d'enfants. Ilélas ! il s'agit de plus que ma « famille, si j'en avais une; il s'agit du fils unique de M. le marquis n d'Esgrignon, de qui j'ai eu l'honneur d'être l'intendant au sortir de « l'élude, où son perc m'avait envoyé, à ses frais, dans l'intention de « me faire faire fortune. Cette maison, où j'ai été nourri, a subi tous « les malheurs de la Révolution. J'ai pu Ini sauver quelque bien, mais a qu'est-ce on con»parai<ion de l'opulence clcinlc? Sorbier, je ne saua rais l'exprimer à quel point je buis allaché à celle i^randc maison, « que j'ai vue près de choir dans l'abîme des temps : la proscription,

« la confiscation, la vieillesse et point d'enfant ! Combien de malheurs! a M. le marquis s'est marié, sa femme est morte en couches dti jeune cr comie, il ne resle aujourd'hui de bien vivant que ee noble, cher et « précieux enfant. Les destinées de cette maison résident en ce jeune « nomme, il a fait quelques délies en s^amusant ici. Que devenir en « province avec cent misérables louis? Oui, mon ami, cent louîs, voi- « là où en est la grande maison d'Esgrignon. Dans celte extrémtié, « son père a senti la nécessité de renvoyer à Paris, y réclamer à la a cour la faveur du roi. Paris est un lieu nicn dangereux pour la jeuc nesse. Il faut la dose de raison qui nous fait notaires pour y vivre «r sagement. Je serais d'ailleurs au désespoir de savoir ce pauvre en- <( faut vivant des privations que nous avons connues. Te souviens-tu « du plaisir avec lequel tu as partagé mou peilt. pain, au parterre du c Théâtre-Français, quand nous y sommes restés un jour et une nuit «pour, voir la représentation du Jlf ariag^dcFigoro 7 aveugles que « nous étions ! Nous étions heureux et pauvres, mais un noble ne sau- « rait être heureux dans l'indigence, l'indigence d*un noble est une c chose contre nature. Ah! Sorbier, quand on a eu Icbonbêur d'a- « voir, de sa main, arrêté dans sa chute l'un des plus beau\ arbres a généalogiques du royaiftne, il est si naturel de s*y attacher, de l'ai- Cl mer, de l'arroser, de vouloir le voir refleuri, que tu ne t'étonneras ff point des précautions que je prends, et de m'entendre réclamer le « concours de tes lumières pour faire arriver à bien notre jeune (( homme. La mai^mi d'Esgrignon a destiné la somme de cent mille « francs aux frais du voyage entrepris par M. le comte. Tu le verras, « il n'y a pas à Paris de jeune homme qui puisse lui être comparé ! a Tu t'intéresseras à lui comme à un fils unique. Enfin je suis certain 9 que madame Sorbier n'hésitera pas à te seconder dans la tutelle tf morale dont je t'investis. La pension de M. le comte Victurnien est ff fixée à deux mille francs par mois ; mais tu commenceras par lui a en remettre dix mille pour ses premiers frais. Aidsi, la famille a « pourvu à deux ans de séjour, hors le cas d'un voyage à Tétranger, a pour lequel nous verrions alors à prendre d'autres mesures. Assoa cie-toi, mon vieil ami, à cette œuvre, et tiens les cordons de la a bourse un peu serrés. Sans admonester M. le comte, soumets-lui ff des considérations, retiens-le autant que tu pourras, et fais en sorte « qu'il n'anticipe point d'un mois sur l'autre, sans de valables raisons, « car il ne faudrait pas le désespérer dans une circonstance oili l'honff neur serait engage. Informe-toi de ses démarches, de ce qu'il fait, ff des gens qu'il fréquentera; surveille ses liaisons. M. le chevalier « m'a dit qu'une danseuse de l'Opéra coûtait souvent moins cher € qu'une femme de la cour. Prends des informations sur ce point, et « retourne-moi ta réponse. Madame Sorbier pourrait, si tu es trop c occupé, savoir ce que deviendra le jeune homme, où il ira. Peutff être ridée de se faire l'ange gardien d'un enfant si charmant et si f noble lui sourira-t-elle ! Dieu lui saurait gré d'avoir accepté cette a. sainte mission. Son cœur tressaillera peut-êlre en apprenant com- « bien M. le comte Yicturni^ court de dangers dans Paris ; vous le « verrez : il est aussi beau que jeune, aussi spirituel que confiant. m S'il se liait à quelque mauvaise femme, madame Sorbier pourrait « mieux que toi l'avertir de tous les dangers qu'il courrait. Il est aca comparâé d'un vieux domestique qui pourra te dire bien des choses. « Sonde doséphin, à qui j'ai dit de te consulter dans les conjonctures «délicates. Mais pourquoi t'en dirais-je davantage? Nous avons été c clercs et malins, rappelle-toi nos escapades, et nie pour cette aff faire quelque retour de jeunesse, non vieil ami. Les soixante mille « îtmcê te seront remis en un bon sur le Trésor, par un monsieur de « notre ville, qui se rend à Paris, etc. »

Si le vieux couple eût suiv4 les instniclions de Chesnel, il eût été obligé de payer trois espions pour surveiller le comte d'Esgrignon. Cependant il y avait dans le iiioix du dépositaire une ample sagesse. Un banquier donne des fon^ tant qu'il en a dans sa caisse, à celui qui se trouve crédité chez lui ; tandis qu'à chaque besoin d'argent le jeune comte serait obligé d'aller faire une visite au notaire, qui, certes, userait du droit de remontrance. Victurnien pensa trahir sa joie en apprenant qu'il aurait deux mille francs par mois. Il ne savait rien de Paris. Avec cette somme, il croyait pouvoir y mener un train de prince.

Le jeune comte partit le surlendemain accompagné des bénédictions de tous les habitués du Cabinet des Antiques, embrassé par les douairières, comblé de vœux, suivi hors de la ville par son vieux père, par sa sœur et par Chesnel, qui, tous trois, avaient les ^eux

{)leins de larmes. Ce départ subit défraya pendant plusieurs soirées es entretiens de la ville, il remua surtout les ccears haineux du salon de du Croisier. Après avoir juré la perte des d'Esgrignon, l'ancien fournisseur, le président et leurs adhérents voyaient leur proie s'écbappant. Leur vengeance était fondée sur les vices de cet étourdi, désormais hors de leur portée.

Une pente naturelle à l'esprit humain, qui fait souvent une débau* chée de la fille d'une dévote, une dévote de la fille d'une femme légère, la loi des contraires, qui sans doute est la résuHnntc de la loi des similaires, entraînait Victurnien vers Paris par un désir auquel il aurait succombé toi ou tard. Elevé dans une vieille maison de province, entouré de figures douces et tranquilles qui lui souriaient, de gensgraves.

LE CABINET DES APTIIQUES

afTccUonnés à leurs maîtres et en harmonie avec les couleurs antiques de celle demeure, cet enfant n'avait vu que des amis respectables. Excepté le chevalier séculaire, tous ceux qulTentourèrent avaient des manières posées, des paroles décentes et sentencieuses, il avait été caressé par ces femmes à jupes grises, à mitaines brodées, que Blondct vous a dépeintes. L'intérieur de la maison paternelle était décoré par un vieux luxe qui n'inspirait que les moins folles pensées. Enfin, instruit par un abbé sans fausse religion, plein de cette aménité des vieillards assis sur ces deux siècles qui apportent dans le nôtre les roses séchées de leur expérience et la fleur fanée des coutumes de leur jeunesse, Victurnien. que tout aurait dû façonner à des habitudes sérieuses, à qui tout conseillait de continuer la gloire d'une maison historiciue, en

Ïu'enant sa vie comme une grande et belle ehote, Viciurnien écoulait es plus dangereuses idées. Il voyait dans sa noblesse un marchepied bon à l'élever au-dessus des autres hommes. En frappant celte idole encensée au logis paternel, U en avait senti le creux, il était devenu le plus horrible des êtres sociaux et le plus commun à rencontrer, un égoïste conséquent. Amené, par la religion aristocratique du mot, à suivre ses fantaisies adorées par les premiers qui eurent soin de son enfance, et par les premiers compagnons de ses folies de jeunesse, il s'étaii habitué à n'estimer toute chose que par le plaisir qu'elle lui rapportait, et à voir de bonnes âmes réparant ses sottises ; complaisance pernicieuse qui devait le perdre. Son éducatiort, quelque belle et pieuse qu'elle fût, avait le défaut de favoir trop isolé, de lui avoir caché le train de la vie à son époque, qui, certes, n'est pas le train d'une ville de province : sa vraie destinée le menait plus haut. Il avait conlracié l'habilude de ne pas évaluer le fait à sa valeur sociale, mais relative ; il trouvait ses actions bonnes en raison de leur milité. Comme les despotes, il faisait la loi pur la circonstance ; système qui est aux actions du vice ce que la laniaisie est aux œuvres d'art, une cause perpétuelle d'irrégularité. Doué d'un coup d'œil perçant et rapide, il voyait bien et juste ; mais il agissait vite et mal. Je ne sais quoi d'incomplet, qui ne s'explique pas et qui se rencontre en beaucoup de jeunes gens, altérait sa conauite. Malgré son active ncnscc, si soudaine en ses manifestations, dès que la sensation parlait, la cervelle obscurcie semblait ne plus exister. Il eût fait l'étonncmcnt des sages, il était capable de surprendre les fous. Son désir, comme un grain d'orage, couvrait aussitôt les espaces clairs et lucides de son cerveau ; * puis, après des dissipations contre lesquelles il se trouvait sans force, il tombait en des abattements de tête, de cœur et de corps, en des prostrations complètes où il éuit imbécile à demi : caractère à traî-

ceiie Ame qui tenait par tant de coins à la poésie, mais frappée d'une épouvantable faiblesse à son ceûire.

Quand Viclurnien fut à quelques lieues de sa ville natale, il n'é^

Ï)rouva pas le moindre regret. Il ne pensa plus à son vieux père, qui e chérissait comme dix générations, ni à sa tante, dont le dévoue-

croyait y primer comme dans la ville et dans le département où régnait le nom de son père. Plein, non d'orgueil, mais de vanité, ses * jouissances s'y agrandissaieail de toute la grandeur de Paris. Il franchit la dislance avec rapidité. De même qjie sa pensée, sa voilure ne mit aucune transition entre l'horizon borne de sa province et le monde énorme de la capitale. Il descendit rue de Richelieu, dans un bel hôtel près du boulevard, et se hâta de prendre possession de Paris comme un cheval affamé se rue sur une prairie, il eut bientôt distingué la différence des deux pavs. Surpris plus qu'intimidé par ce changement, il reconnut, avec la promptitude de son esprit, combien il était peu de chose au milieu de cette encyclopédie babylonienne, combien il serait fou de se mcllrc en travers du torrent des idées et des mœurs nouvelles. Un seul fait lui suffît. La veille, il avait remis la lettre de son père au duc de Lenoncourt, un des seigneurs français le plus en faveur auprès du roi; il l'avait trouvé dans son magnifique hôtel, au milieu des splendeurs aiislocratic^ues, le lendemain il le rencontra sur le boulevard, à pied, un parapluie à la main, flânant, sans aucune disiinclion, sans son cordon bleu, que jadis un chevalier des ordres ne pouvait jamais quilier. Ce duc et pair, premier gentilhomme de la chambre du roi, n'avait pq, malgré sa haute politesse, retenir un

siècles.

A chaque époque, le trône et la cour se sont entourés de familles favorites sans aucune ressemblance ni de nom ni de caracières avec celles des auires règnes. Dans cette sphère, il semble ouc ce soit le fait et non l'individu qui se perpétue. Si l'histoire n'éuit là pour prouver celle observation, elle serait incroyable. La cour de Louis XVIII mettait alors en relief des hommes prcsuue étrangers à ceux qui ornaient celle de Louis X\ : les Uivicre, les Blacas, les d'Avaray, les Dainbray, les VaUblanc, Vilrollcs, d'Autichamp, Larochejaquelcin,

Pasquîer, Decazes. Liiné, de Villèle. la Bourdounaye, etc. Si vous comparez la cour de Henri IV à celle de Louis XIV, vous n'y retrouvez pas cinq grandes maisons subsistantes : Villeroy, favori de Louis XIV, était le petit-flls d'un secrétaire parvenu sous CnarlcslX. Le neveu de Richelieu n'y est presque rien déjà. Les d'Esgrignon, tout-puissants sous Henri IV, quasi nrinciers sous les Valois, n avaient aucune chance à la cour de Louis aVIII, oui ne songeait seulement pas à eux. Aujourd'hui, des noms aussi illustres que celui des maisons souveraines, comme les Foix-Grailly, fimie d'argent, la seule puissance de ce temps, sont dans une obscurité qui équivaut à rexiincllon. Aussitôt que Victurnien eut jugé ce monde, et il ne le jugea que sous ce rapport en se sentant blessé par Fégaliié parisienne, monstre qui acheva sous la Restauration de dévorer le dernier morceau de l'état social, il voulut reconquérir sa place avec les armes dangereuses, quoique émoussées, que le siècle laissait à la noblesse : il imita les allures de ceux à qui Paris accordait sa coûteuse attention, il sentit la nécessité d'avoir des chevaux, de belles voitures, tous les accessoires du luxe moderne. Gomme le lui dit de Marsay. le premier dandy qu'il trouva dans le premier salon où H fut introauit, il fallait se mettre à la hauteur de ion époque. Pour son malheur, il tomba dans le monde des roués parisiens, des de Marsay, des Ronquerolles, des Maxime de Traillcs, des des Lupeaulx, des rtastignac, des Vandenesse, des Ajuda-Pinlo, des Benudenord et des Manerville, qu*il trouva chez la marquise d'Espard, chez les duchesses de Grandiieu, de Garigliano, chez les marquises d'Aiglemont et de Listomère, chez madame de Sérizy, à l'Opéra, aux ambassades, partout où le mena son beau nom et sa fortune apparente. A Paris, un nom de haute noblesse, reconnu et adopté par le faubourg Saint-liermain, qui sait ses provinces sur le bout du doigt, est un passe-port qui ouvre les portes les plus difficiles à tourner sur leurs gonds pour les inconnus et pour les héros de la société secondaire. Victurnien trouva tous ses parents aimables et accueillants dès qu'il ne se produisit pas en solliciteur : il avait vu sur-le-champ que le moyen de ne rien obtenir étaii de demander quoique chose. A Taris, si le premier mouvement est de se montrer protecteur, le second, beaucoup plus durable, est de mépriser le protégé. La fierté, la vanité, l'orgueil, tous les bons comme les mauvais sentiments du jeune comte le portèrent à prendre, au contraire, une altitude agressive. Les ducs de Lenoncourt, de Chaulieu, de Navarreins, de Grandiieu, de Maufrigneuse, le prince de Blamont-Chauvry, se firent alors un nlaisir de présenter au roi ce charmant débris d'une vieille famille. Victurnien vint aux Tuileries dans un magnifique équipage aux armes de sa maison ; mais sa présentation lui aémonira que le peuple donnait trop de soucis au roi pour* qu'il pensât à sa noblesse. Il devina tout à coup l'ilotisme auquel la Restauration, bardée de ses vieillards éligibles et de ses vieux courtisans, a\^it condamné la jeunesse noble. Il comprit qu'il û*y avait pour lui de place convenable ni à la cour, ni dans l'Etat, ni à l'armée, enfin nulle part. l\ s'élança donc dans le monde des plaisirs. Produit à l'Elysée-Bourbon, chez la duchesse d'Angoulôme, au pavillon Marsan, il renconlra partout les témoignages de politesse superficielle dus à l'héritier d'une vieille famille dont on se souvint quand on le vit. C'était encore beaucoup qu'un souvenir. Dans la distinction par laquelle on honorait Victurnien, il y avait la pairie et un beau mariage ; mais sa vanité Vempêcha de déclarer sa position, H resta sous les armes de sa fausse opulence. Il fut d'ailleurs si comphincnté de sa tenue, si heureux de son premier succès, qu'une honic éprouvée par bien des jeunes gens, la honte d'abdiquer, lui conseilla de garder son attitude. Il prit un petit appartement dans la rue du Bac, avec une écurie, une remise et tous les accompagnements de la vie élégante à laquelle il se trouva tout d'abord condaitiné.

Celte mise en scène exigea cinquante mille francs, et le jeune comte les obtint contre toutes les prévisions du sage Chesnel, par un concours de circonstances imprévues. La lettre de Chesnel arriva bien à l'étude de son ami ; mais son ami étaU décédé. En voyant une lettre d'affaires, madame Sorbier, veuve très-peu poétique, la remit au successeur du défunt. Mailre Gardoi, le nouveau notaire, dit au jeune comte que le mandat sur le trésor serait nul, s'H était à Tordre de son prédécesseur. En réponse à l'épltre si longuement méditée par le vieux notaire de province, maître Cardot écrivit une lettre de qualre lignes, pour toucher, non pas Chesnel, mais la somme. Chesnel fit le mandat au nom du jeune notaire, qui, peu susceptible d'épouser la sekiiimentalité de son correspondant et enchanté de se mettre aux ordres du comte d'Esgrignon, donna tout ce que lui demandait Victurnien. Ceux qui connaissent la vie de Paris savent qu'il ne faut pas beaucoup de meubles, de voitures, de chevaux et d'élégance pour employer cinquante mille francs ; mais ils doivent considérer que Victurnien eut immédiatement pour une vingtaine de mille francs de délies chez ses fournisseurs, qui d'abord ne voulurent pas de son argent; sa fortune étant assez promptemeni grossie par l'opinion publique et par Joséphin, espèce de Chesnel en livrée.

Un mois aorès son arrivée, Viclurnien fut obligé d'aller reprendre une dizaine de mille francs chez son notaire. 11 avait simplement joué au whist chez les ducs de Navarreins, do Chaulieu, de Lenoncourt, et au Cercle. Après avoir d'abord gagné quclipios milliers de francs, il en eut bientôt perdu cinq ou six mille, et sentit la nécessité de s<î

LES RIVALITÉS

faire une, bourse de jeu. Vicluroicn avait Tesprit nui plait au monde et qui permet aux jeunes gens de grande famille de se mettre au niveau de toute élévation. Non-seulement il ftit aussitôt admis comme un personnage dans la bande de la belle jeunesse; mais encore il y fut envié. Quand il se vit Tobjet de Tenvie, il éprouva une satisfaction enivrante, peu faite pour lui inspirer des réiormes. Il fut, sous ce rapport, insensé. Il ne voulut pas penser aux moyens, il puisa dans ses sacs comme s*ils devaient toujours se remplir, et se défendit à lui-même de réfléchir à ce qu*il adviendrait de ce système. Dans ce monde dissipé, dans ce tourbillon de fêtes, on admet les acteurs en scène sous leurs brillants costumes, sans s'enquérir de leurs moyens : il n*y a rien de plus mauvais goôl que de les discuter. Chacun doit perpétuer ses richesses comme la nature perpétue la sienne, eu secret. On cause des détresses échues, on s'inquiète en raillant de la fortune de ceux que Ton ne connaît pas, mais on s'arrête là. Un jeime homme comme Victurnien, appuyé par les puissances du faubourg Saint-Germain, et à qui ses protecteurs eux-mêmes accordaient une fortune supérieure k celle qu il avait, ne fût-ce que pour se débarrasser de lui, tout cela très-fiuement, très-élégamment, par un mot, par une phrase ; enfin un comte à marier, joli homme, bien pensant, spirituel, dont le père possédait encore les terres de son vieux marquisat et le château héréditaire, ce jeune homme est admirablement accueilli dans toutes les maisons où il y a des jeunes femmes ennuyées, des mères accompagnées de filles à marier, ou des belles danseuses sans dot. Le monde l'attira donc, en souriant, sur les premières bauqnettes de son théâtre. Les banquettes que les marquis d'autrefois occupaient sur la scène existent toujours à Paris, où les noms changent, mais non les choses.

Victurnien retrouva dans la société du faubourg Saint-Germain, où l'on se comptait avec le plus de réserve, le double du chevalier, dans la personne du vidame de Pamiers. Le vidame était un chevalier de Valois élevé à la dixième puissance, entouré de tous les prestiges de la fortune, et jouissant des avantages d'une haute position. Ce cher vidame était l'entrepôt de toutes les confidences, la gazelle du faubourg ; discret néanmoins, et, comme toutes les gazettes, ne disant Sue ce que l'on peut publier. Victurnien entendit encore professer les octrines transcendantes du chevalier. Le vidame dit à d'Esgrignon, sans le moindre détour, d'avoir des femmes comme il faut, ei lui raconta ce qu'il faisait à son âge. Ce que le vidame de Pamiers se permettait alors est si loin des mœurs modernes, où l'âme et la passion jouent un si ^rand rôle, qu'il est inutile de le raconter à des gens qui ne le croiraient pas. Mais cet excellent vidame (il mieux, il dit en forme de conclusion à Victurnien : — Je vous donne à diner demain au cabaret. Après l'Opéra, où nous irons digérer, je vous mènerai dans une maison où vous trouverez des personnes qui ont le plus grand désir de vous voir. Le vidame lui donna un délicieux dîner au Rocher de Gancale, où il trouva trois invités seulement : de Marsay, Rastignac et Blondet. Emile Blondet était un compatriote du jeune comte, un écrivain qui tenait à la haute société par sa liaison avec une charmante jeune femme, arrivé^ de la province de Victurnien, cette demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcoriiet, un des généraux de Napoléon, qui avait passé aux Bourbons. Le vidame professait une profonde mésestime pour les diners où les convives dépassaient le nombre six. Selon lui, dans ce cas, il n'y avait plus ni conversation, ni cuisine, ni vins goûtés en connaissance de cause.

— Je ne vous ai pas appris encore où je vous mènerai ce soir, cher enfant, dit-il en prenant victurnien par les mains et les lui tapotant. Vous irez chez mademoiselle des Touches, où seront en petit comité toutes les jeunes jolies femmes qui ont des prétentions â l'esprit. La littérature, l'art, la poésie, enfin les talents y sont en honneur. C'est un de nos anciens bureaux d'esprit, mais vernissé de morale monarchique, b livrée de ce temps-ci.

— C'est quelquefois ennuyeux et fatigant comme une paire de bottes neuves, mais il s'y trouve des femmes à qui Ton ne peut parler que là, dit de Marsay.

— Si tous les poètes qui viennent y décrotter leurs muses ressemblaient à notre compagnon, dit Rastignac en frappant familièrement sur l'épaule de Blondet, on s'amuserait. Mais l'ode, la ballade^ les méditations à petits sentiments, les romans à grandes marges, infestent un peu trop l'esprit et les canapés.

— Pourvu au ils ne gâtent pas les femmes et qu'ils corrompent les jeunes filles, ait de Marsay, je ne les hais pas.

— Messieurs, dit en souriant Blondet, vous empiétez sur mon champ littéraire.

— Tais-toi, tu nous as volé la plus charmante femme du monde, heureux drôle, s'écria Rastignac, nous pouvons bien te prendre tes moins brillantes idées.

— Oui, le coquin est heureux, dit le vidame en prenant Blondet par l'oreille et la lui tortillant, mais Victurnien sera peut-être plus heureux ce soir...

— Déjà ! s'écria de Marsay. Le voilà depuis un mois ici, à peine at-il eu le temps de secouer la poudre de son vieux manoir, d'essuyer la saumure ou sa tante l'avait conservé; à peine a-t-il eu un cheval anglais un peu propre, un tilbury à la mode, un groom...

— Non, non, il n'a pas de groom, dit Rastignac en interrompant de Marsay ; il a une manière de petit paysan au'il a amené de son endroit, et que Buisson, le tailleur qui comprend le mieux les habits de livrée, déclarait inhabile à porter une veste...

— Le fait est que vous auriez dû, dit gravement le vidame, vous modeler sur Beaiidenord, qui a sur vous tous, mes petits amis, l'avantaffe de posséder le vrai tigre anglais...

— Voilà aonc, messieurs, ou en sont les genlilshommes en France! s'écria Victurnien. Pour eux, la grande question est d'avoir un tigre, un cheval anglais et des babioles...

— Ouais, dit Blondet en montrant Vîcturoien,

Le bon sens de monsieur quelquefois m'épouvante.

Eh bien! oui, jeune moraliste, vous en êtes là. Vous n'avez même plus, comme le cher vidame, la gloire des profusions qui l'ont rendu célèbre il y a cinauanle ans !*Nous faisons de la débauche à un second étage, rue Montorgueil. Il n'y a plus de guerre avec le cardinal ni de camp du Drap-d'Or. Enfin, vous, comte d'Esgrignon, vous soupez avec un sieur Blondet, fils cadet d'un misérable juge de province, a qui vous ne donniez pas la main là-bas, et qui dans dix ans peut s'asseoir à côté de vous parmi les pairs du royaume. Après cela, croyez en vous, si vous pouvez !

— Eh bien ! dit Rastignac, nous sommes passés du fait à l'idée, de la force brutale à la force intellectuelle, nous parlons...

— Ne parlons pas de nos désastres, dit le vidame, j'ai résolu de mourir gaiement. Si notre ami n'a pas encore de tigre, il est de la race des lions, il n'en a pas besoin.

— Il ne peut s'en passer, dit Blondet, il est trop nouvellement arrivé.

•— Quoique son élégance soit encore neuve, nous l'adoptons, rc-

f)rit de Marsay. Il est digne de nous, il comprend son époque, il a de 'esprit, il est noble, il est gentil, nous l'aimerons, nous le servirons, nous le pousserons...

— Où? dit Blondet.

— Curieux ! répliqua Rastijçnae.

— Avec qui s'eiLiménage-tril ce soir ? demanda de Marsay

— Avec tout un sérail, dit le vidame.

— Peste, qu'est-ce donc, reprit de Marsay, pour que le cher vidame nous tienne risueur en tenant parole à 1 iufaute? j'aurais bien du malheur si je ne la connaissais pas...

-— J'ai pourtant été fat comme lui, dit le vidame en montrant de Marsay.

Apres le diner. qui fut très-agréable, et sur un ton soutenu de charmante médisance et de jolie corruption, Rastignac et de Marsay accompagnèrent le vidame et Victurnien à l'Opéra pour pouvoir les suivre chez mademoiselle des Touches. Ces deux roués y allèrent à l'heure calculée où devait finir la leciure d'une tragédie, ce qu'ils regardaient comme la chose la plus malsaine à prendre entre onze heures et minuit. Us venaient pour espionner Viclurnien et le gêner par leur présence : véritable malice d'écolier, mais aigrie par le fiel

nières du moment.

— Ce petit d'Esgrignon ira loin, n'est-ce pas? dit-il à son compagnon.

— C'est selon, répondit de Marsay, mais il va bien.

Le vidame présenta le jeune comte à l'une des duchesses les plus aimables, les plus légères de cette époque, et dont les aventures ne firent explosion que cinq ans après. Dans tout l'éclat de sa gloire, soupçonnée déjà de quelques légèretés, mais sans preuve, elle obtenait alors le relief aue prête à une femme comme à un homme la calomnie parisienne: la calomnie n'atteint jamais les médiocrités dui enragent oe vivre en paix. Cette femme était enfin la duchesse de Maufrigneuse, une demoiselle d'Uxelles, dont le beau-père existait encore, et qui ne fut princesse de Cadignan ^ue plus tard. Amie de la duchesse de Langeais, amie de la vicomtesse de Beauséant, deux splendeurs disparues, elle était intime avec la marquise d'E.spard, à qui elle disputait en ce moment la fragile royauté de la mode. Une parenté considérable la protégea pendant longtemps; mais elle appartenait à ce genre de femmes qui, sans qu'on sache à quoi, où, m comment, dévoreraient les revenus de la terre et ceux de la lune, si l'on pouvait les loucher. Son caractère ne faisait que se dessiner, de Marsay seull'avait approfondi. En voyant le vidame amenant Victurnien à cette délicieuse personne, ce redouté dand^ se pencha vers l'oreille de Rastignac.

— Mon cher, il sera, dit-il, uiit! sifflé comme un polichinelle par un cocher de fiacre.

Ce mot, horriblement vulgaire, prédisait admirablement les événements de cette passion. La duchesse de Maufriffueuse s'était aflbiée de Victurnien après l'avoir sérîeusement étudié, lin amoureux qui eût vu le regard aiigélique par lequel elle remercia le vidame de Pamiers eût été jaloux (Tune semblable expression d'.tMitié. Les femmes sont

LE CABINET DES ANllQUES.

comme des chevaux lâchés dans un steppe quand elles se trouvent, conune la duchesse en présence du vidame, sur un terrain sans danger : elles sont naturelles alors, elles aiment peut-être à donner ainsi des échantillons d^ leurs tendresses secrètes. Ce fut un regard discret, d*œil à œil. sans répétition possible dans aucune glace, et que personne ne surprit.

— Gomme elle s'est préparée ! dit, Rastignac à de Marsay. Quelle toilette de vierge, quelle grâce de cygne dans son cou de neige, quels regards de madone inviolée, quelle robe blanche, quelle ceinture de petite fille ! Qui dirait que tu as passé par là?

— Mais elle est ainsi par cela même, répondit de Narsay d'un air de triomphe.

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire. Madame de Maufrigneuse surprit ce sourire et devina le discours. Elle lança aux deux roués une de ces œillades qfie les Françaises ne connaissaient pas avant la paix, et qui ont été importées par les Anglaises avec les formes de leur argeuterie, leurs harnais, leurs chevaux et leurs piles de glace britannique, qui rafraîchissent un salon quand il s'y trouve une certaine quantité de ladiei. Les deux jeunes gens devinrent sérieux comme des commis qui attendent une gratification au bout de la remontrance que leur fait un directeur. En s'amourachant de Victurnien, la duchesse s'était résolue à jouer ce rôle d'Agnès romantique, C|ue plusieurs femmes imitèrent pour le malheur de la jeunesse d aujourd'hui. Madame de Maufrigneuse venait de s'improviser ange, comme elle méditait de tourner à la littérature et à la science vers quarante ans au lieu de tourner à la dévotion. Elle tenait à ne ressembler à personne. Elle se créait des rôles et des robes, des bonnets et des opinions, des toilettes et des façons d'agir originales. Après son mariage, quand elle était encore quasi jeune fille, elle avait joué la femme instruite et presque perverse; elle s'était permis des reparties compromettantes auprès des gens superficiels, mais qui prouvaient son ignorance aux vrais connaisseurs. Gomme l'époque de ce mariage lui défendait de dérober à la connaissance des temps la moindre petite année, et qu'elle atteignait à l'âge de vingt-six ans, elle avait inventé de se faire immaculée. Elle paraissait à peine tenir à la terre, elle agitait ses grandes manches, comme si c'eût été des ailes. Son regard prenait la fuite au ciel à propos d'un mot, d'une idée, d'un regard un peu trop vifs. La madone de Piola, ce grand peintre génois, assassiné par jalousie au moment où il était en train de donner une seconde édition de Baphaél, cette madone la plus chaste de toutes, et qui se voit â peine sous sa vitre dans une petite rue de Gênes, cette céleste madone était une Messaline, comparée à la duchesse de Maufrigneuse. Les femmes se demandaient comment la jeune étourdie était devenue, en une seule toilette, la séraphique beauté voilée qui semblait, suivant une expression à la mode, avoir une âme blanche comme la dernière tombée de neige sur la plus haute des Alpes, comment elle avait si promptement résolu le problème jésuitique de si bien montrer une gorge plus blanche que son âme en la cachant sous la gaze; comment elle pouvait être si immatérielle en coulant son regard d'une façon si assassine. Elle avait l'air de promettre mille voluptés par ce coup d*œil presque lascif quand, par un soupir ascétique plein d'espérance pour une meilleure vie, sa bouche paraissait dire qu'elle n'en réaliserait aucune. Des jeunes gens naïfs, il y en avait quelques-uns à cette époque dans la garde royale, se demandaient si, même dans les dernières intimités, on tutoyait cette espèce de Dame Blanche, vapeur sidérale tombée de la voie lactée. Ge système, qui triompha pendant quelques années, fut très-profitable aux femmes qui avaient leur élégante poitrine doublée d'une philosophie forte, et qui couvraient de grandes exigences sous ces petites manières de sacristie. Pas une de ces créatures célestes n'ignorait ce que pouvait leur rapporter en bon amour l'envie qui prenait à tout homme bien né de les rappeler sur la terre. Gette mode leur permettait de rester dans leur empyréé semi-catholiaue et semi-ossianique ; elles pouvaient et voulaient ignorer tous les détails vulgaires de la vie, ce qui accommodait bien des questions. L'application de ce système, deviné par de Marsay, explique son dernier mot à Rastignac, qu'il vit presque jaloux de Victurnien.

— Mon petit, lui dit-if, reste où tu es : notre Nucinsen te fera ta fortune, tandis que la duchesse te ruinerait : c'est une femme trop chère.

Rastignac laissa partir de Marsay sans en demander diivantage : il savait son Paris. Il savait qu^ la plus précieuse, la plus noble, que la femme la plus désintéressée du monde, à qui l'on ne saurait faire accepter autre diose qu'un bouquet, devient aussi dangereuse pour un jeune homme que les filles d'Opéra d'autrefois. En eiiet, il n'y a plus de filles d'Opéra, elles sont passées à l'état mythologique. Les mœurs actuelles des théâtres ont fait des danseuses et des actrices quelaue chose d'amusant comme une déclaration des droits de la femme, des poupées qui se promènent le matin en mères de famille vertueuses et respectables, avant de montrer leurs jambes le soir en pantalon collant dans un rôle d'homme. Du fond de son cabinet de province, le bon Ghesnel avait bieiMeviné l'un des écueils sur lesquels le jeune comte pouvait se briser. La poétique auréole chaussée par madame de Maufrigneuse éblouit Victurnien, qui fut cadenassé dans la première

heure, attaché à cette ceinture de petite fille, accroché â ces boucles tournées par la main des fées. L'enfant déjà si corrompu crut à ce fatras de virginités en mousseline, à cette suave expression délibérée comme une loi dans les deux Ghambres. Ne suffit^il pas que celui qui doit croire aux mensonges d'une femmes y croie? Le reste du inonde a la valeur des personnages d'une tapisserie pour deux amants. La duchesse était, sans compliment, une des dix plus jolies femmes de Paris, avouées, reconnues. Vous savez qu'il y a dans le monde amoureux aulantde nlus jolies femmes de Paris, que de plus heawc livres de Npoque dans la littérature. A l'âge de Victurnien, la conversation qu'il eut avec la duchesse peut se soutenir sans trop de fatigue. Assez jeune et assez peu au fait de la vie parisienue, il n'eut pas besoin d'être sur ses gardes, ni de veiller sur ses moindres mots et sur ses regards. Ce sentimentalisme religieux, qui se traduit chez chaque interlocuteur en arrière-pensées très-drôlatiques, exclut la douce familiarité, l'abandon spirituel des anciennes causeries françaises : on s'y aime entre deux nuages. Victurnien avait précisément assez d'innocence départementale pour demeurer dans une extase fort convenable et non jouée qui plut à la duchesse, car les femmes ne sont pas plus les dupes des comédies que jouent les hommes que des leurs. Madame de Maufrigneuse estima, non sans effroi, l'erreur du jeune comte à six bons mois d'amour pur. Elle était si délicieuse à voir en colombe, étouffant la lueur de ses regards sous les franges dorées de ses cils, que la marquise d'Espard, en venant lui dire adieu, commença par lui souffler : c Bien! très-bien! ma chère! b à l'oreille. Puis la belle marquise laissa sa rivale voyager sur la carte moderne du pays de Tendre, qui n'est pas une conception aussi ridicule que le pensent quelques personnes. Gette carte se regrave de siècle en siècle avec d'autres noms et mène toujours à la même capitale. En une heure de tête à tête public, dans un coin, sur un divan, la duchesse amena d'Esgrignon aux générosités scipionesques, aux dévouements amadisiens, aux abnégations du moyen âge qui commençait alors à montrer ses dagues, ses^ mâchicoulis, ses cottes, ses hauberts, ses souliers à la poulaine, et tout son romantique attirail de carton peint. Elle fut d'ailleurs admirable d'idées inexprimées, et fourrées dans le cœur de Victurnien comme des aiguilles dans une pelote, une à une, de façon distraite et discrète. Elle fut merveilleuse de réticences, charmante d'hypocrisie, prodigue de promesses subtiles qui fondaient à l'examen comme de la ^lace au soleil après avoir rafraîchi l'espoir, enfin très-perfide de désirs conçus et inspirés. Gette belle rencontre finit par le nœud coulant d'une invitation à venir la voir, passé avec ces manières chattemitles que l'écriture imprimée ne peindra jamais.

— Vous m'oublierez ! disait-elle, vous verrez tant de femmes empressées à vous faire la cour au lieu de vous éclairer... *- Mais vous ine reviendrez désabusé. — Viendrez-vous, auparavant?... Non. Gomme vous voudrez. — Moi je dis tout naïvement que vos visites me plairaient beaucoup. Les ^ens qui ont de l'âme sont si rares, et je vous en crois. — Allons, adieu, l'on finirait par causer de nous si nous causions davantage.

A la lettre, elle s'envola. Victurnien ne resta pas longtemps après le départ de la duchesse ; mais il demeura cependant assez pour laisser deviner son ravissement par cette attitude des gens heureux, (|ui tient à la fois de la discrétion calme des inquisiteurs et de la béatitude concentrée des dévotes qui sortent absoutes du confessionnal.

— Mtdame de Maufrigneuse est allée au but assez lestement ce soir, dit la duchesse de Grandlieu, quand il n'y eut plus que six personnes dans le petit salon de mademoiselle des Touches : des Liipeaulx, un maître des requêtes en faveur auprès de la duchesse, Vandenesse, la vicomtesse de Grandlieu et madame de Sérizy.

— D'Esgrignon et Maufrigneuse sont deux noms qui devaient s'accrocher, répondit madame de Sérizy, qui avait la prétention de dire des mots.

— Depuis quelques jourà elle s'est mise au vert dans le platonisme, dltdesLupeaulx.

«- Elle ruinera ce pauvre innocent, dit Gharles de Vandenesse.

— Gomment l'entendez-vous? demanda mademoiselle des Touches.

— Oh! moralement et financièrement, ça ne fait pas de doute, dit la vicomtesse en se levant.

Ge mot cruel eut de cruelles réalités pour le jeune comte d'Esgrignon. Le lendemain matin, il écrivit a sa tante une lettre où il lui peignit ses débuts dans le monde élevé du faubourg Saint-Germain sous les vives couleurs que jette le prisme de l'amour. Il expliqua l'accueil qu'il recevait partout, de manière à satisfaire l'orgueil de son père. Le marquis se fit lire deux fois cette longue lettre et se frotta les mains en entendant le récit du dîner donné par le vidame de Pamiers, une vieille connaissance à lui, et de la présentation de son fils à la duchesse; mais il se perdit en conjectures sans pouvoir comprendre la présence du fils cadet d'un juge, du sieur filondet. qui avait été accusateur public pendant la Révolution. Il y eut fête ce soir-là dans le Gabinet des Antiques : on s'y entretint des succès du jeune comte. On fut si discret sur madame de Maufrigneuse, que le chevalier fut le seul homme à qui l'on se confia. Gette lettre était sans post'scriptum financier, sans la conclusion désiigréable relative au nerf de la guerre que tout jeuue homme ajoute en pareil cas. Ma-

LES RIYAUTÉS.

demoiselle Armande communiqua h leltrcàCliesuel. Ghcsiicl fui lieurciix sans élever la moindre objediou. Il était clair, comme le disaient le chevalier et le marquis, qu un jeune homme aimé par la duchesse de Maufrigueuse allait être un des héros de la cour, où, comme autrefois, on parveuait à tout par les femmes. Le jeune comte n^avait pas mal choisi. Les douairières racontèrent toutes les histoires galantes des Maufrigneuse depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI, elles tirent sràce des règnes antérieurs ; enfin elles furent enchantées. On loua beaucoup madame de Maufrigneuse de s'intéresser à Viciurnien. Le cénacle du Cabinet des Antiques eût été digne d*étre écouté par un auteur dramatique qui aurait voulu faire de la vraie comédie. Victurnien reçut des lettres charmantes de son père, de sa tante; du chevalier, qui se rappelait au souvenir du vidame, avec lequelil était allé à Spa, lors du voyage que fît, en 1778, une célèbre princesse hongroise. Chesnel écrivit aussi. Dans toutes les pages éclatait l'adulation à laquelle on avait habitué ce malheureux enîa ni. Mademoiselle Armande semblait être de moitié dans les plaisirs de madame de Maufrigneuse. Heureux de l'approbation de sa famille, le jeune comte entra vigou-

cmq cents irancs. Le rrovmciai lui leie par messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. II organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse ; de là, il la retrouvait au bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voilure. Si ces deux charmants partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les Ictes, les spectacles, se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien brillait partout, car partout il Jetait les perles de son esprit, il jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements : vous eussiez dit d'un arbre à fruit qui ne donnait que des fleurs. Il mena celle lassante vie où Ton dissipe plus d'àme encore peut-être aue d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les plus incorruptibles probités, où s'amollissent les volontés les mieux iiemï-ées. La duchesse, cette créature si blanche, si frêle, si ange, se plaisait à la vie dissipée des garçons : elle aimait à voir les premières représentations» elle aimait le drôle, l'imprévu. Elle ne connaissait pas le cabaret : d'Esgrignon lui arrangea une charmante partie au Rocher de Cancale avec la société des aimables roués qu'elle pratiquait en les moralisant, et qui fut d une gaieté, d'un spirituel, d*un amusant égal au prix du souper. Cette par tieeo amena d'autres. Néanmoins ce fut pour Victurnien une passion arïgéRque. Oui, madame de Maufrigneuse restait un auge que les corruptions de la terre n'atteignaient point : un ange aux variétés devant ces farces a dewi obscènes et populacières qui la faisaient riie. un auge au milieu du feu croisé des oélicieuses plaisanteries et des chroniques scandaleuses qui se disaient aux parties fines, un ange pâmée au Vaudeville en loge grillée, un ange en remarquant les poses des danseuses de l'Opéra et les critiquant avec la science d'un vieillard du coiu de la reine, uu anee à la Porte-Saiut-Martiu, un ange aux petits théâtres du houlevarJ, un ange au bal masqué, où elle s'amusait comme un écolier ; un auge qui voulait que l'amour vécût de privations, d'héroïsme, de sacrilices, et qui farsait changer à d'Esgrignon un cheval dont la robe lui déulai«:Ht, qui le voulait dans la tenue d'un lord augl;»is riche d'un million de renie. Elle était un ange au jeu. Certes aucune bourgeoise n'aurait su dire angéliquenieut cuimue elle à d'Esgrignon ; — Mêliez au jeu pour moi ! Elle était si divinement folle (iuaud elle faisait une folie, que c'était à vendre son âme au diable pour entretenir .cet anae dans le goût des joies terrestres.

Après son premier hiver, le jeune comte avait pris chez M. Cardol, qui se gardait bien d'user du droit de remomxauce, la bagatelle de trente mille francs au delà de la somme envoyée par CnesncL Un refus extrêmement poli du notaire, à une nouvelle demande, apprit ce débet à Victurnien, qui se choqua d autant phis du refus, qu il avait perdu six mille francs au club et (lu'il les lai fiillalt pour y retourner. Après s'être formalisé du refus Je maître Cardot, qui avait eu pour trente mille francs de coufiance en lui, tout eu écrivant à Chesnel, mais qui faisait sonner haut cette prétendue confîance devant le favori de la belle duchesse de Maufrigneuse, d'Ësgrîguou fui oblige de lui demander cohnnent il devait s'y prendre, car U s'agissait a'Une dette d'honneur.

— Tirez quelques lettres de change sur le banquier de voire père, portez-les à son correspondant, qui les escomptera sans doute, puis écrivez à votre famille d'en remettre les fond.s chez ce banquier.

Dans la détresse où il était, le jeune comte entendit une vo'ix intérieure qui lui jeta le nom de du Croisier, dont les dis})ositions envers l'aristocratie, aux genoux de laquelle il l'avait vu, lui étaient complètement inconnues. Il écrivit donc à ce banquier une lettre (rès-dégagéc, par laquelle il lui apprenait qu'il tirait sur lui une lettre do change de dix mille francs, dont les fonds lui seraieut remis au reçu de sa K;itrc par M. Chesnel ou par mademoiselle Armande d'Esgrignon. Puis il écrivit deux lettres attendrissantes à Chesnel et à sa

tante. Quand il s'agit de se précipiter dans les abîmes, les jeunes gens font preuve d'une adresse, d'une habileté singulières, ils ont du bonheur. Victurnien trouva dans la matinée le nom, l'adresse des banquiers parisiens en relation avec du Croisier, les Keller. que de Marsay lui indiqua. De Marsay savait tout à Pjris. Les Kellor remirent à d'Esgrignon sous escompte, sans mot dire, le montant de la lettre de change : ils devaient à du Croisier. Cette dette de jeu uctait rien en comparaison de l'état des choses au logis. Il pleuv.ût des mémoires chez Victurnien.

' Tiens! tu t'occupes de ça, dit un matin Rastignac à d'Esgrignon en riant. Tu les mets en ordre, mon cher. Je ne te croyais pas si bourgeois.

— Mon cher enfant^ il faut bien y penser, j'en ai là pour vingt et quelques mille francs.

De Marsay, oui venait chercher d'Esgrignon pour une course au clocher, sortît de sa poche un élégant petit portefeuille, y prit vingt mille francs, et les lui présenta.

— Voilà, dit-il, la meilleure manière de ne pas les perdre, je suis aujourd'hui doublement enchanté de les avoir gagnés hier à mllord Dudiey.

Cette grâce française séduisit au dernier point d'Esgrignon, ((ui crut à l'amitié, qui ne paya point ses mémoires et se servit de cet argent pour ses plaisirs. De Marsav^ suivant une expression de la langue des

jaloux de l'éclat avec lequel s'aiiicbait la aucnesse pour grignon, quand elle avait réclamé le huis clos pour lui. C'était, d'ailleurs, un de ces rudes goguenards qui se plaisent dans le mal comme les femmes turques dans le bain. Aussi, quand il eut remporté le prix de la course, et que les parieurs furent réunis chez un aubergiste où ils déjewièrenl, et où l'on trouva <|uelque& bonnes bouteilles de vIm, de Marsay dit en riant à d'Esgrignon : — Ces mémoires dont tu t'inquiètes ne sont certainement pas les tiens.

— Eh! s*en inquiéterait-il? répliqua Rastignac.

— Et à qui appartiendraieut-ils donc? demanda d'Esgrignoiu

— Tu ne connais donc pas la position de la duchesse? dii de Marsay en remontant à cheval.

— Non, répondit d'Esgrignon intrigué.

— Eh bien ! mon cher, repartit de Marsay, voici : trente mille francs chez Victorine, dix-huit mille francs chez Houbiganl, uu compte chez Uerbault, chez Nattier„ chez Nourtier, chez les petites Latour, en tûut cent mille francs.

— Uo ange, dit d'Esgrignon en levant les yeux au ciel.

— Voilà le compte oe ses ailes! s*écr'ui bouffonnement Hastiguac. *— Elle doit tout cela, mon cher, répondit de Marsay, précisément

parce qu'elle est un ange; mais nous avons tous rencontré des ajiges dans ces situations-là, dit-il en regardant Rastignac. Les femmes stmt sublimes en ceci qu'elles n'entendent rien à rar|;ent, elles ne s'en mêlent pas, cela ne les regarde poiol ; elles sont priées au hanquei de •la vie, selon le mot de je ne sais quel poelc crevé à l'hôpital.

— Comment savez-vous cela, t^dis que je ne le sais pas? répondit naïvement d'Esgrignon.

— Tu seras le dernier à le savoir, eomno^ elle sera la dernière à apprendre que tu as des dettes.

— Je lui croyais cent mille livres de rente, dit d'Esgrignon.

— Son mari, reprit de Marsay, est séparé d'elle et vil à son régiment où il fait.des économies, car il a quelques petites dettes aussi, notre cher 4ttcl D'où venez-vous? Apprenez donc a faire, comme nous, tes comptes de vos amis. Mademoiselle Diane (je l'ai aimée pour son nom!), Diane d'Uxelles s'est mariée avec soixante mille livres de rente à elle, sa maison est depuis huit ans montée sur un pied de deux cent n^Ute livres de reute; il est clair qu'en ce moment ses terres soux toutes hypothéquées au delà de leur valeur « il faudra quelque beau matin'iondre la cloche^ oi l'ange sera mis en fuite par..* faut-il le dire? par 4es huissiers qui auront l'impudem: de sa'isir un ange comuie ils etMpoigm^aient l'un de n^s.

-- Pauvre ange!

-- Ëhl mon ciier, il en coûte fort cher de rester dans le paradis

Karisien, il faut se blanchir le teint et les ailes tous les maiias, dit astignac.

Comme il était psfssé par la tête de d'Esgrignon d'avouer ses embarras à sa chère Diane, il lui passa eontiue un frisson en pensanl qu'il devait déjà soixante mille fratkcs ei quil avait pour dix mille francs de méinoires à venir. U revint assez triste. Sa préoccupation mal déguisée fut remarquée par ses amis, qui se dirent à diner: — Ce petit d'Esgrignon s'enfonce 1 il n'a pas le pied parisien, il se brûlera la cervelle. C'est un petit sot, etc.

Le jeune comte fut consolé promptemenl. Son valet de chambre lui remit deux lettres. D'abord une lettre de Chesnel. qui sentait le rance de la ûdélilé grondeuse et des phrases ruhriquées do probilé; il la respecta, la garda pour le soir. Puis une seconde lettre où il lut avec un plaisir liilini les phrases cicéronienncs par lesquelles du Croisier, à genoux devant lui connue Sgan;\relle devant Céronte» le suppliait à

LE CABINET DFS ANTIQUES

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ravûuii: de lui «|iai^»fir Tarfrout de faire déposer à ravauco l'argent dos lellrcs de cliauge qu'il daiguerail lircr sur lui. Cctle Ictirc Huissait par uuq pLru^ie qui res:ientb1ait si i)ieu à une caisse ouverte et ploiue d'^écus au service, de U uoble maison d*F!s$;rignon. que Victur- Dieu fil le geslc de Sgauarelle, de MascanUo et de tous ceux (\iû sentcut des déuiangeaisous de •conscience au bout dek doisis. En s& Saciiaut un crédit iilinûtë chez les Keller, il décacheta gaiement h tetire de Chesuel; il s'attendait aux quatre pages plehies, à la rcuiouirancc débordant à pleio&liords, il voyait déjà les mots habituels de prudence, Lonneur, esprit de conduite, etc., elQ. II cu( le Vertige en lisant ces mots: * ,

« Monsieur le comte,

a 11 ne me reste, de toute ma fortune, que deux cent mille francs jL ff ie vous supplie do ne pa« aller au delà, si rous faites Thonneur de « le» prendre au plus ëévoué d.e^-MKviteurs de votre famille et qui A voiM tH'éâeiiie 9és respects.

« GlIESÏ^EL. B

— C'est un homme de Plularque, se dit Victurnien en jetant la lettre sur s^ table. U épi'quva du dépit, il se sentait petit devant tant de grandeur. -~ Allons, iifaut se réformer, se dit-il.

Au lieu de diuer au restaurant, où il dépensait à chaque dîner entre cinquante et soixante francs, il fit l'économie de dîner chez la duchesse de Ûaufrigneu^e, à laquelle il raconta l'anecdote de la lettre. . — Je voudrais voir, cet homme-là, dit-elle en faisant briller ses yeux comme deux étoiles fixes.

-^ Qu'en fariez-Vûus?

— Uais je le chargerais de mes affaires.

Djaue. était «llvlueBient mise, elle voulut faire hodoeor Oè £^ tdllette à Victurnien, quî> fut fasciné par la légèreté ave(î laquenc elle traitait ses affaires, ou plus exactement ses dettes. Le joli couple alla aux. Italiens, Jamais cette belle et séduisante femme ne parut plus |draphique ni l>iiis ëihérée. Personne dans la salle n'aurait pu croire aux dettes dont le chiOre avait été donné le malin même par de Ma^ sav à d'Ësffrignon. Aucun des soucis de la terre n'atteignait à ce front sublime, pleiA des Certes féminines les mieux situées. Chez elle, uii air rêveur semblait être le reflet de Tamottr terrestre noblement éioufEé. La plupart des hommes parlaient qu6 le beau Victurnien en était pour ses frais, contre des femmes sûres de la défaite de leur ri* vale, et qui l'admiraimu comme MicheUAnge admirait Riiphaél, in pitu>! Viournieu aimait Diane, selon celle-cli à cause de ses cheveux, car elle avait la plus belle chevelure blonde de Fraope; fleloii celle-là, son principal mérite éialt sa blancheur, car elle n'était pas bien faite, mais bien habillée; selon d'autres, d'Eserignou raimaiC pour sou pied) la seule- chose qu'elle eût de bien; elle avait la figure filate. Mais ce qui peint étomiamment les moeurs actuelles de Paris: d*un côté, les hommes disaient que la duchesse fournissait au luxe de Victwnien ; de l'auire, les femmes donnaient k entendre que Victurnien payait^ comme disait RastignaC, le» aûes de cet ange. En refe* uaut, Victurnien, à qui les dettes d^ la duchesse pesaient bien ptthr que le» siennes, eut vingt fols sorjes lèvres une interrogation nodè entamer ce ohapitre; mais vin^l fols elle expira devant I attiiaue d(3 cotte créature divine à la lueuT des laniernes de son coupé» séduisante de ces voluptés, qui, chea ellei semblaient toujours arrachées violemment à sa pureté de madone. La duehesse tie commettait paâ la faute de parler de sa vertu, trt de son état d'angè, comme les femmes de province <^ui l'ont imitée; elle était bien plus habile^ elle y faisiùt penser celui pour qui elle commettait de si arands sacrifices. Elle donnait, après six jnois, Tair d'un péché capItaLatt phi# Innocent baisemenl ée main, elle pratiquait Textorquement des bonnes grâces avec un art si consomme, qu'il était impossible de ne pas la croire plus ange avant- qu'ai^rès. Il n'y a que les Parisiennes assez fortes pour toujours donner un nouvel attrait à la lune et pour romantiser les étoiles, pour toujours rouler dans le même sac à charbon et en sortir tèujoura plus, blanches. Là est le dernier degré de la civilisation intellectuelle et 'parisienne. Les femmes d'au delà le Rhin ou la Manche oroient-à ees sornettes quand elles les débitent, tandis que les Parisiennes y (ont croire leurs amants pour les rendre plus heureux en flaUant toutes leurs vanités temporelles et spirituelles. Quelques personnes #nt voulu, diminuer le mérite de la duchesse, en prétendant qu'elle était la première dupe de ses sortilèges. ^£àme calomnie 1 La duehesse ne croyait à rien qu'il elle-même. .

Au eoiproencemeni de l'hiver, entre les années 1823 et 1824, Victurnien avait chez les Relier un débet de deux cent mille francs dont ai Chesnel, ni mademoiselle Armande ne savaient rien. Poiir /nieux cacher la source où il puisak, il s'était fait envoyer de temps i autre deux mille écus par Chesnel; il écrivit des lettres mensongères à son pauvre pèie et a sa tante, qui vivaient lieureux, abusés comme la plupart des gens baureux. Une seule personne était dans le secret de l'horrible catastrophe que rentraliieincnt fîtscinaicur de la vie parisienne avait préparée 4 cette grande et noble famille. Du Croisirr, en passant le soir devant le Cabinet des Antiques, se frottait les niaii» de joie, il espérait arriver à.ses iius» Ses iius n'élaionl plus la ruine

mais le déshonneur de la maison d'Esgrigijon, il avjjit alors l'instinct de sd Vf ffè^airte. Il laî flairait! Puftfi if en fut sûr dès qu'il sut au jeune coinie des dcties sous le poids desquelles cette jeune Ame devait succomber. 11 commeina par assassiner celui de ses ennemis qui lai était le plus antipathique, le vénérable Qiesnel. Ce bon vieillard habitait, rue du Bercail, duc maison à toits très-élevés, k petite cour pavée, le lotig des murs de laquelle montaient des rosiers jusqirau premier étage. Derrière, éiaîi ira jardinet de province, entouré de murs humides et sombres, divisé en plates-bandes par des bordures en buis. La porte, grise et proprette, avait cette barrière A clairevoie armée de sonnettes, qui dit autant oue les panonceaux : Ici respire un notaire. Il était cinq heures et aemie du soir, moment où le vieillard digérait son dîner. Chesnel était dans son vieux feuieuil de cuir noir, devarït son feu; il avait chaussé l'armure de carton peint, figurant une botte, avec lamiclle il préservait ses jambes du feu. Le bonhomme avait l'habitude a'appuyer ses pieds sur la barre et de tisonner en digérant, il mangeait toujours trop : il aimart la bonne chère. Hélas! sans ce petit défaut, n*eût-il pas été phts parfait qu'iP n'est permis à un homme de Pètre? Il venait de prendre sa tasse de café, sa vieille gouvernante s'était retirée en emportant le plateau qui servait à cet usage depuis vingt ans ; il attendait ses clercs avant de sortir pour aller faire sa partie; il pensait, ne demandez pas If qui iir à quoi/ Rarement une journée s'écoulait sans qu'il se fût oit : 06 est'' il? que fait-il? Il le croyait en Italie avec la befle Maufrlgneilse. Une des plus douces jouissances des hommes qui possèdent une Toflune acouise et non transmise, est le souvenir des peines qu'elle a eéAfées et l'avenir qu'ils donnent à leurs écus : ils jonissént à tous les temps du verbe. Aussi çct homme, dont les sentiments se réSTrmaMt par un attachement linique, a^«it-il de doubles ionissances en pensant que ses terres, si bien cliètsies, si bien cultivées, si péniBirmeni

achetées, grossiraient les domaines de la maison d'Esgrignon. A Taise t^ns son vient nluteull, il se càî^fait dans ses espérances : il regat^ dait tour à toiji. l'édifice élevé par ses pincettes avec des eharhods ardents et l'édifice de la maisotr (PBsgrignon relevé par %eé 9&m^, Il s'applaudissait du sens qu'il avait donné à sa vie, en imaginent le jeune ccrnite hcdfeux. Chesnel ne manquait pas d*espfii, son ktnt «l'agissalt bas seule dans ce grand dévouement, il avait son orgueil, H rcsscmmait à ces nobles qui rebâtissent des piliers dans les cathédrales en y inscrivant leurs tioms : il s'inscrivait dans la vnémoWë de la maison d'Es^jIgnoq. On y (Parlerait du vieux Ghesnel. Efl ce Moment, sa vieille gouvernante entra en donnant les mafqitës d'un efifaronchètnent exc4!ssif.

— Rst-ee le feu, Brigitte? dit Chôsnel.

•^ C'est quelque chose comme ça, répondit-elle. Votcl M. dil Ch>tsier qui veut vous parMr,..

*^ m. du Crdlsier ! tépéitk te vieillard si cruellement atteini jus^u^au coeur par la froide lame dii soupçon, qu'il laissa tomber îles f^iAcetles.' M. du Crolsier ici, pensa-t-il, notre ennemi capital !

Du Croister entrait alors avec l'allure d*un diat c|ol s«At du lait dans bn office. Il salua, prit le f:iuteuil que lui avançait le notaire, s'y assit tout doucettemaiit, et présenta un compte de deux cent tlngcsepk mille franes, Intérêts compris, fermant le total de Targent atancé à H. Victurnien en lettres de change tirées sur lui, acqiiittées, et desquelles il réclamait le payement, soi|s peine de poursuivre immédiatement, avee la dernière rigueur, l'héritier présomptif dé la llialson tf^Ësgrignon. Chesnel mania tes fatales lettres une â une, en demandant le secret à Fennemi de la famille. L*enneitii promit de se taire, s'il était payé dans les quarante-huit heures : Il était gêné, H avait obligé des manufacturiers. Du Croisier entama cette série de mensouaes Décnnialres qui ne trompent ni les eihoruiiCcurs ni Tes rtO^ taires. Le bonhomme avait les yeux troublés, il retenait mal ses larmes, il ne pouvait payer qu'en hypothéquant ses biens pour le i^este de leur valeur. En apprenant la difiiculté qu'éprouverait son rdmboui^ sèment, du Croisier ne fut plus géué, n'eut |Jhis bésMn d'ar^^nt, Il proposa soudain au vieux notaire de lui acheter ses pyoïit^téft. Oue vente fut signée et consommée en deux jours.' Le bâtiVre ChèsHiW ne put supporter l'idée de savoir l'enfant de la maison détenu îMWir dvKos pendmt cinq ans. Quelques jours après, il ne resta donc plus auiiotaire que son étude, ses recouvrements et sa maison. Chesnel se promena, dépouillé de ses biens, sous les lambris en chêne voir de soh cabiiïèt, regardant les sertîtes de cbi^talgniér à filets sclilf»lés, regardant sa treille par la fenêtfe, ne pensant plus à ses AiriAes ni à sa chère camengne du Jard, non.

-^ Que derirndra-t-il? Il faut le rappeler, le marier à'une rteho héritière, se dHalt-il les yeux troublés 6t la tète pesante.

n ne savait coinment aborder madeipoiselle Armande ni cm qu^ls (ermcs lui appreifidrc celle nouvcnt?. Ltrf, ^ui t^flill de solder le compte des dettes an nom de la famille, tremblait d*avolr à paHer de ces choses. En allant de la rue du Bercail à l'hôtel d'EsfrtgB0i>, le bon vieux notaire éldlt if-aîpltaflt comme une jeniie fltte qui se sauve de la maison pa ter UeHc pour n'y revenir qtie mère et désolé*. NndemôlscAle Armande tenait de recevoir une leftre eharmanlc 'd'hy|iocrls**, où çon neveu paraissait être rhomnic ^n niAilde le plus heurcvx. Aiirès être allé aux eaux et en Italie avec madame de Miiuf^ignciWe, Vie-

LES RIVALÏTRS.

loruîen enfoyait le journal de bod voyage à sa tante. L'amour respirait daos toutes ses phrasea. Tantôt une ravissante description de Venise et d'encbanieresses appréciations des chefs-d'œuvre de l'art ita- Meoi lanlôt des pages divines sur le O&nie de Hliao, sur Florence; ici la peinture des Apennins opposée â celle des Alpes, là des villages, comme celui de Chiavari, ou l'on Iruuvjit autour de sol le bonheur tout fait, fasciuaienl h pauvre laute, qui voyait niaoant à travers ces contrées d'amour un auge dont la lendresee prêtait à ces belles choses un air enflammé. Hadeinoiselle Armandc savourait cette lettre à longs traits, comme le devait une lille sage, mûrie au feu des passions coiitraintes, comprimées, victime des désirs offerts en holocauste sur l'autel domesiinue avec une joie constanlc. Elle n'avait pas l'air ange comme la duchesse, elle ressemblait alors à ces statuettes droites, minces, élancées, de couleur jaune, ijue les merveilleux artistes des cathédrales ont mises dans quelques angles, au pied desquelles l'huinidlté permet au liseron de croître et de les couronner, par un beau juur, d'une belle cloche bleue. En ce moment, la clochette s'épanouis-

sait aai yeui de celle ,..

sainte : mademoiselle '"-

Armande aimait fantastiquement ce beau couple, elle ne trouvait pas condamnable l'amour d'une femme mariée pour Viclurnien , elle l'eût bUmé dans tout autre; mais le crime ici aurait été de ne pas aimer son neveu. Les tantes, les mères et tes sœurs oat une jurisprudence pariictdiere pour leurs neveux, leurs fils et leurs flrëres. Elle se voyait donc au milieu des palais bâtis par les fées sur les deux lignes du grand canal à Venise. Elle y éuîtdans la gondole de Vlcturnien,

3ui lui disait combien avait été heureux de sentir dans sa main la belle main de la duchesse, et d'être aimé eu voyageant sur le sein de cette amoureuse reine des mers italiennes.

En ee moment d'angelique béatitude, apparut au bout de l'allée Ches- Dcl! Hélas! le sable criait sous ses pieds, comme celui qui tombe du sablier de ia Mort et qu'elle broie avec ses pieds sans chaussure. Ce bruit ei la vue de Chesoel dans un éut. d'horrible désolation donnereot à la vieille 6lle la cruelle émotion que cause le rappel des sens en- I^ „,„ni, d'Cgrignon voyés par lime dans

En ce moment, le marquis se montra. Le vieillard revenait de sa promenade en lisant la lettre que son lils lui avait écrite à son retour en lui dépeignant son voyage au point de vue aristocratique. Vlcturnien avait été regu par les plus grandes familles italiennes, à (îénes. à Turin, à Milan, i Florence, à Venise, à Rome, à Naples; il avait dd leur flatteur accueil i son nom et aussi â la duchesse peut-être. Eulîii il s'y était montré magniliquement, et comme devait se produire nu d'Esgrignon.

— Tu auras fait des tiennes, Cbesnel, dit-il au vieux notaire. Mademoiselle Armande fit im signe à Cbesnel, signe anieot et terrible, également bien compris par tous deux. Ce |uuvre père, eeue neur d'honneur féodal, devait mourir avec ses illusions. Vu pacitde silence et de dévouement entre le noble notaire et la noble fille tut tonclu par une simple iudinalîon de tète.

~ Ah ! Chesnel, ce n'est pas tout à fait comme çu que les d'Esgrignon soDt allés en Italie vers le «[uiozième siècle, quand k maréchal Triyuice, au service de France, servait sous un ' d'Esgrigoon qui avait

Bayard sons ses ordres :

' autres temps, autres

B'aisrs. La duchesse de aufrignense vaut d'ailleurs bien la marquise de Spinola.

Le vieillard se balançait d'un air fat comme s'il avaiteu la marquise de S^nola et comme s'il possédait la ducbene moderne . Qoa ud les deoi affligés fnrcnt seub, assis sur le même banc, réunis dans une méiw pensée, ils se dirent pendant longtemps l'on a l'autre des paroles vagues, insignifiantes, a regardant ce père heureux qui s'en allait et gesticulant comme s'il se pariait k lui-même.

— Que va-t-il devenir?disait madenootselle Armande.

— Du Croiftier a donné l'ordre àHH. Kcller de ne plus lut reoictire de sommet sans titres, répondit Chesod.

— Il a des dettes, reprit mademoiselle Ar-

— Je le crains.

— S'il n'a plus de ressources, que fera-t-il !

— Je n'ose me répondre i moi-Riêine.

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ll-a

U notairaCfasineL —

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— Qu'y a-t-il 7 s'écria-l-elle comme frappée d'uii coup au cour.

— Tout est perdu ! dit Cbesnel. H. le comte déshonorera la maî-

les pays imaginaires.

Qu'ya.t-ilîs'éi tout est perdu ! dit Cbesnel.

son, si nous n'y mettons ordre.

Il montra les lettres de change, il peignit les tortures qu'il avait subies depuis quatre jours, en peu de mots simples, mais énergiques et touchante

— Le malheureux, il nous trompe! s'écria mademoiselle Armande, dont le cœur se ditela sous l'afOuence du saug qui abondait par grosses vagues.

— Disons notre mea culpa, mademoiselle, reprit d'une voix forte le vieillard, nous l'avons habitué i faire ses volontés, il lui fallait un guide sévère, et ce ue pouvait être ni vous qui êtes une lllle, nî moi qu'il n'écoutait pas : il n'a,pas eu de mère

— Il y a de terribles fatalités pour les races nobles qui tombent, dit uiadentoiselle Arniatide les yeux en pleurs

eher à celle

ner ici, -car il arrivera

k manquer de tout.

— Et i manquer i tout , répéta lugubrement Chesnel.

Mademoiselle Amunde ne comprît pas encore, elle ne pouvait pas comprendre le sens de cette parole.

— Gomment Ië soustraire à celte femme, k cette duche^ee, qd peut-Oire l'entraîne? dit-cllo.

— Il fera des crimes pour rester auprès d'elle, dit Chesnel eu e*sayant d'arriver par des transitions supportables i une idée insupportable.

— Des crimes! répéta mademoiselle Armande. Ah! Chesnel. celte Idée ne peut venir qu'à vous, ajouta-t-elle eo lui jetant un regard acâblant, te regard par lequel la femme peut foudroyer les dintx. Ln gentilshommes ne commettent d'autres crimes nue ceux dits Ap hauii; trahison, et on leur coupe alors la tète sur un arap noir, counnc aoi rois.

— I«s temps sont bien changés, dit Chesnel en branlant s.t léte d^ laquelle Victurnien avait fait tomber les derniers cheveux. Notre ra martyr n'est pas mort comme Charles d'Angleterre.

LE CABINET DES ANTIQUKS

Celte rédexioa câlina le magDinque courrwK de la Hlle noble, elle cul le frisson, sans croire encore à l'idée de Chesnel.

— KouE prendrons uu parlj demain, dil*elle, il y faul rëflécliir. ?{oiis avons nos biens en cas de malheur.

— Oni, reprit Chesoel, vous 6ies indivtsnvec M. le marquis. In plus r>rlc part vous appartient, vous pouvez l'hypoiliûquer sans lui rien i\ rc.

Pendant la soirée, les joueurs ei les joueuses de nliisi, de rcversi, (te boslon, de trictrac, remarquèrent quelque agitation dans les traits orilinairemenl si calmes ei si mirs de mademoiselle Armande.

— Pauvre eiirant sublime ! ait la vieille marquise de Oasteran, elle doit sou (Tri r encore. Une femme ne sait jamais â quoi elle s'engage Cl) fiiisanl les sacriiiccs qu'elle a Tails à sa maison.

Il fut décidé le lendemain avec Thcsnel que mademoiselle Armande irait à Paris arracher son neveu à sa perdition. Si quelqu'un pouvait otiérer l'enlèvement de Vjctumîen, n'était-ce pus la fonme qui avait pour lui des entrailles malemelles? Hademoif^elle Armande, dé<'idêc

à aller Irmrver la du- \v, a^

cbesse de Haufrigneuse, ' 'V-\';\

vonlait tout déclai-er h celte femme. Hais il fallut un. prétexte pour îustifier ce voyage aux veut du marquis et de la ville. Mademoiselle Armande risqua toutes ses pudeurs de fille vertueuse en laissant crore à ([uelque maladie qnj CKigeiût une Gunsu^ lation de médecins habiles et renommés. Die»

sait si l'oit en CBu<a.

Mademoiselle Armaude voyait uu tùen autre honneur que le ^en au jeu ! Elle partit. Clicsiiel lui apporta son dernier sac de louis, elle le prit, sans même y fuire alieution, comme elle prenait sa ca|)oie blanche et SCS mitaines de lilct.

— Généreuse (ille !

quelle grdce ! dit Chesnel on la mettimt en voiture, elle et sa femme de chambre, qui resscnibliit à une sueur grise

Du Croisier avait calculé sa vengeance comme les gens de province calculent tout. 1) ii'v a rien au monde que les s.iuvagcs. les paysans et les gens de province pour étudier à fond leurs afRiires dans tous les sens; aussi, quand ils arrivent de la pensée an fait, trouve zvmis les choses complclts. Les diplomates sont des enfants auprès de CCS trois classes de inammirêres, qui ont le temps devant eux, cet élément qui manque aux gens obligés de pen^r à plusieurs choses, obligés de tout conduire, de tmit préparer dans les grandes alTaires humaines. Du Croisier avait-il si bien sooilé le cœur du pauvre Victnmieu, qu'il edt prévn la facilité avec laquelle il se prêterait i sa vengeance, ou bien profiia-t-ll d'un hasard épié dnnnl f>lusieurs années? Il y a certes nn détail qui prouve une certaine habileté dans la manière dont se prépara le coup. Qui avertissait du Croisier? Etait-ce les Keller? éiail-ce le lîls du présidi-nt du Ronceret. qui achevait son droit à Paris '. Du Croisier écrivit is Victurnien une lettre pour lui annoncer (^u'il avait défendu aux Kellei' de lui avancer aucune somme désormais, au luomeut où il savait la duchesse de Haufrigneuse d.ius les derniers embarras, et le comte d'F.sgri^non dévoré par une misère aussi effroyable que savamment déguisée. Ce malheureux jeune homme déployait son esprit à feindre l'opulence 1 Celte letirc, qni di-

Hx^cmoiaellc Aimlindc l«D«it la tftu brûlante

sait il la victime que les Keller ne lui remcltratenl rien sans dos valeurs, laissait entre les Tormules d'un respect exagéré et la signalurc nn espace assez considérable. En coupant ce fragment de lettre, il était facile d'en faire un effet pour une somme coosiilérable. Cette infernale lettre allait jusque sur le verso du second feuillet, elle étiiît sons enveloppe, le revers se trouvait blanc. Quand celte lettre arriva, Victurnien roulait dans les ahlmcs du désespoir. Après deux ans passés dans la vie la plus heureuse, la plus sensuelle, la moins penseuse, la plus luxueuse, il se vuyiiit face Ji lace avet uuc inexorable misère, une impossibilité absolue d'avoir de l'argent. Le voyage ne s'éutil pas achevé sans quelques liraillemenls pécuniaires, lie comte avait extorqué Irès-diflicilemeni, la duchesse aidant, plusieurs sommes à des banquiers. Ces sommes, représentées par des lettres de change, allaient se dresser devant lui dans tonte leur rigneur. avec les sommalions lm{dacablcs de b Banque et de la jurisprudence commerciale. A iraver ses dernières jouissances, ce malheureux enfant sentait la poinie de l'épéc du Commandeur. Au milieu de ses soupers, il entendait, comme don Jnan, le bruit lourd de fa Statue qui montait les escaliers. Il éprouvait ces frissons inoiciblcs que donne le liroceo de dettes. Il comptait sur un hai^ard. Il avait toujours gagne à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s'était toujours remplie.

Il se disait qu'après Chesnel était venu dn Croisier, an'aj)i'ès du Croîsicrjaillirait une autre mine d'or. D'ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le jeu l'avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. &mvciit, dans un fol espnlr, il allait perdre an salon des Etrangers le gain qu'il faisait au Cercle on dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, resscmltlaît â l'immoriel flnal du Don Juan de Moirari!

r,ctte musique doit faire frissonner certains jeunes gens panemts à la situation où se déballait Victurnien. Si quelque chose peut prouver l'miniense pouvoir de la musique, n'est-ce pas cette sublime traduction du désordre, des embarras qni naissent dan.s une vie exclusivement voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s'étourdir sur les dettes, sur les duels, ™ «ir M pflitrine. - r^. JO. ; '"■ '^^ («mperies, sur

'^ les mauvaises chances?

Mozart est , dans ce morceau, le rival heureux de Molière, Ce terrible fmal ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fanlômes horribles et de femmes Iulinès, marqué par une dernière lentaiive qu'allument les vins du soiiper et par une défense enragée; tout cet infernal poème, Victurnien te jouait à lui seul! H se voyait seul, abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout d'un livre enchanienr, lemotFiK. Ouil tout .il lait Unir pour lui. Il voynit par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel ses compagnons nccueilleraienl le récit de son dés.isire. Il savait que parmi eux, qni hasardaient des sommes importantes sur les lapis verts que Paris dresse A la Bonrse, dans les salons, dans les cercles, parloui, nul n'en distrairait un billet de banque pour stiuvcr nn ami, Cliesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel. Tomes les furies étaient dans son cœur et se le partageaient quand il souriait à la duchesse, an<( li.iliens, diins celle Inpe où leur bonVcnr faisait envie à toute la salle.

LES RIVALITÉS

Enfin, pour expliquer jusqu'où il roulait dans l'abhne du doute, du désespoir et de I incrédulité, lui qui aimait la vie jusqu*à devenir lâche pour la conserver, cet ange la lui faisait si belle ! eh bien ! il regardait ses pistolets, il allait jusqu'à concevoir le suicide, lui, ce voliiptiieux mauvais sujet, Indigne de son nom. Lui, qui n'aurait pas sonficrt Tapparence d'une injure, il s'adressait ces horribles remontrances que Tou ne peut entendre que de soi-même. Il laissa la lettre de du Croisier ouverte çur son lit : il était neuf heures quand Joséphiu la lui remit, et il avait dormi au retour de l'Opéra, quoique ses meubles fussent saisis. Hais il avait passé par le voluptueux réduit où la duchesse et lui se retrouvaient uour quelques heures après les fctes de la cour, après les bals les plus échttauts, les soirées les plus spicndides. Les apparences étaient très-habilement sauvées. Ce réduit était une mansarde vulgaire en apparence, mais que les Péris de rinde avaient décorée, et où madame de Maufrigueuse était obligée, en entrant, de baisser sa tête chargée de plumes ou de fleurs. A la veille de périr, le comte avait voulu dire adieu a ce nid élégant, bâti par lui, qui en avait fait une poésie digne de son ange, et où désormiis les œufs enchantés, brisés par le malheur, n'écloraient plus en blanches colombes, en bengalis orillants, en flamants rose^, en mille oiseaux fantastiques qui voltigent encore au-dessus de nos tètes pendantjes derniers jours delà vie. Hélas ! dans trois jours il fallait fuir, les poursuites pour. des lettres de change données à des usuriers étaient arrivées au dernier terme. H lui passa par la cervelle une atroce idée : Fuir avec la duchesse, aller vivre dans un coin ignoré, au fond de l'Amérique du Nord ou du Sud ; mais fuir avec une fortune, et en laissant les créanciers nez à nez avec leurs titres. Pour réaliser ce plan, il sufTisait de couper ce bas de lettre signée du Croisier, d'en faire un effet et de le porter chez les Keller. Ce fut un combat affreux, où il y eut des larmes répandues et où Thonneur de la race triompha, mais sous condition. Victurnien voulut être sûr de sa belle Diane, il subordonna l'exécution de son plan à l'assentiment qu'elle donnerait à leur fuite. Il vint chez la duchesse, rue du Faubourg*Saint-Honoré, il la trouva dans un de ses négligés coquets qui lui coûtaient autant de soins que d'argent, et qui lui permettaient de commencer son rôle d'ange dès onze heures du matin.

Madame de Maufrigneuse était à demi pensive : mêmes inquiétudes la dévoraient, mais elle les supportait avec courage. Parmi les organisations diverses que les physiologistes ont remarquées chef les femmes, il en est une qui a je ne Siiis quoi de terrible, qui corn-

Sorte une vigueur d'âme, une lucidité d'aperçus, une promptitude de écision, une insouciance, ou plutôt uu parti pris sur certaines choses dont s'effrayerait un homme. Ces facultés sont cachées sous les dehors de la faiblesse la plus gracieuse. Ces femmes, seules entre les femmes, offrent la réunion ou plutôt le combat de deux êtres que BufTon ne reconnaissait existants que chez l'homme. Les autres femmes sont entièrement femmes ; elles sont entièrement tendres, entièrement mères, entièrement dévouées, entièrement nulles ou eoussyeuses; leurs nerfs sont d'accord avec leur sang et le sang avec leur tête ; mais les femmes comme la duchesse peuvent arriver à tout ce que la sensibilité a de plus élevé, et faire preuve de la plus égoïste insensibilité. L'une des gloires de Molière est d'avoir admirablement peint, d'un seul côté seulement, ces natures de femmes dans la plus grande fijgnre qu'il ait taillée en plein marbre : Célimène ! Célimène, qui représente la femme aristocratique, comme Figaro, cette seconde édition de Panurge, représente le peuple. Ainsi, accablée soui le poids de dettes énormes, la duchesse s'était ordonné à elle-même, absolument comme Napoléon oubliait et reprenait à volonté le fardeau de ses pensées, de ne songer à cette avalanche de soucis qu'en un seul moment et pour prendre un parti définitif. Elle avait la faculté de se séparer d'elle-même et de contempler le désastre à quelques pas, au lieu de se laisser enterrer dessous. C'était, certes, grand, mais horrible dans une femme. Entre l'heure de son réveil où elle avait retrouvé toutes ses idées, et l'heure où elle s'était mise à sa toilette, elle avait contemplé le danger dans toute son étendue, la possibilité d'une chute épouvantable. Elle méditait : la fuite en pays étranger, on aller au roi et lui déclarer sa dette, ou séduire an riche Ibanquier et payer, en jouant à la Bourse, avec l'or qu'il lui donnerait, le Juif serait assez spirituel pour n'apporter que des bénéflces, et ne jamais parler de pertes, délicatesse qui gazerait tout. Ces divers moyens, cette catastrophe, tout avait été délibéré froidement, avec calme, sans trépidation. De même qu'un naturaliste prend le plus magnifique des lépidoptères, et le fiche sur du coton avec une épingle, madame de Maufrigneuse avait ôté son amour de son cœur pour penser à la nécessité du moment, prête à reprendre sa belle passion sur sit ouate immaculée quand elle aurait sauviî sa couronne de duchesse. Point de ces hésitations que Richelieu ne confiait qu'au père Joseph, que Napoléon cacha d'abord à tout le monde, efle s'était dit : ou ceci ou cela. Elle était au coin de son feu, commandant sa toilette pour aller au Bois, si le temps le permettait, quand Victurnien entra.

Malgré ses capacités étouffées et son esprit si vif, le comte était comme aurait dû être cette femme : il avafl des palpitations au cœur, il suait dans sou harnais de dandy, il n'osait encore porter une main sur une pierre angulaire qui, retirée, allait faire crouler la pyramide

de leur mutuelle existence. D lui en coûtait tant d'avoir une certitude ! Les hommes les plus forts aiment à se tromper eux-mêmes sur certaines choses où la vérité connue les humilierait, les offenserait d'eux à eux. Victurnien força sa propre incertitude à venir sur le terrain en lâchant une phrase compromettante.

— Qu'avez-vous? avait été le premier mot de Diane de Maufrigneuse à l'aspect de son cher Victurnien.

— Mais, ma chère Diane, je suis dans un si grand embarras, qu'un homme au fond de l'eaUi et à ta dernière gorgée, est heureux eu comparaison de moi.

— Bah ! fit-elle, des misères, vous êtes un enfant. Voyons, dites !

" Je suis perdu de dettes, et arrivé au pied du mur.

^ N'est-ce que cela ? dit-elle en souriant. Toutes les affaires d'argent s'arrangent d'une manière ou de l'autre, il n'y a d'irréparable que les désastres du cœur.

Mis à l'aise par cette compréhension subite de sa position, Victurnien déroula la brillante tapisserie de sa vie pendant ces trente mois, mais à l'envers et avec talent d ailleurs, avec esprit surtout. 11 déploya dans son récit cette poésie du moment qui ne manque à personne dans les grandes crises, et sut le vernir d'un élégant mépris pour les choses et les hommes. Ce fut aristocratique. La duchesse écoutait comme elle savait écouter, le coude appuyé sur son genou levé trèshaut. Elle avait le pied sur un tabouret. Ses doigts étaient mignonnemeiit groupés autour de son joli menton. Elle tenait ses yeux attachés aux yeux du comte; mais des myriades de sentiments passaient sous leur bleu comme des lueurs d'orage entre deux nuées. Elle avait le firent calme, la bouche sérieuse d'attention, sérieuse d'amour,, les lèvres nouées aux lèvres de Victurnien. Etre écouté ainsi, voyez-vous, c'était à croire que l'amour divin émanait de ce cœur. Aussi, quand le comte eut proposé la fuite à cette âme attachée à son âme, fut-il oblige de l'ëcrler : Vous êtes un ange ! La belle Maufrigneuse répondait sans avoir encore parlé.

— Bien, bien, dit la duchesse, qui, au lieu d'être livrée à Tamour qu'elle exprimait, était livrée â dfe profondes combinaisons qu'elle fardait pour elle ; il ne s'agit pas de cela, mon ami. (Vange n'était plus que cela») Pensons à vous. Oui, nous partirons, le plus tôt sera le mieux. Arrangez tout : je vous suivrai. C'est beau de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière que l'oa De puisse rien soupçonner.

Ce mot : Je vouê suitrai! (ht dit comme l'eût dit â cette époque la Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une ducnesse de Maufrigneuse ofArc dans une pareille phrase un pareil sacrifice à Tamour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de détails ignobles? Victurnien put d'autant mieux cacher les moyens qu'il comptait employer, que Diane se garda bieif de le questionner : elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas s'en aller sans que cette promesse fût scellée : il avait besoin de puiser du couraae dans son bonheur pour se résoudre à une action qui serait, se dlsait^il, mal interprétée; mais il compta,!cefut sa raison déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l'affaire, il comptait même encore sur Cbesnel pour inventer quelque transaction. D'ailleurs. aîU affaire était le seul moyen de faire un emprunt sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils y oublieraient l'univers î ils se racontèrent leur roman par avance.

Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs, et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avalent, en ce moment, des fonds à du Croisier; mais ils le prévinrent par une lettre qu'il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croisier, très-étonné, demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout : sa vengeance était échue.

Quand Victurnien eut son argent, il le porta chez madame de Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les biUets de banque et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois rO|iéra. Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait a réfléchir. Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter cher, qu'il Tarait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesoel eu lui avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s'empêcher de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire encore quelques adieux â ce nid qu'elle aimait tant! Le trop jeune comte perdit une nuit. Le lendemam, à trois heures, il était à l'hôtel de Maufri^use, et tenait prendre les ordres de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.

— Pourquoi partirions-nous? dit-elle. J'ai bien pensé à ce projet. La vicomtesse de Beauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. Ma fuite ausait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l'orage. Ce sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.

LE CABINET DES AMIQUES

— Qo'ave7.-voiis? 8*ëcriji la belle Diane en s'apercevant d'une hésitation que les femmes ne pardonnent jamais.

A toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d*abord dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l'exer» cice de leiir droit de changer à rinfiui leurs idées, leurs résohitions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnicn cul uu accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mclc de pluier, d*éclairs, mais sans tonnerre. 11 traita fort mal cet auge, &ur la foi duquel il avait hasardé plus que sa ^ie, l'honneur de sa maison.

— Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix -huit mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez-vous-en! Je ne veux plus vous voir. J'ai cru que vous m'aiu^iez, vous ne nVaimezpas.

— Je ne vous aime pas! demanda-t-il foudroyé par ce reproche.

— Non, monsieur.

— Mais encore, s'écria-t-il. Ah ! si vous savies ce que je viens de faire pour vous?

— Et qu*avez-vous tant fait pour moi, monsieur, ditolle, comme SI Ton ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous?

— Vous n'êtes pas digne de le savoir, s écria Viclurnien enragé.

-Ah!

Après ce sublime ahl Diane pencha sa tète, la mit dans sa main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien trouva celte femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne venait-il pas de maltraiter la créature la plus augéliaue du monde? il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse et les baisa; il Timplora, il pleura. Le malheureux resta là deux heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid, et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, aûn d*empècher l'indigne amant de les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à du bois souple : elle n'exprimait rien ; il l'avait saisie, elle n'était pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n'aurait pas vu le soleil. Que faire? que résoudre? quel parii prendre? Dans ces sortes d'occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit les médailles d'or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son honnête homme de frère de les fondre, s'entend dire : Que faui-il faire? et lui répond : Fais-moi du café! Mais Victurnien tomba dans une stupeur hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brumes grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu. Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d'écharpe en lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coqnelait avec ses souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si cette colère la décidait à remplacer par l'un d'eux un homme capable de démentir en un moment vingt-huit mois d'amour.

— Ah ' disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf,' qui se permettrait une pareille scène : il aime, celui-là ! De Marsay, ce terrible de Marsay, que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui rudoient les hommes, mais (|ui gardent toutes leurs délicatesses pour les femmes. Montriveauabrisé sous son pied la duchesse de Langeais, comme Othello tue Desdemona, dans un accès de colère qui du moins altesia l'excès de son amour : ce n'était pas mesquin comme une querelle ! il y a du plaisir à être brisée ainsi ! Les hommes blonds, petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent régner que sur ces pauvres faibles créatures ; ils aiment pour avoir une raison de se croire des hommes. La tyrannie de l'amoUr est leur seule chance de pouvoir.

Elle ne savait pas pourquoi elle s'était mise sous la domination d'un homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns, avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d'épigrammes qui passèrent eu sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches dans un mot : elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule comme dix sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d'impaiience : — Vous êtes folle! et sortit, Dieu s'ait en quel état ! Il cojiiiluisit son cheval comme s'il n'eût jamais mené. U accrocha des voHures, il donna contre une borne dans h place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval, ne se sentant pas tenu, s'enfuit par le quai d'Oraay à sou écurie. En tournant la rue de l'Université, le cabriolai fut arrêté par Josépbin.

-«- Monsieur, dit le vieillard d'un air effitré, vous ne pouvez pas rentrer chez vous, la justice est venue pour vous arrêter...

Victumien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne

pouvait pas encore être arrivé chez le procureur du roi, et non sur ses véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours sous forme de jugements en règle et que la main des gardes du commerce mettait en scène avec accompagnement d'espions, de recors, de juges de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de l'ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait plus qu'à son crime.

— Je suis perdu! s'écria-t-il.

— Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l'hôtel du Bon la Fontaine, rue de Greneile. Vous y trouverez mademoiselle Armaude, qui est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous lUtend et vous emmènera.

Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée de sa main, au sein de ce naufrage; il courut à cet hôtel, y trouva. V embrassa sa tante, qui pleurait comme une Madeleine : on eût dit la complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent eu voiture, et quelques iuslants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la roule de Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils furent l'un et l'autre victimes du fatal (julproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras de mademoiselle Ârmaude : le neveu pensait à son faux, la tante pensait aux dettes et aux lettres de change.

— Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.

— Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce mo« meut*ci, je ne te gronderai pas, reprends courage.

— Il faudra me cacher.

— Peut être. Oui, cette idée est excellente.

— Si je pouvais entrer chez Chesnel sans êire vu, en calculant no* tre arrivée au milieu de la nuit?

— Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère. Pauvre ange! comme il souffre! dit-elle en caressant cet indigne enfant.

— Oh! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.

— Malheureux enfant ! tant de bonheur et tant de misère !

Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les saintes femmes durent baiser le front du Chrhi en le metiani dans son suaire. Selon son excellent calcul, cet enAmt prodigue fut nuitamment introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail ; niais le hasard flt qu'en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale, dans la gueule du loup. Ghesnel avait la veille traité de son étude avec le premier clerc de M. Lepressoir, le notaire des libéraux, comme il était le notaire de l'aristocratie. Ce jeune clerc appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme importante en à*compte, cent mille francs.

—Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire, qui se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J'irai là-bas, moi, faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l'honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel, appelait des chiens les créanciers de son enfant d'amour, le comte Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une calèche s'arrêtant à la porte du*vieux notaire, était suftisamment éveillée pour faire rester le premier clerc dans l'enfoncement d'une porte, d'où il aperçut mademoiselle Armande.

«- Mademoiselle Armande d'Esgrignon , à cette heure ! Que se passe-t-il donc chez les d'Esgrignon? se dit-il.

A l'aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement, en rentrant la lumière qu'il tenait à la main. En voyant Victurnien, au premier mot que lui dit à l'oreille mademoiselle Armande, le bonhomme compiit tout; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s'élança de la calèche dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue du successeur de Chesnel.

— Ah ! monsieur le comtej! s'écria l'ex-notaire quand Victurnien fut iustallé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel, et où l'on ne pouvait pénétrer i qu'en passant sur le corps du bonhomme.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l'exclamation de son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d'un abîme où il faudra périr.

— Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle Armande et le comte. J'ai vendu mon élude. Il y avait bien longtemps que je travaillais, et que je pensais à me retirer. J'aurai demain, à midi, cent mille francs avec lesquels on peut ar-

LES RIVALITÉS

ranger bien dc.> choses. Mademoiselle, dit-il, vous êtes Auignée, remontez en voiture, et rentrez vous coucher. A demain les alï;iires.

— Il est en sûreté? répondit-elle en montrant Victurnien.

— Oui, dit le vieillard.

Elle embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le fron>, et partit.

— Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la situation où je me trouve? dit le comte à son vieil ami <iuand ils se mirent à causer d'afTaires. Vous ne connaissez pas, je le crois, l'étendue de mes malheurs.

Viclurnien expliqua son affaire. Ghesnel resta foudroyé. Sans la force de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de larmes coulèrent de ses yeux, qu'on aurait cru desséchés. Il redevint enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé comme un homme qui verrait brûler sa maison, et, h travers une fenêtre, flamber le berceau de ses enfants, et leur cheveux siffler en se consumant. Il se dressa en pied, eût dit Amyot, il sembla grandir, il leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.

— Que voire père meure sans jamais rien savoir, jeune homme ! C*est assez d'être faussaire, ne soyez point pirricide? Fuir? non, ils vous condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi ii'avez-vous pas contrefait ma signature, à moi? Moi, j'aurais payé, je n'aurais pas porté le titre chez Te procureur du roi ? Je ne puis plus rien. Vous m'avez acculé dans le dernier trou de l'enfer. Du Croisier! que devenir? que faire? Si vous aviez tué quelqu'un, cela s'excuse encore ; mais un Hiux ! un faux ! Et le temps, le temps qui s'envole, dît-il en montrant sa vieille pendule par nu geste menaçant. Il faut un faux passe-port, maintenant: le crime attire le crime. Il faut... dlt-il en faisant une pause, il faut avant tout sauver la maisou d'Esgrignon.

— Mais, s'écria Viclurnien, l'argent est encore chez madame de Maufrigneuse.

— Ah ! s'écria Chesnel. Eh bien ! il y a quelque espoir bien faible : pourrons-nous attendrir du Croisier, l'acheter ? il aura, s'il les veut, tous les biens de la maison. J'y vais, je vais le réveiller, lui offrir tout. D'ailleurs, ce n'est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera moi. J'irai aux galères, j'ai passé l'âge des galères, on ne pourra que me mettre en prison.

-— Mais j'ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s'étonner de ce dévouement insensé.

— Imbécile ! Pardon, monsieur le comte. 11 fallait le faire écrire par Josépbin, s'écria le vieux notaire enragé. C'est un bon garçon, il aurait eu tout sur le dos. C'est lini, le monde croule, reprit le vieillard affaissé, qui s'assit. Du Croisier est un tigre, gai^dôns-nous de le réveiller. Quelle heure est-il? Où est le mandat? à Paris, on le rachèterait chez les Keller. ils s'y prêteraient. Ah! c'est une affaire où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il faut l'argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la cave, s'il le faut. Moi, je vais à Paris, j'y cours, j'entends venir la malle-poste de Brest.

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son agilité, sa vigueur : il -se fit un paquet de voyage, prit de l'argent, mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son enfant d'adoption.

— Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu'à mon retour, sans lumière lu nuit, ou sinon vous allez au bagne I M'eniendez-vous, monsieur le comte? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu'un vous savait là.

Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde, et de remettre toute espèce d'affaire à trois jours. Il alla séduire le directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d'un romancier habile : il obtint, au cas où il y aurait une place, d'être pris sans passe-port ; et il se fit promettre le secret sur ce départ précipité. La malle arriva très-heureusement vide.

Débarqué, le lendemain dans la nuit, à Paris, le notaire se trouvait à neuf heures du matin chez les Kollcr, il y apprit que le fatal mandat était retourné depuis trois jours à du Croisier ; mais, tout en prenant ses informations, il n'y avait rien dit de compromettant. Avant de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds, ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que la pièce appartenait à du Croisier, qui seuLëlait maître de la garder ou de la renvoyer. Le vieillard, au désespoir, alla chez la duchesse. A cette heure', madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel sentait le prix du temps, il s'assit d»ns l'antichambre, écrivit quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en séduisant, en fitscinant, en intéressant, en commandant les domestiques les plus insoleuts, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu'elle fût encore au lit, la duchesse, au grand éionncmont de sa

maison, reçut dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en souliers agrafés.

— Qu'y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que veut-il àe moi, l'ingrat?

— Il y a, madame la duchesse, s'écria le bonhomme, que vous avez cent mille écus à nous.

— Oui, dit-elle. Que signifie...

' Cette somme est le résultat d'un faux qui nous mène aux galères, et que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment ne l'avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle ? Au lieu de gronder le jeune homme, voXis auriez dû le questionner, et le sauver en l'arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malneur ne soit pas irréparable! Nous allons avoip besoin de tout votre ci*édit auprès du roi.

Aux premiers mots qui lui expliquèrent l'affaire, la duchesse, honteuse de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d'être soupçonnée de complicité. Dans son désir de montrer qu'elle avait conservé l'argent s;ins y toucher, elle oublia toute convenance, et uo compta pas d'ailleurs ce notaire pour un homme ; elle jeta son édredon par un mouvement violent, s'élança vers son secrétaire en passant devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille écus à Chesnel.

— Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour tout le monde !) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte sur votre appui pour nous sauver.

— Vous sauver! j'y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille chose? Pauvre enfant! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.

— Madame la duchesse ! madame la duchesse !

Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi ! Il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou, il se contint.

— A nous deux, nous le sauverons, dit-il en s'en allant.

Chesnel alla voir aussitôt Josépbin, qui lui ouvrit le secrétaire et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva très-heureusement quelques lettres de du Croisier et des Relier, qui pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une dilicence qui f)artait immédiatement. Il paya les postillons de manière à i:iire aller a lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux voyageurs aussi pressés que lui, et qui s'accordèrent pour faire leurs re- . pas en voiture. La route 4ut comme dévorée. Le notaire rentra rue du Bercail, après trois jours d'absence. Quoiqu'il fût onze heures avant minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte, et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte arrêté. Certes, s'il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de Victurnien.

— Si je ne réussis pas à étouffer l'affaire, il faudra vous tuer avant que l'acte d'accusation ne soit dressé, lui dit-il à l'oreille.

Victui*nicn était dans un tel état de stupeur^ qu'il regarda le notaire sans le comprendre.

— Me tuer! répéla-t-il.

— Oui ! Si vous n'en aviez pas le courape, mon enfant, comptez sur moi, lui dit Chesoel.Tîn lui serrant la mam.

Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte d'Esgrignon, l'héritier de cette grande maison, marchant entre les gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix, et l'huissier du parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa présence d'esprit que quund cette troupe eut disparu, qu'il n'entendit plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli.

— Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.

— Que le diable t'emporte ! s'écria le notaire exaspéré.

Brigitte, qui n'avait riea entendu de pareil depuis vingt-neuf ans

au^elle servait Chesnel, laissa tomber sa diandelle ; mais, sans prenre garde à l'épouvante de Brigitte, le maître, qui n'entendit pas l'exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.

— Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de qi\pi. Mais où vat-il?il m'est impossible de le suivre. Que deviendra- t-il? irait-il se nover'j?

Brigitte réveilla le premier clerc, et l'envova surveiller les bords de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d'un jeune hnmitte plein d'avenir, et la mort récente d'une jeune fille séduite. Chesnel se rendait à l'hôtel de du Croisier. Il n'y avait i)his d'espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s'y prêter, il était «mi-

LE CABINET DKS ANTIQUES

rorc possible de faire passer la plainte pour un malenlendn, Ghesnel espérait encore acheter cet homme.

Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu'à Tordinaire chez M. et madame du Croisier. Quoique cette affaire eût été tenue secrèie entre le président du tribunal, M. du Ronceret, M. Sauvagcr, premier substitut du procureur du roi, et M. du Coudrai, I ancien conservateur des hypothèques destitué pour avoir mal voté ; mesdames du Ronceret et du Coudrai Pavait confiée, sous le secret, à une ou deux amies intimes. La nouvelle avait donc couru dans la société roi-partie de noblesse et de bourgeoisie, qui se donnait rendez-vous chez M. du Croisier. Chacun sentitit la gravité d'une affaire semblable, et n*osait en parler ouvertement. L'attachement de madame du Croisier à la haute noblesse était d'ailleurs si connu, qu'à peine se hasarda-t-on à chuchoter quelque chose du malheur qui arrivait aux d'Esgrignon en demandant des éclaircissements. Les

{>rinc.ipaux intéressés atleudireut, pour en causer, l'heure à laouellc a bonne madame du Croisier faisait sa retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis dispanit, les adhérents de du Croisier, qui connaissaient le secret et les plans de ce grand industriel, se comptèrent, ils virent encore dans le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne resta plus que les intimes, M. Sauvager, M. Camusol, le juge d'instruction et sa femme, M. et madame du Ronceret, leur fils Félicien, M. et madame du Coudrai, Joseph Bloudet, fils aine d'un vieux juge, en tout dix personnes.

On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du matin, jouant chez la duchesse de Luyues, interrompit le jeu. posa sa montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait d'autre enfant que le duc d'Enghien. — Pourquoi demandezvous une chose que vous savez si bien? répondit madame de Lu>nes. — C'est que si le prince n'a pas d'autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable que procéda le président du Ronceret, soit qu'il connût ce trait de l'histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux grands dans les expression» de la vie politique. Il regarda sa montre, et dit en interrompant le boston:^Ence moment, on arrête M. le comte d'Esgrignon, et celle maison si fière est à jamais déshonorée.

— Vous avez donc mis la main sur l'enfant? s'écria joyeusement du Coudrai. ^

Tous les assistants, moins le président, le substitut et du Croisier, manifestèrent un étonnement subit.

— Il vient d'être arrêté dans la maison de Chesnel, où il s'était caché, dit le substitut en prenant l'air d'un homme capable et méconnu, qui devrait être ministre de la police.

Ce N. Sauvager, premier substitut, tétait un jeune homme de vingtcinq ans, maigre et grand, à fifçure longue et olivâtre, à cheveux noirs et crépus, les yeux enfonces et bordés en dessous d'un large cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il avait un nez d'oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées par l'étude et creusées par l'ambition. Il oITcait le type de ces êtres secondaires à raffut des circonstances, prêts à tout faire poUr parvenir, mats en se tenant dans les limites du possible et dans le décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait été dit par le successeur de Chesnel, et il eu faisait honneor k sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le juge d'instruction, M. Can)usot, qui, sur le réquisitoire de Sauvager, avait décerné le mandat d'arrêt si promptement exécuté. Camusot élait un homme d'environ trente ans, petit, déjà gras, blmid. à chair molle, à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent enfermés dans leurs cab'nets ou leurs salles d'audience. 11 avait de petits yeux jaune clair, pleins de cette défiance qui pa$se pour de la ruse.

Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire : — N'avais-je pas raison?

— Ainsi l'affaire aura rieù? dit le juge d'instruction.

— En douteriez-vous? ireprit du Coudrai. Tout est fini puisqu'on tient le comte.

— Il y a le jury, dit H. Camusot. Pour cette affaire, M. le préfet saura le composer de manière que, avec les récusations ordonnées au parquet et celles de l'accusé, il ne reste que des personnes favorables à l'acquittement. Mon avis serait de transiger, éit-il en s'adressant à du Croisier.

— Transiger, dit le président, mais la justice est saisie.

— Acquitté ou condamné,, le comte d'Esgrignon n'en sera pas moins déshonoré, dit le substitut.

— Je suis partie civile, dit du Croisier, j'aurai Dupin l'ainé. Nous verrons comment la maison d'£:>grignou se tirera de ses griffes.

— Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous opposera Berryer, dit madame Camusot. A bon chat, bon rat.

Du Croisier, M. Sauvager et le président du Ronceret regardèrent le juge d'instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit personnes qui complotaient la perte de la maison d'Esgrignon leur causèrent des émotions que chacune d'elles dissimula comme savent dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le changement des visages, qui se composèrent dès que l'on eut flairé l'opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait vouhi sonder la profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier s'était attaché le premier substitut, qui avait agi si précipitamment et si contrairement aux vues du pouvoir.

— Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris des avocats célèbres, elle nous promet des séances de cour d'assises bien intéressantes; mais l'afl^iire expirera outre le tribunal et la cour royale. Il est à croire que le gouvernement fera secrètement tout ce? qu'on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau.

— Comme vous y allez, madame! dit sévèrement le président. Croyez-vous que le tribunal qui instruira l'affiiire et la jugera d'abord, soit inflnençnble par des considérations étrangères à la justice?

— L'événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le substitut et le président, qui lui jetèrent un regard froid.

— Expliquez-vous, madame, dit le substitut. Vous parlez comme si nous n'avions pas fait notre devoir.

— Les paroles de madame n'ont aucimc valeur, dit Camusot.

— Mais celles de M. le président u'ont-elles pas préjugé une jueslion qui dépend de Tinslruction, reprit-elle, et cependant l'instruction est encore à faire et le tribunal n'a pas encore prononcé?

— Nous ne sonmies pas au Palais, lui répondit le substitut avec aigreur, et d'ailleurs nous savons tout cela.

— M. le procureur du roi ignore tout encoce, lui répliqua -t-elle en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés eu toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute lui-même la parole.

Le substitut fromça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand silence pendant lequel on n'entendit que jeter et relever les caries. M. et madame Camusot, qui se virent très-froidement traif's, sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.

— Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t'es trop avancé. Pourquoir faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans lelirs plans? ils le joueront quelque mauvais tour.

^ Que peuvent- ils contre moi, je suis le seul juge d'instruction.

— Né peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta destitution.

En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire reconnut le juge d'instruclioii. Avec la lucidité des gens rompus ;'UK afifaires, il cpmprit que la destinée de la maison d'Esgrignon était entre les mains de ce jeune homme.

— Ah ! monsieur, s'écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de vous. Je ne veux vous dire qu'un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à la femme du juge en lui arrachant son mari.

En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison de du Croisier, afin de rompre le têle-à-tête au cas où quelqu'un en sortirait; mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés a discuter l'incident qu'elle' avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s'approcha de son oreille.

— Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux, le chancelier, le roi, toiU vous est acquis si vous êtes pour la maison d'Esgrignon, lui dit-il. J'arrive de Paris, je savais tout, j*ai couru toia expliquer à la cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demam pour Paris et dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime contre le tribunal, dont sant'iloHte plusieurs membres étaient ce soir chez du Croisier, y ontbi^, y ont mangé contrairement aux lois, et qui d'ailleurs sont ses amis.

Chesnel aurait fait intervenir le Père Eternel s'il en avait eu le pouvoir, il hiissa le juge sans attendre de réponse, et s'élança comme un faon vers la maison de dn Croisier. Sommé par sa femme de lui révéler les confidences de Cliesnel, le juge obéit et fut assailli par ce : — Navais-je pas raison, mon ami? que les femmes disent aussi quand elles ont tort; mais moins doucement. En arrivant chez lui, Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur de

LES RIVAUTÉS.

iiii appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient Je chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu'il eût rer;arJé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances |ui demandent de la promptitude.

— Ouvrez de par le roi ! cria-t-il au domestique qui fermait le vesr tibuie.

Il venait de faire arriver le roi auprès d'un petit juge ambitieux, il avait gardé ce mot sur ses lèvres, îl s'embrouillait, il délirait. On ouvrit. Le notaire s*élança comme la foudre dans Tantichambre.

— Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux réveiller madame du Croisier et me l'envoyer à l'instant. Dis-lui tout te que tu voudras.

Clicsncl devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon ( ù du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en profondeur vingt ans de haine et d'inimitié. L'un avait le pied sur le cœur (le la maison d'Ësgrignon, l'autre s'avançait avec la force d'un lion pour la lui arracher.

— Monsieur, dit Gbesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été déposée ?

— Oui, monsieur.

— Depuis quand?

— Depuis hier.

— Aucun autre acte que le mandat d'arrêt n'est lancé? •^ Je le pense, répliqua du Croisier.

— Je viens traiter.

— La justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne peut l'arrêter.

— Ne nous occupons pas de ceb, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes à du Croisier.

— Que vous Caul-il? Voulez-vous nos biens, notre château? prenei lout, relirez la plaitite, ne nous laissez que la vie et l'honneur. Outre tout ce que j'offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s'assit dans un fauteuil.

— - Vous n'êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.

— Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier, qui savourait

sa vengeance.

— C'est un grand malheur, mais s'il n'y a ni jugement ni preuves, nous arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, ChesneFle crut aux prises avec l'intérêt, il eut l'espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

— Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde surprise. Chesnel raconta l'affaire. Quand la noble fille des serviteurs des ducs d'Alençon connut ce dont il s'agissait, elle se tourna les larmes aux veux vers du Croisiez

— Ah î monsieur, pouvez-vous hésiter? les d'Ësgrignon, l'honneur de la province ! lui dit-elle.

— il s'agit bien de cela ! s'écria du Croisier se levant et reprenant sa promenade agitée.

— Eh ! de quoi s'agit-il donc?... fit Chesnel étonné.

— Monsieur Chesnel, il s'agit de la France ! il s'agit du pays, il s'agit du peuple, il s'agit d'apprendre à MM. vos nobles qu'il y a «ne justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les vaut et qui les tient! On ne fourrage pas dix champs de blé pour un lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne se moque pas d'eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent, ne ' produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent, enterrent MM. les nobles. Vous voulez le retour à l'ancien ordre de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos droits sont écrits...

— Après, dit Chesuel.

— N'est-ce pas une sainte mission que d'éclairer le peuple? s'écria du Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en cour d'assi-

m'avez jeté vous-même du côté du peuple à i\m\ n^prisos, d'abord en

refusant mon alliance, puis en me mettant au ban de votre société. Vous récoltez ce que vous avez semé.

Ce début effraya Gbesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non-seulement le passé, mais encore l'avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse ; mais Chesnel ne recula point devant l'impossible.

— Quoi ! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n'èles donc pas chrétien ? dit madame du Croisier.

— Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.

— Quelles sont-elles? dit Chesnel, qui crut apercevoir un rayon d'espérance.

— I^s élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.

— Vous les aurez, dit Chesnel.

— Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi, faniilicrement, tous tes soirs, avec amitié, en apparence du moins, çir M. le marquis d'Ësgrignon et par les siens.

^ Je ne sai^ pas comment nous l'y amènerons, mais vous serez reçu.

— Je veux une hypothèque, de quatre cent mille francs foDdée sur une transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous tenir un canon chargé sur le cœur.

— Nous consentons, dit Chesnel, sans avouer encore qu'il avait les cent mille écus sur lui ; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la famille après votre élection et le payement.

— Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval, qui réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez épouser à votre jeune comte.

— - Jam.^is ! dit Chesnel.

— Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.

— Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculë-je devant un mensonge avec un pareil homme?

Du Croisier s'en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil froissé, après avoir j(yui de l'humiliation de Chesnel, avoir balancé les destinées de la superbe maison en qui se résumait l'arisU)cralie de la province, et iniprimé la marque de son pied sur les eotrailles des d'Ësgrignon. Il remonta dans sa chambre en laissant ^â femme avec Chesnel. Dans son ivresse, il ne voyait rien contre sa victoire, il croyait fermement que les cent mille écus étaient dissi()é>; pour les trouver, la maison d'Ësgrignon avait besoin de vendre ou d'hypothéquer ses biens ; à ses yeux, la cour d'assises était donc inévitable. Les affaires de faux sont toujours arraujçeables, quand la somme surprise est restituée. Les victimes de ce crime sont ordioairemcnl des gens riches, qui ne se soucient pas d'être la cause du déshonneur d'un homme imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu'à bon escient. Il le coucha donc eu pensant ao magnifique accomplissement de ses espérances, soit par la cour d'assises, soit par ce mariage, et il jouissait d'entendre la voix de Chesuel se lamentant avec madame du Croisier. Profondément reUgieu>e et catholique, royaliste et attachée à la noblesse, madame du CroÎMcr partagcait les idées de Chesnel à l'égard des d'Ësgrignon. Aussi tou^ ses sentiments venaient-ils d'être cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement du libéralisme, qui, dans Topinion de son directeur, souhaitait la ruine du catholicisme. Pour elle, le côté gauche était 1795 avec l'émeute et l'échafaud.

— Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute? s'écria Qiesuel. Madame du Croisier ne répondit que par deux grosses larlne^. qui

coulèrent sur ses joues.

-<- Vous avez déjà été la cause de' la mort d'un pauvre garçtm ei du deuil éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste et qui eût frappé jusqu'à briser ce cœur pour s:)uver Vî< • turnien. voulez-vous assassiner mademoiselle Armande, qui ne survivrait pas huit jours à l'infîmiiede sa maison? Voulez-vous assasMn<': le pauvre Chcsiiel, voire ancien notaire, qui tuera le jeune ronik dans sa prison avant qu'on ne l'accuse, et qui se tuera pour uc p > aller lui-même en cour d'assises comme coupable d'un meurtre ?

— Mon ami, assez! assez! Je suis capable de tout pour éiuiiffr une semblable afTaire, mais je ne connais M. du Croisier tout en i r

Sue depuis quelques instants... A vous, je puis l'avouer! Il n'y a (• e ressources.

— S'il y en avait? dit Chesnel.

— Je donnerais la moitié de mon sang pour qu'il y en cAt. nrfmudit-elle en achevant sa pensée par un hochement de tète où se ]«•>gnit une envie de réussir.

Semblable au premier consul, qui, vaincu dans les champs t\e M»rengo jusqu'à cinq heures du soir, à six heures obtint la vicînirr f«^' l'attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de K«'''< ^ manu, Chesnel aperçut les éléments du triomplie au roilieti des nii>^

LE CAULNKr DES ANIIQIJKS.

Il fallait ctre Cbcsud, il fallait être vieux noUiire, vieil intendaoh avoir été pelil clerc de niailre Sorbier père, il lallail les illumitmtioQS soudaines du désespoir, uour élre aussi grapd que Napoléon, plus grand même : celle bataille n'était pas Mareugo, mais Waterloo, et Clicsnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant arrivés.

— Madame, vous de qui J'ai foU les affaires pendant vingt ans, ▼DUS rbonpeur de la bourgeoisie, comme les d*Esgrignon sont l'honneur de la noblesse de cette province, sachez qu'il dépend maintenant de vous seule de sauver la maison d'Esffrignon.' Maintenant, répondez ! laissereztvous déshonorer les mines de votre oncle, les d*Esgrignon, le pauvre Cliesnel? Voulez«vous tuer mademoiselle Armande qui

f)leure? Vonlez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, es inteudants des ducs d'Alençon, en consolant les mânes de noire cher abbé, qui, s'il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de faire ce que je vous demande à genoux ?

— yuol? s'écria madame du Croisier.

— Eh bien ! voici les cent mille écus, dit-il eu tirant de sa pocb0 les paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera tim,

— S'il 06 s'agit que de eela, reprit-elle, et s'il n'en peut rien réisulier de mauvais pour mon mari...

— Rien que de bon, dit Ghesnel. Vous lui évitez les vengeances iSlMoelles de l'enfer au prix d'un léger désappointemelit ici-bas.

— Il ne sera pas compromis ? demanda-t-ellc eu regardant Clicsnel.

Ghesnel lut alors dans le fond de ràmc de cette pauvre femme, Ma^ dau)e du Croisier bésilait entre dpMX religions, cntne les commaudements que l'Eglise a trac(^s aux épou^s et ses devoirs envers le trône el l'autel ; elle trouvait son man blâmable, et n osait le blâmer, elle aurait voulu pouvoir sauver les d'Esgriguou, et ne voulait rien faire contre les intérêts de son mari.

-- En rien, dit Chesoel, votre vieui notaire vous le jure sur les saints Evangiles..»

Chesnel n'avait plus que son saint éternel 6 offrir à la maisop d'Esgrignott, il le risqua en commettant un liorrible mensonge ; mais H fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea luimême et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se rappela une absence faite par du Croisier, qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.

— Vous me jurez, dit Chesnel quand njadame du Croisier eut les cent mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devait le juge d'instruction que vous avez reçu celte somme au jour dit.

— N^ sera-ce pa3 un mensonge?

— OClicieuK, di^ Chesnel.

— Je ne saurais le faire sans l'avis de mon directeur, M l'abbé Couturier,

— Eh bien! dit Chesnel, ne vous conduisez dan$ cette affaire que par ses conseils.

— Je vous le promets.

•— Ne remettez la somme & M. du Croisier qu'après avoir comparu devant le juge d'instruction.

-^ (kn, dil-eHe. Hélas! que Dieu me prêle la force de comparaître devant la justice humaine po«ir y soutenir un mensonge !

Après avoir baisé 4a main de madame dy Croisier, Chesnel se dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.

— L'âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais ef* fiicé le tort d'avoir épousé TenneiDi du trî>oe et de i'auiel.

Ces paroles frapjjièreac vivement l'ime timorée de madame du Croisier. Chesoel pensa soudain à s'assurer de Tabbë Cotitorier , le directeur de la conscience de madame do Croisier. Il savait quelle opi niàtreié metlesi les gens dévots dans le triomphe de leurs idées, une fois qu'ils se soni avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement possible l'Eglise dans eette lutte en la mettant de son côté, il aHa donc à ïhbid d'Esfrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit les événemenis de la nuit, et la lança sur la rouie de l'évé* ché pour amener le prélat kii-méme sur le champ de bataille.

— Mon Dieu ! lu dois sauver la maison d'Esgrignon, s'écria Chesnel en revenant chez lui à pas lents. L'afTaire devifent maintenant une lutte judiciaire. Nous sommes en présence d'hommes qui ont des passions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir d'eux. Ce du Croisier a profité de f absence du procureur du roi, oiii nous est dévoué, mais qui, depuis l'ouverture d4:s Chambres, est à Paris. Qu'onl-ils donc fait pour emj^anmer le premier substitut, qui a donné suite à la plainte sans avoir consulte son chef? Demain malin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette irame, retournerai -je à Paris afin de meure en jeu les hautes puissauces par In main de madame de Maiifrigncuse.

Tels étaient les raisoimemeuts du pauvre vieil aildète, qui voyak

juste, et qui se coucha quasi mort sous le poids de tant d'émotions et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s'endormir, il jeta sur les magistrats qui compHOsaient le tribunal un coup d'œil scrutateur qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient cire influencés. En donnant une forme succincte au long examen des consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la magistrature en province.

Les juges et les gens du roi forcés de commencer leur carrière en

1>rovince, où s'agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à eur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s'élèvent les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu d'élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tèt ou lard, se caser pour toujours eu province. Ainsi tout tribunal, toute cour royale de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambi lions lassées d'espérer, contentes de l'excessive considération accordée en province au rôle qu'y jouent les magistrats, ou endormies par une vie tranquille; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels l'envie de parvenir, que nulle déception n'a tempérée, ou que la soif de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoce. A celte époque, le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre substitut rêvait réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques qui mettaient le zèle en relief, attiraient l'attention du ministère et faisaient avancer les gens du roi. Qui, parmi les parquets, ne jalousait la cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration bonapartiste? Qui ne souhaitait trouver un Caroii, un Berton, une levée de boucliers? Ces ardeMtes ambitions, stimulées par la grande lutte des partis, appuyées sur la raison d'Eiat et sur la nécessite de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces; elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et les poussaient dans la voie de l'obéissance d'où elles ne doivent pas sortir. La jusiice, alors fanatisée par la foi monarchique, réparait les torts des anciens parlements, et marchait d'accord avec la religion, trop oslensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu'habile, elle pécha moin$ par machiavélisme nue par la sincérité de ses vues, nui parurent hostiles aux intérêts généraux du pays, qu'elle essayait de mettre à l'abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble, la justice contepait encore trop d éléments bourgeois, elle él^it encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle devait devenir tôt 00 tard constitutionnelle et se ranger du c6ti de la bourgeoisie au jour d'une lutte... Dans ce grand corps, cpmmedans l'administra lion, il y eut de l'hypocrisie, ou pour mieux dire, un esprit d'imitation qui porte la France ù toujours se modeler sur la cour, et à la troniper ainsi très-innocemment.

Ces deux sortes de physionomies judiciair^s existaient au tribunal où s'allait décider le sort du jeune d'Esgrignon. M* le président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet, y représentaient ces magistrats, résignés à n'être que ce qu'ils sont et casés pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait M. Camusot le juge d'instruction et M. Micbu, nommé juge suppléant par la protection de la maison de Cif^q-Cygne, et qui devait a la première occasion entrer dans le ressort de la cour royalfi de Paris.

Mis à l'abri de toute destitution par l'inamovibilité judiciaire et ne se voyant pas accueilli par l'aristocratie suivant l'importance qu'il se donnait, le président du lloncii'ct avait pris parti pour la bourgeoisie en donnant à son désappoinlement le vernis de l'mdépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester président loute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit par la logique des choses à mettre son espérance d'avancemoot dans le triomphe de du Croisier et do c6té gauche. Il ne plaisait pas plus à la préfecture qu'à la cour royale. Foreé de garder des njiéoagoments avec le popvoir, il était suspect aux libéraux. Il n'avait ainsi de place dans aucun parti. Obligé de laisser U candidature électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire. La fausseté de sa ))osition réagissait sur sou caractère, il était aigre ei mécontent. Fatigué de soi^ ambiguïté politique, il avait résolu secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi du Croisier. Sa eondnite dans l'aHaire du comte d'Esgrignon fut son premier pas dans cette carrière. Il représentait admirabUmeot déjà celte bourgeoisie <|Hi offusque de ses petites passions les grands inLéréts du pays, qni^teuse en politique, aujourd'hui pour et demain cootr/e le pouvoir, qui compromet tout et DO sauve rien, désespérée du mal qu'elle a fait et continuant a l'engendrer, ae voulant pas reconnaître sa petitesse, el tracassant le pouvoir en s'en disant la servante, â la Cois humble et arrogante, deman« dant au peuple une subordination (ju'eUe n'acconAe pas à la royauté, inauiète des supériorités qu'elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur pouvait élre petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.

Ce président était un j^rand homme sec et mince, a ffonl fuyant, a cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, ù teint couperosé, aux lèvres serrées;. Sa voix éteinte faisait entendre le sifllenient gras de

LES RIVALITÉS

l'asllimc. Il avait pour femme une arande créature solciinellc ci dé- );iiiguudt!e qui s'airubUiiL des modes les plus ridicules, et se parait ex- (.-essiveineni. La prësideule se dounail des airs de reine, elle perlait des couleurs vives, ei u'alInU jamais au bal saus orner sa tète de ces Inrbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec amour. Rjch s tous deux de quatre ou cinq mille livres de renie, ils réuiiissaicM, avec le traitemeot de la présidence, une douxaiue de mille francs. Malgré leur penle à l'avarice, ils recevaient un jour par semaine, afin de salistaire leur vanité. Fidolc aux vieilles moeurs de la ville où du Troisicr introduisait le luxe ntodeme, H. et madame du lluncci'cl n'avaieut Tait aucun changement, depuis leur mariage, à raiiliijne inaiFou où ils detneuraient, et ifui apparicu;iil à madame.

Celle maison, qui avait use façade sur la cour et l'anlre sur un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pigntHid-iangulaire et ^risïlre, percé dune croisée à chaque étage. La cour et le jardin étaient encaissés par une liaute muraille, le long de laquelle s'étendaient dans te jardin une allée de marronniers el tes commuas dans h cour. Du c6ié de la rue qui longeait le jardin, s'êlendail une vieille grille eu Ter dévorée de rouille i ei sur la cour, entre deux panneaux de murs était une grande porte cochcre terminée par une immense coquille. Cette co<|uille se retrouvait au-dessus de la porte de la raç;ide. Là, tout était Bomhre, éioulfé, sans air. La muraille niitoyenne ofTrnil des jours grillés comme des fenêtres de prison. UsUçurs avaient l'air de se déplaire dans les ^tits carrés de ce jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s'y faisaii. Au rei- de -chaussée, après une grande antichambre éclairée sur le jardin, on entrait dans le s:i- Ion, dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avaïl un perron à porte vitrée sur le jardin. La salle à manger, d'une grandeur égale à celle du salon, était de l'autre côté de l'anlicliamhre. Ces trois pièces s'Iiarmoniaienl à cet eusemhie mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives peintes, ornées au milieu de quelques maigres losanges à ros.iccs sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de touscriards, étaient vieilles et enfiiinécs. Le salon, décoré de grands rideauxen soie rouge, mangée par le soleil, était garni d'un meuble de bois peint en blanc et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. Sur la clieiimiée, une peiidulcdu temps de Louis XV te

vovait entre des girandoles exlravaganles dont les bougies jaunes ne s'allumaient qu'aux jours où la présidente dépouillait de sou enveloppe verte un vieux lustre à pendeloques de crisial de ruche. Trois tables de jeu à lapis vert r6pé. un trictrac, suffisaient -.wt joies de la compagnie, à laquelle madame du Ronccret accordait du cidre, des échaudus, des marrons, des verres d'eau sucrée et de l'orgeat fait chez elle. Depuis queltfue temps, elle avait adopté tous les quinze jours un ihé enjolivé de pâtisseries assez pileuses. Par chaque trimestre, les du Roucerel donnaient un grand dtner 1 trois services, tambouriné dans la ville, servi dans nue détestable vaisselle, mais confectionné avec la science qui dislingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque durait six heures. Le président essayai! alors de lutter par une abondance d'avare avec l'élégance de du Croisier. Ainsi lu vie et ses accessoires concordaient chez le président à son caractère et à sa fausse position. Il se déplaisait chez lui saus savoir pourquoi ; mais il n'osait y faire aucune dépense pour y changer l'élat deschoses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille fi-aucs de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien, qui u'avatt voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont la fainéantise le désespérait. Le président était sur ce point en rivalité avec son vice -président M. Bloadel. vieux juge qui, depuis longtemps, avait lié son (ils avec la famille Blandureau. Ces riches marchands de toiles avaient une Olte unique à laquelle le président souhaitait de marier Félicien. Connne le mariage de Joseph DIondet dépendait de sa nomiiialion aux fonctions de jii^e suppléant que le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans raffaire du jeune comie d'Eslrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés par l'astucieux président, dont la fortune éiait bien supérieure à celle de sim coni> pétiteur.

La victime des manœuvres de ce président machiavélique, H. Blondet, une de ces curieuses lii^res enfouies en province comme de vieilles médailles dans une crvpte, avait alors environ soixaaie-sept ans; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en le lui tournant eu vrille, ne manquait pas de physionomie, il était coloré trèségalement d'une teinte rouge, et animé par deux petits yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution, il avait été lait accusateur public ; mais il fut le plus doux de ces terribles fonciioo* naires. Le bonhomme Blondet, on l'appelait ainsi, avait amorti l'action révolutionnaire en acquiesçant a tout et n'exécutant rieu. Forcé d'emprisonner quelques nobles, il avait mis lant de lenteur à leur

G|oces, qu'il leur lit atteindre au V thermidor avec une adresse qui i avait concilié Testime générale. Certes, le bonhomme Blondet aurait dd élre le président du tribunal ; mais, lors de la réorganisation des tribuniiux, il fut écarté par Napoléon, dont l 'éloigne ineni pour les républicains reparaissait aaus les moindres détails du gouvernement. La iiualifîcation d'ancien accusateur public, iuscritc en m:irge du nom de Blondet, fit demander par l'empereur à Cambacérés s'il n'y avait pas dans le pays quelque rejeton d'une vieille famille parlementaire a mettre à sa place. Du Ronceret, dont le père avait été conseiller au Parlement, fut donc nommé. Malgré la répugnance de l'empereur, rarchichancelier, dans l'intérêl de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil avocat était un des plus forts jurisconsulles de France. Le talent du juce, ses connaissances dans l'ancien dmit et, plus tard, dans la nouvelle législation, eussent dû le mener fort loin; mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses connaissances judiciaires et s'occupait presque exclusivement d'une science étrangère à sa profession, et " uour laquelle il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait passionnément lliorti cul turc, il était en correspondance avec les plus célèbres amateurs, il avait l'ambition de créer de nouvelles espèces, il s'intéressait aux découvertes de (a botanique, il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les lleu-

risies, il avait sa prédilection

e plante choisie entre toutes, i

sa favorite était le Pelargomum. Le tribunal et ses procès, sa vie réelle, n'étaient donc rien auprès de la vie fantastique et pleine d'émotions nue menait le vieillard, de plus en plus épris de ses innocentes sultanes. Les soins à donnera son jardin, les douces habitudes de l'horticulteur, clouèrent le bonhomme Blondet dans sa serre. Sans cette passion, il edt été nomme député sous l'Empire, il eût sans doute brillé dans le corps législatif. Sou mariage fut une autre raison de sa vie obscure. A l'âge de quarante ans, il lit la folie d'épouser une jeune nile de dix-huit ans, de laquelle il eut, dans la première année de son mariage, un fils nommé Joseph. Trois aus après, madame Blondet, alors la plus jolie femme de la ville, inspira au préfet du départemeiu une passion qui ne se termina aue par sa mort. Elle eut du préfet, au su de toute la ville et du vieux Blondet lui-tiiéme, un sccoud ■ils nommé Emile. Madame Blondet, qui aurait pu stimuler l'ambition de son mari, oui aurait pu l'emporter sur les (leurs, favorisa le goût du juge pour la bolanique, et ne voulut par plus quitter la ville que

LE CABINET DES ANTIQUES

)c préfet ne voulul clianger de préfeclure inut que vticitt sa inAliresse. Incapable de soutenir, à son Sge, une luUe avec une jeune femme, le magistral se consola dans sa serre, et prilunctrè»-jalie servante pour soigner son séniil de beautés iocessammeni diversitiécs. Pendant qae le juge dépotait, repiquait, arrosait. nureoUait, grefTait. mariait et p:inacliah ses fleurs, madame Blondet dépensait son bien en loileitcs et «n modes pour briller dans les salons de la préfeclure ; un seul intérêt, l'éducation d'Emile, qui certes appartenait encore à sa passion, pouvait l'arracher aux soins de cette belle afTeciion, que la ville tlnit

Ïar admirer. Cet enflant de l'amour était aussi joli, aussi spirituel que oseph était lourd et laid. Le vieux juge, aveuglé (lar l'amour paternel, aimait autant Joseph que sa femme clie'nssait Fmilc. Pendant douze ans, M. Blondet fut d'une résignation parfoite, il ferma les veux sur les amours de sa femme en conservant une altitude nobie et digne, à la façon des grands seigneurs du dix-buitième siècle; mais, cumnic tous les gens de goûts tranquilles, il nourrissait une Iiaiue prufoude contre son lils cadet. En 1818, à la mort de sa fennne, il expulsa l'intrus, en l'envovanl faire ton droit à Paris sans autre secours qu'une pension de aouze cents francs, à lai|uclle aucun cri de dutiesse ne lui lit ajouter une obole. Sans ta protection de sou véritable père, Emile Bloudei eût éic perdu. La maison du ^ugc est une des plus jolies de la ville. Située presque en face de la préfecture, elle a sut' la rue principale uue petite cour pi-opreilc. séparée de la chaussée par une vieille grille de fer contenue entre deux )ùlaati'es en brique. Entre chacun de ces pilastreset la maison voisine, se tiouvent deux autres grilles assises sur de petits murs également en brique et à hauteur d'appui, Cette cour, brge de dix et longue de viujjt luises, est divisée en deux massifs de fleurs par le ii.ivé ne brique qui mène de la grille  la porte de la maison. Ces deux massifs, renouvelés avec soin, oITrcnt à l'admiraiion publique leurs tiiomphams bouquets en toute saison. Du bas de ces deux monceaux de fleurs s'élance, sur le pan des mnrs des deux maisons voisines im magnilinue manteau de plantes grimpantes. Les pilastres sont enveloppés de clièvrefeuilles et ornés de deux Viises en terre cuite, on des cactus acclimatés pi'ésenlent aux regards étonnés des ignorants leurs monstrueuses feuilles hérissées de leurs piquantes défenses, qui semblent dnes à une maladie botanique. La maison, bâtie en brique, dont les feni};res sotit décorées d'une marge cinlrée également en brique, montre sa façade simple, égayée par des persiennes dtin vert vif. Sa porte vitrée permet de voir, par un long corridor ou bout duquel est une autre porte vitrée, l'allée principale d'im jardin d'environ deu\ arpents. Les massifs de cet enclos s'aperçoivent souvent par les croisées du salon et de la salle à manger, qui correspondent entre elles comme celles du con'idor. Du cdté de In nie, la brique a pris depuis deux siècles nue teinte de rouille et de mousse entremêlée de tons verdàtres en haimonie avec la fratcbeur des massifs et de leurs arbustes. Il est impossible au voyageur qui traverse la ville de ne pas aimer cette maison si gracieusement encaissée, fleuiie, moussue jusque sur ses loits, que décorent deiix pigeons en poterie.

Outre cette vieille maison, à laquelle rien n'avait été changé depuis un siècle, le Juge possédait environ quatre mille livres de rente en terres. Sa vengeance, assez légilijnu, cnnsîslaii à faire |>asser celle maison, les terres et son siège, à son fils Joseph, el la ville cnUèrc connaissait ses ioientions. Il avait fait un testament eu faveur de ce flis. par lequel il ravanlageail de tout ce (|ue le Code permet à un pcre de donner à l'un de ses enfants, au détriment de l'antre. De plus, le bonhomme ihésaurisait depuis quinze ans pour laisser A ce niais la somme nécessaire pour rembourser à son frère Emile la portion

3u'on ne pouvait lui ôter. Chassé delà maison paternelle, Emile Blonet avait su conquérir une position distinguée à Paris ; mais plus morale que positive. !>a paresse, son laissez-aller, son tiisouciance, avaient «iésespéré son vériiablc père, qui, destitué ilans une des réactimis uiioisiérielles si fréquentes sous la Restaura lion, éiaii mort presuue miné, doutant de l'avenir d'un enfant doué p^ir la nature des plus briltames qualités. Emile Blondet était soutenu par l'amitié d'une demoiselle de Troisville, mariée au comte de Montcornet, el qu'il avait connue avant son mariage. Sa raèie vivait encore au moment où les Troisville revinrent d'émi|;raiiou. Madame DIondet tenait à cette fumille par des liens éloignés, mais suffisants pour y introduire Emile. La pauvre femme pressentait l'aveuir de son fiis, elle le voyait orphelin, pensée qui lui retidailla mort doublement amère; aussi lui chercliaii-elle des protecteurs. Elle sut lier Emile avec l'aiuée des demoiselles de Troisville, à laquelle il plut inliniment, mais oui ne pouvait l'épouser. Cette liaison fut semblable à celle de Paul et Virginie. Madame DIondet essaya de douuer de la durée à cette mulnelle affection, qui devait passer comme passent ordinairement ces enfantillages, qui sont comme les dlnttle» de l'amour, en montrant à son lils un appui dans la famille Troisville. Oiund. tléià mourante, madame Blondet apprit le mariage de mademoiselle de Froisville avec le général Montcornet, elle vint la prier solennellement de ne jamais abandonner Emile et de le patroner dans le monde parisien où la fortune du général l'appelait à briller. Ile ureusem eut pour lui, Emile se protégea lui<niime. A vingt ans, il débuta comme un maître dans le monde littéraire. Son succès uo fut |ias moindre dans la ïui:iélc choisie où

le lança son père, qui d'abord put fournir aux profusions du jeune homme. Cetle céléhrlié précoce, la belle tenue d'Emile, resserrèreul peiU-étre tes liens de l'amitié qui l'unissait à la comtesse. Peut-être madame de Montconiet, qui avait du sang russe d:ins les veines, sa mère était lille de la princesse Slierbellof, eât-elle renié sou :iiiii d'enfance iKiuvre el lultiint avec tout son esprit conU% les obstacles de la vie parisienne et liltéraire; mais, quand vinrent les liraillemenis de la vie avenuireuse d Emile, leur atiachement était inaltérable de part et d'aulre. Eu ce momeni, Blondet, que le jeune d'Esgrigaon avait trouvé à Par'K devant lui à son premier souper, passait pour un des flambeaux du journalisme. On lui accordait une grande supériorité dans le monde politique, et il doininaii sa réputation. Le bonhomme Blondet ignorait complètement la puissance que le gouvernement constitutionnel avait donnée aux journaux ; personne ne s'avisait de l'entretenir d'un lils dont il ne votilait pas entendre parler; il ne sa- ■vait donc rien de cet enfant maudit ni de sou pouvoir.

L'iniégriui du juge égalait sa passion pour les fleurs, il ne connaissailTiue le droit. Il recevait les plaideurs, les écoutait, causait avec eux cl leur montrait ses fleurs; il acceptait d'eux ties paines précieuses, mais, sur le siège, il devenait le juge le plus impartial du monde. Sa manière de procéder était si conuiie, que les plaideurs ne le venaient plus voir que pour lui remettre des pièces qui pouvaient éclairer sa religion. Personne ne cherchait ik le tromper. Sun savoir, ses lumières et son insouciatice pour ses talents réels, le rendaient tellement indispensable à du Roiiceret, que, sans ses raisons matri' moniales, le président aurait encore secrètement contrarié par Inus les moyens possibles la demande du vieux juge en faveur de son Tds; car, si,'le savant vieillard quittiil le tribunal, le président était hors d'éliit de prononcer un ju^emeiu. Le bonhomme Blondet ne savait pas qu'en quelques heures sou lils Emile potivait accomplir ses désirs. [I vivait uvec une simplicité digne des héros de Plutarque. Le

LHS RIVALITÉS.

soir il oicaminnit les procès, le maiiuit soigihiil ses fleure, et pendant le jour il jugeait. La joli^ servante, devenue mûre et ridée comme une ponmie à Pâques, avait soin de la maison, tenue selon les us et coutumes d*une avarice rigoureuse. Mademoiselle Gadot avait toujours sur elle les clefs des armoires et du fruitier; elle était infatigable : elle allait elle-même au marcbéf faisait les appartements et la cuisine, et ne manquait jamais d'entendre sa messe le matin. Pour donner une idée de la vie intérieure de ce ménage, il suffira de dire que le père et le fils ne mangeaient jamais que des fruits gâtés, par suite de l*liabitude qu'avait mademoiselle Gadot de toujours donner au dessert les plus avancés; que Ton ignorait la jouissance du pain frais et qu'on y observait les jeûnes ordonnés par l'Eglise. Le jardinier était rationné comme un soldat, et constamment observé i)ar cette vieille Validé, traitée avec tant de déférence, qu'elle dînait avec ses maitrcs. Aussi trottait-elle continuellement de la salle à la cuisine pendant les repas. Le mariage de Joseph Blondet avec mademoiselle > Blandurcau avait été soumis par le père et la mère de cette héritière à la nomination de ce pauvre avocat sans cause à la place de juge suppléant. Dans le désir de rendre son fils capable d'exercer ses fonctions, le père se tuait de lui marteler la cervelle à coups de leçons pour on mre un routinier. Le fils Blondet passait presque toutes ses soirées dans la maison de sa prétendue, où, depuis son retour de Paris, Félicien du Ronceret avait été admis, sans que ni le vieux ni le jeune Blondet en conçussent la moindre crainte. Les principes économiques qui présidaient à cette vie mesurée avec une exactitude digne du Peseur d'or de Gérard Dow, où il n'entrait pas un grain de sel de trop, où pas un profit n'était oublié, cédaient cependant aux exigences de la serre et du jardinage. Le jardin était la rolie de monsieur, disait mademoiselle Gadot. qui ne considérait pas son aveugle amour pour Joseph comme une rolie, elle partaseait a l'égard de cet enfant la prédilection du père : elle le choyait, lui reprisait ses bas, et aurait voulu voir employer à son usage l'argent mis à l'horticulture. Ge jardin, merveilleusement tenu par un seul jardinier, avait des allées sablées eo sable de rivière, sans cesse ratissées, et de chaque côté desaueltos ondoyaient les plales^bandes pleines des fleurs les plus rares. La, tons les parfums, toutes les couleurs, dçs myriades de petits pots expoMfe au soleil, des léj^ards sur les murs, des serfouettes, des binettes enrégimentées, enfin l'attirail des choses innocentes et l'ensemMe des productions gracieuses qui justifient cette charmante passioo» Au boui de M §erre, le juge avait établi un vaste amphitéâtre où, sur des gridins, figeaient cinq ou six mille pots de pcCargoniumt macnlfiaiie et célébra assemblée que la ville et plusieurs personnes des départenente circonvoisins venaient voir à sa floraison. A son passage per cette ville, l'impératrice Marie-Louise avait honoré celte curieuse lerre de sa visite, et fut si forttrappée de ce spectacle, qu'elle en perle à Napoléon, et l'empereur donna la croix au vieux ju^e. Gomme le leveni Horticulteur n'allait dans aucune société, hormis la maieon Blandiireeu, il ignorait les démarches faites à la sourdine par le président. Geux qui avaient pu pénétrer les intentions de du Ronceret, le redoutaient trop pour avertir les inoffensifs Blondet.

Quant à Michu, ee jeune homme, puissamment protégé, s'occupait beaucoup phis de plaire aux femmes de la société la plus élevée où les recommandatione de la famille de Ginq-Gygne l'avaient fait admettre, que des affaires exeessivement s^imples d'un tribunal de province. Riche d'environ Ht mille livres de rente, il était courtisé par les mères, et menait une vie de plaisirs. Il faisait son tribunal par acquit de conscienee» comme on fait ses devoirs au collège ; il opinait du bonnet, en disant à tout : — Oui, cher président. Mais, sous cet apparent laissez-aller, il cachait l'esprit supérieur d'un homme (lui avait étudié à Paris et qui s'était distingué déjà comme substitut, llabitué à traiter largement tous les sujets, il faisait rapideiurut ce qui occupait longtemps le vieux Blondet et le président, auxquels il résumait souvent les questions difficiles à résoudre. Dans les conjonctures délicates, le président et le vice-président consultaient leur juge suppléant, ils lui confiaient les délibérés épineux et s'émerveillaient toujours de sa promptitude à leur apporter une besogne où le vieux Blondet ne trouvait rien à reprenare. Protégé par l'aristocratie la plus hargneuse, jeune et riche, le juge suppléant vivait en dehors des intrigues et des petitesses départementales, il était de toutes les^j^arties ae campagne, gambadait avec les jeunes personnes, courtisait les mères, dansait au bal, et jouait comme un financier. Enfin, il s'acquittait à merveille de son rôle de magistrat fashionable, sans néanmoins compromettre sa dignité, qu'il savait faire intervenir à propos, en homme d'esprit. Il plaisait infiniment par la manière franche avec laquelle il avait adopte les mœurs de la province sans les critiquer. Aussi s'efTorçait-on de lui rendre supportable le temps de son exil.

Le procureur du roi, magistrat du plus grand talent, mais jeté dans la haute politique, imposait au président. Sans son absence, l'affaire de Victurnien n'eût pas eu lieu. Sa dextérité, son habitude des afTaî* rcs auraient tout prévenu. Le président et du Groisier avaient profilé de ea présence à la Ghambre des dc|>utés, dont il était un des plus reBu^k-quables orateurs ministériels, |)our ouiilir leurs irami^s, eu es-

timant, avec une certaine habileté, qu'une fois la justice saisie et l'affaire ébruitée, il n'y aurait plus aucun remède. En effet, en aucun tribunal, à cette époque, le parquet n'eût accueilli sans un long exa* men, et sans peut*étre en référer au procureur général, une plainte en faux contre le fils atné de l'une des plus nobles familles du royaume. En pareille circonstance, les gens de justice, de concert avec le pouvoir, eussent essayé mille transactions pour étouffer une plainte qui pouvait envoyer un jeune homme imprudent aux galères. Ils eussent agi peut-être de même pour une famille hbérale considérée, à moins qu'elle ne fût trop ouvertement ennemie du tr6ne et de l'autel. L'accueil de la plainte de du Groisier et l'arrestation du jeune comte n'avaient donc pas eu lieu facilement. Voici conunent le président et du Groisier s'y étaient pris pour arriver à leurs fins.

M. Sauvager, jeune avocat royaliste, arrivé au grade Judiciaire de premier substitut à force de servilisme ministériel, régnait au parquet en l'absence de son chef. Il dépendait de lui de lancer un réquisitoire en admettant la plainte de du Groisier. Sauvager, homme de rien et sans aucune espèce de forùme, vivait de sa place. Aussi le pouvoir comptait-il entièrement sur un homme qui attendait tout de lui. Le président exploita cette situation. Dès que la pièce arguée de faux fut entre les mains de du Groisier, le soir même , madame la présidente du Ronceret, soufflée par son mari, eut une longue conversation avec M. Saui^ager, auquel elle fit observer combien la carrière de la magistrature debout était incertaine : un caprice ministériel, une seule faute, y tuait l'avenir d'un homme.

— - Soyez homme de conscience, donnez vos conclusions contre le pouvoir quand il a tort, vous êtes perdu. Vous pouvez, lui dit-elle, profiter en ce moment de votre position pour faire un beau mariage qui vous mettra pour toujours à l'abri des mauvaises chances, en vous donnant une fortune au moyen de laquelle vous pourrez vous caser dans la magistrature oisUe. L'occasion est belle. A. du Groisier n'aura jamais d'enfants, tout le monde sait le pourquoi ; sa fortune et celle de sa femme iront à sa nièce, mademoiselle Duval. M. Duval est un maître de (orges dont la bourse a déjà quelque volume, et son père, qui vil encore, a du bien. Le père et le fils ont à eux deux uninill ion, ils le doubleront aidé par du Groisier, maintenant lié avec la haute banque et les gros iuduslriels de Paris. M. et madame Duval jeune donneront, certes, leur fille à l'homme qui sera présenté par son oncle du Groisier, en considération des deux fortunes qu'il doit laisser à sa nièce, car du Groisier fera sans doute avantager au contrat mademoiselle Duval de toute la fortune de sa femme, qui n'a pas d'héritiers. Vous connaissez la haine de du Groisier pour les d'Esgrignon, rendez-lui service, soyez sou homme, accueillez une plainte en faux qu'il va vous déposer contre le jeune d'Esgrlgnon, poursuivez le comte immédiatement, sans consulter le procureur du roi. Puis, priez Dieu que, pour avoir été magistrat impartial contre le gré du pouvoir, le ministre vous destitue, votre fortune est faite ! Vous aurez une charmante femme et trente mille livres de rente en dot, sans compter quatre millions d'espérance dansjune dizafhe d'années.

En deux soirées, le premier substitut avait été gagné. Le présideui etHM. Sauvager avaient tenu l'affaire secrète pour le vieux juge, pour le juge suppléant, et |>our le second substitut. Sûr de l'impartialité do Blondet en présence des faits, le président avait la majorité sans compter Gamusot. Mais tout manquait par la dcfeciioa imprévue du juge d'instruction. Le président voulait un jugement de mise en accusation avant que le procureur du roi ne fût averti. Ganiusot ou le second substitut n'allaieot-ils pas le prévenir?

Maintenant, en expliquant la vie intérieure du Juge d'InstruclioD Gamusot. peut-être apercevra-t-on les raisons qui permettaient a Gbesnel de considérer ce Jeune magistrat comme acquis aux d'Esgrignon, et qui lui avaient donné la hardiesse de le suborner en pleine rue. Gamusot, fils de la première femme d'un marchand de soieries de la rue des Bourdonnais, objet de l'ambition de son père, avait été destiné à la magistrature. En épousant sa femme, il avait épmisé la protection d'un huissier du cabinet du roi, protection sourde, mais efficace, qui lui avait déjà valu sa nomination de juge, et, plus tard, celle de ju^e d'instruction. Il n'avait pas eu plus de mille éous de rente constitués par ses père et mère à son contrat ; mademoiselle Tbirion ne lui avait pas apporté plus de vingt miHe francs de dot, c'était donc un pauvre ménage que le sien, car lee appointements d'un juge en province ne s'élèvent pas au-dessus de quinze cents francs. Cependant les Juges d'instruction ont un su|>plément d'environ mille francs à raison des dépenses et des travaux extraordinaires de leurs fonctions. Malgré les fatigues qu'îles donnent, ces places sont assez enviées; mais elles sont révocaUee : aussi madame Gamusot venaitelle de (gronder son mari d'avoir découvert sa pensée au président. Marie-Gecile^Amélie Thirion, depuis trois ans de mariage, s'était aperçue de la bénédiction de Dieu par la régularité de deux accoiicbenienu heureux, une fille et un garçon ; mais elle suppliait Dieu de ne plus la unt bénir. Encore qoekfnes bénédictions, et sa gène deviendrait misère. La fortune de M. Gamusot le père devait se faii*e lmi|i^teui|>s ailendre. D'ailleurs cette riche succession ne pouvait pas '.* y.i'.mr plus do huit ou dix mille francs de rente aux enlms du iiego-

LE CABINET DES ANTIQUES

€iant, qui étaient quatre. Puis, quand se réaliserait ce que tons les faiseurs de mariage appellent des espérances^ le juge a*anrait-il pas des enfants à établir? Chacun concevra donc la situation d*une petite femme pleine de sens et de résolution, comme était madame Camusotj elle avait trop bien senti Timportance d*un faux pas fait par son mari dans sa carrière, pour ne pas se mêler des affaires judiciaires.

Enfant unique d*un ancien serviteur du roi Louis XVIII, un valet qui l'avait suivi en Italie, en Gourlande, en Angleterre, et que le roi avait récompensé par la seule place qu'il pût remplir, celle d'huissier de son cabinet par quartier, Amélie avait reçu chez elle comme un reflet de la cour. Thirion lui dépeignait les grands seigneurs, les ministres, les personnap;es qu'il annonçait, introduisait, et voyait passant et repassant. Elevée comme k la porte des Tuileries, cette jeune femme avait donc pris une teinture des maximes qui s'y pratiquent, et adopté le dogme de l'obéissance absolue au pouvoir. Aussi avait'^lle sagement jugé qu'en se rangeant du c6té des d'Esgrignon. son mari plairait à madame la duchesse de Maufrigneuse, à deux paissantes familles des« quelles son père s'appuierait, en un moment opportun, auprès du roi. A la première occasion, Gamusot pouvait être nommé juge à Pa« ris. Cette promotion rêvée, désirée à tout moment, devait apporter six mille francs d'appointements, les douceurs d'un logement chea son père ou chez les Gamusot, et tous les avantages des deux fortunes paternelles. Si Tadage : loin des yeux, loin du cœur, est vrai pour la plupart des femmes, il est vrai surtout en fait de sentiments de famille et de protections ministérielles ou royales. De tout temps les gens qui servent personnellement les rois font très-bien leurs aiïai« res : on s'intéresse i un homme, fût-ce un valet, en le voyant tous les jours.

Madame Camusot, qui se considérait comme de passage, avait pris une petite maison dans la rue du Cygne. La ville n'est pas assez pas« santé pour que l'industrie des appartements garnis s'y exerce. Ce ménage n'était pas d'ailleurs assez riche pour vivre dans un h6tel, comme M. Michu. Là Parisienne avait donc été obligée d'accepter les meubles du pays. La modicité de ses revenus 1 avait obligée à prendre cette maison remarquablement laide, mais qui ne manquait pas d*une certaine naïveté de détails. Appuyée à la maison voisine de manière à présenter sa façade à la cour, elle n'avait à chaque étage qu'une fenêtre sur la rue. La cour, bordée dans sa largeur par deux murailles ornées de rosiers et d'alaternes, avait au fond, eu face de la maison, un hangar assis sur deux arcades en briques. Une petite porte bâtarde donnait entrée à cette sombre maison encore assombrie par un grand noyer planté au milieu de la cour.

An rez^e-chaussée, où l'on montait par un perron à double rampe et à balustres eu fer très-ouvragé, mais rongé par la rouille, se trouvait sur la rue une salle à manger, et de l'autre c6ié la cuisine. Le fond du corridor qui séparait ces deux chambres était occupé par un escalier en bois. Le premier étage ne se composait que de deux pièces, dont l'une servait de cabinet au magistrat, et l'autre de chambre à coucher. Le second étage, en mansarde, contenait également deux chambres, une pour la cuisinière et lautre pour la femme de chambre, qui gardait avec elle les enfants. Aucune pièce de la maisonli'avait de plafond, toutes présentaient ces solives blanchies à la chaux, dont les entre-deux sont plafonnés de blanc-en-bourre.

Les deux chambres du premier étase et la salle d'en bas avaient de ces lambris à formes contournées, on s'est exercée la patience des menuisiers du dernier siècle. Ces boiseries, peintes en gris sale, étaient du plus triste aspect. Le cabinet du juge était celui d un avocat de province : un grand bureau et un fauteuil d'acajou, la bibliothèque de l'étudiant en droit, et ses meubles mesquins apportés de Paris. La chambre de madame était indigène : elle avait des ornements bleus et blancs, un tapis, un de ces mobiliers hétéroclites qui semblent à la mode, et qui sont tout simolement les meubles dont Tes formes n'ont pas été adoptées à Paris. Quant à la salle du rez-dechaussée, elle était ce qu'est une salle en province, nue, froide, à papiers de tenture humides et passés.

C'était dans cette chambre mesquine, sans autre vue que celle de ce noyer, de ces murs à feuillage noir et de la rue presque déserte, que passait toutes ses journées une femme assez vive et légère, habilMée aux plaisirs,^au mouvement de Paris, seule la plupart du temps, ou recevant des visites ennuyeuses et sottes, ({ni lui taisaient préférer sa solitude à des caqneiages vides, où le moindre trait d'esprit auquel elle se laissait aller donnait lieu à d'interminables commentaires et envenimait sa situation.

Occupée de ses enfants, moins par goût que pour mettre un intérêt dans sa vie presque solitaire, elle ne pouvait exercer sa pensée que sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle, sur les menées des f(ens de province, sur leurs ambitions enfermées dans des cercles étroits. Aussi pénétrait-elle promptemenl des mystères auxquels ne songeait pas son mari. Son hangar plein de bois, où sa femme de chambre faisait des savonnages, n'était pas ce qui frappait ses regards, quand, assise h la fenêtre de sa chambre, elle tenait à la main quchpie broderie interrompue : elle contemplait Paris, où tout est

plaisir, où tout est plein de vie, elle en rêvait les fêtes et pleurail d'être dans celte froide prison de province. Elle se désolait d'être dans un pays paisible, ou jamais il n'arriverait ni conspiration, ni grande aifaire. Elle se voyait pour longtemps sons l'ombre de ce noyer.

Madame Camusot était une petite femme, grasse, fraîche, blonde, ornée d'un front très-busqué, d'une bouche rentrée, d'un menton relevé, traits que la jeunesse rendait supportables, mais qui devaient lui donner de bonne heure un air vieux, bes yeux vifs et spirituels, mais (|ui exprimaient un peu trop son innocente envie de parvenir, et la jalousie que lui causait son infériorité présente, allumaient comme deux lumières dans sa figure commune, et la relevaient par une certaine force de sentiment que le succès devait éteindre plus tard. Elle usait de beaucoup d'industrie pour sa toilette, elle inventait des garnitures, elle se les brodait, elle méditait ses atours avec sa femme de chambre, venue avec elle de Paris, et maintenait ainsi la réputation des Parisiennes en province»

Sa causticité la rendait redoutable, elle n'était pas aimée. Avec cet 0sprit fin et investigateur qui distingue les femmes inoccupées, obli» gées d'employer leur journée, elle avait fini par découvrir les opinions secrètes du président. Aussi conseillait-elle depuis quelque temps à Gamusot de lui déclarer la guerre. L'affaire du jeune comte était une excellente occasion. Avant de venir en soirée chez M. du Croisier, elle n'avait pas eu de peine & démontrer à son mari qu'en cette affaire le premier substitut allait contre les intentions de ses chefs. Le rôle de Gamusot était de se faire un marchepied de ce procès criminel, en favorisant la maison d'Esgrignon, bien autrement puissante que le parti du Croisier.

— SauTager n*épousera jamais mademoiselle Duval, qu*on lui aura montrée en perspective, il sera la dupe des Nachiavels du Val-Noble, auxquels il va sacrifier sa position. Camusot, eette affaire si malheureuse pour les d'Esgrignon, et si perfidement entamée par le président au profit de du Croisier, ne sera favorable qu'à toi, lui avaitrelle dit en rentrant.

Cette rusée Parisienne avait également deviné les manœuvres secrètes du président auprès de Blandureau, et les motifs qu'il avait de déjouer les efforts du vieux Blonde! ; mais elle ne voyait aucun profit à éclairer le fils ou le père sur le péril de leur situation ; elle jouissait de cette comédie commencée, sans se douter de quelle importance pouvait être le secret surpris par elle de la demande faite aux Blandureau par le successeur de Chesnel en faveur de Félicien du Bonr ceret. Dans le cas où la position de son mari serait menacée par le président, madame Camusot savait pouvoir menacer à son tour le président en éveillant l'attention de l'horticulteur sur le rapt projeté de la fleur qu'il voulait transplanter chez lui.

Sans pénétrer, comme madame Gamusot, les moyens par lesquels du Croisier et le président avaient gagné le premier substitut, Chesnel. en examinant ces diverses existences et ces intérêts grou|^s autour des fleurs de lis du tribunal, compta sur le procureur du roi, sur Gamusot et sur M. Michu. Deux ju(^es pour les d'Esgrignon paralytoient tout. Enfin, le notaire connaissait trop bien les désirs du vieux Blondet pour ne pas savoir que si son impartialité pouvait fléchir, ce serait pour l'œuvre de toute sa vie, pour la nomination de son fils à la place de juge suppléant.

Ainsi Chesnel s'endormit plein d'espérance en se promettant d*aller voir M. Blondet, pour lui olTrir de réaliser les espérances qu'il caressait depuis si longtemps, en l'éclairant sur les perfidies du président du Ronceret. Après avoir {[agné le vieux juge, il irait parlementer avec le juge d'instruction, auquel il espérait pouvoir prouver, sinon l'innocence, au moins rimpnidence de Yicturnien, et réduire Taffaire à une simple étourderie de jeune homme. Chesnel ne dormit ni paisiblement ni longtemps ; car, avant le jour, sa gouvernante l'éveilla pour lui présenter le plus séduisant personnage de cette histoire, le plus adorable jeune homme du monde, madame la duchesse de Maufrigneuse, venue seule en calèche, et habillée en homme.

— J'arrive pour le sauver ou pour périr avec lui, dit-elle au notaire, qui croyait rêver. J*ai cent mille francs que le roi m'a donnés sur sa cassette pour acheter Tinnocence de Yicturnien, si son advcrsanre est corruptible. Si nous échouons, j'ai du poison pour le soiistraire à tout, même à l'accusation. Mais nous n'échouerons pas. Le procureur du roi, que j'ai fait avertir de ce qui se passe, me suit: Il n'a pu venir avec moi, il a voulu |>reudre les ordres du garde des sceaux.

Chesnel rendit scène pour scène à la duchesse : il s'enveloppa de sa robe de chambre et tomba à ses pieds, qu'il baisa, non sans demander pardon de l'oubli que la joie lui faisait commettre.

— Nous sommes sauvés! criait-il tout en donnant des ordres à Brigitte pour qu'elle préparât ce dont pouvait avoir besoin la duchesse après une nuit passée à courir la poste.

Il fit un appel au courage de lu belle Diane, en lui démontrant la nécessité d'aller chez le juge d'instruction au petit jour, afin que pcr-

LES RIVALITÉS

sonne ne fût dans le secret de celte démarche, et ne pût même présumer que la duchesse de Naufrigneuse fût venue.

— N*ai-jc pn*) un passe-port en règle? dit-elle eu lui montrant une feuille où elle était désignée comme M. le vicomte Félix de Vandenessc, maître des requêtes et secrétaire particulier du roi. Ne sais-je ])as bien jouer mon rôle d*homme ? reprit-elle en rehaussant les faces (le sa perruque à la Titus et agitant sa cravache.

— Ah! madame la duchesse, vous êtes un ange! s'écria Chesnel les larmes aux yeux. (Elle devait toujours être un an^e, même en homme!) Boutonnez voire redingote, enveloppez -vous jusqu'au nez dans votre manteau, prenez mun bras, et courons chez Camusot avant que personne ne puisse nous rencontrer.

— Je verrai donc un homme qui s'appelle Camusot? dit-elle.

— - Et qui a le nez de son nom, répondit Chesnel.

Quoiqu'il eût la mort au cœur, le vieux notaire jugea nécessaire d'obéir à tous les caprices de la duchesse, de rire quano elle rirait, de pleurer avec elle; mais il gémit de la légèreté d'une femme qui, tout en accomplissant une grande chose, y trouvait néanmoins matière à plaisanter. Que n'aurait-il pas fait pour sauver le jeune homme? Pendant que Chesnel s'habilla, madame de Maufrigueuse dégusta la tasse Se café à la crème que Brigitte lui servit, et convint de la supériorité es cuisinières de province sur les chefs de Paris, qui dédaignent ces menus détails si importants pour les gourmets. Grâce aux prévoyances que nécessitaient les goûts de son maitre pqiir la boiHic chère, Brigitte avait pu offrir à la duchesse une excellente'collation. Chesnel et son gentil compagnon se dirigèrent vers la niaispn de M, et madame Camusot.

— Ah ! il y a une madame Camusot, dit la duchesse, l'afTaire pourra s'arranger.

— Et d'autant mieux, lui répondit Chesnef, que madame s'ennuie assez visiblement d'être parmi nous autres provinciaux, elle est de Paris.

— Ainsi, nous ne devons pas avoir de secret pour elfe.

— Vous serez juge de ce qu'il faudra taire ou révéler, dit humblement Chesnel. Je crois qu'elle sera très-flattée de donner l'hospitalité h la duchesse de Maufrigueuse. Pour ne rien compromettre, il vous faudra sans doute rester chez elle jusqu'à la mut, à moins que vous n'y trouviez des inconvénients.

•— Est-elle bien, madame Camusot? demanda la duchesse d'un air fat.

— Elle est un peu la reine chez elle, répondit le notaire,

-— Elle doit alors se mêler des affaires du Palais, reprit la duchesse. Il n'y a qu'en France, cher monsieur Chesnel, que l'on voit les femmes si bien épouser leurs maris qu'elles en épousent les fonctions, 1c commerce ou les travaux. En Italie, en Angleterre, en Espagne, les femmes se font un point d'honneur de laisser leurs maris se débattre avec les affaires ; elles mettent à les ignorer la même persévérance

a ne nos bourgeoises françaises déploient pour être au fait des affaires e la communauté. N'est-ce pas ainsi nue vous appelez cela judiciairement? D'une jalousie incroyable, en luit de politique conjugale, les Françaises veulent tout savoir. Aussi, dans les moindres diflicuUés de la vie, en France, sentez-vons la main de la femme qui conseille, guide, éclaire son mari. La plupart des hommes ne s'en trouvent pas mal, en vérité. En Angleterre, un homme marié pourrait être mis vinfft-quatre heures en prison pour dettes, sa femme, à son retour, lui ferait une scène de jalousie.

— ' Nous sommes arrivés sans avoir fait la moindre rencontre, dit Chesnel. Madame la duchesse, vous devez avoir d'autant plus d'empire ici, que le père de madame Camusot est un huissier du cabinet du roi, nommé Thirion.

— Et le roi n'y a pas songé! il ne pense ù rien! s*écria-t-e11e. Thirion nous a introduits, le prince de Cadignau, M. de Vandenesse et moi ! Nous sommes les maîtres céans. Combinez bien tout avec le mari pendant que je vais parler à la femme.

La femme de chambre, qui lavait, débarbouillait, habillait les deux enfants, introduisit les deux étrangers dans la petite salle sans feu.

— Allez porter cette carte à votre maltresse, dit la duchesse à l'oreille de la femme de chambre, et ne la laissez lire qu'a elle. Si vous êtes discrète, on vous récompensera, ma petite.

La femme de chambre demeura comme frappée de 1» foudre en entendant cette voix de femme et voyant cette délicieuse ligure de jeune homme. ^

— Eveillez M. Camusot, lui dit Chesnel, et dites que je l'attends pour une affaire importante.

La femme de chambre monta. Quelques instants après, madame Camusot s'élança en peignoir à travers les escaliers, et introduisit le bel étranger après avoir poussé Camusot. en chemise, dans son cabinet avec tous ses vêtements, en lui ordonnant de s'habiller et de l'y attendre. Ce coup de théâtre avait été produit par la carte où était

gravé : madame la duchesse de HAnpniG:(EU.<E. La fille de l'huissier du cabinet du roi avait tout compris.

— Eh bien! monsieur Chesnel, ne dirait-on pas que le tonnerre vient de tomber ici? s'écria la femme de chambre à voix basse. Mon sieur s'habille dans son cabinet, vous pouvez y monter.

— Silence sur tout ceci, répondit le notaire.

Chesnel, en se sentant appuyé par une grande dame qui avait l'assentiment verbal du roi aux mesures à prendre pour sauver le comte d'Esgrignon, prit un air d'autorité qui le servit auprès de Cimiusot beaucoup mieux que l'air humble avec lequel il l'aurait entretenu, s'il eût été seul et sans secours.

— Monsieur, lui dit-il, mes paroles, hier au soir, ont pu vous étonner, mais elles sont sérieuses. La maison d'Esgrignon compte sur vous pour bien instruire une affaire d'où elle doit sortir sans tache.

— Monsieur, répondit le juge, je ne relèverai point ce qu'il y a de blessant pour moi et d'attentatoire à la justice dans vos paroles, car, jusqu'à un certain point, votre position près de la maison d'Esgriguon l'excuse. Mais...

— Monsieur, pardonnez -moi de vous interrompre, dit Chesnel. Je viens vous dire des choses que vos supérieurs pensent et n'osent pas avouer, mais que les gens d'esprit devinent, et vous êtes homme d'esprit. A supposer que le jeune homme eût agi imprudemment, croyez-vous que le roi, que la cour, que le ministère, lussent flattés de voir un nom comme celui des d'Esgrignon traîné à la cour d'assises ? Est-il dans l'intérêt, non-seulement du royaume, mais du pays, que les maisons historiques tombent ? L'égalité, aujourd'hui le grand mot de l'opposition, ne trouve-t-elle pas une garantie dans Texisteiice d'une haute aristocratie consacrée par le temps? Eh bien! non-seuleinent il n'y a pas eu la moindre imprudence, mais nous sommes des innocents tombés dans un piège.

— Je suis curieux de savoir comment? dit le juge.

— MoQsieiu*, reprit Chesnel, pendant deux ans, le sieur du Croisier a constamment laisséairer sur lui pour de fortes sommes, par M. le comte d'Esgrignon. Nous produirons des traites pour plus de cent mille écus, constamment acquittées par lui, et dont les sommes ont été remises par moi... saisissez bien ceci... soit avant, soit après l'échéance. M. le comte d'Esgrignon est en mesure de présenter un reçu de la somme tirée par lui, antérieur a l'effet argue de faux ? Ne reconnaftrez-vous pas alors dans la plainte une œuvre de haine et de parti ? n'est-ce pas une odieuse calomnie que cette accusation portée

Par les adversaires les plus diuigereux du trône et de l'autel contre héritier d'une vieille famille ? 11 n'y a pas eu plus de faux dans cette affaire qu'il ne s'en est fait dans mon étude. Mandez par devers vous madame du Croisier, laquelle ignore encore la plaiute en faux, elle vous déclarera que je lui ai porté les fonds, et au 'elle les a gardés pour les remettre à son mari, absent, qui ne les lui réclame pas. Interrogez du Croisier à ce sujet : il vous dira qu'il ignore ma remise à madame du Croisier.

— Monsieur, répondit le juge d'instruction, vous pouvez émettre de pareilles assertions dans le salon de M. d'Es^ignon, ou chez des ^eus qui ne connaissent pas les affaires, on y ajoutera foi; mais nu juge d'instruction, à moins d'être imbécile, ne croira pas qu'une femme aussi soumise à sou mari que l'est madame du Croisier, couserve en ce moment, dans son secrétaire, cent mille écus sans en rien dire à son mari, ni qu'un vieux notaire n'ait pas instruit M. du Croisier de cette remise, à son retour en cette ville.

— Le vieux notaire étajt allé à Paris, monsieur, pour arrêter le cours des dissipatious. du jeune homme.

— Je n'ai pas encore interrogé le comte d'Esgrignon, reprit le juge, ses réponses éclaireront ma religion.

— Il est au secret? demanda le notaire.

— Oui, répondit le juge.

— Monsieur, s'écria Chesnel, qui vit le danger, l'instruction peut être conduite pour ou contre nous ; mais vous choisirez ou de constater, d'après la déposition de madame du Croisier, la remise des valeurs antérieurement à l'effet, ou d'interroger un pauvre jeune homme inculpé qui, dans son trouble, peut ne se souvenir de rien et se com-

Înomettre. Vous chercherez le plus croyable, ou de l'oubli d'inie èmme ignorante en an;iires, ou d'un faux commis par un d'Esgrignon.

— Il ne s'agit pas de tout cela, reprit le juge, il s'agit de savoir si M. le comte d'Esgrignon a converti le bas d'une lettre, que lui adressait du Croisier, en une lettre de change.

— Eh ! il le pouvait, s'écria tout à coup madame Camusot, qui entra vivement, suivie du bel inconnu. M. Chesnel avait remis les fonds...

ce jeune homme la duchesse de Maufrigueuse, t4k'he de ne^auiais dire que tu l'as vue. et fais tout pour le jeune comte, hardiment.

LE CABINET DES ANTIQUES

— Messieurs, dit le juge, quand riaslruction serait conduite dans le sens favorable à Tinnocence du jeune comte, puis-je répondre du jugement à intervenir? M. Chesnel et toi, ma bonne, vous connaissez les dispositions de M. le président.

— Ta, ta, ta, dit madame Gamusot, va voir loi-méme ce malin M. Michu, et apprends-lui l'arrestation du jeune comte, vous serez déjà deux contre deux, j*en réponds. Michu est de Paris, lui! et tu connais son dévouement pour la noblesse. Bon chien chasse de race.

En ce moment, mademoiselle Gadot fit entendre sa voix à la porte, en disant qu'elle apportait une lettre pressée. Le juge sortit et rentra, on lisant CCS mots:

M, le vice-président du tribunal prie M, Camusot de siéger à l'audience de ce jour et des jours suivants, pour que le tribunal soit au complet pendant V absence de M, le président. Il lui fait ses compliments.

-* rius d*Jnstruction de raffaire d*Esgrignou, s'écria madame Gamusot. Ne te ravaispje pas dit, mon ami, quHs te joueraient quelque mauvais tour ? Le présiaent est allé te calomnier auprès du procureur général et du président de la cour. Avant que tu puisses instruire l'affaire, tu seras changé. Est-ce clair?

— Vous resterez, monsieur, dit la duchesse, le procureur du roi arrivera, je Pespère, à temps.

— Quand le procureur du roi viendra, dit avec feu la petite madame Camusot, il doit trouver tout Uni. Oui, mon cher, oui, dit-elle en regardant son mari stupéfait. Ah ! vieil hypocrite de président, tu joues au plus fin avec nous, tu l'en souviendras ! Tn veux nous servir un plat de ton métier, tu en auras deux apprêtés par la main de ta servante, Cécile-Amélie Thirlon. Pauvre bonhomme Blondel! il est heureux pour lui que le président soit en voyage pour nous faire destituer, sou grand dadais de fils épousera mademoiselle Blandureau. Je vais aller retourner les semis au père Bloodet. Toi, Camusot, va chez M. Michu pendant que madame la duchesse et moi nous irons trouver le vieux Blondfet. Attends-toi à entendre dire par toute la ville que je me suis promenée ce matin avec un amant.

Madame Camusot donna le bras i\ h duchesse, et l'oinniena par les endroits déserts de la ville pour arriver sans mauvaise reuconlre à la porte du vieux juge. Ghe:^nel alla pendant ce temps conférer avec le jeune comte à la prison, où Camusot le fit introduire eu secret. Les cuisinières,' les domestiques, et autres gens levés de bonne heure en province, qui virent madame Camusot et la duchesse dans des chemins détournés, prirent le jeune homme pouf uu amant venu de Paris. Gomme Cécile-Amélie l'avait prévu, le soir, la nouvelle de ses déportements circulait dans la ville, et y occasionnait plus d'une médis;)nce. Madame Camusot et son amant prétendu trouvèrent le vieux Blondet dans sa serre, il salua la femme de son collègue et son compagnon en jetant sur ce charmant jeune homme un regard inquiet et scrutateur.

— J'ai l'honneur de vous présenter un des cousins de mon mari, dit-elle à M. Bloùdet en lui montrant la duchesse, un des horticulteurs les plus distingués de Paris, qui revient de Bretagne, et ne peut passer que cette journée avec nous. Monsieur a entendu parler de vos (leurs et de vos arbustes, et j'ai pris la liberté de venir de grand malin.

— Ah ! monsieur est horlicuhenr, dit le vieux juge. I^a duchesse s'inclina sans parler.

— Voici, dit le juge, mon cafier et mon arbre à thé.

— Pourquoi donc, dit madame CamusStr M» .le .peésidei)^ est-il parti? Je gage que son absence concerne M. Çamusoi.

— Précisément. Voici, monsieur, le cactus le plus original qui existe, dit-il en montrant dans un pot une plante qui avait l'air d'un rotin couvert de lèpre, il vient de la Nouvelle-llollande. Vous éies bien jeune, monsieur, pour être horticnlieur.

— Quittez vos fleurs, cher monsieur Blondet, dit madame Camusot, il s'agit de vous, de vos espérances, du mariage de votre fils avec mademoiselle Blandureau. Vous êtes fa dupe du président.

— Bah ! dit le juge d'un air incrédule. ,

— Oui, reprit-elle. Si vous cultiviez un peu plus le monde, et un peu moins vos fleurs, vous sauriei que hi dot et les espérances que vous avez plantées, arrosées, binées, sarclées, sont sur le point d'être cueillies par des mains rusées.

-~ Madame!...

— Ah ! personne en ville n*aura le courage de Vompre en visière au président en vous avertissant. Moi, ^ui ne suis nas de la ville, et ({ui, grâce à ce brave jeune homme, irai bientôt à Paris, je vous apprends que le successeur de Chesnel a formellement demandé la mam de Claire Blandureau pour le petit du Bonceret, à qui ses père et mère donnent cinquante mille écus. Quant ;\ Fclicicn, il promet de se faire recevoir avocat pour êirc nommé juge.

Le vieux juge laissa tomber le pot qu*il avait à la main pour le montrer à la duchesse.

— Ah! inon cactus! ah ! mon fils! mademoiselle Blandureau!... Tiens, la fleur du cactus est cassée !

— Non, fout peut s'arranger, lui dit madame Camusot en riant. Si vous voulez voir votre fils juge dans un mois d'ici, nous allons vous dire comment il faut vous y prendre...

— Monsieur, passez là, vous verrez mes pélargonium, un spectacle magique à la floraison. Pourquoi, dit-il a madame Camusot, me parlez-vous de ces affaires devant votre cousin ?

— Tout dépend de lui, riposta madame Camusot. La nomination de voire fils est à jamais perdue si vous dites un mot de ce jeune homme.

-Bah!

— Ce jeune homme est une fleur ^ -Ah!

— C'est la duchesse de Maufrigneuse, envoyée parle roi pour sauver le jeune d*Esgrignon« arrêté hier par suite d'une plainte en faux portée par du Groisier. Madame la duchesse a la parole du garde des sceaux, il ratifiera les promesses qu'elle nous fera...

— Mon cactus est sauvé ! dit le juge, qui examinait sa plante précieuse. Allez, j'écoute.

— Consultez-vous avec Camusot et Michu pour étoufl'er l'affaire au plus t^t, ei votre fil^'^ra nommé. Sa nomination arrivera alors assez a temps pour vous^eHnettre de déjouer les intrigues des du Bonceret auprès des Blandureau. Votre fils sera mieux que juge suppléant, il aura la succession de M. Camusot dans l'année. Le procureur du roi arrive aujourd'hui, M. Sauvager sera sans doute forcé de donner sa démission, à cause de sa conouite dans cette affaire. Mon mari vous montrera des pièces au P;)ilais qui établissent l'innocence du comte, et qtii prouvent que le faux est un guet-apens tendu par du Groisier. .

Le vieux jug^ entra dans le cirque olympique de ses six mille péiargoi|iuni, et y salua la duchesse.

— Monsieur, dit-il, si ce que vous voulez est légal, cela pourra se faire.

— Monsieur, répondit la duchesse, remettez votre démission domain à M. Chesnel, je vous promets de vous faire envoyer dans la semaine la nomination de votre fils, mais ne la donnez qu'après avoir entendu M. le procureur du roi vous confirmer mes paroles. Vous vous comprenez mieux entre vous autres gens de justice. Seulement faites-lui savoir que la duchesse de Maufrigneuse vous a engagé sa parole. Silence sur mon voyage ici, dit-elle.

Le vieux juge lui baisa la main, et se mit à cueillir sans pitié les plus belles fleurs qu'il lui offrit.

— Y pensez-vous ! donnez-les à madame, lui dit la duchesse, \\ n'est pas naturel de voir des fleurs à un homme qui donne le bras à une jolie femme.

— Avant d'aller au Palais, lui dit madame Camusot, allez vous informer chez le successeur de Chesnel des propositions faites par lui au nom de M. et de madame du Ronccrct.

Le vieux juge, ébahi de la duplicité du priésident, resta planté sur ses jambes, à sa grjlle, en re|[ardant. les deux femmes qui se sauvèrent par les chemins détournes. Il voyait crouler l'édifice si péniblement bâti durant dix années pour son enfant chéri. Etait-ce possible? il soupçonna quelque ruse, et courut chez le successeur de Chesnel. A neuf heures et demie, avant l'audience, le vice-président Blondet, le juge Camusot et MTchu se trouvèrent avec une remarquable exaclittide dans la chambre 'du conseil, dont la porte fut fermée avec soin par le vieu^i: juge en voyant entrer Camusot et Michu, qui vinrent ensemble.

— Eh bien ! monsieur le vice-président, dit Michu, M. Sauvager a requis un mandat contre un comte d'Esgrignon, sans consulter le procureur du roi, pour servir la passion d'un du Groisier. un ennemi du gouvernement du roi. C'est un vrai sens dessus dessous. Le président, de son côté, part pour arrêter l'instruction ! Et nous ne savons rien de ce procès? Voulait-on, par hasard, nous forcer la main?

.— Voici le premier mot que j^entends sur cette affaire, dit le vieiix jfigc; furieux de la démarche faite par le président chez les Blandureau.

Le successeur de Chesnel, l'homme des du Roneeret, venait d'être victime d'une ryse inventée par le vieux juge pour savoir la vérité, il avait avoué le Mret.

.— Heureusement que nous vous en parlons, mon cher maître, dit Camusot k Blondet, autrement vous auriez pu renoncer h asseoir jamais votre fils sur les fleurs de lis, et à le marier h mademoiselle Blandureau.

— Mais il ne s'agit pas de mon fils, ni de son mariage, dit le juge, il s'agit du jeune comte d'Esgrignon : est-il ou n'est-il pas coupable ?

LES RrVALÏTÉS.

•—Il paraît, dit M. Nichu, que les fonds auraient élé remis à madame du Groisier par Gbesnel, on a fait un crime d*une ^imple irré* ffuiarilë. Le jeune homme aurait, suivant la plainte» pris un bas de lettre où était la signature de du Groisier pour la convertir en un effet sur les Kelier.

— Une imprudence ! dit Gamusol.

~~ Mais si du Groisier avait encaissé la somme, dit Blondet, pourquoi s*esi-il plaint?

— Il ne sait pas encore que la somme a été remise à sa femme, ou il feint de ne pas le savoir, dit Gamusot.

— Vengeance de gens de province, dit Michu.

— Ca m*a pourtant Tair d*étre un faux, dit le vieux Blondet.

-^ Vous croyezl? dit Gamusot. Maïs d'abord, en supposant que le jeune comte n*ait pas eu le droit de tirer sur du Groisier, il n*v aurait pas imitation de signature. Mais il s*est cru ce droit par ravis que Ghesnel lui a donné d*un versement opéré jpar lui Ghesnel.

— Eh bien! où voyez-vous donc un faux? dit le vieux juge. L'essence du faux, en matière civile, est de constituer un dommage à autrui.

— Ah ! il est clair, en tenant la version de du Groisier pour vraie, que la signature a été détournée de sa destination atin de toucher la somme au mépris d*une défense faite par du Groisier à ses banquiers, dit Gamusot.

— Geci, messieurs, dit Blondet, me parait une misère, une vétille. Vous aviez la somme; je devais attendre peut-être un litre de vous ; mais, moi. comte d*Es^rignon, Tétais dans un besoin urgent, j'ai.... Allons donc! votre plamte est de la passion, de la vengeance ! Pour qu'il y ait faux, le législateur a voulu Tintention de soustraire une somme, de se faire attribuer un profit quelconque auquel on n'aurait pas droit, il n'y a eu de faux ni dans les termes de la loi romaine, ni dans l'esprit de la jurisprudence actuelle, toujours en nous tenant dans le civil, car il ne s'agit pas ici de faux en écriture publique ou authentique. En matière privée, le faux entraîne une intention de voler, mais ici, où est le vol? Dans quel temps vivons-nous, messieurs? Le président nous quitte pour faire manquer une instruction qui devrait être finie ! Je ne connais M. le président que d'abjourdiiui'l mais je lui payerai l'arriéré de mon erreur; il minutera désormais ses jugements lui-même. Vous devez mettre à ceci la plus grande célérité, monsieur Gamusot.

•— Oui. Mon avis, dit Michu, est, au lieu d'une mise en liberté sous caution, de tirer de là ce jeune homme immédiatement. Tout dépend des interrogations à poser à du Groisier et à sa femme. Vous pouvez les mander pendant l'audience, monsieur Gamusot, recevoir leurs dépositions avant quatre heures, faire votre rapport cette nuit, et nous jugerons l'affaire demain avant laudience.

— Fendant que les avocats plaideront, nous conviendrons de la marche à suivre, dit Blondet à Gamusol.

Les trois juges entrèrent en séance après avoir revêtu leurs robes.

< A midi, monseigneur et mademoiselle Ar mande étaient arrivés à

l'hôtel d'Ësgrignon, où se trouvaient déjà Ghesnel et M. Gouturier.

Après une conférence assez courte entre le directeur de madame

du Groisier et le prélat, le prêtre alla sur-le-champ chez sa pénitente.

A onze heures du matin, du Groisier reçut un mandai de comparution qui le mandait, entre une heure et deux, dans le cabinet du juge d'instruction. Il y vint, en proie à des soupçons légitimes. Le président, incapable de prévoir l'arrivée de la duchesse de Maufrigneuse, celle du procureur du roi, ni la confédération subite des trois juses, avait oublié de tracer à du Groisier un plan de conduite au cas ou l'instruction commencerait. Ni l'un ni l'auire ne crurent à tant de célérité. Du Groisier s'empressa d'obéir au mandat, afin de connaître les dispositions de M. Gamusot. Il fut donc obligé de répondre. Le juge lui adressa sommairement les six interrogations suivantes : — L'eiïet argué de f^ux, ne portait-il pas une signature vraie? — Avait-ii eu, avant cet effet, des affaires avec M. le comte d'Ësgrignon? — M. le comte d'Ësgrignon n'avait-il pas tiré sur lui des lettres de change avec ou sans avis? — N'avait-il pas écrit une lettre par laquelle il autorisait M. d'Ësgrignon à toujours faire fond sur lui? — Ghesnel n'avaitil pas plusieurs fois déjà soldé ses comptes? — N'avait-il pas été absent à telle époque ?

Ges questions furent résolues affirmativement par du Groisier. Malgré des explications verbeuses, le juge ramenait toujours le banquier a l'alternative d'un oui ou dun non. Quand les demandes et les réponses furent consignées au procès-verbal, le juge termina par celle foudroyante interrogation : — Du Groisier savait-il que l'argent de l'effet argué de faux était déposé chez lui, suivant une déclaration de Ghesnel et une lettre d'avis dudit Ghesnel au comte d'Esgrisnon, cinq jours avant la date de l'effet? ^

Gette dernière «question épouvanta du Groisier. Il demanda ce que signifiait un pareil interrogatoire. S'il était, lui, le coupable, et M. le comte d'Ësgrignon le plaignant? Il fit observer que si les fonds étaient chez lui, il n'eût pas rendu de plainte.

— La juslire s'éclaire, dit le juge en le renvoyant non sans avoir constaté cette dernière observation de du Groisier.

— Mais, monsieur, les fonds.,.

— Les fonds sont chez vous, dit le juge.

Chesnel, également cité, comparut pour expliquer l'afTaire. La véracité de ses assertions fbt corroborée par la déposition de madame du Groisier. Le juge avait déjà interroge le comte d'Ësgrignon, qui, soufflé par Ghesnel, produisit la première lettre par laquelle du Groisier lui écrivait de tirer sur lui, sans lui faire l'injure de déposer les fonds d'avance. Puis il déposa une lettre écrite par Ghesnel, par laquelle le notaire le prévenait du versement des cent mille écus chez M. du Groisier. Avec de pareils éléments, l'innocence du jeune comte devait triompher devant le tribunal. Quand du Groisier revint du palais chez lui, son visage était blanc de colère, et sur ses lèvres frissonnait la légère écume d'une rage concentrée. Il trouva sa femme assise dans son salon, au coin de la cheminée, et lui faisant des pantoufles en tapisserie ; elle trembla quand elle leva les yeux sur lui, mais elle avait pris son parti.

— Madame, s'écria du Groisier en balbutiant, quelle déposition avez-vous faite devant le juge ? Vous m'avez déshonoré, perdu, trahi.

— Je vous ai sauvé, monsieur, répondit-elle. Si vous avez l'honneur de vous allier un jour aux d'Ësgrignon, par le mariage de votre nièce avec te jeune comte, vous le devrez à ma conduite d'aujourd'hui.

~* Miracle! l'ànesse de Balaam a parlé! s'écria-t-il, je ne m'étonnerai plus de rien. Et où sont les cent mille écus que M. Gamusot dit être chez moi ?

— Les voici, répondit-elle en tirant le paquet des billets de banque de dessous le coussin de sa bergère. Je n'ai point commis de péché mortel en déclarant que M. Ghesnel me les avait remis.

— En mon absence?

— Vous n'étiez pas là.

— Vous me le ^urez par votre salut éternel?

— Je le jure, dit-elle d'une voix calme.

— Pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda- t-il.

— J'ai eu lort en ceci, répondit sa femme ; mais ma faute lourne à votre avantage. Votre nièce sera quelque jour marquise d'Ësgrignon et peut-être serez-vous député si vous vous conduisez bien dans celle déplorable affaire. Vous êtes allé trop loin, sachez revenir.

Du Groisier se promena dans son salon en proie à une horrible agitation, et sa femme attendit, dans une agitation égale, le résultat de cette promenade. Enfin, du Groisier sonna.

— Je ne recevrai personne ce soir , fermez la grande porie , dit-il à son valet de chambre. A tous ceux qui viendront, vous direz que madame et moi nous sommes à la campagne. Nous p^^rtirons aussitôt après le dîner, que vous avancerez d'une demi-heure.

Dans 1.1 soirée, tous les salons, les petits marchands, les pauvres, les mendiants, la noblesse, le commerce, toute la ville enfin, parlait de la grande nouvelle : l'arrestation du comte d'Ësgrignon soupçonné d'avoir commis un faux. Le comle d'Ësgrignon irait en cour d'assises, il serait condamné, marqué. La plupart des personnes à qui l'honneur de la maison d'Ësgrignon était cner, niaient le fait. Quand il fit nuit, Ghesnel vint prendre chez madame Gamusot le jeune inconnu, qu'il conduisit à l'hôlel d'Ësgrignon, où mademoiselle Arinande l'attendait. La pauvre fille mena chez elle la belle Maufrigneuse, à laquelle cllo donna son appartement. Monseigneur l'évéque occupait celui de Victurnien. Quand la noble Armande se vit seule avec la duchesse, elle lui jeta le plus déplorable regard.

— Vous deviez bien votre secours au pauvre enfant qui s'est penlu pour vous, madame, dit-elle, un enfant a qui tout le monde ici se sacrifie.

La duchesse avait déjà jeté son coup d'oeil de femme sur la chambre de mademoiselle d'Ësgrignon, et y avait vu l'image de la vie de cette sublime (ille : vous eussiez dit de la cellule d'une religieuse, à voir cette pièce nue, froide et sans luxe. La duchesse, émue en contemplant le passé, le présent et l'avenir de celte existence, en reconnaissant le contraste inouï qu'y produisait sa présence, ne put retenir des larmes, qui roulèrent sur ses joues et lui servirent de réponse.

— Ali ! j'ai tort, pardonnez -moi, madame la duchesse I reprit la chrétienne, qui l'emporta sur la tante de Victurnien, vous ignoriez notre misère, mon neveu était incapable de vous l'avouer. D'ailleurs, en vous voyant, tout se conçQit, même le crime !

Mademoiselle Armande, sèche et maigre, pâle, mais belle coniino une de ces figures effilées et sévères que les peintres allemands ont seuls su faire, eut aussi les yeux mouilles.

— Rassurez-vous, cher ange, dit enfin la duchesse, il est sauvé.

— Oui, mais l'honneur, mais son avenir! Ghesnel me l'a dit : Le roi sait la vérité.

— Nous songerons à réparer le mal, dit la duchesse. Mademoiselle Arinande descendit au salon, et trouva le Gabinet des

Antiques au grand complet. Autant pour fêter monseigneur que pour entourer le marquis dEsgrlgnon, chacun des habitués élait venu. Ghesnel, poslé dans l'anlichambre, recoininaudait à chaque arrivant le plus profond silence sur la grande affaire, afin que le vénérable marquis n'en sûl jamais rien. Le loyal Franc était capable de luer sou fils ou de Incr du Groisier : dans celle circonstance, il lui aurait fallu un criminel d'un côté ou de l'autre. Par un sin&ulicr hasard, le mar* quis, heureux du retour de son fils à Paris, parla plus qu'à rordina!i >

LE CABINET DES ANTIQUES

Zi

de Victornicn. Viclurnien allail être placé biciUAl par le roi, le roi s'occupait enfin des d'Esgrignon. Ghaciui, la mort ôwm TAme, exaltail la bonne conduite de Vieturnien. NadiMUoiscllc Annande préparait les voies à la soudaine apparition de son neveu, en disant à son frère que Vieturnien viendrait sans doute les voir et qu*il devait élre en roule.

— Bah ! dit le marquis debout devant sa cheminée, s'il fait bien ses affaires là où il est, il doit y rester, et ne pas songer à la joie ({ue son vieux père aurait à le voir. Le service du roi avant tout.

La plupart de ceux qui entendirent cette phrase frissonnèrent. Le

ftrûcès pouvait livrer l'épaule d*uo d'Esgrignon au fer du bourreau ! I y eut un moment d'anreux silence. La vieUle marquise de Gasieran ne put retenir une larme qu'elle versa sur son rouge en détournant la léle.

Le lendemain, à midi, par un temps superbe, toute la population en rumeur était dispersée par groupes dans la me oui traversait la ville, et il n'y était question que de la grande affaire. Le jeune comte élait-il ou n'était-il pas en prison ? En ce moment, on aperçut le tilbury bien connu du comte d'Ësgrignou descendant par le haut de la rue Saint-Biaise, et venant de la Préfecture. Ce tilbury était mené par le comte accompagné d'un charmant jeune honmie inconnu, tous deux p:ais riant, causant, ayant des roses du Bengale à la boutonnière. Ce fut un de ces coups de théâtre qu'il est impossible de décrire. A dix heures, un jugement de non-lieu, parfaitement motivé, avait rendu la liberté au jeune comte. Du Groisier y fut foudroyé par un attendu qui réservait au comte d'Esgrignon ses droits pour le poursuivre en calomnie. Le vieux Ghesnel remontait, comme par hasard, la Grand'rue, et disait, à qui voulait l'entendre, que du Groisier avait tendu le plus infâme des pièges à l'honneur de la maison d'Esgrignon, et aue, s'il n'était pas poursuivi comme calomniateur, il devait cette condescendance à la noblesse de sentiment qui animait les d'Esgrignon. Le soir de cette fameuse journée, après le coucher du marquis d'Esgrignon, le jeune comte, mademoiselle Armande et le beau petit page qui allait repartir se trouvèrent seuls avec le chevalier, à qui l'on ne put cacher le sexe de ce charmant cavalier, et qui fut le seul dans la ville, hormis les trois juges et madame Gamusot, de qui la présence de la duchesse fut connue.

— La maison d'Esgrignon est sauvée, dit Ghesnel, mais elle ne se relèvera pas de ce choc d'ici à cent ans. Il faut maintenant payer les dettes, et vous ne pouvez plus, monsieur le comte, faire autre chose que vous marier avec une héritière.

— Et la prendre où elle sera, dit la duchesse.

— Une seconde mésalliance ! s'écria mademoiseUe Armande. La duchesse se mit à rire.

— Il vaut mieux se marier que de mourir, dit-elle en sortant de la poche de son gilet un petit flacon donné ptr rapoihlcairerie du château des Tuileries.

Mademoiselle Armande fit un geste d*effrol| le vieux Ghesnel prit U main de {a belle Maufrigneuse et la lui baisa sans permission.

— Vous êtes donc fous, ici? reprit la duchesse. Vous voulez donc rester au quinzième siècle quana nous sommes au dix-neuvième? Mes chers enfants, il n'y a pfua de noblesse, il n'y i plus que de l'aristocratie. Le Gode civil de MiDoléon a tué les parchemins comme le canon avait déjà tué la féodalité. Vous serez bien plus nobles que vous ne l'êtes quand vous aurez de l'argent. Epousez qui vous vou* drez, Vieturnien, vous anoblirez votre femme, voilà le plus solide des privilèges qui restent à la noblesse française. M. de Tallevrand n'a» t-il pas épousé madame Grandt sans se compromettre? souveneivous de Louis XIV marié à la veuve Scarron !

— M ne l'avait pas épousée pour son argent, dit mademoiselle Ar» mande.

— Recevriez-vous la comtesse d'Bigrignon, si c'était la nièce d'un du Groisier? dit Ghesnel.

— Peut-être, répondit la duchesse, mais le roi, sans aucun doute, ' la verrait avec plaisir. Vous ne savez donc pas ce qui se pasae? ditelle en voyant l'étonnemeni peiilt sur tous les visages. Vieturnien est venu à Paris, il sait comment y vont les choses. Nous étions plus puissants sous Napoléon. Vieturnien, épousez mademoiselle Duval, épousez qui vous voudrez, elle sera marquise d'Esgrignon tout aussi bien que je suis duchesse de Maufrigneuse.

— Tout est perdu, même l'honneur, dit le chevalier en faisant un geste.

— Adieu, Vieturnien, dit la duchesse en l'embrassant au front, nous ne nous verrons plus. Ge que vous avez de mieux à faire est de vivre sur vos terres, 1 air de Paris ne vous vaut rien.

— Diane ! cria le jeune comte au désespoir.

— Monsieur, vous vous oubliez étrangement, dit froidement la duchesse en quittant son rôle d'homme et de maîtresse et redevenant non-seulement ange, mais encore duchesse, non-seulement duchesse, mais la Gélimène ae Molière.

La duchesse de Maufrigneuse salua dignement ces quatre personnages, et obtint du chevalier la dernière larme d'admiration qu'il eût au service du beau sexe.

— Gomme elle ressemble à la princesse Goritza ! s'écria-t-il à voix basse.

Diane avait disparu. Le fouet du postillon disait à Vieturnien que le beau roman de sa première passion était fini. En danger, Diane avait encore pu voir dans le jeune comte son amant; mais, sauvé, la duchesse le méprisait comme un homme faible qu'il était.

Six mois après, Gamusot fut nommé juge suppléant à Paris, et plus tard juge d'instruction. Michu devint procureur du roi. Le bonhomme Bloudet passa conseiller à la cour rovale, y resta le temps nécessaire pour prendre sa retraite et revint habiter sa Jolie petite maison. Joseph Biondet eut le siège de son père au tribunal pour le reste do ses jours, mais sans aucune chance d'avancement, et fin l'époux de mademoiselle Blaudureau, qui s'ennuie aujourd'hui dans cette maison de briques et de fleurs, autant qu'une carpe dans un bassin de marbre. Enfin, Michu, Gamusot, reçurent la croix de la Légion d'honneur, et le vieux Biondet reçut celle d'oflicier. Quant au premier substitut du procureur du roi, M. Sauvager, il fut envoyé en Gorse au grand contentement de du Groisier, qui, certes, ne voulait pas lui donner sa nièce.

Du Groisier, stimulé par le président du Ronceret, appela du jugement de non-lieu en cour royale et perdit. Dans tout le département, les libéraux soutinrent que le petit d'Esgrignon avait commis un faux. Les royalistes, de leur côte, racontèrent les horribles traînes que la vengeance avait fait ourdir à Vinfâme du Croisier, Un duel eut lieu entre du Groisier et Vieturnien. Lb hasard des armes fut pour l'ancien fournisseur, oui blessa dan^oieusement le jeune comte et maintint ses dires. La lutte entre les deux partis fut encore envenimée par celte affaire, que les libéraux remettaient sur le tapis à tout propos. Du Groisier, toujours repoussé aux élections, ne voyait aucune chance de faire épouser sa nièce au jeune comte, surtout après sou duel.

Un mois après la confirmation du jugement en cour royale, Ghesnel, épuisé par cette lutte horrible où ses forces morales et physiques furent ébranlées, mourut dans son triomphe comme un vieux chieu fidèle <}ui a reçu les défenses d'un marcassin dans le ventre. 11 mourut auisi heureux qu'il pouvait l'être, en laissant la maison quasi ruinée et le jeune homme dans la misère, perdu d'ennui, sans aucune chance d'établissement. Gette cruelle pensée, jointe à son abattement, acheva sans doute le pauvre vieillard. Au milieu de tant de ruines, accablé par tant de chagrins, il reçut une grande consolation : le vieux marquis, sollicité par sa sœur, lui rendit toute son amitié. Ge grand personnage vint dans la petite maison de la rue du Bercail, il s'assit au chevet du lit de son vieux serviteur, dont tous les sacrifices lui étaient inconnus. Ghesnel se dressa sur son séant, et récita le cantique de Siméon, le marquis lui permit de se faire enterrer dans la chapelle du château, le corps en travers, et au bas de la fosse où ce quasi dernier d'Esgrignon devait reposer lui-même.

Ainsi mourut l'un des derniers représentants de cette belle et grande domesticité, mot que Ton prend souvent en mauvaise part, et auquel nous donnons ici sa signification réelle en lui faisant exprimer l'attachement féodal du serviteur au maître. Ge sentiment, qui n'existait plus qu'au fond de la province et chez quelques vieux serviteurs de la royauté, honorait également et la noblesse qui inspirait de semblables affections, et la bourgeoisie qui les concevait. Ge noble et magnifique dévouement est impossible aujourd'hui. Les maisons nobles n'ont plus de serviteurs, de même qu'il n'y a plus de roi de France ni de pairs héréditaires, ni de biens immuablement fixés dans les malioos historiques pour en perpétuer les splendeurs nationales. Ghesnel n'était pas seulement un de ces grands hommes inconnus de la vie pfivée, il était donc aussi une grande chose. La continuité de ses sacrifice» ne lui doune-t-elle pas je ne sais quoi de grave et de sublime ? ne dépasse-t-elle pas l'héroïsme de la bienfaisance, qui est toidours un effort momentané? La vertu de Ghesnel appartient esseutleliement aux classes placées entre les misères du peuple et les grandeurs de l'aristocratie, et qui peuvent unir ainsi les modestes vertus du bourgeois aux sublimes pensées du noble, en les éclairant aux flambeaux d'une solide Instruction.

Vieturnien, jugé défavorablement à la cour, n'y pouvait plus trouver ni fille riche, ni emploi. Le roi se refusa constamment à donner la pairie aux d'Esgrignon, seule faveur qui pût tirer Vieturnien de la misère. Dd vivant de son père, Il était impossible de marier le jeune comte avec une héritière bourgeoise, il dut vivre mesquinement dans la maison paternelle avec les souvenirs de ses deux années de splendeur parisienne et d'amour aristocratique. Triste et morne, il végétait entre son père au désespoir, qui attribuait à une maladie de langueur I état où il voyait son fils, et sa tante dévorée de chagrin. Ghesnel n'était plus làv Le marquis mourut en 1830, après avoir vu le roi Charles X passant à Nonancourt où ce grand d'Esgrignon alla, suivi de la noblesse valide du Cabinet des Antiques, lui rendre ses devoirs et se joindre au maigre cortège de la monarchie vaincue. Acte de courage qui semblera tout simple aujourd'hui, mais que Teuthousiasme de la révolte rendit alors sublime.

— Les Gaulois triomphent I fut le dernier mot du marquis.

La victoire de du Groisier fut alors complète, car le nouveau mar-

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