‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 26 sur 29 · LES RIVAUTÉS. LE CABINET DES ANTIQUES · texte numérisé non relu

LES RIVAUTÉS. LE CABINET DES ANTIQUES

quis d'BsgrifiQoa, buil jours après Li mort de son vietix pèi'e, accepta mademoiselle Duv»l pour fcniiiie, tlle avait irois luillioii:^ de dol, du Croisier et sa Tcmme assuraient leur rorlune à madeiiioisellt! Uuval au conlral. Du Croisier dit, pendaut la cérémonie du mariage, que la maison d'Esgrignon était ta plus honorable de toute les maisons nobles. Vous voyez tous les bivers Je marquis d'Rsgrignon, <]ui doit réunir un jour plus de cent mille écua de rente, à Paris, où il mène la joyeuse vie des garçons, n'ayant plus des grands seigneurs d'an- Irefois que sou iiidiliereuce pour sa Teniiue, de laquelle il n'a nul souci. — Quant à mademoiselle d'Esgriguon, disait Emile Bloiidet, à qui l'on doit les détails de cette aventure, si elle ue ressemble plus à la celeslc ligure entrevue pendant mon enfance, elle est certes, à soii:ai)te-sept ans, la plus douloureuse et la plus intéressante figure du Cabinet des Antiques, où elle trône encore. Je l'ai ■ ■■* »"■.■"■"

i au dernier

voyage que je Ils dans mon pays, pour y aller cberclicr tes papiers nécessaires à mon mariage. Quand mon père apprit qui j'épousais, il demeura stupérait, il ne retrouva la parole qu'au moment où je lui dis que j'étais préfet. — Tu es né préfet ! me répondit-il en souriant. Enfaisautun tour parla ville, je rencontrai mademoiselle Armaiide, qui m 'apparut plus grande que j;imais '. Il m'a semblé voir Marins sur Tes ruines de Canliagc. Ne sunit-elle pas à ses religions, à ses croyances détruites? elle ne croit plus qu'en Dieu. Habituellement (nsic, nuietie, elle ne conserve, de son ancienne beauté, que des veux d'un éclat siirualurel. Quand je l'ai vue allant â la messe, son 'livre à la main, je n'ai pu m'ein|iêeber de penser qu'elle demande A Dieu de la

FIN DU CABINET DES ANTIQUES

Clietnel... tomba « tes ptcdi. —

a. Tuu) JuluDDol, SUal, Bciul

lONSIEUII M. NICOUUT,

cm locTina, Voici l'une des pierres les plus travaillées d.ios la seconde assise d'un <idi<ice liu léraire leniemeDt et laborieiiscmetit coiislrait ; j'y veux inscrire voire nom, :iulaut pour remercier le suviiiit qui me sauva jadis, que pour célébrer l'ami de tous les jours.

Si Baiuc.

NATALIE DE MANtlRVILlE.

<t Je cèJe â Ion désir. Le t privilège de la Ttïmme fjuu ■ nous .timons plus qu'elle H ne nous aimo est de nous

« Alire oublier à tout propos ir|l„ .„ rjiounia me ïil el

« les règles du bon sens.

« Pour ne pas voir un pli se

« former sur vos fronis, pour dissiper la boudeuse expression de vos

• levwîs, que le moindre reriis aUriste, nous fraucliissons miratiileu-

H senient les distances, nous n donnons notre sang, nous 1 dépensons l'avenir. Aua jourd'bui tu veux mon pas- É sé, le voici. Seulemcnl, H sache-le bien, Natalie : en t t'obéissani, j'ai dû fouler

■ aux pieds des répugnances I inviolées. Hais pourquoi t suspecter les soudaines et I longues rêveries qui me I saisissent parfois eu [ilein I bonlieur?pourquoi ta jolie ( colère de femme aimée , à 1 propos d'un silence? T(e t pouvais-tu jouer avec les « contrastes de mon caract tère sans en demander les ( causes? As-(u dans le cœur « des E

I soin des miens? Enfin, (u ( l'as deviné , Ffatalie , et « peul-élrevaut-il mieux que a (u saches tout : oui, ma « vie est 'dominée par un

■ fanl6me, il se dessine vat guemeui au moindre mot i qui le provoque, il s'agite u souvent de lui-même au> « dessus de moi. J'ai d'ini-

^"sN f posants souvenirs euseve-

« lis su fond de mon Ame

* « comme ces producliouK

lit : — llonsicui' ! — i «ci: 5. t marines qui s'aperçoivent

f par les temps calmes, et

fl que les Dots de la tempête

« jçllcui par fragineuls sur la grève. Quoique le travail que néces-

I sil«it les idt'cs i»ur êirc exprimées ail conleuu ces anciennes

LE LYS DANS LA VALLEE

a émotions qui me font tant de mal quand elles se réveillent irop ff soudainement, s'il y avait dans celte confession des éclals qui te « blessassent, souviens-toi que tu m'as menacé si je ne l'obéissais « pas, ne me punis donc point de t*avoir obéi. Je voudrais que ma « coniQdeace redoublât ta tendresse. A ce soir.

(( Fitn, »

A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique, dont les premières frondiiisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elle s'ouvrent? Quel poêle nous dira les douleurs de l'enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d'un œil sévère ? La fiction qui représenterait ces pauvres cœurs opprimés par les êtres placés autour d'eux pour favoriser les développements de leur sensibilité, serait la véritable hisioire de ma jeunesse. Quelle vanité pouvais-je blesser, moi nouveau-né ? quelle disgrâce physique ou morale me valait la froideur de ma mère? étais-je donc 1 enfant du devoir, celui dont la naissance est fortuite, ou celui dont la vie est un reproche? Mis en nourrice à la campagne, oublié par ma famille pendant trois ans, quand je revins â la maison paternelle, j'y comptai pour si peu de chose, que j'y subissais la compassion des gens. Je ne connais ni le sentiment, ni l'heureux hasard à l'aide desquels j'ai pu me relever de celle première déchéance : chez moi l'enfant ignore, et l'homme ne sait rien. Loin d'adoucir mon sort, mon frère et mes deux sœurs s'amusèrent à me faire souffrir. Le pacte en vertu duquel les enfants cachent leurs peccadilles et qui leur apprend déjà l'honneur, fut nul à mon égard ; bien plus, je me vis souvent puni pour les fautes de mon frère, sans pouvoir réclamer contre celle injustice-, la courtisanerie, en germe chez les enfîints, leur conseillait-elle de contribuer aux persécutions ^ui m'affligeaient, pour se ménager les bonnes grâces d'une mère eplement redoutée par eux? était-ce un effet de leur penchant à l'imitation? était-ce besoin d'essayer leurs forces, ou manque de pitié? Peut-être ces causes réunies me privèrent-elles des douceurs de la fraternité. Déjà déshérité de toute affection, je ne pouvais rien aimer, et la nature m'avait fait aimant ! Un ange recueille- t-il les soupirs de cette sensibilité sans cesse rebutée ? Si dans quelques âmes les sentiments méconnus tournent en haine, dans la mienne ils se concentrèrent et s'y creusèrent un lit d'où, plus tard, ils jaillirent sur ma vie. Suivant les caractères, l'habitude de trembler relâche les fibres, engendre la crainte, et la crainte oblige à toujours céder. De là vient une faiblesse qui abâtardit l'homme et lui communique je ne sais quoi d'e^lave. Mais ces continuelles tourmentes m'habituèrent à déployer une force qui s'accrut par son exercice et prédisposa mon âme aux résistances morales. Attendant toujours une douleur nouvelle, comme les martyrs attendaient un nouveau coup, tout mon être dut exprimer une résignation morne sous laquelle les grâces et les mouvements de Tenfauce Airent étouffés, aiiiiude qui passa pour un symptôme d'idiotie et justifia les sinistres pronostics de ma mère. La certitude de ces injustices excita prématurément dans mon âme la fierté, ce fruit de la raison, qui sans doute apréla les mauvais penchants qu'une semblable éducation encourageait. Quoique délaissé par ma mère, j'étais parfois l'objet de ses scrupules, parfois elle parlait de mon instruction et manifestait le désir de s'en occuper ; il me passait alors des frissons horribles en songeant aux déchirements que me causerait un contact journalier avec elle. Je bénissais mon abandon, et me trouvais heureux de pouvoir rester dans le jardin à jouer avec des cailloux, à observer des insectes, à regarder le bleu du firmament. Quoique risolement dût me porter à la rêverie, mon goût pour les contemplations vint d'une aventure qui vous peindra mes premiers malheurs. Il était si peu question de moi, que souvent la gouvernante oubliait de me fhire coucher. Un soir, tranquillement blotti sous un figuier, je regardais une étoile avec celle passion curieuse qui saisit les enfants, et à laquelle ma précoce mélancolie ajoutait une sorte d'intelligence sentimentale. Mes sœurs s'amusaient et criaient, j'entendais leur lointain tapage comme un accompagnement à mes idées. Le bruit cessa, la nuit vint. Par hasard, ma mère s'aperçut de mon absence. Pour éviter un reproche, notre gouvernante, une terrible mademoiselle Gargline, légitima les fausses appréhensions de ma mère en prétendant que j'avais la maison en horreur; que, si elle n'eût pas attentivement veillé sur moi, je me serais enfui déjà; je n'étais pas imbécile, mais sournois; parmi tous les enfants commis à ses soins, elle n'en avait jamais rencontré dont les dispositions fussent aussi mauvaises que les miennes. Elle feignit de me chercher et m'appela, je répondis; elle vint au figuier où elle savait que j'étais. — Que faisiez-vous donc là? me dit-elle. — Je regardais une étoile. — Vous ne regardiez pas une étoile, dit ma mère, qui nous écoutait du haut^e sou balcon, connaît-on rastronomic à voirc àiJie? — Ah! nuidame, s'écria mademoiselle Caroline, il a lâché le robinet du réservoir, le jardin est inondé. Ce fut une rumeur générale. Mes sœurs s'étaient amusées à tourner ce robinet pour voir couler l'eau ; mais, surprises par l'écartement d'une gerbe qui les avait arrosées de toules parts

elles avaient perdu la tête et s'étaient enfuies sans avoir pu fermer le robinet. Alleini et couvaincu d'avoir imaginé cette espièglerie, acîcusé de mensonge quand j'affirmais mon innocence, je fus sévèrement

{mni. Mais, châtiment horrible! je fus persiflé sur mon amour pour es étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir. Les défenses tyranniques aiguisent encore plus une passion chez les enfants que chez les hommes; les enfants ont sur eux l'avantage de ne penser qu'à la chose défendue, qui leur offre alors des attraits irrésistibles. J'eus donc souvent le fouet pour mon étoile. Ne pouvant me confier à personne, je lui disais mes chagrins dans ce délicieux ramage intérieur par lequel un enfant bégaye ses premières idées, comme naguère il a bégayé ses premières paroles. A fâge de douze ans, au collège, je la contemplais encore en éprouvant d'indicibles délices, tant les impressions reçues au matin de la vie laissent de profondes traces au cœur.

De cinq ans plus âgé que moi, Charles fut aussi bel enfant qu'il est bel homme, il était le privilégié de mon père, l'amour de ma mère, l'espoir de ma famille, partant le roi de la maison. Bien fait et robuste, il avait ui^ précepteur. Moi, chétif et malingre, à cinq ans je fus envoyé comme externe dans une pension de la ville, conduit le malin et ramené le soir par le valet de chambre de mon père. Je partais en emporlant un panier peu fourni, tandis que mes camarades apportaient d'abondantes provisions. Ce contraste entre mon dénûment et leur richesse engendra mille souffrances. Les célèbres rillettes et rillonsde Tours formaient l'élément principal du repas que nous faisions au milieu de la journée, entre le déjeuner du malin et le dîner de la maison, dont l'heure coïncidait avec notre rentrée. Celte préparation, si prisée par quelques gourmands, parait rarement à Tours sur les tables aristocratiques ; si j'en entendis parler avant d'èire mis en pension, je n'avais jamais eu le bonheur de voir étendre pour moi cette brune confiture sur une tartine de pain; mais elle n'aurait pas été de mode à la pension, mon envie n'en eût pas été moins vive, car elle était devenue comme une idée fixe, semblable au désir qu'inspiraient à l'une des plus élégantes duchesses de Paris les ragoûts cuisinés par les portières, et qu'en sa qualité de fcmme,^elle satisfit. Les enfants devinent la convoitise dans les regards aussi bien que vous y lisez l'amour : je devins alors un excellent sujet de moquerie. Mes camarades, qui presque tous appartenaient à la petite bourgeoisie, venaient me présenter leurs excellentes rillettes en me dt- mandant si je savais comment elles se faisaient, où elles se vendaient, pourquoi je n'«n avais pas. Ils se pourléchaient en vantant les niions, ces résidus de porc sautés dans sa graisse et qui ressemblent à des truffes cuites : ils douaiiaient mon panier, n'y trouvaient que des fromages d'Olivet, ou des fruits secs, et m'assassinaient d'un : — Tu n'as donc pas de quoi? qui m'apprit à mesurer la différence mise entre mon frère et moi. Ce contraste entre mon abandon et le bonheur des autres a souillé les roses de mon enfance, et flétri ma verdoyante jeunesse. La première fois que, dupe d'un sentiment généreux, j'avançai la main pour accepter la friandise tant souhaitée qui me fut offerte d'un air hypocrite, mon mystificateur relira sa larfine aux rires des camarades prévenus de cedénoûment. Si les esprits les

Plus distingués sont accessibles à la vanité, coirniient ne pas absoudre enfant qui pleure de se voir méprisé, goguenarde? A ce jeu, combien d'enfants seraient devenus gourmands, quêteurs, làclies ! Pour éviter les perséculions, je me battis. Le courage du désespoir me rendit redoutable, mais je fbs un objet de haine, et restai siins ressources contre les traîtrises. Un soir, en sortant, je reçus dans le dos un coup de mouchoir roulé, plein de cailloux. Quand le valet de chambre, qui me vengea rudement, apprit cet événement à ma mère, elle s'écria : — Ce maudit enfanl ne nous dounera que des chagrins ! J'enlrai dans une horrible défiance de moi-même, en trouvant là les répulsions que j'inspirais en Amiille. Là, comme à la maison, je me répliai sur moi-même. Une seconde tombée de neige retarda la floraison des germes semés en mon âme. Ceux que je voyais aimés ét:iicnt de francs polissons, ma fierté s'appuya sur cette observation, je demeurai seul. Ainsi se continua l'impossibilité d'épancher les sentiments dont mon pauvre cœur était gros. En me voyant toujours assombri, haï, solitaire, le maître confirma les soupçons erronés (jue ma famille avait de ma mauvaise nature. Dès queje sus écrire et lire, ma mère me fil exporter à Pont-le-Voy, collège dirigé par des Oratoriens qui recevaient les enfants de mon âge dans une classe nommée la classe des pas latins, où restaient aussi les écoliers de qui rintelligence tardive se refusait au rudiment. Je demeurai là huit ans, sans voir personne, et menant une vie de paria. Voici comment et pourquoi. Je n'avais que trois francs par mois pour mes menus r.lai-

ments du collège, j'étais banni des jeux; pour y être admis, j'aurais dû flagorner les riches ou flatter les forts de ma division. La moindre de ces là(!hrtés, que se perniellent si faeilenicnt les enfants, me faisait bondir le cœur, e sj-journais sous un arbre, perdu dans de plaintives rêveries, je lisais là les livres que nous dislril)p.ail mensuelle ment le bibliothécaire. Combien de douleurs étaient cachées au i^d

LE LYS DANS LA DALLEE

de cette solitude monstrueuse, quelles angoisses engendrait mon abandon ! Imaginez ce que mon âme tendre dut ressentir à la première distribution de prix où Tobtins les deux plus estimés, le prix de thème et celui de version! En venant les recevoir sur le théâtre au milieu des acclamations et des fanfares, je n'eus ni mon père ni ma mère pour me fêter, alors que le parterre était rempli par les parents de tous mes camarades. Au lieu de baiser le distributeur, suivant l'usage, je me précipitai dans son sein et j*Y fondis en larmes. Le soir, je brûlai mes couronnes dans le poêle. Les parents demeuraient en ville pendant la semaine employée par les exercices qui précédaient la distribution des prix, ainsi mes camarades décampaient tous joyeusement le malin ; tandis que moi, de qui les parents étaient à quelques lieues de là, je restais dans les cours avec les outre-mer, nom donné aux écoliers dont les familles se trouvaient aux Iles ou à Tétranger. Le soir, durant la prière, les barbares nous vantaient les bons dîners faits avec leurs parents. Vous verrez toujours mon malheur s'agrandissant en raison de la circonférence des sphères sociales où j'entrerai. Combien d'efforts n'ai-ie pas tentés pour mGrmer l'arrêt qui me condamnait à ne vivre qu en moi ! Combien d'espérances longtemps conçues avec mille élancements d'âme et détruites en un jour ! Pour décider mes parents â venir au collège, je leur écrivais des épines pleines de sentiments, peut-être emphatiquement exprimés, mais ces lettres auraient-elles du m'attirer les reproches de ma mère, çiui me réprimandait avec ironie sur mon style? Sans me décourager, je promettais de remplir les conditions que ma mère et mon père mettaient à leur arrivée, j'implorais l'assistance de mes sœurs, à qui j'écrivais aux jours de leur fêle et de leur naissance, avec l'exactitude des pauvres enfants délaissés, mais avec une vaine persistance. Aux approches de la distribution des prix, le redoublais mes prières, je parlais de triomphes pressentis. Trompé par le silence de mes parents, je les attendais en m'exaltant le cœur, je les annonçais à mes camarades ; et quand, à l'arrivée des familles, le pas du vieux portier

aui appelait les écoliers retentissait dans les cours, j'éprouvais alors es palpitations maladives. Jamais ce vieillard ne prononça mon nom. Le jour où je m'accusai d'avoir maudit l'existence, mon confesseur me montra le ciel où fleurissait la palme promise par le Beati qui lugentl du Sauveur. Lors de ma première communion, je me jetai donc dans les mystérieuses profondeurs de la prière, séduit par les Idées religieuses dont les féeries morales enchantent les jeunes esprits. Animé d'une ardente foi, je priais Dieu de renouveler en ma faveur les miracles fascinateurs que je lisais dans le Martyrologe. A cinq ans je m'envolais dans une étoile, à douze ans j'allais frapper aux portes du sanctuaire. Mon extase ût éclore en moi des songes inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent ma tendresse et fortifièrent mes facultés pensantes. J'ai souvent attribué ces sublimes visions à des an^es cnargés de façonner mon âme à de divines destinées, elles ont doue mes yeux de la faculté de voir l'esprit intime des choses; elles ont préparé mon cœur aux magies qui fout le poète malheureux, quand il a le fatal pouvoir de comparer ce qu'il sent â ce qui est. les grandes choses voulues au peu qu'il obtient; elles ont écrit dans ma tète un livre où j'ai pu lire ce que je devais exprimer, ' elles ont mis sur mes lèvres le charbon de l'improvisateur.

Mon père conçut quelques doutes sur la portée de' l'enseignement oralorien, et vint m'enlever de Pont-le-Voy pour me mettre à Paris, dans une institution située au Marais. J'avais quinze ans. Examen fait de ma capacité, le rhétoricicn de Pont-le-Voy fut jugé digne d'être en troisième. Les douleurs que j'avais éprouvées en famille, â l'école, au colhjge, je les retrouvai, sous une nouvelle forme, pendant mon séjour à la pension Lepître. Mon père ne m'avait point donné d'argent. Quand mes parents savaient que je pouvais être nourri, vêtu, gorgé de laiiu, bourré de grec, tout était résolu. Durant le cours de ma vie collégiale, j'ai connu mille camarades environ, et n'ai rencontré chez aucun l'exemple d'une pareille indifférence. Attaché fanatiquement aux Bourbons, M. Lepître avait eu des relations avec mon père à l'époque où des royalistes dévoués essayèrent d'eulever au Temple la reine Marie- Antoinette ; ils avaient renouvelé connaissance; M. Lepître se crut donc obligé de réparer Toubli de mon père, mais la somme qu'il me donna mensuellement fut médiocre, car il ignorait les intentions de ma famille. La pension était installée à l'ancien hôtd Joyeuse, où^ comme dans toutes les anciennes demeures seigneuriales, il se trouvait une loge de suisse. Pendant la récréation qui précédait l'heure où le gâcheux nous conduisait au lycée Chaiiemagne, les camarades opulents allaient déjeuner chez notre portier, nommé Doisy. M. Lepître ignorait ou souffrait le commerce de Doisy, véritable contrebandier que les élèves avaient intérêt à choyer : il était le secret chape ion de nos écarts, le confident des rentrées tardives, notre intermédiaire entre les loueurs de livres défendus. Déjeuner avec une tasse de café au lait était un goût aristocratique, expliqué par le prix excessif auquel montèrent les denrées coloniales sous Napoléon. Si l'usine du sucre et du café consliluaii un luxe chez les parents, il annonçait parmi nous une supériorité vaniteuse qui aurait engendré notre passion, si la pente à limitation, si la gourmandise, si la coutigion de la mode n'eussent pas sufli. Doisy nous fàln'^^^ crédit, il nous supposait à tous des sœurs ou des tantes quj .^i^prouventle point

d'honneur des écoliers et payent leurs dettes. Je résistai longtemps aux blandices de la buvette. Si mes juges eussent connu la force des séductions, les héroïques aspirations de mon âme vers le stoïcisme.

sentis peut-être les atteintes de plusieurs vices sociaux dont ta puissance lut augmentée par ma convoitise. Vers la fin de la deuxième année, mon père et ma mère vinrent â Paris. Le jour de leur arrivée me fut annoncée par mon frère : il habitait Paris et ne m'avait pas fait une seule visite. Mes sœurs étaient du voyage, et nous devions voir Paris ensemble. Le premier Jour, nous irions dîner au Palais- Royal, afin d'être tout portés au Théâtre-Français. Malgré l'ivresse que me causa ce programme de fêtes inespérées, ma joiefut détendue par le vent d'orage qui impressionne si rapidement les habitués du malheur. J'avais à déclarer cent francs de dettes contractées chez le sieur Doisy, oui me menaçait de demander lui-même son argent à mes parents. J'inventai de prendre mon frère pourdrogman de Doisy, pour interprète de mon repentir, pour médiateur démon pardon. Mon père pencha vers l'indulgence : mais ma mère fut impitoyable, son œil bleu foncé me pétrifia, elle fulmina de terribles prophéties. « Que serais-je plus tard, si, dès l'âge de dix-sept ans, je faisais de semblables équipées! Etais-je bien son fils? AUais-je ruiner ma famille? Etais-je donc seul au logis? La carrière embrassée par mon frère Charles n'exigeait-elle pas une dotation indépendante, déjà méritée par une conduite qui glorifiait sa famille, tandis ^ue j'en serais la honte? Mes deux sœurs se marieraient-elles sans dot / Ignorais-jedoac le prix de l'argent et ce que je coûtais? A quoi servaient le sucre et le café dans une éducation? Se conduire ain^i» n'était-ce pas apprendre tous les vices? » Marat était un ançe en comparaison de moi. Après avoir subi le choc de ce torrent qui charria mille terreurs en mon âme, mon frère me reconduisit à ma pension, le perdis le dîner aux Frères-Provençaux et fus privé de voir TahBa dans Britannicus. Telle fut mon entrevue avec ma mère après une séparation de douze ans.

Quand j'eus fini mes humanités, mon père me laissa sous la tutelle de M. Lepître : \e vais apprendre les mathématiques transcendantes, faire une première année de droit et commencer de hautes études. Pensionnaire en chambre et libéré des classes, je crus à une trêve en* tre la misère et moi. Mais malgré mes dix-neuf ans, ou peut-être à cause de mes dix-neuf ans, mon père continua le système qui m*ayait envoyé jadis à l'école sans provisions de bouche, au collège sans m&nus plaisirs, et donné Doisy pour créancier. J'eus peu d'argent à ma disposition. Que tenter à Paris sans argent? D'ailleurs, ma liberté fut savamment enchaînée. M. Lepître me faisait accompagner à l'Ecole de droit par un gâcheux, qui me remettait aux mains du professeur, et venait me reprendre. Une jeune fille aurait été gardée avec moins de précautions que les craintes de ma mère n'en inspirèrent pour conserver ma personne. Paris effrayait â bon droit mes parents. Les écoliers sont secrètement occupés de ce qui préoccupe aussi les demoiselles dans leurs pensionnats; ouoi qu'on fasse, celles-ci parleront toujours de l'amant, et ceux-là de la femme. Mais à Paris, et dans ce temps, les conversations entre camarades étaient dominées par le monde oriental et sultanesque du Palais-Royal. Le Palais-Royal était un Eldorado d'amour où le soir les lingots couraient tout monnayés. Là cessaient les doutes les plus vierges, là pouvaient s'apaiser nos eu* riosiiés allumées ! Le Palais-Royal et moi nous fûmes deux asymptotes, dirigées Tune vers l'autre sans pouvoir se rencontrer. Voici comment le sort déjoua mes tentatives. Mon père m'avait présenté chez une de mes tantes qui demeurait dans file Saint-Louis, où je dus aller dîner les jeudis et les dimanches, conduit par madame ou par M. Lepître, qui, ces jours-là, sortaient et me reprenaient le soir en revenant chez eux. Singulières récréations ! La marquise de Listomère était une grande dame cérémonieuse qui n'eut jamais la pensée de m'offrir un écu. Vieille comme une cathédrale, peinte comme une miniature, somptueuse dans sa mise, elle vivait dans son h6tet comme si Louis XV ne fûi pas mort, et ne vovait que des vieilles femmes et des çentilsliommes, société de corps tossiles où je croyais être dans un cimetière. Personne ne m'adressait la parole, et je ne me sentais pas la force de parler le premier. Les regards hostiles ou froids me rendaient honteux de ma jeunesse, qui semblait importune à tous. Je basai le succès de mon escapade sur cette indifféreace, en me proposant de m'esquiver un jour, aussitôt le dîner fini, pour voler aux galeries de bois. Une fois engagée dans un whist, ma tante ne faisait

Silus attention à moi. Jean, son valet de chambre, se souciait peu de f. Lepître; mais ce malheureux diner se prolongeait malheureusement en raison de la vétusté des mâchoires eu de l'imperfection des râteliers. Enfin un soir, entre huit et neuf heures, j'avais gagné l'es* calier, palpitant comme Bianca Capello le jour de sa fuite ; mais quand le suisse m eut tiré le cordon, je vis le fiacre de M. Lepître dans la rue, et le bonhomme qui me demandait de sa voix poussive. Trois fois le hasard s'interposa fatalement entre l'enfer du Palais-Royal et le paradis de ma jeunesse. Le jour où, me trouvant honteux à vingt ans de mon ignorance, je résolus d'affronter tous les périls pour ea

LE LYS DANS LA VALLÉE

finir ; au roomeot où, faussant compagnie à M. Lepflre pendant qu*il montait en voiture, opération difficile, il était gros comme Louis XVIII et pied bot; eh bien ! ma mère arrivait en chaise de poste ! Je fus arrête par son regard et demeurai comme Voiseau devant le serpent. Par quel hasard la rencontrai-je ? Rien de plus naturel. Napoléon tentait ses derniers coups. Mon père, qui pressentait le retour des Bourbons, venait éclairer mon frère employé déjà dans la diplomaiie impériale. II avait quilté Tours avec ma mère. Ma mère s*était chargée de m*y reconduire pour me soustraire aux dangers dont la capitale semblait menacée à ceux qui suivaient intelligemment la marche des ennemis. En quelques minutes je fus enlevé de Paris, au moment où son séjour allait m'étre fatal. Les tourments d*une imagination sans cesse agitée de désirs réprimés, les ennuis d'une vie attristée par de constantes privations, m'avaient contraint à me jeter dans l'étude, comme les hommes lassés de leur sort se confinaient autrefois dans un cloître. Chez moi, l'étude était devenue une passion qui pouvait m'étre fatale en m'emprisonnant à l'époque où les jeunes gens doivent se livrer aux activités enchanteresses de leur nature printanière. Ce léger croquis d'une jeunesse, où vous devinez d'innombrables élégies, était nécessaire pour expliquer l'influence qu'elle exerça sur mon avenir. Affecté par tant d'éléments morbides, à vingt ans passés, j'étais encore petit, maigre et pâle. Mon âme pleine de vouloirs se débattait avec un corps débile en apparence , mais qui, selon le mot d'un vieux médecin de Tours, subissait la dernière fusion d'un tempérament de fer. Enfant par le corps et vieux par la pensée, j'avais tant lu, tant médité, que je connaissais métaphysiquement la vie dans ses hauteurs au moment où j'allais apercevoir les diflicullés tortueuses de ses défilés et les chemips sablonneux de ses plaines. Des hasards inouïs m'avaient laissé dans cette délicieuse période où surgissent les premiers troubles de l'âme, où elle s'éveille aux voluptés, où pour elle tout est sapide et frais. J'étais entre ma puberté prolongée par mes travaux et ma virilité qui poussait tardivement ses rameaux verts. Nul jeime homme ne fut, mieux que je ne l'étais, préparé à sentir, à aimer. Pour bien comprendre mon récit, reportez-vouç donc â ce bel âge où la bouche est vierge de mensonges, où le rej^ard est ^ franc, quoique voilé par des paupières qu'alourdissent les timidités * en contradiction avec le désir, où l'esprit ne se plie point au jésuitisme du monde, où la couardise du cœur égale en violence les générosités du premier mouvement.

Je ne vous parlerai point du voyage que je fis de Paris a Tours avec ma mère. La froideur de ses façons réprima l'essor de mes ten^ dresses. En partant de chaque nouveau relais, je me promettais de "parler ; mais un regard, un mot, effarouchaient les phrases prudem« ment méditées pour mon exorde. A Orléans, an moment de se coucher, ma mère me reprocha mon silence. Je me jetai à ses pieds, j'embrassai ses genoux en pleurant à chaudes larmes, je lui ouvris mou cœur, ^ros d'affection ; j'essayai de la toucher par l'éloquenoa d'une plaidoirie affamée d'amour, et dont les accents eussent remué les entrailles d'une marâtre. Ma mère me répondit que je jouais la comédie. Je me plaignis de son abandon, elle m'appela fils aénatoré. J'eus un tel serrement de cœur, qu'à Blois je courus sur le pont pour me jeter dans la Loire. Mon suicide fut empêché par la hauteur du parapet.

A mon arrivée, mes deux sœurs, qui ne me connaissaient point, marquèrent plus d'étonnement que de tendresse; cependant plus tard, par comp;)raisou, elles me parurent pleines d'amitié pour moi. Je fus logé dans une chambre, au troisième élaçe. Vous aurez compris l'étendue de mes misères quand je vous aurai dit que ma mère me laissa, moi, jeune homme de vingt ans. sans autre linge que celui de mon misérable trousseau de pension, sans autre garde-robe que mes vêtements de Paris. Si je volais d'un lM>ut du salon à l'autre pour lui ramasser son mouchoir, elle ne me disait que le froid merci qu'une femme accorde à son valet. Obligé de l'observer pour reconnaître s'il y avait en son cœur des endroits friables où je pusse attacher quelques rameaux d'affection, je vis en elle nne grande femme sèche et mince, joueuse, égoïste, impertinente comme toutes les Listomère, chez qui l'impertinence se compte dans la dot. Elle ne voyait dans la vie que des devoirs à remplir ; toutes les femmes froides que j'ai rencontrées se faisaient comme elle nne religion du devoir; elle recevait nos adorations comme un prêtre reçoit l'encens à la messe ; mon frère atné semblait avoir absorbé le peu de maternité qu'elle avait au cœur. Elle nous piquait sans cesse par les traits d'une ironie mordante, l'arme des gens sans cœur, et de laqiielle elle se servait contre nous, qui ne pouvions lui rien répondre. Malgré ces barrières épiueuses, les sentiments instinctifs tiennent par tant de racines, la religieuse terreur inspirée pr une mère de laquelle il coûte trop de désespérer conserve tant de liens, que la sublime erreur de notre autour se continua jusqu'au jour où, plus avancés dans la vie, elle fut souverainement jugée. En ce jour commencent les représailles des enfants dont VindifTéreiicc, engendrée par les déceptions du ])asst\

{grossie des épaves limoneuses qu'ils eu ramènent, s*étend jusque sur a tombe. Ce terrible despotisme chassa les idées voluptueuses que j'avais follement médité de satisfaire à Tours. Je me jetai désespérément dans la bibliothèque de mon père, où je me mis à lire tous les

livres que je ne connaissais point. Mes longues séances de travail m'épargnèrent tout contact avec ma mère, mais elles aggravèrent ma situation morale. Parfois, ma sœur atnée, celle qui a épousé notre cousin le marquis de Listomère, cherchait â me consoler sans pouvoir calmer l'irritation à laquelle j'étais en proie. Je voulais mourir.

De grands événements, auxquels j'étais étranger, se préparaient alors. Parti de Bordeaux pour rejomdre Louis XVIII à Paris, le duc d'Angoulême recevait, à son passage dans cha(|ue ville, des ovations préparées par l'enthousiasme qui saisissait la vieille France au retour des Bourbons. La Touraine en émoi pour ses princes légitimes, la ville en rumeur, les fenêtres pavoisées, les habitants endimanchés, les apprêts d'une fête, et ce je ne sais quoi répandu dans l'air et qui prise, me donnèrent l'envie d'assister au bal offert au prince. Quand je me mis de l'audace au front pour exprimer ce désir â ma mère, alors trop malade pour pouvoir assister à la fête, elle se courrouça grandement. Arrivais-je du Congo pour ne rien savoir ? Comment pouvais-je imaginer que notre famille ne serait pas représentée à ce bal? En l'absence de mon père et de mon frère, n'était-ce pas à moi d'y aller? N'avais-je pas une mère? ne pensait-elle pas au bonheur de ses enfants? En un moment le fils quasi désavoué devenait un personnage. Je fus autant abasourdi de mon importance que du déluge de raisons ironiquement déduites par lesquelles ma mère accueillit ma supplique. Je questionnai mes sœors, j'appris que ma mère, à laquelle plaisaient ces coups de théâtre, s'était forcément occupée de ma toilette. Surpris par les exigences de ses pratiques, aucun tailleur de Tours n'avait pu se charger de mon équipement. Ma mère avait mandé son ouvrière à la journée, qui, suivant l'usage des provinces, savait faire toute espèce de couture. Un habit bleu-barbeau me fut secrètement confectionné tant bien que mal. Des bas de soie et des escarpins neufs furent facilement trouvés ; les gilets d'hommes se portaient courts, je pus mettre un des gilets de mon père ; pour la première fois j'eus une chemise â jabot dont les tuyaux gonflèrent ma poitrine et s'entortillèrent dans le nœud de ma cravate. Quand je fus nabillé, je me ressemblais si peu, que mes sœurs me donnèrent par leurs compliments le courage de paraître devant la Touraine assemblée. Entreprise ardue! Cette fête comportait trop d'appelés pour qu'il y eût beaucoup d*élus. Grâce â l'exiguïté de ma taille, je me faufilai sous une tente construite dans les jardins de la maison Papion, et j'arrivai près du fauteuil où trônait le prince. En un moment je fus sunbqué par la chaleur, ébloui par les lumières, par les tentures rouges, par les ornements dorés, par les toilettes et les diamants de la première fête publique à laquelle j'assistais. J'étais poussé par une ibule d'hommes et de femmes qui se ruaient les uns sur les autres, et se heurtaient dans un nuage de poussière. Les cuivres ardents et les éclats bourboniens de la musique militaire étaient étouffés sous les houras de : — Vive le duc d'Angoulême ! vive le roi ! vivent les Bourbons ! Cette fête était une débâcle d'enthQusiasme où chacun s'eflorçait de se surpasser dans le féroce empressement de courir au soleil levant des Bourbons, véritable égoïsme de parti qui me laissa froid, me rapetissa, me replia sur moi-même.

Emporté comme un fétu dans ce tourbillon, j'eus un enfantin désir d'être duc d'Angoulême, de me mêler ainsi à ces princes qui paradaient devant un public ébahi. La niaise envie du Tourangeau fit éclore une ambition que mon caractère et les circonstances ennoblirent. Qui n'a pas jalousé cette adoration dont une répétition grandiose me fut offerte quelques mois après, quand Paris tout entier se précipita vers l'empereur â son retour de l'île d'Elbe? Cet empire exercé sur les masses dont les sentiments et la vie se déchargent dans une seule âme, me voua soudain à la gloire, cette prêtresse qui égorge les Français aujourd*hui, comme autrefois la druidesse sacrifiait les Gaulois. Puis tout â coup je rencontrai la femme qui devait aiguillonner sans cesse mes ambitieux désirs, et les combler en me jetant au cœur de la royauté. Trop timide pour inviter une danseuse, et craignant d'ailleurs de brouiller les figures, je devins naturellement trèsgrimaud et ne sachant que faire de ma personne. Au moment où je souffrais du malaise causé par le piétinement auquel nous oblige une foule, un oflicier marcha sur mes pieds gouHés autant par la com-

{iression du cuir que par la chaleur. Ce dernier ennui me dégoûta de a fête. Il était impossible de sortir, je me réfugiai, dans un coin au bout d'une banquette abandonnée, où je restai les yeux fixes, immobile et boudeur. Trouqiée par ma chétive apparence, une femme me prit pour un enfant prêt à s'endormir en attendant le bon plaisir de sa mère, et se posa près de moi par un mouvement d'oiseau qui s'abat sur son nid. Aussitôt je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale. Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l'avais été par la fête ; elle devint toute ma fête. Si vous avez bien compris ma vie antérieure, TOUS devinerez les sentiments qui sourdirent en mon cœur. Mes yeux furent tout â coup frappés par de blanches épaules rebondies sur lesquelles j'aurais voulu pouvoir nie rouler, des épaules légèrement rosées qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois, de pudiques épaules qui avaient une ànic, et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaules étaient partagées par une raie, le long de laquelle coula

LE LYS' DANS LA VALLÉE

nH>ii regard, plus hardi que ma main. Je me haussai teut palpitant pour voir le corsiige, et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d*une gaze, mais dont les globes azurés et d'une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances inQnies : le brillant des cheveux lissés au-dessus d'un cou velouté comme celui d'une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées, et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout me fit perdre l'esprit. Après m'être assuré que personne ne me voyait, je me plonj^eai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère, et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tète. Cette femme poussa un cri perçant» que la musique empêcha d'entendre ; elle se retouran, me vit et me dit : — Monsieur ! Ah ! si elle avait dit : — Non petit bonhomme, qu'est-ce qui vous prend donc? je l'aurais tuée peut-être; mais à ce monsieur ! des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d'une sainte ^olère,j>ar une tête sublime couronnée d'un diadème de cheveux cendres, en harmonie avec ce dos d'amour. La pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir. Elle s'en alla par un mouvement de reine. Je sentis sdors le ridicule de ma position ; alors seulement je compris que j'étais fagoté comme le singe d'un Savoyard. J'eus honte ae moi. Je restai tout hébété, savourant la pomme que je venais de voler, gardant sur mes lèvres la chaleur de ce sang nue j'avais aspiré, ne me repentant de rien, et suivant du regara cette femme descendue des cieux Saisi par le premier accès charnel de la grande fièvre du cœur, j'errai dans le bal devenu désert, sans pouvoir y retrouver mon inconnue. Je revins me coucher métamorphosé.

Une àme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. ' Tombée des steppes bleus où je l'admirais, ma chère étoile s'était donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa fraîcheur. J'aimai soudain sans rien savoir de l'amour. N'est-ce pas une étrange chose que cette première irruption du sentiment le plus vif de l'homme? J'avais rencontré dans le salon de ma tante quel*

Sues jolies femmes, aucune ne m'avait causé la moindre impression. \iste-t-il donc une heure, une conjonction d'astres, une reunion de circonstances expresses, une certaine femme entre toutes, pour déterminer une passion exclosive,^au temps où«. la passion embrasse le sexe entier? En pensant que mon élue vivait en Touraine, j'aspirais l'air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle iiart. Si j'étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j'allai m'accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j'avais volé. Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua l'abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux cirises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie. Ma mère décida que j'irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l'Indre, entre Nontbazon et Azay*le-Rideau, chez l'un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j'eus ainsi la clef des champs, j'avais si drument nagé dans l'océan de l'amour, que je l'avais traversé. J'ignorais le nom de mon inconnue, comment la désigner, où la trouver? d'ailleurs, à qui pouvais-je parler d'elle ? Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées qui s'emparent des jeunes cœurs au début de l'amour, et me faisait commencer par la mélancolie, qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais pas mieux que d'aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage d'enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle : — C'est là !

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, ie traversai les ponts Saint-Sauveur, j'arrivai dans Pouchcr en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première fois de ma vie, je fMOvais m'arréler sous un arbre, marcher Iculcinent ou vite à mon gré^ sans être questionné par pei^sonne. Pour un pauvre être écrasé par les différents despotisnies qui, peu ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l'âme JQ ne sais quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine d'enchantements. Dans mon^enfance, mes promenades ne m'avaient par conduit à plus d'une lieuo hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m'avaient gâté sur les beautés de*la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours, avec lequel je m'étais familiarisé. Quoique complètement neuf â la poésie des sites, j'étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui, sans avoir la pratique d'un art, en im»-

|;ineut tout d'abord l'idéal. Pour aUer au château de Frapesle, les gens a pied ou à cheval abréi^ent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friches situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l'Indre, et ou mène un chemin de traverse que l'on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Sache, nom de la commune d'où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu'au petit pays d'Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d'émeraude au fond de laquelle l'Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d'un étonnement voluptueux que l'ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ! A cette pensée, je m'appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre, confident de mes pensées, je m'interroge sur les changements que j'ai subis pendant le temps qui s'est écoulé depuis le dernier jour où j'en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au peu? chant d'une lande était son habitation. Quand je m'assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, le lts de gettb VALLÉE, où elle croissait ^ur le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L'amour infini, sans autre aliment qu'un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce lonj; ruban d'eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d'amour, par les bois de chênes qui s'avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés, qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps; si vous voulez calmer les plaies saiguantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l'automne ; au printemps, l'amour y bat des ailes à plein ciel, en automne, on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s'y repose sur des touffes dorées, qui communiquent à l'âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l'Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j'atme la Touraine ; je ne Paime ni comme on aime s(fe berceau, ni comme on aime une oasis d:ms le désert; je l'aime comme un artiste aime l'art; je l'aime moins que ie ne vous aime, mais, sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d'un convolvulus, flétrie si l'on y touche. Je descendis, l'âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pareil. Figurez-vous trois moulins posés parmi des lies gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d^arbres.au milieu d'une prairie d'eau; qiiel autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si Bien colorées, (|ui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la rivière, fouettée par la roue des moulins! Çà et là s'élèvent des masses de gravier sur lesquelles l'e^ se brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis, le nénuphar, le lys d'eau, les joncs, les flox, décorent les rives de leurs maçnifiaues tapisseries. Un pont tremblant composé de pouttelles pourries, août les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous, plantés d'herbes vivaces et de mousses veloutées, se penchent sur la rivière et ne tombent point: des barques usées, des filets de pêcheurs, le chant monotone d'un berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s'épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire; des garçons meuniers, le bonnet sur l'oreille, occupés à charger leurs mulets; oharun de ces détails rendait cette scène d'une naïveté surprenante. luiaginuz au delà du pont deux ou trois fcriucs, un colombier, des toiirlereiles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites; puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par les chemins : voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village surmonté d'une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles d'or pâle. mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues prairies, où l'œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez une idée d'un des mille points de vue de ce beau pays. Je suivis le chemin de Sache sur la gauche de la rivière, en observant les détails des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j'atteignis un parc orné d'arbres cen-

LE LYS DANS U VALLËB

tenaires qui m'indiqaa le cbàteao de Frapesle. J*arriTai prëcisémeat à Theure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon liôte, ne soupçonnant pas que j'étais venu de Tours à pied, me 6t parcourir les alentours de sa terre, où de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes : ici par une échappée, là tout entière; souvent mes yeux furent attirés à Thorizon par la belle lame d*or de la Loire, où, parmi les roulées, les voiles dessinaient de fantasques figures qp\ fuyaient emportées par le vent. En gravissant une crête, j*admirai pour la première fois le château d*Âzay, diamant taillé à facettes, serti par llndre, monté sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fonds les masses romantiques du château de Sachéj, mélancolique séjour plein d'harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont Tâme est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire ! Mais, chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castd aperçu, choisi par mon premier regard, je m'y arrêtais complaisamment.

— Eh ! me dit mon hôte en lisant dans mes yeux l'un de ces pétillants désirs toujours si naïvement exprimés à mon âge, vous sentez de loin une jolie femme comme un chien flaire le gibier.

Je n'aimai pas ce dernier mot, mais je demandai le nom du castel et celui du propriétaire.

— Ceci est Clochegourde, me dit-il, une jolie maison appartenant au comte de Mortsauf, le représentant d*nue famille historique en Touratne, dont la fortune date de Louis XI, et dont le nom indique l'aventure à laquelle il doit et ses armes et son illustration. Il descend d|un homme qui survécut à la potence. Aussi les Mortsauf portent-ils d*ùr, à la croix de sahle alezee, potencée et eontre-potencée, chargée en c(Bur d*une fleur de lys d*or au pied nourri, avec : Dieu saulve le Roi notre Sire, pour devise. Le comte est venu s'établir sur ce domaine au retour de l'émigration. Ce bien est à sa femme, une demoiselle de Lenoncourt, de la maison de Lenoncourt-Givry, qui va s'éteindre : madame de Mortsauf est fille unique. Le peu de fortune de cette famille contraste si singulièrement avec l'illustration des noms, que, par orgueil ou par nécessité peut-êire, ils restent toujours à Clochegourde, et n'y voient personne. Jusqu'à présent leur attachement aux Bourbons pouvait justifier leur solitude; mais je doute que le retour du roi change leur manière de vivre. En venant m'établir ici. Tannée dernière, je suis allé leur faire une visite de poliiesse ; ils me l'ont rendue et nous ont invités à dtner; l'hiver nous a séparés pour quelques mois; puis les événements politiques ont retardé notre retour, car je ne suis à Frapesle que depuis peu de temps. Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.

— Vient-elle souvent à Tours?

— Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Ângoulême, qui s'est montré fort gracieux pour M. de Mortsauf.

— C'est elle ! m'écriai-je.

— Qui, elle?

— Une femme qui à de belles épaules.

*- Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais, si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière, et monter à Clochegourde, où vous aviserez à reconnaître vos épaules.-

J'acceptai, non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Celte habitation, qui fait un bel effet dans le paysage, est en realité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s'avance d'environ deux toises, artifice d'architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étages qui atteignent à une étroite prairie située le long de l'Indre. Quoiqu'un chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée par une alléo d'acacias et de vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins; car le chemin est creux, encaissé d'un côté par la terrasse, et bordé de l'autre par une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l'habitation et la rivière

{)our sauver les inconvénients du voisinage des eaux sans en ôter 'agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des écuries, des resserres, des cuisines, dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont ^acieusement contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la révolution, est chargée de cette rouille produite par les mousses plates et rou- Reâtres qttl croissent sur les maisons exposées au midi. La portefenêtre du perron est surmontée d'un canipanilc où reste sculpte l'écusson des Blamont-Chauvry : écartelé de gueules à un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de camat'wn et d'or à de\tx lances de sahle mises en chevron. La devise : Voyez tous^ nul ne toit^he! me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un dragon de gueules enchaînés d'or, faisaient un joli eiTcl sculptés. La Révolution

avait endommagé la couronne ducale et le cimier, qui se compose d'un palmier de sinople fruité d'or. Senart, secrétaire du comité de salut public, éuit bailli de Sache avant 1781, ce qui explique ces dévastations.

Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vo de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage; mais, du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. A droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers, et quelques pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l'Indre, que garnissent en cet endroit des touffes d'arbres dont Ws verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie Clochegourde, j'admirais ces masses si bien disposées, j'y respirais un air chargé de bonheur. La nature morale a-t-elle donc, comme la nature physique, ses communications électriques et ses rapides changements de température? Mon cœur palpitait à l'approche des événements secrets qui devaient le modifier à jamais, comme le^ animaux s'égayent en prévoyant un beau temps. Ce jour si marquant dans ma vie ne fut dénué d'aucune des circonstances qui pouvaient le solenniser. La nature s'était parée comme une femme allant à la rencontre du bien-aimé, mon âme avait pour la première fois entenda sa voix, mes yeux l'avaient admirée aussi féconde, aussi variée que mon imagination me la représentait dans mes rêves de collège, dont je vous ai dit quelques mots inhabiles à vous en expliquer l'înflueDce. car ils ont été comme une Apocalypse où ma vie me fut figurativement prédite : chaque événement heureux ou malheureux s'y rattache par des images bizarres, liens visibles aux yeux de l'âme seol'^ment. Nous traversâmes une première cour entourée des bàtimeots nécessaires aux exploitations rurales, une grange, un pressoir, des étables, des écuries. Averti par les aboiements du chien de garde. un domestique vint à notre rencontre, et nous dit que M. le comte, parti pour Azav dès le matin, allait sans doute revenir, etq^Kmadame la comtesse était au logis. Mon hôte me regarda, ie tremblais qu'il ne voulût pas voir madame de Mortsauf en Tabseoce de son mari, mais il dit au domestique de nous annoncer. Poussé par une avidité d'enfant, je me précipitai dans la longue antichambre qm traverse la maison.

— Entrez donc, messieurs! dit alors une voix d'or.

Quoique madame de Mortsauf n'eût prononcé qu'un mot au bal, je reconnus sa voix, qui pénétra mon âme et la remplit comme qd rayon de soleil remplit et dore le cachot d'un prisonnier. En pensaoi qu'elle pouvait se rappeler ma figure, je voulus m'enfuir; il n'était plus temps, elle apparut sur le seuil de la porte, nos yeux se rencontrèrent. Je ne sais qui d'elle ou de mol rougit le plus forlemeut. Assez interdite pour ne rien dire, elle revint s'asseoir à sa place devant un métier à tapisserie, après que le domestique eut approché deux fauteuils ; elle acheva de tirer son aiguille aân de donner on

{)rétexte à son silence, compta quelques points et releva sa léie, à a fois douce et altière, vers M. de Ghessel en loi demandant à quelle heureuse circonstance elle devait sa visite. Quoique curieuse de savoir la vérité sur mon apparition, elle ne nous regarda ni Vun ni l'autre; ses yeux furent constamment attachés sur la rivière ; mai<i, à la manière dont elle écoutait, vous eussiez dit que, semblable aux aveugles, elle savait reconnaître les agitations de l'àme dans ie> imperceptibles accents de la parole. Et cela était vrai. M. de Chessel dit mon nom et fit ma biographie. J'étais arrivé depuis quelques m<n> à Tours, où mes parents m'avaient ramené chez eux quand la guerre avait menacé Paris. Enfent de la Touraine à qui la Touraine était inconnue, elle voyait en moi un jeune homme affaibli par des travaux immodérés, envoyé à Frapesle pour s'y divertir, et auquel û avait montré sa terre, où je venais pour la première fois. Au bas da coteau seulement je lui avais appris ma course de Tours à Frape>le. et craignant pour ma santé déjà si faible, il s'était avisé d'entrer a Clochegourde en pensant qu'elle me permettrait de m'y reposer. M. de Ghessel disait la vérité, mais un hasard heureux semble si fort cherché, que madame de Mortsauf garda quelque défiance; elle tourna sur moi des yeux froids et sévères qui me firent baisser les paopiere<. autant par je ne sais quel sentiment d'humiliation que pour carh«T des larmes que je retins entre mes cils. L'imposante châtelaine me vit le front en sueur; peut-être aussi devina-t-elle des larmes, c^r elle m'offrit ce dont je pouvais avoir de besoin, en exprimant une bouté consolante qui me rendit la parole. Je rougissais comme une jeuoe fille en faute, et, d'une voix chevrotante comme celle d'un vieillard, je répondis par un remerciment néffatif.

— Tout ce que je souhaite, lui dis-je en levant les yeux sur lo> siens, que je rencontrai pour la seconde fois, mais pendant an moniif^ aussi rapide qu'un éclair, c'est de n'être pas renvoyé d'ici ; je ïv:^ tellement engourdi par la fatigue, que je ne pourrais marcher.

— Pourquoi suspectez-vous l'hospitalité oe notre beau pavs? w dit-elle. Vous nous accorderez sans doute le plaisir de dhaer à Cloclbgourde? ajouta-t-elle en se tournant vers son voisin.

Je jetai sur mon protecteur un regard où éclatèrefH tant de prière^

LE LYS DANS LA VALLËB

qa'îl se mit en mesure d*accepter cette proposition, dont la formule voulait un refus. Si l*babitude du monde permettait à M. de Ghessel de distinguer ces nuances, un jeune homme sans expérience croit si fermement à l'union de la parole et de la pensée chez une belle femme, que je fus bien étonné quand, en revenant le soir, mon hôte me dit : — Je suis resté, parce que vous en mouriez d^envie; mais si vous ne raccommodez pas les choses, je suis brouillé peut-être avec mes voisins. Ce si t-ous ne raccommodez pct$ les choses me fit longtemps rêver. Si je plaisais à madame de Mortsauf, elle ne pourrait pas en vouloir a celui qui m'avait introduit chez elle. M. de Chessel me supposait donc le pouvoir de l'intéresser, n'était-ce pas me le donner? Cette explication corrobora mon espoir en un moment où j'avais besoin de secours.

— Ceci mp semble difficile, répondit-il, madame de Cbesscl nous attend.

— Elle vous a tous les jours, reprit la comtesse» et nous pouvons Favertir. Est-elle seule?

— Elle a M. l'abbé de Quélus.

— Eh bien! dit-elle en se levant pour sonner, vous dînez avec uous.

Cette fois M. de Chessel la crut franche et me jeta des regards complimenteurs. Dès que je fus certain de rester pendant une soirée sous ce toit, j'eus à moi comme une éternité. Pour beaucoup d'éires malheureux, demain est un mot vide de sens, et j'étais alors au nombre de ceux qui n'ont aucune foi dans le lendemain ; quand j'avais quelques heures à moi, j'y faisais tenir toute une vie de vouptés. Madame de Mortsauf entama sur le pays, sur les recolles, sur les vignes, une conversation à laquelle j'étais étranger. Chez une maîtresse de maison, cette façon d'agir atteste un manque d éducation ou son mépris pour celui qu'elle met ainsi comme à la porte du discours ; mais ce fut embarras chez la comtesse. Si d'abord je crus qu'elle affectait de me traiter en enfant, si j'enviai le privilège des hommes de trente ans qui permettait à M. de Ghessel d'entretenir sa voisine de sujets graves auxquels je ne comprenais rien, si je me dépilai en me disant que tout était pour lui; à quelques mois de là, je sus combien est significatif le silence d'une femme, et combien de pensées couvre une diffuse conversation. D'abord j'essayai de me mettre à mon aise d;uis mon fauteuil ; puis je reconnus les avantages de ma position en me laissant aller au charme d'entendre la voix de la comtesse. Le souftie de son àme se déployait dans les replis des syllabes, comme le son se divise sous les clefs d'une flûte; il expirait oiiduleusement à l'oreille d'où il précipitait l'action du sang. Sa façon de dire les terminaisons en t faisait croire à quelque chant d'oiseau; le ch prononcé par elle était comme une caresse, et la manière dont elle attaquait les t accusait le despotisme du cœur. Elle étendait ainsi, sans le savoir, le sens des mots, et vous entraînait I ame dans un monde surhumain. Combien de fois n'ai-je pas laissé continuer une discussion que je pouvais finir, combien de fois ne me suis-je pas fait injuhiement gronder pour écouter ces concerts de voix humaine, pour aspirer l'air qui sortait de sa lèvre chargé de son àme, pour étreindre celle lumière parlée avec l'ardeur que j'aurais mise à serrer la comtesse sur mon sein! Quel chant d'hirondelle joyeuse, quand elle pouvait rire ! mais quelle voix de cygne appelant ses compagnes, quand elle parlait de ses chagrins ! L inattention de la comtesse me permit de l'examiner. Mon regard se régalait en glissant sur la belle partouse, il pressait sa taille, baisait ses pieds, et se jouait dans les boucles de sa chevelure. Cependant j'étais en proie à une terreur que comprendront ceux qui, dans leur vie, ont éprouvé les joies illimitées d'tuio passion vraie. J'avais peur qu'elle ne me surprît les yeux attachés à la place de ses épaules que j'avais si ardemment embrassée. Cette crainte avivait la tentation, et j'y succombais, je les regardais ! mon œil déchirait l'étoffe, je revoyais la lentille qui marquait la naissanre de la jolie raie par laquelle son dos était partagé, mouche perdue dans du lait, et qui, depuis le bal, flamboyait toujours le soir dans ces ténèbres où semble ruisseler le sommeil des jeunes gens dont l'imagination est ardente, dont la vie est chaste.

Je puis vous crayonner les traits principaux qui partout eussent signalé la comtesse aux regards ; mais le dessin le plus correct, la couleur la plus chaude, n'en exprimeraient rien encore. Sa figure est une de celles dont la ressemblance exige l'intronvable artiste de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit pas, mais que voit un amant. Ses cheveux fins et cendrés la faisaient souvent souffrir, et ces souffrances étaient sans doute causées par de subiles réactions du sang vers la tête. Son front arrondi, proéminent comme celui de la Joconde, paraissait plein d'idées inexprimées, de sentiments contenus, de fleurs noyées dans des eaux amères. Ses yeux verdàires, semés de points bruns, étaient toujours pâles; mais, s'il s'agissait de ses enfants, s'il lui échapi ait de ces vives effusions de joie ou de douleur, rares dans la vie des femmes résignées, son œil lanrait alors une hieur subtile qui semblait s'enflammer aux sources de la vie et devait les tarir ; éclair qui m'avait arraché des larmes quand elle me couvrit de son dédain formidable et qui lui suftisaiC pour abaisser les paupières aux plus hardis. Un nez grec, comme

dessiné par Phidias et réani par un double arc à des lèvres élégamment sinueuses, spiritualisait son visage de forme ovale, et dont le teint, comparable au tissu des camélias blancs, se rougissait aux joues par de jolis tons roses. Son embonpoint ne détruisait ni la grâce de sa taille, ni la rondeur voulue pour (fae ses formes demeurassent belles quoique développées. Vous comprendrez soudain ce genre de perfection, lorsque vous saurez qu'en s unissant à l'avant-bras les éblouissants trésors qui m'avaient fasciné paraissaient ne devoir for« mer aucun pli. Le bas de sa tête n'offrait point ces creux qui fout ressembler la nu(]ue de certaines femmes a des troncs d'arbres, ses muscles n'y dessinaient point de cordes et partout les lignes s'arrondissaient eh flexuosités désespérantes pour le regard comme pour le pinceau. Un duvet follet se mourait le long de ses joues, dans les méplats du cou, en y retenant la lumière, qui s'y faisait soyeuse. Ses oreilles petites et bien contournées étaient, suivant son expression, des oreilles d'esclave et de mère. Plus tard, quand j'habitai son cœur, elle me disait : « Voici M. de Mortsauf! » et avait raison, tandis que je n'entendais rien encore, moi dont l'ouïe possède une remarquable étendue. Ses bras étaient beaux, sa main aux doigts recourbés était longue, et, comme dans les statues antiques, la chair dépassait ses oncles à fines c6lcs. Je vous déplairais en donnant aux tailles plates l'avantage sur les tailles rondes, si vous n'étiez pas une exception. La taille ronde est un signe de force, mais les femmes ainsi construites sont impérieuses, volontaires, plus voluptueuses que tendres. Au contraire, les femmes à taille plate sont dévouées, pleines de finesse, enclines à la mélancolie [ elle sont mieux femmes que les autres. La taille plate est souple et molle, la taille ronde est inflexible et jalouse. Vous savez maintenant comment elle était faite. Elle avait le pied d'une femme comme il faut, ce pied qui marche peu, se fatigue promptement et réjouit la vue quand il dépasse la robe. Quoiqu'elle fût mère de deux enfants, je u ai jamais rencontré dans son sexe personne de plus jeune fille qu'elle. Son air exprimait une simplesse, jointe à je ne sais quoi d'interdit et de songeur qui ramenait à elle comme le peintre nous ramène à la figure où son génie a traduit un monde de sentiments. Ses qualités visibles ne peuvent d'ailleurs s'exprimer que par des comparaisons. Rappelez-vous le parfum chaste et sauvage de cette bruvère que nous avons cueillie en revenant de la villa Diodati, cette fleur dont vous avez tant loué le noir et le rose, vous devinerez comment cette femme pouvait être élé-

{^ante loin du monde, naturelle dans ses expressions, recherchée dans es choses qui devenaient siennes, à la fois rose et noire. Son corps avait la verdeur que nous admirons dans les feuilles nouvellement dépliées, son esprit avait la profonde concision du sauvage ; elle était enfant par le sentiment, grave par la souffrance, cbâtelame et bachelelle. Aussi plaisait-elle sans artifice, par sa manière de s'asseoir, de se lever, de se taire ou de jeter un mot. Habituellement recueillie, attentive comme la sentinelle sur qui repose le salut de tous et qui épie le malheur, il lui échappait parfois des sourires qui trahissaient en elle un naturel rieur enseveli sous le maintien exigé par sa vie. Sa coquetterie était devenue du mystère, elle faisait rêver au lieu d'inspirer l'attention galante que sollicitent les femmes, et laissait apercevoir sa première nature de flamme vive, ses premiers rêves bleus, comme on voit le ciel par des éclaircies de nuages. Cette révélation involontaire rendait pensifs ceux qui ne se sentaient pas une larme intérieure séchée par le feu des désirs. La rareté de ses gestes, et ^nrlout celle de ses regards (excepté ses enfants, elle ne regardait personne), donnaient une incroyable solennité à ce qu'elle faisait ou disait, quand elle faisait ou disait une chose avec cet air que savent prendre les femmes au moment où elles compromettent leur dignité par un aveu. Ce jour-là madame de Mortsauf avait une robe rose à mille raies, une collerette à large ourlet, une ceinture noire et des brodequins* de cette même couleur. Ses cheveux simplement tordus sur sa tête étaient retenus par un peigne d'écaillé. Telle est l'imparfaite esquisse promise. Mais la constante émanation de son âme sur les siens, cette essence nourrissante épandue à flots comme le soleil émet sa lumière; mais sa nature intime, son attitude aux heures sereines, sa résignation aux heures nuageuses; tous ces tournoiementis de la vie où le caractère se déploie, tiennent comme les effets du ciel à des circonstances inattendues et fugiiives qui ne se ressemblent entre elles que par le fond d'où elles détacheni, et dont la peinture sera nécessairement mêlée aux événements de cette histoire ; véritable épo])ée domestique, aussi grande aux yeux du sage que le sont les tragédies aux yeux de la foule, et dont le récit vous attachera autant pour la part que j'y ai prise, que par sa similitude avec un grand nombre de destinées féminines.

Tout à Clochegourde portait le cachet d'une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d'acajou surmonté d'une coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d'or, d'où s'élevaient des bruvères du Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de la chéininé". Deux larges embrasses en coton retenaient les ridf»aux de percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d'un galon vert, recouvraient les sièges, et la tapisserie tendue

LE LYS DANS Lk VALLÉR.

sur le métier de la comtesse disait assez pourquoi son meuble ëtail ainsi cacbé. Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appnrlemeut, parmi ceux que J'ai vus depuis, ne m'a causé des impressions aussi fertiles, aussi touffues, que celles dont j'étais saisi dans ce saloa de Clochegourde, calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l'on devinait la régularité couventuelle de ses occupations. La pls-

Eirt de mes idées, et même les plus audacieuses en science ou en po- IkjDe, soDt nées là, comme les parrums émanent des fleurs ; mais lit verdoyait la plante inconnue qui jeta sur mon ftme sa féconde pousuëre, là brillait la chaleur solaire qui développa mes bonnes et dessëdia mes mauvaises quaUtés. De la fenêtre, 1 œil embrassait la vallée deptùs la coUiDe où s'étale Poatde-ftuaa, jusqu'au château d'Aïay,

Uaigre et de haute Uillu, il ovuit l'ntliludc d'un genliliiamme .. — net 9.

en suiratil les sinuosités de la câte opposée que varient les tours de Frapesle, puis l'église, le bourg et le vieux manoir de Saclié, dont les masses dominent la prairie. En harmonie avec cette vie reposée et sans autres émotions que celles données par la famille, ces lieux communiquaient à l'àme leur sérénité. Si je l'avais rencontrée là pour la première fois, entre le comte et ses deux enfants, au lieu de la trouver splendide dans sa robe de bal, je ne lui aurais pas ravi ce délirant baiser dont j'eus alors des remords en croyant i|u'il détruirait l'avenir de mon amour ! Kon, dans les noires dispositions où me mettait le malheur, j'aurais plié le genou, j'aurais baisé ses brodequins, j'y aurais laissé quelques larmes, et je serais allé me jeter dans l'Indre. Hais, après avoir efUeuré le frais jasmin de sa peau et bu le tait de cette coupe pleine d'amour, j'avais dans l'àme le godi et l'espérance de voluptés surhumaines ; je voulais vivre et attendre l'heure du plaisir comme le sauvage épie l'heure de la vengeance ; je voulais me suspendre aux arbres, ramper dans les vignes, me tapir dans l'Indre; je voulais avoir pour complices le silence de la unit, la lassitude de la vie, la chaleur Ju soleil, afln d'achever la pomme délicieuse où j'avais déj.'i mordu. H'eût-elle demandé la (li^iir qui chante ou les richesses enfouies par les compagnons de Alorgau l'exterminateur, je les lui aurais appuriécs ulin d'obtenir les richesses certaines et la fleur muette que je souhaitais ! ^uand cessa le rêve uù m'avait plongé la longue contemplation de mon idole, et peudant lequel un domestique

vint et lui paria, je l'entendis causant du comte. Je pensai seulement alors qu'une femme devait appartenir à son mari. Cette pensée me donna des vertiges. Puis j'eus une rageuse et sombre curiosité de voir te possesseur de ce trésor. Deux sentiments me dominèrent, la haine et la peur; une haine qui ne connaissait aucun obstacle et les mesurait tous sans les craindre ; une peur vague, mais réelle du combat, de son issue, et d'eLLË surtout. En proie à d'indicibles pressentiments, je redoutais ces poignées de main qui déshonorent, j'entrevoyais déjà ces diriîcultés élastiques où se heurtent les plus rudes volontés et où dles s'émoussent; je craignais celte force d'inertie qui dépouille aujourd'hui la vie sociale des dénoûments que recherchent les âmes passionnées.

— Voici H. de IHortsauf, dit^lle.

Je me dressai sur mes jambes comme un cheval effrayé. Quoique ce mouvement n'échappit ni à M. de Chessel ni à la comtesse, il ne me valut aucune observation muette, car il y eut une diversion faite

Ç»r une jeune fille à qui je donnai sii ans, et qui entra disant : — oilà mou père.

— Eh bien ! Hadeleioe? Gt sa mère.

L'enfant tendit à M. de Chessel la main qu'il demandait, et me re-

Sarda fort attentivement après m'avoir adressé son petit salut plein 'élonDemeni,

— Etes-vous coûtante de sa santé? dîtH. de Chessel à la comtesse.

— Elle va mieux, répondit-elle en caressant la chevelure de la petite déjà blottie dans son giron.

Une interrogation de H. de Chessel m'apprit que Madeleine avait neuf ans ; je marquai quelque surprise de mon erreur, et mon éloiinement amassa des nuages sur le front de la mère. Mon introducteur me jeta l'un de ces regards significatifs par lesquels les pens du monde nous font une seconde éducation. Là, sans doute, était une blessure maternelle dont l'appareil devait être respecté. Enfant malingre, dont les yeux étaient pâles, dont la peau était blanche comme une porcelaine éclairée par une lueur, Madeleine n'aurait sans doute pas vécu dans l'atmosphère d'une ville. L'air de la campagne, les soius de sa mère, qui semblait la couver, entretenaient la vie dans ce corps .iiissl délicat que t'est une plante venue en serre malgré les rigueurs d'un climat étranger. Quoiqu'elle ne rappelât en rien sa mère , Madeleine paraissait en avoir l'âme, et cette âme la sonienait. Ses cheveux rares et noirs, ses yeux caves, ses joues creuses, ses bras amaigris, sa poitrine étroite, annonçaient un débat entre la vie et la mort, duel sans trêve où jusqu'alors ta comtesse cL-iit victorieuse. Elle se faisait vive, sans doute pour éviler des chagrins à sa mère ; car, en certains moments où elle ne s'observait plus, elle prenait ratliludc d'un sauk. pleureur. Vous eussiez dit d'une petite bohémienne souffrant la faim, venue de son pays en mendiant, épuisée, mais courageuse et parée pour son public.

— Où donc avez-vous laissé Jacques? lui demanda sa mère en la baisant sur la raie blanches qui partageait ses cheveux en deux bandeaux semblables aux ailes d'un corbeau.

— Il vient avec mon père.

En ce moment le comte entra suivi de son fils, qu'il tenait par la main. Jacques, vrai portrait de sa sœur, offrait les mêmes symptômes de faatlesse. En voyant ces deux enfants frêles aux côtés d une mère si magnifiquement belle, il était impossible de ne pas deviner les sources au chagrin qui attendrissait les tempes de ta comtesse et lui faisait taire une de ces pensées qui n'ont que Dieu pour confident, mais qui donnent au front de terribles signifiances. En me saluant, M. de iMortsauf me jeta te coup d'œil moins observateur que maladroitement inquiet d'un ijomme dont la défiance provient de son peu d'habitude à manier l'analyse. Après l'avoir mis au courant et m'avoir nommé, sa femme lui céda sa place, et nous quitta. Les enfants, dont les yeux s'attachaient à ceux de leur mère, comme s'ils en tjraicnt leur lumière, voulurent l'accompagner, elle lc<ir dit : — Restez, chers anges 1 et mit son doigt sur ses lèvres. Ils obéirent, mais leurs regards se voilèrent. Ah ! pour s'entendre dire ce mot eheri, quelles lâches n'aurait-on pas entreprises? Comme les enfants, j'eus moins chaud (|uand elle ne fut plus là. Mon nom changea les dispositions du comte à mon égard. De froid et sourcilleux, il devint, sinon affectueux, du moins poliment empressé, me donna des marques de considération et parut heureux de me recevoir. Jadis mon père s'était dévoué pour nos maîtres à jouer un rôle grand mais obscur, dangereux mais ç\fii pouvait être eflicace. Quand tout fut perdu par l'accès de Napoléon au sommet des afTaires, comme beaucoup de conspirateurs secrets, il s'était réfugié dans les douceurs de la province cl de la vie privée, ea acceptant des accusations aussi dures qu'imméritées; salaire inévitable des joueurs qui jouent le tout pour le tout, et succombent après avoir servi de pivot à la machine politique. Ne sachant rien de la fortune, rien des antécédents ni de l'avenir de ma famille, j'ignorais également les particularités de cette destinée perdue dont se souvenait le comte de Horlsauf. Cependant, si l'antiquité du nom, la plus précieuse qualité d'un homme à ses yeui, pouvait Justifier l'accueii

LE LÏS DANS LA TALLËE.

Soi me rendit confus, je a'en appris la raison vëriiable qae plus tard, our le momeot, celle transition subite me mit à l'aise. Quand les deuï enraots virent la conversation reprise entre nous trois, Madeleine dégagea sa tête des raains de Min père, regarda la porte ouverte, se glissa dehors comme une anguille, et Jacques la suivit. Tous deux rejoignirent leur mère, car j'entendis leurs voix et leurs mouvemenis, semblables, dans le lointain, aux bourdonnements des abeilles autour de la rucbe aimée.

Je contemplai le comte en tâchant de deviner son caractère, mais je fus asseï intéressé par quelques traits principaux pour en rester à l'examen superHciel de sa physionomie. Agé seulement de (juarantccinq ans, il paraissaitapprocher de la soixantaine, tant il avait promp' temenl vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huillème siècle. La de mi -couronne, qui ceignait monastiquemeot l'arrière de sa tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en < tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait vaguement à celui d'un loup blanc qui a du sang au museau, car son nei était enflammé comme celui d'im homme dont la vie est ittérée dans ses principes, dont l'estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées par d'an* cienues maladies. Son front 1^1, trop large pour sa figure, qui unissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales, annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de l'esprit, le poids (l'une constante mforiune et non les efforls faits pour la dominer. Ses pommelles, saillantes et brunes au milieu des tons bl^lurds de son teint, indiquaient nue charpente assez forte pour lui assurer une longue vie. Son oeil clair, jaune et dur tombait sur vous comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans pensée, déliant sans objet.

Sa bourbe était violente et impérieuse, son menton était droit et long.

Haigreeide haute taille, il avait l'ailiuide d'un gentil homme appuyé sur une valeur de cooveuiu-(ies-

écns. Pendant le dîner je remaniai, dans la dépression de ses jones flétries et dans certains regards jetés à la dérobée sur ses enfants, les traces de pensées importunes dont les élancements expiraient ila surface. En le voyant, qui ne VeUt compris? Qui ne l'aurait accusé d'avoir fatalement transmis à ses enfants ces corps auxquels man-

3uali la vie? S'il se condamnait lui-même, il déniait aux autres lo roit de le juger. Amer comme un pouvoir qui se sait fautif, mais n'ayant pas assex de grandeur ou oe charme pour compenser la somme de douleur qu'il avait jetée dans la balance, sa vie intime devait offrir les aspérités que dénonçaient en lui ses traits anguleux et SOS yeux incessamment inquiets. Quand sa femme rentra, suivie des deux enfants attachés à ses flancs, je soupçonnai donc un malheur, comme lorsqu'on marchant sur les voûtes a'une cave les pieds ont en quelque sorte la conscience de la profondeur. En voyant ces quatre personnes réunies, eu les embrassant de mes regards, allant de l'une à l'autre, étudiant leurs physionomies et leurs attitudes respectives, des pensées trempées de mélancolie lombèrent sur maa cœur comme une pluie fine et grise embrume un joli pays après quelque beau lever de soleil. Lorsque le sujet de la conversation fut épuisé, le coml« me mil encore en scène au détriment de H. de Ghessel, en apprenant i sa femme plusieurs circonsianccs concernant ma famille et qui m'étaient inconnues. 11 me demanda mon Age.

Quaud je l'eus dit, ta comtesse me rendit mon mouvement de surprise à propos de sa fllle.

Veul-éire me donnaitelle quatorze ans. Ce fut, comme je le sus de>

Puis, le second lien qui attacha si foriement i moi. Je lus dans son Ame. Sa maternité tressaillit, éclairée par tui tardif rayon de soleil que lui jetait l'espérance. En me voyant, i vingt ans passés, si matiugre.si délicat et néanmoins si nerveux, une voix lui cria peiit-ëire :

— Ili vivront! Elle me regarda curieusement, et je sentis qu'en ce niomeni il se fondait bien des glaces entre nous. Elle parut avoir " — " me

mille

le fait. Le laissez-a __

de la campagne lui avait ""^^ '■

fait négliger son extérieur. Son babiDement Auiailït il m len, jeta h t«ble était celui du campagnard en qui les paysans

aussi bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses mains brunies et nerveuses aiiestaieut qu'il ne mettait de ganis que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chauiisure était grossière. Quoique les dix anntïes d'émigration et les dix années de l'agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui des vestiges de noblesse. Le libéral le plus haineux, mol qui n'éiait pas encore monnayé, aurait facilement reconnu chez lui la loyauté chevaleresque, les convictions immarcebsibles du lecteur à jamais acquis k la QoeriDiEitiiE. Il cdl admiré l'homme religieux, passionné pour sa cause, franc dans ses antipathies politiques, incapable de servir personnellement son parti, Iros-capable de le perdre, el sans coimaissance des choses en France. Le comte était en effet un

, » dans le poste qui leur i

assigné, mais assez avares pour donner leur vieavant de donner leurs

rendu malade, dit-efle, l'air de notre vallée vous remettra.

— ttar. 11. — L'éducation mo-

derne est fatale aux enfants, reprit le comte.

KoDS les bourrons de m.iihémailqnes, nous les tuons à coups de science, et les usons avoni le lemps. Il faut vous reposer ici, me dliil, vous Êtes écrasé sous l'avalanche d'idées qui a roulé sur vous. Quel siècle nous prépare cet enseignement mis à la portée de tous, si l'on ne prévient le mal en rendant rinslruciion publique aux corporations religieuses!

Ces paroles annonçaient bien le mot qu'il dit un jour aux élections en refusant sa voix à un homme dont les talents pouvaient servir ta &uise royaliste : — Je me défierai toujours des gens d'esprit, répondit-il à l'entre metteur des voix électorales. Il nous proposa de faire le tour du ses jardins, cl se leva.

— Monsieur... lui dit la comtesse.

— Eh bien! ma chère?... répondit-il en se rclournanl avec une brusquerie hautaine qui dénoiait combien il voulait être absolu cbei* loi, mais combien alors il l'ciaii |ieu.

LE LYS DANS LA VALLÉE

— Monsieur est venu de Tours à pied, M. de Chessel u'en savait rien, et l*a promené dans Frapeîile.

— - Vous avez fait me imprudence, me dit-il, quoique à votre âge !... Et il hocha la lèle en signe de regret.

La conversation fui reprise. Je ne tardai pas à reconnaître combien son royalisme était intraitable, et de combien de ménagements il fallait user pour demeurer sans choc dans ses eaux. Le domestique, qui avait promplement mis une livrée, annonça le dîner. M. de Chessel

(présenta sou bras à madame de Mortsauf, et le comte saisit gaiement e micu pour passer dans la salle à manger, qui, dans l'ordonnance du rez-de-chaussée, formait le pendant du salon.

bauteui

figurait de grands panneaux nètres avaient des rideaux de percale ornés de galous rouges; les buiïets étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté. Abondamment servie, la table n'offrit rien de luxueux : de l'argenterie de famille sans unité de forme, de la porcelaine de Saxe qui n*était pas encore redevenue à la mode, des carafes octogones, des couteaux à manche en agate, puis sous les bouteilles des ronds en laque de la Chine ; mais des fleurs dans des seaux vernis et dorés sur leurs découpures à dents de loup. JVimai ces vieilleries, je trouvai le papier Réveillon et ses bordures de fleurs superbes. Le contentement qui enflait toutes mes voiles m'empêcha de voir les inextricables difficohés mises entre elle et moi par la vie si cohérente de la solitude et de la campagne. J'étais près d'elle, à sa droite, je lui servais à boire. Oui» bonheur inespéré! je frôlais sa robe, je mangeais son pain. Au bout de trois heures, ma vie se mêlait à sa vie ! Enfin nous étions liés par ce terrible baiser, espèce de secret qui nous inspirait une honte mutuelle. Je fus d'une lâcheté glorieuse : je m'étudiais à plaire au comte, qui se prêtait à toutes mes courtisaneries; j'aurais caressé le chien, j'aurais fait la cour aux moindres désirs des enfants: je leur aurais apporté des cerceaux, des billes d'agate; je leur aurais servi de cheval; je leureo voulais de ne pas s'emparer déjà de moi comme d'une chose à eux. L'amour a ses intuitions comme le génie a les siennes, et je voyais confusément que la violence, la maussaderie, l'hostilité, ruineraient mes espérances. Le dîner se passa tout en joies intérieures pour moi. En me voyant chez elle, je ne pouvais songer ni à sa froideur réelle, ni à TindifTérence que couvrit la politesse du comte . L'amour a, comme la vie, une puberté pendant laquelle il se suffît à lui-même. Je fis quelques réponses gauches en harmonie avec les secrets tumultes de la passion, mais que personne ne pouvait deviner, pas même elle, qui ne savait rien de l'amour. Le reste du temps fut comme un rêve. Ce beau rêve cessa quand, au clair de la lune et par un soir chaud et parfumé, je traversai l'Indre au milieu des blanches fantaisies qui décoraient les prés, les rives, les collines; en entendant le chant clair, la note unique, pleine de mélancolie que jette incessamment, par temps égaux, une rainette dont j'ignore le nom scientifique, mais que, depuis ce jour solennel, je n'écoute pas sans des délices infinies. Je reconnus un peu tard, là comme ailleurs, cette insensibilité de marbre contre laquelle s'étaient jusqu'alors émoussés mes sentiments ; je me demandai s'il en serait toujours ainsi ; je crus être sous une fatale influence ; les sinistres événements du passé se débattirent avec les plaisirs purement personnels que j'avais goûtés. Avant de regagner Frapesle, je regardai Clochegourde et vis au bas une barque, nommée en Touraine une tow, attachée à un frêne, et que Teau balançait. Cette toue appartenait à M. de Mortsauf, qui s'en servait pour pêcher.

— Eh bien! me dit M. de Chessel, quand nous fûmes sans danger d*être écoutés, je n'ai pas besoin de vous demander si vous avez retrouvé vos belles épaules ; il faut vous féliciter de l'accueil que vous a fait M. de Mortsauf! Diantre, vous êtes du premier coup au cœur de la place.

Cette phrase, suivie de celle dont je vous ai parlé, ranima mon cœur abattu. Je n'avais pas dit un mot depuis Clochegourde, et M. de Chessel attribuait mon silence à mon bonheur.

— Comment? répondis-je avec un ton d'ironie qui pouvait aussi bien paraître dicté par la passion contenue.

— Il n'a jamais si bien reçu qui que ce soit.

— Je vous avoue que je suis moi-même étonné de cette réception, lui dis-je en sentant l'amertume intérieure que me dévoilait ce dernier mot.

Quoique je fusse trop inexpert des choses mondainespour comprendre la cause du sentiment qu'éprouvait M. de Chessel, je fus néanmoins frappé de l'expression par laquelle il le trahissait. Mon hôte avait l'infirmité de s'appeler Durand, et se donnait le ridicule de renier le nom de son père, illustre fabricant, qui pendant la Révolution avait fait une imiueiibc fortune. Sa femme était l'unique héritière des Chessel, vieille famille parlementaire, bourgeoise sous Henri IV, comme celle de la plupart des magistrats parisiens. En ambitieux de haute portée, M. de Chessel voulut tuer son Durand originel pour arriver aux des-

tinées qu'il rêvait. 11 s'appela d'abord Durand de Chessel, puis D. de Chessel; il était alors M. de Chessel. Sous la Restauration, il établit un majorât au titre de comte, en vertu de lettres octroyées par Louis XVllI. Ses enfants recueilleront les fruits de son courage sans en connaître la grandeur. Un mot de certain prince caustique a souvent pesé sur sa tête. — M. de Chessel se montre généralement peu en Durand, dit-il. Cette phrase a longtemps régale la Touraine. Les parvenus sont comme les singes, desquels ils ont l'adresse : on les voit en hauteur, on admire leur agilité pendant l'escalade; mais, arrivés à la cime, on n'aperçoit plus que leurs côtés honteux. L'envers de mon hôte s'est composé de petitesses grossies par l'envie. La pairie et lui sont jusqu'à présent deux tangentes impossibles. Avoir une prétention et la justifier est l'impertinence de la force; mais être au-aessous de ses prétentions avouées constitue un ridicule constant dont se repaissent les petits esprits. Or, M. de Chessel n'a pas en la marche rectiligne de l'homme fort : deux fois député, deux fois repoussé aux élections; hier directeur général, aujourd'hui rien, pas même préfet, ses succès ou ses défaites ont gâté son caractère et lui ont donné l'àpreté de l'ambitieux invalide. Quoique galant homme, homme spirituel, et capable de grandes choses, peut-être l'envie qui passionne l'existence en Touraine, où les naturels du pays emploient leur esprit à tout jalouser, lui fut-elle funeste dans les hautes sphères sociales où réussissent peu ces figures crispées par le succès d'autrui, ces lèvres boudeuses, rebelles au compliment et faciles à l'épigramme. En voulant moins, peut-être aurait-il obtenu davantage; mais malheureusement il avait assez de supériorité pour vouloir marcher toujours debout. En ce moment, M. de Chessel était au crépuscule de sou ambition, le royalisme lui souriait. Peut-être affectait-il les grandes manières, mais il fut parfait pour moi. D'ailleurs il me plut par une raison bien simple, je trouvais chez lui le repos pour la première fois. L'intérêt, faible peut-être, qu'il me témoignait, me partit, à moi malheureux enfant reou té, une image de Tamour paternel. Les soins de l'hospitalité contrastaient tant avec l'indiftërence qui m'avait Jusqu'alors accablé, que j exprimais une reconnaissance enfantine de vivre sans chaînes et quasiment caressé. Aussi les maîtres de Frapesle sont-ils si bien mêlés à l'aurore de mon bonheur que ma pensée les confond dans les souvenirs où j'aime à revivre. Plus lard, et précisément dans l'affaire des lettres patentes, j'eus le plaisir de rendre quelques services à mon hôte. M. de Chessel jouissait de sa fortune avec un faste dont s'offensaient quelques-uns de ses voisins; il pouvait renouveler ses beaux chevaux et ses élégantes voitures; sa femme était recherchée dans sa toilette; il. recevait grandement; son domestique était plus nombreux que ne le veulent les habitudes du pays, il tranchait du prince. La terre de Frapesle est immense. Cn présence de son voisin et devant tout ce luxe, le comte de Mortsauf, réduit au cabriolet de famille, qui, en Touraine. tient le milieu entre la patache et la chaise de poste, obligé par la médiocrité de sa fortune à faire valoir Clochegourde, fut donc Tourangeau jusqu'au jour où les faveurs royales rendirent à sa famille un éclat peut^lre inespéré. Son accueil au cadet d'une famille ruinée dont l'écnsson date des croisades, lui servait à humilier la haute fortune, à rapetisser les bois, les guéreis et les prairies de son voisin, qui n'était pas gentilhomme. M. de Chessel avait bien compris le comte. Aussi se sont-ils toujours vus poliment, mais sans aucun de ces rapports journaliers, sans cette agréable intimité qui aurait dû s'établir entre Clochegourde et Frapesle, deux domaines séparés par l'Indre, et d'où chacune des châtelaines pouvait, de sa fenêtre, faire un signe à l'autre. La jalousie n'était pas la seule raison de la solitude où vivait le comte de Mortsauf. Sa première éducation fut celle de la plupart des enfants de grande famille, une incomplète et superficielle instruction à laquelle suppléaient les enseignements du monde, les usages de lu cour, l'exercice des grandes charges de la couronne ou des pla(*es éminentes. M. de Mortsauf avait émigré précisément à l'époque où commençait sa seconde éducation, elle lui manqua. Il fut de ceux

3 ni crurent au prompt rétablissement de la monarchie en Frame ; ans cette persuasion, son exil avait été la plus déplorable des cii^ivetés. Quand se dispersa l'armée de Condé, où son courage le fit inscrire parmi les plus dévoués, il s'attendit à bientôt revenir sons !c drapeau blanc, et ne chercha pas, comme quelques émigrés, à <e créer une vie industrieuse. Peut-être aussi n'eut- il pas la force d'à!)diquer son nom, pour gagner son pain dans les sueurs d'un trav:<:l méprisé.- Ses espérances, toujours appointées au lendemain, et peu;être aussi l'honneur, l'empêchèrent de se mettre au service de> puissances étrangères. La souffrance mina son courage. De longues courses, entreprises à pied, sans nourriture suffisante, sur des espoirs toujours déçus, altérèrent sa santé, découragèrent son ànio. Par degrés, son dénûment devint extrême. Si, pour beaucoup d'honiincs, la misère est un tonique, il en est d'autres pour qui elle est un dissolvant, et le comte fut de ceux-ci. En pensant à ce pauvre gentilhomme de Touraine, allant et couchant par les chemins de la Hongrie, partageant un quartier de mouton avec les bergers du priiirc Ësterhazy, auxquels le voyageur demandait le pain que le geiuilhomme n'aurait pas accepté du maître, et qu'il refusa maintes fois des mains ennemies de la France, je n'ai jamais senti dans mon cœur

LE LYS DANS LA VALLÉE

de fiel ponr l'émigré, même quand je le vis ridicule dans le triomphe. Les cheveux blancs de M. de Morisauf m'avaient dit d'épouvantables douleurs, et je sympathise trop avec les exilés pour pouvoir les juger. La gaieté française et tourangelle succomba chez le comte ; il devint morose, tomba malade et nit soigné par charité dans je ne sais (luel hospice allemand. Sa maladie était une inflammation du mésentère, cas souvent mortel» mais dont la guérison entraîne des changements d'humeur, et cause presque toujours Thypocondrie. Ses amours, ensevelis dans le plus profond de son âme, et que moi seul ai découverts, furent des amours de bas étase, qui n'attaquèrent pas seulement sa vie, ils en ruinèrent encore 1 avenir. Après douze ans de misères, il tourna les yeux vers la France, où le décret de Napoléon hii permit de rentrer. Quand, en passant le Rhin, le piéton souffrant aperçut le clocher de Strasbourg par une belle soirée, il défaillit. — «La France ! France ! Je criai : « Voilà la France ! » me dit-il, comme un enfant crie : Ma mère ! quand il est blessé. » Riche avant de naître, il se trouvait pauvre ; fait pour commander un régiment ou gouverner l'Etat, il était sans autorité, sans avenir; né sain et robuste, il revenait infirme et tout usé. Sans instruction au milieu d'an pays où les hommes et les choses avaient grandi, nécessairement sans influence possible, il se vit dépouillé de tout, même de ses forces corporelles et morales. Son manque de fortune lui rendit son nom pesant. Ses opinions inébranlables, ses antécédents à l'armée de Coudé, ses chagrins, ses souvenirs, sa santé perdue, lui donnèrent une susceptibilité de nature à être peu ménagée en France, le pays des railleries. A demi mourant il atteignit le Maine, où, par un hasard dû peut-être à la guerre civile, le gouvernement révolutionnaire avait oublié de faire vendre une ferme considérable en étendue, et que 8on fermier lui conservait en laissant croire ou'il en était le propriétaire. Quand la famille de Lenoncourt, qui habitait Givry, château situé près de cette ferme, sut l'arrivée du comte de Mortsauf, le duc Lenoncourt alla hii proposer de demeurer à Givry pendant le temp» nécessaire pour s'arranger une habitation. La femille Lenoncourt rat noblement généreuse envers le comte, qui se répara là durant plusieurs mois de séjour, et fit des efforts pour cacher ses douleurs pendant cette première halte. Les Lenoncourt avaient perdu leurs immenses biens. iPar le nom, M. de Mortsauf était un parti sortable pour leur fille. Loin de s'opposer à son mariage avec un homme âgé de trente-cinq ans, maladif et vieilli, mademoiselle de Lenoncourt en parut heureuse. Un mariage lui acquérait le droit de vivre avec sa tante, la duchesse de Verneuil, sœur du prince de Blamont-Ghauvry, qui pour elle était une mère d'adoption.

Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame de VerneuU faisait partie d'une société sainte dont l'âme était M. Saint-Martin, né en Touraine, et surnommé le Philoêophe incùnnu. Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes spéculations de l'illuminisme mvstique. Cette doctrine donne la clef des mondes divins, explique 1 existence par des transformations où l'homme s'achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l'auge que nous portons au ciel. C'est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l'amour pur sont les éléments de cette foi qui sort diu catholicisme de l'Eglise romaine pour rentrer dans le christianisme de l'Eglise primitive. Mademoiselle de Lenoncourt resta néanmoins au sein de TËglise apostolique, à laquelle sa tante fut toujours également fidèle. Rudement éprouvée par les tourmentes révolutionnaires, la duchesse de Verneuil avait pris, dans les derniers jours de sa vie, une teinte de piété passionnée qui versa dans l'âme de son enfant chéri la lumière de Vamo^r céleste et V huile de lajoU iniérigwre, pour employer les expressions mêmes de Saiut-Martin. La comtesse recul plusieurs fois cet homme de paix et de vertueux savoir à Qochejjourde après la mort de sa' tante, chez laquelle il venait Souvent. Samt-Martin surveilla de Glocbegourde ses derniers livres imprimés à Tours chez Letourmy. Inspirée par la sa-

Sesse des vieilles femmes, qui ont expérimenté les détroits orageux c la vie, madame de Verneuil donna Glocbegourde à la jeune mariée, pour lui faire un chez-elle. Avec la grâce des vieillards, qui est toujours parfaite quand ils sont gracieux, la duchesse abandonna tout à sa nièce, en se contentant d'une chambre au-dessus descelle qu'elle occupait auparavant et que prit la comtesse. Sa mort presque subite jeta des crêpes sur les joies de cette union, et imprima d'ineffaçables tristesses sur Glocbegourde comme sur l'âme superstitieuse de la mariée. Les premiers jours de son établissement en Touraine forent pour la comtesse le seul temp», non pas heureux, mais insoucieux de sa vie.

Après les traverses de son séjour à l'étranger, M. de Mortsauf, satisfait d'entrevoir un clément avenir, eut comme une convalescence d'ame : il respira dans cette vallée les enivrantes odeurs d'une espérance fleurie. Forcé de songer à sa fortune, il se jeta dans les préparatifs de son entreprise agronomique, et commença par goûter quelque joie; mais la naissance de Jacques fut un coup de foudre oui mina le présent et l'avenir : le médecin condamna le nouvaaiHié. Le

comte cacha soigneusement cet arrêt à la mère ; puis, il consulta pour lui-même, et reçut de désespérantes réponses, que confirma la naissance de Madeleine. Ces deux événements, une sorte de certitude intérieure sur la fatale sentence, augmentèrent les dispositions maladives de l'émigré. Son nom à jamais éteint, une jeune femme pure, irréprochable, malheureuse à ses côtés, vouée aux angoisses de la maternité, sans en avoir les plaisirs; cet humus de son ancienne vie d'où germaient de nouvelles souffrances lui tomba sur le cœur, et paracheva sa destruction. La comtesse devina le passé par le préseut, et lut dans l'avenir. Quoique rien ne soit plus difficile que de rendre heureux un homme qui se sent fautif, la comtesse tenta cette entreprise digne d'un ange. En un jour, elle devint stoique. Après être descendue dans l'abtme, d'où elle put voir encore le ciel, elle se voua, pour lui seul bomme, à la mission qu'embrasse la sœur de charité pour tous ; et, afin de le réconcilier avec luioméme, eHe lui pardonna ce qu'il ne se pardonnait pas. Le comte devint avare, elle accepta les privations imposées ; il avait la crainte d'être trompé, comme lont tous ceux qui n'ont connu la vie du monde que pour en rapporter des répiignances, elle resta dans la solitude, et se plia sans murmure à ses déuancea; elle employa les rases de la femme à lui faire vouloir ce qui était bien, il se croyait ainsi des idées, et goûtait chez lui les plaisirs de la supériorité qu'il n'aurait eue nulle part. Puis, après s'être avancée dans la voie du mariage, elle se résolut à ne jamais sortir de Glocbegourde, en reconnaissant chez le comte une âme hystérique dont les écarts pouvai^t, dans un pays de ina<^ lice et de comniéirage, nuire à ses enfants. Aussi, personne ne soupçouuiiit-il l'incapacité réelle de M. de Mortsauf, elle avait paré ses ruines d'un épais manteau de lierre. Le caractère variable, non pae mécontent, mais mal content du comte, rencontra donc chez sa femme une terre douce et facile où il s'étendit en y sentant ses secrètes douleurs amolUes par la fraîcheur des baumes.

Cet historique est la plus simple expression des discours arrachés à M. de Chessel par un secret dépit. Sa connaissance du monde lui avait fait entrevoir quelque&«ns des mystères ensevelis à Glocbegourde. Mais si, par sa sublime attitude, madame de Mortsauf trompait le monde, elle ne put tromper les sens intelligents de l'amour. Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être à Frnpesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre ; je'm'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et j'arrivai dans la bienheureuse toue en (ace de Glocbegourde, où brillait une lumière à la dernière fenêtre du c6té d'Azay. Je retrouvai mes anciennes contemplations, mais paisibles, mais entremêlées par les roulades du chantre des nuits amoureuses, et par la note unique du rossignol des eaux. Il s'éveillait en moi des idées qui glissaient comme des fantômes en enlevant les crêpes qui jusqu'alors m'avaient dérobé mon bel avenir. L'âme et les sens étaient également charmés. Avec quelle violence mes désirs montèrent jusqu'à elle ! Combien de fois je me dis comme un insensé son refrain : --*L*aurai-je? Si durant les jours précédctits l'univers s'était agrandi pour moi, dans une seule nuit il eut un centre. A elle se rattachèrent mes vouloirs et mes ambitions, je souhaitai d'être tout pour elle, afin de refaire et de remplir son cœur déchiré. Belle fut cette unit passée sous ses fenêtres, au milieu du murmure des eaux passant à travers les vannes des moulins, et entrecoupé par la voix des heures sonnées au clocher de Sache! Pendant cette nuit baignée de lumière, où cette fleur sidérale m'édalra la vie, je lui fiançai mon âme avec la foi du pauvre chevalier castillan de qui nous nous moquons dans Cervantes, et par laquelle nous commençons l'amour. A la première lueur dans le ciel, au premier cri d'oiseau, je me sauvai dans le parc de Frapede ; je ne fos aperçu par aucun homme de la campagne, personne ne soupçonna mon escapade, et je dormis jusqu'au moment où ia cloche annonça le déjeuner. Malgré la chaleur, après le déjeuner, je descendis dans la prairie afin d'aller revoir l'Indre et ses tlesi la vallée et ses coteaux, dont je parus un admirateur passionné ; mais, avec cette vélocité de pieds qui défie celle du cheval échappé, je retrouvai mon bateau, mes saules et mon Glocbegourde. Tout y était silencieux et frémissant comme est la campagne à midi. Les feuillages immobiles se découpaient nettement sur le fond bleu du ciel ; les' insectes qui vivent oe lumiôre, demoiselles vertes, cautharides, volaient à leurs frênes, à leurs roseaux; les troupeaux ruminaient à l'ombre, les terres rouges de la vigne brûlaient, et les couleuvres glissaient le long des talus. Quel changement dans ce paysage si frais et si coquet avant mou sommeil ! Tout à coup je sautai hors de la barque et remontai le chemin pour tourner autour de Glocbegourde, d'où je croyais avoir vu sortir le comte. Je ne me trompais point, il allait le long d'une haie, et gagnait sans doute une porte donnant sur le chemin d'Azay, qui Ionise la rivière.

— Gomment vous portez -vous ce matin, monsieur le comte?

11 me regarda d'un air heureux, il ne s'entendait pas souvent nommer ainsi*

LE LXS DANS LA VALLÉE

— Bieo, dit-il, mais vous aimez donc la campagne, pour vous promener par cette chaleur ?

— Ne m*a-t-on pas envoyé ici pour vivre en plein air ? ^Eb bien! vonlez>v9us venir voir couper mes seigles?

— Mais volontiers, lui dis-je. Je suis, je vous Tavoue, d*nne Ignorance incroyable. Je ne distingue pas le seigle du blé, ni le peujilier du tremble; je ne sais rien des cultures, ni des différentes manières d'exploiter une terre.

— Eh bien! -venez, diUl joyeusement en revenant sur ses pas. Entrez par la petite porte d'en haut.

Il remonta le long de sa haie en dedans, moi en dehors.

— Vous n'apprendriez rien chez M. de Ghessel, me dit-il, il est Crop grand seigneur pour s'occuper d'autre chose que de recevoir les comptes de son régisseur.

Il me montra donc ses cours et ses bâtiments, les jardins d'agrément, les vergers et les potagers. Enfin, il me mena vers cette ]oixfae allée d'acacias et de vernis du Japon, bordée par la rivière, où j'aperçus à l'antre bout, sur un banc, madame de Mortsauf occupée avec ses deux enfants. Une femme est bien belle sous ces menus feuillages tremblants et découpés ! Surprise peut-être de mon naïf empressement, die ne se dérangea pas, sachant bien que nous irions à elle. Le comte me fit admirer la vue de la vallée, qui, de là, présente un aspect tout diflërent de ceux qu'elle avait déroulés selon les hauteurs où nous avions passé. Là, vous eussiez dit d'un petit coin de la Suisse. La prairie, sillonnée par les ruisseaux qui se jettent dans l'Indre, se découvre dans sa longueur, et se perd en lointains vaporeux. Du côté de Monthazon, l'œil aperçoit une immense étendue verte, et sur tous les autres points se trouve arrêté par des collines, par des masses d'arbres, par des rochers. Nous allonceàmes le pas pour aller saluer madame de Mortsauf, qui laissa tomber tout à coup le livre où lisait Madeleine, et prit sur ses genoux Jacques en proie à une toux convulsive.

— Eh bien ! qu'y a-t-il ? s'écria le comte en devenant blême.

— Ha mal à la gorge, répondit la mère, qui semblait ne pas me Toir, ce ne sera rien.

Elle lui tenait à la fois la tête et le dos, et de ses yeux sortaient deux rayons qui versaient la vie à celte pauvre faible créature.

— Vous êtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur, vous l'exposez au froid de la rivière et Tassbyez sur un banc de pierre.

— Mais, mon père, le banc brûle! s'écria Madeleine.

— Ils étouffaient là-haut, dit la comtesse.

— Les femmes veulent toujours avoir raison ! dit-il en me regardant.

Pour éviter de l'approuver ou de Timprouver par mon regard, je contemplais Jacques, qui se plaignait de souffrir dans la gorge, et que sa mère emporta. Avant de nous quitter, elle put entendre son mari.

— Quand on a fait des enfants si mal portants, on devrait savoir les soigner ! dit-il.

Paroles profondément injustes ; mais son amour-propre le poussait à se justiGer aux dépens de sa femme. La comtesse volait en montant les rampes et les perrons. Je la vis disparaissant par la porte-fenêtre. M. de Mortsauf s'était assis sur le banc, la tête inclinée, songeur ; ma situation devenait intolérable, il ne me regardait ni ne me parlait. Adieu cette promenade pendant laquelle je comptais me mettre si bien dans son esprit. Je ne me souviens pas d'avoir ' passé dans ma vie un quart d'heure plus horrible que celui-là. Je suais a grosses gouttes, me disant : M'en irai-je? ne m'en irai-jepas? Combien de pensées tristes s'élevèrent en lui pour lui faire oublier d'aller savoir comment se troayait Jacques! Il«e leva brusquement et vint auprès de moi. Nous nous retouraâmes pour regarder la riante vallée.

— Nous remettrons à un autre jour notre promenade, monsieur le comte, lui dis-je alors avec douceur.

— Sortons! répondit-il. Je suis malheureusement habitué à voir souvent de semblables crises, moi (|ui donnerais ma vie sans aucun regret pour conserver celle de cet enfant.

— Jacques va mieux, il dort, mon ami, dit la voix d'or. Madame de Mortsauf se montra soudain au bout de ralléc, elle arriva sans fiel, sans amerlume, et me rendit mon salut. Je vois avec plaisir, me dit-elle, que vous aimez Clochcgourde.

-— Voulez-vous, ma chère, que je monte à cheval et que j'aille chercher M. Deslandes? lui dit-il en témoignant le désir de se faire pardonner son injustice.

— Ne vous tourmentez point, dit-elle, Jacques n'a pas dormi cette nuit, voilà tout. Cet enfant est très-nerveux, il a fait un vilain rêve, et j'ai passé tout le temps à lui conter des histoires pour le rendormir. Sa toux est purement nerveuse, je l'ai calmée avec une pastille de gomme, et le sommeil l'a gagné.

— Pauvre femme ! dit-il en lui prenant la main dans les siennes et lui jetant un regard mouillé, je n'en savais rien.

— A quoi bon vous inquiéter pour des riens? allez à vos seigles. Vous savez! Si vous n'êtes pas là. les métayers laisseront les glaneuses étrangères au bourg entrer dans le champ avant que les gerbes n'en soient enlevées.

— Je vais faire mon premier cours d'agriculture, madame, lui dis-je.

, — Vous êtes à bonne école, répondit-elle en montrant le comte, de qui la bouche se contracta pour exprimer ce sourire de contentement que l'on nomme familièrement faire la bouche en cœur.

Deux mois après seulement, je sus qu'elle avait passé cette nuit en d'horribles anxiétés, elle avait craint que son fils n'eût le croup. Et moi, j'étais dans ce bateau, mollement bercé par des pensées d'amour, imaginant que de sa fenêtre elle me verrait adorant la lueur de cette bougie qui éclairait alors son front labouré par de mortelles alarmes. Le croup régnait à Tours, et y faisait d'affreux ravages. Quand nous fûmes à la porte, le comte me dit d'une voix émue : — Madame de Mortsauf est un ange ! Ce mot me fit chanceler. Je ne connaissais encore que superficiellement cette famille, et le remords si naturel dont est saisie une àme jeune en pareiUe occasion me cria : t De quel droit troublerais-tu cette paix profonde? »

Heureux de rencontrer pour auditeur un jeune homme sur lequel il pouvait remporter de faciles triomphes, le comte me parla de l'avenir que le retour des Bourbons préparait à la France. Nous eûmes une conversation vagabonde dans laquelle j'entendis de vrais enfantillages qui me surprirent étrangement. Il ignorait des faits d'une évidence géométrique ; il avait peur des gens instruits; les supériorités, il les niait ; il se moquait, peut-être avec raison, des progrès ; enfin je reconnus en lui une grande quantité de fibres douloureuses qui obligeaient à prendre tant de précautions pour ne le point blesser, qu'une conversation suivie devenait un travail d'esprit. Quand j'eus pour ainsi dire palpé ses défauts, je m'y pliai avec autant de souplesse qu'en mettait la comtesse à les caresser. A une autre époque de ma vie, je l'eusse indubitablement froissé; mais, timide comme un enfant, croyant ne rien savoir, ou croyant que les hommes faits savaient tout, je m'ébahissais des merveilles obtenues à Clochegourde par ce patient agriculteur. J'écoutais ses plans avec admiration. Ennn, flatterie involontaire qui me valut la bienveillance du vieux gentilhomme, j'enviais cette jolie terre, sa position, ce paradis terrestre, en le mettant bien au-dessus de Frapesle.

— Frapesle, lui dis-je, est une massive argenterie, mais Clochegourde est un écran de pierres précieuses !

Phrase qu'il répéta souvent depuis en citant l'auteur.

— Eh bien ! avant que ïious y vinssions, c'était une désolation, disait-il.

J'étais tout oreilles quand il me parlait de ses semis, de ses pépinières. Neuf aux travaux de la campagne, je l'accablais de questions sur les prix des choses, sur les moyens d'exploitation, et il me parut heureux d'avoir à m'apprendre tant de détails.

— Que vous enseigne-t-ondonc? me demandait-il avec ctonnerôent.

Dès cette première journée, le comte dit à sa femme en rentrant : — M. Félix est un charmant jeune homme !

Le soir, j'écrivis à ma mère de m'envoyer des habillements et du linge, en lui annonçant cpie je restais à Frapesle. Ignorant la grande révolution qui s'accomplissait alors, et ne comprenant pas l'influence qu'elle devait exercer sur mes destinées, je cropis retourner à Paris pour y achever mon droit, et l'école ne reprenait ses cours que dans les premiers jours du mois de novembre, j'avais donc deux mois et demi devant moi.

Pendant les premiers moments de mon séjour, je tentai de m'unir intimement an comte, et ce fut un temps d'impressions cruelles. Je découvris en cet homme une irascibilité sans cause, une promptitude d'action dans un cas désespéré, qui m'effrayèrent. Il se rencontrait en lui des retours soudains du gentilhomme si valeureux à l'armée «le (loiul(\ quelques éclairs paraboliques de ces volontés qui pruvont, au jour des circonstances graves, trouer la politique À la manière des bombes, et qui, par les hasards de la droiture et du courag»», font d'un homme condamné à vivre dans sa genlilhonimicre un d'I]!bée, un Bonchamp, un Charette. Devant certaines suppositions, son nez se contractait, son front s'éclairait, et ses yeux lançaient une foudre aiissiiôt amollie. J'avais peur qu'en suqirénant le langage de mes yeux M. de Mortsauf ne me tuât sans réflexion. A cette époque, j'étais exclusivement tendre. La volonté, qui inoditie si étrangement les hommes, commençait seulement à poindre en moi. Mes excessifs désirs m'avaient communiqué ces rapides ébranlements de la sensibilité qui ressemblent aux secousses de la peur. La lutte ne me faisait pas trembler, mais je ne voulais pas perdre la vie sans avoir goûle le bonheur d'un amour partagé. Les diflicultcs et mes désirs grandissaient sur deux lignes parallèles. Comment parler de mes sentiments? J'étais en proie à de navrantes perplexités. J'aiteudaii> uu

LE LYS DANS LA VAV,LÉE

basard, j*ol>servais, je me familiarisais avec les enfants de qui je me fis aimer, je tâchais de m'identiiier aux choses de la maison. Insensiblement le comte se contint moins avec moi. Je connus donc ses £oudains changements d'humeur, ses profondes tristesses sans motif, ses soulèvements brusques, ses plaintes amères et cassantes, sa froid(mr haineuse, ses mouvements de folie réprimés, ses gémissements d'enfant, ses cris d'homme au désespoir, ses colères imprévues. La nature morale se distingue de la nature physique en ceci, que rien n'y est absolu : l'intensité des effets est en raison de la portée des caractères, ou des idées que nous groupons autour d'un fait. Mon maintien à Glochegourde, l'avenir de ma vie, dépendaient de cette volonté fantasque. Je ne saurais vous exprimer quelles angoisses pressaient mon âme, alors aussi facile à s'épanouir qu'à se contracter, quand en entrant je me disais : Gomment va-t-il me recevoir ? Quelle anxiété de cœur me brisait alors que tout à coup un orage s'amassait sur ce front neigeux ! C'était un qui-vive continuel. Je tombai donc sous le despotisme de cet homme. Mes souffrances me firent deviner celles de madame de Mortsauf. Nous commençâmes à échanger des regards d'intelligence, mes larmes coulaieut quelquefois quand elle retenait les siennes. La comtesse et moi, nous nous éprouvâmes ainsi par la douleur. Combien de découvertes n'ai-je pas faites durant ces quarante premiers jours pleins d'amertumes réelles, de joies tacites, d'espérances tantôt abîmées, tantôt surnageant! Un soir je la trouvai religieusement pensive devant un coucher de soleil qui rougissait si voluptueusement les cimes en laissant voir la vallée comme un lit, qu'il était impossible de ne pas écouter la voix de cet éternel cantique des cantiques par lequel la nature convie ses créatures à l'amour. La jeune fille reprenait-elle des illusions envolées? la femme souffrait-elle de quelaue comparaison secrète? Je crus voir dans sa pose un abandon |)rontable aux premiers aveux, et lui dis : — 11 est des journées difficiles !

— Vous avez lu dans mon âme, me dit-elle, mais comment?

— Nous nous touchons par tant de points! répondis-je. N'appartenons-nous pas au petit nombre de créatures privilégiées pour la douleur et pour le plaisir, de qui les qualités sensibles vibrent toutes à 1 unisson en produisant de grands retentissements intérieurs, et dont la nature nerveuse est en harmonie constante avec le principe des choses! Mettez-les dans un milieu où tout est dissonance, ces personnes souffrent horriblement, comme aussi leur plaisir va jusqu'à l'exaltation quand elles rencontrent les idées, les sensations ou les êtres qui leur sont sympathiques. Mais il est pour nous un troisième état dont les malheurs ne sont connus que des âmes affectées par la même maladie, et chez lesquelles se rencontrent de fraternelles compréhensions. Il peut nous arriver de n'être impressionnés ni en bien ni en mal. Un orgue expressif doué de mouvement s'exerce alors en nous dans le vide, se passionne sans objet, rend des sons sans produire de mélodie, jette des accents qui se perdent dans le silence! espèce de contradiction terrible d'une àme qui se révolte contre l'inutilité du néant. Jeux accablants dans lesquels notre puissance s*échappe tout entière sans aliment, comme le sang par une blessure inconnue. La sensibilité coule à torrents, il en résulte d'horribles affaiblissements, d'indicibles mélancolies pour lesquelles le confes. sionnal n'a pas d'oreilles. N'ai-je pas exprimé nos communes douleurs?

Elle tressaillit, et, sans cesser de regarder le couchant, elle me répondit : — Gomment, si jeune, savez-vous ces choses? Avez-vous donc été femme?

— Ah! lui répondis-je d'une voix émue, mon enfance a été comme une longue maladie.

— J*entends tousser Madeleine, me dit-elle eu me quittant avec précipitation.

La comtesse me vit assidu chez elle sans en prendre de l'ombrage, par deux raisons: d'abord elle était pure comme un enfant, et sa pensée ne se jetait dans aucun écart. Puis j'amusais le comte, je fus une pâture à ce lion sans oncles et sans crinière. Enfin, j'avais fini par trouver une raison de venir qui nous parut plausible à tous. Je ne savais pas le trictrac, M. de Mortsauf me proposa de me l'enseigner, j'acceptai. Dans le moment où se fil notre accord, la comtesse ne put s'empêcher de m'adresser un regard de compassion qui voulait dire: a Mais vous vous jetez dans la gueule du loup! » Si je n'y compris rien d'abord, le troisième jour je sus à quoi ie m'étais ei^agé. Ma patience que rien ne lasse, ce fruit de mon enfance, se mûrit pendant ce temps d'épreuves. Ce fut un bonheur pour le comte que de se livrer à de crueUes railleries quand je ne mettais pas en pratique le principe ou la règle qu'il m'avait expliqué ; si je réfléchissais, il se plaignait de l'ennui que cause un jeu lent; si je jouais vite, il se fâchait d'être pressé; si je faisais des écoles, il me disait, en en profitant, que je me dépêchais trop. Ce fut une tyrannie de magister, un despotisme de férule dont je ne puis tous donner une idée ou'en me comparant à Epictète tombé sous le joug d'un enfant méchant. Quand nous jouâmes de l'argent, ses gains constants lui causèrent des joies déshonorantes, mesquines. Un mot de sa femme me consolait de tout, et le rendait promptement au sentiment de la politesse et des

convenances. Bientôt je tombai dans les brasiers d*nn supplice imprévu. A ce métier, mon argent s'en alla. Quoique le comte restât toujours entre sa femme et moi jusqu'au moment où je les quittais, quelquetois fort taixl, j'avais toujours l'espérance de trouver un moment où je me glisserais dans son cœur ; mais, pour obtenir cette heure attendue avec la douloureuse patience du chasseur, ne fallait-il pas continuer ces taquines parties où mon âme était constamment déchirée, et qui emportaient tout mon argent ! Combien de fois déjà n'étions-nous pas demeurés silencieux, occupés à regarder un effet de soleil dans la prairie, des nuées dans un ciel gris, les collines vaporeuses, ou les tremblements de la lune dans les pierreries de la rivière, sans nous dire autre chose que : — La nuit est belle !

— La nuit est femme, madame.

— Quelle tranquillité !

— Oui, l'on ne peut pas être tout à fait malheureux ici.

A cette réponse elle revenait à sa tapisserie. J'avais fini par entendre en elle des remuements d'entrailles causés par une affection qui voulait sa place. Sans argent, adieu les soirées. J'avais écrit à ma mère de m'en envoyer; ma mère me gronda, et ne m'en donna pas

Sour huit jours. A qui donc en demander? Et il s'affissait de ma vie ! e retrouvais donc, au sein de mon premier grand bonheur, les souffrances qui m'avaient assailli partout; mais a Paris, au collège, à la pension. j*y avais échappé par une pensive abstinence, mon malheur avait été négatif; à Frapeslc il devint actif; je connus alors l'envie du vol, ces crimes rêvés, ces épouvantables rages qui sillonnent l'âme et que nous devons étouffer sous peine de perdre notre propre estime. Les souvenirs des cruelles méditations, des angoisses que m'imposa la parcimonie de ma mère, m'ont inspiré pour les jeunes gens la sainte indulgence de ceux qui, sans avoir failli, sont arrivés sur le bord de Tablme comme pour en mesurer la profondeur. Quoique ma probité, nourrie de soeurs. froides, se soit fortifiée en ces moments où la vie s'entr'ouvre et laisse voir l'aride gravier de son lit, toutes les fois que la terrible justice humaine a tiré son glaive sur le cou d'un homme, je me suis dit : Les lois pénales ont été faites par des gens qui n'ont pas connu le malheur. En cette extrémité, je découvris, dans la bibliothèque de M. deChessel, le traité du trictrac, et réludiai ; puis mon hôte voulut bien me donner auelques leçons ; moins durement mené, je pus faire des progrès, ap|Hiquer les règles et les calculs que j'appris par cœur. En peu de jours je fus en état de dompter mon maître; mais, quand je le gagnai, son humeur devint exécrable; ses yeux étincelèrent comme ceux des tigres, sa figure se crispa, ses sourcils jouèrent comme je n'ai vu jouer les sourcils de personne. Ses plaintes furent celles d un enfant gâté. Parfois il jetait les dés, se mettait en fureur, trépignait, mordait son cornet et me disait des injures. Ces violences eurent un terme. Quand j'eus acquis un jeu supérieur, je conduisis la bataille à mon gré ; je m'arrangeai pour qu'à la fin tout fût à peu près éçal, en le laissant gagner durant la première moitié de la partie, et rétablissant l'équilibre pendant la seconde moitié. La fin du monde aurait moins surpris le comte que la rapide supériorité de son écolier; mais il ne la reconnut jamais. Le dénoûment constant de nos parties fût une pâture nouvelle dont son esprit s'empara.

— Décidément, disait-il, ma pauvre tête se fatigue. Vous gagnez toujours vers la fin de la partie, parce qu'alors j'ai perdu mes moyens.

La comtesse, qui savait le jeu, s'aperçut de mon manège dès la première fois, et devina d'immenses témoignages d*affection. Ces détails ne peuvent être appréciés que par ceux à qui les horribles difficultés ou trictrac sont connues. Que ne disait pas cette petite chose! Mais l'amour, comme le Dieu de Bossuet, met au-dessus des plus riches victoires le verre d'eau du pauvre, l'effort du soldat qui périt ignoré. La comtesse me jeta l'un de ces remerciments muets qui brisent un cœur jeune : elle m'accorda le regard qu'elle réservait à ses enfants ! Depuis cette bienheureuse soirée, elle me regarda toujours en me parlant. Je ne saurais expliquer dans quel état je fus en m'en allant. Mon àme avait absorbé mon corps, ie ne pesais pas, je ne marchais point, je sentais. Je voyais en moi-même ce regard, il m'avait inondé de lumière, comme son adieu, momieur! avait fait retentir en mon âme les harmonies (|ue contient YO filii, 6 Miœl de la résurrection paschale. Je naissais à une nouvelle vie. J'étais donc quelque chose pour elle 1 Je m'endormis en des langes de pourpre. Des flammes passèrent devant mes yeux fermés, en se poursuivant dans les ténèores, comme les jolis vermisseaux de feu qui courent les uns après les autres sur les cendres du papier brûlé. Dans mes rêves, sa voix devint je ne sais quoi de palpable, une atmosphère qui m'enveloppa de lumière et de parfums, une mélodie qui me caressa l'espnt. Le lendemain, son accueil exprima la plénitude des sentiments octroyés, et je fus dès lors initié dans les secrets de sa voix. Ce jour devait être un des plus marquants de ma vie. Après le dîner, nous nous promenâmes sur les hauteurs, nous allâmes dans une lande où rien ne pouvait venir, le sol en était pierreux, desséché, sans terre végétale ; néanmoins il s'y trouvait quelques chênes et des buissons

LE LYS DANS LA VALLÉE

pleins de sinelles; mais, au lien d*herbes, s'étendait un tapis de mous* ses fauves, crépues, allumées par les rayons du soleil couchant, et sur lequel les pieds glissaient. Je tenais Madeleine par la main pour la soutenir, et madame de Morts^uf donnait le bras à Jacques. Le comte, qui allait en avant, se retourna, frappa la terre avec sa canne, et me dit avec un accent horrible : — Voilà ma vie ! Oh ! mais avant de vous avoir connue, reprit-il en jetant un regard d'excuse sur sa femme. Réparation tardive, la comtesse avait pâli. Quelle femme n'aurait pas chancelé comme eUe en recevant ce coup?

■— Quelles délicieuses odeurs arrivent ici, et les beaux effets de lumière ! ro'éeriai-je ; je voudrais bien avoir à moi cette lande, j'y trouverais peut-être des trésors en la sondant ; mais la plus certaine richesse serait votre voisinage. Qui d ailleurs ne payerait pas cher une vue si harmonieuse à l'œil, et cette rivière serpentine où Tàme se baigne entre les frênes et les aulnes? Voyez la différence des goûts. Pour vous, ce coin de terre est une landfe; pour moi, c'est un paradis.

Elle me remercia par un regard.

— Eglogue ! fit-il d'un ton amer, ici n'est pas la vie d'un homme qui porte votre nom. Puis il s'interrompit et dit : — Entendez-vous les cloches d'Azay? J'entends positivement sonner des cloches.

Madame de Mortsauf me regarda d'un air effrayé, Madeleine me serra la main.

— Voulez -vous que nous rentrions faire un trictrac? lui dis-je, le bruit des dés vous empêchera d'entendre celui des cloches.

Nous revînmes à Clochegourde en parlant à bâtous rompus. Le comte se plaignait de douleurs vives sans les préciser. Quand nous fûmes au salon, il y eut entre nous tous une indciiuissable incertitude. Le comte était plongé dans un fauteuil, absorbé dans une contemplation respectée par sa femme, qui se connaissait aux symptômes de la malaaie et savait en prévoir les accès. J'imitai son silence. Si ell^ ne me pria point de m'en aller, peut-être crut-elle que le trictrac égayerait le comte et dissiperait ces fatales susceptibilités nerveuses dont les éclats la tuaient. Rien n'était plus difficile que de faire faire au comte cette partie de trictrac, dont il avait toujours grande envie. Semblable à une petite maîtresse, il voulait être prié, forcé, pour ne pas avoir l'air d'être obligé, peut-être par cela même qu'il en était ainsi. Si, par suite d'une conversation intéressante, j'oubliais pour ua momeni mes salamalek, il devenait maussade, âpre, blessant, et s'irritait de la conversation en contredisant tout.. Averti par sa mauvaise humeur, je lui proposais une partie ; alors il coquetait : a D'abord il était trop tard, disait-il, puis je ne m'en souciais pas. » Euûn des simagrées désordonnées, comme chez, les femmes, qui finissent' par vous faire ignorer leurs véritables désirs. Je m'humiliais, je le suppliais de m'entretenir dans une science si facile à oublier faute d'exercice. Cette fois j'eus besoin d'une gaieté folle pour le décider à jouer. 11 se plaignait d'étourdisseinenls qui l'empêchaient de calculer, il avait le crâne serré comme dans un étau, il entendait des sifllements, il étoufTait et poussait des soupirs énormes. Enfin il consentit à s'attabler. Madame de Mortsauf nous quitta pour coucher ses enfants et faire dire les prières à sa maison. Tout alla bien pendant son absence, je m'arrangeai pour que M. de Mortsauf gagnât, et son bonheur le dérida brusquement. Le passage subit d'une tristesse qui lui arrachait de sinistres prédictions sur lui-même, à cette joie d'homme ivre, à ce rire fou et presque sans raison, m'inquiéta, me glaça. Je ne l'avais jamais vu dans un accès si franchement accusé. Notre connaissance intime avait porté ses fruits, il ne se gênait plus avec moi. Chaque jour il essayait de m'envelopper dans sa tyrannie, d'assurer une nouvelle pâture à son humeur, car il semble vraiment que les maladies morales soient des créatures qui ont leurs appétits, leurs instincts, et veulent augmenter l'espace de leur empire comme un propriétaire vent augmenter son domaine. La comtesse descendit, et vint près du trictrac pour mieux éclairer sa tapisserie, mais elle se mit à son métier dans une appréhension mal déguisée. Un coup funeste, et que je ne pus empêcher, changea la face du comte; de gaie, elle devint sombre; de pourpre, elle devint jaune, ses yeux vacillèrent. Puis arriva un dernier malheur que je ne pouvais ni prévoir ni réparer. M. de Mortsauf amena pour lui-même un dé foudrovant, qui décida de sa raine. Aussitôt 11 se leva, jeta la table sur moi, la lampe à terre, frappa du poing sur la console, et sauta par le salon, je ne saurais dire qu'il marcha. Le torrent d'injures, d'imprécations, d'apostrophes, de phrases incohérentes, qui sortit de sa bouche, aurait fait croire à quelque antique possession, comme au moyen âge. Jugez de mon attitude !

— Allez dans le jardin, me dit-elle en me pressant la main.

Je sortis sans que le comte s'aperçût de ma disparition. De la terrasse où je me rendis k pas lents, j'entendis les éclats de sa voix et ses gémissements, qui partaient de sa chambre contiguê à la salle à manger. A travers la tempête, j'entendis aussi la voix de l'ange, qui, par intervalles, s'élevait comme un cluint de rossignol au moment où la pluie va cesser. Je me promenais sous les acacias par la plus belle nuit du mois d'août finissant, eu attendant que la comtesse m'y rejoi*

jtnft. Elle allait venir, son geste me l'avait promis. Depuis quelques jours une explication flottait entre nous, et semblait devoir éclater au premier mot qui ferait jaillir la source trop pleine eu nos àines. Quelle honte retardait l'heure de notre parfaite entente ? Peut-être aimait-elle autant que je l'aimais ce tressaillement semblable aux émotions de la peur, qui meurtrit la sensibilité, pendant ces moments où l'on relient sa vie près de déborder, où l'on hésite à dévoiler son intérieur, en obéissant à la pudeur qui agite les jeunes filles avant qu'elles ne se montrent à l'époux aimé. Nous avions agraiuli nousmêmes par nos pensées accumulées cette première conJidenco devenue uét-essaire. Une heure se passa. J'étais assis sur la balustrade en briques, quand le retentissement de son pas, mêlé au bruit oiuitileux de la robe flottante, anima l'air calme du soir. C'est des sensations auxquelles le cœur ne suffit pas.

— M. de Mortsauf est maintenant endormi, me dit-elle. Quand 11 est ainsi, je lui donne une tasse d'eau dans laquelle on a fait infuser quelques têtes de pavots, et les crises sont assez éloignées pour que ce remède si simule ait toujours la même vertu. Monsieur, me dit-elle en changeant ue ton et prenant sa plus persuasive inflexion de voix, un hasard malheureux vous a livré des secrets jusqu'ici soigneusement gardés, promettez-moi d'ensevelir dans votre cœur le souvenir de celte scène. Faites-le pour moi, je vous on prie. Je ne vous demande pas de serment, dites-moi le oui de l'homme d'honneur, je serai contente.

-- Ai-je donc besoin de prononcer ce oui? lui dis-je. Ne nous sommcs>nous jamais compris?

— Ne jugez point défavorablement M. de Mortsauf en voyant les effets de longues souffrances endurées pendant l'émigration,' repritelle. Demain il ignorera complètement les choses qu'il aura dites, et vous le trouverez excellent et affectueux.

— Cessez, madame, lui répondis- je, de vouloir justifier le comte, ie ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l'instant dans l'Indre si je pouvais ainsi renouveler M. de Mortsauf, et vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puis refaire est mon opinion, rien n'est plus fortemeut tissu eu moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience ; je puis ne pas l'écouter, mais puis-je l'empêcher de parler? or, dans mon opinion, M. de Mortsauf est...

— Je vous entends, dit-elle en m'interrompant avec une brusquerie insolite, vous avez raison. Le comte est nerveux comme une petite maîtresse, reprit-elle pour adoucir l'idée de la folie eu adoucissant le mot, mais il n'est ainsi que par intervalles, nue fois au plus par année, lors des grandes chaleurs. Combien de maux a causés l'émigration ! Combien de belles existences perdues! Il eût été, j'en suis certaine, un grand bonnne de guerre. Thonueur de son pays.

— Je le sais, lui dis-je en Tinlerrompant à mon tour, et hii f;iisant comprendre qu'il était inutile de me tromper.

Elle s'arrêta, posa l'une de ses mains sur son front, et me dit : — Qui vous a donc ainsi produit dans notre intérieur? Dieu venl-il m'envoyer un secours, une vive amitié qui me soutienne ? reprit-elle en appuyant sa main sur la mienne avec force, car vous êtes bon, généreux... Elle leva les yeuv vers le ciel, comme pour invoquer un visible témoignage qui lui confirmât ses secrètes espérances, et les reporta sur moi. Eleclrisé par ce regard, qui jetait une âme dans la mienne, j'eus, selon la jurisprudence mondaine, un manque de tact; mais, chez certaines âmé^, n'est-ce pas souvent précipitation généreuse au-devant d'un danger, envie de prévenir un choc, crainte d'un malheur qui n'arrive pas, et plus souvent encore n'est-ce pas l'interrogation brusque faite à un cœur, un coup donné pour' savoir s'il résonne à l'unisson? Plusieurs pensées s'élevèrent en moi comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tache qui souillait ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation.

Avant d'aller plus loin, lui dis-je d'une voix altérée par des palpitations facilement entendues dans le profond silence où nous étions, permettez-moi de purifier un souvenir du passé .

— Taisez-vous ! me dit-efie vivement en me mettant sur les lèvres un doigt qu'elle 6ta aussitôt. Elle me regarda fièrement comme une femme trop haut située pour que l'iujure puisse l'atteindre, et me dit d'une voix troublée : — Je sais de quoi vous voulez parler. Il s'agit du premier, du dernier, du seul outrage que j'aurai reçu ! Ne parlez jamais de ce bal. Si la chrétienne vous a pardonné, la femme souffre encore.

— Ne soyez pas phis impitoyable que ne l'est Dieu, lui dis-je en gardant entre mes cils les larmes qui me vinrent aux yeux.

— Je dois être plus sévère, je suis plus faible, répondit-elle.

~ Mais, repris-je avec une manière de révolte enfantine, écoutezmoi, quand ce ne serait que pour la première, la dernière et la seule fois de votre vie.

— Eh bien ! dit-elle, parlez ! Autrement, vous croûriez que je crains de vous entendre.

LTS DANS LÀ YALLKB.

Senuat alors que ce moment était unique en notre vie, je lui dis, avec cet accent qui commande l'attention, nue les femmes au bal m'avîiient été toutes indiflërentes comme celles que j'avais aperçues jusqu'alors ; mais qu'en la voyant, moi de qui la vie était si studieuse, de qui l'àme était si peu hardie, j'avais été comme emporté par une frénésie qui ne pouvait être condamnée que par ceux qui ne l'avaient jamais éprouvée, que jamais cœur d'homme ne fut si bien rempli du désir auquel ne résiste aucune créature, et qui fait tout vaincre, môme la mort...

— Et le mépris ? dit-elle en m'arrétant.

— Vous m'avez donc méprisé? lui dcmandal-je.

— Ne parlons plus de ces choses, dit-elle.

-* Mais parlons-en ! lui répondis-je avec une exaltation causée par une douleur surhumaine. Il s'agit de tout moi-même, de ma vie inconnue, d'un secret que vous devez connaître; autrement je moui^ rais de désespoir ! Ne s'agitril pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi.

Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite, en la juffeant à distance ; mais avec les paroles ardentes du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma voix retentit comme la hache des bûcherons dans une forél. Devant elle tombèreul à ^rand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillages. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes vœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un ropur brûlant conservé sous les glaces de ces Alpes entassées par un continuel hiver. Lorsque, courbe sous le poids de mes souffrances redites avec les charbons d'Isaie, j'attendis un mot de cette femme qui ni'écoulait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.

— Nous avons eu la même enfance ! dit-elle en me montrant un visage où reluisait l'auréole des martyrs. Après une pause où nos Ames se marièrent dans cette même pensée consolante : Je n'étais donc pas seule à souffrir! la comtesse me dit, de sa voix réservée pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une fille quand les fils étaient morts. Elle m'expliqua les difrércuces que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entre ses douleurs et celles d'un enfant jeté dans le monde des collèges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme Ait sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante, l'avait sauvée en l'arrachant à ce supplice, dont elle me raconta les renaissantes don» leurs. C'était les inexplicables pointilleries insupportables aux natures nerveuses, qui ne reculent pas devant un coup ne poipard et meurent sous l'épée de Damoclès : tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu ; un silence imposé, reproché tour à tour; dès larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur ; enfin les mille tyrannies du couvent, Ciichées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la vantait ; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires au triomphe de rinstitntrice. Quand, à force d'obéissance et de. douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère, et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un espion n'eût.pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune iille, ses fêles, lui avaient été chèrement vendus, car elle était grondée d'avoir été Heureuse, comme elle Teûl été pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en Voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pen« sait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires? ne l'avaientelles pas préparée à sa vie actuelle? En l'écoulant, il me semblait que la harpe de Job, de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, iiiaiuionani maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantaM It^s litanies de la Vierge au piea de la croix.

— Nous^vions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident.

Elle agita la tête par un mouvement désespéré : — A vous l'orient, à moi l'occident, dit-elle. Vous vivrez heureux, je mourrai de doul(Mir ! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à jamais fixée. Aucune puissance ne peut briser cette lourde chaîne a laquelle la femme tient par un anneau d'or, emblème dr la pureté des épouses.

Nous sentant alors jumeaux dir même sein, elle ne conçut point que les confidences se fissent à demi entre frères abreuvés aux mêmes s<)ur(tes. Après le soupir naturel aux cœurs purs au moment où ils s'ouvrent, elle me raconta les premiers jours de son mariage, ses pr^ niières déceptioiis; tout le renouveau du malheur. Elle avait,- comme moi, connu les petits <aits, si grands pour les âmes dont la limpide substance est ébranlée lout entière au moindre choc, de môme

qu'une pierre jetée dans un lac en agite également la snrfiice et la profonoear. En se mariant, elle possédait ses épargnes, ce peu d'or qui représente les heures joyeuses, les mille désirs du jeune âge ; en un jour de détresse, elle l'avait généreusement donné sans dire que c'était des souvenirs et non des pièces d'or; jamais son mari ne lui en avait tenu compte, il ne se savait pas son débiteur ! En échange de ce trésor englouti dans les eaux dormantes de l'oubli, elle n avait pas obtenu ce regard mouillé <}ui solde tout, qui pour les ftmes généreu*ses est comme un éternel joyau dont les feux brillenraux jours dilA*ciles. Comme elle avait marché de douleur en douleur! M. de Mort» sauf oubliait de lui donner l'argent nécessaire k la maison ; il se réveillait d'un rêve quand, après avoir vaincu toutes ses timidités de femme, elle lui en demandait; et jamais il ne lui avait une seule fois évité ces eraels serrements de cœur ! Quelle terreur vint la saisir au moment où la natnre maladive de cet homme ruiné s'était dévoilée ! elle avait été brisée par le premier éclat de ses folles colères. Par combien de réflexions dures n'avait-elle point passé avant de regarder comme nul son mari, cette imposante figure qui domine l'existence d'une femme ! De quelles horribles calamités furent suivies ses deux couches! Quel saisissement à l'aspect de deux enfants mort-nés? Quel courage pour se dire : a Je leur soufflerai la vie ! je les enfanterai de nouveau tous les jours ! » Puis ouel désespoir de sentir un obstacle dans le cœur et dans la main d'où les femmes tirent leurs secours ! Elle avait vu cet immense malheur déroulant ses savanes épineuses à chaque difficulté vaincue. A la montée de chaque rocher, elle avait aperçu de nouveaux déserts à franchir, jusqu'au jour où elle eut bien connu son mari, l'organisation de ses enfants, et le pays où elle devait vivre ; jusqu'au jour où, comme l'enfant arraché par Napoléon aux tendres soins du logis, elle eut habitué ses pieds à marcher dans la boue et dans la neige, accoutumé son front aux boulets, toute sa personne à la passive obéissance du soldat. Ces choses que je vous résume, elle mêles dit alors dans leur ténébreuse étendue, avec leur cortège de faits désolants, de batailles conjugales perdues, d'essais, infructueux.

— Enfin, me dit-elle en terminant, il faudrait demeurer ici qnel-

Sues mois pour savoir combien de peines me coûtent les améliorations e Clochegourde, combien de patelineries ^Uigantes pour lui faire vouloir la chose la plus utile à ses intérêts ! Quelle mahce d'enfant le saisit quand une chose due i mes conseils ne réussit pas tout d'abord ! Avec quelle joie il s'attribue le bien ! Quelle patience m'est nécessaire pour toujours entendre des plaintes quand je me tue à lui sarcler ses heures, à lui embaumer son air, à lui sabler, à lui fleurir les chemins qu'il a semés de pierres. Ma récompense est ce terrible refrain : — « Je vais mourir, la vie me pèse ! » S'il a le bonheur d'avoir du monde chez lui, tout s'efface, il est gracieux et poli. Pourquoi n'est-il pas ainsi pour sa famille? Je ne sais comment expliquer ce manque de loyauté chez un homme parfois vraiment chevaleresque. Il est capable d'aller secrètement à franc étrier me chercher à Paris une parure comme il le fit dernièrement pour le bal de la ville. Avare pour sa maison, il serait prodigue pour moi, si je le voulais. Ce devrait être 4'inverse : je n'ai besoin de rien, et sa maison est lourde. Dans le désir de lui rendre la vie heureuse, et sans songer que je serais mère, peut-être l'ai-je habitué à me prendre pour sa victime ; moi qui, en usant de quelques cajoleries, le mènerais comme un enfant, si je pouvais m'abaisser à jouer un rôle qui me semble infâme 1 Mais l'intérêt de la maison exige que je sois calme et sévère comme une statue de la Justice, et cependant, moi aussi, j'ai l'àme expansive et tendre !

— Pourquoi, lui dis-je, n'usez-voos pas de cette influence pour vous rendre maîtresse de lui, pour le gouverner?

— S'il ne s'agissait que de moi seule, je ne saurais ni vaincre son silence obtus, opposé pendant des heures entières à des arguments justes, ni répondre à des observations sans losique, de véritables raisons d'enfant. Je n'ai de courage ni contre la faiblesse, ni contre l'enfance ; elles peuvent me frapper sans que je leur résiste ; peut-être opposerais-je la force à la force, mais je suis sans énergie contre ceux que je plains. S'il fallait contraindre Madeleine 4 quelque chose pour la sauver, je mourrais avec elle. La pitié détend toutes mes fibres et mollifie mes nerfs. Aussi les violentes secousses de ces dix années m'ont-elles abattue; maintenant ma sensibilité si souvent attaquée est

fiarfois sans consistance, rien ne la régénère ; parfois l'énergie, avec aquelle je supportais les orases, me manque. Oui, parfois je suis vamcue. Faute de repos et de bains de mer, où je retremperais mes fibres, je périrai. M. de Mortsauf m'aura tuée et il mourra de ma mort.

— Pourquoi ne quittez-vous pas Clochegourde pour quelques mois? Pourquoi n'iriez-vops pas, accompagnée de vos enfants, au bord de la mer?

— D'abord, M. de Mortsauf se croirait perdu si je m'éloignnis. Qaoiqii'il ne veuille pas croire à sa situation, il en a la conscience. Il se rencontre en lui l'homme et le malade, deux natures différentes dont les contradictions expliquent bien des bizarreries! Puis, il aurait raison de trembler. Tout irait mal ici. Vous avez vu peut-être en moi la mère de famille occupée à protéger ses enfants contre le milan

LE LYS DANS LA VALLÉE

mû plane sur ea\. Tâche écrasaote, augmentée des soias exigés par H. de HorUauf, qui va toujoura demandant : — Où est madame? Ce n'est rien. Je suis aussi le précepteur de Jacques, la gouvernaate de Madeleine. Ce n'est rien encore ! Je suis intendant et régisseur. Vous coonatlrez un jour la portée de mes paroles, quand vous saurez que l'euploiuiUoii d'une terre est ici la plus fatigante des industries. Nous avons peu de rev^us en aident, nos fermes sont cultivées k moitié, système qui veut une surveillance continuelle. Il faut vendre soimême ses grains, ses bestiaux, ses récoltes de toute nature. Nous avons pour concurrents nos propres fermiers, qui s'enieudent au cabaret avec les consommateurs, et fout les prix après avoir vendu les premiers. Je vous enuuierais » je vous expliquais les mille difOcultés de notre agriculture. Quel que soll mon dévouement, je ne puis veiller à ce que nos colons n'amendent pas leurs [propres terres avec nos fumiers ; je ne puis ni aller voir si nos métiviers ne s'entendent pas avec eux lors du partage des recolles, ni savoir le moment opportun

rir la vente. (Jr, si vous venex k penser au peu de mémoire de de Horlsauf, aux peines que vous m'avez vue prendre pour l'oUiger à s'occuper de ses alTaires, vous comprendrez la lourdeur de mon brdeau, l'impassibilité de le déposer un moment. Si je m'absenlais.

nons serions ruinés. Personne uc l'écouieralt ; la plupart du leinps, ses ordres se contredisent; d'ailleurs personne ne l'aime, il est trop grondeur, il fait trop l'absolu; puis, comme tous les gens faibles, il écoute trop facilement ses inférieurs pour inspirer autour de lui l'affection qui unît les familles. Si je parlais, aucun domestique ne resterait ici huit jours. Vous voyez bien que je suis attachée à Clochegourde comme ces bouquets de plomb le sont à nos toits. Je n'ai pas eu d'arrière-

Eensée avec vous, monsieur. Toute la contrée ignore les secrets de lochegourde, et maintenant vous les savez. N'en dites rien que de bon et d'obligeant, et vous aurez mon estime, ma reconnaissance, ajouta-t-ellc encore d'une voix adoucie. A ce prix, vous pouvez toujours revenir à Clochegourde, vous y trouverez des coeurs amis.

— Hais, dis-je, mm je n'ai jamais souffert! Vous seule...

— Hon ! T^ril-elle en laissant échapper ce sourire des femmes résignées qui tendrait le Eranîl, ne vous étonnez pas de cette confidence, elle vous montre Ri vie comme elle est, et non comme votre imagiiiaUon vous l'a fait espérer. Nous avons tous nos défauts et nos

quelque jeune nomme ardent et voluptueux, il aurait eu des succès, peut-être n'aurais-je pas su le conserver, il m'aurait abandonnée, je serais morte de jalouûe. Je suis jalouse I ditelle avec un accent d'exaltation qui ressemblait au coup de t/)nnerre d'un orage qui passe. Eh bien ! monsieur m'aime autant qu'il peu^ m'aimer; tout ce que son cœur enferme d'affection, il le verse â mes pieds, comme la Madeleine a versé le reste de ses parfums aux pieds du Sauveur. Croyez-le I une vie d'amour est une fatale exception à la loi terrestre ; toute Qeur périt, les grandes joies ont un lendemain mauvab, quand elles ont un lendemain. La vie réelle est une vie d'angoisses : son ima^e est dans celte ortie, venue au pied de la terrasse, et qui. sans soleil, demeure verte sur sa tige. Ici. comme dans les patnes du nord, il est des sourires dans le ciel, rares il est vrai, mais qui payent bien des peines. Eofm les femmes qui sont exclusivement mères ne s'atlachent-elles pas plus par les sacnlices que par les plaisirs? Ici j'attire sur moi les orages que je vois prêts i foudre ^r les gens on sur mes enfants, et j'éprouve en les détournant je ne sais quel sentiment qui me donne une force secrète. La résignation de la veille a toujours préparé celle du lendemain. Dieu ne me laisse d'ailleurs point sans espoir. Si d'abord la santé de mes enfants m'a désespérée, aujouri]'hui, plus ils avancent dans la vie, mieux ils se portent. Apres tout, notre demeure s'est embellie, la fortune se répare. Qui sait si la vieillesse de monsieur ne sera pas heureuse par moi? Croyezle ! l'être qui se présente devant le grand juge, une palme verte à la main, lui ramenant consolés ceux qui maudissaient la vie. cet être ■ converii ses douleurs en délices. Si mes sou^rances servent au bonheur de la famille, est-ce bien des souffrances?

— Oui, lui dis-je, mais elles étaient nécessaires comme le sont les Diiennes pour me faire apprécier tes saveurs du fruit mûri dans nos roches; maintenant peut-être le goûterons-nous ensemble, peut-être en ad mirerons- nous les prodiges; ces lorrenls d'affection dont il biond» les (mes, cette sève qui ranime les feuilles jaunissantes. La vie ne pèse plus alors, elle n est plus à nous. Mon Dieu ! ne m'enlendez-vous pas? repris-je en me servant du langage mystique auquel noire éducaliou religieuse nons avait habitués. Voyez par quelles voies nous avons marché l'un vers l'autre ! quel aimant nous a airigés sur l'océan des eaux amères. vers la source d'eau douce, coulant au pied des monts sur un sable pailleté, entre deux rives vertes et fleuries! N'avons-nous pas, comme les mages, suivi la même étoile? Nous voici devant la crèche d'où s'éveille un divin enfant qui lancera ses Qèches au front des arbres nus, qui nous ranimera le monde par ses cris joyeux, qui par des plaisirs mcessanis donnera du godt à la vie, rendra aux nuits leur sommeil, aux jours leur allégresse. Qui donc a serré chaque année de nouveaux nœuds entre nous? Ne sommesnous pas plus que frère et sœur? Ne déliez jamais ce que le ciel » réuni. Les souffrances dont vous parlez étaient le grain répandu à Ilots par la main du Semeur pour faire éclore la moisson déjà dorée par le plus beau des soleils. Voyez ! voyez ! N1rons-nuus pas ensemble tout cueillir brin à brin? Quelle force en moi, pour que j'ose vous parler ainsi ! Répondez-moi donc, ou je ne repasserai pas nndre.

— Vous m'avez évité te mot amour, dit-elle en m'inter rompant d'une voix sévère ; mais vous avez parlé d'un sentiment que j'ignore et qui ne m'est point permis. Vous êtes un enfant, je vous pardonne encore, mais pour la demicre fois. Sachez-le, monsieur, mon cœur est comme emvré de maiernilé ! Je n'aime M. de Hortsauf ni par devoir social, ni par calcul de béatitudes élernelles à gagner ; mais par un irrésistible sentiment qui l'attache à toutes les libres de mon cœur. Ai-je été violentée â mon mariage? U fut décidé par ma sympathie pour les infortunes. N'éiait-ce pas aux femmes à réparer les maux du temps, à consoler ceux qui coururent sur la brèche et revinrent blessés? Que vous dirai-je? j'ai ressenti je ne sais quel contentement égoïste en voyant que vous l'amusiez : n'est-ce pas la maternité pure? Ha confession ne vous a-t-elle donc pas assez montré les troit enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir nne rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? N'aigrissez pas le lait d'une mère! Quoique l'épouse soit mvulnérable en moi, ne me parlez donc plus ainsi. Si vous ne respectiez pas celle défense si simple, Je vous en préviens, l'entrée de cette maison vous serait à jamais fermée. Je croyais à de pures amitiés, â des fraternités volontaires, |rius certaines que ne le sont les fraternités imposées. Erreur! Je voulais un ami qui ne fût pas un juge, un aiyi pour m'écouter en ces moments de faiblesse où la voix qui gronde est une voix meurtrière, un ami saint avec qui je n'eusse rien à craindre. La jeunesse est noble, sans mensonges, capable de sacrifices, déùuléressée : en voyant votre persistance, j'ai cru, je l'avoue, i quelque dessein du ciel ; j'ai era que j'aurais une âme qui serait à moi seule comme un prêtre esl â tous, un cœur où je pourrais épancher mes douleurs quand elles surabondent, crier quand mes cris sont irrésistibles et m'élou (feraient si je continuais k les dévorer. Ainsi 'mon existence, si précieuse à ces enfants, aurait pu se prolonger jusqu'au jour où Jacques sérail devenu homme. Hais Q'esl><e pas être trop égoisie? La Laure de Pétrarque

LE LYS DANS LA VALLEB

nenl-elle se recommencer? Je me sitis iromixie, Dieu ne le veut pas. Il faadra mourir i mon poste, comme le soldat sans ami. Mon confesseur est rude, austère ; et... ma tante n'est plus !

Deux grosses larmes écbir^es par un rayon de iune sortirent de ses veux, roulèrenl sur ses joties, en atteignirent le bas; mais je tendis la main assez à temps poor les reecTOir, et les bus avec une avidité pieuse qu'excitèrent ces paroles déji signées par dix ans de larmes secrètes, de sensibilité dépensée, de soins constants, d'alannes perpétuelles, l'héroisme le plus élevé de votre sexe ! Elle me regarda d'un air doucement stnp'de.

— Voici, lui dis-je, ta première, la sainte commmiion de l'amour. Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant se divine substance. Aimer sans esprâr est encore un bonheur, Ab ! quelle femme sur la terre pourrait me causer une joie aussi grande que celle d'avoir aspiré ces larmes! J'accepte ce contrat qui doit

se résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière-pensée, et serai ce ({ue vous voudrez que je sois.

Elle m'arrêta par un geste, cl me dit de sa voix profonde : — Je consens à ce pacie, si vous voulex ne jamais presser les liens qni nous attacheront.

— Oui,luidis-je,ninis moins vous ni'accorderei. plus ceriaiDemeni dois-je posséder.

— Voue commencez par une méfiance, répondit-elle en exprimant la mtihncolie du dunlc.

— ^on, mais par une jouissance pure. Ecoutez! jevouoraisde vous UD nom qui ne fût A personne, comme doil être le sentiment que nous nous vouons.

— C'est beaucoup, dit-elle, mais je suis moins petite que vous ne le croyez. H. de HorISHuf m'appelle Itlaoche. Une seule personne au monde, celle que j'ai le plus aimée, mon adorable tante , me nommail Henriette. Je redeviendrai donc Heorieiie pour vous.

ie lui pris la main et la baisai. Elle me l'abandonna dans cette confiance qui rei>d la femme si supérieure i nous, conlinnce qui nous accable. Elle s'appuva sur la balustrade en briques et regarda l'iudre.

— R'avei-vous pas tort, mon ami, dit-cilc, d'aller du premier bond

au bout de la carrière? Vous avez épuisé, par votre première aspiration, une coupe offerte avec candeur. Mais un vrai seutiment ne se pariage pas, il doil être entier, ou 11 n'est pas. M, de Horlsauf, me ilii-elle après un moment de silence, est par-dessus tout loyal et ner. Peut-être serieï-vous tenlé, pour moi, d'oublier ce qu'il a dit ; s'il n'en sait rien, moi demain je l'en instruirai. Soyez quelque temps sans vous montrer à Clochegourde, il vous en estimera davantage. Dimanche prochain, au sortir de l'église, il ira lui-même à tous; je le connais, il effacera ses torts; et vous aimera de l'avoir traité comme un homme responsable de ses actions et de ses paroles.

— Cinq jours sans vous voir, sans voos entendre ! X paroles que vous me direz.

Nous fimes deux fns le tour de la terrasse en silence. Puis elle me

se »-*.-

alUmci 'ouvent. Il eomteiK et moi, leKtrOMTer..—

dit d'un (on de commandement qui me prouvait qu'elle prenait possession de mon âme ; — H est tard, séparons-nous.

Je voulais lui baiser la main,' elle hésita, me la rendit, et me dit d'une voix de prière : — Ne la prenez que lorsque je vous la donuerai, laissez-moi mon libre arbitre, sans quoi je serais une chose i vous, et cela ne doit pas être.

— Adieu, lui dis-je.

Je sortis par la petite porte d'en bas, qu'elle m'ouvrit. Au moment où elle l'allait fermer, elle la rouvrit, me tendit sa main en me disant : — En vérilc, vous avez été bien bon ce soir, vous avez cou sole tout mon avenir; prenez, moo ami, prenez !

Je baisai sa main i plusieurs reprises ; et, quand je levai les ycnx,

je vis des larmes dans les siens. Elle remonta sur la terrasse, et me

regarda encore un moment à travers la prairie. Quand je fus dans le

chemin de Frapesle, je vis encore sa robe blanche éclairée par la

lune; puis, quelques in-

bre

— 0 mon Henriette ! me dis-je, à toi l'amour le plus pur qui jamais aura brillé sur cette terre!

Je regagnai Frapesic en me retournant à chaque pas. Je sentais en moi je ne sais quel contentement ineffable.

Une brillante carrière s'ouvrait eolhi au dêvouemeul dont est gros tout jeune cœur, et qui chez moi fut si longtemps une force inerte !

Semblable au prêtre qui, par un seul pas, a est avancé dans une vie oonvelle, j'étais consacré , voué. Un simple oui, madame/ m'avait eni^agé k garder pour moi seul en mon cœur uu amour irrésistible, i ne jamais alKiser de l'ainilié pour amener ft petits pas celte femme dans l'amour. Tous les senilments nobles réveillés faisaient entendre en moi-même leurs voix confuses. Avant de me retrouver i l'étroit dans une chambre, je voulus voluptueusement rester sous l'azur ensemencé d'étoiles, entendre encore en moimême ces chants de ramier blessé, les tons simples de celte conGdcnce itigénue, rassembler dans l'air tes effluves de celte âme qni toutes devaient venir k m<À. Combien elle me parut grande, celle femme, avec son onbH profond du moi, sa religion pour les êtres blessés, faibles ou soutfranis, avec son dévouement allégé des chaînes légales ! Elle était lu, sereine sur son bûcher de sainte et de martyre! J'admirais sa ligure qui m'apparut au milieu des ténèbres, quand soudain je crus deviner un sens à ses paroles, une mystérieuse signifiancc qui me la rendit complètement sublime. Peut-être voulail-elle que je fusse pour elle ce qu'elle était pour son pelit monde? Peut-être vuulait-elle tirer de moi sa force et sa consolation, me mettant ainsi dans sa sphère, sur sa ligne ou plus haut. Les astres, disent quelques hardis construcieura des mondes, se communiquent ainsi le mouvement et la lumière. Celle pensée m'éleva soudain à des hauteurs éihérées. Je me retrouvai dans le ciel de mes anciens songes, et le m'expliquai tes peines de mon enfance par le bonheur immense ou je nageais.

Génies éteints dans les farmes, cœurs méconnus, saintes Qarisse Uarlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous (ooa

LE LYS DANS U VALLÉE

qui êtes entres dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouve les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vQus pbignex jamais! vous i^uls pouvez conuaitre riafini de la joie au moment où pour vous un cœur s'ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour elTace les mauvais jours. Les douleurs, les médita lions, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées, sont autant de liens par lesquels Tàme s*alt;)clie à 1 àme conGdente.^ Belle, de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des soupirs et des amours perdus, elle' nous restitue agrandies toules les altections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la soulle exigée par le destin pour les éternelles I:ilicités qu'elle donne au jour des fiançailles de l'àme. Les anges seuls disent le nop nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul 1

Ce(|e scèoe s*ëtait passée un mardi, j'attendis jusqu'au dimanche saos paater l'Indre dans mes promenades. Pendant ces cinq jours, de granos événements arrivèrent à Clocbegourde. Le comte reçut le brevet de maréchal de camp, la croix de Saini-Louis, et une pension de ^itati« mille franes. Le duc de Lenoncourt-Givry, nommé pair de Fra&ce, recouvra deox forêts, reprit son service à la cour, et sa femme rentra dans ses biens non vendus qui avaient fait partie du domaine de la conronoe impériale. La comtesse de Mortsauf devenait ainsi l'une des plus riches héritières du Maine. Sa mère était venue lui apporter cent mille francs économisés sur les revenus de Givry, le montant de sa dot, nui n'avait point été payée, et dont le comte ne pavlaii jamais, maigre sa détresse. Dans les choses de la vie extérieure, la conduite de cet homme attestait le plus lier de tous les désintéressements. En joignant à celle somme ses économies, le comte pouvait acheter deux domaines voisins qui valaient environ neuf raille livres de rente. Son fils devant succéder à la pairie de son grand-père, il pensa tout à coup à lui constituer un majorât qui se composerait de la fortune terriloriale des deux familles sans nuire à Aladeleine, à laquelle la faveur du duc de Lenoncourt ferait sans doute faire ua beau mariage. Ces arrangements et ce bonheur jetèrent quelque baome snr les plates de Témigré. La duchesse de Lenoncourt à Ciochegourde fut un événement dans le pays. Je songeais douloureusement que cette lerome était une grande dame, et j'aperçus alors dans sa fille l'esprit de caste que couvrait à mes yeux la noblesse de se6 sentiments. Qu'étaia-je, moi, pauvre, sans autre avenir que mon courage et mes facultés? Je ne pensais aux conséquences de la RestiMration, ni pour moi, ni pour les autres. Le dimanche, de la cha-

Ï»cile réservée où j'étais à l'église avec M., madame de Cbessel et 'abbé de Quélus, je lançais des regards avides sur une autre chapelle latérale où se trouvaient la duchesse et sa fille, le comte et les enfants. Le chapeau de paille qui me cachait mon idole ne vacilla pas, et cet oubli de moi sembla m'attacher plus vivement que tout le passé. Cette grande Henriette de Lenoncourt, qui maintenant était ma chère Henriette, et de qui je voulais fleurir la vie, priait avec ardeur ; la foi communiquait à son attitude je ne sais quoi d'abimé, de prosterné, une pose de statue religieuse, qui me pénétra.

Suivant rhabitude des cures de village, les vôpres devaient se dire quelque temps après la messe. Au sortir de Téglise, madame de Chcs-

par la cuaieur. L'onre lui agréée, la duchesse, madame de Ghessel accepta celui du comte, je présentai le mien à la comtesse, et je sentis pour la première fois ce beau bras frais h mes flancs. Pendant le retour de la paroisse à Frapesle, trajet

" dans les

idées qui me causèrent de violentes palpitations.

— Qu'avez-vous? me dit-elle après quelques pas faits dans un silence que je n'osais rompre. Votre cœur bat trop vile...

-^^ J'ai appris des événements heureux pour vous, luldi&je, et, comme eeux qui aiment bien, j'ai des craintes vagues. Vos grandeurs ne nuironb^lles point à vos amitiés?

-— Moi ! dit-elle, (\ ! Encore une idée semblable, et je ne vous mépriserais pas, je vous aurais oublié pour toujours.

Je la regardai, en proie à une ivresse qui dut être communicative.

<— Nous profitons du bénéfice de lois que nous n*avons ni provoquées ni demandées, mais nous ne serons ni mendiants ni avides ; et d'ailleurs vous savez bien, reprit-elle, que ni moi ni M. de Mortsauf nous ne pouvons sortir de Clocbegourde. Par mon conseil, il a refusé le commandement auqud il avait droit dans la Maison Rouge. Il nous suffit q4ie mon père ait sa charge! Notre modestie forcée, dit-elle en souriant avec amertume, a déjà bien servi notre enfant. Le roi, près duquel mou père est de service, a dit fort gracieusement qu'il reporterait sur Jacques la faveur dont nous ne voulions pas. L'éducation de Jacques, à laquelle il faut songer, est maintenant l'objet d'une grave dviçiii>^n{ il va représenter deux maisonS| les Lenoncourt et les

Mortsauf. Je ne puis avoir d'ambitiou.que i^Mir lui, voici donc mes inquiéludes augmentées. Non-seulement Jacques doit vivre, mais il doit encore devenir digne de son nom, deux obligaiions qui se contrarient. Jusqu'à présent j'ai pu suffire à sou éducation en mesurant les travaux à ses forces, mais d'abord où truuv^^ un précepteur qui me convienne ? puis, plus uird, quel ami me le copscivera dans cet horrible Paris, ou tout est piép^a pour ràm4; et danger pour le corps? Mon ami, me dit-elle d'une voix émue, avoir votre front et vos yeux, qui ne devinerait en vous l'un de ces oiseaux, qui doivent habiter les hauteurs? prenez voire élan, soyez un jour lo parrain de notre cher enfant. Allez à Paris. Si votre frère et votre pèro ne vous sccoudent point, notre famille, ma mère surtout, qui a le génie des affaires, sera certes très-influente ; profitez de notre crédit I vous ne niauquerez alors ni d'appui, ni de secours dans la carrière que vous cU(jii>irez ! mettez donc le superflu de vos forciss dans une noble ambition...

— Je vous entends, lui dis-je en l'interrompaiit, mon ambition deviendra ma maîtresse. Je n'ai pas besoin do ceci pour être tout à vous. Non, je ne veux pas éire récompensé de ma saj^ste ki par des faveurs là-bas. J'irai, je grandirai seul, par raoi-*méiiie. J'accepterais tout de vous ; des autres, je ne veux rien.

— Enfantillage ! dit-elle en murmurant, maïs en retenant mal un sourire de contentement.

— D'ailleurs, je me suis voué, lui dis-je. En méditant notre situation, j'ai pensé à m'attacher à vous par des liens qui ne puissent jamais se dénouer. ,

Elle eut un léger tremblement et s'arrêta poiu* me reganler •

— Que voulez-vous dire? fit-elie en laissant aller les deux couples qui nous précédaient et gardant ses enfants près d'elle.

— Eh bien ! répondis-je, dites-moi franchement comment vous voulez que je vous aime.

— Aimez-moi comme m'aimait ma tante, de qui je vojus ai donné les droits en vous autorisant à m'appeler du nom qu'eUe' avait choisi pour elle parmi les miens.

— ^^ J'aimerai donc sans espérance, avec un dévouement complet. Eh bien ! oui, je ferai pour vous ce que l'homme fait pour Dieu. Ne Pavez-vous pas demandé? Je vais entrer dans un séminaire, j'en sortirai prôlre, et j'élèverai Jacques. Votre Jacques, ce sera conuno un autre moi : conceptions politiques, pensée, énergie, patience, je lui donnerai tout. Ainsi, ie demeurerai près de vous, sans que mon amour, pris dans la religion comme une image d'argent dans du cristal, puisse être suspecte. Vous n^vez à craindre aucune de ce» ardeurs immodérées qui saisissent un homme et par lesqneUes une fois déjà je me suis laissé vaincre. Je me consumerai dans la flamme, et vous aimerai d'un amour purifié.

Elle pâlit, et dit à mots pressés : — Félix, ne tous engagez pas en des liens qui, un iour, seraient un obstacle à votre bonheur. Je mourrais de chagrin d'avoir été la cause de ce suicide. Enfant, un désespoir d'amour est-il donc une vocation? Attendez les épreuves de la vie pour juger de la vie; je le veux, je l'ordonne. Ne vous mariez ni avec rEglise ni avec une femme, ne vous mariez d'aucune manière, je vous le défends. Restez libre. Vous avez vingt et un ans. A peine savez-vous ce que vous réserve l'avenir. Mon Dieu! vous aurais-je mat jugé? Cependant j'ai cru que deux mois suffisaient h connaître certaines âmes.

— Quel espoir avez-vous? lui dis-je en jetant des éclairs par les yeux.

^ Mon ami, acceptez mon aide, élevez-vous, faites fortune, et vous saurez quel est mon espoir. Enfin, dit-elle en paraissant laisser échapper un secret, ne quittez jamais la main de Madeleine que vous tenez en ce moment.

Elle s'était penchée à mon oreille pour me dire ces paroles, qui prouvaient combien elle éiait occupée de mon avenir.

— Madeleine? lui dis-je. jamais !

Ces deux mots nous rejetèrent dans un silence plein d*ag1 talions. Nos âmes étaient en proie à ces bouleversements qui les siJlùuuenl de manière à y laisser d'élernellcs empreintes. Nous étions eu vue d'une porte en bois par laquelle on entrait dans le parc de Frapesle, et dont il me semble encore voir les deux pilastres ruinés, couverts de plantes crimpanies et de mousses, d'herbes et de ronces. Tout à coup une idée, celle de la mort du comte, passa connue une flèche dans ma cervefle, et je lui dis : — Je vous comprends.

— C'est bien heureux, répondit-elle d'un ton qui ne fit voir que je lui supposais une pensée qu'eUe n'aurait jsunais.

Sa pureté m'arracha une larme d'admiration que I egoïsme de la passion rendit bien amère. En faisant un retour sur moi, je songeai qu'elle ne m'aimait pas assez pour soiriiaiter sa liberté. Tant que I amour recule devant un crime, il nous semble avoir des bornes, et Pamour doit être infini. J'eus une horrible contraction de cœur,

— Elle ne m'aime pas, pcnsais-jc.

LYS DANS U VALLÉE

Four ne pas laisser lire dans mon àme, j*erobra9sai Madeleine sur SCS cheveux.

— J*ai peur de voire mère, dls*je à la eomtesso pour reprendre rentrelien.

-- El moi aussi, répondit-elle en faisaal un geste plein d'enfauilN lage, mais n*oubliez'pas de toujours la nommer madame la du^cbesse cl de lui parler à la troisième personne. La jeunesse actuelle a perdu Thabitude de ces formes polies, reprenez-les: faites cela pour moi. D'ailleurs, il est de si bon goût de respecter les femmes, quel que soit leur âge, et de reconnaître les distinctions sociales sans les roe^ trc en question. Les honneurs que vous rendei aux supériorités éta* blics ne sont-ils pas la garantie de ceux qui vous sont dus? Toutes! solidaire dans la société. Le cardinal de la Rovère et Raphaël d'Urbio étaient autrefois deux puissances également révérées. Vous avez sucé dans vos lycées le lait de la Révolution, et vos idées politiques peU" vent s*en ressentir; mais, en avançant dans la vie, vous apprendrez combien les principes de liberté mal délinis sont impuissants à créer le bonheur des peuples. Avant de songer, en ma qualité de Lenoncourt, à ce qu'est ou ce que doit être une aristocratie, mon bon sens de paysanne me dit que les sociétés n'existent que par la hiérarchie, Vous êtes dans un moment de la vie où il faut choisir bien I Soyez de votre parti. Surtout, ajouta-t-elle en riant, quand il triomphe.

Je fus vivement touché par ees paroles, où la profondeur politique se cachait sous la ebaleur de raffection, alliance qui donne aux femmes un si grand pouvoir de séduction; elles savent toutes prêter aux raisonnements les plus aigus les formes du sentiment. 11 semblait que, dans son désir de justifier les actions du comte, Henriette eût prévu les réflexions qui devaient sourdre en mon àme au moment où je vis, pour la première fois, les effets de la courtisanerie. M. de Morisauf, roi dans son castel, entouré de son auréole hisiorique, avait pris à mes yeux des proportions grandioses, et j'avoue que je fus singulièroent étonné de la distance qu'il mit entre la duchesse et lui, par des manières au moins obséquieuses. L'esclave a sa vanité, il ne veut obéir qu'au plus grand des despotes; je me sentais comme humilié de voir l'abaissement de celui qui me faisait trembler en dominant tout mon amour. Ce mouvement intérieur me fit comprendre, le supplice des femmes de qui l'àme généreuse est accouplée à celle d'un homme de qui elles enterrent. journellement les lâchetés. Le respect est une barrière qui protège également le grand et le petit, chacun de son côté peut se regarder en face. Je fus respectueux avec la duchesse, à cause de ma jeunesse ; mais là ou. les autres voyaient une duchesse, je vis la mère de mon Henriette, et mis une sorte de sainteté dans mes hommages. Nous entrâmes dans la grande cour de Frepesle, où nous trottt&mes la compagnie. Le comte de Morisauf me présenta fort gracieusement à la duchesse, qui m'examina d'un air froid et réservé. Madame de Lenoncourt était alors une femme de cinquante-six ans, parfaitement conservée, et qui avait de grandes manières. En voyant ses yeux d'un bleu dur, ses tempes rayées, scm visage maigre et macéré, sa taille imposante et droite, ses mouvements rares, sa blancheur fauve, qui se revoyait si éclatantedans sa (ille, je reconnus la race froide d'où procédait ma mère, aussi promptement qu'un minéralogiste reconnaît le fer de Suède. Son langage était celui de la vieille cour, elle prononçait les oit en ait, et disait frait pour froid, porteux au lieu de porteur. Je ne fus ni courtisan, ni gourmé ; je me conduisis si bien, qu'en allant à vêpres U comtesse me dit à l'oreille : — Vous êtes parAûtl

Le comte vint à moi, me prit par la maUi et me dit : — Nous ue sommes pas fichés, Félix? Si j'ai eu quelques vivacités, vous les pardonnerez «^ votre vieux camarade. Nous allons resler ici probablement à dîner, et nous vous inviterons pour jeudi, la veille du départ de la duchesse. Je vais à Tours y terminer quelques affaires. Ne négligez pas Clochegourde. Ma befte-mète est une connaissance nue je vous engage à cultiver. Son salon donnera le ton au faubourg Saint- Germain. Elle a les traditions de la grande compagnie, elle possède une immense instruction, connaît le blason du pi^emier comme du dernier gentilhomme en Europe.

Le bon goût du comte, peut-être les conseils de son génie dômesli(|ne,, se niontrcrent dans les circonstauces nouvelles où le niellait le triomphe de sa cause. Il n'eut ni arrogance ni blessante politesse, il fut sans emphase, et la duchesse fut sans airs protecteurs. M. et madame de Chcsscl acceptèrent avec reconnaissance le dîner du jeudi suivant. Je plus à la duchesse, et ses regards m*a])prircnt qu'elle examinait en moi un homme de qui sa fille lui avait parlé. Quand nous revînmes de vêpres, elle me questionna sur ma famille et me demanda si le Vandenesse occupé déjà dans la diplomatie était mon parent. — 11 est mon frère, lui dis -je. Elle devint alors affeclueuse à demi. Elle m*npprit que ma grandHante, la vieille marquise de Listomère, éiait une ârnndlieu. Ses manières furent polies comme l'avaient élé celles de M. de Morisauf, le jour où il me vit pour la première fois. Son regard perdit celte expression de hauteur par laquelle les princes de la terre vous font mesurer la distance qui se trouve entre eux cl vous. Je ne savais presque rien de ma famille. La duchesse ih'apprlt que mon grand*oncle, vieil abbé que je ne connaissais Miêmepa.s de noiu, fai-

sait partie du conseil privé, mon frère avait reçu de Vavauqement; enfm, par un article de la Ôiarte, que je ne connaissais pas encore» mon père redevenait marquis de Vuudeuessc.

•— Je ne suis qu'une chose, le serf de Clocliegourde, dis-je tout basr à la comtesse.

Le coup de baguette de la Restauration s*accomplissait avec une rapidité qui stupéfiait les enfants élevés sons le régime impérial. Cette révolution ne fut rien pour moi. La iholnâre parole, le plus simple

d'auire ambilion que celle d'aimer Uenrielte, mieux que Pétrarque n'aimait Laure. Cette insouciance me fit prendre pour ^n euUiuL par la duchesse. Il vint beaucoup de monde à Frapesie, nous y fûmes trente personnes à dîner. Quel enivrement pour un jeune homme de. voir la femme qn'il aime être la plus belle entre toutes, devenir l'objet de regards passionnés, et de se savoir seul à recevoir \\\ lueur de ses yeux chastement réservée; de conoaîire assez toutes les nuauces de sa voix pour trouver dans sa parole, en apparence légère ou moqueuse, les preuves d'une pensée constante, même quand on se seut au cœur une jalousie dévorante contre les distractions du monde. Le comte, heureux des attentions dont il se vit l'objet, fut presque jeune; Sîi femme en espéra quelque changement d'humeur ; moi je riais avec Madeleine, qui, semblable aux enfants chez lesquels le corps succombe sous les étreintes de Tàme, me faisait rire par des observations étonnantes et pleines d'un esprit moqueur sans malignité, mais qui n'épargnait personne. Ce fut une belle journée. Un mot, un espoir né le matin avait rendn la nature lumineuse; et, me voyant si joyeux, Henriette était joyeuse.

— - Ce bonheur à travers sa vie grise et nuageuse lui sembla bien bon, me dit-elle le lendemain.

Le lendemain je passai naturellement la journée à Clochegourde; j'en avais été banni pendant cinq jours, j'avais soif xle ma vie. Lo comte était parti dès six neures pour aller faire dresser ses contrats d'acquisition à Tours. Un grave sujet de discorde s'était ému entre la mère et la fille. La duchesse voulait que la comtesse la suivît à Paris, où elle devait obtenir pour elle une charge à la cour, où le comte, en revenant sur son refus, pouvait occuper de hautes fonctions, lienrieite, qui passait pour une femme heureuse, ne voiUait dévoiler à personne, pas même au cœur d'une mcre, ses horribles souffrances, ni trahir l'incapacité de son mari. Pour que sa nière ne pénétrât

Çoint le secret de son ménage, elle avait envoyé M. de Mortsauf à ours, où il devait se débaitre avec les notaires. Moi seul» comme elle l'avait dit, connaissais les secrets de Clochegourde. Après avoir expérimenté combien l'air pur, le ciel bleu de cette vallée cahnaiont les irritations de re>prit ou les amèrcs douleurs de la maladi<^ et quelle iufiueuce l'habitation de Clochegourde exerçait sur la santé de ses enfants, elle opposait des refus motivés que combattait la duchesse, femme envahissante, moins chagrine qu'humiliée du mauvais mariage de sa fille. Henriette aperçut que sa mère s'inquiétait peu de Jacques et de Madeleine, affreuse découverte! Comme toutes les mères habituées à coniinqer sur la femme mariée le despotisme qu'elles exerçaient sur la jeune fille, la duchesse procédait par des considérations qui u'adraetlaient point de répliques; elle affectait lautôt une amitié captieuse afin d'arracher un consenlement à ses vues, tantôt une amère froideur pour avoir par la crainte ce que la don* ccur ne lui obtenait pas ; puis, voyant ses efforts inutiles, elle déploya le même esprit d'ironie que j'avais observé chez ma mère. En dix jours, Henriette connut tous les déchirements que causent aux jeunes femmes les révoltes nécessaires à rétablissement de leur indépendance. Vous qui, pour votre bonheur, avez la meilleure des mères, vous ne sauriez comprendre ces choses. Pour avoir une idée de ce\Ui lutte entre une femme sèche, froide, calculée, ambitieuse, et sa (ille, pleine de cette ouclueuse et fraîche bonté qui œ tarit janiais, il faudrait vous figurer le lys, auquel mon cœur l'a sans cesse comparée, broyé dans les rouages d'une machine en acier poli. Cette mère n'avait jamais eu rien de cohérent avec sa fille; elle ne sut deviner aucune des véritables difficultés qui l'obligeaient à ue pas proliter des avantages de la Restauration, et à continuer sa vie solitaire. Elle crut à quelque amourette entre sa fille et moi, Ce mot, dont elle se servit pour exprimer ses soupçons, ouvrit entre ces deux femmes des abîmes que rien ne pouvait combler désormais. Quoique les familles en- . terrent soigneusement ces intolérables dissidences, pénétrez-y ; vous trouverez dans presque toutes des plaies profondes, incurables, qui diminuent les sentiments naturels : ou c'est des passions réelles, attendrissantes, que la convenance des caractères rend éternelles, et qui donnent à la mort un contre-coup dont les noires meurtrissures sont ineffaçables ; ou des haines latentes qui glacent lentement le cœur et sèchent les larmes au jour des adieux éternels. Tounncniéc hier, tourmentée aujourd'hui., frappée par tous, même |)ar ses deux anges souffrants, qui n'élaient complices ni des maux qu'ils enduraient ni de ceux qu'ils causaient, comment cotte pauvre àme n'au« rait-elle pas aimé celui q\^ï ne la irappait point, et qui voidait l'eavin

LE LYS DANS LA VALLÉE

ronner d*une triple haie d*ëpines, afin de la défendre des orages, de toot contact, de toute blessure? Si je souffrais de ces débats, j'en étais parfois heureux en sentant qu'elle se rejetait dans mon cœur, car Henriette me confia ses nouvelles peines. Je pus alors apprécier son calme dans la douleur, et la patience énergique qu'elle savait déployer. Chaque jour j'appris mieux le sens de ces mots : — Aimezmoi comme m'aimait ma tante.

— Vous n'avez donc point d*ambition? me dit à dtner la duchesse d'un air dur.

— Madame, lui répondi&je en lui lançant un regard sérieux, je me sens une force à dompter le monde ; mais je n'ai que vingt et un ans, et je suis tout seul.

Elle regarda sa fille d'un air élonné ; elle croyait gue, pour me garder près d'elle, sa fille éteignait en moi toute ambilion. Le séjour que fit la duchesse de Lenoncourt à Clochegourde fut un temps de gêne perpétuelle. La comtesse me recommandait le décorum, elle s^effrayait d'une parole doucement dite ; et, pour lui plaire, il fallait endosser le harnais de la dissimulation. Le grand jeudi vint, ce fut un

{*our d'ennuyeux cérémonial, un de ces jours que haïssent les amants labitués aux cajoleries du laissez-aller quotidien, accoutumés à voir leur chaise à sa place et la maîtresse du logis toute à eux. L'amour a horreur de tout ce qui n'est pas lui-même. La duchesse alla jouir des pompes de la cour, et tout rentra dans l'ordre à Clochegourde.

Ma petite brouille avec le comte avait eu pour résultat de m'y implanter encore plus avant que par le passé : j*y pus venir à tout moment sans exciter la moindre défiance, et les antécédents de ma vie me portèrent à m'étendre comme une plante grimpante dans la belle à me où s'ouvrait pour moi le monde enchanteur des sentiments partagés. A chaque heure, de moment en moment, notre fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent; nous nous établissions chacun dans notre position : la comtesse m'enveloppait dans les nourricières protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel ; tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait loin d'elle mOrdant et altéré comme un fer rouge; je l'aimais d'un double amour qui décochait tour à tour les mille flèches du désir, et les perdait au ciel, où elles se mouraient dans un éther infranchissable. SI vous me demandez pourquoi, jeune et plein de fougueux vouloirs, je demeurai dans les abusives croyances de l'amour platonique, je vous avouerai que je n'étais pas assez homme encore pour tourmenter cette femme, toujours en crainte de quelque catastrophe chez ses enfants; toujours jattendant un éclat, une orageuse variation d'humeur chez son mari; frappée par lui, quand elle n'était pas affligée par la maladie de Jacques ou de Madeleine ; assise au ('hevei de l'un d'eux quand son mari calmé pouvait lui laisser prendre un peu de repos. Le son d'une parole trop vive ébranlait son être, un désir l'oiïensait; pour elle, il fallait être amour voilé, force mêlée de tendresse, enfin tout ce qu'elle était pour les autres. Puis, vous le dirai-je, à vous si bien femme, cette situation comportait des langueurs enchanteresses, des moments de suavité divine et les contentements qui suivent de tacites immolations. Sa conscience était contagieuse, son dévouement sans réconipense terrestre imposait par sa persistance ; cette vive et secrète piété, qui servait de lien à ses autres vertus, agissait à lentour comme un encens spirituel. Puis j'étais jeune ! assez jeune pour concentrer ma nature dans le baiser qu'elle me peimettait si rarement de mettre sur sa main, dont elle ne voulut jamais me donner que le dessus et jamais la paume, limite où, pour elle, commençaient peut-être les voluptés sensuelles. Si jamais deux âmes ne s'étreignirent avec plus d'ardeur, jamais le corps ne fut plus intrépidement ni plus victorieusement dompté. Enfin, plus tard, j'ai reconnu la cause de ce bonheur plein. A mon âge, aucun intérêt ne me distrayait le cœur, aucune ambition ne traversait le cours de ce sentiment déchaîné comme un torrent, et qui faisait onde de tout ce qu'il emportait. Oui, plus tard, nous aimons la femme dans une femme ; tandis que de la première femme aimée, nous aimons tout : ses enfants sont les nôtres, sa maison est la nôtre, ses intérêts sont nos Intérêts, son malheur est notre plus grand malheur; nous aimons sa robe et ses meubles; nous sommes plus fâchés de voir ses blés versés que de savoir notre argent perdu ; nous sommes prêts à ([ronder le visiteur qui dérange nos cunosités sur la cheminée. Ce saint amour nous fait vivre dans un autre, tandis que plus tard, hélas! nous attirons une autre vie en nous-mêmes, en demandant à la femme d'enrichir de ses jeunes sentiments nos facultés ap- Ï^auvries. Je fus bientôt de la maison, et j'éprouvai pour la première ois une de ces douceurs infinies qui sont à l'âme tourmentée ce qu'est un bain pour le corps fatigue ; l'âme est alors rafraîchie sur toutes ses surfaces, caressée dans ses plis les plus profonds. Vous ne sauriez me comprendre, vous êtes femme, et il s'agit ici d'un bonheur que vous donnez, sans jamais recevoir le pareil. Un homme seul connaît le friand plaisir d'être, au sein d une maison étrangère, le privilégié de la maîtresse, le centre secret de ses affections : les chiens n'aboient plus après vous, les domestiques reconnaissent, aussi bien que les chiens, les insignes cachés que vous portez ; les enfants, chex lesquels ,rien n'est faussé, qui savent que leur part

ne s'amoindrira jamais, et que vous êtes bienfaisant â la lumière de leur vie, ces enfants possèdent un esprit divinateur ; ils se font chats pour vous, ils ont de ces bonnes tyrannies qu'ils réservent aux êtres adorés et adorants ; ils ont des discrétions spirituelles et sont d'innocents complices; ils viennent à vous sur la pointe des pieds, vous sourient et s'en vont sans bruit. Pour vous, tout s'empresse, tout vous aime et vous rit. Les passions vraies semblent être de belles fleurs qui font d'autant plus de plaisir à voir que les terrains où elles se produisent sont plus ingrats. Mais, si j'eus les délicieux bénéfices de cette naturalisation dans une famille où je trouvais des parents selon mon cœur, j'en eus aussi les charges. Jusqu'alors M. de Mortsauf s'était gêné pour moi ; je n'avais vu que les masses de ses défauts, j'en sentis bientôt l'application dans toute son étendue, et vis combien la comtesse avait été noblement charitable en me dépeignant ses luttes quotidiennes. Je connus alors tons les angles de ce caractère intolérable : j'entendis ces criailleries continuelles à propos de rien, ces plaintes sur des maux dont aucun signe n'existait au dehors, ce mécontentement inné qui déflorait la vie, et ce besoin incessant de tyrannie qui lui aurait fait dévorer chaque année de nouvelles ûctimes. Quand nous nous promenions le soir, il dirigeait lui-même la promenade ; mais quelle qu'elle fût, il s'y otait toujours ennuyé ; de retour au logis, il mettait sur les autres le tardeau de sa lassitude ; sa femme en avait été la cause en le roenaot contre son gré là ou elle voulait aller; ne se souvenant plus de nous avoir conduits, il se plaignait d'être gouverné par elle dans les moindres détails de la vie, de ne pouvoir garder ni une volonté ni une pensée à lui, d'être uu zéro dans sa maison. Si ses duretés rencontraient une silencieuse patience, il se fâchait en sentant une limite à son pouvoir; il demandait aigrement si la religion n'ordonnait pas aux femmes de complaire a leurs maris, s'il était convenable de mépriser le père de ses enfants. Il finissait toujours par attaquer chez sa femme une corde sensible ; et, quand il l'avait fait résonner, il semblait goûter un plaisir particulier à ces nullités dominatrices. Quelquefois .il affectait un mutisme morne, un abattement morbide, qui soudain effrayait sa femme, de laquelle il recevait alors des soins touchants. Semblable â ces enfants gâtés qui exercent leur pouvoir sans se soucier des alarmes maternelles, il se laissait dorloter comme Jacques et Madeleine, dont il était jaloux. Enfin, à la longue, je découvris que, dans les plus petites, comme dans les plus grandes circonstances, le comte agissait envers ses doniesiiques, ses enfants et sa femme, comme envers moi au jeu de trictrac. liO jour où j'embrassai dans leurs racines et dans leurs rameaux ces difficultés qui, semblables à des lianes, étouffaient, comprimaient les mouvement» ei la respiration de cette famille, emmaillottaient de fils légers mais multipliés la marche du ménage, et retardaient l'accroissement de la fortune en compliquant les actes les plus nécessaires, j'eus une admirative épouvante qui domina mon amour, et le refoula dans mon cœur. Qu'étaifrje, mon Dieu ? Les larmes que j'avais bues engendrèrent en moi comme une ivresse sublime, et je trouvai du bonheur à épouser les souffrances de cette femme. Je m'étais plié naguère au despotisme du comte comme un contrebandier paye ses amendes ; désormais, je m'offris volontairemeut aux coups du despote, pour être au plus prèSt^^Uie^* riette. La comtesse me devina, me laissa prendre une plaGe<4 ses côtés, et me récompensa par la permission de partager ses douleurs^ comme jadis l'apostat repentif jaloux de voler au ciel de conserve avec ses frères, obtenait la grâce do mourir dans le cirque.

— Sans vous j'allais succomber à cette vie, me dit Henriette un soir où le comte avait été, comme les mouches par un jour de ffrande chaleur, plus piquant, plus acerbe, plus changeant qu'à l'ordioaire.

Le comte s'était couché. Nous restâmes, Henriette et moi, pendant une partie de la soirée, sous nos acacias ; les enfants jouaient autour de nous, baignés dans les rayons du couchant. Nos paroles rares et

{mrement exclamatives nous révélaient la mutualité des pensées par esquelles nous nous reposions de nos communes souffrances. Quand les mots manquaient, le silence servait tidèlement nos âmes, qui, pour ainsi dire, entraient l'une chez l'autre sans obstacle, mais sans y cire conviées par le baiser; savourant toutes deux les charmes d'une torpeur pensive, elles s'engageaient dans les ondulations d'une même rêverie, se plongeaient ensemble dans la rivière, en sortaient rafraîchies comme deux nymphes aussi parfaitement 'unies que la jalousie le peut désirer, mais sans aucun lien terrestre. Nous allions dans un gouffre sans fond, nous revenions à la surface, les mains vides, en nous demandant par un regard : — Aurons-nous un seul jour à nous parmi tant de jours? Quand la volupté nous cueille de ces fleurs nées sans racines, pourquoi la chair murmure-t-elle? Malgré l'énervante poésie du soir qui donnait aux briques de la balustrade ces tons orangés, si calmants et si purs; malgré cette religieuse atmosphère, qui nous communiquait en sons adoucis les cris des deux enfants, et nous laissait tranquilles ; le désir serpenta dans mes veines comme le signal d'un feu de joie. Après trois mois, je cpmmençais à. ne plus me contenter de la part qui m'était faite, et ie caressais doucement la main d'Henriette en essayant de transborder ainsi les riches vo-

LE LYS DANS LA VALLEE

luptés qui in*einbrasaienL Henriette redevim madame de Mortsauf et me relira sa maiu; quelques pleurs roulèrent dans mes yeux, elle les vit et me jeta un regard tiède en portant sa main à mes lèvres.

— Sachez donc bien, me dit-elle, que ceci me coûte des larmes! L'amitié qui veut ane si grande faveur est bien dangereuse.

J*éclatai, je me répandis en reproches, je parlai de mes souffrances et du peu d'allégement que je demandais pour les supporter. J*osai lui dire qu'à mon âge, si lessens étaient tout âme, Tâme aussi avait un sexe ; que je saurais mourir, mais non mourir les lèvres closes. Elle m'imposa silence en me lançant son regard fier, où je crus lire le : Et moi, $uu-je $wr des roses ? du Cacique. Peut-être aussi me trompai-je. depuis le jour où, devant la porte de Frapesle, je lui avais à tort prêté cette pensée qui faisait naître notre bonheur d*une tombe, j'avais honte de tacher son âme par des souhaits empreints de passion brutale. Elle prit la parole, et, d'une lèvre emmiellée, me dit qu'elle ne pouvait pas être tout pour moi, que je devais le savoir. Je compris, au moment où elle disait ces paroles, que, si je lui obéis- * sais, je creuserais des abîmes entre nous deux. Je baissai la tôle. Elle continua, disant qu'elle avait la certitude religieuse de pouvoir aimer un frère, sans offenser ni Dieu ni les hommes ; qu'il y avait quelque'douceur à faire de ce culte une image réelle de l'amour divin, t|ui, selon son bon saint Martin, est la vie du monde. Si je ne pouvais pas être pour elle quelque chose comme son vieux confesseur, moins qu'un amant, mais plus qu'un frère, il fallait ne plus nous voir. Elle saurait mourir en portant k Dieu ce surcroit de souffrances vives, supportées non sans larmes ni déchirements.

— J'ai donné, dit-elle en finissant, plus que je ne devais pour n avoir plus rien à laisser prendre, et j'en suis déjà punie.

11 fallut la calmer, promettre de ne jamais lui causer une peine, et de l'aimer à vingt ans comme les vieillards aiment leur dernier enfant.

Le lendemain je vins de bonne heure. Elle n'avait plus de fleurs pour les vases de son salon gris. Je m'élançai dans les champs, dans les vignes, et j'y cherchai des fleurs pour lui composer deux bouquets ; mais, tout en les cueillant une à une, les coupant au pied, les admirant, je pensai que les couleurs et les feuillages avaient une harmonie, une poésie qui se faisait jour dans l'entenacment en charmant le regard, comme les phrases musicales réveillent mille souvenirs au fond des cœurs aimants et aimes: ^ la^<;0uleur est la lumière organisée, ne doit-elle pas avoir un sens comme les combinaisons de l'air ont le leur ? Aidé par Jacques et Madeleine, heureux tous trois de conspirer une surprise pour notre chérie, j'entrepris, sur les dernières marches du perron où nous établîmes le quartier général de nos fleurs, deux bouquets par lesquels j'essayai de peindre un sentiment. Figurez-vous une source de fleurs sorlanl des deux vases par un bouillonnement, retombant en vagues frangées, et du sein de la-

Suellc s'élançaient mes vœux en roses blanches, en lys à la coupe *argenU,Sur cette fraîche étoffe brillaient les bluets, les myosotis, . les vipérines, toutes les fleurs bleues dont les nuances, prises dans le ciel, se marient si bien avec le blanc; n'esi-ce pas deux innocences, celle qui ne sait rien et celle qui sait tout, une pensée de l'enfant, une pensée du martyr ? L'amour a son blason, et la comtesse le déchiffra secrètement. Elle me jeta l'un de ces regards incisifs qui ressemblent au cri d'un malade touché dans sa plaie : elle était à la fois honteuse et ravie. Quelle récompense dans ce regard ! La rendre heureuse, lui rafraîchir le cœur, quel encouragement ! J'inventai donc la théorie du père Gastel au profit de l'amour, et retrouvai pour elle une science perdue en Europe, où les fleurs de Vécritoire remplacent les pages écrites en Orient avec des couleurs embaumées. Quel charme que de faire exprimer ses sensations par ces filles du soleil, les sœurs des fleurs écloses sous les rayons de l'amour ! Je m'entendis bientôt avec les productions de la flore champêtre comme un homme que j'ai rencontré plus tard à Grandlieu s'entendait avec les abeilles.

Deux fois par semaine, pendant le reste de mon séjour à Frapesle, je recommençai le long travail de cette œuvre poétique à l'accompHssement de laquelle étaient nécessaires toutes les variétés des graminées desquelles je fis une étude approfondie, moins en botaniste qu*en poêle, étudiant plus leur esprit que leur forme. Pour trouver nue fleur là où elle venait, j'allais souvent à d'énormes distances, au bord des eaux, dans les vallons, au sommet des rochers, en pleines landes, butinant des pensées au sein des bois et des bruyères. Dans ces courses, je m'initiai moi-même à des plaisirs inconnus au savant qui vit dans la méditation, à l'agriculteur occupé de spécialités^ à l'artisan cloué dans les villes, au commerçant attaché à son comptoir; mais connus de quelques forestiers, de quelques bûcherons, de quelques rêveurs. 11 est dans la nature des effels dont les signifiances sont sans bornes, et qui s'élèvent à la hauteur des plus grandes conceptions morales. Soit h^ bruyère fleurie, couverte des diamants de la .rosée qui la trempe, et dans laquelle se joue le soleil, immensité parée pour un seul regard qui s'^ jette à propos. Soit un coin de forêt ciiviroimé de roches ruiuaises, coupé de sables, vêtu de mousses,

S ami de genévriers, qui vous saisit par Je ne sais quoi de sauvage, e heurte, d'effravant, et d'où sort le cri de l'orfraie. Soit une lande chaude, sans végétation, pierreuse, à pans roides, dont les horizons tiennent de ceux du désert, et où je rencontrais une fleur sublime el solitaire, une pulsatille au pavillon de soie violette étalé pour ses étamines d*or ; image attendrissante de ma blanche idole, seule dans sa vallée ! Soit de grandes mares d'eau sur lesquelles la nature jette aussitôt des taches vertes, espèce de transition entre la plante et l'animal, où la vie arrive en quelques jours, des plantes et des insectes flottant là, comme un monde dans l'éther ! Soit encore une chaumièrt avec son jardin plein de choux, sa vigne, ses palis, suspendue audessus d'une fondrière, encadrée par quelques maigres champs de seigle, figure de tant d'humbles existences! Soit une longue allée de forêt semblable à quelque nef de cathédrale, où les arbres sont des piliers, où leurs branches forment les arceaux de hi voûte, au bout de laquelle une clairière lointaine aux jours mélangés d'ombres ou nuances par les teintes rouges du couchant poind à travers les feuilles et montre comme les vitraux ooloriés d'un chœur plein d'oiseaux qui chantent. Puis, au sortir de ces bois frais et touffus, une jachère crayeuse, où, sur des mousses ardentes et sonores, des couleuvres repues rentrent chez elles en levant leurs têtes élégantes et fines. Jetez sur ces tableaux, tantôt des torrents de soleil ruisselant comme des ondes nourrissantes, tantôt des amas de nuées grises alignées comme les rides au front d'un vieillard, tantôt les tons froids d'un ciel faiblement orangé, sillonné de bandes d'un bleu pâle ; puis écoutez : vous entendrez d'indéfinissables harmonies au milieu d'un silence qui confond. Pendant les mois de septembre et d'octobre, je n'ai jamais construit un seul bouquet qui m'ait coûté moins de trois heures de recherches, tant j'admirais, avec le suave abandon des poètes, ces fugitives allégories où pour moi se peignaient les phases les plus contrastantes de la vie humaine, majestueux spectacles où va maintenant fouiller ma mémoire. Souvent, aujourd'hui, je marie à ces grandes scènes le souvenir de l'âme alors épandue sur la nature. J'y

{>romène encore la souveraine dont la robe blanche ondoyait dans es taillis, flottait sur les pelouses, et dont la pensée s'élevait, comme un fruit promis, de chaque calice plein d'étamines amoureuses.

Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n'eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, où mon désir trompé me faisait déployer les efforts que Beethoven exprimait avec ses notes ; retours profonds sur lui-même; élans prodigieux vers le ciel. Madame de Mortsauf n'était plus qu'Henriette à leur aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s'en nourrissait, elle y reprenait toutes ses pensées que j'y avais mises, (|uand pour les recevoir elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie, en disant : — Mon Dieu! que cela est beau ! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d'un bouquet, comme d'après un fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, (foi fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est un des plus puissants principes de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément près de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et ravées comme une robe à filets blancs et verts, d'inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. Autour du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée des touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine; vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent les spirales des liserons à cloches blanches, les brindilles de la burgrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées de l'amourette purpurine qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte cfievehire des bromes stériles, les panaches eflilés de ces agrostis nommés les épis du vent ; violàtres espérances dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le fond cris de lin où la lumière rayonne autour de ces beii)es en fleurs. Mais déjà plus haut, quelques roses du Bengale clair-semées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine des prés, les ombellulesdu cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs delà croisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré, des flammes et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des ti^es tourmentées comme les désirs entortillés au fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde, s'élance un ma|[nifi(|ue double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et dominant U

sa

LE LYS DANS LA VALLËE

phiie kicesiaDtâ du poUcn, beau nuage qui papillote dans l'air en reilëiaiU le Jour dans ses mille parcelles luisanies ! Quelle femme, enivrée par la semeur d'Aphrodisc cachée dans la flouve, ne comprendra ce luxe dMdées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de Tamour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion conienne, infatigable, éternelle? Mettez ce discours dans la lumière d'une croisée, atin d*en montrer les frais détails, les délicates oppositions, les arabesques, afin que la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d'où tombe une larme; elle sera bien près de s'abandonner, il faudra qu'un ange ou la voix de son enfant la re- .tienne au bord de l'ablroe. Que donne-t-on à Dieu? des parfums, de la lumière et des chants, les expressions les plus épurées de notre naiiure. Ëfa bien i tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies an cœur, en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusioiis qui s'enflamment et s'éteignent comme des fils de la vierge par une nuit chaude.

Ces plaisirs neutres nousTnrent d'un grand secours pour tromper la naitire irritée par les longues contemplations de la personne aimée, par ces regards qui jouissent en rayonnant jusqu'au fond des formes pénétrées. Ce fut pour moi, je n'ose dire pour elle, comme ces tissures par lesquelles jaillissent les eaux contenues dans un barrage invincible, et qui souvent empêchent un malheur en faisant une part h la nécessité. L'abstinence a des épuisements mortels que préviennent quelques miettes tombées une à une de ce ciel qui, de Dan à Sahara, donne la manne au voyageur. Cependant, à l'aspect de ces bouquets, j'ai souvent surpris Henriette les bras pendants, abîmée en ces rêveries orageuses pendant lesquelles les pensées gonflent le sein, animent le front, viennent par vagues, jaillissent éonraeuscs, menacent et laissent une lassitude énervante. Jamais depuis je n'ai fait de bouquet pour personne ! Quand nous eûmes crée cette langue à notre usage, nous éprouvâmes un contentement semblable à celui de l'esclave qui trompe son maître.

Pendant le reste de ce mois, quand j'accourais par les jardins, je voyais parfois sa figure collée aux vitres; et, quand i 'entrais au salon, Je la trouvais à son métier. Si je n'arrivais pas à l'heure convenue sans que jamais nous l'eussions indiquée, parfois sa forme blanche errait sur la terrasse : et, qjiaud je l'y surprenais, elle me disait : — Je suis venue au-devant de vous. Se faut-il pas avoir un peu de coquetterie pour le dernier enfant?

Les cruelles parties de trictrac avaient été interrompues entre le comte et moi. Ses dernières acquisitions l'obligaient à une foule de coursûi^, de reconnaissantes, de vériûcations, de bornages et d'arpentages; il était occupé d'ordres à doimer, de travaux champêtres qui voulaient l'œil du maiire, et qui se décidaient entre sa femme et lui. P(ous alhunes souvent, la comtesse et moi, le retrouver dans les nouveaux domaines avec ses deux enfants qui durautle chemin couraient après des insectes, des cerfs-volants, des couturières, et faisaient aussi leurs bouquets, ou, pour être exact, leurs bottes de fleurs. Se promener avec la femme qu'on aime, lui donner le bras, lui choisir son chemin, ces joies illimitées suflisent à une vie. Le discours est alors si confiant ! Nous allions seuls, nous revenions avec le général, surnom de raillerie douce que nous donnions au comte quand il était de boime humeur. Ces deux manières de faire la route nuançaient notre plaisir par des oppositions dont le secret n'est connu que des coeurs gênés dans leur union. Au retour, les mêmes félicités, un regard, un serrement de main, étaient entremêlés d'inquiétudes. La parole, si lihre pendant l'aller, avait au retour de mystérieuses signi- Jîcations, quand l'un de nous trouvait, après quelque intervalle, une réponse à des interrogations insidieuses, ou qu'une discussion coin* mencée se continuait sous ces formes énigmaliques auxquelles se prête si bien notre langue cl que créent si ingénieusement les femmes. Qui n'a goûté le plaisir de s'entendre ainsi comme dans une sphère inconnue où le» esprits se séparent de la foule et s'unissent en trompant les lois vulgaires? Un jour j'eus un fol espoir prompiement dissipé quand, à une demande du comte, qui voulait savoir de

2uoi nous parlions, Henriette répondit par une nhiase à double sens ont il se paya. Celte innocente raillerie amusa Madeleine et fit après coup rougir sa mère, qui m'apprit par un regard sévère qu'elle pouvait me retirer son àme comme elle m'avait naguère retiré sa main, voulant demeurer une irréprochable épouse. Mais cette union purement spirituelle a tant d'attraits, que le lendemain nous recommençâmes.

Les heures, les journées, les semaines, s'enfuyaient ainsi pleines de félicités renaissantes. Nous arrivâmes à l'époque des vendanges, qui sont en Touraine de véritables fêtes. Vers la tin du mots de sep* tembre, le soleil, moins chaud que durant la moisson, permet de demeurer aux champs sans avoir à craindre ni le hàlc ni la fatigue. Il est plu» facile de cueillir les grappes que de scier les blé*. Les fruits sont tous mûrs. La moisson est faite, le pain dévient moins cihcr, et cette abondance rend la vie heureuse. Enfin les craintes qu'ins* JBkfMi le résultat des travaux champêtre» où s'enfouit autant d'argent

que de sueurs, ont disparu devant la grange pleine et les celliers prêts à s'emplir. La vendange est alors comme le joyeux dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours en Touraine, où les automnes sont magnifiques. Dans ce pavs hospitalier, les vendangeurs sont nourris au logis. Ces repa» étant le» seuls où ce» pauvre» geo» aient, chaque année, de» aliments substantiels et bien préparés, ils y tiennent comme dans les familles patriarcales les enfants tiennent aux galas des anniversaires. Aussi courent-ils en foule dans les maisons où les maîtres les traitent sans lésinerie. La maison est donc pleine de monde et de provisions. Les pressoirs sont constamment ouverts. Il semble que tout soit animé par ce mouvement d'ouvriers tonneliers, de charretles chargées ac filles rieuses, de gens qui, touchant des salaires meilleurs que pendant le reste de l'année, chantent à tous propos. D'ailleurs, autre cause de plaisir, les rangs sont confondus : femmes, enfants, maîtres et gens, tout le monde participe à la dive cueillette. Ces diverses circonstances peuvent expliquer l'hilarilé transmise d'ûse en âge, qui se développe en ces derniers beaux jours de l'année et uont le souvenir inspira jadis à Rabelais la forme bachique de son srand ouvrage. Jamais les enfants Jacques et Madeleine toujours malades, n'avaient été en vendange; j'étais comme eux, ils eurent je ne sais quelle joie enfantine de voir leurs émotions partagées; leur mère avait promis de nous y accompagner. Nous étions allés à Yillaines, où se fabriquent les paniers du pays, nous eu commander de fort jolis ; il était question de vendanger à nous quatre quelques chaînées réservées à nos ciseaux ; mais il était convenu qu'on ne mangerait pas trop de raisin. Mai>ger dans les vignes le gros co de Touraine paraissait chose si délicieuse, que Ton dédaignait les plus beaux raisins sur la table. Jacques me nt jurer de n'aller voir vendanger nulle part, et de me réserver pour le clos de Clochegourde. Jamais ces deux petits êtres, habituellement souffrants et pales, ne furent plus frais, ni plu» roses, ni aussi agissants et remuants que durant cette matinée. Ils bablllaieut pour babiller, allaient, trottaient, revenaient sans raison apparente ; mais, comme les autres enfants, ils semblaient avoir trop de vie à secouer ; M. et madame de Morlsauf ne les avaient jamais vus ainsi. Je redevins enfant avec eux, plus enfant qu'eux peut-être, car j'espérais aussi ma récolte. Nous allâmes par le plus beau temps vers les vignes, ci nous y reslàmes une demi-journée. Comme nous nous disputions à qui trouverait les plus belles grappes, a qui remplirait plus vite son panier! C'était des allées et venues des ceps à la mère, il ne se cueillait pas une grappe qu'on ne la lui montrât. Elle se mit à rire du bon rire plein de sa jeunesse, quand, arrivant après su fille avec mon panier, je lui dis comme Madeleine : — Et les miens, maman? Klle me répondit : — Cher enfant, ne féchauffe pas trop î Puis, inc passant la main tour à tour sur le cou et dans les cnevenx, elle me donna un peiit coup sur la joue en ajoutant : — Tu es en nacel Ce fut la seule fois que j'entendis celle caresse de la voix, le lu des amants. Je regardai les jolies haies couvertes de fruit rouges, de sinelles et de murons ; j'écoutai les cris des enfants, je contemplai la troupe des vendangeuses, la charrette pleine de tonneaux et les hommes chargés déboîtes!... Ah! je gravai tout dans ma mémoire, tout jusqii au jeune amandier sous lequel elle se tenait, fraîche, colorée, rieuse, sous son ombrelle dépliée. Puis je me mis à cueillir des grappes, à remplir mon panier, a l'aller vider dans le tonneau de vendange avec nne application corporelle, silencieuse et soutenue, par une marche lente et mesurée qui laissa mon âme libre. Je goûtai l'ineffable plaisir d'un travail extérieur qui voilure la vie en réglant le cours de la Sassion, bien près, sans ce mouvement mécanique, de tout incendier, e sus combien le labeur uniforme contient de sagesse, et je compris les règles monastiques.

Pour la première fois depuis longtemps, le comte n'eut ni maus&aderie, ni cruauté. Son fils si bien portant, le futur duc de Lenoncourt- Mortsauf, blanc et rose, barbouillé de raisin, lui réjouissait le cœur. Ce jour étant le dernier de la vendange, le général promit de f;iire danser le soir devant Clochegourde en l'honneur des Bourbons revenus; la fête fut ainsi complèle pour toul le monde. En revenant la comtesse prit mon bras ; elle s appuya sur moi de manière à faire sentir à mon cœur tout le poids du sien, mouvement de mère qui voulait communiquer sa joie, et me dit à l'oreille : — Vous nous portez bonheur î

Certes, pour moi qui savais ses nuits sans sommeil, ses alarmes et sa vie antérieure où elle était soutenue par la main de Dieu, mais où tout était aride et fat ganl, celte phrase accentuée par sa voix si riche développait des plaisirs qu'aucune femme au monde ne pouvait plus me rendre.

— L'uniformité malheureuse de mes jours est rompue, la vie devient belle avec des espérance», me dit-elle après uno pause. Uh ! ne me quittez pas ! ne trahissez jamais mes innocente» superstitions ! soyez l'aîné qui devient la providence de ses frères !

Ici, Natalie, rien n'est romanesque : pour y découvi^lr Pinflni des sentiments profonds, il faut dans sa Jeunesse avoir jeté la sonde dans ces grands lacs au bord desquels on a vécu. Si pour lieaucoupdVMi^s les passions ont été des torrents de lave écoulés entre de» rives des*

LE LYS DANS LA VALLÉE

séchées, ti^efiMl |Nis des hme& où là pftsskm eontenue par dMntuniioii* tables dilfîculiés a rempli d'une eau pare le cratère du volcan ?

Nous eûmes encore une fête semblable. Madame de Morlseuf voulait liobltuer tes enfants aiii choses de la vie. et leur donner coooaissanre des pénibles labeurs par lesquels s'obtient l'argem ; elle Kmr avait donc constitué des revenus eownis aux chances de ragricubore : à Jacques appartenait le produit des noyers, à Madeleiiie celui dea ebàuigniers. A qudiqves jours de là, nous eûmes la réoolte des mar» rons et celle des non* Aller gauler les marromiiers de Madeleine, entendre tomber les frnts que leur bogue faisait rebondir sur le ve* hnirs mat et sec des terrains ingrats où vient le châtaignier; voir la gravité sérieuse avec laquelle la petite fille examinait les tas en esti« mant leur valeur, l|ui pour elle représentait lea plaisirs qu'elle se donnait sans eontiéle ; les félicitations de Manette la femme de charge, qui seule suppléaitla oontesse auprès de ses enfants; les en* seigneroenta que préparait le spectacle des peines nécessaires pour recueillir les moinares biens, si souvent mis en péril ))ar les alternatives du climat, ce fut une scène où les ingénnes félicités de l'enfance paraissaient charmantes au milieu des teintes graves de Tautomne commencé. Madeleine avait son grenier a elle, où je voulus voir serrer sa brune cbevance, en partageant sa joie. Eh bien ! je tressaille encore aujourd'hui en me rappelant le bruit que faisait chaque hottée de marfons, roulant sur la bourre jaunâtre mêlée de terre qui servait de plancher. Le comte en prenait pour la maison ; les métiviers, les gens, chacun autour de Glochegourde procurait des acheteurs à la Mignonne, épilhète amie que dans le pays les paysans accordent volontiers même à des étrangers, mais qui semblait appartenir eacluscvement à Madeleine.

Jacques fut moins heureux pour la cueillette de ses noyers, il plut pendaut quelques jours ; mais je le consolai en lui conseillant de garder ses noix, pour les vendre un peu plus tard. M. de Chessel m'avait appris que les noyers ne donnaient rien dans le Brehémont, ni dans le pays d'Amboise, ni dans celui de Vouvray, L'huile de noix est de grand usuge en Touraine. Jacques devait trouver au moins quarante sous de chaque noyer, il en avait deux cents, la somme était donc considérable ! H voulait s'acheter un équipement pour monter ù che* val. Son désir émut une discussion puolique où son père lui fit faire des réflexions sur l'insUibilité des revenus, sur la nécessité de créer des réserves pour les années où les arbres seraient inféconds, afln de se procurer un revenu moyen. Je reconnus l'âme de la comtesse dans son aîlence ; elle était joyeuse de voir Jacques écoutant son père, et le père reconquérant un peu de Ja sainteté qui lui mançiualt, ^ràce à ce sublime mensonge qu'elle avait préparé. Ne vous ai-je pas dit, en vous peignant cette femme, que le langage terrestre serait impuissant à rendre .ses traits et son génie ! Quand ces sortes de scènes arrivent, l'ànie savoure leurs délices sans les analyser ; mais avec quelle vigueur elles se détachent plus lard sur le fond ténébreux d'une vie agitée! pareilles à des diamants, elles brillent serties par des pensées pleines d'alliage, regrets fondus dans le souvenir des bonheurs évanouis! Pourquoi les noms des deux domaines récemment achclés, dont M. et madame de Mortsauf s'occupaient tant, la Cassine et la Uhétorière, m'émenvent-ils plus que les plus beaux noms de la Terre-Sainte ou de la Grèce? Qui aime, le die! s'est écrié la Fontaine. Ces noms possèdent les vertus talismaniques des paroles constellées en usage dans les évocations, ils m'expliquent la magie, ils réveillent des figures endormies qui se dressent aussitôt et me parlent, ils me mettent dans celte heureuse vallée, ils créent un ciel et des paysages ; mais les évocations ne se sont-elles pas toujours passées dnns les régions du monde spirituel? Ne vous étonnez donc pas de me voir vous entretenant de scènes si familières. Les moindres détails de celle vie simple et presque commune ont été comme aiilaut d'attaches faiUes en apparences par lesquelles je me suis diroiicmeut uni à la comtesse.

Les intérèta de ses enfants causaient à la comtesse autant de chaflorins que hii en donnait leur faible santé. Je reconnus bientôt la vérité de ee qu'elle m'avait dit relativement à son rôle secret dans les affaires de b ijaisoo« auxquelles je m'initiai lentement en apprenant •mr le pnvs des détails que doit savoir l'homme d'Etat. Apres dix ans d'efforts/ madame de filorieaâf avait choogé la culture do ses terres; elles les »vait mia en quatre^ expression dont on se sert dans le pays fKkor expliquer les résultais de la nouvelle méthode suivant lawielle les cultivateurÉ ne sèment de blé qjue tous les quatre ans» afin de faire rapporter chaque année un produit à la terre. Pour vaioore robstiuatiMi des paysans, il avait fallu résilier dss baux» partager ses doinainae enfoaire grandes métairies, et les avoir à moitié, le cheptel particulier à la Touraipe et aux pays d'alenlour. Le propriétaire donne l'babilatieo, lea Mliroeuls d'exploUatiou et les seeoeuces, a des cokknt de benne vokmié avee lesonals il partage les frais de cul^ ture et les produits. Ce partage est surveillé par nnméîiioier^ l'homme chargé de prendre la moitié due au propriéialre, système coâteux et oompliqué par une comptabilité que varie à tout momeni la nature des partages. La comtesse avait fait cultiver par M. de Mortsauf une eincfuième forme composée des terres réservées^ sises autour de Clo-

Miegourde, autant pour l'occuper que peur ddnlonlreif par l'évidence des faits, à ses/îprmtars ém&Hié, rexcelledce dès nouvelles niéihodes* Maîtresse de diriger les cultures, elle avait fait lentement, et avec sa persistance de femme, rebâtir depx de ses métairies sur le plan de» fermes de l'Artois et de la Flandre, il est aisé de deviner son des* sein. Après l'expiration des baux ù moitié, la eomiesse voulait com* poser deux belles fermes de ses quatre métairies, et les louer en argent à des gens acttfs et intelligents, afin de simfdiiier les revenus d6 Glochegourde. Graiguant de mourir la première, elle tachait de lais** ser au comte des revenus faciles à percevoir, et à ses enfants des luens qu'aucnne impéritic ne pourrait Êirre péricliter. En ce moment les arbres fruitiers plantés' depuis dix ans étaient en plein rapport. Les baies qui garantissaient les domaines de toute contestation fu« tore étaient poussées. Les peupliers, les ormes, tout était bien vena< Avec ses nouvelles acquisitions et en ioftrodnisont partout le nouveau système d'exploitation, la terre de Glochegourde, divisée en quatre grandes fermes, dont deux restaient à bâtir, était susceptible de ra^« porter seize mille francs en écus, à raison de quatre mille francs pot chaque ferme ; sans compter le clos de vigne, ni les deux f ents af« penis de bois qui les joignaient, ni la ferme modèle. Lee chdnVins de ses nuatre fermes pouvaient tous aboutir à une grande avenue qui de Clodiûgourde irait en droite ligne s'embrancher sur la roule de Ghi* non. i^ dlélance entre cette avemie et Tours n'étant que de cinq lieues, les fermiers ne devaient pas lui manquer, suriout au moment où tout le monde parlait des améliorations faites par le comte, de ses succès, et de la bonification de ses terres. Dans eliaettn des deux, domaines achetés, elle voulait faire jeter une quinzaine de mille francs pour convertir les maisons de maître en d(Hix grandes fermes, afin de les mieux louer après les avoir cultivées peiulaut une année ou deux, en y envoyant pour régisseur un certaiu Martioelm, le meilleur» -le plus probe de ses métivicrs, lequel allait se trouver saiis place ; car les baux à moitié de ses quatre métairies unissaient, et le mo* ment de les réunir en deux fermes et de louer en argent était venu» Ses idées si simples, mais compliquées de trente et quelques miM^ francs à dépenser, étaient en ce moment l'objet de longues discns* sions entre elle et le comte ; querelles affreuses, et dans lesquellei elle n'était soulbnue que par l'iniérêt de ses deux enfants. GeUe pen« séc : — (( Si je mourais demain, qu'adviendr^it-ti ? d lui donnait des palpitations. Les âmes douces et paisibles chez lesquelles la .aolère est impossible, qui veulent faire régner autour d'eUee leur profonde paix intérieure, savent seules combien de foreo est nécessaire pour ces luttes, quelles abondantes vagues de sang affluent an cœur avant d'entamer le combat, quelle lassitude s'empare de l'être quand après atoir lutté rien n'est obtenu. Au moment où ses enfants étaient moins étiolés, moins maigres, plus agiles, car la saison des fruits avait pro* duit ses effets sur eux ; au moment où elle les suivait d'un œil mouillé dans leurs jeux, en éprouvant un contentement qui renonvelali ses forces en fui rafraîchissant le cœur, la pauvre femme subissait les pointilleries injurieuses et les attaques lancinantes d'une icre opposition. Le comte, effrayé de ces changements, en niait les avantages et la possibilité par un entêtement compacte. A des raisoimemenls concluants, il répondait par Tobjection d'un enfant qui mettrait en question I influence du soleil en été. La comtesse I emporta. La victoire du bon sens sur la folie calma ses plaies^ elle oublia ses bles^ sures. Ce jour elle s'alla promener à la Cassine et à la Bhdlorière, afin d'y décider les consiruciions. Le comte marchait seul en arant, les ^fants nous séparaient, et nous étions tous deux en arrière sirirant lentement, car elle me parlait de ce ton doux et bas qui fiVisait ressembler ses phrases à des flots menus, murmurés par la mer sur un sable fîu.

« Elle était ce lininc du succès, me disait-elle. Il t\\hii s'émblîr une concurrence pour le service de Tours à Cliinou, onireprlsc par un homme actif, par un messager, cousin de Mnuellc, qui voulait avoir une grande ferme sur la route. Sa famille élalt nombreuse : le fils aîné conduirait les voitures, le second ferait les rouhiges; le pcre, placé sur la roule, à la Rabelaye, une des fermes à louer et située au centre, pourrait veiller au relais et cultiverait bien los^torrcs en les amendant avec les fumiers que lui donneraient &cs écuries. Quant à la seconde ferme, la Baude, celle qui se trouvait à deux pas de Clocliegourde, un de leurs quatre colons, homme probe, intelligent, actif et qui sentait les avantages de la nouvelle culture, offiaît déjà de la çrendre à bail. Quant à la Cassine et à la Rhélorière, ces terres étaient les meilleures du pays; une fois les fermes bfUics et les cultures en pleine valeur, il suflirait de les afficher à Tours. En doux an?;, Clochegourde vaudrait ainsi vingt-quatre mille francs de rente environ ; la Graveloite, celte ferme du Maine, retrouvée par M. de Mortsauf, venait d'<îire prise a sept mille francs pour neuf ans ; la pcnsioh de njaréchal de camp était Je qiiairc mille francs ; sî ces revenus nfe constituaient pas encore une foMunc. ils precuraienl une grande aisance; plus tard, d'autres améliorations lui permettraient pcut-Atre d'aller un jour à Paris pour y veiller l'éducation de Jacques, dans deux ans, quand la santé de l'héritier présomptif serait affermie. ))

Avec%ueltr#mblement elle pi>e0OBça le moi l^arùl J'étais auiood

LE LYS DANS LA VALLEE

de ce projet, elle todIbii se séparer le moins possible de l'ami. Sur ce mot je m'enfliniiUBi, je liii dis Qu'elle ne me connaissait pas; que, uns lui eu parler, j'avais complote d'achever moa éducation en tra- Taillant nuit et jouT. afin d'être le prëceptenr de Jacques ; car je ne ■upporterais pas l'idée de savoir dans son intérieur un jeune homme. A ces mots, elle devint sérieuse.

— Non, Félix, dit-elle, cela ne sera pas plus que votre prêtrise. Si vous aves par un seul mol atteint la mère jusqu'au fond de son cœvr, la femme vons aime trop sincèrement pour vous laisser devenir victime de votre attachunenL Une déconsidération sans remède serait le loyer de ce dévouement, et je n'y (tourrais rien. Oh ! non, que je ne vous sois hineste en rien ! Vous, vicomte de Vandenesse, précepteur! Vous! dont la noble devise est : JV« m vmdl Fussiezvous un Richelieu, vons vous seriez â jamais barré la vie. Vous causertei les plus grands chaffrins à votre famille. Mon ami, vous ne savei pat ce qu'âne femme comine ma mère sait

mettre d'imperlineiiee dans on regard protecteur ,d'abaiEsement dans une parole, de mépris dans un salut.

— &h ! si vous m'aimer, que me fait le monde?

Elle feignit de ne pat «Toir entenibi, et dit en continuant : — Quoique mon père soit excellent et disposé i m'accvrder ce que je lui demande, il ne vous pardonnerait pas de vous être mal placé dans le monde et se refiiserait A vous t protéger. Je ne voudrais pas vous voir précepteur du dauphin ! Accepten la société comnte die est, ne comroetlec point de fautes dans ta vie. Mon ami, cette proposition insensée de...

— D'amour, lui dis-je à voix basse.

■~ Non , de cbarité, dit-elle en retenant ses larmes, cette pensée folle m'éclaire sur votre caractère : votre cœur vous nuira. Je réclame, dès ce moment, le droit de vous apprendre cerlaines cho»ai ; laissez à mes veux de femme le soin de voir quelquefois

rTTOm. Oui, du fond mon Glocbegourde, je veux assiaier, muette et ravie, k vos succès.

QoaM au précepteur, eh men ! soyez tranquille, nous trouverons un bon vieil abbé, quelque anden savant jésuite, et mon père sacrifiera volonUersunefommepour l'éducation de l'enfant qui doitportersonnom.

Jacques est mon oi^eil. U a pourtant onze ans. dit-die après une pause. Hais il en est de lui conmie de vous : en vous voyant, je vous avais donné treize ans.

Nous étions arrivés à b Cassinc, où Jacques, Madeleine et moi nous la suivions comme des pclilE suivent leur mère ; mais nous la gênions, je la laissai pour un moment et m'en allai dans le verger, où Martineau t'atnë, sou garde, examinait, de compagnie avec Uartineau cadet, le métivier, si les arbres devaientélre ou non abattus; ils discutaient ce point comme s'il s'agissait de leurs propres biens. Je vis alors combien la comtesse ét^ii aimée. J'exprimai mon idée à un pauvre journalier qui, le pied sur sa bêche et le coude posé sur le manclie, écoulait les deux docteurs en pomoli^ie.

— Ah ! oui, monsieur, me répoodit-il, c'est une bonne femme, ci pas fière. comme toutesces guenons d'Aïay, qui nous verraient crever comme des chiois philAt que de nous céder un son sur une toise de

Jacquet et Madeleine.

fossé ! Le jour où cette (èmme quittera le pays, b sainte Vierge ea pleurera, et nous ausiL GUe sait ce qui lui est AA; mais elle coooalt nos peines, et y a ë^ard.

Avec quel plaisir je donnai tout mon argent à cet homme ! Quelques jours après, il vint un poney pour Jacques, que soo père. excellent cavalier, voubil plier lentemeni aux Eaiigues de l'équiialîon. L'enfant eut un joli babillement de cavalier, aàieté sur le pr» doit des noyers. Le matin où il prit la première leçon, aecompagné de sou père, aux cris de Madeleine étonnée qui saotatl sur le fiua autour duquel courait Jacqoes, ce fut pour b comtesse b prenriète grande fête de sa maternité. Jacqoes avait mte collerette brodée par S3 mère, une petite redingote en drap bleu de ciel serrée par wk ceinture de cuir verni, un pantalon bbnc i plis et une loque écossaise d'où ses cheveux cendrés s'échappaimi en grosses bouclés : il ian ravissant i voir. Aussi tous les gens de la maison se groiq»ëreiit-ife en partageanl cette félicité dcMieaUque. Le jeune héritier souriait i sa mère en passant, ei se tenait sans penr. Ce premier »cte d'homme cbei cet wbiu de qui b mort parut si souvent procbaÎDe, l'eapéiMtce d'an bel aveidr, fsran* tie par ceue pvonenade 11. qui le lui mooiraîi si • :i bean, *i joti, si frais, quelle délicieuse récoia- \ pense ! la )oie du père, qui redevenait jeoDeei souriait pour b pre* mière fois depuis longtemi», le bonheur peint dans les yeux de uns les gens de la maison, le cri d'un vieux inqunir de Lenoncoart qui revenait de Tours, et qoi, voyant b manière dont l'enfant tenait b bride, lui dit: — t Bravo, messieur le viconiic '. i c'en fut irop, madame de Mortsaiif fondit en brmes. Elle, sicalmedans ses douleurs, se trouva faible pour sopporter b joie en admirant son enfant chevauchant sur ce sable où souvent elle l'avait pleuré par avance, en le promeiuntaa soleil. En ce momenl Elle s'appuya sur moa bras, sans remords, et me dit : ~ Je crois n'avoir jamais souffert. Ke nous quittez pas aujou> d'faui.

La leçon finie, Jacques se jeu dans les bras de sa mère, qui le reçut et le garda air ^ avec b force que ftUt l'exoà» des vol^Hes, ci ce bt des baisers, des caresses sans Sa. J'aibi bire avec Hadefebe

Le quinze octobre sera certes un grand jour! Jacques a pris sa première leçon d'équilaUon , ei je viens de bire le dernier poini de mon meuble

— Eh bien ! Blancbe, dit le comte en riant, je veux vova le payer.

U lui orfrit le bras, et l'amcnn dans b première eoor, oè die vii noe calèche que son père lui donnait, et pour laquelle le comte avait acheté deux cfaevanx en Angleterre, ain»és avee ceox du duc de Leooocoort. Le vieux piqnenr avait tooi préparé dans la premièrf cour pendant la leçon. Nous étrennitmes la voiture, en allant voir tt tracé de l'avenue qui devait mener en droite ligne de Oocbegourdei la roule de Cfainon, et que les récentes acquiailions pemieuaieui dt r<iire à travers les nouveaux domaines. En revenant, la eoo dit d'un air jdein de mélancolie : — Je suis trop h

LE LTS DANS LA VALLÉE

le bonheur eu c<»tme une m^adie, il m'accable, ei j'ai peur qu'il ne i'ettuce corome ud rêve.

J'aimais [rop passioDuéniËat poifr ne pas être jaloux, ei je ne pouvais lui rien donuer, niui ! Dans ma rage, je chercliais un iDoyen de mourir pour elle. Elle me demanda quelles pensées voilaieut mes veux, je les lui dis naïvemenl, elle en fui plus louchée que de lous les présents, et jcla du baume daos mon cœur quand, après m'avoir emmené sur le perron, elle me dît i l'oreille : — Airaei-moi comme m'aimail ma lauie, ne sera-ce pas me donner voire vie 1 el, si je la prends ainsi, u'esi-ce pas me faire votre obligée à toule heure ?

— Il était temps de flnir ma tapisserie, reprii-elle en rentrant dans le salon, où je lui baisai la main comme pour reoouTeler mes serments. Vous ne savez peut-être pas, Félu, pourquoi je me suis imposé ce long ouvrage ? Les hommes Iroiivenl dans les occupations de leur vie des ressources contre les chagrins, le mouvemeni des a.tT»ires les distrait; mais, nous autres femmes, nous n'avons dans l'àroe aucun poinid'appui contre DOS douleurs. Afio de pouvoir sourire i mes enfants et i mon mari, quand j'éliis en proie .1 de tristes Ima-

r, j'ai senti te besmn régulariser la souffrance par un mouvement physique. J'évitais ainsi les atonies qui suivent les grandes dépenses de force, aossi bien que les éclaira de l'exal- (alion. L'action de lever le bras en temps «!^aux berçait ma pensée et communiquait ji mon âme, où grondait l'orage, la paix du (lut et du reflux en rùgl^mt ainsi ses émotions. Cha-

Sue point avait la coiidence de mes secrets.

dernier fauteuil, je pei^ sais trop i vous ! oui, beaucoup trop , mon ami. Ce que vous mettez dans vos bouquets, moi je le disais à mes dessins.

Le dîner fut gai. Jac- 4]ues, comme tons 1^ enfanis dont on s'occupe, me sauta au cou en voyant les fleurs que je loi avais cueillies en Kuise de couronne. ^ mère affecta de me boader 1 cause de cette infidélité; le cher enfaut lui offrit ce bouquet jalousé, avec quelle grâce, vous le savet! Le soir, nous fîmes tous trois un trictrac, mol seul contre H. et madame de Hortsauf, et le comte fut charmant. Enfin, i la tombée du jour, ils me reconduisirent jusqu'au chemin de Frapesie, par une de ces tranquilles soirées dont les harmonies font cagr>er en profondeur aux sentiments ce qu'ils perdent en vivacité. f.e fnt une journée unique en la vie de cette pauvre femme, un point brillant que vint souvent caresser son souvenir aux heures diftlciles.. En effet, les leçons d'étjuitation devinrent bieut&t un sajel de discorde. La comtesse craignit avec raison les dnres apostrophes du père pour le fils. Jacques maigrissait déjà, ses beaux yeux bleus se cernaient ; pour ne pas causer de chagrin à sa mère, il aimait mieux souffrir en silence. Je trouvai uo renède t ses naux en lui conseillant de dire à son père cni'il était lat^ué, ffMoA le comte se mettrait en colère; mais ces paÉatîb furent insiifusants : il fallut substituer le vieux piqueur au père, qui ue se laissa pas arracher son écolier sans des tiraillements. Les criailleries et les discnssions revinrent ; le comte ironva des textes à ses plaintes couiiouellet dans le peu de re-

Je mî$ U comlMie debout, c

connaissance des femmes; il jeta vingt fois par jour la calèche, let chevaux et les livrées au nei de sa femme. Enliu il arriva l'un de cet événements auxquels les caractères de ce genre et les maladies de cette espèce ainieitt à se prendre '. la dépense dépassa de moitié les prévisions à la Ca&sine et a la Rbétorière, où des murs et des plancbers mauvais s'écroulèrent. Un ouvrier vient maladroitement annota cer cette nouvelle à H. de Horlsauf, an lieu de la dire à la comtesse. Ce fut l'objet d'une querelle commencée doucement, mais qui s'envfr mma par dcsrés, et où l'hypocondrie du comte, apaisée depuis quelques jours, demanda ses arrérages à la pauvre Henriette.

Ce jour-là, j'étais parti de Frapesie à dix heures el demie, après le déjeuner, pour venir faire à Clochegourde un bouquet avec Madeleine. L'enTanl m'avait apporté sur la balustrade de la terrasse les deux vases, et j'allais des jardins aux environs, courant après les fleurs d'automne, si belles, mais si rares. En revenant de ma dernière course, je ne vis plus mon petit lieutenant h ceinture rose, i pèlerine dentelée, et j'entendis des crisi Clochegourde.

— Le général, me dit Madeleine en pleurs, et chei die ce mot était un mot de haine centre son Itère , le général ironoe notre mère, allei

}nc la défendre.

Je volai par les etcaiiere et j'arrivai dans le Sillon sans être aperçu ni sulué par le comte ni par sa femme. En entendant les cris aigus du fou, j'allai fermertootes les portes, puis je re> vins,j'avaisvullenrietie aussi blanehe que sa robe.

— Ife vous mariei jamais, Félix, me dit le comte ; me femme est conseillée par le diatdc i U plus vertueuse iu*ea> lerait le mal s'il n'exisr Uit pas. toutes MM'dés bétes brutM.

J'entendis alors des

gron

mencement ,ni fin. Se {irévalanl dé ses négations antérieures, H. de Horlsauf répéta les otaiseries des paysans qui se refusaient aux nouvelles méthodes. Il prétendit que, s'il avait dir^é Ciocbegoarde , il serait deux fois plus riche qu'U ne l'était. Eu formulant ces blas|dièmes violemment et injurteusement, il jarait, il sautait d'un meaUe i l'autre, il les déplaçai et les cognait; puis am milieu d'uue phrase U s'iuterrompail pour parler de sa moelle qui le bmiaii, ou de sa cervelle qui s'échai^alt à flots, comme son argent. Sa femme le ruinail. Le malheureux, des trente et quelques mille livres de rente qu'il possédait, elle lui eu avait apporté déjà plus de vingt. Les biens du duc et ceux de la duchesse valaient plus de cini^uaote mille francs de rente, réservés à Jacques. La comtesse souriait superbement et regardait le ciel.

~ Oui, s'écria-t-il, Blanche, vous Met mon bourreau, vous m'assassinei; je vous pèse; ui veux le débarrasser de moi, lu es on monstre d'hypocrisie. Elle rîl! Savex-vuus pourquoi elle rit, Félix? Je gardai le silence et baissai la léte.

— Celte femme, reprit-il en faisant la réponse à sa demande, elle me sèvre de tout bonheur, elle csl autant à moi qu'à vous, et prétend être ma femme ! Elle porte mon nom et ne remplit aucun des devoirs que les lois divines et humaines lui imposent, elle ment ainsi aux hommes H à Dieu. Elle m'exoède de courses et me lasse pow que je

abni.— r*ti3S.

LE LYS DANà LA VALLÉE.

fa laisse seule; je loi déj)bî6, elle me hait, et met tout son art à rester jeiHie illle ; elle me rond fou par les privations qu'elle me cause, car tout se porte alors h ma pauvre tôle; eHe me tue à petit feu, et se tToit une sainte; ça communie tous les mois.

La comtesse pleurait en ce moment à chaudes larmes, humiliée par l'abaissement de cet homme, auquel elle disait pour toute réponse : — Monsieur ! monsieur ! monsieur 1

Quoique les paroles du comte m'eussent fait rougir pour lui comme pour Henriette, elles me remuèrent violemment le cœur, car elles répondaient aux sentiments de ehasieté, de déHcatessOi qui sont pour ainsi dire )*éioffe des premières amours.

— Elte est vierge k mes dépens, disait le comte. A ce mot, la comtesse s'écria : — Monsieur !

— Qu'est-ce que c'est, dit-il, que votre monsieur impérieux? ne suis'je pas le maître? faut- il enfin vous l'apprendre?

Il s'avança sur elle en lui présentant sa tête de loup blanc devenue hideuse, car ses yeux jaunes eurent une expression qui le fit ressembler à une béte afAimee sortant d'un bois. Henriette se coula de son fauteuil à terre pour recevoir le coup, qui n'arriva pas ; eUe s'était étendue sur le parquet en perdant connaissance, toute brisée. Le comte fut comme uo meurtrier qui sent rejaillir à son visage le sang de sa victime, il resta tout hébété. Je pris la pauvre femme dans mes bras, le comte me la laissa prendre comme s'il se fût trouvé indigne de la porter; mais il alla devant moi pour m'ouvrir la porte de la chambre ccmtiguè au salon, chambre sacrée où je n'étais jamais entré. Je mis la comtesse debout, et la tins un moment dans un bras, en passant Tautre autour de sa taille, pendant que H. de Mortsauf ôtait la fausse couverture, l'édredon, l'appareil du lit; puis, nous la soulevâmes et retendîmes tout habillée. En revenant k elle, Henriette oous pria par un geste de détacher sa ceinture ; M. de Mortsauf trouva des ciseaux et coupa tout ; je lui fis respirer des sels, elle ouvrit les yottx. Le oomle s'en alla, plus honteux que chagrin. Deux heures se passèrent en un silence profond. Henriette avait s^ mahi dans la mienne et me la pressait sans pouvoir parler. De temps en temps elle levait les yeux pour me dire par un regard qu'elle voulait demeurer calme et sans bruit; puis il y eut un moment de trêve où elle se releva sur son caude, et me dit à l'oreille : — Le malheureux ! si vous saviez...

Elle se remii la tête sur l'oreiller. Le souvenir de ses peines pal* sëes, joint à ses douleurs actuelles, lui rendit des convulsions nerveuses que jo n'avais calmées que par le magnétisme de l'amour ; effet ■ qui m'était encore inconnu, mais dont j'usai par instinct. Je la maintins avec une force tendrement adoucie ; et, pendant cette dernière crise, elle me jeta des regards qui me firent pleurer. Quand ces mou* ▼ements nerveux cessèrent, je rétablis ses cheveux en désordre, que je maniai pour la seule et unique fois de ma vie; puis Je repris encore sa main et contemplai longtemps cette chambre, à la fols brune et grise, ce lit simple à rideaux de perse, cette table couverte d'une toilette parée à la mode ancienne, ce canapé mesnuin k matelas piqué. Que de poésie dans ce lieu ! Quel abandon du luxe pour sa per- Bonne \ Spn.luxe était h plus exquise propreté. Noble cellule de religieuse mariée pleine de résignation sainte, où le seul ornement était le crucifix de son lit, au-dessus duquel se voyait le portrait de sa tante; puis, de chaque cbié du bénitier, ses deux enfants dessinés par elle •u crayon, et leurs cheveux du temps où ils étalent petits. Quelle retraite pour une femme de qui 1 apparition dans le grand monde eût fait pàttr les plus belies! Tel était le boudoir où pleurait toujours la fille d'utie illustre fîamtlle, inondée en ce moment d'amertume et se refusant à l'amour qui l'aurait consolée. Malheur secret, irréparable! Et des larmes chez la victime pour le bourreau, et des larmes chez le bourreau pour la victime. Quand les enfants et la femme de chambre entrèrent^ je snrtis. Le comte m'attendait, il m'admettait déjà 4»renit un pouvoir médiateur entre sa femme et lui ; et il me saisit par les mains en me criant : — Rcbtez, restez, Félix !

^ Malheureusement, lui dis-je, M. de Ghessel a du monde, 11 ne se» rait pas convenable aue ses convives cherchassent les motifs de mon absence; mais après le dîner je reviendrai.

Il sorllt avec moi, me reconduisit jusqu'à la porte d'en bas sans me dire un mot; puis il m'accompagna jusqu'à Frapesle, sans savoir ce qu'il faisait. Enfin, là je lui dis :— Au nom du ciel, monsieur le comte, laissez-lui diriger voire maisoni si cela peut lui plaire, et ne la tourmentez plus.

•^ Je tt'ei pas longtennis à vivre, me ditril d'un air sérieux ; eUe ne souffrira pas longtemps par oaoi, je sens que ma tète éclate.

Et il me (]uitta dans un accès d'égoisme Involontaire. Après le dN ner, je revins savoir des nouvelles de madame de Mortsauf, que je trouvai d^V mieux. 81 telles étaient, pour elfe, les joies du mariage, m de semblables scènes se renouvelaient souvent, comment pouvait^ elle vivre? Quel lent assassinai impnni! Pendant celte soirée, je compris par quelles tortures ineaîes le comte énervait sa femme. Devant queltriinmal apporta de tels litiges? Oés réflexions m'Nébécalent; je

ne pus rien dire ti Henriette ; mais je passai la nuit à lui écrire. Des trois ou quatre lettres que Je fis, il m'est resté ce commencemeat, dont je ne (lis pas content ; mais, s'H me parut ne rien exprimer, ou trop parler de moi quand je ne devais m'occuper que d'elle. Il vous dira dans qud état était mon âme.

a À MADAME DE MOliTSAUP.

a Combien de choses n'avais-je i^as à vous dire en arrivant, auxa quelle je pensais pendant le chemin et quo j'oublie en vous voyant: a Oui, dès que je vous vois, chère Henriette, je ne trouve plus mes « paroles en harmonie avec les reflets de votre àme, qui grandissent a votre beauté; puis, j'éprouve près de vous un honneur tellement a Infini, que le sentiment actuel efface les sentiments de la vie auté- « rieure. Chaque fois, je nais à une vie plus étendue et suis comme le « voyageur qui, en montant quelque grand rocher, découvre k chaa c|ue pas un nouvel horizon. A cnaque nouvelle conversation, n'a« (( joutai-je pas à mes immenses trésors un nouveau trésor? Là, je il crois, est le secret des longs, des inépuisables attacbcments. Je ne a puis donc vous parler de vous que loin de vous. En votre présence* ir je suis trop ébloui pour voir, trop heureux pour interroger mou a bonheur, trop plein de vous pour être moi, trop éloquent par vous 6 pour parler, trop ardent à saisir le moment préseul pour nie sou- (t venir du passé. Sachez bien cette constante, ivresse pour iQ*en parff donner les erreurs. Près de vous, je ne puis que sentir. Néanmoias <r j'oserai vous dire, ma chère Henriette, que jamais, dans les nom- « breuses joies que vous avez faites, je n'ai ressenti de félicités sem- I blables aux délices qui remplirent mon âme hier quand, après cette « tempête horrible où vous avez lutté contre k mal avec un courage a surhumain, vous êtes revenue à moi seul, au milieu du denii-joor ff de votre chambre, où cette malheureuse scène m'a conduit. Moi « seul ai su de quelles lueurs peut briller une femme quand elle arri\e a des portes de la mort aux portes de la vie, et que Taurore d'une ff renaissance vient nuancer son front. Combien votre voix était hara monieuse ! Combien les mots, même les vôtres, me semblaient pe- (( tits, alors que dans le son de votre voix adorée reparaissaient les e ressentiments vagues d'une douleur passée, mêlés aux consolatioas « divines par lesciuelles vous m'avez enfin rassuré» en me donnaot a ainsi vos premières pensées. Je vous connaissais briUant de louu^s a les splendeurs humâmes ; mais hier j'ai entrevu uue nouvelle Il^ro- ({ rielte qui serait à moi si Dieu le voulait. Hier j'ai entrevu je ne sais ({ quel être dégagé des entraves corporelles qui nous empêchent de fl secouer les Feux de l'àme. Tu étais bien belle dans ton abattement, « bien majestueuse dans ta faiblesse. Hier j'ai trouvé quelque chose « de plus beau que ta beauté, quelque chose de plus doux que la vois; « des lumières plus élincelantes que ne l'est la lumière de les yeux, « des parfums pour lesquels il n'est point de mots ; hier ton àme a cié a visible et palpable. Ah ! j'ai bien souffert de n'avoir pu t^ouvrir mon « cœur pour t'y faire revivre. Enfin, hier, j'ai quitte la terreur resc( pectueuse que tu m*inspires, cette défaillanç«ne nous avait-elle pas « rapprochés? Alors J'ai su ce que c'était que respirer en respinat « avec toi, quand la crise te permit d'aspirer notre air. Combien de « prières élevées au ciel en un moment ! Si je n'ai pas expiré en tract versant les espaces que j'ai franchis pour aller demander à Dieu de (f te laisser encore à moi, l'on ne meurt ni de joie ni de douleur. Ce fl[ moment m'a laissé des souvenirs ensevelis dans mon âme et qui oe « reparaîtront jamais à sa surface sans que mes yeux se mouillent de « pleura; chatpie joie en augmentera le sillon,. chaque douleur les fera (T plus profonds. Oui, les craintes dont mon àme fut agitée hier se- « ront un terme de comparaison pour toutes mes douleurs à venir, tf comme les joies que tu m'as prodiguées, chère éterneUe pensée de « ma vie ! domineront toutes les joies que la main de Dieu daignera â m'épancher. Tu m'as fait comprendre l'amour divin, cet amour sur a qui, plein de sa force et de sa durée, ne connaît ni soupçons ni jad lousles. })

Une mélancolie profonde me rongeait |*ànie, le spectade de cetia vie intérieure était navrant pour un coâur jeune et neuf aux émotions sociales ; trouver cet abime à l'entrée du lUQod^, un abîme sanb foial, une mer morte. Cet horrible concert d^infortunes me suggéra des pen- ^sées infinies, et j'eus à mon premier pas dans la vie sociale une im- 'mense mesure à laquelle les autres scènes rapportées ne pouraînit plus être que petites^ l^Ia tristesse fit juger à M. et madame de Cbesscl que mes amours étaient malheureuses, et j'eus le bonheur de ne nuire en rien à ma grande Henriette par ma passion.

Le lendemain, quand j'entrai dans le salon, elle y était seule ; cik «e eoateaipla pendant an instant en «ne tendant la main, et me dit : *— L'adii sera donc toujours trop tendit? Ses yeux dcTinrent haaà* des, elle se lena^ puis me dit avec un toq de supplication désespérée: **- Ne m'écrives plus ainsi I

M. de Mortsauf était prévenant. La comtesse avait reptf» son eoa-

LE LYS DAWS LA VALLÉE

mge et son front serein ; mais son tetnt trahissait ses souffmnce» de la veille, qui ëloient calmées sans être éteintes. Elle me dit le soir, en nous promemini dans les fenilles sèciies de l'automne, qui rësomiaient sous nos pas : ^ Ln doutenr est infinie, la joie a des limites. Mot qui Tcvéiait ses souffrances, par la comparaison qu'elle en faisait avec Bos félicilés fugitives.

— Ne médisez pns de la vie, lui dîs-jc; vous ignorez l*amour, et il a des voluptés qui rayonnent jusque dans les cicux.

— TaiseE-vous, dit-elle, je u*en veux rien connatire. Le Groénbndiiis mourrait en Italie! Je suis calme et heureuse près de vous» je

{mis vous dire toutes mes pensées; ne détruises pas ma confiance, ^ourtpioi n auriez-vous pas la vertu du pf être et le charme de l'homme libre?

•— Vous ferles avaler des coupes de ciguë, hii dis-je en lui mettant la main sor mon oœor, qui battait ft coups pressés.

— Encore ! s*écrla*t-elle eu retirant sa main comme si elle eûtressciui quelque vive douleur. A'oulez-vous donc m*ôler le triste plaisir de faire éiancher le sang de mes blessures par une main amie ? N'ajoutez pas à mes souffrances, vous ne les savez pas toutes ! les plus spcrètes sont les plus difficiles à dévorer. Si vous étiez femme, vous comprendriez en quelle mélancolie môlée de dégoût tombe une âme fièrc, alors qu'elle se voit Tobjet d'attentions qui ne réparent rien et avec lesquelles on croit tout réparer. Pendant quelques jours, je vais être courtisée,, on va vouloir se faire pardonner le tort qae l'on s'est donné. Je pourrais alors obtenir un assentiment aux volonlés les plus déraisonnables. Je suis bomiliëe par cet abaissement, par ces caresses, qui cessent le jour où l'on croit qee j'ai tovt oublié. Ne devoir la bonne grâce de son maitce qu'à ses foiitee...

— A ses crimes, dîs^je vivement.

— N'est-ce pas une affreuse condition d'existence? dît-elle en me jetant un triste sourire. Puis, je ne sais pas user de ce pouvoir passager. En ce moment, je ressemble aux chevaliers, qui ne portaient pas de co\\\) à leur adversaire tombé. Voir à terre celui que nous devons honorer, le relever pour en recevoir de nouveaux coups, souffrir de sa rlmte plus qu'il n'en souffre lui-môme, et se trouver déshonorée si l'on profile d'une pass.agèrc influence, même dans un but d'utilité; dépenser sa force, épuiser les trésors de l'ûmc en ces luttes sans noblesse, ne régner qu'au moment oii l'on reçoit de mortelles blessures ! Mieux vaut la mort. Si je n'avais pas d'enfants, je me laisserais aller an courant de cette vie ; mais, sans mon courage Incoimu, que devîetidraient-ils? je dois vivre pouT eux, quelque Joulourcuse que soit la vie. Vous me parlez d'amour?... eh! mon ami, songez donc en quel enfer je tomberais si je donnais ù cet être sans pitié, comme le «ont tous les gens faibles, le droit de me mépriser? Je ne supporterais pas un soupçon ! La pureté de ma conduite f;«t ma force. La vertu, cher enfant, a des eaux saintes où Ton se retrempe et d'où Ton sort renouvelé à l'amour de Dieu î

— ' Ecoutez, chère Benrieitc, je n'ai plus qu'une semaine à demeurer ici Je veux que...

-* Ah ! vous nous quittez... dit^lle en m'Interrompant.

— Mais ne doîs-je pas savoir ce que mon père décidera de moî ? Voici bientôt trois mois. . .

^ Je n'ai pas compté les jours, me répondit-elle avec l'abandon de la femme émue. Klle se recueillit et me dit : *- Marchons, allons à Frapcsle,

Elle appela le comte, ses enfants, demanda son chàle; puis, quand tout fut prêt, elle si lente, si calme, eut une activité de Parisienne, et nous partîmes en troupe pour aller à Frapesle y faire une visite que la comtesse ne devait pas. Elle s'efforça de parler à madame de Chesscl, mn heureusement fut très-prolixe dans ses réponses. Le oonïio et M. do Chcssel s'entretinrent de leurs affaires. J avais pcnr que M. de Morlî»auf ne vantftt sa voiture et son attelage, mais If fut d'un gortl parfait; son voisin le questionna sur les travaux qu'il entreprenait à la Cassi(ve et à la Rhétorièrc. En entendant la demande, Je rejîardai le comte en croyant qu'il s'abstiendrait d'un sujet de conversation si fatal en souvenirs, si cruellement amer pour lui ; mais il În'ouva combien il était urgent d'améliorer l'état dcPagriculiuredans 0 canton, de bâtir de belles fermes dont les locaux fussent sains et saluhres ; enfin, il s'attribua glorieusement les idées de sa femme. Je contemplai la comtesse en rougissant. Ce manque de délicatesse chez un homme qui dans certaines occasions en montrait tant, cet oubli de la scèue mortelle, cette adoption des idées contre lesquelles il s'était si violemment élevé, cette croyance en soi me pétrifiaient.

(Jnand M. de Chessel lui dit : — Croyez-vous pouvoir retrouver vos dépenses?

— Au dem fit-il avec un geste aflirmatif.

Do semblables crises ne s'expliquaient que par le mot démmce» ilenrieiie, la céleste créature, était radieuse. Le comte ne paraissaitil pas homme de sens, bon aëministratenr, excellent agronome ? elle earcssiiit avec ravissement les cheveux de Jacques, heureuse pour

elle, heureosepour son fils! Quel comique horrible, quel drame railleur! j'en fus épouvanté. Plus tard, quand le rideau de la scène sociale se releva pour moi, combien de Mortsauf n'ai-Je pas vus, moins les éclairs de loyauté, moUis la re)i|;ioo de oelui-ci 1 Quelle singulière et mordante puissance est celle qui perpétuellement jette au fou un ange, à l'homme d'amour sincère et poétique une femme mauvaise, au petit la grande, à ce magot une belle et sublime créature; à la noble Juana de Mancini le capitaine Diard, de qui vous avez su Thistoirc à Bordeaux ; à madame de Beauséant un d'Ajuda, à madame d*Aiglemont son mari, au marquis d'Espard sa femme? J'ai cherché longtemps le sens de cette énigme, je vous l'avoue. J'ai fouillé bien des mystères, j'ai découvert la raison de plusieurs lois naturelles, le sens de quelques hiéroglyphes divins; de celui-ci, je ne sais rien, je Téiudie toujours comme une figure du casse-tête indien dont les brames se sont réservé la construction symbolique. Ici le çcnie da mal est trop visiblement le maître, et je n ose accuser Dieu. Malheur s:ins remède, qui donc s'amuse à vous lisser? Henriette et son philosophe inconnu auraient-ils donc raison? leur mysticisme contiendrait- il le sens général de Thumanité?

Les derniers jours que je passai dans ce pays furent ceux de l'automne efTeoillée, jours obscurcis de nuages qui parfois cachèrent le ciel de la Tourainc, toujours si pur et si chaud dans cette belle saison. La veille de mon départ; madame de Mortsauf m'emmena sur la terrasse, avant le dhier.

— Mon cher Félix, me dit-elle après un tour fait en silence sous les arbres dépouillés, vous allez entrer dans le monde, et je veux vous y accompagner en pensée. Ceux qui ont beaucoup soufiert ont beaucoup vécu ; ne crovez pas que les âmes solitaires ne sachent rien de ce monde, elles le jugent. Si je dois vivre par mon ami» je ne veux être mal à Taise ni dans son cœur ni dans sa oonscience; ai fort du combat il est bien difOcile de se souvenir de toutes les règles. ])ermettez-moi de vous donner quelques enseignements de mère à fils. Le jour de votre départ je vous remettrai, ctier enfant ! une longue lettre où vous trouverez mes pensées de femme sur le monde, sur les hommes, sur la manière d'aborder les difflcultës dans ce grand remuement d'intérêts ; promettes^moi de ne la lire qu'à Paris ! Ma pri^e est l'expression d'ime de ces fantaisies de sentiment oui sont notre secret à nous autres femmes; je ne crois pas ipi'il soit Impossible de la comprendre, mais peut^tre serions-nous chagrines de la savoir comprise ; laissez-moi ces petits sentiers oà la femme aime à se promener seule.

— Je vous le promets, lui dîs-je en lui baisant les mains.

— Ah! dit-elle, j'ai encore un serment à vous demander; mais engagez-vous d'avance à le souscrire.

— Oh ! oui; lui dis-je en croyant qu'il allait être question de fidé- IHë.

— Il ne s'agit pas do moi, reprit-elle en souriant avec amertume. Félix, ne jouez jamais dans quelque salon que ce puisse élro; je n'excepte celui de personne.

«— Je ne jouerai jamais, lui répondîs-je.

— Bien, dit-elle. Je vous ai trouvé un meilleur usi)ge du temps que vous dissiperiez au jou ; vous verrez que là où les autres doivent perdre tôt ou tard, vous gagnerez toujours.

— Gomment?

— La lettre vous le dira, répondit-elle d'tm air enjoué qui ôtaît à ses recommemlatloiia le eaniotère sérieux dont sont accompagnées celles des grands-pareqta«

La comtesse me pairla 9ep<^t une heure environ ei maprouva la profondeur de son affection eu me révélapt avec quel soin elle m'evait étudié pendant ceS trois derniers mois ; elle entra dans les derniers replis de mon cœur, en t&cbant d'y appHquer le sien ; sou accent était varié, convaincant ; ses paroles tombaibut d'une lèvre maternelle, et montraient autant par le ton que par la substance combien de liens nous attachaient déjà l'Un à Tautre.

— - Si vous saviez, dit-elle en finissant, tvec queUea anxiétés je vous suivrai dans votre route, quelle, joi^ si vous allez droit, quels pleurs si vous vous heurtez à des angles 1 Croyez •moi, mon affection est sans égale; elle est à la fois involontaire et ciioinie. Ah 1 je voudrais vous voir heureux, puissant, considéré, vous qui seras pour moi'Comme un rêve animé.

Elle me fit pleurer. Elle était à la fois douce et terrible ; son tenlÂment se mettait trop andacieusement à déconvett, il était trop pur

rr permettre le moindre espoir au jeune homtne alulré de plaisir, reèour de ma chair laissée en lambeaux dans son cœur, elle me versait les lueurs incessantes et îneorruptièleB de oe divin amour <|«i ne satisfaisait que Tàme. Bile montait à des hauteurs où les aile» Aaprées do l'amour qui me fit dévorer ses épaules ne jfouvaient iqe porter; pour arriver près d'elle, un homme devait avoir conquis les ailes blanches ^i sëri^iB.

— En toutes choses, lui dis->Je; je penserai : Que dfraH mori Hen< rîette?

LE LYS DANS LA VALLÉE

— Bien» je veux être rétoile et le sanctuaire, dit-elle eu faisant allusion aux rêves de mon enfance et cherchant à m'en ofTrir la réa* lisation pour tromper mes désirs.

— Vous serez ma religion et ma lumière, vous serez tout, m'écriai-je.

— Non, répondit-elle, je ne puis être la source de vos plaisirs.

Elle soupira, et me jeta le sourire des peines secrètes, ce sourire de l'esclave un moment révolté. Dès ce jour, elle fut non pas la bienaimée, mais la plus aimée ; elle ne fut pas dans mon cœur comme une femme qui veut une place, qui s'y grave par le dévouement ou par Texcès du plaisir ; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles ; elle devint ce qu'était la Béatrix du poète florentin, la Laure sans tache du poète vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l'avenir, la lumière qui brille dans l'obscuriié comme le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part au feu, qui restituent la chose en [>éril ; elle m'a donné cette constance à la Goligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de hi ééfàiie, pour lasser les plus forts lutteurs.

Le lendemain, après avoir déjeuné à Frapesle et fait mes adieux à mes hôtes si complaisants à Taoïsme de mon amour, je me rendis à Clochegourde. M. et madame de Mortsauf avalent projeté de me reconduire à Tours, d'où je devais partir dans la nuit pour Paris. Pendant ce chemin la comtesse fut anectueusement muette, elle prétendit d'abord avoir la migraine ; puis elle rougit de ce mensonge et le pallia soudain en disant qu'elle ne me voyait point partir sans regret. Le comte m'invita à venir chez lui, quand en l'absence des Chessel

{'annis l'envie de voir la vallée de llndre. Nous nous séparâmes icroïquement, sans larmes apparentes; mais, comme quelques enfants maladifs, Jacques eut un mouvement de sensibilité qui lui fit répandre quelques larmes, tandis que Madeleine, déjà femme, serrait la main de sa mère.

— Cher petit ! dit la comtesse en baisant Jacques avec passion.

Quand je me trouvai seul à Tours, il me prit après le diner une de ces rages inexpliquées que l'on n'éprouve qu'au jeune âge. Je louai un cheval et franchis en cinq quarts d'heure la distance entre Tours et Pont^e-Ruan. Là, honteux de montrer ma folie, je courus à pied dans le chemin, et j'arrivai comme un espion, à pas de loup, sous la terrasse. La comtesse n'y était pas, j'imaginai ou'elle souffrait- j'avais gardé la clef de la petite porte, j'entrai ; eue descendait en ce moment le perron avec ses deux enfants pour venir respirer, triste et lente, la douce mélancolie empreinte sur ce paysage, au coucher du soleil.

— - Ma mère, voilà Félix, dit Madeleine.

— Oui, moi, lui dis-ie à l'oreille. Je me suis demandé pourquoi j'étais à Tours, quand il m'était encore facile de vous voir. Pourquoi ne pas accomplir un désir que, dans huit jours, je ne pourrai plus réaliser?

— - 11 ne nous quitte pas, ma mère, cria Jacques en sautant à plusieurs reprises.

— Tais-toi donc, dit Madeleine, tu vas attirer ici le général.

— Ceci n'est pas sage, reprit*elle, quelle folie !

Cette consonnance dite dans les larmes par sa voix, quel payement de ce qu'on devrait appeler les calculs usuraires de l'amour !

— J'avais oublié dévoua rendre cette clef, luidis-je en souriant.

— Vous ne reviendrez donc plus? dit-elle.

-—Est-ce que nous nous quittons? demandai-je en hii jetant un regard qui lui fit abaisser ses paupières pour voiler sa muette réponse.

Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses stupeurs des âmesarrivées là où finit l'exaltation et où commence la folle extase. Je m'en allai d'un pas lent, en me reiouroant sans cesse. Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois. Je Aïs saisi du contraste qu'elle m'oifrit en la comparant à ce qu'elle était quand j'y vins : ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances? Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d'une famille, partageant les angoisses d'une Niobé chrétienne, triste comme elle, l'âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de la rouille; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les teintes graves de cette couleur tannée que jadis )e^ rois adoptaient pour leur costume, et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée, où se mouraient les rayons jaunes d'un soleil tiède, me présentait encore une vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation horrible ou simple, selon les natures; moi je me trouvai soudain comme dans un pays étranger dont j'ignorais la langue ; je ne pouvais me prendre à rien, en voyant des cho-

ses auxquelles je ne sentais plus mon âme attachée. Alors l'étendue de mon amour se déploya, et ma chère Henriette s'éleva de toute sa hauteur dans ce désert, où je ne vécus que par son souvenir. Elle fut une figure si religieusement adorée, que ^e résolus de rester sans souillure en présence de ma divinité secrète, et me revêtis idéalement de la robe blanche des lévites, imitant ainsi Pétrarque, qui oe se présenta jamais devant Laure de Noves qu'entièrement habillé de blanc. Avec quelle impatience j'attendis la première nuit où, de retour chez mon père, je pourrais lire cette lettre que je touchais durant le voyage comme un avare tâte une somme en billets qu'il est forcé de porter sur lui. Pendant la nuit, je baisais le papier sur lequel Henriette avait manifesté ses volontés, où je devais reprendre les mystérieuses effluves échappées de sa main, d'où les accentuations de sa voix s'élanceraient dans mon entendement recueilli. Je n'ai jamais lu ses lettres que comme je lus la première, au lit et au milieu d'un silence absolu ; je ne sais pas comment on peut lire autrement des lettres écrites par une personne aimée ; cependant il est des hommes indignes d'être aimés qui mêlent la lecture de ces lettres aux préoccupations du jour, la quittent et la reprennent avec une odieuse tranquillité. Voici, Nalalie, l'adorable voix qui tout à coup retentit dans le silence de la nuit, voici la sublime figure qui se dressa pour me montrer du doigt le vrai chemin dans le carrefour où j'étais arrivé.

« Quel bonheur, mon ami, d'avoir à rassembler les^éléments ^ars c de mon expérience pour vous la transmettre et vous en armer coii- « tre les dangers du monde à travers lequel vous devrez vous contt duire habilement ! J'ai ressenti les plaisirs permis de l'affection a maternelle, en m'occupant de vous durant qudques nuits. Pendant « que j'écrivais ceci, phrase à phrase, en me transportant par avance

a dans la -' -^ ''"' '* ' ^

a voyant « me disais

a qui m'ont rappelé les premiers bonheurs de ma vie, alors que je et contemplais Jacques endormi dans son berceau, en attendant son <r réveil pour lui donner mon lait. N'êtes-vous pas un homme-enfant a de qui l'âme doit être réconfortée par quelques préceptes dont vous « n'avez pu vous nourrir dans ces affreux collèges où vous avez tant « souffert ; mais que, nous autres femmes, avons le privilège de vous ff présenter ! Ces riens influent sur vos succès, ils les préparent et « les consolident. Ne sera-ce pas une maternité spirituelle que cet a engendrement du système auquel un homme doit rapporter les ac- <r tiens de sa vie, une maternité bien comprise par l'enfant? Cher a Félix, laissez-moi, quand même je commettrais ici quelques erf reurs, imprimer à notre amitié le désintéressement qui la sancti- <( fiera : vous hvrer au monde, n'est-ce pas renoncer à vous? mais je a vous aime assez pour sacrifier mes jouissances à votre bel avenir. (T Depuis bientôt quatre mois vous m'avez fait étrangement réfléchir « aux lois et aux mœurs qui régissent noire époque. Les conversa a tiens que i'ai eues avec ma tante, et dont le sens vous appartient, à « vous qui la remplacez ; les événements de sa vie que M. de Morta sauf m'a racontes ; les paroles de mon père, à qui la cour fut si fact milière; les plus grandes comme les plus petites circonstances, « tout a surgi dans ma mémoire au profit de mon enfant adoptif que a je vois près de se lancer au milieu des hommes, presque seul ; près « de se diriger sans conseil dans un pays où plusieurs périssent par a leurs bonnes qualités éiourdiment déployées, où certains réussis- « sent par leurs mauvaises bien employées.

a Avant tout, méditez l'expression concise de mon opinion sur la a société considérée dans son ensemble, car avec vous peu de paroa les suffisent. J'ignore si les sociétés sont d'origine divine ou si elles a sont inventées par l'homme, j'ignore également en quel sens elles « se meuvent ; ce qui me semble certain,»est leur existence ; dès que « vous les acceptez au lieu de vivre à l'écart, vous devez en tenir les ff conditions constitutives pour bonnes ; entre elles et vous, demain « il se signera comme un contrat. La société d'aujourd'hui se sertf elle plus de l'homme qu'elle ne lui profite? je le crois; mais que < l'homme y trouve plus de charges que de bénéfices, ou qu'il achète a trop chèrement les avantages qu'il en recueille, ces questions rea gardent les législateurs et non l'individu. Selon moi, vous devez « donc obéir en toute chose à la loi générale, sans la discuter, qu'elle «( blesse ou flatte votre intérêt. Quelque simple que puisse vous paît raltre ce principe, il est difficile en ses applications ; il est comme « une sève qui doit s'infiltrer dans lea moindres tuyaux capillaires (( pour vivifier l'arbre, lui conserver sa verdure, développer ses « fleurs, et bonifier ses fruits si magnifiquement qu'il excite une ad- «r miration générale. Cher, les lois ne sont pas toutes écrites dans un a livre, les mœurs aussi créent des lois, les plus importantes sont les 9 moins connues ; il n'est ni professeurs, ni traités, ni école, pour ce « droit qui régit vos actions, vos discours, votre vie extérieure, la « manière de vous présenter au inonde ou d'aborder lîi fortune. Failtf lir à ces lois secrètes, c'est rester au fond de l'état social au lieu « de le dominer. Quand même cette lettre ferait de fréquents pléo-

LE LYS DANS LA VALLÉE

< nasmes avec vos penséeS) laisseMnoi donc vous ooDÛer ma politif que de femme.

ff Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris a avec adresse aux dépens de tous, est une doctrine fatale dont les a déductions sévères amènent Tbomme à croire que tout ce qu'il s*ata tribue secrètement sans que la loi, le monde ou Vindividu s'aper* t( çoivent d*une lésion, est bien ou dûment acquis. D*après cette (( charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à ses défi voirs sans qu*on en sache rien est heureuse et sage ; tuez un « homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous conqué- « rez ainsi quelque diadème à la Macbeth, vous avez bien agi ; votre (r intérêt devient une loi suprême, la question consiste à tourner, « sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs et les lois ff mettent entre vous et vos satisfactions. A qui voit ainsi la société, « le problème que constitue une fortune à faire, mon ami, se réduit « à jouer une partie dont les enjeux sont un million ou le bagne, une ff position politique ou le déshonneur. Encore le tapis vert n*a-t-il pas «( assez de drap pour tous les joueurs, et faut-il une sorte de génie « pour combiner un coup. Je ne vous parle ni de croyances reli« ff gieuses, ni de sentiments ; il s*agit ici des rouages d*une machine ff d'or et de fer, et de ses résultats immédiats dont s'occupent les « hommes. Cher enfant de mon cœur, si vous partagez mon norreur a envers cette théorie des criminels, la société ne s'expliquera donc « à vos yeux c^ue comme elle s'explique dans tout entendement sain, « par la théorie des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres « sous mille formes diverses. Selon moi, le duc et pair se doit bien tf plus à l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doia vent au duc et pair. Les obligations contractées s'accroissent en <r raison des bénéfices que la société présente à l'homme, d'après ce a principe, vrai en commerce comme en politique, que lagravité des « soins est partout en raison de l'étendue des profits. Chacun paye <r sa dette à sa manière. Quand notre pauvre homme de ki Rhéto* « rière vient se coucher fatigué de ses labours, croyez-vous qu'il tf n'ait pas rempli des devoirs ; il a certes mieux accompli les siens (T que beaucoup de gens haut placés. En considérant ainsi la société tf dans laquelle vous voudrez une place en harmonie avec votre in- (( telliçence et vos facultés, vous avez donc à poser, comme principe ((générateur, cette maxime : ne se rien permettre ni contre sa conc( science ni contre la conscience publique. Quoique mon insistance « puisse vous sembler superflue, je vous supplie, oui, votre Henriette ff vous supplie de bien i>eser le sens de ces deux paroles. Simples en K apparence, elles signiûent, cher, que la droiture, l'honneur, la « loyauté, la politesse, sont les instruments les plus sûrs et les plus cr prompts de votre fortune. Dans ce monde ^oîsle, une foule de tf gens vous diront que l'on ne fait pas son chemin par les senti- <c ments, que les considérations morales trop respectées retardent a leur marche ; vous verrez des hommes mal élevés, mal appris ou (( incapables de toiser l'avenir, froissant un petit, se rendant coupaa blés d'une impolitesse envers une vieille femme, refusant de s'en- «[ nuyer un moment avec quelque bon vieillard, sous prétexte qu'ils (( ne leur sont utiles à rien; plus tard vous apercevrez ces hommes <( accrochés à des épines qu'ils n'auront pas épointées, et manquant a leur fortune pour un rien ; tandis que l'homme rompu de bonne « heure à cette théorie des devoirs ne rencontrera point d'obstacles ; (( peut-être arrivera-t-ll moins promptement, mai? sa fortune sera soa lide et restera quand celle des autres croulera!

« Quand ie vous dirai q«e l'api^tcation de cette doctrine exige avant « tout la science des manières, vous trouverez peut-être que ma juris- « prudence sent un peu la cour et les enseiffnements que j'ai reçus « dans la maison de Lenoncourt. 0 mon ami! j'attache k plus grande « importance à cette instruction, si petite en apparence. Les habî- H tudes de la grande compagnie vous sont aussi nécessaires qoe peu- <( vent l'être les connaissances étendues et variées que vous possédez; « elles les ont souvent suppléées : certains Ignorants en fait, mais <( doués d'un esprit naturel, habitués à mettre de la suite dans leurs « idées, sont arrivés à une grandeur qui fuyait de plus dignes qu'eux. (I Je vous ai bien étudié, Félii, afin de savoir si votre éducation, (( prise en commun dans les collèges, n'avait rien gAté chez vous. <( Avec quelle joie ai-je reconnu que vous pouviez acquérir le peu qui a vous manque, Dieu seul le sait 1 Chez* beaucoup de personnes éle- « vées dans ces traditions, les manières sont purement extérieures; « car la politesae exquise, les belles façons, viennent éa cœur et ir d'un grand sentiment de dignité personnelle; voilà pourquoi, mal- « gré leur éducation, quelques nobles ont mauvais ton, tandis que « certaines personnes d extraction bourgeoise ont naturellement bon ff goût, et n ont plus qu'à prendre quelques leçons pour se donner, a sans imitation gauche, d excellentes manières. Croyez-en une pau- « vre femme qui ne sortira jamais de sa vallée, ce ton noble, cette fc simplicité gracieuse empreinte dans la parole, dans le geste, dans « la tenue et jusque dans la maison, constitue comme une poésie ff physique dont le charme est irrésistible; jugez de sa puissance ff quand elle prcpd sa source dans le cœur? La politesse, cher enfant, « consiste à paraître s'oublier pour les autres; chez beaucoup de

I gens, elle est une grimace sociale qui se dément aussitôt que Tintéfl rêt trop froissé montre le bout de roreille, un grand devient alors fl ignoble. Mais, et je veux que vous soyez ainsi, Félix, la vraie poli' € tesse Implique une pensée chrétienne ; elle est conune la fleur de

< la charité, et consiste à s'oublier réellement. En souvenir d'Hen- I nette, ne soyez donc pas une fontaine sans eau, ayez l'esprit et la « forme ! ne craignez pas d'être souvent la dupe de cette vertu sociale, « t6t ou tard vous recueillerez le fniit de tant de grains en apparence a jetés au vent. Mon père a remarqué jadis qu^ine des façons les ff plus blessantes dans la politesse mal entendue est l'abus des proff messes. Quand il vous sera demandé quelque chose que vous ne € sauriez faire, refusez net en ne laissant aucune fausse espérance; ff puis accordez promptement ce que vous voulez octroyer : vous fl acquerrez ainsi la grâce du refus et la grâce du bienfait, double « loyauté qui relève merveiUeusement un caractère. Je ne sais si l'on « ne nous en veut pas phis d'un espoir déçu qu'on ne nous sait çré

< d'une faveur. Surtout, mon ami, car ces petites choses sont biru ff' dans mes attributions, et je puis m'appesaotir sur ce que je crois « savoir, ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils! ff La trop grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut fl le mépris, le zèle nous rend excellents à exploiter. Et d'abord, cher ff enfont, vous n'aurez pas plus de deux ou trois amis dans le cours « de votre existence, votre entière confiance est leur bien; la donner

< à plusieurs, n'est-ce pas les trahir? Si vous vous liez avec quelques « hommes plus intimement qu'avec d'autres, soyez donc discret sur fl vous-même, soyez toujours réservé comme si vous deviez les avoir ff un jour pour compétiteurs, pour adversaires ou pour ennemis ; les fl hasards de la vie le voudront ainsi. Gardez donc une attitude qui fl ne soit ni froide ni chaleureuse, sachez trouver cette ligne mo|epae fl sur laquelle un homme peut demeurer sans rien compromettre. fl Oui, croyez que le galant nomme est aussi loin de la lâche complaifl sauce de Philinte que de l'âpre vertu d'Alceste. Le génie du poète ff comique brille dans l'indication du milieu vrai que saisissent les ff spectateurs nobles; certes, tous pencheront plus vers les ridicules fl de la. vertu que vers le souverain mépris caché sous la bonhomie fl de l'égoîsme; mais ils sauront se préserver de l'un et de l'antre. « Quant à la banalité, si efie fait dire de vous par quelques niais que fl vous êtes un homme charmant, les gens habitués à sonder, à évafl luer les capacités humaines, déduiront votre tare et vous serez ff promptement déconsidéré, car la banalité est la ressource des gens fl faibles ; or les faibles sont malheureusement méprisés par une a société qui ne voit dans chacun de ses membres que des organes; fl peut-être d'ailleurs a-t-elle raison, la nature condamne à mort les ff êtres imparfaits. Aussi peut-être les touchantes protections de fl la femme sont-elles engendrées par le plaisir qu'elle trouve à lutter fl contre une force aveugle, à faire triompher I intelligence du cœur ff sur la brutalité delà matière. Mais la société, plus marâtre que mère, fl adore les enfiints qui flattent sa vanité. Qluant au zèle, cette prefl mière et sublime erreur de la jeunesse qui trouve un contentement fl réel à déployer ses forces et commence ainsi par être la dupe d'ellefl même «vaut d'être celle d'autrui, gardez-le pour vos sentiments parfl tagés, gardez-le pour la femme et pour Dieu. N'apportez m au fl bazar du mondent aux spéculations de la politique des trésors en fl échange desquels ils vous rendront des verroteries. Vousdevez croire fl la voix qui vous commande la noblesse en toute chose, alors qu'elle ff vous supplie de ne pas vous prodiguer inutilement; car malheureufl sèment les hommes vous estiment en raison de votre utilité, sans ff tenir compte de votre valeur. Pour emplO}rer une image qui se grave fl en votre esprit poétique, que le cbiifre soit d'une (||randeur demefl surée, tracé en or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre. fl Gomme l'a dit un homme de celte époque : fl N'ayez jamais de zèle ! » fl Le zèle effleure la duperie, il cause des mécomptes; vous ne trouff veriez jamais au-dessus de vous une chaleur en harmonie avec la ff v^tre : les rois comme les femmes croient que tout leur est dû. ff Quelque triste que soit ce principe, il est vrai, mais ne déflore point ff l'âme. Placez vos sentiments purs en des lieux inaccessibles où leurs ff fleurs soient passionnément admirées, où l'artiste rêvera presque ff amoureusement au chef-d'œuvre. Les devoirs, mon ami, ne sont ff pas des sentiments. Faire ce qu'on doit n'est pas faire ce qui plaft. ff tin homme doit afler mourir froidement pour son pays et peut don- « ner avec J>onhenr sa vie à une femme. Une des règles les plus imporff tantes de la science des manières, est un silence presque absohi ff sur vous-même. Donnez-vous la comète, quelque jour, de parler ff de vous-même à des gens de simple connaissance; entretenez-les de ff vos souffrances, de vos mfcirs ou de vos affaires ; vous verrez ff l'indifférence succédant à l'intérêt joué; puis, l'ennui venu, si la ff maîtresse du logis ne vous interrompt poliment, chacun s'éloignera t sous des prétextes habilement saisis. Mais voulez-vous grouper « autour de vous toutes les sympathies, passer pour un homme aimaff ble et spirituel, d'un commerce sûr? entretenez-les d'eux-mêmes, « cherchez un moyen de les mettre en scène, même en soulevant fl des questions en apparence inconciliables avec les individus; les ff fronts s'animeront, les bouches vous souriront, et quand vous serez fl parti chaeim fera votre éloge. Votre conscience et la voix du cœur

LE LYS im3 LA YALLËË.

vous diroDt la limite où commence la làcbelé de^ flatieries, où Gnit la grâce de la conversation. Encore un mot sur le discours en public. Mou amij ia jeunesse est toujours encline à je ne sais quelle prompiiitide de jugement qui lui fait honneur, mais qui la dessert; de là venait 1c silence imposé par Téducation d'autrefois aux jeunes gens qui faisaient auprès ae» grands un stage pendant lequel ils éiudjaiculla vie; car» autrefois, la noblesse comme Tart avail ses apprentis, ses pages dévoués aux maîtres qui les nourrissaient. Aujourd'hui la jeunesse possède une science de serre chaude, partant tout acide, qui la norte à juger avec sévérité les actions, les pensées et les écrits; eile tranche avec le fil d'une lame qui n'a pas encore servi. N'ayez pas ce travers. Vos arrêts seraient des censu* res qui blesseraient beaucoup de personnes autour de vous, et tous pardonneront moins peut-être une blessure secrète qu'un tort que vous donnerie?^ publiquement. Les jeunes ^ens sont sans indulgence, parce qu'ils ne connaissent rien de la vie ni de ses difGcultés. Le vieux critique est bon et doux, le jeune critique est implacable ; celui-ci ne sait rien, celui-là sait tout. D'ailleurs, il est au fond é& toutes les actions humaines un labyrinthe de raisons déterminantes, desquelles Dieu s'est réservé le jugement définitif. Pfe soyez sévère que pour vous-même. Votre fortune est devant vous, mais personne en ce inonde ne peut faire la sienne sans aide ; pratiquez donc la maison de mon père, l'entrée vous en est acquise, les relations que vous vous y créerez vous serviront en mille occasions; mais n'^ cédez pas un pouce de terrain à ma mère, elle écrase celui qui s'abanaonne et admire la fierté de celui qui lui résiste ; elle ressemble au fer, qui» battu, peut se joindre au fer, mais qui brise par son contact tout ce qui n'a pas sa dureté. Cultivez donc ma mère; si elle vous veut du bien, elle vous introduira dans les salons où vous acquerrez cette fatale science du monde, l'art d'écouter, de parler, de répondre, de vous présenter, de sortir; le langage précis, ce je ne sais quoi qui n'est pas plus la supériorité que l'habit ne constitue le génie, mais sans lequel le plus beau talent ne sera jamais admis« Je vous connais assez pour être sûre de ne me faire aucune illusion en vous voyant par avance comme je souhaite que viûiisl soyez : simple dans vos manières, doux de ton, fier sans fatuité, respectueux près des vieillards, prévenant sans servilité, discret surtout. Déployez votre esprit, mais ne servez [>as d amusement aux autres; car, sachez bien que si votre supériorité froisse un homme médiocre, il se taira, puis il dira de vous : — « Il est très-amusant ! j» terme de mépris. Que votre supériorité soit toujours léonine. Ne cherchez pas d'ailleurs à complaire aux hommes. Dans vos relations avec eux, je vous recommande une froideur qui puisse arriver jusqu'à cette impertinence dont ils ne peuvent se fâcher ; tous irespectcnt celui qui les dédaigne, et ce dédain vous conciliera la faveur de toutes les femmes, qui vous estimeront en raison do peu de cas que vous ferez des hommes. Ne souffrez jamais près de vous des gens déconsidérés, quand même ils ne meriteniient pas leur réputation, car le monde nous demande égaleo\ent compte de nos amitiés et de nos haines; à cet égard, que vos jugements soient longtemps et mûrement pesés, mais qu'ils soient irrévocables. Qnaod les hommes repoussés par vous auront justifié votre répulsion, votre estime sera recherchée ; ainsi vous inspirerez ce respect tacite qui grandit un homn^e parmi les hommes.. Vous voilà donc armé de la jeunesse qui plaît, de la grâce qui séduit, de la sagesse qui conserve les conquêtes* Tout ce que je viens de vous dire peut se résumer par un vieux mot : noblesse ohHge!

a maintenant appliquez ces préceptes à la politicpic des affaires. Vous entendrez plusieurs personnes disant aue la linesse est l'élément du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser les hommes pour se faire faire place. Mon ami, ces principes étaient bons au moyen âge, quand les princes avaient des forces rivales à détruire les unes par les autres; mais aiuourd'bui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh bien ! saebe^ que voufr n'avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, Tennemi de cet liomme est lui 'meniez vous pouvez le combattre en vous servant d'armes lo][ales, il sera tôt ou tard méprisé. Q^iant au .premier, votre franchise vous conciliera son estime: et, vos intérêts conciliés {car tout s'arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis, mamcur à qui n'en a pas dans le monde où vous allez ; mais tachez de ne donner prisejii au ridicule ni à la déconsidération ; je dis tâchez, car à P^ris un homme ne s'appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances ; vous n'y pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d'où les gens déshonorés essayent de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous pouvez toujours vous faire respecter en vous mouirant dans toutes les sphères implacable dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d'ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toii^ours droit au fait, marchez résolument à la question, et ne you§ battçz jamais que sur un point, avec toutes vos forces.

a Vous savez combien M. de Mortsauf haïssait Napalëon, il le poor- « suivait de sa malédiction, il veillait sur lui comme ia justice sur le a criminel, il lui redemandait tous les soirs le duc d'Engbien, la seule fl infortune, seule mort qui IuLait fait verser des larmes ; eh bien î c il Tadmiraît comme le plus hardi des capitaines, il m'en a souvent ff expliqué la tactique. Cette stratégie ne peut-elle donc s'appliquer ff dans la guerre des intérêts? elle y économiserait Te temps comme « l'autre économisait les hommes et l'espace; songez à ceci, car <f une femme se trompe souvent en ces choses que nous jugeons par (f instinct et par sentiment. Je puis insister sur un point : toute lier nesse, toute tromperie est découverte et finit par nuire, taudis que a toute situation me parait être moins dangereuse quand un homme a se place sur le terrain de la franchise. Si je pouvais citer moa « exemple, je vous dirais qu'à Clochegourde, forcée par le caracUre « de M. de Morlsauf à prévenir tout litige, à faire arbitrer immédia- « tement les contestations qui seraient pour lui comme une maladie (( dans laquelle il se complairait en y succombant, j'ai toujours tout « terminé moi-même en allant droit au nœud et disant à Tadversaire: <[ Dénouons, ou coupons ! Il vous arrivera souvent d*être utile aux <r autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé ; (( mais n'imitez pas ceux qui se plaignent des hommes et se vauieoi ff de ne trouver que des ingrats. N'est-ce pas se mettre sur ua pié- « destal? puis n'est-il pas un peu niais d'avouer son peu de conii:ii>a sance du monde? Mais ferez-vous le bien comme un usurier prête « son argent? Ne le ferez-vous pas pour le bien en lui-même? No- « hlesse oblige l Néanmoins ne rendez pas de tels services que vous « forciez les gens à l'ingralitudc. car ceux-là deviendraient pour vous « d'irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l'obligaiioa, (( comme le désespoir de la ruine, qui prête des forces incalculable?. « Quant à vous, acceptez le moins que vous pourrez des autres, ^e « soyez le vassal d'aucune àme, ne relevez que de vous-mêroe. (f. Je ne vous donne d'avis, mon ami, que sur les petites choses de la «r vie. Dans le monde politique, tout change d'aspect, les règles qui a régissent votre personne fléchissent devant les grands inlérêb. (( Mais si vous parveniez à la splière où se meuvent les gmuds « hommeS; vous seriez, comme Dieu, seul juge de vos résoluiious. «rVous ne serez plus alors un homme, vous serez la loi vivaute; a vous ne serez plus un individu, vous vous serez incarné la nalioa. « Mais si vous jugez, vous serez jugé aussi. Plus tacd vous compa- (ï raîtrez devant les siècles, et vous savez assez l'histoire pour avoir a apprécié les sentiments et les actes qui engendrent la vraie grandeur. tt J'arrive à la question grave, à votre conduite auprès des remmt'>. « Dans les salons où vous irez, ayez pour principe de ne pas vous (r prodiguer en vous livrant au petit manège de la coquetterie, l'a « des hommes qui, dans l'autre siècle, eurent le plus de succès, avait ff l'habitude de ne jamais s'occuper qucd'une seule personne dau« la û même soirée, et de s'attacher à celles qui paraissent négligées. Cet « homme, cher enfant, a dominé son époque. Il avait sagement (^1- « culé que, dans un temps donné, son éloge serait obstinément fait a par tout le monde. .La plupart des jeunes gens perdent leur plus « précieuse fortune, le temps nécessaire pour se créer des re/aiioiis c[ qui sont la moitié de la vie sociale ; comme Us plaisent par eu\- « mêmes, ils ont peu de choses à faire pour qu'on s'attache à leurs «[ inlérêls; mais ce printemps est rapide, sâcnez le bien employer, a Cultivez donc les femmes influentes. Les femmes influentes sout K-s « vieilles femmes, elles vous apprendront les alliances, les secrets de « toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent vous hk*- « ner rapidemenl au but. Elles seront k voa» d6 tœur ; la protection « est leur dernier amour quand elles ne sMit pas dévoies; ell^ vous « serviront merveilleusement, elles vous prôneront et voas reodroot ff désirable. Fuyez* les jeunes femmes 1 Ne croyez pas qu'il y ait le ff moindre intérêt persounal dans ce que je vous dis ! La femme do (ï cinquante ans fera tout pour vous et la feihme de vingt ans rien . ff celle-ci veut toute votre vie, l'autre ne vous demandera qu*uu m<>ff ment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d'elles tout (( en plaisanterie, elles sont ineapables d*avoir une pensée sériciiNr. ff Les jeunes femmes, mon ami, sont égoistesr>petites, sans amiUê ff vraie, elles n'aiment qu'elles, elles vous sacrifieraient à un sort f^ « D'ailleurs, toutes veulent du dàvouemsnt, et votre situation esigpta ff qu'on en ait pour vous, deux préi^ntioos ineODcitiables. Anctisf fl d'elles n'aura f'eutente de vos intérôta, toutes penserooc à elles et ff non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité qu'elles m^ ff vous serviront par leur attachement, elles tous dévoreront sac^ ff scrupule votre temps, vous feront manquer votre fortune» vous de* ff truiront de la meilleure gràoe du monde. Si- vous vous plaignez, la ff plus sotte d'antre elles voo6 prouvera que son gant vaut le monde ff que rien n'est plus glorieux que de la servir. Toutes vous dirooi « qu'elles donnent le. bonheur, et vous feront oublier vos belles des- « tinées : leur bonheur est variable, votre grandeur sera certaiof. ff Vous ne savez pas avec quel art perûde elles s'y prenocQt pour ^^tff tisfaire leurs lantaisies, pour convertir un goût passager en is ff amour qui commence sur la terre et doit se continuer dans le ckî « Le jour où elles vous quitteront, eile vous diront que le mot jff n'aivM phss justifie l'abandon, comme le mot/<tiifitf excusait les'

m LYS DM^S LA YÀLLEEL

€ aiM^r, qoê Vamour eu introlontam. DootHae absurde, cfi^r I ff Groy€s4e. ie véritable amour est étemel, iattni, toujoars semblable « à kimême; il est égal et par, sans ëémonstratians violentes; Il se a voit en oheveiix Maoos, toujoars jeune de cœur. Rien de ces cboses « ne se trouve parmi les femmes mondaines, elles jouent toutes la « comédie : celle^î vous intéressera par ses malheara, eHe (larattra « la plus douce et la moina eti^eance ma femmes ; mafs,{quand elle se « sera rendue nécessaire, elle vous dominera lentement et vous fera « f:iire ses volontés; vous voodrea être diplomate, aller, venir, ëtu- « dier les hommes, les intérêts, les pays : non, vous restereE à Paris « ou à sa terre, elle vons coudra malioieusement à sa jupe; et, plus « vons montreret de dévouement, plus elle sera ingrate. Celle-là tenft icra de vons intéresser par sa soumnssion, elle se fera votre page, 4 elle vous suivra romanesqaement au bout du monde, elle se cornai promettra pour vons ffardet el sera comme une pierre à voire cou. « Vous wNis noierez un jour, et la femme surna^era.tLes moins rusées <( des femmes ont des pièges infinis ; la plus imbécile triomphe par « le peu de défiance qu*elie excite ; la moins dangereuse serait une « femme galante qui vous aimerait sans savoir pourquoi, qui vous « quiticRait sans motifi et vous reprendrait par vanile. Mais toutes M vous nuiront dans le présent ou dans Tavenir. Toute jeune femme ff qui va dans Le monde, qui vit de plaisirs et de vaniteuses satisfacf( tioos, est ose femme à demi corrompue qui vous corrompra. Là, ff ne sera pas la créature chaste et recueillie dans Tàme de laquelle {( vous régnerez toujours. Ah ! elle sera solitaire celle qui vous ai- (( mcra : ses pins belles fêtes seront vos regards, elle vivra de vos « paroles. Qoe cette femme soit donc pour vous le monde entier, car n vous seroE tout poor elle; aimez-la bien, ne lui donnez ni chagrina « ui rivales, n*excitez pas sa jalousie. Etre aimé, cher, être compris, ff est le plus grand bonheur, je souhaite que vous le goûtiez, mats ne « compromettez pas la fleur de votre âme, soyez bien sûr du cœur « où vous placerez vos afTeclions. Cette femme ne sera jamais elle, « elle ne devra jamais penser à elle, mai$ à vous ; elle ne vous dis* « piitora rien, elle n'entendra jamais ses propres intérêts et saura <i ilairer pour vous un danger là où vous n'en verrez point, là oè elle 0 oubliera le sien propre ; enfin, si elle souffre, elle souffrira sans se « plaindre, elle n*aora point de coquetterie personnelle, iBais elle ff aura comme un respect de ce que vous aimerez en elle. Répondez ff à cet amour en le surpassant. Si vous êtes assez heureux pour ren- « contrer ce qui manquera toujours à votre pauvre amie, un amour « également ins|)iré, également ressenti ; songez, quelle que soit la « perfection de cet amour, que dans une vallée vivra pour vous une « mère de qui le comr est si creusé par le seutiment dont vous Tavez « rempli, que vons n>n pourrez jamais trouver le fond. Oui, je vous « porte une affection dont retendue ne vous sera jamais codnjie.: « pour qu'elle se montre ce qu'elle est, il faudrait ^ue vous eussiez « perdu votre belle intelligence, et alors \ousnc sauriez paa jusqu'où « pourrait allar mon dévouement. Suis-je suspecte en vous disant ff d éviter les jeunes femmes, toutes plus on moins artificieuses, moff quciises, vaniteuses, futiles, gaspilleuses; de vous attacher aux « femmes inftoentes, à ces imposantes douairières, pleines de sens « comme l'était ma tante, et qui vous serviront si bien, qui vous dé- « fendront contre les accusations secrètes en les détruisant, qui diff ront de vous ce que vous ne pourriez en dire vous-même ? Enfin, « ne suis-je pas généreuse en vous ordonnant de réserver vos adora « 9 tiens pour l'ange au cœur pur? Si ce mot, noblesse ohligey contient H une grande partie de mes premières recommandations, mes avis ff sur vos relations avee les femmes sont aussi dans ce mot de cheof Valérie : les servir UmUs^ n'en aimer qu*une.

H Votre instruction est immense, votre cœur conservé par la souf- « f rance est resté sans souillure ; tout est beau, tout est bien en a vous, teitiUêz dùnel Votre avenir est maintenant dans ce seul mot, a le mot des grands hommes. N'est-ce pas, mon enfant, que vous ff obéirez à votre Henriette, que vous lui permettrez de continuer à « TOUS dire ce qu'elle pense de vous et de vos rapports avec le ff monde : j'ai dans l'âme un œil qui voit l'avenir pour vous comme ff pour mes cnfiints, lalssez-rooi aooeiiser deceMeliaeuhérà votre « firoflt, don mystérieux que m'a fait la paix de ma vie et qui, loin ff de s'affaiblir, 8*eniretlent dans la solitude et le silence. Je vous de- <c innnde en retour de me donner on grand boiriieur : i« veux vous ff voir grandissant parmi lôs hommes, sans qu'un seul de vos succès ff me fasse plisser le front; je veux que vous mettiez promptement a votre foriime à la hauteur de votre nom et pouvoir me dire qife « j'sii contribué mieux qoe par te ^ésir k votre grandeur. Cette se- « crèie coopération est le seul plaisir «me jo poisse me permettre. « J'nttcndrai. Je ne vous dis pas adieu. Pious sommes sépa^, vous «ne pouvez avoir ma main sous vos lèvres; mais vous devez bien « avoir entrevu quelle place vous occupez dans'Ie.cceur de

(f Votre IIe.nbiktte. »

Quand j'eus fini cotte lettre, je sentais palpiter sons mes doigts un ccriir n>aiorucl au moment où j*étaîs encore glacé par le sévère acciK^il do ma mèfc« Je dlvinai pourquoi lo comtesse m'avait interdit eii Tourainc la lecture de cette lettre, elle craignait sans doute dé

voir tomber ma tète à ses pieds et de les sentir mouillés par mes pleurs.

Je fis enfin la counalssance de mon fVère Charles, qui JQsqu*aIors avait été comme un étranger pour moi; mais W eut dans ses moindres relations une morgue qui mettait trop de distance entre nous pour que nous nous aimassions en frères ; tons les sentiments doux reposent sur l'égalité des âmes, et il n*y eut entre nous aucun point de cohésion. Il m'eoBeifntii dooioraledieal oes nena que l'esprit ou le cœur devinent ; à tout propos, il paraissait se défier de moi ; ai je n'avais pas eu pour point d'appui mon aipouc, il m'eût rendu gauChe et bête en affectant de croire que je u^ ^vais rien. Néanmoins il mo

{ présenta dans le monde, où ma niaiserie devait faire valoir ses qua< ités. Sans les malheurs de mon enfance, j'aurais |>u prendre sa vanité de prolecteur pour de l'amitié fraternelle \ mais fa solitude morale produit les mêmes effets que la solitude terrestre : le ^ilence permet d'y apprécier les plus légers retentissements, et l'habitude de SQ réfugier en soi-même développe une sensibilité dont la délicatesse ré* vêle les moindres nuances des affections qui nous touchent. Avan^ d'avoir connu madame de Mortsauf, un regard dur me blessait, l'accent d'un mot brusque me frappait au cœur; j'en gémissais, mais sans rien savoir de la vie des caresses; tandis qu'à mou retour d^ Glochegourde je pouvais établir des comparaisons qui perfectionnaient ma science prématurée. L'observation qui repose sur des souffrances ressenties est incomplète. Le bonheur a sa lumière aussi. Je me laissai d'autant plus volontiers écraser sous la supériorité du droit d'aînesse, que je n'étais pas la dupe de Charles.

J'allai seul chez la duchesse de Lenoncourt, oà je n'entendis point parler d'Henriette, où personne, excepté le bon vieux duc, la simplicité même, ne m'en parla ; mais, à la manière dont il me reçut, je devinai les secrètes recommandations de sa fille. An moment où je commençais à perdre le niais étonnement que cause à tout débutant 1^ vue du grand monde, au moment où j'y entrevoyais des plaisirs en comprenant les Tessources qu'il offre aux ambitieux, et que je mo plaisais à mettre en usage les maximes d'Henriette en admirant leur profonde vérité» les événements du 20 mars arrivèrent. Mon frère suivit la cour â Gand; moi. par le conseil de la comtesse, avec qui j'entretenais une correspondance active de mon c6té aeukment, j'y accompagnai le duc de Lenoncourt. La bienireillance babitueiie du duc devint une sincère protection quand il me vit attaché de cœur, de tête et de pied aux nourbons ; il me présenta Ininnénie à Sa Majesté. Les courtisans du malheur sont peu nombreux; la jeunesse a des admirations naives, des fidélités sans calcul; le roi savait juger les hommes ; ce qui n'eût pas été remarqué anx Tuileries le fut donc beaucoup à Gand, et j'eus le bonheur de plaide à Louis XVHi. Une lettre de madame de Mortsauf à son père, apportée avec des dépêches par un émissaire des Vendéens, et dans laquelle il y avait un met pour mol, n'apprit que Jacques était malade. M. de Mortsauf, au désespoir autant de \$ mauvaise santé de son fils qoe de voir une seconde émigration commencer sans lui, avait njoaté quelques mots qui nio tirent Jeviner la situation de la bien-aimée. Tourmemée par lui sans doute quand elle passait tous ses insttmtt au ebevet de Jacq|ues, o*ayant de repos ni le jour ni la nuit, snpérienre aqs taquine* nés, mais sans force pour les dominer quand elle employait toute son âme à soigner son enfant, Henriette devait désirer le secours d'une amitié qui lui avait rendu la vie moins |Maanle ; ne fôt-ce que pour s!en servir à occuper M. de Mortsauf. Déjà plusieurs fois j'avais emmené le comte au dehors quand il menaç;iit de la tourmenter, innocente ruse dont le succès m'avait valu quelques-uns de ces regards qui expriment une reconnaissance passionnée où l'amour voit des promesses. Quoique je fusse impatient de marcher sur les traces de Charles, envoyé récemment au congrès de Vienne, guoiune je voulusse, au risque de mes jours, justifier les prédictions d'Henriette et m'alTranchir de la vassalité fraternelle, mon -ambition, mes désirs d'indépendance, l'intérêt que j'avais à ne pas quitter le roi, tout pâlit devant la figure endoDjrie de madame oe Mortsauf; je résolus de quitler la cour 4e Gand pou» aller servir la vraie souveraine. Dieu me récompensa. L'émissaire envoyé par les Vendéens ne pouvait pas retourner en France, le roi voulait un homme qui se dévouât à y par* ter se^ iostfiiction^, le due 4e LeooncOuriraavait qno Je roi n'oublierait point celin.qui socbari^ait deoeue périllense entreprise; il mo fit agréer sana me conanller, et j'acceptai» bien heureux de pouvoir me retrouver à Glochegourde tout en servant la bonne cause.

Après avoir eu, dès vingt et un ans, une audience do roi, je revins en France où, soit à Paris, soit en Vendée, j'eus le bonheur d'accomplir les intentions de 8a Majesté. Vers la fin de mai, poursuivi par les autorités bonapartistes, antqueRes j'étais signalé, je ras obligé de firir en homme qui semblait retourner a son manoir, allant à pied de domaine en domaine, de bois en bois, à travers la haute Vendée, le Bocage et le Poitou, changeant de route suivant l'occurrence. J'aitoignls Saiimur, de Saumur je vms à Cbinon, et de Ghinon, en une seule nuit, jfe gagnai les bois de Nueiî, où Je rencontrai le comte à cheval dans une laiide ; H me prit en croupe et m'amena chez lui, sans que nous eussions vn personne qui put me reconnaître.

ss

LE LYS DANS LA VALLÉE

— Jacques est mieux, avait été son premier mot.

Je lui avouai ma positioD de fanlassin diplomatique traqué comme noe bêle fauve, et le gealilbomme s'arma ae son royalisme pour disputer  M. de CItessel le danger de me recevoir. En apercevaQl Clochegnurde, il me sembla que les hui( mois qui veDaieiil de s'écouler étaient un soo^e. Quand le comte dit à sa Temme en me précédant : — Devinez qui je vons amène?... Félix.

— Est-ce possiUe? demanda- t-elle les bras pendants et le visage BtapéBé.

Je me montrai, nous restâmes tous deux immobiles, elle clouée sur son fauleuil, moi sur le seuil de sa porte, oous conlemplaal avec l'avide Itxiië de deux amants oni veulent réparer par un seul regard (ont le temps perdu ; mais, nonteu^ d'une surprise qui laissait son cipur sans voile, elle se leva, je m'approchai.

— J'ai bien prié pour vous, me dit-elle après m'avoir tendu sa main à baiser.

Elle me demanda des nouvelles de son père; puis elle devina nu fatigue, et alla s'occuper de mon gtte, tandis que le comte me faisait donner i manger, car je mourais de Faim. Ha chambre fut celle qui se trouvait au-dessusde la sienne, celle de sa tanle; elle m'y ât conduire par le comte, après avoir mis le pied sur la première marche de l'escalier, en déUbërant sans doute avec elle-même si die m'y accompagnerait; je me retournai, die rougit, me souhaita un bon sommeil, et se relira précipitamment.

Quand )e descendis pour dtuer. j 'appris les dcsus- (res de Waterloo, la Toite de Nupoléon, la marche des alliés sur Paris et le retour probable des Bourbons. Ces événements étaient tout pour le comte, ils ne turent rien pour nous. Savez-vou la (dns grande nouvelle, après les wtfants caressés, car ie ne vous parle pas de mes alarmes en voyant la comtesse pile et maigrie ; je connaissais le ravage que pouvait fiiire un geste d'étoanemenl, et n'eiprimni que du plaisir en ta voyant.

La grande nouvelle pour nous fut : I — Vous aurez de la glace ! * Elle ~« s'était souvent dépitée, l'année dernière, de ne pas avoir d'eau asseï nratcbe poor moi, qai,

u'ayaot pas d'antre boisson, l'aimBls glacëe. Dieu sait au prix de combien d imporlunités die avait fait constniire une glacière ! Vous savei mieux qae personne qu'il sulBl à l'amour d'un mut, d'un regard, d'une inflexion de voix, d'une attention légère en apparence ; son plus beau privilège est de se prouver par lui-même. Eh bien! son mot, son regard, sou plaisir, me révélèrent l'étendue de ses sentimculs, comme je lui avais naguère dit tous les miens par ma conduite au trictrac. Hais les naïfs témoignages de sa tendresse abondèrent : le septième jour après mon arrivée, elle redevint fraîche; elle pétilla de santé, de joie et de jeunesse; je retrouvai mon cher lys embelli, mieux épanoui, de même que je trouvai mes trésors de cceur augmentés. N'est-ce pas seulement cbei les petits esprits, ou dans les cœurs vulgaires, que l'absence amoindrit les sentiments, efface les traits de l'àme et diminue les beautés de la personne aimée? Pour les imaginations ardentes, pour les étree chei

lesquels l'enthousiasme passe dans le sang, le leinl d'«ie poarpfe nouvelle, et cbei qui la passion prend les tomes de la coosUnre, l'absence n'a-t-elle pas l'effet des supplices qui raffermissaieiit la foi des premiers chrétiens, ei leur rendaient Dieu visible 7 If 'exisle-t-i pas chez un cœur rempli d'amour des souhaita incessantaqui donnent plus de prix aux formes désirées, en les bisant entrevoir colorées par le feu des rêves? n'éprouve-t-on pas des irritations qui coninnniquent le beau de l'idéal aux traits adorés en les cbarge>at de pensées? Le passé, repris souvenir k souvenir, s'agrandit; l'avei^ te meuble d'espérances. Entre deux cœurs oà suraboodeat ces mm électriques, une première entrevue devint alors conuse ud bietiUsaut orage qui ravive la terre et la féconde en y portant les subila lumières de la foudre. Combien de plaJMrs soaves ne godtai-je pat a voyant que chez nous ces pensera, ces restaitiments, étaient récim ques ? De quel œU charmé je suivis les progrès du btmheur cbet Beariette! Une fenuBe qn revit sous les r^anis de l'aimé dooite peoi- , être une plus grande I {veuve de sentimeu qie celle qui meart uéepv nn doute, ou sëchée n sa lige, bote de sève; je ne sais qui des deux est la plus toochaUe.

La renaisseoce de mdame de Mortsanf fii oaiureHe coomm la el' fels du mois de mai wr les prairies,cwumec«i du soleil et de l'oule sur les fleurs abaiu».

Comme notre vallée d'amour , Hearielie aiiii eu son hiver, die rnaissait coninie die m printemps. Avant k dîner, BOUS descendioM sur notre chère lern»se. Là, tout en caressant la tête de son pisvre enfant, devcno pte débile que je ne l'init vu, qui nurchait asx lliiDcs de sa mère, silcndeui comme s'il coa* vait encore une maladie, die me racooia fet Duils passées au chevef du malade. — Durant ces trois mois, elle avait, disaiteJle, vécu d'une vie tout iméneure ; die avait hahilé comme n palais sombre en iT:iignant d'entrer en de somptueux appartements où brilbieni des lumièree, où se dmoaient des Tètes à rik interdites, et i la pork desquels die se lenaii.

un œil k son enCiw.

l'autre sur une ûpat indistincte, une oriâte pour écouter les dateurs, une autre petr entendre une voix. Oc disait des poésies ingérées par la solitude, comme aucun poéle n'en a jamais invenli; mais tout cela naivemeut, sans savoir qu'il ^ eAt le moindre xesijfi d'amour, ni trace de voluptueuse pensée, m pensée orieDtakraenl suave, comme une rose du Frangistau. Quand ie comte doos rejoignit, die continua du même ton, en femme fiére d'dleHuéme. qai peut jeter un regard d'orgueil k son mari, et mettre sans rouçir an baiser sur le front de sou fils. Elle avait beaucoup prié, elle arui tenu Jacques pendaut des nuits entières sous ses mains jmnie», m voulant pas qu il mourdt.

— J'allais, disait-elle, jusqu'aux portes du sanctuaire demander >i vie à Dieu, Elle avait eu des visions, elle me les racontait; nuis* moment ou elle prononça de sa voixd'ange ces paroles merveillcniM — Quand je dormais, mon cœur veillait!

— C'est-à-dire que vous avei été presque foUe, répondit le caam en I iulerrompuit

pni commeiti on peiit lire lutrement dei lellrei éeritei — m.

LE LÏS DANS LA VALLÉE

Elle se iDi, atteinte d'une vive <louletir, comme si c'éuit la première blessure reçue, comme si elle edi oublié que, depuis treize ans, jamais cet homme n'avait manqué de lui décocner une (lèche au cœur. QtfXùM sublime atteint dans son vol par ce grossier grain de plomb, elle tomba dans un sinpide abailcmcni.

— Eh quoi ! monsieur, dil-elle après une pause, jamais une de ines'puroles ne irouvera-t-elle grâce au tribunal de votre esprit? n'aurez-vous jamais d indulgence pour ma fuiblesse, ni de compréhension pour mes idées de femme?

Elle s'arrêta. Déjà cet ange se repentait de ses murmures, ei mesurait d'un regartl son passé comme son avenir : ponrrait-elle être comprise, D'allaii-elle pas taire jaillir une virulente apostroplie? Ses veines bleues battirent violemment daus ses tempes, elle n'eut point de larmes, mais le vert de ses yeux devint pâle ; puis elle abaissa ses regards vers la terre pour ne pas voir dans les miens sa peine agrandie, ses seniiments devinés, son Ame caressée en mon âme, et surtout la compatissance encolérée d'un jeune amour prêt, comme un chien jidèle, à dévorer celui qui blesse sa mattresse, sans discuter ni la force ni ht qiialilé de l'assaillant. En ces ctuels moments il fallait voir l'air de supériorité que prenait le comte; il croyait triompher de sa femiiic, et l'accablait alors d'une firËle de phrases qui répétaient ta même idée, et ressemblaient â des coups de hache rendant le même son.

— Il est donc toujours le même? lui disje quand le comte nous quitta forcément réclamé par son |»queur, qui vint le chercher.

— Toujours, me répondit Jacques.

— Toujoursexcellent, mon fils, dit-elle à Jac-

Îues en essayant ainsi e soustraire H. de Morisauf au jugement de ses enfants. Vous voyei le présent, vous ignorez le passé, vous ne sauriez critiquer voire père sans commeUre «luclque injustice; mais ctissiez-vons h douleur de voir votre père en faute, l'honneur des fa-

crels dans le plus profond silence.

— Gomment vont les changements Jk la Cagsiiic et à la Rhétorière? • lui demandai-jË pour la tirer de ses amères pensées.

— Au delji de mes

espérances, me dit-elle. Les bâiimeuls finis, nous avons trouvé deux fermiers excellents qui ont pris l'une à quatre mille cinq cents francs, impôts payés, l'autre à cinq mille francs ; et les beaux sont consentis pour quinze ans. Nous avons déjà planté trois mille pieds d'arbres sur les deui nouvelles fermes. Le parent de Manette est enchanté d'avoir la Rabelaye. Hariioeau lient In Baude. Le bien de nos quatre fermiers consiste eo prés et en bois, dans lesquels ils ne portent point, comme le font quelques fermiers peu consciencieux, les fumiers destinés à nos terres de labour. Ainsi noi efforts ont été couronnés par le plus beau succès. Clochegourde, sans les réserves que nous nommons la ferme du château, sans les bois ni les clos, rap-

Krie dix-neuf mille francs, et les plantations nous ont préparé oe Iles annuités. Je bataille pour fatre donner nos terres réservées à Marlineau. notre garde, qui mainteiunt peut se foire remplacer par son fils. Il en offre trois mille francs, si H. de HorMMif veut lui bâtir

une ferme â la Commanderîe. Nous pourrions alors dégager les abords de Gluchegourde, achever notre avenue projetée jusqu^u chemin de Chinon, ei n'avoir que nos vignes et nos bois ù soigner. Si le roi revient, noire pension reviendra ; noui v cousentirons après quelques jours de croisière contre le bon sens ae Notre femme. La fortime de Jacques sera donc indestructible. Ces derniers résultats obtenus, je laisserai monsieur thésauriser pour Madeleine, que le roi dotera d'ailleurs selon l'usage. J'ai la conscience tranquille ; ma tâche s'accomplit. Et vous? me dit-elle.

Je lui expliquai ma mission, et lui Ss voir combien son cons«l avait éié froclueux et sage. Etait-elle douée de seconde vue pour ainsi pressentir les événements?

— Ne vous l'ai-je pas écrit? dil-elle. Pour vous seul, je puis exercer une facullé surprenante, dont je n'ai parlé qu'à H. de la Bei^e, mou confesseur, et qu'il explique par une intervention divine. Souvent , après quelques méditations profondes, provoquées par des craintes sur l'éiai de mes enfants, mes yeux se fermaient aux choses de la terre et voyaient dans une antre r^ion :

quand j'y apercevais Jacques et Madeleine lumineux, ils étaient pendant un certain temps en bonne santé; si je

- les y trouvais enveloppes d'un brouillard, ds tombaient bientOt malades. Pour vous, nonseulement je vous vois toujours brillant, mais j'entends une voix douce qui m'explique sans paroles, par une communication mentale, ce nue vous devez faire.

Par quelle loi ne puisse user de ce don merveilleux potir mes enfants et pour vous? dil-elle en lombanl dans la rêverie. Dieu veut-il leur servir de père? se demanda-t^lle après une

— Laissez-moi croire, lui dis-je, que je n'obéis qu'à vous!

Elle me jeta l'un de ccssmirîresctilièrement gracieux qui me causaient one ^ grande ivresse de cœur, que je n'aurais pas alors senti uii coup mortel.

— Des que le roi sera dans Paris, allez-y, qnil* tcz Clochegourde, re-

Sril-elle. Autant il esi égradant de quêter des places et des grâces, autant il est ridicule de ne pas être â portée de les accepter. Il se fera degrands changements.

Les hommes capables et sûrs seront nécessaires au roi, ne lui manquez pas; vous entrerez jeune aux affaires, et vous vous en trouverez bien; car, pour les hommes d'Etat comme pour les acteurs, il est des cliosea de métier

3ue le génie ne révèle pas, il faut les apprendre. Mon père tient ceci u duc de Choiseul. Songez à moi, me dit-elle après une pause, faites-moi goùler les plaisirs de la GUi>ériorilé dans une âme tout à moi. N'étes-vous pas mon fds?

— Votre fils? repris-je d'un air boudeur.

— Rien que mon fils, dit-elle en se moquant de moi, n'esKe pas avoir une assez belle place dans mon cœur ?

La cloche sonna le dîner, elle prit mon bras et s'y appuya complaisamment.

— Vous avez grandi, me dit-elle en inontant les escaliers. Quand nous fdmes au perron, elle m'agita le bras comme si mes regards l'aiieignaieni trop vivement; quoiqu'elle eût les yeux baissés, elle sa-

Lidy AnbflUe, maniulte de Dudlej.

LE LYS DANS LA VALLÉE

vaîl bien que je ne regardais qu'elle ; elle me dit alors de cet air fiuissemeut impatienté, si gracieux, si coquet : — Allons, voyez donc un peu notre chère vallée ! Elle se retourna, mit son ombrelle de soie blanche au-dessus de nos létes, en collant Jacques sur elle ; et le geste de tête par lequel elle me montra Tlndre, la toue, les prés, prouvait que depuis mon séjour et nos promenades elle s'était entendue avec ces horizons fumeux, avec leurs sinuosités vaporeuses. La nature était le manteau sous lequel s'abritaient ses pensées. Elle savait maintenant ce que soupire le rossignol pendant les nuits, et ce que répète le chantre des marais en psalmodiant sa note plaintive.

A huit heures, le soir, je fus témoin d'une scène qui m*émut profondément et qoe je n'avais jamais pu voir, car je restais toujours à jouer avec M. de Mortoauf, pendant qu'elle se passait dans la salle à manger, avant le coucher des enfants. La cloche sonna deux coups, tous les gens de la maisca vinrent.

— Vous êtes notre hôte, soumettez-vous à la règle du couvent ! dît-elle en m*entralnant par la main avec cet air d innocente raillerie qui distingue les femmes vraiment pieuses.

Le .comte nous suivit. Maîtres, enfants, domestiques, tous s'agenouillèrent, tètes nues, en se mettant à leurs places habituelles. C'était le tour de Madeleine à dire les prières : la chère petite les prononça de sa voix enfantine, dont les tons ingénus se détachèrent avec clarté dans l'harmonieux silence de la campagne et prêtèrent aux phrases la sainte candeur de l'innocence, cette grâce des anges. Ce fut la plus émouvante prière que j'aie entendue. La nature répondait aux paroles de l'enfant par les mille bruissements du soir, accompagnement d'orgue légèrement touché. Madeleine était à droite de la comtesse et Jacques à la gauche. Les touffes gracieuses de ces deux létes, entre lesquelles s'élevait la coiffure nattée de la mère et que dominaient les cheveux entièrement blancs et le crâne jauni de M. de Moi'tsau'', composaient un tableau dont les couleurs répétaient en quelque sorte à l'esprit les idées réveillées par les mélodies de la prière; eulin, pour satisfaire aux conditions de l'unité qui marque le sublime, cette assemblée recueillie était enveloppée par la lumière adoucie du couchant, dont les teintes rouges coloraient la salle, en laissant croire ainsi aux âmes, ou poétiques, ou superstitieuses, que les feux du ciel visitaient ces fidèles serviteurs de Dieu agenouillés là sans distinction de rang, dans l'égalité voulue par l'Eglise. En me reportant aux jours de la vie patriarcale, mes pensées agrandissaient encore cette scène déjà si grande par sa simplicité. Les enfants dirent bonsoir à leur père, les gens nous saluèrent, la comtesse s'en alla, donnant une main à chaque enfant, et je rentrai dans le salon avec le comte.

•— Nous vous ferons faire votre salut par là et votre enfer par ïcï, me dit-il en montrant le trictrac.

La comtesse nous rejoignit une demi-heure après et avança son métier près de notre table.

— Ceci est pour vous, dit-elle en déroulant le canevas ; mais depuis trois mois l'ouvrage a bien langui. Entre cet œillet rouge et cette rose, mon pauvre enfant a souffert.

— Allons, allons, dit M. de Mortsauf, ne parlons pas de cela. Sixcinq, monsieur l'envoyé du roi.

(Juand je me couchai, je me recueillis pour Tentendre allant et venant dans sa chambre. Si elle demeura calme et pure, je fus travaillé par des idées folles qu'inspiraient d'intolérables désirs. — Pourquoi ne serait-elle pas à moi? medisais-je. Peut-être est-elle, comme moi, plongée dans cette tourbillonnante agitation des sens ? A une heure, je descendis, je pus marcher sans faire de bruit, j'arrivai devant sa porte, je m'y couchai, l'oreille appliquée à la fente, j'entendis son égale et douce respiration d'enfant. Quand le froid m'eut saisi, je remontai, je me remis au lit et dormis tranquillement jusqu'au matin. Je ne sais à quelle prédestination, à quelle nature doit s'attribuer le plaisir que je trouve à m'avancer jusqu'au bord des précipices, à sonder le gouiîre du mal, à en interroger le fond, en sentir le froid, et me retirer tout ému. Cette heure de nuit passée au seuil de sa porte où j*ai pleuré de rage, sans qu'elle ait jamais su que le lendemain elle avait marché sur mes pleurs et sur mes baisers, sur sa vertu tour à tour détruite et respectée, maudite et adorée; cette heure, sotte aux yeux de plusieurs, est une inspiration de ce sentiment inconnu qui pousse des militaires, quelques-uns m'ont dit avoir ainsi joué leur vie, à se jeter devant une batterie pour savoir s'ils échapperaient à la mitraille, et s'ils seraient heureux en chevauchant ainsi l'abîme des probabilités, en fumant comme Jean Barl sur un tonneau de poudre. Le lendemain, j'allai cueillir et faire deux bouquets; le comte les admira, lui que rien en ce genre n'émouvait et pour qui le mot de Champcenetz, a il fait des cachots en Espagne, » semblait avoir été dit.

Je passai quelques jours à Clochegourde, n'allant faire que de courtes visites à Frapesle, où je dînai trois fois cependant. L'armée française vint occuper Tours. Quoique je fusse cvidcniment la vie et la santé de madame de Mortsauf, elle me conjura de gagner Château-

roux, pour revenir en toute hâte à Paris, par Issoudun et Orléans. Je voulus résister, elle commanda, disant que le génie familier avait parlé; j'obéis. Nos adieux furent cette fois trempés de larmes, elle craignait pour moi l'entraînement du monde où j'allais vivre. Ne fallait-il pas entrer sérieusement dans le tournoiement des intérêts, des passions, des plaisirs qui font de Paris une mer aussi dangereuse aux chastes amours qu'à la pureté des consciences. Je lui promis de lui écrire chaciue soir les événements et les pensées de la journée, même les plus frivoles. A cette promesse, elle appuya sa tête alauguie sur mon épaule, et me dit : — N'oubliez rien, tout m'intéressera.

Elle me donna des lettres pour le duc et la duchesse, chez lesquels j'allai le second jour de mon arrivée.

— Vous avez du bonheur, me dit le duc, dînez ici, venez avec moi ce soir au château, votre fortune est faite. Le roi vous a nommé ce matin, en disant : (( Il est jeune, capable et fidèle! » Et le roi regrettait de ne pas savoir si vous étiez mort ou vivant, en quel lieu vous avaient jeté les événements, après vous être si bien acquitté de votre mission.

Le soir, j'étais maître des requêtes au conseil d'Etal, et j'avais auprès du roi Louis XVIII un emploi secret d'une durée égale à celle de son règne, place de confiance, sans faveur éclatante, mais sans chance de disgrâce, qui me mit au cœur du gouverneitient et fut la source de mes prospérités. Madame de Mortsauf avait vu juste, je lui devais donc tout : pouvoir et richesse, le bonheur et la science ; elle me guidait et m'encourageait, purifiait mon cœur et donnait à mes vouloirs cette unité sans laquelle les forces de la jeunesse se dépensent inutilement. Plus tard, j'eus un collègue. Chacun de nous fut de service pendant six mois. Nous pouvions nous suppléer l'un l'autre au besoin ; nous avions une chambre :;u château, notre voilure et de larges rétributions pour nos frais quand nous étions obligés de voya-

{;er. Singulière situation! Etre les disciples secrets d'un monarque à a politi([ue duquel ses ennemis ont rendu depuis une éclatante justice, de l'entendre jugeant tout, intérieur, extérieur, d'être sans influence patente, et de se voir parfois consultés comme Laforêt par Molière, de sentir les hésitations d'une vieille expérience, affermies par la conscience de la jeunesse. Notre avenir était d'ailleurs fixé de manière à satisfaire l'ambition. Outre mes appointements de maître des requêtes, payés par le budget du conseil d'Etat, le roi me donnait mille francs par mois sur sa cassette, et me remettait souvent luimême quelques gratifications. Quoique le roi sentît qu'un jeune homme de vingt-trois ans ne résisterait pas longteim)s au travail dont il m'accablait, mon collègue, aujourd'hui pair de France, ne fut choisi que vers le mois d'août 1817. Ce choix était si diflQcile, nos fonctions exigeaient tant de qualités, que le roi fut longtemps à se décider. Il me fit l'honneur dé me demander quel était celui des jeunes gens entre lesquels il hésitait avec qui je m'accorderais le mieux. Parmi eux se trouvait un de mes camarades de la pension Lepilre, et je ne l'indiquai point; Sa Majesté me demanda pourquoi.

— Le roi, lui dis-je, a choisi des hommes également fidèles, mais de capacités différentes, j'ai nommé celui que je crois le plus habile, certain de toujours bien vivre avec lui.

Mon jugement coïncidait avec celui du roi, qui me sut toujours gré du sacrifice que j'avais fait. En cette occasion, il me dit : — Vous serez, monsieur le Premier. Il ne laissa pas ignorer cette circonstance à mou collègue, qui, en retour de ce service, m'accorda son amitié. La considération que me marqua le duc de Lenoïicourt donna la mesure à celle dont m'environna le monde. Ces mots : (( Le roi prend un vif intérêt à ce jeune homme; ce jeune homme a de l'avenir, le roi le goûte, » auraient tenu lieu de talents, mais ils communiquaient au gracieux accueil dont les jeunes gens sont l'objet ce je ne sais quoi qu'on accorde au pouvoir. Soit chez le duc de Lcuoucourt, soit chez ma sœur, qui épousa vers ce temps son cousin, le marquis de Listomère, le fils de la vieille parente clftz qui j'allais à l'île Saint- Louis, je fis insensiblement la connaissance des personnes les plus influentes au faubourg Saint-Germain.

llenrielte me mit bientôt au cœur de la société dite le Petit-Chàteau, par les soins de la princesse de Blamont-Chauvry, de qui elle était la petilc-bellc-nièce ; elle lui écrivit si chaleureusement à mon sujet, que la princesse m'invita sur-le-champ à la venir voir; je la cultivai, je sus lui plaire, et elle devint non pas ma protectrice, mais une amie dont les sentiments curent je ne sais quoi de malcrnol. La vieille princesse prit à cœur de me lier avec sa (ille. madame d'Espard, avec la duchesse de Langeais, la vicomtesse de Beauséant et la duchesse du Maufrigncuse, des femmes qui tour à tour tinrent le sceptre de la mode, et qui furent d'autant plus gracieuses pour moi, que j'éuùs sans prétentions auprès d'elles, et toujours prêt a leur être agréable. Mon frère Charles, loin de me renier, s'appuya des lors sur moi; mais ce rapide succès lui inspira une secrète jalousie qui, plus t^trd, me causa bien des chagrins. Mon père et ma mère, surpris de cette fortune inespérée, sentirent leur vanité flattée, et m'adoptèrent enfin pour leur fils ; mais, comme leur sentiment était en quch^ue sorte artificiel, pour ne pas dire joué, ce retour eut peu d'influence sur un cœur ulcéré;

LE LYS DANS LA VALLÉE

d'ailleurs, les affections entachées d*ëgoîsme excitent peu les syropatbies ; le cœur abhorre les calculs et les profits de tout genre.

J'écrivais fidèlement à ma chère Henriette, qui me répondait une ou deux lettres par mois. Son esprit planait ainsi sur moi, ses pensées traversaient les distances et me faisaient une atmosphère pure. Aucune femme ne pouvait me captiver. Le roi sut ma réserve; sous ce rapport, il était de Técole de Louis XV, et me nommait en riant mademoiselle de Vandenesse, mais la sagesse de ma conduite lui

Klaisait fort. J'ai la conviction que la patience dont j'avais pris l'baitude pendant mon enfance, et surtout à Glochegourde, servit beaucoup à me concilier les bonnes sràces du roi, qui fut toujours excellent pour moi. Il eut sans doute la fantaisie de lire mes lettres, car il ne fut pas longtemps la dupe de ma vie de demoiselle. Un jour, le duc était de service, j'écrivais sous la dictée du roi, qui, voyant entrer le duc de Lenoucourt, nous enveloppa d'un regard malicieux.

— Ëh bien 1 ce diable^ de Mortsauf veut donc toujours vivre ? hii dit- il de sa belle voix d argent, à laquelle il savait comumniquer à volonté le mordant de lépigramme.

— Toujours, répondit le duc.

— La comtesse de Mortsauf est un ange que je voudrais cependant bien voir ici, reprit le roi; mais si je ne puis rien, mon chancelier, dil-il en se tournant vers moi, sera plus heureux. Vous avez six mois à vous, je me décide à vous donner pour collègue le jeune homme dont nous parlions hier. Amusez -vous bien à Clochegourde, monsieur Caton ! Et il se lit rouler hors du cabinet en souriant.

Je volai comme une hirondelle en Touraine. Pour la première fois j'allais me montrer à celle que j'aimais non - seulement un peu moins niais, mais encore dans l'appareil d'un jeune homn»e élégant dont les manières avaient été formées par les salons les plus polis, dont l'éducation avait été achevée par les femmes les plus gracieuses, qui avait enfin recueilli le prix de ses souffrances, et qui avait mis en usage l'expérience du plus bel ange que le ciel ait commis à la garde d un enfant. Vous savez comment j'étais équipé pendant les trois mois de mon premier séjour à Frapesle. Quand je revins à Clochegourde, lors de ma mission en Vendée, j éuiis vêtu coumie un chasseur. Je portais une veste verte à boutons blancs rougis, un pantalon à raies, des guêtres de cuir et des souliers. La marche, les balliers, m'avaient si mal arrangé, que le comte fut obligé de me prêter du linge. Cette fois, deux ans de séjour à Paris, l'habitude d'élre avec le roi, les façons de la fortune, ma croissance achevée, une physionomie jeune qui recevait un Rustre inexplicable de la placidité d'une âme magnétiquement unie à l'àme pure qui de

de me

(Jlocbegourde rayonnait sur moi, tout m'avait transforme : j'avais l'assurance sans fatuité, j'avais un contentement intérieur de trouver, malgré ma jeunesse, au sommet des affaires ; j'avais la conscience d'être le soutien secret de la plus adorable femme qui fût ici* das, son espoir inavoué. Peut-être eus-je un petit mouvement de vanité quand le fouet du postillon claqua dans la nouvelle avenue qui de )a roule de Chinon menait à Clochegourde, et qu'une grille que je ne connaissais pas s'ouvrit au milieu d'une enceinte circulaire recemn eut bâtie. Je n'avais pas écrit mon arrivée à la comtesse, voulant iui causer une surprise, et j'eus doublement tort : d'abord elle éprouva le saisissement que donne un plaisir longtemps espéré, mais considéré comme impossible ; puis, elle me prouva que toutes les surprises calculées étaient de mauvais goût.

Quand Henriette vit le jeune homme là où elle n'avait jamais vu u'un enfant, elle abaissa son regard vers la terre par un mouvement 'une tragique lenteur; elle se laissa prendre et baiser la main sans témoigner ce plaisir intime dont j'étais averti par son frissonnement de sensitive ; et, quand elle releva son visage pour me regarder encore, je la trouvai pâle.

— Eh bien ! vous n'oubliez donc pas vos vieux amis? me dit M. de Mortsauf, qui n'était ni changé ni vieilli.

Les deux enfants me sautèrent au cou. J*aperçus à la porte la figure grave de l'abbé de Dominis, précepteur de Jacques.

— Oui, dis-je au comte , j'aurai désormais par an six mois de liberté qui vous appartiendront toujours. Eh bien! qu'avez-vous? disje à la comtesse en lui passant mon bras pour lui envelopper la taille et la soutenir, en présence de tous les siens.

•— Oh ! laissez-moi, me dit-elle en bondissant, ce n'est rien.

Je lus dans son âme, et répondis à sa pensée secrète en lui disant : — Ne reconnaissez -vous donc plus votre fidèle esclave ?

Elle prit mon bras, quitta le comte, ses enfants, l'abbé, les gens accourus, et me mena loin de tous en tournant le boulingrin, mais en resliinl sous leurs yeux ; puis, quand elle jugea aue sa voix ne serait point entendue : — Félix, mon ami, dit-elle, pardonnez la peur à (jui n'a qu'un fil |)our se diriger dans un labyrinthe souterrain, et qui tremble de le voir se briser. Répétez-moi que je suis plus que jamais Henriette pour vous, que vous ne m'abandonnerez point, aue rien ne prévaudra contre moi, que vous serez toujours un ami dévoué. J*ai vu tout à coup dans l'avenir, et vous n'y étiez pas, comme

toujours, la face brillante et les yeux sur moi ; vous me tourniez le dos.

— Henriette, idole dont le culte l'emporte sur celui de Dieu, lys, fleur de ma vie, comment ne s;wez-vous donc plus, vous qui êtes ma conscience, que je me suis si bien incarné à votre cœur, que mon âme est ici quand ma personne est à Paris? Faut-il donc vous dire que je suis venu en dix-sept heures, que chaque tour de roue empoi^ tait un monde de pensées et de désirs qui a éclaté comme une tempête aussitôt que je vous ai vue...

— Dites, dites ! Je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas que je meure; il vous envoie à moi comme il dispense son souffle à ses créations, comme il cpand lu pluie des nuées sur une terre aride: dites, dites ' m'aimez-vous saintement?

— Saintement.

— A jamais?

— A jamais.

— Comme une vierge Marie, qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche?

— Comme une vierge Marie visible.

— Comme une sœur?

— Gomme une sœur trop aimée.

~ Comme un mère?

— Comme une mère secrètement désirée.

•— (Jhevaleresquement, sans espoir?

— Chevaleresquement, mais avec espoir.

— Enfin, comme si vous n'aviez encore que vingt ans, et que vous portiez votre petit méchant habit bleu du bal?

— Oh ! mieux. Je vous aime ainsi, et je vous aime encore comme... Elle me regarda dans une vive appréhension... comme vous aimait votre tante.

— Je suis heureuse; vous avez dissipé mes terreurs, dit-elle eu revenant vers la famille étonnée de notre conférence secrète ; mais soyez bien enfant ici ! car vous êtes encore un enfant. Si votre politique est d'être homme avec le roi, sachez, monsieur, qu'ici la v6ire est de rester enfant. Enfant, vous serez aimé ! Je résisterai toi^ours à la force de l'homme ; mais que refuserais-je à l'enfant? rien; il ne peut rien vouloir que je ne puisse accorder. — Les secrets sont dits, fit-elle en regardant le comte d'un air malicieux où reparaissait la jeune fille et sou caractère primitif. Je vous laisse, je vais ro'ba* billcr.

Jamais, depuis trois ans, je n'avais entendu sa voix si pleinement heureuse. Pour la première fois je connus ces jolis cris d'hirondelle, ces notes enfantines dont je vous ai parlé. J'apportais un équipage de chasse à Jacques, à Madeleine une boite à ouvrage, dont sa mère se servit toujours ; enfin je réparai la mesquinerie à laquelle m'avait con- , damnée iadis la parcimonie de ma mère. La joie que témoignaient les deux eulants, enchantés de se montrer l'un à l'autre leurs cadeaux, parut importuner le comte, toujours chagrin quand on ne s'occupait pas de lui. Je fis un signe d intelligence à Madeleine, et je suivis le comte, qui voulait causer de lui-même avec moi. Il m'emmena vers la terrasse ; mais nous nous arrêtâmes sur le perron à chaque fait grave dont il m'entretenait.

— Mon pauvre Félix, me dit- il, vous les voyez tous heureux et bien portants; moi, je fais ombre au tableau : j'ai pris leurs maux, et je bénis Dieu de nie les avoir donnés. Autrefois, j'ignorais ce que j'avais ; mais aujourd'hui je le sais : j'ai le pylore attaqué, je ne digère plus rten.

t— Par quel hasard étes-vous devenu savant comme un professeur de l'Ecole de médecine? lui dis-je en souriant. Votre médecin est-il assez indiscret pour vous dire ainsi.,.

— Dieu me préserve de consulter les médecins, s'écria-t-tl en manifestant la répulsion que la plupart des malades imaginaires éprouvent pour la médecine.

Je subis alors une conversation folle, pendant laquelle il me fit les plus ridicules confidences, se plaignant de sa femme, de ses gens, de ses enfants et de la vie, en prenant un plaisir évident à répéter ses dires de tous les jours à un ami qui, ne les connaissant pas, pouvait s'en étonner, et que la politesse obligeait à l'écouter avec intérêt. Il dut être content de moi, car je lui prêtais une profonde attention, eu essayant de pénétrer ce caractère inconcevable, et de deviner les nouveaux tourments qu'il infligeait à sa femme et qu'elle me taisait. Henriette mit fin à ce monologue en apparaissant sur le perron. Le comte l'aperçut, hocha la tête et me oit : — Vous m écoutez, vous, Félix ; mais ici personne ne me plaint!

Il s'en alla comme s'il eût eu la conscience du trouble qu'il aurait porté dans mon entretien avec Henriette, ou que, par une attention chevaleresque pour elle, il eût su qu'il lui faisait plaisir eu nous lais* saut seuls. Son caractère offrait des désinences vraiment inexplica-

LE LYS DANS LA VALLÉE

bles^caril était jaloux comme le soat tous les gens faibles; mais aussi sa confiance dans la sainteté de sa femme était sans bornes ; peut-être même les souffrances de son amour-propre, blessé par la supériorité de cette haute vertu, engendraient-elles son opposition constante aux volontés de la comtesse, qu'il bravait comme les enfants bravent leurs maîtres ou leurs mères. Jacques prenait sa leçon, Madeleine faisait sa toilette : pendant une heure environ je pus donc me promener seul avec la comtesse ^r la terrasse.

— Eh bien ! chère ange, lui dis-je, la chaîne s*est alourdie, les sables se sont enflammés, les épines se multiplient?

— Taisez-vous, me dit-elle en devinant les pensées que m*avait suggérées ma conversation avec le comte; vous êtes ici, tout est oublié! Je ne souffre point, je n'ai pas souffert !

Elle fit quelques pas légers, comme pour aérer sa blanche toilette, pour livrer au zéphvr ses ruches de tulle neigeuses, ses manches flottantes, ses rubans Irais, sa pèlerine et les boucles fluides de sa coiffure à la Sévigné; et je la vis, pour la première fois, ieune fille, igaîe de sa gaieté naturelle, prête à jouer comme un enfant. Je connus alors et les larmes du bonheur et la joie que Thomme éprouve à donner le plaisir.

— Belle fleur humaine que caresse ma pensée et que baise mon âme! 6 mon lys! lui dis-je, toujours intact et droit sur sa tige, toujours blanc, fier, parfumé, solitaire !

— Assez, monsieur, dit-elle en souriant. Parlez -moi de vous, racontez-moi bien tout.

Nous eûmes alors, sous cette mobile vodte de feuillages frémissants, une longue conversation pleine de parenthèses interminables, prise, quittée et reprise, où je la mis au fait de ma vie, de mes occupations ; je lui décrivis mon appartement à Paris, car elle voulut tout savoir ; et, bonheur alors inapprécié, je n'avais rien à lui cacher. En connaissant ainsi mon âme et tous les détails de cette existence remplie par d'écrasants travaux, en apprenant l'étendue de ces fonctions où, sans une probité sévère, on pouvait si facilement tromper, s'enrichir, mais que j'exerçais avec tant de rigueur que le roi, lui dis-je, m' SippelMi mademoiselle de Tandenesse, elle saisit ma main et la 'baisa en y laissant tomber une larme de joie. Cette subite transposition des rôles, cet éloçe si magnifique, cette pensée si rapidement exprimée, mais plus rapidement comprise : a Voici le maître que j'aurais voulu, (( voilà mon rêve ! » tout ce qu'il y avait d'aveux dans cette action, où l'abaissement était de la grandeur, où l'amour se trahissait dans une région interdite aux sens, cet orage de choses célestes me tomba sur le cœur et m'écrasa. Je me sentis petit, j'aurais voulu mourir à ses pieds.

— Ah ! dis*je, vous nous surpasserez toujours en tout. Gomment pouvez-vous douter de moi? car on en a douté tout à l'heure, Henriette.

— Non pour le présent, reprit-efle en me regardant avec une dou- • ceur ineffable qui, pour moi seulement, voilait la lumière de ses

yeux ; mais en vous voyant si beau je me suis dit : — Nos projets sur Madeleine seront dérangés par quelque femme qui devinera les trésors cachés dans votre cœur, qui vous adorera, qui nous volera notre Félix et brisera tout ici.

— Toujours Madeleine ! dis-je en exprimant nne surprise dont elle ne s'affligea qu'à demi. Est-ce donc à Madeleine que je suis fidèle?

Nous tombâmes dans un silence que M. de Mortsauf vint malencontreusement interrompre. Je dus, le cœur plein, soutenir une conversation hérissée de difficultés, où mes sincères réponses sur la politique alors suivie par le roi heurtèrent les idées du comte,, qui me força d'expliquer les intentions de Sa Majesté. Malgré mes interrogations sur ses chevaux, sur la situation de ses affaires agricoles, s'il était content de ses cinq fermes, s'il couperait les arbres d'une vieille avenue, il en revenait toujours à la politique avec une taquinerie de vieille fille et une persistance d'enianC, car ces sortes d'esprits se heurtent volontiers aux endroits où brille la lumière, ils y retournent toujours en bourdonnant sans rien pénétrer, et fatiguent l'âme comme les grosses mouches fatiguent l'oreille en fredonnant le long des vitres. Henriette se taisait. Pour éteindre cette conversation que la chaleur du jeune âge pouvait enflammer, je répondis par des monosyllabes approbatifs en évitant ainsi d'inutiles discussions; mais M. de Mortsauf avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas sentir tout ce que ma politesse avait d'injurieux. Au moment où, fâché d'avoir toujours raison, i! se cabra, ses sourcils et les rides de son front jouèrent, ses yeux jaunes éclatèrent, son nez ensanglanté se colora davantage, comme le jour où, pour la première fois, je fus témoin d'un de ses accès de démence ; Henriette me jeta des regards suppliants en me faisant comprendre qu'elle ne pouvait déployer en ma mveur l'autorité dont elle usait pour justifier ou pour défendre ses enfants. Je répondis alors au comte en le prenant au sérieux et maniant avec une excessive adresse son esprit ombrageux.

— Pauvre cher! pauvre cher! disait-elle en murmurant plusieurs fois ces deux mots qui arrivaient à mon oreille comme une brise.

Puis, quand elle crut pouvoir intervenir avec succès, elle nous dit en s'arrétant : — Savez-vous, messieurs, que vous êtes parfaitement ennuyeux ?

Ramené, par cette interrogation, à la chevaleresque obéissance due aux femmes, le comte cessa de parler politique ; nous l'ennuyâmes à notre tour en disant des riens, et il nous laissa libres de nous promener, en prétendant que la tête lui tournait à parcourir ainsi coqUnuellement le même espace.

Mes tristes conjectures étaient vraies. Les doux paysages, la tiède atmosphère, le beau ciel, l'enivrante poésie de cette vallée, qui, pendant quinze ans, avait calmé les lancinantes fantaisies de ce malade, étaient impuissantes aujourd'hui. A l'éponue de la vie où, chez les autres hommes, les aspérités se fondent et les angles s'émoussent, le caractère du vieux gentilhomme était encore devenu plus agressif

Sue par le passé. Depuis quelques mois, il contredisait pour contreire, sans raison, sans justifier ses opinions ; il demandait le pourquoi de toute chose, s'inquiétait d'un retard ou d'une commission, se mêlait à tout propos des affaires intérieures, et se faisait rendre compte des moindres minuties du ménage, de manière à fatiguer sa femme ou ses gens, en ne leur laissant point leur libre arbitre. Jadis il ne s'irritait jamais sans quelque motif spécieux, maintenant sou irritation était constante. Peut-être les soins de sa fortune, les spéculations de l'agriculture, une vie de mouvement, avaient-ils jusqu'alors détourné son humeur atrabilaire en donnant une pâture à ses inquiétudes, en employant l'activité de son esprit ; et peut-être aujourd'hui le manque d occupations metiait-il sa maladie aux prises avec ellemême ; ne s'exerçant plus au dehors, elle se produisait par des idées fixes, le m4)i moral s'était emparé du moi physique. Il était devenu son propre médecin: il compulsait des livres de médecine, croyait avoir les maladies dont il lisait les descriptions, et prenait alors pour sa santé des précautions inouïes, variables, impossibles à prévoir, partant impossibles à contenter. Tantôt il ne voulait pas de bruit, et, quand la comtesse établissait autour de lui un silence absolu, tout à coup il se plaignait d'être comme dans une tombe, il disait qu'il y avait un milieu entre ne pas faire de bruit et le néant de la Trappe. Tantôt il affectait une parfaite indifférence des choses terrestres, la maison entière respirait ; ses enfants jouaient, les travaux ménagers s'accomplissaient sans aucune critique; soudain, au milieu du bruit, il s'écriait lamentablement : a — On veut me tuer ! » — Ma chère, s'il s'agissait de vos enfants, vous sauriez bien deviner ce qui les gène, disait-il à sa femme en aggravant l'injustice de ces paroles par le ton aigre et froid don# il les accompagnait. Il se vêtait et se dévêtait à tout moment, en étudiant les plus légères variations de l'atmosphère, et ne faisait rien sans consulter le baromètre. Malgré les maternelles attentions de sa femme, il ne trouvait aucune nourriture à son goût, car il prétendait avoir un estomac délabré, dont les douloureuses digestions lui causaient des insomnies continuelles; et néanmoins il mangeait, buvait, digérait, dormait, avec une perfection que le plus savant médecin aurait admirée. Ses volontés changeantes lassaient les gens de sa maison, qui, routiniers comme le sont tous les domestiques, étaient incapables de se conformer aux exigences de systèmes incessamment contraires. Le comte ordonnait-il de tenir Ws fenêtres ouvertes, sous prétexte que le grand air était désormais nécessaire â sa santé ; quelques jours après, le grand air, ou trop humide ou trop chaud, devenait intolérable ; il grondait alors, il entamait une querelle, et, pour avoir raison, il niait souvent sa consigne antérieure. Ce défaut de mémoire ou cette mauvaise foi lui donnait gain de cause dans toutes les discussions où sa femme essayait de l'opposer à luimême. L'habitation de Glochegourde était devenue si insupportable, que l'abbé de Dominis, homme profondément instruit, avait pris le parti de chercher la résolution de quelques problèmes, et se retranchait dans une distraction affectée. La comtesse n'espérait plus, comme par le passé, pouvoir enfermer dans le cercle de la famille les accès de ces folles colères ; déjà les gens de la maison avaient été témoins de scènes où l'exaspération sans uiotif de ce vieillard prématuré passa les bornes ; ils étaient si dévoués à la comtesse qu'il n'en transpirait jrien au dehors, mais elle redoutait chaque jour un éclnt public de ce délire que le respect humain ne contenait plus. J'appris plus tard d'affreux détails sur la conduite du comte envers sa femme; au lieu de la consoler, il l'accablait de sinistres prédictions et la rendait responsable des malheurs à venir, parce qu'elle refusait les médications insensées auxquelles il voulait soumettre ses enfants. La comtesse se promenait- elle avec Jacques et Madeleine, le comte lui prédisait un orage, malgré la pureté du ciel ; si par hasard l'événement justifiait son pronostic, la satisfaction de son amour-propre le rendait insensible au mal de ses enfants; l'un d'eux était-il indisposé, le comte employait tout son esprit à rechercher la cause de cette souffrance dans le système de soins adopté par sa femme, et qu'il épiloguait dans les plus minces détails, en concluant toujours par ces mots assassins : a Si vos enfants retombent malades, vous l'aurez bien voulu. » Il agissait ainsi dans les moindres détails de l'administration domestique, où il ne voyak jamais que le pire côté des choses, se faisant à tout propos Xavocat du diable, suivant une expression de son vieux

LE LYS DAINS LA VALLÉE

cocher. La oomlesfîc avait indiqué pour Jacques et Madeleine des heures de repas différentes des siennes, elles avait ainsi soustraits à la terrible action de la maladie du comte, en allirant sur elle tous les orages. Madeleine et Jacques voyaient rarement leur père. Par une de ces h^lucinations particulières aux égoïstes, le comte n'avait pas la plus légère conscience du mal dont il était Tauteur. Dans la conversation confidentielle que nous avions eue, il s*était surtout plaint d'être trop bon pour tous les siens. Il maniait donc le fléau, abattait, brisait tout autour de lui comme eût fait un singe; puis, après avoir blessé sa victime, il niait Pavoir touchée. Je compris alors d*où provenaient les lignes comme marquées avec le fil d'un rasoir sur le front de la comtesse, et que j'avais aperçues en la revoyant. U est chez les âmes nobles une pudeur qui les empêche d'exprimer leurs souffrances, elles eu dérobent orgueilleusement retendue à ceux qu'elles aiment par un sentiment de charité voluptueuse. Aussi, malgré mes instances, u'arrachai-je pas tout d'un coup cette confidence à Henriette. Elle craignait de me chagriner, elle me faisait des aveux interrompus par de subites rougeurs ; mais j'eus bientôt deviné l'aggravation gue le désœuvrement du comte avait apportée dans les peines domestiques de Gtochegourde.

— Henriette, lui dis-je quelques jours après, en lui prouvant que j'avais mesuré la profondeur de ses nouvelles misères, n'avez-vous pas eu tort de si bien arranger votre terre que le comte n'y trouve plus à s'occuper?

— Cher, me dit-elle en souriant, ma situation est assez critique pour mériter toute mon attention, croyez que j*en ai bien étudié les ressources, et toutes sont épuisées. En effet, les tracasseries ont toujours été grandissant. Gomme M. de Mortsauf et moi nous sommes toujours en présence, je ne puis les affaiblir en les divisant sur plusieurs points, tout serait également douloureux pour moi. J'ai songé à distraire M. de Mortsauf, en lui conseillant d'établir une magnanerie à Clochegourde où il existe déjà quelques mûriers, vestiges de l'ancienne industrie de la Touraine; mais j'ai reconnu qu'il serait tout aussi despote au logis, et que j'aurais de plus les mille emiuis de cette entreprise. Apprenez, monsieur l'observateur, me dit-elle, que dans le jeune âge les mauvaises qualités de l'homme sont contenues par le monde, arrêtées dans leur essor par le jeu des passions, gênées par le respect humain; plus tard, dans la solitude, chez un homme âgé, les petits défauts se montrent d'autant plus terribles qu'ils ont été longtemps comprimés. Les faiblesses humaines sont essentiellement lâches, elles ne comportent ni paix ni trêve; ce que vous leur avez accordé hier, elles l'exigent aujourd'hui, demain et toujours ; elles s'établissent dans les concessions et les étendent. La puissance est clémente, elle se rend à l'évidence, elle est juste et paisible ; tandis que les passions engendrées par la faiblesse sont impitoyables; elles sont heureuses quand elles peuvent agir à la manière des enfants qui préfèrent les fruits volés en secret à ceux qu'ils peuvent manger à table; ainsi M. de Mortsauf éprouve une joie véritable à me surprendre ; et lui qui ne tromperait personne me trompe avec délices, pourvu que la ruse reste dans le for intérieur.

Un mois environ après mon arrivée, un matin, en sortant de déjeuner, la comtesse me prit le bras, se sauva par une porte à clairevoie qui donnait dans le verger, et m'entraîna vivement dans les vignes.

— Ah ! il me tuera, dit-elle. Cependant je veux vivre, ne fût-ce que pour mes enfants ! Comment, pas un jour de relâche ! Toujours marcher dans les broussailles, manquer de tomber à tout moment, cl à tout moment rassembler ses forces pour garder son équilibre. Aucune créature ne saurait suffire à de telles dépenses d'énergie. Si je connaissais bien le terrain sur lequel doivent porter mes efforts, si ma résistance était déterminée, l'âme s'y plierait; mais non. chaque jour l'attaque change de caractère, et me surprend sans défense; ma douleur n'est pas une, elle est multiple. Félix, Félix, vous ne sauriez imaginer quelle forme odieuse a prise sa tyrannie, et quelles sauvages exigences lui ont suggérées ses livres de médecine. . Oh ! mon ami... dit-elle en appuyant sa tête sur mes épaules, sans achever sa confidence. Que devenir, que faire? reprit-elle en se déballant contre les pensées qu'elle n'avait pas exprimées. Comment résister? H me tuera. Non, je me tuerai moi-même, et c'est un 'crime cependant! M'enfuir? et mes enfants! Me séparer? mais comment, après quinze ans de mariage, dire à mon père que je ne puis demeurer avec M. de Mortsauf, quand, si mon père ou ma mère viennent, il sera posé, sage, poli, spirituel? D'ailleurs les femmes mariées ont-elles des pères, ont-elles des mères ? elles appartiennent corps et biens à leurs maris. Je vivais tranquille, sinon heureuse, je puisais quelques forces dans ma chaste solitude, je l'avoue; mais, si je suis privée de ce bonheur négatif, je deviendrai folle aussi, moi. Ma résistance est fondée sur de puissantes raisons qui ne me sont pas personnelles. N'est-ce pas un crime que de donner le jour à de pauvres créatures condamnées par avance à de perpétuelles douleurs? Cependant ma conduite soulève de si graves questions que je ne puis les décider seule; je suis juge ei partie. J'irai demain à Tours consulter l'abbé Birotteau, mon nouveau directeur ; car mon cher et vertueux

abbé de la Berge est mort, dit-elle en s'interrompant. Quoiqu'il fût sévère, sa force apostolique me manquera toujours ; son successeur est un ange de douceur qui s'attendrit au lieu de réprimander ; néanmoins, au cœur de la religion quel courage ne se retremperait? Suelle raison ne s'affermirait à la voix de l'Esprit Saint? — Mon ieu, reprit-elle en séchant ses larmes et levant les yeux au ciel, de quoi me punissez-vous? Mais, il faut le croire, dit-elle en appuyant ses doigts sur mon bras, oui, croyons-le, Félix, nous devons passer par un creuset rouge avant d'arriver saints et parfaits dans les sphères supérieures. Dois-je me taire? me défendez-vous, mon Dieu, de crier. dans le sein d'un ami? Taimé-je trop? Elle me pressa sur son cœur comme si elle eût craint de me perdre : — Qui me résoudra ces doutes? Ma conscience ne me reproche rien. Les étoiles rayonnent d'en haut sur les hommes; pourquoi l'âme, cette étoile humaine, n'envelopperait-elle pas de ses reax un ami, quand on ne laisse aller à lui que de pures pensées?

J'écoutais cette horrible clameur en silence, tenant la main moite de celte femme dans la mienne plus moite encore ; je la serrais avec une force à laquelle Henriette répondait par une force égale.

— Vous êtes donc par là? cria le comte, qui venait à nous, la tête nue.

Depuis mon retour il voulait obstinément se mêler à nos entretiens, soit qu'il en espérât auelque amusement, soit qu'il crût que la comtesse me contait ses couleurs et se plaignait dans mon sein, soit encore qu'il fût jaloux d'un plaisir qu'il ne partageait point.

— Gomme il me suit! dit-elle avec l'accent du désespoir. Allons voir les clos, nous l'éviterons. Baissons-nous le long des baies pour qu'il ne nous aperçoive pas.

Nous nous fîmes un rempart d'une baie touffue, nous gagnâmes les clos en courant, et nous nous trouvâmes bientôt loin du comte dans une allée d'amandiers.

— Chère Henriette, lui dis-je alors en serrant son bras contre mon cœur, et m'arrêtant pour la contempler dans sa douleur, vous m'avez naguère dirigé savamment à travers les voies périlleuses du grand monde; permettez -moi de vous donner quelques instructions

Eour vous aider à finir le duel sans témoins dans lequel vous succomeriez infailliblement, car vous ne vous battez point avec des armes égales. Ne luttez pas plus longtemps contre un fou...

— Chut ! drt-elle en réprimant des larmes qui roulèrent dans ses yeux.

— Ecoutez-moi, chère! Après une heure de ces conversations que je suis obligé de subir par amour pour vous, souvent ma pensée est

Ï pervertie, ma tête est lourde ; le comte me fait douter de mon inleligence, les mêmes idées répétées se gravent malgré moi dans mon cerveau. Les monomanies bien caractérisées ne sont pas contagieuses ; mais, quand la folie réside dans la manière d'envisager les choses, et qu'elle se cache sous des discussions constantes, elle peut causer des ravages sur ceux qui vivent auprès d'elle. Votre patience est sublime, mais ne vous mene-t-elle pas à l'abrutissement ? Ainsi pour vous, pour vos enfants, changez de système avec le comie. Votre adorable complaisance a développé son égoîsme, vous l'avez traité comme une mère traite un enfant qu'elle gâte; mais aujourd'hui, si vous voulez vivre... Et, dis-je en la resardant, vous le voulez ! déployez l'empire <iue vous avez sur lui. vous le savez, il vous aime et vous craint, faites-vous craindre davantage, opposez à ses volontés diffuses une volonté rectiligne. Etendez votre pouvoir comme il a su éiendre, lui, les concessions que vous lui avez faites, et renfermez sa maladie dans une sphère morale, comme on renferme les fous dans une loge.

— Cher enfant, me dit-elle en souriant avec amertume, une femme sans cœur peut seule jouer ce rôle. Je suis mère, je serais un mauvais bourreau. Oui, je sais souffrir, mais faire souffrir les autres ! jamais, dit- elle , pas même pour obtenir un résultat honorable ou grand. D'ailleurs, ne devrais-je pas faire mentir mon cœur, déguiser ma voix, armer mon front, corrompre mon geste... ne me demandez pas de tels mensonges. Je puis me placer entre M. de Mortsauf et ses enfants, je recevrai ses coups pour qu'ils n'atteignent ici personne ; voilà tout ce que je puis pour concilier tant d'intérêts contraires.

— Laisse-moi l'adorer ! sainte, trois fois sainte ! dis-je en mettant un genou en terre, en baisant sa robe et y essuyant des pleurs qui me vinrent aux yeux.

— Mais, s'il vous tue, lui dis-je.

Elle pâlit, et répondit en levant les yeux au ciel : — La volonté de Dieu sera faite !

— Savez-vous ce que le roi disait à votre père à propos de vous? « Ce diable de Mortsauf vit donc toujours ! »

— Ce qui est une plaisanterie dans la bouche du roi, répondit-elle, est un crime ici.

Malgré nos précautions, le comte nous avait suivis à la piste ; il nous atteignit tout en sueur sous un noyer où la comtesse s'était ar-

zs

LE LYS DANS LA VALLÉE

rétée pour me dire cette parole grave; en le voyant, je me mis à parler vendange. Eut-il d'injustes soupçons? je ne s;iis; mais il resta sans mot dire à nous examiner, sans prendre garde a la fraîcheur que distillent les noyers Après un moment employé par quelques paroles insignifiantes entrecoupées de pauses tres-signiticatives, le comte dit avoir mal au cœur et à la tête; il se plaignit doucement, sans quêter notre pitié, sans nous peindre ses douleurs par des images exagérées. Nous n*y fîmes aucune attention. En rentrant, il se sentit plus mal encore, parla de se mettre au lit, et s'y mit sans cérémonie, avec un naturel qui ne lui était pas ordinaire. Nous profitâmes de Tarmistice aue nous donnait son humeur hypocondriaque, et nous descendîmes à notre chère terrasse, accompagnés de Madeleine.

— Allons nous promener sur l'eau, dit la comtesse après quelques tours, nous irons assister à la pêche que le garde fait pour nous aujourd'hui.

Nous sortons par la petite porte, nous gagnons la toue, nous y sautons, et nous voilà remontant l'Indre avec lenteur. Gomme trois enfants amu$^és à des riens, nous regardions les herbes des bords, les demoiselles bleues ou vertes ; et la comtesse s'étonnait de pouvoir goûter de si tranquilles plaisirs au milieu de ses poignants chagrins; mais le calme de la nature, qui marche insouciante de nos luttes, n'exerce- t-il pas sur nous un charme consolateur? L'agitation d'un amour plein de désirs contenus s harmonie à celle de l'eau, les fleurs que la main de l'homme n'a point perverties expriment ses rêves les plus secrets, le voluptueux oalancement d'une bnrque imite vaguement les pensées qui flottent dons l'âme. Nous éprouvâmes l'engourdissante influence de cette double poésie. Les paroles, montées au diapason de la nature, déployèrent une grâce mystérieuse, et les re* gards eurent de plus éclatants rayons en participant à la lumière si largement versée par le soleil dans la prairie flamboyante. La rivière fut comme un sentier sur lequel nous volions. Enfin, n'étant pas diverti par le mouvement qu'exige la marche à pied, notre esprit s'empara de la création. La joie tumultueuse d'une petite fille en liberté, si gracieuse daiis ses gestes, si agaçante dans ses propos, n'était-elle pas aussi la vivante expression de deux âmes libres qui se plaisaient à former idéalement celte merveilleuse créature rêvée par Platon» connue de tous ceux dont la jeunesse fut remplie par un heureux amour? Pour vous peindre cette heure, non dans ses détails indescriptibles, mais dans son ensemble, je vous dirai que nous nous aimions en tous les êtres, en toutes les choses qui nous entouraient; nous sondons hors de nous le bonheur nue chacun de nous souhaitait ; il nous pénétrait si vivement, que la comtesse 6ta ses gants et laissa tomber ses belles mains dans l'eau comme pour rafraîchir une secrète ardeur. Ses yeux parlaient ; mais sa bouche, qui s'entr'ouvrait comme une rose à l'air, se serait fermée à un désir. Vous connaissez la mélodie des sons graves parfaitement unis aux sons élevés, elle m'a toujours rappelé la mélodie de nos deux âmes en ce moment, qui ne se retrouva plus jamais.

— Où faites-vous pêcher, lui dis-je, si vous ne pouvez pêcher que sur les rives qui sont à vous ?

-y- Près du pont de Ruan, me dit-elle. Ah ! nous avons maintenant la rivière à nous depuis le pont de lUian jusqu'à ClochegouiHie. M. de Morisauf vient d'acheter quarante arpents de prairie avec les économies de ces deux années et l'arriéré de sa pension. Gela vous étonne?

— Moi, je voudrais que toute la vallée fût à vous ! m'écriai-je.

Elle me répondit par un sourire. Nous arrivâmes au-dessous du pont de Buan, à un endroit où l'Indre est large, et où l'on péchait.

— Eh bien ! Martineau? dit-elle.

— Ah ! madame la comtesse, nous avons du guignon. Depuis trois heures que nous y sommes, en remontant du moulin ici, nous n'avons rien pris.

Nous abordâmes afin d'assister aux derniers coups de filet, et nous nous plaçànies tous trois à l'ombre d'un bouUlard, espèce de peuplier dont l'écorce est blanche, qui se trouve sur le Danube, sur la Loire, probablement sur tous les grands fleuves, et qui jette au printemps un coton blanc soyeux, l'enveloppe de sa fleur. La comlesse avait repris son auguste sérénité ; clic se repentait presque de m'a voir dévoilé ses douleurs et d'avoir crié comme Job, au lieu de pleurer comme la Madeleine, une Madeleine sans amours, ni fêtes, ni dissipations, mais non sans parfums ni beautés. La seine ramenée à ses pieds fut pleine de poissons : des tanches, dos barbillons, des brochets, des perches et une énorme carpe sautillant sur l'herbe.

— C'est un fait exprès, dit le garde.

Les ouvriers écarquillaient leurs yeux en admirant cette femme, qui l'essemblail à une fée dont la baguette aurait loin hé les filets. En ce moment le piqueur parut, chevauchant à travers la prairie au grand galop, el lui causa d'horribles tressaillements. Nous n'avions pas Jacques avec nous, et la première pensée des mères est, comme l'a si poétiquement dit Virgile, de serrer leurs enfants sur leur sein au moindre événement.

— Jacques ! cria-t-elle. Où est Jacques? Qu'est-il arrivé à mou (lis?

Elle ne m'aimait pas! Si elle m'avait aimé, elle aurait eu pour mes souffrances cette expression de lionne au désespoir.

^ Madame la comtesse, M. le comte se trouve plus mal.

Elle respira, courut avec mol, suivie de Madeleine. *

— Revenez lentement, me dit-elle; que cette chère fille ne s'échauffe pas. Vous le voyez, la course de M. de Mortsauf par ce temps si chaud l'avait mis en sueur, et sa station sous le uoyer a pu deveair la cause d'un malheur.

Ce mot, dit au milieu de son trouble, accusait la pureté de sonânne. La mort du comte, un malheur ! Elle gagna rapidement Clochegourde, passa par la brèche d'un mur et traversa les clos. Je revins leulemeat en eflet. L'expression d'Henriette m'avait éclairé, mais comme éclaire la foudre qui ruine les moissons engrangées. Durant cette promenade sur l'eau, je m'étais cru le préféré-, je sentis amèrement qu'elle était de bonne foi dans ses paroles. L'amant qui n'est pas tout n'est rien. J'aimais donc seul avec les désirs d'un amour qui sait tout ce qu'il veut, qui se repatt par avance de caresses espérées, et se contente des voluptés de Tâme parrce qu'il y mêle celles que lui réserve l'avenir. Si Henriette aimait, elle ne connaissait rien ni des plaisirs de l'amour ni de ses tempêtes. Elle vivait du sentiment même, comme une sainte avec Dieu. J'étais l'objet auquel s'étaient rattachées ses peosées, ses sensations méconnues, comme un essaim s'attache à quelque branche d'arbre fleuri; mais je n'étais pas le nrincipe, j'étais un accident de sa vie, je n'étais pas toute sa vie. Roi aétrôué, j allais me demandant qui pouvait me rendre mon royaume. Dans ma folle jalousie, je me reprochais de n'avoir rien osé, de n'avoir pas resserré les liens d'une tendresse qui me semblait alors plus subtile que vraie par les chaînes du droit positif que crée la possession.

L'indisposition du comte, déterminée peut-être par le froid du no^er, devint grave en quelques heures. J'allai quérir à Tours un médecin renommé, M. Origet, que ie ne pus ramener que dans la soirée; mais il resta pendant toute la nuit et le lendemain à Gtocbegourde. Quoiqu'il eût envoyé chercher une grande quantité de sangsues par le piqueur, il jugea qu'une saignée était urgente, et n'avait Doint de lancette sur lui. Aussitôt je courus à Azay par un temps affreux, je réveillai le chirurgien, M. Deslaudes, et le contraignis à venir avec une célérité d'oiseau. Dix minutes plus tard, le comte eût succombé; la saignée le sauva. Malgré ce premier succès, le médecio pronostiquait la lièvre inflammatoire la plus pernicieuse, une de ces maladies comme en font les gens qui se sont bien portés pendant vingt ans. La comtesse atterrée croyait être la cause de cette fatale crise. Sans force pour me remercier de mes soins, elle se contentait de me jeter quelques sourires dont l'expression équivalait au baiser qu'elle avait mis sur ma main; j'aurais voulu y lire les remords d'un illicite amour, mais c'était l'acte de contrition d'un repentir qui faisait mal à voir dans une âme si pure, c'était l'expansion d'une admiralive tendresse pour celui qu'elle regardait comme noble,' en s'accusant, elle seule, d'un crime imaginaire. Certes, elle aimait comme Laure de Noves aimait Pétrarque, et non comme Francesca da Rimini aimait Paolo : affreuse découverte pojir qui rêvait l'union de ces deux sortes d'amour! la comtesse gisait, le corps affaissé, les bras pendants, sur un fauteuil sale dans cette chambre qui ressemblait à la bauge d'un sanglier. Le lendemain soir, avant de partir, le médecin dit à la comtesse, qui avait passé la nuit, de prendre une garde. La maladie devait être longue.*

— Une garde, répondit-elle , non, non. Nous le soignerons! s'écria-t-elle en me regardant; nous nous devons de le sauver !

A ce cri, le médecin nous jeta un coup d'œil observateur, plein d'étonnement. L'expression de cette parole était de nature à lui faire soupçonner quelque forfait manqué. 11 promit de revenir deux fois par semaine, indiqua la marche à tenir à M. Deslandes et désigna les symptômes menaçants qui pouvaient exiger <}u'on vint le chercher à Tours. Afin de procurer à- la comtesse au moms une nuit de sommeil sur deux, je lui demandai de me laisser veiller le comte alternativement avec elle. Ainsi je la décidai, non sans peine, à s'aller coucher la troisième nuit. Quand tout reposa dans la maison, pendant un moment où le comte s'assoupit, j'entendis chez Henriette un douloureux gémissement. Mon inquiétude devint si vive, que j'allai la trouver; elle était à genoux devant son prie-Dieu, fondant en larmes, et s'accusait :

-— Mon Dieu, si tel est le prix d'un murmure, criait-die, je ne me plaindrai jamais.

— Vous lavez quitté ! dit-elle en me voyant.

— Je vous entendais pleurer et gémir, j'ai eu peur pour vous.

— Oh ! moi, dit-elle, je me porte bien !

Elle voulut être certaine que M. de Mortsauf dormît ; nous descen* dîmes tous deux, et tous deux à la clarté d'une lampe nous le regardâmes : le comte était plus affaibli par la perte du sang tiré à flots qu'il n'était endormi ; ses mains agitées cherchaient à ramener sa couverture sur luL

LE LYS DANS LA VALLÉE

— On prclond que c*est des gestes de mourants, dit-elle. Ah ! s*il mourait de celte nialidie que nous avons cauxie, je ne me marierais jamais, je le jure, ajouta- 1 -elle en étendaut la main sur la tête Ju comte par un geste solennel.

— J'ai tout i'ait pour le sauver, lui dis-je.

— Oh ! vous, vous êtes bon, dit-elle. Mais moi, je sais la grande coupable.

Elle se pencha sur ce front décomi)osé, en balaya la sueur avec ses cheveux, et le baisa saintement; mais je ne vis pas avec une joie secrète qu*elle s'acquittait de celle ciresse comme d'une expiation.

— Blanche, à boire? dit le comte d'une voix éteinte.

— Vous voyez, il ne connatt que moi» me dii-elie en lui apportant an verre.

Et par son accent, par ses manières affectueuses, elle cherchait à insulter aux sentiments qui nous liaient, en les immolant au malade.

— Henriette, lui dis-je, allez prendre quelque repos, je vous en supplie.

— Plus d'Henriette! di^elle en m'interrompant avec une impérieuse précipitation.

— Couchez-Tous afin de ne pas tomber malade. Vos enfants, luù même, vous ordonnent de vous soigner, il est des cas où l'égoïsme devient une sublime vertu.

— Oui, dit-elle.

Elle s'en alla, me recommandant son mari par des gestes qui eussent acrnsé quelque prochain délire, s*ils n'avaient pas eu les grâces de renfance mêlées à la force suppliante du repentir. Cette scène, terrible en la mesurant à l'état habituel de cette àme pure, m'effraya; je craignis l'exaltation de sa conscience. Quand le médecin revint, je lui révélai les scrupules d*hermine effarouchée qui peignaient ma blanche Henriette. Quoique discrète, cette confidence dissipa les soupçons de M. Origet, et U calma les agitations de cette belle àme en disant qu'en tout état de cause le comte devait subir cette crise, et que sa station sous le noyer avait été plus utile que nuisible en déterminant la maladie.

Pendant cinqoante^ieux jours, le comte fut entre la vie et la mort; nous veillâmes chacun à notre tour, Henriette et moi, vingt-six nuits. Certes. M. de Mortsauf dut son salut à nos soins, a la scrupuleuse exactitude avec laquelle nous exécutions les ordres de M. Origet. Semblable aux médecins philosophes que de sagaces observations autorisent à douter des belles actions quand elles ne sont que le secret accomplissement d'un devoir, cet homme, tout en assistant au combat d'héroïsme qui se passait entre la comtesse et moi, ue pouvait s'empêcher de nous épier par des regards inquisitifs, tank il avait peur de se tromper dans son admiration.

-— Dans une semblable maladie, me dit-il lors «de sa troisième visite, la mort rencontre un prompt auxiliaire dans le moral, quand il se trouve aussi gravement altère que l'est celui du comte. Le médecin, la garde, les gens qui entourent le pialade, tiennent sa vie entre leurs mains ; car alors un seul mot, une crainte vive exprimée par un geste, ont la puissance du poison.

En me parlant ainsi, Origet étudiait mon visage et ma contenance; mais il vil dans mes yeux la claire expression d'une âme candide. En effet, durant le cours de cette cruelle maladie, il ne se forma pas dans mon intelligence la plus légère de ces mauvaises idées involontaires, qui parfois sillonnent les consciences les plus innocentes. Pour qui contemple en grand la nature, tout y tend à Tunité par l'assimilation. Le monde moral doit être régi par un principe analogue. Dans une sphère pure, tout est pur. Près d'Henriette, il se respirait un parfum du ciel, il semblait qu un désir reprochable devait à jamais vous éloigner d'elle. Ainsi, non-seulement elle était le bonheur, mais elle était aussi la vertu. Eu nous trouvant toujours également attentifs et soigneux, le docteur avait je ne sais quoi de pieux et d'attendri dans les paroles et dans les manières; il semblait se dire : — Voilà les vrais malades, ils cachent leur blessure et l'oublient! Par un contraste qui, selon cet excellent homme, était assez ordinaire chez les hommes ainsi détruits, M. de Mortsauf fut p:ilient, plein d'obéissance, ne se plaignit jamais et montra la plus merveilleuse docilité; lui qui, bien portant, ne faisait pa- la chose la plus simple sans mille observations. le secret de cette soumission à la médecine, tant niée naguère, était une secrète peur de la mort, antre contraste chez un homme d'une bravoure irrécusable! Cette peur pourrait assez bien expliqtier phi- 8i(Mirs bizarreries du nouveau carart*'re que lui afvaient prêté ses malheurs.

Vous l'avouerai -je, Natalie, et le croirez-vous? ces cinquante jours et le mois qui les suivit lurent les plus beaux moments de ma vie. L'îunour n'esl-il pas dans W> espaces infinis de l'àmc, comme est dans une belle vallée le grand fleuve où se rendent les pluies, les ruisseaux et les torrents, où tombent les arbres et les fleurs, les graviers du bord et les plus élevés (piartitMs de roc ; il s'airraudit aussi bien par les orages que par le lent tribut des claires fontaines. Oui, quand

on aime, tout arrive à l'amour. Les premiers grands dangers passés, la comtesse et moi, nous nous habituâmes à la maladie. Malgré le désordre incessant introduit par les soins qu'exigeait le comte, sa chambre, que nous avions trouvée si mal tenue, devint propre et co-

Suette. Bientôt nous y fûmes comme deux êtres échoués dans une tle éserie ; car non-seulement les malheurs isolent, mais encore ils font taire les mesquines conventions de la société. Puis l'intérêt du malade nous obligea d'avoir des points de contact qu'aucun autre événeuient n'aurait autorisés. Combien de fois nos mains, si timides auparavant, ne se rencontrèrent-elles pas en rendant quelque service au comte ! n'avais-je pas à soutenir, à aider Henriette ! Souvent emportée par une nécessité comparable à celle du soldat en vedette, elle oubliait de manger; je lui servis alors, quelquefois sur ses genoux, un repas pris en hâte et qui nécessitait mille petits soins. Ce l\it une scène d'enfance à côté d'une tombe entr'ouverte. Elle me commandait vlvemeiU les apprêts qui pouvaient éviter quelque souffrance au comte, et m'employait a mille menus ouvrages. Pendant le premier temps où l'intensité du danger étouffait, comme durant une nataflle, )es subtiles distinctions qui caractérisent les faits de la vie ordinaire, elle dépouilla nécessairement ce. décorum que toute femme, même la plus naturelle, garde en ses paroles, dans ses regards, dans son maintien, quand elle est en présence du monde ou de sa famille, et qui n'est plus de mise en déshabillé. Ne venait-elle pas me relever aux premiers chants de l'oiseau, dans ses vêtements du matin, qui me permirent de revoir parfois les éblouissants trésors que, dans mes folles espérances, je considérais comme miens? Tout en restant imposante et fière, pouvait-elle ainsi ne pas être familière? D'ailleurs pendant les premiers jours le danger ôta si bien toute signification passionnée aux privautés de notre intime union, qu'elle n'y vit point de mal; puis, quand vint la réflexion, elle songea peut-être que ce serait une msulte pour elle comme pour moi que de changer ses manières. Nous nous trouvâmes insensiblement apprivoisés, mariés à demi. Elle se montra bien noblement confiante, sûre de moi comme d'elle-même. J'entrai donc plus avant dans son cœur. La comtesse redevint mon Benriette, Henriette contrainte d'aimer davantage celui qui s'efforçait d'être sa seconde âme. Bientôt je n'attendis plus sa main toujours irrésistiblement abandonnée au moindre coup d'œil soUiciteur : je pouvais, sans qu'elle se dérobât â ma vue, suivre avec ivresse les lignes de ses belles formes durant les longues heures pendant lesquelles nous écoutions le sommeil du malade. IjCs chétives voluptés que nous nous accordions, ces regards attendris, ces paroles prononcées â voix basse pour ne pas éveiller le comte, les craintes, les espérances dites et redites, enfin les mille événements de cette fusion complète de deux cœurs longtemps séparés, se détachaient vivement sur les ombres douloureuses de la scène actuelle. Nous connûmes nos âmes à fond dans cette épreuve à laquelle succombent souvent les affections les plus vives, qui ne résistent pas au laisser-voir de toutes les heures, qui se détachent eu éprouvant cette cohésion consU^nte où l'on trouve la vie ou lourde ou légère à porter. Vous savez quel ravage fait la maladie d'un maître, quelle interruption dans les aff;\ires, le temps manque pour tout; la vie embarrassée chez lui dérange les mouvements de sa maison et ceux de sa famille. Quoique tout tombât sur madame de Mortsauf, le comte était encore utile au dehors; il allait parler aux fermiers, se rendait chez les gens d'affaires, recevait les ibnds; si elle était l'âme, il était le corps. Je me fis son intendant pour qu'elle pût soigner le comte sans rien laisser péricliter au dehors. Elle accepta tout sans façon, sans un remerctment. Ce fut une douce communauté de plus que ces soins de maison partagés, que ces ordres transmis en son nom. Je m'entretenais souvent le soir avec elle, dans sa chambre, et de ses intérêts et de ses enfants. Ces causeries donnèrent un semblant de plus à notre mariage éphémère. Avec quelle joie Henriette se prêtait à me laisser jouer le rôle de son mari, à* me faire occuper sa place à table, à m'envoyer parler au garde; et tout cela dans une complète innocence, mais* non sans cet intime plaisir qu'éprouve la plus vertueuse femme du monde à trouver un biais où se réunissent la stricte observation des lois et le contentement de ses désirs inavoués. Annulé par la maladie, le comte ne pesait plus sur sa f(mme, ni sur sa maison ; et alors la comtesse flit elle-même, elle eut le uiu.t de s'occuper de moi, de me rendre l'objet d'une foule de soins. Quelle joie quand je dér^ouvris en elle la pensée vaguement conçue peut-être, mais délicieusement exprimée, de me révéler tout le prix de sa personne et de ses qualités, de me faire apercevoir le changement qui s'opérerait en elle si elle était comprise! Cetie fleur, incessamment fermée dans la froide atmosphère de son ménage, s'épanouit à mes regards, et pour moi seul; elle prit autant de joie à se déployer que j'en sentis en y jetant l'iril curieux de l'amour. Elle me prouvait par tous les riens oe la vie combien j'étais présent à sa pensée. Le jour où, après avoir passé la nuit au chevet du malade, je dormais lard, Henriette se levait le matin avant tout le monde, elle faisait régner autour de moi le plus absolu silence; sans être avertis, Jacques et Madeleine jouaient au loin; elle usait de mille sui)ercheries pour conquérir le droit de mettre elle-même mon couvert ; enfin, elle me servait, avec quel pétillement de joie dans les mouvements, avec queHe fauve finesse d'hirondelle, quel vermillon

LE LYS DANS Lk VALLËE.

sur les joues, quels trenibicnienis dans la voix, quelle péaéiraiiOD de lynx ! ces expansions de l'âme se peignent- elles? Souvent elle était accablée de laliguc ; mais si par hniiard en ces moments de lassitude

maUà jeter sa tendresse en rayons dans l'air! Ah! Natalie, oui, ccr> taines (enimes parlaeciit ici-bas les privilèges des esprits angéliques, et répandent comme eux cetie lumière auc Saint -Martin, te philosophe inconnu, disait être intelligente, mélodieuse et parfumée. Sûre de ma discrétion, llcurietle se plut â me relever le pesant rideau qui nous cachait l'avenir, en me laissant voir en elle deux femmes : la femme enchaînée qui m'avait séduit malgré ses rudesses, et la Tcmme libre dont la douceur devait éterniser mon amour. Quelle diiïérence ! madame de Hortsauf était le bei^ali transporté dans la froide Europe, tristement posé sur son bâton, muet et moura'nt dans sa cage où le garde un naturaliste ; Henriette était l'oiseau chantant ses poëmes orientaux dans son bocage au bord du Gange, et, comme une pierrerie Tivante, volant de branche en branche parmi les roses d'un immense volkaméria toujours fleuri. Sa beauté se fit plus belle, son esprit se raviva. Ce continuel feu de joie était un secret entre nos deux esprits, car l'œil de l'abbé de Oomiuis, ce représentant du monde, ctailplus redoutable pour Henriette que celui de M. de Hortsauf; mais elle prenait comme moi grand plaisir A donner i sa pensée des tours îiigéuieux; elle cachait son contentement sous la plaisanterie, et couvrait d'ailleurs les témoignages de sa tendresse du brillant pavillon de h

— Nous avons mis votre amitié à de rudes épreuves, Félix! Nous pouvons bien lui permettre les licences que nous permettons à Jac-

3 nés, monsieur l'abbé?

isaiMlle à .'able.

Le sévère ai>bé répondait pai' l'aimable sourire de l'homme pieux qui lit dans les cœurs et les trouve purs; il exprimait d'ailleurs pour la comtesse le respect mélangé d'adoration qu'inspirent les anges.

Deux fois, en ces cinquante jours, b comtesse s'avança peut-être au delji des bornes dans lesquelles se renfennait notre affection; mais encore ces deux événements furent-ils enveloppés d'un voile qui ne se leva <iu'au jour des avens suprêmes. Un matiu, dans les premiers jours de la maladie du comte, au moment où elle se repentit de m'avoir traité si sévèrement en me retirant les innocents privilèges accordés à ma chaste tendresse, je l'attendais, elle devait me remplacer. Trop fiitiçué, je m'étais endormi, la tête appuvée sur la muraille. Je me réveillai soudain eu me sentant le front touché par je ne sais quoi de frais qui me donna une sensation comparable à celle d'une rose qu'on y eût appuyée. Je vis h comtesse à trois pas de moi, qui nie dit : — I J'arrive !» Je m'en allai ; mais en lui souhaitant le bonjour, ie lui pris la main, et la sentis humide et tremblante.

— Souffreï-vous? lui dis-je.

— Pourquoi me faites -vous cette question? me demanda-tdie. Je la regardai, rougissant, confus ; — J'ai rêvé, dis-je.

Va soir, pendant les dernières visites de H. Origet, qui avait poù-

BÛMODi-noiu le long de« hiius pour qu'il

tivemeni annoncé ta convatesceDce du comte, je me ti Jacqueset Madeleine sous le perron où nous étions tous trois couchés sur les marches, emportés par l'attention que demandait une partie d'onchets que nous faisions avec des tuyaux de paille et des crochets armés d'épingles. M. de Nortsauf dormait. En atteodam que son cheval fût attelé, le médecin eila comtesse causaient à vois basse dans le salon. M. Origet s'en alla sans que je m'aperçmse de soa départ. Après l'avoir reconduit, Henriette s'appuya sur la fenêtre, d'en elle nous contempla sans doute pendant quelque temps, à notre insu- La soirée était une de ces soirées chaudes où le ciel prend les teintes du cuivre, où la campagne envoie dans les échos mille bniïts confus. Un dernier rajon de soleil se mourait sur les toits, les fleurs des jardins embaumaient les airs, les clochettes des bestiaux ramenés aux étables reteutissaieni au loin. Noue nous conformions an silence de celte heure tiède en étouffant nos cris de peur d'évàller le comte. Tout ji coup , malgré le bruit ouduleox d'une robe, j'entendis la godtraction gutturale d'un soupir violemment ré-

Erimë;jein'él3DcaidaiK : salon, j'y vis la comtesse assise dans l'embrasure de la feDélre, un mouchoir sur la figure; elle recOTinalmoa pas, et me Ut un geste impérieux poar m'ordotiner de la laisser snle. Je vins le coeur péoéiré de craÎDte, etvoclus lui ftter son n)oa> choir de force, elle avait le visage baignv de larmes : elle s'enfuît dans sa chambre, et n'en 5a^ tit que pour la prière.

Pour la première foii.

depuis cinquante jours, je remmenai sur la ter rasse et lui demandii compte de sod émotioa:

mais elle afTecia la gai»lé la plus féUe et la jostifla par b txMine dmvelle (^e lui avait donnée Origet.

— Henriette, Henriftte, lui dis-je, voos la saviez au momeai où je vous ai vue pleurant Entre nous Aeti^ un mensonge serait une moustruoûté. Pourquoi m'a vet -TOUS empêché d'essuyer ces brmes?

M'appartenaient • dies donc?

— J'ai pensé, me ditelle, que pooT moi ceue maladie a été comme une halle dans la do«leur. Ha in tenant que je ne tremble plus puar H. de Hortsauf, il Faut trembler pour moi.

u nperfoive p«. — rtci 37. Elle avait raison. La

santé du comte s'annonça par le retour de son humeur fantasque : il commençait à dire que ni sa f«nme, ni moi, ni le médecin ne savaient le soigner, nous ignorions tous et sa maladie et son tempérament, et ses souffrances et les remèdes convenables. Origet, infatué de je ne sais quelle doctrine, voyait une altération dans les humeurs, tandis qu'il ne devait s'occuper qne da pylore. Un jour, il nous regarda malicieusement comme un homme qui uous aurait éjHés ou bien devinés, et il dit en souriant à sa femme : — Eh bienl ma chère, si j'étais mort, vous m'auriez regretté sans doute, mais, avouex-lc, vous vous seriez résignée...

— J'aurais porté le deuil de cour, rose et noir, répondil-efle ta riant alin de faire taire son mari.

Mais il y eut surtout à propos de la nourriture, que le docteur déterminait sagement en s'opposaot à ce mie l'on satisfit U tâim da convalescent, des scènes de violences et des criailleries qui ne poovaieut se cninparcr à rien dans le passé, car le caractère do «nte

LK LYS DANS LA VALLÉft.

se montra d'auianl phis terrible qu'il avait pour aïusi dire summcillâ. Pai'ie de ses ordonnances du inédecia et de l'obéissance rie ses gens, siimuléeparmoi, <iui vis dans celle lutte un moyen de lui apprendre à eiercer sa domination sur son mari, la comtesse s'enhardit à la résistance ; elle sut opposer un front calme i la démence et aux cris; elle s'habitua, le prenant pour ce qu'il éuit, pour un enfant, à entendre ses épilhèles injurieuses. J'eus le bonlieur de lui voir saisir entin le gouvemenient de cet esprit maladif. Le comte criait, mais il obéissait et il obéissait surtout après avoir beaucoup crié. Malgré l'évidence des résultats, Henriette pleurait parfois à l'aspect de ce vieillard décharné, faible, au front plus jaune que la feuille près de tomber, aui yeui pâles, aui mains tremblantes; elle se reprochait ses duretés, elle ne résistait pas souvent à la joie qu'elle voyait dans les yeui du comte quand, eu lui mesurant ses repas, elle allait au delà des défenses du médecin. Elle se montra d'ailleurs d'autant plus douce et gracieuse pour lui qu'elfe l'avait été pour moi ; mais il y eut cependant des différences qui remi^irent mon cœur d'une joie illiniiléc. Elle n'était pas infaiigible, elle savait appeler ses gens (mur servir le comte quand ses caprices se succédaient un peu trop rapidement et qu'il se plaignait de ne pas être compris.

La comtesse voulut aller rendre grices à Dien du rétablissement de H. de Hortsauf, elle fit direuoe messe et me demanda mon bras pour ee reiidre à réalise; je l'y menai; mais, pendant le temps gne dura la messe, je vins voir M. et madame de Chesscl. Au retour, elle voulut me gronder.

— Henriette, lui disje, je suis incapable de rausseié. Je puis me jeter ù l'eau pour sauver 11)00 ennemi qui se noie, lui donner mon manteau pour le réchauffer; enlln je loi pardounerais, mais sans oublier l'olTense.

Elle garda le silence, et pressa mon bras sur son cœur.

— Vous êtes un ange, vous avez dû étro sincère dans vos actions de grâces, dis-ie en ctHilmuant. La mère du prince de la Fait Ait sauvée des mains d'une populace furieuse qui voulaitia tuer, cl, quand la reine lui demanda :

Qne faisiei-vous? elle u con.l.»; ûu iw g-jnts ci Ulssa tombi

répondit : Je priais ponr eux! La femme est ainsi. Moi je sois un homme et nécessairement imparfiiit.

— Ne vous calouinieE point, dil-clle en me remuant le bras avec violence, peut-être valez-vons mieux que moi.

— Oui, repris-je, car je donnernls l'étcmilé pour un seul jour de tMinheur, et vous...

— Et moi ? dit-elle en me regardant avec fierté.

Je me Ins et baissai les yeux pour éviter la foudre de son regard.

— Moi ! reprit-elle, de quel moi pnriex-vous? Je sens bien des moi eD moi! Ces deux enfants, ajnula-t-elle en montrant Madeleine et Jacques, sont des moi. Félix, dit-elle avec un accent déchirant, me croyez-voiw donc é{;nïsle ? Pensei-vnus qtte je saurais sacrifier loulc une étemilé pour récompenser celui qui me sacrifie sa vie? Celle pensée est horrible, elle froisse à jamais les sentiments religieux. Une femme ainsi déchue peut-elle se relever? son bonheur peut il l'absoudre? Vom me feriez bieniM décider ces questions!... Oui, je

TOUS livre enfin un secret de ma conscience : celte idée m'a sonrent traversé le ciEur, je l'ai souvent expiée par de dures pénitences, elle a causé des larmes dont vous m'avez demandé compte avant-hier...

— Ne donnei-vous pas irop d'importance i, certaines choses que les femmes vulgaires metieni a haut prix et que vous devriez...

— Oh ! dil-elïe en m'interrompanl, leur en donnez-vous moins? Cette lofiique arrêta tout raisonnemenL

— Eh bien ! reprii-elle, sachez-le! Oui, j'aurais la licheté d'abandonner ce pauvre vieillard dont je suis la vie ! ilais, mnn ami, ces deux petites créatures si faibles qui sont en avant de nous, Madeleine et Jacques, ne resteraient-ils pas avec leur père? Eh tien ! croyezvous, je vous le demande, croyez-vous qu'ils vécussent trois pois sous 1» domination insensée de cet homme? Si en manquant à mes devoirs, il ne s'agissait quedemtri... Elle laissa échapper un superbe sourire. Hais n'esi-ce pas tuer mes deux enfants? leur mort serait

certaine. Mon Dieu! s"é- -i-elle, pourquoi par-

i cho-

f Mariez -vous, et laissez-moi mourir!

Elle dit ces paroles d'nn ton si amer, si profond, qu'elle élouffa la révolte de ma passion.

^- Vous avez crié, làhaut, e

: Ile

; noyer; je

aulnes, voilà inui.Je me taiiai désormais.

— Vos générosilés me tuent, dit-elle en levant les veux au ciel

Pfous étions arrivés' sur ta terrasse, nous y trouvâmes le comte assis dans un fauteuil.au soleil. L'aspect de celle figure fomlue, à peine

faible, éieignil les llammcs sorties des cendres.

Je m'appuyai sur la bahislradc.en contemplant le labkau que m'offrait ce moribond, entre ses deux enfants toujours malingres, ei sa femme pâlie par les veilles, amaigrie parles excessifs travaux, par les alarmes et peut - être par les joies de ces deux terribles mois .

mais qite les émotions de cette scène avaient «■olorée outre mesure, A l'aspect de celle famille soulTrautc, enveloppée des feuillages tremblotants il travers lesqnels passait la grise lumière d'un ciel d'automne nuageux, je sentis en mmmême se dénouer les liens qui rattachent le .H,cll»nm,„.lm5l'o.,u,. - , ,.e r.8. f^'P* àl'espril. Pour

la première fois, jéprouvai ce s|ileen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs rombalB, esi^ce de folie froide i]u\ fait un lâche ilc 1 liomme te plus brave, un dévot d'n» innxdule. qui rend indifférenl à toute chose, même aux sentiments les plus vil.iux, à l'honneur, à l'amour; car le doute nous ôle la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoûte de la vin. Pauvres créatures nerveuses que la richesse de voire organisation livre sans défense à je ne sais quel fatal génie, on sont vos pairs et vos juges? Je conçus comment le jeune audacieux qni avançait déjil la main sur le bilton des maréchaux de France, habile négociateur autant qu'intrépide capitaine, avait pu devenir l innocent assassin qoe ic voyais ! Mes désirs, aujourd'hui couronnes de roses, ponvaioni avoir celle fin? Epouvanté par la cause autant que par l'effet, demandant cnmme l'impie où était ici la Providence, je ne pus retenir deux larmes qui rouléreni sur mes joues. — (JnaWu, mon bon Félix? me dit Madeleine de sa voix enfantine.

LE LYS DANS LA VALLÉE

Puis llciiricttc acheva de dissiper ces noires vapeurs et ces téncbres par un regard de solliciuido qui rayonna dans mon âme comme )e soleil. En ce moment, le vieux piquêur m*apporla de Tours une lettre dont la vue m'arracha je ne sais quel cri de surprise, et qui fit trembler madame de Morlsiuif par contre-coup. Je voyais le cachet du cabinet, le roi me rappelait, ie lui tendis la lettre, elle lu lut d'un regard. «

— Il s'en va ! dit le comte.

— Que vais-je defvenir? me dit-elle en apercevant pour la première fois son désert sans soleil.

Nous restâmes dans une stupeur de pensée qui nous oppressa tous également, car nous n'avions jamais si bien senti que nous nous étions tous nécessaires les uns aux antres. La comtesse eut, en me parlant de toutes choses, même indifférentes, un son de voix nouveau, comme si l'instrument ertl perdu plusieurs cordes, et que les autres se fussent détendues. Elle eut des gestes d'apathie et des regards sans lueur. Je la priai de me confier ses pensées.

— En ai-je? me dit-elle.

Elle m'entratua d.^ns sa chambre, me fit «asseoir sur uq canapé, fouilla le tiroir de sa toilette, se ifiit à genoux devant moi, et me dit: — Voil.^ les cheveux qui me sont tombés depuis un an, prenez-les, ils sont bien à vous, vous saurez un jour comment et pourquoi.

Je me penchai lentement vers son front, elle ne se baissa pas pour éviter mes lèvres, je les appuyai saintement, sans coupable ivresse, sans volupté chatouilleuse, mais avec un solennel attendrissement. Voulait-elle tout sacrifier? Allait-elle seulement, comme je Tavaisfait, au bord du précipice? Si Tamour Tavait amenée à se livrer, elle n'eâl pas eu ce calme profond, ce regard religieux , et ne m'eût pas dit de sa voix pure : — Vous ne m'en voulez plus ?

Je partis au commencement de la nuit, elle voulut m'accompagner par la route de Fiapesle, et nous nous arrêtâmes au noyer; je le lui montrai, lui disant comment de là je l'avais aperçue quatre ans auparavant : — La vallée était bien belle ! m'écriai-je.

— Et maintenant? reprit-elle vivement.

— Vous êtes sous le noyer, lui dis-je, et la vallée est à nous.

Elle baissa la tête, et notre adieu se fit là. Elle remonta dans sa voiture avec Madeleine, et moi dans la mienne, seul. De retour à Paris, je fus heureusement absorbé par des travaux pressants qui me donnèrent une violente distraction, et me forcèrent a me dôrober au monde, qui m'oublia. Je correspondis avec madame de Mortsauf, à qui j'envoyais mon journal toutes les semaines, et qui me répondait deux fois par mois. Vie obscure et pleine, semblable à ces endroits toulTus, fleuris et ignorés, que j'avais admirés naguère encore au fond des bois en faisant de nouveaux poèmes de fleurs pendant les deux dernières semaines.

Oh ! vous qui aimez ! imposez-vous de ces belles obligations, chargez-vous de règles à accomplir comme l'Eglise en a donné pour chaque jour aux chrétiens. C'est de grandes idées que les observances rigoureuses créées par la religion romaine, elles tracent toujours plus avant dans l'àme les sillons du devoir par la répétition des actes qui conservent l'espérance et la crainte. Les sentiments courent toujours vifs dans ces ruisseaux creusés qui retiennent les eaux, les purifient, rafraîchissent incessamment le cœur, et fertilisent la vie par les abondants trésors d'une foi cachée, source divine où se multiplie l'unique pensée d'un unique amour.

Ma passion, qui recommençait le moyen Age et rappelait la cheva* lerie, fut connue je ne sais comment ; peut-^tre le roi et le duc de Lenoncourt en causèrent-ils. De cette sphore supérieure, l'histoire à la fois romanesque et simple d'un jeune homme qui adorait pieusement une femme belle sans public, grande dans la solitude, fidèle sans l'appui du devoir, se répandit sans doute au coeur ou faubourg Saint-Germain ? Dans les salons, je me trouvais l'objet d'une attention gênante, car la modestie de la vie a des avantages qui, une fois éprouvés, rendent insupportable V éclat d'une mise en scène constante. De même que les yeux habitués à ne voir t^ue des couleurs douces sont blessés par le grand jour, de même il est certains esprits auxquels déplaisent les violents contrastes. J'étais alors ainsi ; vous pouvez vous en étonner aujourd'hui ; mais prenez patience, les bizarreries du Vandenesse actuel vont s'expliquer. Je trouvais donc les femmes bienveillantes et le monde parfait pour moi. Après le mariage du duc de Berri, la cour reprit du faste, les fêtes françaises revinrent. L'occupation étrangère avait cessé, la prospérité reparaissait, les plaisirs étaient possibles. Des personnages illustres par leur rang, on considérables par leur fortime, abondèrent de tous les points de l'Europe dans la capitale de l'intelligence, où se retrouvent les avantages des autres pays et leurs vices agrandis, aiguisés par l'esprit français. Cinq mois après avoir quitté Clochegourde, au milieu de l'hiver, mon bon ange m'écrivit une lettre désespérée en me racontant une grave maladie de son fils, et à laquelle il avait échappé, mais qui laissait des craintes pour l'avenir ; le médecin avait parlé de précautions à prendre pour la poitrine, mot terrible qui, prononcé

par la science, teint en noir toutes les heures d'une mère. A peine Henriette respirait- elle, à peine Jacques entrait-il en convalescence, que sa sœur inspira des inquiétudes. Madeieiue, celte jolie plante qui répondait si bien à la culture maternelle, subissait une crise prévue, mais redoutable pour une si frêle constitution. Abattue déjà par les fatigues que lui avait causées la longue maladie de Jacques, la comtesse se trouvait sans courage pour supporter ce nouveau coup, et le spectacle que lui présentaient ces deux chers êtres la rendait insensible aux tourments redoublés du caractère de son mari. Ainsi, des orages de plus en plus troubles et chargés de graviers déracinaient par leurs vagues âpres les espérances le plus profondément plantées dans son cœur. Elle s'était d'ailleurs abandonnée à la tyrannie du comte, qui, de guerre lasse, avait regagné le terrain perdu.

« Quand toute ma force enveloppait mes enfants, m'écrivait-elle, « pouvais-je l'employer contre M. de Mortsauf, et pouvais-je me dé- « fendre de ses agressions en me défendant contre la mort? En mar- (( chant aujourd'hui, seule et affaiblie.' entre les deux jeunes mélan- « colies qui m'accompagnent, je suis atteinte par un invincible dé- « goût de la vie. Quel coup puis-je sentir, à quelle affection puis-je ff répoudre, quand je vois sur la terrasse Jacques immobile, dont la « vie ne m'est plus attestée que par ses deux beaux yeux agrandis de a maigreur, caves comme ceux d'un vieillard, et dont, fatal pronos- « tic! l'intelligence avancée contraste avec sa débilité corporelle? ff Quand je vois à mes côtés cette jolie Madeleine, si vive, si ca- « ressante, si colorée, maintenant blanche comme une morte, ses « cheveux et ses yeux me semblent avoir pâli, elle tourne sur moi a des regards languissants comme si elle voulait me faire ses adieux; a aucun mets ne la tente, ou, si elle désire quelque nourriture, elle a m'effraye par l'étrangeté de ses goûts; la candide créature; qiioi- « que élevée dans mon cœur, rougit en me les confiant. Malgré mes « efforts, je ne puis amuser mes enfants; chacun d'eux me sourit, (( mais ce sourire leur est arraché par mes coquetteries, et ne vient a pas d'eux; ils pleurent de ne pouvoir répondre à mes caresses. La a souffrance a tout détendu dans leur âme, même les liens qui nous (( attachent. Ainsi vous comprenez combien Clochegourde est triste; a M. de Mortsauf y règne sans obstacle. Oh' mon ami, vous ma « gloire ! m'écrivait-elle plus loin, vous devez bien m'aîmer pour <r in'aimer encore, pour m'aimer inerte, ingrate, et pétrifiée par la « dobleur. »

En ce moment, où jamais je ne me sentis plus vivement atteint dans mes entrailles, et où je ne vivais que dans celte âme, sur laquelle je ti^chais d'envoyer la brise lumineuse des matins et l'espérance des soirs empourprés, je rencontrai dans les salons de l'Elysée- Bourbon l'une de ces illustres ladies qui sont à demi souverauios. D'immenses richesses, la naissance dans une famille qui depuis la conquête était pure de toute mésalliance, un mariage avec l'un des vieillards les plus distingués de la pairie anglaise, tous ces avantages n'étaient que des accessoires qui rehaussaient la beauté de celle personne, ses grâces, ses manières, son esprit, je ne sais quel brillant 3 ni éblouissait avant de fasciner. Elle fui l'idole du iour, et ré;;iia 'autant mieux sur la société parisienne, qu'elle eut les qualités nécessaires à ses succès, la main de fer sous un gant de velours dont parlait Bernadotte. Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, celle orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges qu'ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés; l'humanité semble être une fourmilière sur laquelle ils marchent ; ils ne connaissent de leur espèce que les gens admis

r)ar eux; les autres, ils n'en entendent pas le langage; c'est bien des èvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent; pour eux, ces gens sont comme s'ils n'étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme une image de leur tle, où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l'exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marcheut à heure fixe. Les fortitications d'acier poli élevées autour d'une femiiie anglaise, encagée dans son ménage par des fils d'or, mais où sa mangeoire et son abreuvoir, où ses bâtons et sa pâture sont des merveilles, lui [)rêlenl d'irrésistibles attraits. Jamais un peuple n'a mieux préparé l'hypocrisie de la femme mariée en la mettant à tout propos entre la mort et la vie sociale; pour elle, aucun intervalle entre la honte et Tbonneur : ou la faute est complète, ou elle n'est pas ; c'o^t tout ou rien, le to he, or not to he d'Damlet. Cette alternative, jointe au dédain constant auquel les mœurs l'habituent, fait d'une feinine anglaise un être à pari dans le monde. C'est une pauvre créature, vertueuse par force et prête à se dépraver, condamnée à de continuels mensonges enfouis en son cœur, mais délicieuse par la forme, parce que ce peuple a tout mis dans la forme. De là les beautés particulières aux femmes de ce pays : cette exaltation d'une tendresse où, pour elles, se résume nécessairement la vie, l'exagération de leurs soins pour elles-mêmes, la délicatesse de leur amour si gracieusement peinte dans la fameuse scène de Roméo et de Juliette oiï le génie de Shakspeare a d'un trait exprimé la femme anglaise. A vous qui leur enviez tant de choses, que vous dirai-je que vous ne sachiez de ces blanches sirènes, impénétrables en apparence ei sitôt

LE LYS DANS LA VALLÉE

connues, qiii croient que l'amour snfTit à l^amonr, et qui importent le spleen dans les jouissances en ne les variant pas, dont làme n'a qu'une note, dont la voix n*a qu*une syllabe, océan d'amour, où qui n'a pas nagé ignorera toujours quelque chose de la poésie des sens, comme celui qui n'a pas vu la mer aura des cordes de moins à sa lyre. Vous connaissez le pourquoi de ces paroles. Mon aventure avec la marquise Dudley eut une fatale célébrité. Dans un âge où les sens ont tant d'empire sur nos déterminations, chez un jeune homme où leurs ardeurs avaient été si violemment comprimées, l'image de la sainte qui souffrait son lent martyre à Clochegourde rayonna si fortement que je pus résister aux séductions. Cette fidélité fut le lustre qui me valut l'attention de lady Arabelle. Ma résistance aiguisa sa passion. Ce qu'elle désirait, comme le désirent beaucoup d'Anglaises, était l'éclat, l'extraordinaire. Elle voulait du poivre, du- piment pour la pÂture du cœur, de même que les Anglais veulent des condiments enflammés pour réveiller leur goût. L'atonie que mettent dans l'existence de ces femmes une perfection constante dans les choses, une régularité méthodique dans les habitudes, les conduit à radoralion du romanesque et du difficile. Je ne sus pas juger ce caractère. Plus je me renfermais dans un froid dédain, plus lady Dudley se passionnait. Celte lotte, dont elle se faisait gloire, excita la curiosité de quelques salons, ce fut pour elle un premier bonheur qui lui faisait une obligation du triomphe. Ah ! j'eusse été sauvé, si quelque ami m'avait répété le mot atroce qui lui échappa sur madame de Mortsauf el sur moi.

— Je suis, dit-elle, ennuyée de ces soupirs de toorterelle !

Sans vouloir ici justifier mon crime, je vous ferai observer, Natalie, qu'un homme a moins de ressources pour résister à une femme que vous n'en avez pour échapper à nos poursuites. Nos mœurs interdisent à notre sexe les brutalités de la répression qui, chez vous, sont des amorces pour un amant, et que d'ailleurs les convenances k^ous imposent ; a nous, au contraire, je ne sais quelle jurisprudence ie fatuité masculine ridiculise notre reserve ; nous vous laissons le [nonopole de la modestie pour que vous ayez le privilège des faveurs; mais intervertissez les rôles, l'nomme succombe sous la moquerie. Quoique gardé par ma passion, je n'étais pas à l'àjge où l'on reste insensible aux triples séductions de l'orgueil, du dévouement et de la )eauté. Quand lady Arabelle mettait à mes pieds, au milieu d'un bal loni elle était la reine, les hommages qu'elle y recueillait, et qu'elle épiait mon regard pour savoir si sa toilette était de mon goât, ejL lu'ellc frissonnait de volupté lorsqu'elle me plaisait, j'étais ému de »on émotion. Elle se tenait d'ailleurs sur un terrain où je ne pouvais »as la fuir ; il m'était difficile de refuser certaines invitations parties lu cercle diplomatique ; sa qualité lui ouvrait tous les salons, et, avec ;elte adresse que les femmes déploient pour obtenir ce qui leur plaît, lie se faisait placer k table par la maîtresse de la maison auprès de noi; puis elle me parlait à l'oreille. — «Si j'étais aimée comme l'est nadame de Mortsauf, me disait-elle, je vous sacrifierais tout.» Elle me oumettait en riant les condition^ les plus humbles, elle me prometait une discrétion à toute épreuve, ou me demandait de souffrir seuîment qu elle m'aimât. Elle me disait un jour ces mots qui satisfaiaient toutes les capitulations d'une conscience limorjée et les eflréés désirs du jeune homme : — ff Votre amie toujours, et votre laîtrosse quand vous le voudrez !» Enfin elle médita de faire servir à la perle la loyauté même de mon caractère, elle gap^na mon valet de hambre, et, après une soirée où elle s'était montrée si belle qu'elle tait sûre d'avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi. Cet éclat Heiitit dans l'Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le el à la chute de son plus bel ange. Lady Dudley quitta son nuage [)ns Tempyrée britannique, se réduisit à sa fortune, et voulut éclip- ^r par ses sacrifices celle dont la vertu causa ce célèbre désastre, idy Arabelle prit plaisir, comme le démon sur le faîte du temple, à e montrer les plus riches pays de son ardent royaume.

Lisez-moi, je vous en conjure, avec indulgence. Il s'agit ici d'un ^s problèmes les plus intéressants de la vie humaine, d'une crise à quelle ont été soumis la plus grande partie des hommes, el que je )u(lrais expliquer, ne fût-ce que pour allumer un phare sur cet rucil. Cette belle lady, si svelte, si frêle, cette femme de lait, si brile, si brisable, si douce, d'un front si caressant, couronnée de che- Hix de couleur fauve et si fins, cette créature dont 1 éclat semble losphorescent et passager, est une organisation de fer. Quelque fouleiiK qu'il soit, aucuq cheval ne résiste à son poignet nerveux, à ^itc main molle en apparence et que rieo ne lasse. Elle a le pied de

biclie, un petit pied sec et musculeux, sous une grâce d'enveloppe desrriptible. Elle est d'une force à ne rien craindre dans une lutte; il homme ne peut la suivre à cheval, elle gagnerait le prix d'un ?*'p1e rhase sur des centaures; elle Cire les daims el les cerfs sans

rèt<T son cheval. Son corps ignore la sueur, il aspire le feu dans iiinosplièrc et vit dans l'eau sous peine de ne pas vivre. Aussi sa issioii est-elle tout africaine; son oésir va comme le tourbillon du •sert, le désert dont l'ardente immensité se peint dans ses yeux, le isorl plein d'azur et d'amour, avec son ciel inaltérable, avec ses ïiches nuits étoilées. Quelles oppositions avec Clochegourde 1 L'o-

rient et l'occident, l'une attirant à elle les moindres parcelles humides pour s'en nourrir, l'autre exsudant son âme, enveloppant ses fidèles d'une lumineuse atmosphère; celle-ci, vive et svelte; celle-là, lente el grasse. Enlin, avez-vous jamais i*éfléchi au sens général des mœurs anglaises ! N'est-ce pas la divinisation de la matière, un épicuréisme défini, médité, savamment appliqué? Quoi quelle fasse ou dise, rAngleter|;e est matérialiste, à son uisu peut-être. Elle a des prétentions religieuses et morales, d'où la spiritualité divine, d'où l'âme catholique est absente, et dont la grâce fécondante ne sera remplacée par aucune hypocrisie, quelque bien jouée qu'elle soit. Elle possède au plus haut degré celte science de l'existence qui bonifie les moindres parcelles de la matérialité, qui fait que votre pantoufle est la plus exquise pantoufle du monde, qui donne à votre linge une saveur indicible, qui double de cèdre et parfume les commodes ; qui verse à l'heure dile un thé suave, savamment déplié, gui bannit la poussière, cloue des tapis depuis la première marche jusque dans les derniers replis de la maison, brosse les murs des caves, polit le marteau de la porte, assouplit les ressorts du carrosse, qui fait de la maiière une pulpe nourrissante et cotonneuse, brillante et propre, au sein de laquelle l'âme expire sous la jouissance, qui produit l'affreuse monotonie du bien-être, donne une vie sans opposition dénuée de spontanéité et qui, pour tout dire, vous machimse. Ainsi, je connus tout à coup au sein de ce luxe anglais une femme pent-êlre unique en son sexe, qui m'enveloppa dans les rets de cet amour renaissant de son agonie et aux prodigalités duquel j'apportais une continence sévère, de cet amour qui a des beautés accablantes, une éleclricilé â lui, qui vous introduit souvent dans les cieux par les portes d'ivoire de son demi-sommeil, ou qui vous y enlève en croupe sur ses reins ailés. Amour horriblement Ingrat, qui rit sur les cadavres de ceux qu'il tue; amour sans mémoire, un cruel amour qui ressemble â la politique anglaise, et dans lequel tombent presque tous les hommes. Vous comprenez déjà le problème. L'homme est composé de matière et d'esprit; l'animalité vient aboutir en lui, et l'ange commence à lui. De là celte lutte que nous éprouvons tous entre une destinée future que nous pressentons et les souvenirs de nos instincts antérieurs, dont nous ne sommes pas entièrement détachés : un amour charnel et un amour divin. Tel homme les résout en* un seul, tel autre s'abstient ; celui-ci fouille le sexe entier pour y chercher la satisfaction de ses appétits antérieurs, celui-là l'idéalise en une seule femme dans laquelle se résume l'univers ; les uns flottent indécis entre les voluptés de la matière et celles de l'esprit, les au* 1res spiritualisent la chair en lui demandant ce qu'elle ne saurait donner. Si, i>ensant à ces traits généraux de l'amour, vous tenez compte des répulsions et des affinités qui résultent de la diversité des organisations, et qui brisent les pactes conclus entre ceux qui ne se sont pas éprouvés ; si vous y joignez les erreurs produites par les espérances des cens qui vivent plus spécialement par l'esprit, par le cœur ou par l'action, qui pensent, qui sentent ou qui agissent, et dont les vocations sont trompées, méconnues dans une association où il se trouve deux êtres, également doubles, vous aurez une grande indulgence pour les malheurs envers lesquels la société se montré sans pitié. En bien ! lady Arabelle contente les instincts, les orgaues, les appétits, les vices et les vertus de la matière subtile dont nous sommes faits ; elle était la maîtresse du corps. Nadame de Mortsauf était l'épouse de l'âme. L'amour que satisfîiisatt la maîtresse a des bornes, la matière est finie, ses propriétés ont des forces calculées, elle est . soumise à d'inévitables saturations; je sentais souvent je ne sais quel vide à Paris, près de lady Dudley. L'infini est le domaine du cœur, l'amour était sans bornes à Clochegourde. J'aimais passionnément lady Arabelle, et certes, si la bête était sublime en elle, elle avait aussi de la supériorité dans l'intelligence ; sa conversation moqueuse embrassait tout. Mais j'adorais Henriette. La nuit je pleurais de bonheur, le ma^ je pleurais de remords. U est certaines femmes assez savantes pour cacher leur jalousie sous la bonté la plus angélique ; c'est celles qui, semblables à lady Dudley, ont dépassé trente ans. Ces femmes savent alors sentir et calculer, presser tout le suc du présent et penser à l'avonir; elles peuvent éiouffer des gémissements souvent légitimes avec l'énergie du chasseur qui ne s'aperçoit pas d'une blessure en poursuivant son bouillant hallali. Sans parler de madame de Mortsauf, Arabelle essayait de la tuer dans mon âme où elle la retrouvait tomours, et sa passion se ravivait au souflSe de cet amour invincible Afin de triompher par des comparaisons qui fussent à son avantage, elle ne se montra ni soupçonneuse, ni iracassière, ni curieuse, comme le sont la plupart des jeunes femmes; mais, semblable à la lionne qui a saisi dans sa gueule et rapporté dans son antre une proie à ronger, elle veillait à ce que rien ne troublât son bouheur, et me gardait comme une conquête insoumise. J'écrivais a Henriette sous ses yeux, jamais elle ne lut une seule ligne, jamais elle ne chercha par aucun moyen à savoir l'adresse écrite sur mes lettres. J'avais ma liberté. Elle semblait s'être dit : — Si je le perds, je n'en accuserai que moi. Et elle s'appuyait fièrement sur un amour u dévoué qu'elle m'aurait donné sa vie sans hésiter si je la lui avais

>, elle se coutume

01 U^TVUT^ ^U ^MC «Il dUitllb UtflUlC 9*M. TIC d«lll9 Jlf^^ltUI 91 je ta I

demandée. Enfin elle m'avait fait croire que, si je la quittais tuerait aussitôt. U fallait l'entendre à ce sujet célébrer la <

LK LYS DANS LA VALLÉE

des veuves indiennes qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. — « Quoique dans Tlude cet usage soit une distinction réservée à la classe noble, et que, sous ce ra})port, il soit peu compris des Européens incapables de deviner la dédaigneuse grandeur de ce privilège, avouez, me disait-elle, que, dans nos plates mœurs modernes. Taristocratic ne peut plus se relever que par Textraordinaire des sentiments. Gomment puis-je apprendre aux bourgeois que le sang de mes veines ne ressemble pas au leur, si ce n'est en mourant autrement qu'ils ne meurent? Des femmes sans naissance peuvent avoir les diamants, les étoffes, les chevaux, les écussons même qui devraient nous être réservés, car on achète un nom ! Mais, aimer, tête levée, à contre-sens de la loi, mourir pour l'idole que l'on s'est choisie en se taillant un linceul dans les draps de son lit, soumettre le monde et le ciel à un homme en dérobant ainsi au Tout-Puissant le droit de faire un Dieu, ne le trahir pour rien, pas même pour la vertu ; car se refuser à lui au nom du devoir, n est-ce pas se donner à quelque chose qui n'est pas lui?.., que ce soit un homme ou une idée, a y a toujours trahison ! Voilà des grandeurs où n'atteignent pas les femmes vulgaires ; elles ne connaissent que deux routes communes, ou le grand chemin de la vertu, ou le bourbeux sentier de la courtisane ! d Elle procédait, vous le voyez, par l'orgueil, elle flatuit toutes les vanités en les déiûant, elle me mettait si haut qu'elle ne pouvait vivre qu'à mes genoux ; aussi toutes les séductions de son esprit étaient-elles exprimées par sa pose d'esclave et par son entière soumission. Elle savait rester tout un jour, étendue à nies pieds, silencieuse, occupée à me regarder, épiant l'heure du plaisir comme une cadine du sérail, et l'avançant par d'habiles coquetteries, tout en paraissant l'attendre. Par quels mots peindre les six premiers mois pendant lesquels je fus en proie aux énervantes jouissances d'un amour fertile en plaisirs, et qui les variait avec le savoir que donne l'expérience, mais en cachant son instruction sous les emportements de la passion. Ces plaisirs, subite révélation de la poésie des sens, constituent le lien vigoureux par lequel les jeunes gens s'attachent aux femmes plus âgées qu'eux ; mais ce lien est l'anneau du forçat, il laisse dans l'àme une ineffaçable empreinte, il y met un dégoût anticipé pour les amours frais, candides, riches de fleurs seulement, et qui ne savent pas servir d'alcool dans des coupes d'or curieusement ciselées, enrichies de pierres où brillent d'inépuisables feux. En savourant les voluptés que je révais sans les connaître, que j'avais exprimées dans mes mam, et que l'union des âmes rend mille fois plus ardentes, je ne manquai pas de paradoxes pour me justifier à moi-même la complaisance avec laquelle je m'abreuvais à cette belle coupe. Souvent lorsque, perdue dans l'infini de la lassitude, mon âme dégagée du corps voltigeait loin de la terre, je pensais que ces plaisirs étaient un moyen d'annuler la matière et de rendre l'esprit à son vol sublime. Souvent lady Dudiey, comme beaucoup de femmes, profitait de Texaltatloa à laquelle conduit l'excès du bonheur, pour me lier par des serments; ei, sous le coup d'un désir, elle m'arrachait des blasphèmes contre l'ange de Clochegourde. Une fois traître, je devins fourbe. Je continuai d'écrire à madame de Mortsauf comme si j'étais toujours le même enfant au méchant petit habit bleu qu'elle aimait tant; mais, je l'avoue, son don de seconde vue m'épouvantait

3uand je pensais aux désastres qu'une indiscrétion pouvait causer ans le joh château de mes espérances. Souvent, au milieu de mes joies, une soudaine douleur me glaçait, j'entendais le nom d'IIenriette prononcé par une voix d'en haut comme le : — Caïn, où est Àhel? de l'Ecriture. Mes lettres restèrent sans réponse. Je fus saisi d'une horrible inquiétude, je voulus partir pour Clochegourde. Ârabelle ne s'y opposa point, mais elle parla naturellement de m'accompagner en Tourame. Son caprice aiguisé par la difficulté, ses pressentiments justifiés par un bonheur inespéré, tout avait engendré chez elle un amour réel qu'elle désirait rendre unique. Son génie de femme lui fit apercevoir dans ce voyage un moyen de me détacher entièrement de madame de Bfortsauf ; tandis que, aveuglé par la peur, emporté par la naïveté de la passion vraie, je ne vis pas le piège où j'allais être pris. Lady Dudiey proposa les concessions les plus humbles et prévmt toutes les objections. Elle consentit à demeurer près de Tours, a la campagne, inconnue, déguisée, sans sortir le jour, et à choisir pour nos rendez-vous les heures de la nuit où personne ne pouvait nous rencontrer. Je partis de Tours à cheval pour Clochegourde. J'avais mes raisons en y venant ainsi, car il me fallait pour mes excursions nocturnes un cheval, et le mien était un cheval arabe que lady Ësther Stanhope avait envoyé à la marquise, et qu'elle m'avait échangé contre ce fameux tableau de Rembrandt, qu'elle a dans son salon à Londres, et que j'ai si singulièrement obtenu. Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, ie vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse. Aussitôt je m'élançai vers elle avec la rapidité de l'éclair, et fus en quelques minutes au bas du mur, après avoir franchi In distance en droite ligne, comme s'il s'agissait d une course au clocher. Elle entendit les bonds prodigieux de l'hirondelle du désert, et, qtisnd ie l'arrêtai net au com de la terrasse, elle me dit : — Ah ! vous voilà !

Ces trois mots me foudroyèrent. Elle savait mon aventure. Qui la

lui avait apprise? sa mère, de qui plus tard elle me montra la lettre odieuse! La faiblesse indifTérente de cette voix, jadis si pleine de ^it^ la pâleur mate du son révélaient une douleur mûrie, exhalaient je ne sais ouelle odeur de fleurs coupées sans retour. L'ouragan de rinlidélite, semblable à ces crues de la Loire qui ensablent a jamais une terre, avait passé sur son âme en faisant un désert là où verdoyaient d'opulentes prairies. Je fis entrer mon cheval par la petite porte, il se coucha sur le gazon à mon commandement, et la comtesse, qui s'était avancée à pas lents, s'écria : — Le bel animal ! Elle se fenjit les bras croisés pour que je ne prisse pas sa main, je 'devinai sm intention. — Je vais prévenir M. de Mortsauf, dit-elle en me quittaat.

Je demeurai debout, confondu, la laissant aller, la coatemplaot, toujours noble, lente, fière, plus blanche que je ne l'avais vue, mai» gardant au front la jaune empreinte du sceau de la plus amère niëbucolie, et penchant la tête comme un lys trop chargé de pluie.

-— Henriette ! criai-je avec la rage de l'homme qui se sent mourir.

Elle ne se retourna point, elle ne s'arrêta pas, elle dédaigna de im» dire qy'elle m'avait retiré son nom, qu'elle n'y répondait plus. H!*marchait toujours. Je pourrai dans cette épouvantable vallée où duvent tenir des millions de peuples devenus poussière et dont Vàme anime maintenant la surface du globe, je pourrai me trouver pciii au sein de cette foule pressée sous les immensités lumineuses qui l'éclaireront de leur gloire ; mais alors je serai moins aplati que je m le fus devant celte forme blanche, montant comme monte dans les nj(-> d'une ville quelque inflexible inondation, montant d'un pas égal à son château de Clochegourde, la gloire et le supplice de cette Didoa chrétienne ! Je maudis Arabelle par une seule imprécation qui IVût tuée si elle l'eQt entendue, elle qui avait tout laisse pour moi, comme on laisse tout pour Dieu ! Je restai perdu dans un monde de pensées en apercevant de tous côtés l'infini de la douleur. Je les vis akjrs descendant tous. Jacques courait avec l'impétuosité naïve de son â;jr\ Gazelle aux yeux mourants, Madeleine accompagnait sa mère. Je htrai Jacques contre mon cœur en versant sur lui les effusions de T^in^ et les larmes que rejetait sa mère. M. de Morsauf vint à moi, me tendit les bras, me pressa sur lui, m'embrassa sur les joues, en me <!• sant : — Félix, j ai su que je vous devais la vie!

Madame de Mortsauf nous tourna le dos pendant cette scène, ^l prenant le prétexte de montrer le cheval à Madeleine stupéfaite.

— Ah! diantre! voilà bien les femmes, cria le comte en coIcm. elles examinent votre cheval.

Madeleine se retourna, vint à moi, je lui baisai la main en rf!:ardant la comtesse, qui rougit.

— Elle est bien mieux, Madeleine, dis-je.

— Pauvre fillette ! répondit la comtesse en la baisant au front.

— Oui, pour le moment, ils sont tous bien, répondit le comir. Moi seul, mon cher Félix, suis délabré conune une vieille tour qui ^J tomber.

— II paraît que le général a toujours ses dragons noirs, repri.s-j • en regardant madame de Mortsauf.

— Nous avons tous nos blues devilst répondit-elle. K'est-ce pa^ k mot anglais?

Nous remontâmes vers les clos en nous promenant ensemble, * i sentant tous qu'il était survenu quelque grave événement. Elle u'avji; aucun désir d'être seule avec moi. Enfin j'étais son hôlc.

•— Pour le coup, et votre cheval? dit le comte quand nous fûro*sortis.

— Vous verrez, reprit la comtesse, que j'aurai tort en y pensau. et tort en n'y pensant plus.

-:- Mais oui, dit-il, il faut tout faire en temps utile.

— J'y vais, dis-je en trouvant ce froid accueil insupportable. Vt^ seul puis le faire sortir, et le caser comme il faut. Mon groom v....i par la voiture de Chinon, il le pansera.

— Le groom arrive-t-il aussi d'Angleterre? dît-elle.

— Il ne s'en fait que là, répondit le comte, qui devint gai en yù\ii'* sa femme triste.

La froideur de sa femme fut une occasion de la contredire, il m'-n câbla de son amitié. Je connus la pesanteur de l'aitachemeiit J <in mari. Ne crovez pas que le moment où leurs attentions assa>>i» ^ les âmes nobles soit le temps où leurs femmes prodiguent une aii' tion qui semble leur être volée: non ! ils sont odieux et insup^nMi bles le jour où cet amour s'envole. La bonne intelligence, ci^udin*essentielle aux attachements de ce genre, apparaît alors coiumc <• moyen ; elle pèse alors, elle est horrible comme tout moyeu qii:' ^ fin ne justifie plus.

— Mon cher Félix, me dit le comte en me prenant les mains ei r les serrant affectueusement, pardonnez à madame de Mortsauf. femmes ont besoin d'être quinteuses, leur faiblesse les excuse. * ^ ne sauraient avoir l'égalité d'humeur que nous donne la force du «^^ ractère. Elle vous aime beaucoup, je le sais; mais..

LE LYS DANS LA VALLÉE

Pendant que le comte parlait, madame de Mortsauf s*éloigna de nous insensiblement de manière à nous laisser seuls.

— Félix, me dit-il alors à voix basse en contemplant sa femme qui remontait au château accompagnée de ses deux enfants, j'ignore ce qui se passe dans Tàme de madame de Mortsauf, mais son caractère a complètement changé depuis six semaines. Elle si douce, si dévouée jusqu'ici, devient d'une maussaderie incroyable!

Manette m'apprit plus tard que la comtesse était tombée dans un abattement qui la rendait insensible aux tracasseries du comte. En ne rencontrant plus de terre molle pour planter ses flèches, cet homme était devenu mquiet comme l'enfant qui ne voit plus remuer le pauvre insecte qu'il tourmente. En ce moment il avait besoin d'un confident comme l'exécuteur a besoin d'un aide.

— Essayez, dit- il après une pause, de questionner madame de Mortsauf. Une femme a toujours des secrets pour son mari; mais elle vous confiera peut-être le sujet de ses peines. Dût-il m'en coûter la moitié des jours qui me restent et la moitié de ma fortune Je sacrifierais tout pour la rendre heureuse. Elle est si nécessaire à ma vie ! Si dans ma vieillesse je ne sentais pas toujours cet ange à mes côtés, je serais le plus malheureux des hommes ! je voudrais mourir tranquille. Diies-lui donc qu'elle n'a pas longtemps à me supporter. Moi, Félix, mon pauvre ami, je m'en vais, je le sais. Je cache à tout le monde la fatale vérité, pourquoi les affliger par avance? Toujours le pylore, mon ami ! J'ai fini par saisir les causes de la maladie, la sensibilité m'a tué. En effet, toutes nos affectioDS frappent sur le centre gastrique...

— En sorte, lui dis-je en souriant, que les gens de cœur périssent par l'estomac?

— Ne riez pas, Félix, rien n'est plus vrai. Les peines trop vives exagèrent le jeu du grand sympathique. Cette exaltation de la fusibilité entretient dans une constante irritation la muqueuse de l'estomac. Si cet état persiste, il amène des perturbations d'abord insensibles dans les fonctions digestives : les sécrétions s'altèrent, l'appétit se déprave et la digestion se fait capricieuse : bientôt des douleurs poignantes apparaissent, s aggravent et deviennent de jour en jour plus fréquentes ; puis la désorganisation arrive à son comble comme si quelque poison lent se mêlait au bol alimentaire; la muqueuse s'épaissit, l'induration de la valvule du pylore s'opère et il s'y forme un squirre dont il faut mourir. Eh bien ! j'en suis là, mon cher ! L'induration marche sans que rien puisse l'arrêter. Voyez mon teint jaune-paille, mes yeux secs et brillants, ma maigreur excessive. Je me dessèche. Que voulez-vous, j'ai rapporté de rémigralion le germe de cette maladie : j'ai tant souffert alors! Mon mariage, qui poiivait réparer les maux de l'émigration, loin de calmer mon àme ulcérée, a ravivé la plaie. Qu'ai-je trouvé ici? d'éternelles alarmes causées par mes enfants, des chagrins domestiques, une fortune à refaire, des économies qui engendraient mille privations que j'imposais à ma femme et tient je pâtissais le premier. Enfin je ne puis confier ce secret qu'à vous, mais voici ma plus dure peine. Quoiaue Blanche soit un ange, elle ne me comprend pas ; elle ne sait rien de mes douleurs, elle les contrarie, je lui pardonne! Tenez, ceci est affreux à dire, mon ami; mais une femme moins vertueuse qu'elle m'aurait rendu plus heureux en se prêtant à des adoucissements que Blanche n'imagine pas, car elle est niaise comme un enfant ! Ajoutez que mes ^ens me tourmentent, c'est des buses qui entendent grec lorsque je parle français. Quand notre fortune a été reconstruite, coussicoussi, quand j'ai eu moins d'ennui, le mal était fait, j'atteignais à la période des appétits dépravés; puis est venue ma grande maladie, si mal prise par Origet. Bref, aujourd'hui je n'ai pas six mois à vivre...

J'écoutais le comte avec terreur. En revoyant la comtesse, le brillant de ses yeux secs et la teinte jaune-paille de son front m'avaient frappé, j'entraînai le comte vâ's la maison en paraissant écouter ses

Êlaiutes mêlées de dissertations médicales; mais je ne songeais qu'à cnriette et voulais l'observer. Je trouvai la comtesse dans le salon, où elle assistait à une leçon de mathématiques donnée à Jacques par l'abbé de Dominis, en montrant à Madeleine un point de tapisserie. Autrefois elle aurait bien su, le jour de mon arrivée, remettre ses occupations pour être toute à moi ; mais mon amour était si profondément vrai, que je refoulai dans mon cœur le chagrin que me causa ce contraste entre le présent et le passé; car je voyais la fatale teinte jaune-paille qui, sur ce céleste visage, ressemblais au reflet des lueurs divines que les peintres italiens ont mises à la figure des saintes. Je sentis alors en moi le vent glacé de la mort. Puis, quand le feu de ses yeux dénués de Teau limpide où jadis nageait son regard tomba sur moi, je frissonnai; j'aperçus alors quelques changements dus au chagrin et que je n'avais point remarqués en plein air : les lignes si menues qui, à ma dernière visite, n'étaient que légèrement imprimées sur son front, l'avaient creusé ; ses tempes bleuâtres semblaient ardentes et concaves; ses yeux s'étaient enfoncés sous leurs arcades attendries, et le tour avait bruni ; elle était mortifiée comme le fruit sur lequel les meurtrissures commencent à paraître, et qu'un ver intérieur tait prématurément blondir. Moi, dont toute l'ambition était de

verser le bonheur à flots dans son àme, n'avais-jc pas jeté l'amertume dans la source où se rafraîchissait sa vie, où se retrempait son courage? Je vins m'asseoir à ses côtés, et lui dis d'une voix où pleurait le repentir : — Etes- vous contente de votre santé?

— Oui, répondit-elle en plongeant ses yeux dans les miens. Ma santé, la voici, reprit-elle en me montrant Jacques et Madeleine.

Sortie victorieuse de sa lutte avec la nature, à quinze ans, Madeleine était femme ; elle avait grandi, ses couleurs de rose du Bengale renaissaient sur ses joues bistrées ; efle avait perdu l'insouciance de l'enfant qui regarde tout en face, et commençaif à baisser les yeux ; ses moirvements devenaient rares et graves comme ceux de sa mère; sa taille était svelte, et les grâces de son corsage fleurissaient déjà ; déjà la coquetterie lissait ses magnifiques chev^x noirs, séparés en deux bandeaux sur son front d'Espagnole. Elle ressemblait aux jolies statuettes du moyen âge, si fines de contour, si minces de forme, que l'œil en les caressant craint de les voir se briser; mais la santé, ce fruit éclos après tant d'efforts, avait mis sur ses joues le velouté de la pêche, et le long de son col le soyeux duvet où, comme chez sa mère, se jouait la lumière. Elle devait vivre! Dieu l'avait écrit, cher bouton de la plus belle des fleurs humaines ! sur les longs cils de tes

{)aupières, sur la courbe de tes épaules qui promettaient de se déveopper richement comme celles Je ta mère 1 Cette brune jeune fille» à la taille de peuplier, contrastait avec Jacques, frêle jeune homme de dix-sept ans, de qui la tête avait grossi, dont le front inquiétait par sa rapide extension, dont les yeux fiévreux, fatigués, étaient en harmonie avec une voix profondément sonore. L'organe livrait un trop fort volume de son, de même que le regard laissait échapper trop de

(censées. C'était l'intelligence, l'âme, le cœur d'Henriette dévorant de eur flamme rapide un corps sans consistance ; car Jacques avait ce teint de lait animé des couleurs ardentes qui distinguent les jeunes Anglaises marquées par le fléau pour être abattues dans un temps déterminé ; santé trompeuse ! En obéissant au signe par lequel Henriette, après ni'avoir montré Madeleine, indiouait Jacques qui traçait des figures de géométrie et des calculs algébriques sur un tableau devant l'abbé de Dominis, je tressaillis à l'aspect de cette mort cachée sous les fleurs, et respectai l'erreur de la pauvre mère.

— Quand je les vois ainsi, la joie fait taire mes douleurs, de même qu'elles se taisent et disparaissent quand je les vois malades. Mon ami, dit-elle, l'œil brillant de plaisir maternel, si d'autres affections nous trahissent, les* sentiments récompensés ici, les devoirs accom-

SlJs et couronnés de succès compensent la défaite essuyée ailleurs, acques sera, comme vous, un homme d'uneJiaute instruction, plein de vertueux savoir ; il sera, comme vous^ l'honneur de son pays, qu'il gouvernera peut-être, aidé par vous, qui serez si haut oiacé ; mais je tâcherai quil soit fidèle à ses premières affections. Madeleine, la chère créature, a déjà le cœur sublime, elle est pure comme la neige du plus haut sommet des Alpes, elle aura le dévouement de la femme et sa gracieuse intelligence, elle est fière, elle sera digne des Lenoncourt*! La mère, jadis si tourmentée, est maintenant bien heureuse, heureuse d'un bonheur infini, sans mélange ; oui, ma vie est pleine, ma vie est riche. Vous le voyez. Dieu fait eclore mes joies au sein des affections permises et mêle de l'amertume à celles vers lesquelles m'entraînait un penchant dangereux...

— Bien, s'écria joyeusement l'abbé. M. le vicomte en sait autant que moi...

En achevant sa démonstration, Jacques toussa légèrement.

— Assez pour aujourd'hui, mon cher abbé, dit la comtesse émue, et surtout pas de leçon de chimie. Montez à cheval, Jacques, repritelle en se laissant embrasser par son fils avec la caressante mais digne volupté d'une mère, et les yeux tournés vers moi, comme pour insulter mes souvenirs. Allez, cher, et soyez prudent.

— Mais, lui dis-je pendant qu'elle suivait Jacques par un long regard, vous ne m'avez pas répondu. Ressentez-vous quelques douleurs?

— Oui, parfois à l'estomac. Si j'étais à Paris, j'aurais les honneurs d'une gastrite, la maladie à la mode.

— Ma mère souffre souvent et beaucoup, me dit Madeleine.

' Ah ! dit-efle, ma santé vous intéresse?...

Madeleine, étonnée de la profonde ironie empreinte dans ces mots, nous regarda tour à tour ; mes yeux comptaient des fleurs roses sur le coussm de son meuble gris et vert qui ornait le salon.

— Celte situation est intolérable, lui dis-je à Toreille.

— Est-ce moi qui l'ai créée? me demanda-t-elle. Cher enfant, ajouta-t-elle à haute voix en affectant ce cruel enjouement par lequel les femmes enjolivent leurs vengeances, ignorez-vous l'histoire moderne? la France et l'Angleterre ne sont-elles pas toujours ennemies? Madeleine sait cela, elle sait qu'une mer immense les sépare, mer froide, mer orageuse.

Les vases de la cheminée étaient remplacés par des candélabres, afin sans doute de m'ôter le plaisir de les remplir de fleurs ; je les retrouvai plus tard dans sa chambre. Quand mon domestique arriva,

LE LYS DANS LA VALLÉE

je sortis pour lui donner des ordres ; il in*avait apporté quelques affaires que je voulus placer dans ma chambre.

— Félix, me dit la comtesse, ne vous trompez pas! L'ancienne chambre de ma tante est maintenant celle de Madeleine, vous êtes au-dessus du comte.

Quoique coupable, j'avais un cœur, et tous ces mots étaient des coups de poignard! froidement donnés aux endroits les plus sensibles qu'elle semblait choisir pour frapper. Les souffrances morales ne sont pas absolues, elles sont en raison de la délicatesse des âmes, et la comtesse avait durement parcouru cette échelle des douleurs; mais, par cette raison même, la meilleure femme sera toujours d'autant plus cruelle qii'elle a été plus bieufjïisanle ; je la regardai, mais elle baissa la tête. J'allai dans ma nouvelle chambre, qui était jolie, blanche et verte. Là, je fondis en larmes. Henriette m'entendit, elle y vint en apportant un bouquet de fleurs.

— Henriette, lui dis-je, en étes-vous à ne point pardonner la plus excusable des fautes?

— Ne m'appele^ jamais Henriette, reprit-elle, elle n'existe plus, la pauvre femme ; mais vous trouverez toujours madame de Mortsauf, une amie dévouée qui vous écoutera, qui vous aimera. Félix, nous causerons phis tard. Si vous avez encore de la tendresse pour moi, laissez -moi m'habituer à vous voir; et, au moment où les mois me déchireront moins le cœur, à l'heure où j'aurai reconquis un peu de courage, eh bien ! alors, seulement. Vovez-vous cette vallée, dit-elle en me montraut l'Indre, elle me fait mal, je l'aime toujours.

— Ah ! périsse l'Angleterre et toutes ses femmes 1 Je donne ma démission au roi, je meurs ici, pardonné.

— Non, aimez-la, cette femme! Henriette n'est plus, ceci n'est pas un jeu, vous le saurez.

Elle se retira, dévoilant par l'accent de ce dernier mot l'étendue de ses plaies. Je sortis vivement, la retins et lui dis : — Vous ne m'aimez donc plus ?

— Vous m'avez fait plus de mal que tous les autres ensemble 1 Au* jourd'hui je souffre moins, je vous aime donc moins; mais il n'y a qu'en Angleterre où l'on dise ni jamaii ni Unijours; ici nous disons toujours. Soyez sage, n'augmentez pas ma douleur; et, si vous souf* frez, songez que je vis, moi !

Elle me retira sa main que je tenais froide, sans mouvement, mais humide, et se sauva comme une flèche en traversant le corridor où cette scène véritablement tragique avait lieu. Pendant le dîner, le comte me réservait un supplice auqutîl je n'avais pas songé.

La marquise Dudley n'est donc pas à Paris? me dit-il.

Je rougis excessivement en lui répondant : — Non.

— Elle n'est pas à Tours? dit le comte en continuant.

— Elle n'est pas divorcée, elle peut aller en Angleterre. Soft mari serait bien heureux, si elle voulait revenir à lu!, dis-je avec vivacité.

— A-t-elle des enfants? demanda madame de Mortsauf d'une voix altérée.

— Deux fils, lui dis-je.

^ Où sont-ils?

— En Angleterre, avec le père.

— Voyons, Félix, soyez franc. Est-elle aussi belle qu'on le dit?

— Pouvez-vous lui faire une semblable question ? la femme qu'on aime n'est-elle pas toujours la plus belle des femmes > s'écria la comtesse.

— Oui, toujours! dis-je avec orgueil en lui lançant un regard qu'elle ne soutint pas.

— Vous êtes heureux, reprit le comte, oui, vous êtes un heureux coquin. Ah ! dans ma jeunesse, j'aurais été fou d'une semblable conquête...

— Assez, dit madame de Mortsauf, en montrant par un regard Madeleine à son père.

— Je ne suis pas un enfant, dit le comte, qui se plaisait à redevenir jeune. .

En sortant de table, la comtesse m'amena sur la terrasse, et, c|uand nous y fûmes, elle s'écria : — Gomment, il se rencontre des femmes qui sacrifient leurs enfants à un homme? La fortune, le monde, je le conçois, l'éteruilé, oui, peut-être ! Mais les enfants ! se priver de ses enfants ! *

— Oui, et ces femmes voudraient avoir encore à sacrifier plus, elles donnent tout...

Pour la comtesse, le monde se renversa, ses idées se confondirent. Saisie par ce grandiose, soupçonnant que le bonheur devait justifier cette immolation, entendant en elle*méme les cris de la chair révoltée, elle demeura stupide en face de su vie manquée. Oui, elle eut un moment de doute horrible; mais elle se releva grande et àainie, portant hant la tète.

— Aimez-lâ^ donc bien, Félix, cette femme, dit-elle avec des larmes aux yeux, ce sera ma sœur heureuse. Je lui pardonne les maux qu'elle m'a faits, si elle vous donne ce que vous ne deviez jamais trouver ici, ce que vous ne pouvez plus tenir de moi. Vous avez eu raison, je ne vous ai jamais dit que je vous aimasse, et je ne vous ai jamais aimé comme on aime dans ce monde. Mais si elle n'est pai mère, comment peut-elle aimer?

— Chère sainte, repris-je, il faudrait que je fusse moins ému que je ne le suis pour t'expliquer oue tu planes victorieusement auHle^^4is d'elle, qu'elle est une femme ae la terre, une fille des races déchues, et que lu es la fille des cieux, l'ange adoré, que tu as tout mon cti-ur et qu'elle n'a que ma chair; elle le sait, elle en est au désespoir, et elle changerait avec toi, quand même le plus cruel martyre lui ser,Éit imposé pour prix de ce changement. Mais tout est irreniédi^tblc. A toi lame, à toi les pensées, l'amour pur, à toi la jeunesse et la vieillesse ; à elle les désirs et les plaisirs de la passion fugitive ; à toi muu souvenir dans toute son étendue, à elle l'oubli le plus profond.

— Dites, dites, dites-moi donc cela, 6 mon ami ! Elle alla s'asseoir sur un banc et fondit en larmes. La vertu, Félix, la sainteté de la \ie, l'amour maternel, ne sont donc pas des erreurs. Oh ! jetez ce bauuit sur mes plaies ! Répétez une parole qui me rend aux cieux où je voulais tendre d'un vol égal avez vous ! nénissez-moi par uu regard, pur un mot sacré, je vous pardonnerai les maux que j'ai soufferts dc^mU deux mois.

— Henriette, il est des mystères de notre vie que tous ignorez. Je vous ai rencontrée dans un âge auquel le sentiment peut étoufTer les désirs inspirés par notre nature; mais plusieurs scènes dont le M.ifvenir me réchaufferait à l'heure où viendra la mort, oui dû vou^ ai. tester que cet âge finissait, et votre constant triomphe a été d en prolonger les muettes délices. Un amour sans possession se sout-t at par Texaspération même des désirs; puis il vient un moment où tout est souffrance en nous, qui ne ressemblons en rien à vous. Nous pu.^sédons une puissance qui ne saurait être abdiquée, sous peine de Le plus être hommes. Privé de la nourriture qui le doit aiimeutor, le cœur se dévore lui-même, et sent un épuisement qui n'est pas Ii mort, mais qui la précède. La nature ne peut donc pas être loit^;temps trompée ; au moindre accident, elle se réveille avec uue énergie qui ressemble à la folie. Kou, je n'ai pas aimé, mais j'ai eu ^}\î au milieu du désert.

— Du désert ! ditrcUe avec amertume en montrant la vallée, lu ajouta-t-elle, comme il raisonne, et combien de distinctions subtile»! les fidèles n'ont pas tant d'esprit.

— Henriette, lui dis-je, ne nous querellons pas pour quelques expressions hasardées. Non, mon âme n'a pas vacille, mais je n*aî pas été maître de mes sens. Cette femme n'ignore pas que tu es la seule aimée. Elle joue un rôle secondaire dans ma vie, elle le sait, et s'y résigne ; j'ai le droit de la quitter, comme on quitte une ooortisane...

— Et alors...

~ Elle m'a dit qu'elle se tuerait, répondis-je en croyant que cette résolution surprendrait Henriette. Mais en m'entendant elle laissa échapper un de ces dédaigneux sourires plus expressifs encore que les pensées quils traduisaient. — Ma chère conscience, repris-jc, si tu me tenais compte de mes résistances et des séductions qui cuuspiraient ma perte, tu concevrais cette fatale...

— - Oh! oui, fatale, dit-elle. J'ai cru trop en vous 1 J*ai cru que vous ne manqueriez pas de la vertu que pratique le prêtre, et... que possède M. de Mortsauf, ajouta-t-elle en donnant à sa voix le nionkot de l'épigramme. — Tout est fini, reprit-elle après uue pause, je vous dois beaucoup, mon ami ; vous avez éteint en moi les flammes dt* h vie corporelle. Le plus difficile du chemin est fait, l'âge approche, me voilà souiïrante, bientôt maladive ^ je ne pourrais être pour vou» la brillante fée qui vous verse une pluie de faveurs. Soyez fidèle i ladv Arabelle. Madeleine, que j'élevais si bien pour vous, à qui s^^nt-efle? Pauvre Madeleine ! pauvre Madeleine ! répéta-t-elle coiuuit lu douloureux refrain. Si vous l'aviez entendue me disant : 31a mère, vous n'êtes pas gentille pour Félix ! La chère créature !

Elle me regarda sous les ticdes rayons du soleil couchant qui glissaient à travers le feuillage, et, prise de je ne sais quelle compa^-i<H) pour nos débris, elle se replongea dans notre passé si pur. eu >e ta v sant aller à des contemplations qui furent mutuelles. Nous repreiiKoc nos souvenirs, nos veux allaient de la vallée aux clos, des fen<-:rè: de Clochegourde à îrapesle, en peuplant cette rêverie de nos buuquets embaumés, des romans de nos désirs. Ce fut sa dernière Mh hipté. savourée avec la candeur de l'âme chrétieune. Cette sceue. <! grande pour nous, nous avait jetés dans une même mélancolie. EDr crut à mes paroles, et se vil où je la mettais, dans les cieux.

— - Mon ami, me dit-elle, j'obéis à Dieu, car son doîgt est dans toc' ceci.

Je ne connus que plus tard la profondeur de ce mot. Nous rernî^atânies lenlemeut par les terrasses. Elle prit mon bras, s'y appuya résignée, saignant, mais ayant mis uu appareil sur ses blessures.'

LE LYS DANS LA VALLÉE

— La vie hiiYnaine esl ainsi, me dit-elle. Qu'a fait M. de Mortsauf pourmériler son sorl?Ceci nous démonlre Texistence d*un monde meilleur. Malheur à ceu!i qui se plaindraient d'avoir marché dans la bonne voie 1

Elle se mit alors à si bieo évaluer la vie, à la si profondément considérer sous ses diverses faces, que ces froids calculs me révélèrent le dégoût qui Tavait saisie pour toutes les choses d'ici-bas. Eu arrivant sur le perron, elle quitta mon bras et dit celle dernière phrase : — - Si Dieu nous a donné le sentiment et le coût du bonheur, ne doitil pas se charger des âmes innocentes qui n ont trouvé que des affliction;^ ici-bas? Cela est, ou Dieu n'est pas, ou notre vie serait une amère plaisanterie.

A ces derniers mots, elle rentra brusquement, et je la trouvai sur son canapé, couchée comme si elle avait été foudroyée par la voix qui terrassa saint Paul.

— Qu'avez-vous ? lui dis-je.

— Je ne sais plus ce qu'est la vertu, dit-eUe, et n'ai pas conscience de la mienne !

Nous restâmes pétriûés tous deux, écoutant le son de cette parole comme celui d'une pierre jetée dans un gouffre.

— Si je me suis trompée dans ma vie, elle a raison, elle l reprit madame de Mortsauf.

Ainsi son dernier combat suivit sa dernière volupté. Quand le comte vint, elle se plaignit, elle qui ne se plaignait jamais; je la conjurai de me préciser ses souffrances, mais elle refusa de s'expliquer, et s'alla coucher en me laissant en proie à des remords qui naissaient les uns des autres. Madeleine accompagna sa mère ; et le lendemain je sus par elle que la comtesse avait été prise de vomissements causés, dit-elle, par les violentes émotions de cette journée. Ainsi, moi qui souhaitais donner ma vie pour elle, je la tuais.

— Cher comte, dis-je à M. de Mortsauf, qui me força déjouer au trictrac, je crois la comtesse très-sérieusement malade, il est encore temps de la sauver ; appelez Origet, et suppliez-la de suivre ses avis.

— Orif^et qui m'a tué ? dit-il en m'interrompant. Non, non, je consulterai Carbonneau.

Pendant cette semaine, et surtout les premiers Jours, tout me fut souffrance, commencement de paralysie au cœur, blessure à la vanité, blessure à Tàme. Il faut avoir été le centre de tout, des regards et des soupirs, avoir été le principe de la vie, le fover d'où chacun tirait sa lumière, pour connaître l'horreur du vide. Les mêmes choses étaient là, mais resptit qui les viviliait s'était éteint comme une ilanime soufflée. J'ai compris l'affreuse nécessité où sont les amants de ne plus se revoir quand l'amour est envolé. N'être plus rien, là où l'on a régné ! Trouver la silencieuse froideur de la mort 1% où scintillaient les joyeux rayons de la vie! les comparaisons accablent. Dientôt j'en vins à regretter la douloureuse ignorance de tout bonheur qui avait assombri ma jeunesse. Aussi mon désespoir devint-il si profond, que la comtesse en fut, je crois, attendrie. Un jour, après le dîner, pendant que nous uous promenions tous sur le bord de l'eau, je fis un dernier effort pour obtenir mon pardon. Je priai Jacques d'emmener sa sœur en avant, je laissai le comte aller seul, et conduisant madame de Mortsauf vers la toue : — Henriette, lui dis-je, un mot, de grâce, ou -je me jette dans l'Indre ! J'ai failli, oui, c'est vrai ; mais n*imité-je pas le chien dans son sublime attachement! je reviens comme lui, comme lui plein de honte; s'il fait mal, il est châtié, mais il adore la main qui le frappe ; brisez-moi, mais rendez -moi votre cœur...

— Pauvre enfant, dit-elle, n'étes-vous pas toujours mon flis?

Elle prit mon bras et regagna silencieusement Jacaues et Madeleine, avec lesquels elle revint à Clochegourde par les clos en me laissant au comte, qui se mit à parler politique à propos de ses voisins.

— Rentrons, lui dis-je, vous avez la tête nue, et la rosée du soir pourrait causer quelque accident.

— Vous me plaignez, vous! mon cher Félix, me répondit-il, en se méprenant sur mes intentions. Ma femme ne m'a jamais voulu consoler, par système peut-être.

Jamais elle ne m'aurait laissé seul avec son mari, maintenant j'avais besoin de prétextes pour l'aller rejoindre. Elle était avec ses enfants, occupée à expliquer les règles du trictrac à Jacques.

— Voilà, dit le comte toujours jaloux de l'affection qu'elle portait à ses deux enfants, voilà ceux pour lesquels je suis toujours abandonné. Les maris, mon cher Félix, ont toujours le dessous; la femme la plus vertueuse trouve encore le moyen de satisfaire son besoin de voler l'aflcction conjugale.

Elle continua ses caresses sans répondre.

— Jacques, dit-il, venez ici !

Jacques fll quelques diflicultés.

— Votre père vous veut, allez, mon /ils, d/t i ^xt le vous-

saut.

\fi^

re

— Ils m'aiment par ordre, reprit ce vieillard, qui parfois voyait sa situation.

^'^onsieur, réponditrclle en passant à plusieurs reprises sa main sur les cheveux de Madeleine, qui était coiffée en belle Ferrounière, ne soyez pas injuste pour les pauvres femmes; la vie ne leur est pas toujours facile à porter, et peu^être les enfants sont-ils les vertus d'une mère !

— Ma chère, répondit le comte, qui s'avisa d'être logique, ce que vous dites sienifie que, sans leurs enfants, les femmes manqueraient de vertu et ganteraient là leurs maris.

La comtesse se leva brusquement et emmena Madeleine sur le perron.

— Voilà le mariage, mon cher, dit le comte. Prétendez-vous dire en sortant ainsi que je déraisonne? cria-tril en prenant son flls par la main et venant au perron auprès de sa femme, sur laquelle il lança des regards furieux.

— Au contraire, monsieur, vous m'avez effrayée. Votre réflexion méfait un mal affreux, dit-elle d'une voix creuse en me jetant un regard de criminelle. Si la vertu ne consiste pas à se sacrifier pour ses enfants et pour son mari, qu'est-ce donc que la vertu?

— Se sa-cri-fi-er ! reprit le comte, en faisant de chaque syllabe un coup de barre sur le cœur de sa victime. Que sacrifiez -vous donc à vos enfants? que me sacrifiez-vous donc? qui? quoi? répondez. Répondrez-vous? Que se passe-t-il donc ici? que voulez-vous dire?

— Monsieur, répondit-elle, seriez-vous donc satisfait d'être aimé pour l'amour de Dieu, ou de savoir votre femme vertueuse pour la vertu en elle-même !

— Madame a raison, dis-je en prenant la parole d'une voix émue qui vibra dans ces deux cœurs ou je jetai mes espérances à jamais

1)erdues, et que je calmai par l'expression de la plus haute de toutes es douleurs dont le cri sourd éteignit celte querelle, comme, quand le lion rugit, tout se tait. Oui, le plus beau privilège que nous ait conféré la raison est de pouvoir rapporter nos vertus aux êtres dont le bonheur est notre ouvrage, et que nous ne rendons heureux ni par calcul ni par devoir, mais par une inépuisable et volontaire afitec* tion.

Une larme brilla dans les yeux d'Henriette.

— Et, cher comte, si par hasard une femme était involontairement soumise à quelque sentiment étranger à ceux que la société lui impose, avouez que plus ce sentiment serait irrésistible, plus elle serait vertueuse en l'étouffant, en se sacrifiani à ses eniants, à son mari. Cette théorie n'est d'ailleurs applicable ni à moi, qui malheureusement offre un exemple du contraire, ni à vous qu'elle ne concernera jamais.

Une main à la fois moite et brûlante se posa sur ma main et s'y appuya silencieusement.

— Vousêtesune belle âme, Félix, dit le comte, qui passa non sans grâce sa main sur la taille de sa femme et l'amena doucement à lui, pour lut dire : — Pardonnez, ma chère, à un pauvre malade qui voudrait sans doute être aimé plusr qu'il ne le mérite.

— 11 est des cœurs uni sont tout générosité, répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule du comte, qui prit cette phrase pour lui. Cette erreur causa je ne sais aucl frémissement à la comtesse; son peigne tomba, ses cheveux se dénouèrent, elle pâlit; son mari, qui la soutenait, poussa une sorte de rugissement en la sentant défaillir, il la saisit comme il eût fait de sa fille et la porta sur le canapé du salon, où nous l'entourâmes. Henriette garda ma main dans la sienne, comme pour me dire que nous seuls savions le secret de cette scène si simple en apparence, si épouvantable par les déchirements de son âme.

— J'ai tort, me ditrelle à voix basse en un moment où le comte nous laissa* seuls pour aller demander un verre d'eau de fleurs d'oranger, j'ai mille fois tort envers vous que j'ai voulu désespérer quand j'aurais dû vous recevoir à merci. Cher, vous êtes d'une adorable bonté que moi seule puis apprécier. Oui. je le sais, il est des bontés qui sont inspirées par la passion. Les hommes ont plusieurs manières d'être bons ; ils sont bons par dédain, par entraînement, par calcul, par indolence de caractère; mais vous, mon ami, vous venez d'être d'une bonté absolue.

— Si cela est, lui dis-je, apprenez que tout ce que je puis avoir de grand en moi vient de vous. Ne savez-vous donc plus que je suis votre ouvrage?

— Cette parole suffit au bonheur d'une femme, répondit-elle au moment où le comte revint. Je suis mieux, dit-elle en se levant, il me faut de l'air.

Nous descendîmes tous sur la terrasse embaumée par les acaciab encore en (leurs. Elle avait pris mon bras droit et le serrait contre son cœur en exprimant ainsi de douloureuses pensées; mais c'était, suivant son expression, de ces douleurs qu'elle aimait. Elle voulait

LE LYS DANS LA VALLËB

Bans doute Un E«ale arec moi; mais sou imagiuaiion inhabile aui ruses de Temme ne lui saggerait aucun nioveii de reuvoyer ses enfantset sod asai'i; nous causious donc de clioses iridiiïérenies, jien-. danl qu'elle se creusait la tèle en cherchant à se méDager un moment oA elte pourrait enllD décharger son cœur dans le raien.

— 11 y a bfCD loQ^ileDips que je ae me suis promenée en voiture, djt^lle enfin en voyant la beauté de la soirée. Monsieur, donnei des onlres, je vous prie, pour que je puisse aller faire un tour.

Elle savait qu'avant la prière toute explication serait impossible, et craignait que le comte ne voulût faire un trictrac. Elle pouvait bien se trouver avec moi sur cette tiède terrasse embaumée, quand son mari serait couché; mais elle redoulail peul-étrc de rester sous ces ombrages à travers lesquels passaient des lueurs voluptueuses, de se promener le long dé la balustrade d'où nos yeux embrassaient le cours de l'Indre dans la prairie. De même qu'une cathédrale aux vodies sombres et silencieuses conseille la firière ; de mèmOT les euillages éclairés par la lune, parfumés de senteurs pénétrantes, etanimés partesbruitssourds du printemps, remuent les libres et aiïaiblissent h volonté. La campagne, qui calme les pr> sions des vieillards, excite celles des jeunes cœurs ; nous le savions !

Dem coups de clocbe annoncèrent l'heure de la prière, la comtesse tressaillit.

— Ma chère Henriette, qu'a vei- vous 7

— Henriette n'eiiste plm, ré pond il -elle. Ne la faites pas renaître, elle était exigeante, capricieuse ; maintenant TOUS avez une paisible amie dont la vertu vient d'être raiïermie par des paroles que le ciel vous a dictées. Nous parlerons de tout ceci plus tard. Soyons exacts i la prière. Aujourd'hui, mon tour de la dire est arrivé.

Quand la comtesse

firononoales paroles par esquelles elle demandait à Dieu son secours contre les adversités de la vie, elle y mit un accent dont ie ne fus pas frappé seul; elle semblait avoir usé de son don de seconde vue pour entrevoir la terrioie émotion â laquelle devait la soumettre une maladresse causée par mon oubli de mes conventions avec Arabelle.

Elle le mit i genoui denat moi, et ma dit : Vaili iei cheveux.

vous promener avec ma feiume, moi je me coucherai.

Comme toutes nos parties, celle-ci fut orageuse. De sa chambre ou de celle de Madeleine, la comtesse put entendre la voix de son mari.

— Vous abusez étrangement de l' hospitalité, dit-elle au comte quand elle revint au salon.

Je la regardai d'un air hébété, je ne m'habituais point i ses durelé» ; elle se serait certes bien gardée jadis de me soustraire à la tyrannie du comte, autrefois elle aimait a me voir partageant ses souTfrances et les endurant avec patience pour l'amuur d'elle.

— Je donnerais ma vie, lui dis-je A l'oreille, pour vous entendre encore murmurant : — Pauvre cher ! pauvre cher !

Elle baissa les yeux en se souvcnani de l'heure à laquelle je faisais

allusion ; son regard se coula vers moi, mais en dessous, et il eiprima la joie de la femme qui voit les plus fugitifs accents de son cœur, préférés aux profondes délices d un autre amour. Alors, comme toutes les fois que je subissais pareille injure, je la lui pardonnais en me sentant compris. Le comte perdait, it se dit fatigué pour pouvoir quitter la partie, et nous allâmes nous promener autour du boulingrin en attendant la voiture ; aussitôt qu'il nous eut laissés, le pUiûr rayonna si vivement sur mon visage, que la comtesse mlnterrogea par un regard curieux et surpris.

— Henriette existe, lui dis-je, je suis toujours aimé ; vous me blessez avec intention évidente de me briser le coeur; je puis encore être heureux !

— U ne restait plus qu'un lambeau de la femme, dit-elle avec époovauie, et vous l'emportez en ce moment. Dieu soit béni 1 lui qui «

donne le courage d'endurer mon martyre mérité. Oui, je TOUS aime encore trop, j'allais bitlir, l'Anglaise m 'éclaire un abîme.

Ea ce momenl, novs montâmes en voiture, le cocher demaDda l'w-

dK

— Allez sur la route de Chinon par rarenue, vous nous nunëoerti

Er les landes de Cbarnagne et le chemin de Sache.

nous ? dis-ie avec irop de vivacité.

— N'allée dchdi par là, madame, le samedi soir U route est pleine de coquassiers qui vont i Tours, et nous rencoDirerioDS leurs charrettes

— Faites ce que je vous dis, reprit-elle eu regardant le codier.

Nous coDoaissioas trop l'un et l'autre les modes de notre voix,

(luelque infinis qu'ils ussent, pour nous déguiser la moindre du nos émotions. Henrieue avait tout compris.

— Vous n'avez pas pensé auK coquassiers, en ch ui sissa n i ce tle nuit, dil-cUe avec une It^êre teinte d'ironie, dij Dudiey est à Tours. Ne mentez pas, elle vont attend près d'ici. Qm^I jour iomtH€t-nout, la coquaâtierti Ut ekarretUi! reprit-elle. A vnvvusjamaÏG bit de semblables obserraliom quand nous sonioos ta-

— Elles prouvent que j'oublie tout i Clochegourde, r^poodis^ simplement.

— Elle vous attend ? reprit-elle.

— Oui.

— A quelle heure?

— Entre onze beores et minuit -Où?

— Dans les landes

— Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le m>yer''

— Dans les landes.

— Nous irons, dit-elle, je la verrai.

En entendant ces paroles, je regardai ma vie comme déBoitivenini iTTtiÉe. Je rés<dus en un moment de terminer par un complet ai-

!|uc ust

LE LÏS DANS LA VALLÉE

riage avec lad; Dudle^ la laite douloureuse qui menatait d'épuiser ma seiisibililë. d'enlever par luDt de chocs répéiës ces voluptueuses délicatesses qui ressembleui à la Qeur des fruils. Uun silence farouche bicua la comtesse, dont toute ta graadeur ne m'était pas connue.

— Ne TOUS irritez point contre moi, dit-elle de sa vois d'or, ceci, cher, est ma punitioD. Vous ne serez jamais aime comme vous l'êtes ici. reprit-elle eo posant sa main sur son coeur. Ne «ous l'ai-ie pas avoué? La marquise Dodie; m'a sauvée. A elle les souillures, je ne les lui envie point. A moi le plorieui amour des anges ! J'ai parcouru des champs immenses depuis votre arrivée. J'ai jugé la vie. Elevei l'âme, vous la déchirez ; plus vous allez haut, moins de sympathie vous rencontrez ; au lieu de sonlTrir dans la vallée, vous soufTrei dans les airs comme l'aigle qui plane en emportant au cœur une flècbe décochée par quelque pâtre grossier. Je comprends aujoard'biii que le ciel et ta terre sont incompatibles. Oui, pour qui veut vivre dans la zone céleste, Dieu seul est possible. Notre Ame doit être alors détactiée de toutes tes choses terrestres. Il faut aimer ses amis comme on aime ses enTaots, pour eux et non pour soi. Le moi cause tes malheurs et les chagrins. Uon cœur ira plus haut que ne va l'aigle; h est un amour qui ne me trompera

Eoini. Quant à vivre de i vie terrestre, elle

des sens sur la spiritualité de l'ange qui est en nous. Les jouissances que donne la passion sont horriblement orageuses, payées par d'énervanles inquiétudes

a ni brisent les ressorts e l'âme. Je suis venue au bord de la mer où s'agitent ces tempêtes, je les ai vues de trop près; elles m'ont souvenlenveloppéede leurs nuages, la lame ne s'est pas toujours brisée à mes pieds , j'ai senti sa rude étreinte qui froidii le cœur; je dois me retirer sur les hauts lieux, je périrais au bord de cette mer immense. Je vois en vous, comme en tous ceux qui m'ont afiligée . les gardiens de ma vertu. Ha vie a été mêlée d'angoisses heure u>ement proportionnées à mes forces . et s'est entretenue ainsi pure des pasHOOS mauvaises, sans repos séducteur et toujours pr& te ik Dieu, Notre attache- .., \ ineiit/'ul la tentative insensée, l'effort de Aen\

eiifaiits candides essayant de satisfaire leur cœur, les hommes et Dieu... Folie, Félix! Ah! dil-eHe après une pause, comment vons nomme cette femme?

— Amédée, répondifrje. Félix est un être à part, qui n'appartiendra jamais qu'à vous.

— Benrielte a peine i mourir, dit-elle en laissant échapper nn pieux sourire. Hais, reprit-elle, elle périra dans le premier elTort de la chrétienne humble, de la mère or^eilleuse, de la femme aux vertus chancelantes hier, raffermies aujourd'hui. Que vous dirai-je? Eh liicii! oui, ma vie est conforme k elle-même dans ses plus gratules «rirconstances comme dans ses plus petites. Le cœur où je devais attacher lespremièresracinesdelatenaresse, lecœur dema mère, s'est fermé pour mbi, maljgré ma persistance i y chercher un pli où je pusse me glisser, J'elais fille, je venais après trois garçons morts, et je tâchai vainement d'occuper leur place dans rarfeclioa de mes

parents ; je ne guérissais point la plaie faite k l'orgueil de la famille. Quand, après cette sombre enfance, je connus mon adorable tante, la mort me l'enleva prompte ment. H. de Uortsauf, à qui je me suis vouée, m'a constamment frappée, sans relâche, sans le savoir, pauvre homme ! Sou amour a le uaif égoisme de celui que nous portent nos enfanls. Il n'est pas dans le secret des maux qu'il me cause, il est toujours pardonne ! Mes enfants, ces chers enfants qui tiennent à ma chair par toutes leurs douleurs, à mou âme par toutes leurs qualités, à ma nature par leurs joies innocentes; ces enfaots ne m'ont- ils pas été donnés pour montrer combien il se trouve de force et de patience duns le sein des mères'? Oh I oui, mes enfants sont mes vertus! Vous savez si je suis flagellée par eux, en eux, malgré eux. Devenir mère, pour moi, ce fut acheter le droit de toujours sourfrir. Quand Agar a crié dans le désert, un ange a fait jaillir pour cette esclave trop aimée une source pure; mais à moi, quand la source limpide vers laquelle {vous en souvenez- vous?) vous vouliez me guider est venue couler autour de Olochegourde , elle ne m'a versé que des eaux amëres. Oui, vous m'avez infligé des souffrances inouies. Dieu pardonnera sans doute i qui n'a connu l'affection <)ue par la douleur. Hais SI les plus vives peines que j'aie éprouvées m'ont été imposées par TOUS, peut-être les ai-je méritées. Dieu n'est pas injuste. Ah I oui, Félix, un baiser furtivement déposé sur un front comporte des crimes peul- Ëtre! Peut-être doit-on rudement expier les pas

3 ne l'on a faits en avant e ses enfants et de son mari , lorsqu'on se promenait le soir afin d'élra seule arec des souvenirs et des pensées qui ne leur appartenaient pas, et qu'en marchant ainsi l'âme était mariée A une autre I Quand l'être intérieur se ramasse et se rapetisse pour n'occuper que la place que l'on oITrc aux embrasse m en is , pentêtre est-ce le pire des crimes ILorsqu uncfemme se baisse afin de recevoir dans ses cheveux le baiser de son mari pour se faire un front neutre, il y a crime ! Il y a crime i se forger un avenir en s'ajipuyant sur la mort, crime il se figurer dans l'avenir une matevilé sans alarmes, de beaux enfants jouant le soir avec un père adoré de touie sa famille, et sous les yeux attendris d'une mère heureuse. Oui, j'ai péché, j'ai grandement péché ! J'ai trouvé godl aux pénitences infligées par l'Eglise, et qui ne rachetaient point assez ces fautes pour lesquelles le prêtre fut saus doute trop indulgent. Dieu sans doute a place la punition au cceur de toutes ces erreurs en ehai^eani de sa vengeance celui pour qui elles furent commises. Donner mes cheveux , n'était-ce pas me promettre? Pourquoi donc aimai-je à mettre une robe blanche? ainsi je me croyais mieux votre lys ; ne m'avicz-vous pas aperçue, pour la première fois, ici, eu robe blanche? Hélas! j'ai moins aimé mes enfants, car toute affectioa vive est prise sur les affections dues. Vous voyez bien, Fflix, toute Eouiïrance a sa signification. Frappez, frappez plus (fort que n'ont frappé M, de Hortsauf et mes enfants. Cette femme est un instrument de la colère de Dieu, je vais l'aborder sans haine, je lui sourirai ; sous peine de ne pas être chrétienne, épouse et mère, je dois l'aimer. Si, comme vous le dites, j'ai pu contribuer 4 préserver

madame de Morlaaur ippujfa >ur un arbre et entourée de les eoliats. — not 5'

LE LYS DANS LA VALLÉE

vôtre cœur du contact qui Peut défleuri, celte Anglaise dé sauraii me haïr. Une femme doit aimer la mère de celui qu'elle aime, et ie suis votre mère. Qu*ai-je voulu dans votre cœur? La place laissée vide par madame de Vandenesse. Oli ! oui, vous vous êtes toujours plaint de ma froideur ! Oui, je ne suis bien que votre mère^ Pardonnez-moi donc les duretés involontaires que je vous ai dites à Voire arrivée, car une mère doit se réjouir en sachant son fils si bien aimé. Elle appuya sa tête sur mon sein, en répétant : — Pardon ! pardon ! J'entendis alors des accents inconnus. Ce n'était ni sa voix de jeune fille et ses notes joyeuses, ni sa volt de femme et ses terminaisons despotiques, ni les soupirs de la mère endolorie ; c'était Une déchirante, une nouvelle voix poilf des douleurs nouvelles. -^ Quant à vous, Félix, fepril-elle en s'animant, vous êtes l'ami qui ne saurait mal fhire. Ah! vous n^avez rien perdu dans mon cœur, ne vous reproche^ rien, n*ayez pas le plus léger remords. N'était-ce pas le comble de régoîsme que de vous demander de sacrifier à un avenir impossible les plaisirs les plus immenses, puisque pour les goûter une femme abandonne ses enfants, abdique son rang, et renonce à l'éternité. Combien de fbis ne vous ai-je pas trouvé supérieur à moi ! vous étiez

Ji'and et noble, mol, j*étais petite et criminelle ! Allons, voilà qui est it, ie ne puis être pdur vous qu'une lueur élevée, scintillafil^ et froide, mais inaltérable. Seulement, Félix, faites qUe je ne sois pas seule à aimer lé frère que je me suis choisi. Chérissez-moi! L'amoUr d'une sœur li'a hi mauvais lendemain ni moments difficiles. Vous n'aurez pas besoin dé mentir à cette ftme itidulgente qui .vivra de Votre belle vie, qui ne Inanquera jaiUills à s'affliger de vos dëyj^rs, qui s'é^ayera de Vos joies, aimera les fetiimes i)Ui vous reildHlttl flëbreux et s indignera des trahisons. Moi Je ti':li pâë eu de frèi'tt k iimet ainsi. Soyet assez grand pour vous dépdUiller de tout amoiifsy^opi'e, )iour résoudre notre attachement jusqu'ici si douteux el plein d'o- Images pikt cette douce et sainte affection. Je puis encore vlVfe hinsi. Je Gotmnenceral la première en serratil la main de lady Dudléy.

Elle ne pleurait pas, elle ! en pronoflÇant ces paroles pleines d'une science amère, et par lesquelles, en Ift'achant lé dernier voile qui me cachait son âme et ses douleurs, ëlië me morttfàit par combien de liens elle s'était attachée à moi, combien de foi'iës Chaînes j'avati hachéesi Nous étions dans un tel délii^ë^ que noui lie nous aperëë* vions point de la pluie qui tombait à toi^feilts.

— Madame là comtesse ne veutrclle nftl ëtitrer un Moment icit dit le cochef en désignant la principale aunefge de BallâOi

Elle fil un siane de consentement, et nOUs réstftméi tlbe dlffli<'heure environ sous la voûte d'entrée au grana ét(mnettlëtll dë!i |eni wl l'hôtellerie, qui se demandèrent pourquoi, tnadëtnë de MëHsdUfëtâil a onze heures par les chemins. Allait-elle il toufsf Kh l^VettaJi-elle? Quand l'orage eut cessé, que la pluie nil tonVëKië ëtl te qu'on pomme à Tours une hrouée, qui n'empêchftU ptt§ là iUhe d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportai par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, I ttitt gfttnde joie.

— Suivez mon ordre, lui cria doucettlëHt li ëOitltesse.

Nous primes donc le chemin des lahdës de Charlemagne, où la pluie recommença. A moitié des landes, J^ëùtefldiS les aboiements du chien favori d'ArabeHe; un cheval s'élaH^fl iOUt à coup de dessous une Iruisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour'distihgyël* leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceutibles de culture^ et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour volf pttsser la calèche.

— Quel plaisir d'attendre ainsi son «manl^ quand eii le peill Iflfii Grime ! dit Henriette.

Les aboiements du chien avaient a|)pt'ls A lady Dudiéy 4Ue j'étais dans la voiture, elle crut sans doute i\n^ je Veiiais ainsi la chercher à cause du mauvais temps ; quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme d'un prodige. Par mignbnnerie, Arbbcllc ne disait que la dernière syllabe de mon nom, prononcée à l'anglaise, espèce d'appel qui sur ses lèvres avait un charme digne d'une fée. Elle savait ne devoir être entendue que de moi en Criant : Uy Dee.

— C'est lui, madame, répondit la comtesse en contemplant seuç un clair rayon de la lune la fantastique créature dont le visage impatient était bizarrement accompagné de ses longues boucles défrisées.

Vous savez avec quelle rapidité deux femmes s'examinent. L'Atiglaise reconnut sa rivale et fut glorieusement Anglaise ; elle bous enveloppa d'un regard plein de son tnépris anglais et disparut dans la bruyère avec la rapidité d'une flèche.

— Vite à Clochegourde ! cria la comtesse, pour qui cet âpre coup d'œil fut comme un coup de hache au cœur.

Le cocher retourna pour prendre lé chemin de Chinon, qui était meilleur que celui de Sache. Qitrtud la calèche longea de nouveau les latides, nous entebdthiës le galop furieux du cheval d'Arabellé et les

pis de son cbieui Tous trois, ils rasaient les bois de l'autre côté de la bruyère.

— Elle s*en va, vous la perdez â jamais, me dit Henriette.

— Eh bien ! lui répondis-je, qu'elle s^en aille ! elle n'aura pas nu regret.

-^ Oh I les p&uvl'es femmes ! s'écria la comtesse en exprimant une compatissante horreur. Mais où va-t-elle?

— A la Gtenadière, une petite maison près de Saibt^Cyr, dls-je.

— Elle s'en va seule, reprit. Henriette d'un ton qui me prouva que les femmes se croient solidaires en amour et ne s'abandônnerit jamais.

Au mortient où notas entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien d'Arabellé jappa d'une façon jeyeiise en accourant au-devant de la calèche.

— Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. Puis elle reprit^ après une pause : Je n'ai jamais vu de plus belle feitime. Quelle main et quelle taille! Son teint efface le Ivs, et ses yeux ont l'éclat du diamant ! Mais elle monte trop bien a cheval, elle doit almë^ k ûép\oy^t sa force, je la crois active et violente ; puis elle me seuiblë se riiettf e un peu trop hardiment au-dessus des conventions : la femme qui ne reconnaît pas de loi est bien près de n'écouter que ses caprices. Ceux qui aiment tant à briller, à se mouvoir, n'ont pas reçu le don de constance. Selon mes idées, l'amour veut ))lus de tranquillité : je me le suis fiffuré comme un lac immense où la sonde ne trouve point de fond, où les tempêtes peuvent être violentes, mais rares et contenues en des bornes infranchissables, où deux êtres vivent dans une Ile fleurie, loin du monde dont le luxe et l'éplat les oITënseraieliti Mais l'amour doit prendre l'empreinte des caractères, j'ai tort peutêtre. Si les principes de la nature se plient aux formes voulues pai* les climats, pourquoi n'en serait-il pas ainsi des seiitiltienls chez les individus? Sans doute les sentiments, qui tiennent à la Idl générale par la masse, ne contrastent que dans l'expression seulement. Chaque âme a sa manière. La marquise est la femme forte qui rniflchit les distances et agit avec la puissance de Vhbmme ; qui délivrefiiit son Mlttttnt de captivité, tuerait geôlier, gardes et bourre.itix ; laddië qdë ëëftilnes créatures ne savent qu'aimer de toute leilr âme ; dans le dangët', elles s'agenouillent, prient et meurent. Quelle est de ces âëttX fëmines celle qui vous plaft le plus, voilà toute Ta question. Bfais ëul, I& fnarquisè vous aime, elle vous a fait tant de sacrifices ! Peutéil^ë ësi^e elle qui vous aimera toujours quand tous ne l'aimerez plus !

» t^efmettez-moi| cher ange, de répéter ce que vous m'avez dit un jour ! comment savez-vous^ces choses?

— Chaque douleur a son enseignement, et J'ai souffert sur tant de points, que mon savoir est vaste.

Mon domestique avait entendu donner l'ordre, il crut que nous reviendrions par les terrasses, et tenait mon cheval tout prêt daus l'avenue :*lë chien d'Arabellé avait senti le cheval; et sa maîtresse, conduite par Une curiosité bien légitime, l'avait suivi à travers les bois, où sans doute elle était cachée.

— Allez faire votl*e paix, me dit Henriette en souriant et sans trahir de mélancolie. Dites-lui combien elle s'est trompée sur mes intentions; je voulais lui révéler tout le prix du trésor qui lui est éeliu; mon coâur n'enferme que de bons sentiments pour elle et b'a sur unit ni colère ni mépris; expliquez-lui que je suis sa sœur et non pas sa rivale.

— Je n'irai point ! m'écriai-je.

— N'avez-vous jamais éprouvé, dit^elle avec l'étincelante fierté des martyrs, que certains ménagements arrivent jusqu'à l'insulte? Allez, allez.

Je courus alors vers lady Dudley pour savoir en quelles dispositions elle était. — Si elle pouvait se fâcher et me quitter ! pensni-je. je reviendrais à Clochegourde. Le chien me conduisit sous un chêne, d'où la marquise s'élança en me criant : — Àtûay! away! Tout ce que je pus faire fui de la suivre jusqu'à Saint-Cyr, où nous arrivâmes à minuit.

— Cette dame est en parfaite santé, me dit Arabelle quand elle descendit de cheval.

Ceux qui l'ont connue peuvent seuls imaginer tous les sarcasmes

3 ne contenait cette observation sèchement jelée d'un air qui voulait ire î — Moi, je semis morte !

— Je te défends de. hasarder une seule de les plaisanteries à triple 'ddrd sur madame de Mortsauf, lui répondis-je.

— Serait-ce déplaire â Votre Grâce que de remarquer la parf;<iie santé dont jouit un être cher à votre précieux cdHir? Les ftimmes françaises haïssent, dit-on, jusqu'au chien de leurs amants; en Angleterre, nous aimons tout ce que nos souverains seigneurs aiment.

LE LYS DANS LA VALLÉE

nous haïssons tout ce qu'ils haîsseot, parce que nous vivons dans la peau de nos seigneurs. Permellez-nioi donc d'aimer ceue dame autant que vous Faimez vous-même. Seulement, dier enfant, dit-elle eu m enlaçant de ses bras humides de pluie, si tu me trahissais, je ne serais ni debout ni couchëe, ni dans une calèche flanquée de laquais, ni à me promener dans les landes de Giiarlemague. ni dans aucune des landes d'aucun pays d'aucun monde, ni dans mon lit, ni sous le toit de mes pères ! Je ne serais plus, moi. Je suis née dans le Lancashire, pays où les femmes meurent d*amour. Te connaître et te céder ! Je ne te céderais à aucune puissance, pas même k ta moft, car je m'en irais avec toi.

Elle m'emmena dans sa chambre, où déjà le comfort avait étalé ses jouissances.

— Aime-la, ma chère, lui dis-je avec chaledri elle t'alitié, elle, non pas d'une façon railleuse, mais sincèrement.

— Sincèrement, petit? dit-elle en délaçant soh amazone.

Par vanité d'amant, je voulus révéler la sublimité du caractère d'Henriette à celte orgueilleuse créature. Pendant que la femme de chambre, qui ne savait pns un mot de français, lui arrangeait les cheveux, j'essayai de peindre madame de Mortséuf en en es<j|uissant la vie, et je répétai les grandes pensées que lui avait suggérées la crise où toutes les femmes deviennent petites et mauvaises* Quoique Arabelle parût ne pas me prêter la moindre attention, elle ne perdit aucune de mes paroles.

— Je suis enchantée, dit-elle quand nous fûmes seuls, de connaître ton goût pour ces sortes de conversations chrétiennes; il existe dans une de mes terres un vicaire qui s'entend comme personne à composeï' des sermons, nos paysans les comprennent, tant cette prose est bien appropriée à l'auditeur. J'écrirai demain à mon père de m'envoyer ce bonhomme par le paquebot, et lu le trouveras à Paris; quand tu l'auras une fbis écouté, lu ne voudi^as plus écouter que lui, d'autant plus qu'il jouit aussi d'une parfaite santé ; sa morale ne te causera point de ces secousses qui fbnt pleurer, elle coule saus tempêtes comme une source claire, et nrocufe uti délicieux sommeil. Tous les soirS) si cela te platt, tu satisferai t!i passion pour les sermons en digérant ton dfner. La morale anglaise, cher enfiint, est aussi supérieure à celle de Touraine que notre coutellerie, notre argenterie et nos chevauK le sont à vos couteaux et à vos bêteik. Fais*itioi U grâce d'entendre mon vicaire, promets-le-moi ! Je ne suis que feinme, mon amour, je sais aimer, je puis mourir pour toi si tu le veui ; mais je n'ai point étudié à Ëlon, ni à Oxford ni à Edimbourg i je ne suis ni docteur ni révérend ; je ne saurais donc te préparer de la morale, j'y suis tout à fait impropre, je serais de la dernière maladresse si j'essayais. Je ne te reproche pas tes goûts, tu eu aurais de plus dépravés que celui-ci, je tâcherais de m'y conformer : car je veux te faire trouver près de moi tout ce que lu aimes, plaisirs d'amour, plaisirs de table, plaisirs d'église, bon claret et venus chrétiennes. Veux-tu que je mette un cilice ce soir? Elle est bien heureuse, cette femme, de te servir de la morale ! Dans quelle université les iëmmes françaises prennent^Ues leurs grades? Pauvre moi! je ne puis que me (tonner, je ne suis que ton esclave...

— Alors, pourquoi t'es^-tu dUnc enfhie quand je voulais vous voir •osemble?

•— Es-tu fou, my Ik9? J'irnis de PaVis à Rome déguisée en laquais, je ferais pour toi les choses les plus déraisonnables ; mais comment puis-je parler sur les chemins à une femme qui ne m'a pas éié présentée et qui allait commencer un sermon en trois points? Je parlerai à des paysans, je demanderai â un ouvrier de partager son pain avec moi, si j'ai faim, je lui donnerai quelques guinées, et tout sera convenable ; mais arrêter une calèche, comme font les gentilshommes de grande route en Angleterre, ceci n'est pas dans mon code, à moi. Tu ne sais donc qu'aimer, pauvre enfant, tu ne sais donc pas vivre? D'ailleurs, je ne te ressemble pas encore complètement, mon ange! Je n'aime pas ta morale. Mais pour te plaire, je suis capable des

S lus çr»nds efforts. Allons, tais-toi, je m y mettrai! Je tâcherai de evenir prêcheuse. Auprès de moi, Jerémie ne sera bientôt qu*tiù bouffon. Je ne me permettrai plus de caresses sans les larder de versets de la Bible.

Elle usa de son pouvoir, elle en abusa dès qu'elle vit dans mon regard cette ardente expi'ession qui s'y peignait aussilùl que commençaient ses sorcelleries. Elle triompha de tout, et je mis complalsamment au-dessus des finasseries catholiques la grandeur de la (emme qui se perd, qui renonce a l'avenir et fait toute sa vertu de 1 amour.

— Elle s*aime donc mieux (jn'elle ne t*aîme? me dil-elle. Elle te préfcre donc quelque chose qui n'est pas toi? Comment atiaclier à ce qui est de nous d'autre imporiance que celle dont vous l'honorez? Aucune femme, (luelmie grande moraliste qu'elle soil, ne peut être l'égale d'un honitnc. Marcliez sur nous, tuez-nous, n'embarrassez jamais votre existence de nous. A n^iis de mourir, à vous de vivre grands et fiers. De vous à nous le poignard, de nous à vous l'amour

et le pardon. Le soleil s'inqulète-t-il des moucherons qui sont dans ses rayons et qui vivent de lui? ils restent tant qu'ils peuvent, et quand il disparait ils meurent...

— Ou ils s'envolent, dis-je en l'interrompant.

— Ou ils s'envolent, reprit-elle avec une indifférence qui aurait piqué l'homme le plus déterminé à user du singulier pouvoir dont elle l'investissait. Cfrois-tu qu'il soit digne d'une femme de faire avaler à un homme des tartines beurrées de vertu pour lui persuader que la religion est incompatible avec l'amour? Suis-Je donc une impie? On se donne, ou l'on se refuse; mais se refuser et moraliser, il y a double peine, ce qui est^ contraire au droit de tous les pays. Ici tu n'auras que d'excellents 'sanilwichei apprêtés par U main de ta servante Arabelle» de qui toute la morale sera d'imaginer des caresses qu'aucun homme n'a encore ressenties et que les anges m'inspirent.

Je ne sais rien de plus dissolvant que la plaisanterie maniée par une Anglaise, eUe y met le sérieux éloquent* l'air de pompeuse conviction sous leauel les Anglais couvrent les hautes niaiseries de leur vie à préjugés. La plaisanterie française est une dentelle avec laquelle les femmes savent embellir la joie qu'elles donnent et les querelles qu'elles inventent ; c'est une parure morale» gracieuse comme leor toilette. Mais la plaisanterie anglaise est un acide qui corrode si bien les êtres sur lesquels il tombe» qu*il en fait des squelettes lavés et brossés. La langue d'une Anglaise spirituelle ressemble à celle d'un tigre qui emporte ta chair jusqu'à l'os en voulant jouer. Arme toute puissante du démon qui vient dire en ricanant : Ce n*e$t que cela ? la moquerie laisse un venin mortel dans les blessures qu'elle ouvre à plaisir. Pendant cette nuit, Arabelle voulut montrer son pouvoir comme un sultan qui, pour prouver son adresse, s'amuse à décoller des innocents.

— Mon ange, me dit-elle quand elle m'eut plongé dans ce demisommeil où l'on oublie tout excepté le bonheur, je viens de me faire de la morale aussi, moi !^ Je me suis demandé si je commettais un crime en t'aimant, si je violais les lois divines, et j'ai trouvé que rien n'était plus religieux ni plus naturel.» Pourquoi Dieu créerait-il des êtres plus beaux aue tes autres si ce n'est pour nous indiquer que nous devons les adorer? Le crime serait de ne pas l'aimer, n'es-tu pas un anse? Cette dame t'insulte en te confondant avec les autres nommes, les règles de la morale ne te sont pas applicables. Dieu t'a mis au-dessus de tout. N'est-ce pas se rapprocher de lui que de t'aimer? pourra-t-il en vouloir à une pauvre femme d'avoir appétit des choses divines? Ton vasle et lumineux cœur ressemble tant au ciel, que je m'y trompe comme les moucherons qui viennent se brûler aux bougies d une fêle ! les punira-t-on, ceux-ct. de leur erreur? d'ailleurs, est-ce une erreur, n'est-ce pas une haute adoration de la lumière? Ils périssent par trop de religion, si Ton appelle périr se jeter au cou de ce qu'on àlme. J'ai la faiblesse de t'aimcr, tandis que cette femme a la force de rester dans sa chapelle catholique. Ne fronce pas le sourcil! tu crois que je lui en veux? Non, petil! J'adore sa morale qiil lui a conseillé de le laisser libre et m'a permis ainsi de te conquérir, de te garder à jamais ; car tu es à moi pour toujours, n*esl-ce pas?

-Oui.

— A jamais?

-Oui.

— Me fais-tu donc Une grâce, sultan?, Moi seule ai deviné tout ce que tu valais! Elle sait cultiver les terres, dis-tu? Moi je laisse celte sdience aux fermiers, j*aime mieux cultiver ton cœur.

Je tâche de me mppeler ces enivrants bavardages afin de vous bien peindre cette femrne, de*vous justifier ce que je vous en ai dit, et vous mettre ainfti dans tout le sect'et du deuoûment. Mais com>ment vous décrire les accompagnements de ces jolies paroles que vous savez ! C'était des folies comparables aux fantaisies les plus exorbitanles de nos rêves; tantôt des créations semblables à celles de mes bouquets : la grâce unie à la force, la tendresse et ses molles lenteurs, opp«>sées aux ii:ruptions volcaniques de la fougue; tantôt les gradations les plus savantes de la musique appliquées au concert de nos voluptés; puis des jeux pareils à ceux des serpents entrelacés} enfin, les plus caressants discours ornés des plus riantes idées, tout ce Mue l'esprit peut ajouter de poésie aux plaisirs des sens. Elle voulait anéantir sous les foudroiements de son omour impétueux les impressions laissées dans mon coeur par l'âme chaste et recueillie dlienriette. La marquise avait aussi bien vu la comtesse, que ma« dame de Mortsauf l'avait vue : elles s'étaient bien jugées toutes deux. La grand(*ur de l'attaque faite par Arabelle me révélait I étendue de sa peiir et sa secrète admiration pour sa rivale. Au matin, je la trouvai les yeux en pleurs et n'ayant pas dormi.

— Qu'as-lu? lui dis-je.

— J'ai peur que mou extrême amour ne me nuise, répondit-elle. J*ai tout donné. Plus adroite que je ne le suis, celle femuie possède

LE LYS DANS LA VALLÉE

quelque chose en elle que lu peux désirer. Si tu la préfères, ne pense plus à moi : je ne t*enuuierai point de mes douleurs, de mes remords, de mes souffrances; non, j'irai mourir loin de toi, comme une plante sans son vivifiant soleil.

Elle sut ro*arracher des protestations d*amour qui la comblèrent de joie. Que dire en effet à une femme qui pleure au matin? Une dureté me semble alors infâme. Si nous ne lui avons pas résisté la veille, le lendemain, ne sommes-nous pas obligés à mentir, car le codehomme nous fait en galanterie un devoir du mensonge.

— Eh bien! je suis généreuse, dit-elle en essuyant ses larmes, retourne auprès d'elle, je ne veux pa$ te devoir à la force de mon amour, mais à ta propre volonté. Si lu reviens ici, je croirai que tu m'aimes autant que je t'aime, ce qui m'a toujours paru impossible.

Elle sut me persuader de retourner à Glochegourde. La fausseté de la situation dans laquelle j'allais entrer ne pouvait être devinée par un homme gorgé de bonheur. En refaisant d'aller à Glochegourde, je donnais eain de cause à lady Dudiey sur Henriette. Àrabelle m'emmenait alors à Paris. Mais y aller, n'était-ce pas insulter madame de Mortsauf ? dans ce cas, je devais revenir encore plus sûrement à Arabelle. Une femme a-t-elle jamais pardonné de semblables crimes de lèse-amour? A moins d'être un ange descendu des cieux, et non l'esprit purifié qui s'y rend, une femme aimante préférerait voir son amant souffrant une agonie à le voir heureux par une autre : plus elle aime, plus elle sera blessée. Ainsi vue sous ses deux faces, ma situation, une fois sorti de Glochegourde pour aller à la Grenadière, était aussi mortelle à mes amours d'élection que profitable à mes amours de hasard. La marquise avait calculé tout avec une profondeur étudiée. Elle m'avoua plus tard que si madame de Mortsauf ne l'avait pas rencontrée dans les landes, elle avait médité de me compromettre en rôdant autour de Glochegourde.

Au moment où j'abordai la comtesse, que je vis pâle, abattue comme une personne qui a souffert quelque dure insomnie, j'exerçai soudain, non pas ce tact, mais le flairer qui fait ressentir aux cœurs encore jeunes et généi^eox la portée de ces actions indifférentes aux yeux de la masse, criminelles selon la jurisprudence des grandes âmes. Aussitôt, comme un enfant qui, descendu dans un abfme en jouant, en cueDIant des fleurs, voit avec angoisse qu'il lui sera impossible de remonter, n'aperçoit plus le sol humain qu'à une distance infranchissable, se sent tout seul, à la nuit, et entend les hurlements sauvases, je compris que nous étions séparés par tout un monde. Il se fit dans nos deux âmes une grande clameur et comme un retentissement du lu^bre Comummatum est ! qui se crie dans les églises le vendredisaint à l'heure où le Sauveur expira, horrible scène qui glace les jeunes âmes pour qui la religion est un premier amour. Toutes les illusions d'Henriette étaient mortes d'un seul coup, son cœur avait souffert une passion. Elle, si respectée par le plaisir qui ne l'avait jamais enlacée de ses engourdissants rephs, devinait-elle aujourd'hui les voluptés de l'amour heureux, pour me refuser ses regards? car elle me retira la lumière qui depuis six ans brillait sur ma vie. Elle savait donc que la source des rayons épanchés de nos yeux était dans nos âmes, auxquelles ils servaient de route pour pénétrer l'une chez l'autre ou pour se confondre en une seule, se séparer, jouer comme deux femmes sans défiance qui se disent tout? Je sentis amèrement la faute d'apporter sous ce toit inconnu aux caresses un visage où les ailes du plaisir avaient semé leur poussière diaprée. Si, la veille, j'avais laisse lady Dudiey s'en aller seule; si j'étais revenu à Glochegourde, où peut-être Henriette m'avait attendu; peut-être... enfin peulrétre madame de Mortsauf ne se serait-elle pas si cruellement proposé d'être ma sœur. EHe mit à toutes ses complaisances le faste d'une force exagérée, elle entrait violemment dans son rôle pour n'en point sortir. Pendant le déjeuner/ elle eut pour moi mille attentions, des attentions humiliantes, elle me soignait comme un malade de qui elle avait pitié.

— Vous vous êtes promené de bonne heure, me dit le comte ; vous devez alors avoir un excellent appétit, vous dont l'estomac n'est pas détruit !

Gette phcase, qui n'attira pas sur les lèvres de la comtesse le sourire d'une sœur rusée, acheva de me prouver le ridicule de ma position. 11 était impossible d'être à Glochegourde le jour, à Saint-Gyr la nuit. Arabelle avait compté sur ma délicatesse et sur la grandeur de madame de Mortsauf. Pendant cette longue journée, je sentis combien il est difficile de devenir l'ami d'une femme longtemps désirée. Gette transition, si simple quand les ans la préparent, est une maladie au jeune âge. J'avais honte, je maudissais le plaisir, j'aurais voulu que madame de Mortsauf me demandât mon sang. Je ne pouvais lui déchirer à belles dents sa rivale, elle évitait d'en parler, et médire d'Arabelle était une inHmiie qui m'aurait fait mépriser Henriette inagnitiquc et noble jusque dans les derniers replis de son cœur. Après cinn ans de délicieuse intimité, nous ne savions de quoi parler; nos paroles ne répondaient point à nos pensées; nous nous cachions muiuellemcnt de dévorantes douleurs, nous pour qui la dou-

leur avait toujours été un fidèle truchement. Henriette afTectnit un air heureux et pour elle et pour moi ; mais elle était triste. Quoiqu'elle se dît à tous propos ma sœur, et qu'elle fût femme, elle ne trouvait aucune idée pour entretenir la conversation, et nous demeurions la plupart du temps dans un silence contraint. Elle accrut mon supplice intérieur, en feignant de se croire la seule victime de cette lady.

— Je souffre plus que vous, lui dis-je en un moment où la swur laissa échapper une ironie toute féminine.

— Gomment? répondit-elle avec ce ton de hauteur que prennent les femmes quand on veut primer leurs sensations.

— Mais j'ai tons les torts.

Il y eut un moment où la comtesse prit avec moi un air froid et indifférent qui me brisa ; je résolus de partir. Le soir, sur la terrasse, je fis mes adieux à la famille réunie. Tous me suivirent au boulingrin où piaffait mon cheval, dont ils s'écartèrent. Elle vint à moi quand j'en pris la bride.

— Allons seuls, â pied, dans l'avenue, me dit-elle.

Je lui donnai le bras, et nous sortîmes par les cours en marchant à pas lents, comme si nous savourions nos mouvements confondus; nous atteignîmes ainsi un bouquet d'arbres qui enveloppait un coin de l'enceinte extérieure.

— Adieu, mon ami, dit-elle en s'arrétant, en jetant sa tête sur mon cœur et ses bras à mon cou. Adieu, nous ne nous reverrons plus. Dieu m'a donné le triste pouvoir de regarder dans l'avenir. Me vous rappelez-vous pas la terreur qui m'a saisie, un jour, quand vous êtes revenu si beau ! si jeune ! et que je vous ai vu me tournant le dos comme aujourd'hui que vous quittez Glochegourde pour aller ù la Grenadière? Eh bien ! encore une fois, pendant cette nuit j'ai pu jeter un coup d'œil sur nos destinées. Mon ami, nous nous parlons en ce moment pour la dernière fois. A peine pourrai-je vous aire encore quelaues mots, car ce ne sera plus moi tout entière qui vous parlerai. La mort a déjà frappé quelque chose en moi. Vous aurez alors enlevé leur mère à mes enfants, remplacez-la près d'eux ! vous le pourrez! Jacques et Maddeine vous aiment comme si vous les aviez toujours fait souffrir.

— Mourir ! dis-je effrayé en la regardant et revoyant le feu sec de ses yeux luisants dont on ne peut donner une idée à ceux qui n'ont pas connu des êtres chers atteints de cette horrible maladie, qu'en comparant ses yeux à des globes d'argent bruni. Mourir ! Henriette, le t'ordonne de vivre. Tu m'as autrefois demandé des serments, eh bien ! aujourd'hui j'en exige un de toi : jure-moi de consulter Origct et de lui obéir en tout...

— Voulez- vous donc vous opposer à la clémence de Dieu? ditelle en m'inlcrrompant par le cri du désespoir indigné d être méconnu.

— Vous ne m'aimez donc pas assez pour m'obëlr ateuglénient en toute chose comme cette misérable lady...

— Oui, tout ce que tu voudras, dit-eHe, poussée par une jalousie (]ui lui fit eu un moment franchir les distances qu'eUe avait respectées jusqu'alors.

— Je reste ici, lui dis-je en la baisant sur les yeux.

Effrayée de ce consentement, elle s'échappa de mes bras, alla s'appuyer contre un arbre ; puis elle rentra chez elle en marchant avec précipitation, sans tounier la tête; mais je la suivis, cHe pleurait et priait. Arrivé au boulingrin, je lui pris la main et la baisai respectueusement. Gette soumission inespérée la touchn.

•— A toi quand même! lui dis-je, car je t'aime comme t'aimait ta

tante.

Elle tressaillit en me serrant alors violemment la main.

— Un regard, lui dis-je, encore un de nos anciens regards ! La femme qui se donne tout entière, m'écriai-je en sentant mon âme illuminée par le coup d'œil qu'elle me jeta, donne moins de vie et d'âme que je viens d'en recevoir. Henriette, tu es la plus aimée, la seule aimée.

— Je vivrai! me dit-elle, mais guérissez -vous aussi.

Ge regard avait effacé l'impression des sarcasmes d'Arabelle. J'étais donc le jouet des deux passions inconciliables que je vous ai décrites et dont j'éprouvais alternativement l'influence. J'aimais un ange et un démon ; deux femmes également belles, parées l'une de toutes les vertus que nous meurtrissons en haine de nos imperfections, l'autrti de tous les vices que nous déifions par égoïsme. En parcourant celle avenue, où je retournais de moments en moments pour revoir madame de Mortsauf appuvée sur un arbre et entourée de s^^ enfants qui agitaient leurs mouchoirs, je surpris dans mon âme ud mouvement d'orgueil de me savoir l'arbitre de deux destinées si belles, d'être la gloire à des titres si diflcrents de deux femmes si supé-

LE LYS DANS LA VALLÉE

rieiircs, et d*avoir inspiré de si grandes passions que de chaque c6të la mort arriverait al je leur manquais.

Celle fatuité passagère a été doublement punie, croyez-le bien! Je ne sais quel démon me disait d'attendre près d'Arabelle le moment où quelque désespoir, où la mort du comte me livrerait Henriette, car Henriette m^aimait toujours : ses duretés, ses larmes, ses re* mords, sa chrétienne résignation, étaient d'éloquentes traces d*un sentiment qui ne pouvait pas plus s'effacer de son cœur que du mien. Eu allant au pas aans celle jolie avenue, et faisant ces réflexions, je n*avais plus vingt-cinq ans, j'en avais cinquante. N'est-ce pas encore plus le jeune homme que la femme qui passe en nn moment de trente à soixante ans? Quoique j'aie chassé d*un souffle ces mauvaises pensées, elles m'obsédèrent, je dois l'avouer ! Peut-être leur principe se trouvait-il aux Tuileries, sous les lambris du cabinet royal. Qui pouvait résister à l'esprit déflorateur de Louis XVIII, lui qui* disait qu'on n'a de véritables passions que dans l'âge mûr, parce que la passion n'est belle et furieuse que quand il s'y mêle de l'impuissance et qu'on se trouve alors à chaque plaisir comme nn joueur à son dernier enjeu.

Quand je fus au bout de l'avenue, je me retournai et la franchis en un clin d'œil en voyant qu'Henriette y était encore, elle seule ! Je vins lui dire un dernier adieu, mouille de larmes expiatrices dont la cause lui fut cachée. Larmes sincères, accordées sans le savoir à ces belles amours à jamais perdues, à ces vierges émotions, à ces fleurs de la vie qui ne renaissent plus; car, plus tard, l'homme ne donne plus, il reçoit; il s'aime lui-même dans sa maltresse; tandis qu'au jeune âge il aime sa maîtresse en lui : plus tard nous inoculons nos goûts, nos vices peut-être à la femme qui nous aime ; tandis qu'au début de la vie, celle que nous aimons nous impose ses vertus, ses délicatesses: elle nous convie au beau par un sourire, et nous ap-

Brend le dévouement par son exemple. Malheur à qui n'a pas eu son cnriette! Malheur à qui n'a pas connu quelque lady Dudley ! S'il se marie, celui-ci ne gardera pas sa femme, celui-là sera peut-être abandonné par sa maîtresse; mais heureux qui peut trouver les deux en une seule ; heureux, Natalie, l'homme que vous aimez !

De retour à Paris, Arabelle et moi nous devînmes plus intimes que

Ï^ar le passé. Bientôt nous abolîmes insensiblement l'un et Fautre les ois de convenance que je m'étais imposées, et dont la stricte observation fait souvent pardonner par le monde la fausseté de la position où s'était mise lady Dudley. Le monde, qui aime tant à pénétrer au delà des apparences, les légitime dès qu'il connaît le secret qu'elles enveloppent. Les amants forcés de vivre au milieu du grand monde auront toujours tort de renverser ces barrières exigées par la juris-

Î prudence des salons, tort de ne pas obéir scrupuleusement à toutes es conventions imposées par les mœurs ; il s'agit alors moins des autres que d'eux-mêmes. Les distances à franchir, le respect extérieur à conserver, les comédies à jouer, le mystère à obscurcir, toute cette stratégie de Tamour heureux occupe la vie, renouvelle le désir et protège notre cœur contre les relâchements de l'habitude. Mais essentiellement dissipatrices, les premières passions, de même que les jeunes gens, coupent leurs forêts à blanc au lieu de les aménager « Arabelle n'adoptait pas ces idées bourgeoises, elle s'y était pliée pour me plaire ; semblable au bourreau marquant d'avance sa proie afin de se l'approprier, elle voulait me compromettre à la face de tout Paris pour faire de moi son sposo. Aussi emploja-t-elle ses coquetteries à me garder chez elle, car elle n'était pas contente de son élégant esclandre qui, faute de preuves, n'encourageait que les chucboteries sous l'éventail. En la voyant si heureuse de commettre une imprudence qui dessinerait franchement sa position, comment n'aurais-je pas cru à son amour?

Une fois plongé dans les douceurs d'un mariage illicite, le désespoir me saisit, car je voyais ma vie arrêtée au rebours des idées reçues et des recommandations d'Henriette. Je vécus alors avec l'espèce de rage qui saisit un poitrinaire quand, pressentant sa fin, il ne veut pas qu'on interroge le bruit de sa respiration. Il y avait un coin de mon cœur où je ne pouvais me retirer sans souffrance ; un esprit vengeur me jetait incessamment des idées sur lesquelles je n'osais m'appesantir. Mes lettres à Henriette peignaient cette maladie morale, et lui causaient un mal infini, n Au prix de tant de trésors perdus, elle me voulait au moins heureux ! » me dit-eUe dans la seule réponse que je reçus. Et je n'étais pas heureux ! Chère Nalalie, le bonheur est absolu, il ne souffre pas de comparaisons. Ma première ardeur passée, je comparai nécessairement ces deux femmes l'une à l'autre, contraste que je n'avais pasencorepu étudier. En effet, toute grande passion pèse si fortement sur notre caractère, qu'elle en refoule d'abord les aspérités et comble la trace des habitudes qui constituent nos défauts ou nos qualités ; mais plus t;ird, cher, deux amants bien accoutumés l'un à l'autre, les traits de la physi(MK^mie morale reparaissent; tous deux se jugent alors mutuellement, et souvent it se déclare, durant cette réaction du caractère sur la passion, des antipnllûes qui préparent ces désunions dont s'arment les gens superficiels ipwr accuser le cœur humain d'instabilité. Cette période com-

mença donc. Moins aveuglé par les séductions, et détaillant pour ainsi dire mon plaisir, j'entrepris, sans le vouloir peut-être, un examen qui nuisit à lady Dudley.

Je lui trouvai d'abord en moins l'esprit qui distingue la Française entre toutes les femmes, et la rend la plus délicieuse à aimer, selon l'aveu des gens que les hasards de leur vie ont mis à même d'éprouver les manières d'aimer de chaque pays. Quand une Française aime, elle se métamorphose ; sa cocruetterie si vantée, elle l'emploie à pa* rer son amour ; sa vanité si dangereuse, elle l'immole et met toutes ses prétentions à bien aimer. Elle épouse les intérêts, les haines, les amitiés de son amant; elle acquiert en un jour les subtilités expérimentées de l'homme d'affaires, elle étudie le Code, elle comprend le mécanisme du crédit, et séduit la caisse- d'un banquier ; étourdie et prodigue, elle ne fera pas une seule faute et ne gaspillera pas un seul louis ; elle devient à la fois mère, gouvernante, médecin, et donne à toutes ses transformations une grâce de bonheur qui révèle dans les plus légers détails un amour infini; elle réunit les qualités spéciales qui recommandent les femmes de chaque pays en donnant à ce mélange de l'unité par l'esprit cette semence française qui anime, permet, justifie, varie tout et détruit la monotonie d'un sentiment appuyé sur le premier temps d'un seul verbe. La femme française aime toujours, sans relâche ni fatigue, à tout moment, en public et seule ; en public, elle trouve un accent qui ne résonne que dans une oreille, elle parle par son silence même, et sait vous regarder les yeux baissés; si l'occasion lui interdit la parole et le regard, elle emploiera le sable sur lequel s'imprime son pied pour v écrire une pensée; seule, elle exprime sa passion même pendant le sommeil ; enfin elle plie le monde à son amour. Au contraire, l'Anglaise plie son amour au monde.

Habituée par son éducation à conserver cette habitude glaciale, ce maintien britannique si égoïste dont je vous ai parlé, eue ouvre et ferme son cœur avec la facilité d'une mécanique anglaise. Elle possède un masque impéuétrable qu'elle met et qu'elle ote flegmatiquement : passionnée comme une Italienne quaud aucun œil ne la voit, elle devient froidement digne aussitôt que le monde intervient. L'homme le plus aimé doute alors de son empire en voyant la profonde immobilité du visage, le calme de la voix, la parfaite liberté de contenance qui dislingue une Anglaise sortie de son boudoir. En ce moment, l'hypocrisie va jusqu'à l'indifférence, l'Anglaise a tout oublié. Certes la femme qui sait jeter son amour comme un vêtement fait croire qu'elle peut en changer. Quelles tempêtes soulèvent alors les vagues du cœur quand elles sont remuées par Tamour-propre blessé de voir une femme prenant, interrompant, reprenant l'amour comme une tapisserie à main! Ces femmes sont trop maîtresses d'elles-mêmes pour vous bien appartenir ; elles accordent trop d'influence au monde pour que noire règne soit entier. Là où la Française console le patient par un regard, trahit sa colère contre les visiteurs par quelques jolies moqueries, le silence des Anglaises est absolu, agace l'âme et taquine l'esprit. Ces femmes trônent si constamment en toute occasion que, pour la plupart d'entre elles, l'omnipotence de la fashion doit s'étendre jusque sur leurs plaisirs.

Qui exagère la pudeur doit exagérer l'amour, les Anglaises sont ainsi ; elles mettent tout dans la forme, sans que chez elles l'amour de la forme produise le sentiment de l'art : quoi qu'elles puissent dire, le protestantisme et le catholicisme expliquent les différences^ qui donnent à l'àme des Françaises tant de supériorité sur l'amour raisonné, calculateur des Anglaises. Le protestantisme doute, examine et tue les croyances, il est donc la mort de l'art et de l'amour. Là où le monde commande, les gens du monde doivent obéir; mais les gens passionnés le fuient aussitôt, il leur est insupportable. Vous comprendrez alors combien fut choqué mon amour-propre en découvrant que lady Dudley ne pouvait point se passer au mondé, et que la transition Britannique lui était familière : ce n'était pas un sacrifice que le monde lui imposait; non, elle se manifestait naturellement sous deux formes ennemies l'une de l'autre; quand elle aimait, elle aimait avec ivresse ; aucune femme d'aucun pays ne lui était comparable, elle valait tout un sérail; mais le rideau tombé sur cette scène de féerie en bannissait jusqu'au souvenir. EHe ne répondait ni à un regard ni à un sourire; elle n'était ni maîtresse ni esclave, elle était comme une ambassadrice obligée d'arrondir ses phrases et ses coudes, elle impatientait par son calme, elle outrageait le cœur par son décorum ; elle ravalait ainsi l'amour jusqu'au besoin, au lieu de l'élever jusqu'à'l'idéal par l'entliousiasme. Elle n'exprimait ni crainte, ni regrets, ni désir; mais à l'heure dite sa tenaresse se dressait comme des feux subitement allumés, et semblait insulter à sa réserve. A laquelle de ces deux femmes devais-je croire? Je sentis alors par mille piqûres d*épingle les différences infinies qui séparaient Henriette d'Arabelle.

Quand madame de Mortsanf me quittait pour un moment, elle semblait laisser à l'air le soin de me parler d'elle; les plis de sa robe, quand elle s'en allait, s'adressaient à mes yeux comme leur bruit onduleux arrivait joyeusement à mon oreille quand elle revenait ; il y

LE LYS DAPIS lA VALLÉE,

aYait des tendresses iofiDies dans la manière dont elle dépliait ses paupières en abaiss(int ses yeux vers la terre; sa voix, cette voix musicale, était une caresse continuelle ; ses discours témoignaient d*une pensée constante, elle se ressemblait toujours à elle-même ; elle ne scindait pas son âme en deux atmosphères, l'une ardente et l'autre glacée; enfin, madame de Mortsauf réservait son esprit et la fleur do sa pensée pour exprimer ses sentiments, elle se faisait coquette par les idées avec ses enfants et avec moi. Mais l'esprit d'Arabelle ne lui servait pas à rendre la vie aimable, elle ne Vexerçaic point à mon profit, il n'existait que par le monde et pour le monde, elle était purement moqueuse; elle aimait à déchirer, à mordre, non pour m'amuser, mais pour satisfaire un goût. Madame de Mortsauf aurait dérobé son bonheur à tous les regards, lady Arabelle voulait montrer le sien à tout Paris, et, par une horrible* grimaee, elle restait dans les convenances tout en paradant-au bois avec moi.

Ce mélange d'ostenialion et de dignité, d^amour et de froideur, blessait constamment mon âme, à la fois vierge et passionnée; et, comme je ne savais point passer ainsi d'une température à Taulre, mon humeur s'en ressentait ; j'étais palpitant d'amour quand elle reprenait sa pudeur de couveniion. Quand je m'avisai de me plaindre, non sans de grands ménagements, elle tourna sa langue à triple dard contre moi, mêlant les gasconnades de sa passion à ces plaisanteries anglaises qiie j'ai tâché de vous peindre. Aussitôt qu'elle se trouvait en contradiction avec moi, elle se faisait un jeu de froisser moq cœur et d'humilier mon esprit, elle me maniait comme une pâte. A des observations sur le milieu que Ton doit carder en tout, elle répondait par la caricature de mes idées, qu'efle portait ^ l'extrême. Quand je lui reprochais son altitude, elle me demandait si je voulais qu'elle m'embrassât devant tout Paris, aux Italiens ; elle s'y engageait si sérieusement, que, connaissant son envie de faire parler d'elle, je tremblais de lui voir exécuter sa promesse. Malgré sa passion réelle, je ne sentais jamais rien de recueilli, de saint, de profond comme chez Henriette : elle était toujours insatiable comme une terre sablonneuse. Madame de Mortsauf était toujours rassurée et sentait mon âme dans une accentuation ou dans un coup d'œil, tandis que la marquise n'était jamais accablée par un regard, ni par un serrement de main, ni par une douce parole. Il y a plus ! le bonheur de la veille n'était rien le lendemain: aucune preuve d'amour ne l'étonnait; elle éprouvait un si grand désir d'agitation, de bruit, d'éclair mie rien n'atteignait sans doute à son beau idéaf en ce genre, et de là ses furieux efforts d'amour; dans sa fantaisie exagérée, il s'agissait d'elle et non de moi.

Cette lettre de madame de Mortsauf, lumière qui brillait encore sur ma vie, et qui prouvait la manière dont la femme la plus vertueuse sait obéir au génie de la Française, en accusant une perpé* tuelle vigilance, une entente continuelle de toutes mes fortunes; cette lettre a dû vous faire comprendre avec quel soin Henriette s'occupait de mes intérêts matériels, de mes relations politiques, de mes conquêtes morales, avec quelle ardeur elle embrassait ma vie par les endroits permis. Sur tous ces points, lady Dudley affectait la réserva d'une personne de simple connaissance. Jamais elle ne s'informa ni de mes affaires, ni de ma fortune, ni de mes travaux, ni des difticultés de ma vie, ni de mes haines, ni de mes amitiés d'homme. Prodigue pour elle-même sans être généreuse, elle séparait vraiment un peu trop les intérêts et l'amour; tandis que, sans l'avoir éprouvé, je ^savais qu'afin de m'éviter un chagrin, Henriette aurait trouvé pour moi ce qu'elle n'aurait pas cherché pour elle. Dans un de ces malheurs qui petivent attaquer les hommes les plus élevés et les plus riches, l'histoire en atteste assex ! j'aurais consulté Henriette, mats Je me serais laissé traîner en prison sans dire un mot à lady Dudley.

Jusqu'ici le contraste repose sur les sentiments, mais il en était de même pour les choses. Le luxe est eu France rcxpression- de l'homme» la reproduction de ses idées, de sa poésie spéciale ; il peint le carac-^ tère, et donne entre amants du prix aux moindres soins en faisant rayonner autour de nous la pensée dominante de l'être aimé ; mais ce luxe anglais dont les recherches m'avaient séduit par leur finesse, était mécanique aussi! lady Dudley n'y mettait rien d'elle, il venait des gens, il était acheté. Les mille attentions caressantes de Cloche* gourde étaient, aux yeux d'Arabelle, l'affaire des domestiques; à chacun d'eux son devoir et sa spécialité. Choisir les meilleurs laquais était raffairc de son majordome, comme s'il se fût agi de chevaux, Kile ne s'attachait point à ses gens, la mort du plus précieux d'entre eux ne l'aurait point ;ifrectée : on l'çûi à prix d argent remplacé par quelque autre également habile. Quant au prochain, jamais je ne surpris dans ses yeux une larme pour les malheurs d'autrui, elle avait même une naïveté d'égoisme de laquelle il fallait absolument rire. Les draperies rouges de la grande dame couvraient cette nature de bronze.

La délicieuse aimée qui se roulait le soir sur ses tapis, qui faisait sonner tous les grelots de son amoureuse folie, réconciliait prompteroent un homme jeune avec l'Anglaise insensible et dure; aussi ne découvris-ie que pas à pas le tuf sur lequel je perdais mes semailles, et qui ne devait point donner de moissons. Madame de Mortsauf avait

pénétré tout d'un coup cette nature dans sa rapide rencontre; je me souvins de ses paroles prophétiques : Henriette avait eu raison en tout, l'amour d'Arabelle me devenait insupportable. J'ai remarqué de|)uis que la plupart des femmes qui montent bien à cheval ont peu de tendresse. Comme aux amazones, \\ leur manque une mamelle, et leurs cœurs sont endurcis en un certain endroit, je ne sais lequel.

Au moment où je commençais à sentir la pesanteur de ce joug, où la fatigue me gagnait le corps et l'âme, où ie comprenais bien tout ce oue le sentiment vrai donne de sainteté a l'amour, où j'étais accablé par les souvenirs de Cloehegourde en respirant, malgré la distance, le parfum de toutes ses roses, la chaleur de sa terrasse, eu entendant le chaut de ses rossignols, en ce moment affreux où j'apercevais le lit pierreux du torrent sous ses eaux diminuées, je reçus un coup qui retentit encore dans ma vie, car à chaque heure il trouve un écho. Je travaillais dans le cabinet du roi, qui devait sortir à qiiatre heures, le duc de Lenoncourl était de service; en le voyant entrer le roi lui demanda des nouvelles de la comtesse; je levai brus? quemeut la tête d'une façon trop significative ; le roi, choqué de ne mouvement, me jeta le regard qui précédait ces mots durs qu'il sa* vait si bien dire.

— Sire, ma pauvre fille se meurt, répondit le duc.

— Le roi daignera-l^il m'aecorder un congé? dis-je les larmes aux yeux en bravant une colère près d'éclater.

— Courez, milord, me répondit-il en souriant de mettre une épigramme dans chaque mot et me faisî^nt grâce de sa réprimande eu faveur de son esprit.

Plus courtisan que père, le duc ne demanda point de congé et monta dans la voiture du roi pour l'accompagner. Je partis sans dire adieu à lady Dudley, qui par bonheur était sortie et â laquelle j'écrivis que j'allais en mission pour le service du roi. A la Croix de Rerny, je rencontrai Sa Majesté qui venait de Verrières. En acceptant un bouquet de fleurs qu'il laissa tomber à ses pieds, le roi me jeta un regard plein de ces royales ironies accablantes de profondeur, et qui semblaK me dire t — tf Si tu veux être quelque chose en politique, reviens ! Ne t'amuse pas h parlementer avec les morts ! » Le duc me fit avec la main un signe de mélancohe. Les deux pompeuses calèches à huit chevaux, les colonels dorés, l'escorte et ses tourbillons de poussière passèrent rapidement aux cris de Vive le roi ! Il me sembla que la cogr avait foule le corps de madame de Mortsauf, avec l'insensibilité que la nature témoiffue pour nos catastrophes. Quoique ce fût un excellent homme, le duc allait sans doute faire le whist de MoifsiEUB, après le coucher du roi. Quant à la duchesse, elle avait depuis longtemps porté |e premier coup â sa fiUe en lui pariant, elle seule, de lady Dudley.

Mon rapide voyage fut comme un rêve^ mais un rêve de joueur ruiné; j'étais au désespoir de ne point avoir reçu de nouvelles. Le confesseur avait-il poussé la rigidité iusqu'à m'interdire l'accès de Cloehegourde? J'accusais Madeleine, Jacques, l'abbé Domiuis, tout, jusqu'à M. de Mortsauf. Au delà de Tours, en débouchant par les ponts Saint-Sauveur, pour descendre dans le chemin bordé de peupliers qui mène â Pencher, et que j'avais tant admiré quand je courais à la recherche de mon inconnue, je rencontrai M. Origet; il devina que je me rendais à Cloehegourde, je devinai qu'il en revenait ; nous arrêtâmes chacun notre voiture et nous en oescendlmes, moi pour demander des nouvelles et lui pour m'en donner.

-^ Eh bien! comment va madame de Mprtsauf? lui dis-je.

-- Je doute que vous la trouviez vivante, me répondit-il. Elle meurt d'une affreuse mort, elle meurt d'inanition. Quand elle me fit appeler au mois de juin dernier, aiieune puissance médicale ne pouvait plus combattre la maladie; elle avait les affreux symptômes quo H. de Mort^uf vous aura sans doute décrits, puisqu'il croyait les éprouver. Aladame la comtesse n'était pas alors sous l'mfluence passagère d'une perturbation due à une lutte intér'eure que la médecine dirige et qui devient la cause d'un état meilleur, ou soi|s le coup d'une crise commencée et dont le désordre se répare; non, la niala* die était arrivée au point où l'art est inutile : c'est l'incurable résultat d'un chagrin, comme une blessure mortelle est la conséquence d'un coup de poignard. Cette affection est produite par l'inertie d'un organe dont le jeu est aussi nécessaire à la vie que celui du cœur. Le chagrin a fait l'office du poignard. Ne vous y trompez pas! madame de Mortsauf meurt de quelque peine inconnue.

— Inconnue ! dis-je. Ses enfants n'ont point été malades?

— Non, me dit-il en me regardant d'un air significatif, et, depuis qu'elle est sérieusement atteinte, M. de Mortsauf ne l'a plus tourmentée. Je ne suis plus utile, M. Deslandes d'Azay suflit, il n'existe aucun remède, et les souffrances sont horribles. Riche,. jeune, belle, et mou* rir maigrie, vieillie par la faim, car elle mourra de faim! Depuis quarante jours, l'estomac étant comme fermé rejette tout aliment, sou» quelque forme qu'on le présente*

LE LYS DANS LA VALLÉE

M. Origei me pressa la main que Je lui tendis, il me Tavait presque demandée par un geste de respect.

— Du courage, monsieur, dit- il eu leY^nt les yeux au ciel.

Sa phrase exprimait de la compassion pour des peines qu'il croyail également partagées ; il pe soupçonnait pas |e dard envenimé de ses paroles, qui m'atteignirent comme une flèche au cœur. Je montai brusquement en voiture eu promettant une bonne récompense au po&t tillon si j'arrivais à temps.

Malgré mon impatience, je crus avoir fait le chemin eq quelques minutes, tant j'étais absorbé par les réflexions amères qui se pressaient dans mon âme. Elle meurt de chagrin, et ses enfants vont bien ! elle mourait donc par moi ! Ma conscience menaçante prononça uq de ces réquisitoires qui retentissent dans toute la vie et quelquefois au delà. Quelle faiblesse et quelle impuissance dan^ la justice humaine! elle ne venge (|iie les actes patents. Pourquoi la mort et la honte au meurtrier qui tue d'un coup, qui vous surprend généreusement dans le sommeil et vous endort pour toujours, ou qui frappe à ripiproviste, en vous évitant l'agonie? Pourquoi la vie heureuse, pourquoi l'estime au meurtrier qui verse goutte à goutte le flcl dans Pâme et mine le corps pour le détruire? Combien de meurtriers impunis ! Quelle complaisance pour le vice éiégant, quel acquittement pour 1 homicide causé par les persécutions ipprales ! Je ne sais quelle main vengeresse leva tout à coup le rideai) peint qui couvre la société.

Je vis plusieurs de ces victimes qui vous sont aussi connues qu'à moi : madame de Beauséant partie q)pnr»)lHe en Normandie quelques

t'ours av;int mon dép^iri I La duchesse de tangeais compromise ! Lady Ir^fidoQ sirrivé^ en Touraine pour y mourir dans cette humble maison où lady Qudley était restée deux semaines, et tuée, par quel horrible dénoûmcpt? vous le savez! Notre éuoque est fertile en événeipents de ce genre. Qui n*a connu cettp pauvre jeune femm^ qui s*est empQisonnîée, vain<îue par la jalousie qui tuait peut-6tre nuidame d^ Mortsauf?Qui n'a frémi du desUn d^ cette deliejpuse jeune flile

auj, semblable à une fleur piquée par up t»pn, a dépéri en deux ans 0 mariage, victime de sa pudique ig|)or{inpe, vietlmp d'tm misérable auquel Ronquerolles, Montriveau, de MarM^t donnent |a main parce qu'il sert leurs projets politiques? Qui n'fl (Hllpité au récit des dernier^ moments de cette fempie qu'aucune prière n'a pu fléchir et qui n | jamais voulu revoir son mari après sa ivoir si noblement payé les dettes? Sf9dame d'Aiglemont n'a-t-ell^ pis vu la tombe de bien près, et sans les soins de mon frère vivraitf^lf^? Le monde et la scieno^ SQpt complices do ces crimes pour l^squ^is il n'est point de couf d'assises. Il semble que personne ne meure de chagrin, ni de désest poir, ni d'ampur, ni de misères cachas, ni d'espérances cultivées sans fruit, incessamment replantées et déracinées. La nomenclature nouvelle a des mots ingénieux pour tpi|( expliquer : la gastrite, la péricardite, les mille maladies de femme dont les noms se disent à l'oreille, servent de passe-port aux cercueils escortés de larmes hypo* critcs que la main du notsûre a bientôt §ss(iyées. Y a-i-il au fond d$ ce malheur quelque loi que nous ne conniiil^ons pas? Le centenaipi doit-il impitoyablement joncher le terrain d9 morts, §( {e dessécher autour de lui pour s'élever, de même ^n^ Il millionRjiiN) s'assimUd les efl'orts d'une multitude de petites iiu}us(fi#§t V «'t^il UPe fortf vif venimeuse qui se repatt des créatures doil^^s #| l^ftlf Mm If eut apparlcnaiS'je dçpc à la race des tigres'/

Le remords me serrait le cœur de s«« M§i% bfûlants, et j'avaU |^ joues sillonnées de larmes quand j'en|r«i dl^ns l'avenue de Cloche* gourde par une humide matinée d'octobre qui détachait les feuilles mortes des |)eupliers dont la plantation avilit été dirigée par Henriette, dons cette avenue où naguère elle agitait son mouchoir comme pour me rappeler! Vivait-elle? Pourrais-je sentir ses deux blanches mains sur ma tète prosternée? En un moment je payai tous les plaisirs donnés par Ârabelle et les trouvai chèrement vendus ! je me jurai de ne jamais la revoir, et je pris en haine l'Angleterre. Quoique lady Dudley soit une variété de respèce, j'enveloppai toutes les Anglaises dans les crêpes de mon arrêt.

En entrant à Clochegourde, je reçus un nouveau coup. Je trouvai Jacques, Madeleine et l'abbé de Dominis agenouillés tous trois au pjed d'une croix de bois plantée au coin d'une pièce de terre qui avajt été comprise dans l'enceinte, lors de la construction de la grjile, et que ni le comte ni la comtesse n'avaient voulu abattre . Je sai)tai hors dç ma voiture et j'allai vers eux le visage pjeiu dp larmes, et )c cœur bri^ par le sfMSctacle de ces deux enfants et de ce grave personnage implorant Dieu. Le vieux piqueur y était aussi, à quel(|ues pas, la lété nue.

— Eh bien ! monsieur? di&je 4 l'abbé de Dominis eiv baisant au front Jacques et Madeleine qui me jetèrent un regard froid, sans cesser leur prière. L'abbé se leva, je lui pris le bras pour m'y appuyer en hii disant : — Vit^etle encore? 11 inclina la tét« par un mouvement tiiste et doux. — Parlez, je vous en supplie, ^^ p^^i de la Passion die Noiro Seigneur! Pourquoi urioz-vous au pied (L ,niii) croii^? pourquoi êics^ vous ici et non près d'elle? pourquoi so$ firM^ sont-ii* duliors

par uoe si froide matinée? dites-moi tout, afin que je ne cause pas quelque malheur par ignorance.

— Depuis plusieurs jours, madame la comtesse ne veut voir ses enfants qu'à des heures déterminées. — Monsieur, reprit-il après une pause, peut-être devriez -vous attendre quelques heures avant de revoir madame de Mortsauf, elle est bien changée ! mais il est utile de la préparer à celle entrevue, vou3 pourriez lui causer quelque surcroît de souffrance... Quant à la mort, ce serait un bienfait.

Je serrai la main de cet homme divin dont le regard et la voix caressaient les blessures d'autrui sans les aviver.

— Nous prions tous ici pour elle, reprit-il; car elle si sainte, si résignée, si faite à mourir, depuis quelques jours elle a pour la mort nue horreur secrète, elle jette sur ceux qui sont pleins de vie des repsirds où, pour la prenVère fois, se peignent des sentiments sombres et envieux. Ses vertiges sont excités, je crois, moins par l'eiïroide In mort que par une ivresse intérieure, par les fleurs fanées de sa jeunesse qui fermentent en se flétrissant. Oui, le mauvais ange dispute colle belle âme au ciel. Madame subit sa lutte au mont des Oliviers, elle accompagne de ses larmes la chute des roses blanches qui couronnaient sa tête de Jephté mariée, et tombées une à une. Attendez, ne vous monlrez pas encore, vous lui apporteriez les clartés de la cour, elle retrouverait sur votre visage uu reflet des fêtes mondaines, et vous rendriez de la force à ses plaintes. Ayez pitié d'une faiblesse que Dieu lui-même a pardonnée à son fils devenu homme. Quels mérites aurions-nous d'ailleurs à vaincre sans adversaire ? Permettez que son confesseur ou moi, deux vieillards dont les ruines n'ofTcnsent point sa vue, nous la préparions à une entrevue inespérée, à des émotions auxquelles l'anbé Birotteau avait exigé qu'elle renonçât. Mais il est dans les choses de ce monde une invisible trame de causes célestes qu'un ceil religieux aperçoit, et, si vous êtes venu Ici, peut-être y êtes-vous amené par une de ces célestes étoiles qui brillcnl dans i% mopde moral» ^t qui conduisent vers le tombeau comme versla crèiihe...

11 me dit alors, en employant cette onctueuse éloquence qui tombe si|f le cœur oomm§ une rosée, que depuis six mois la comtesse avait chique jour s§uff§rt davantage, malgré les soins de M. Origcl. le, docteur étai( v#f||ip<>M9ni deux mois, tous les soirs, à Clochegourde, vouiftit ifri^b#l' 0e^ie proie à la mort, car la comtesse avait dit : — « i»ll¥0g'IH#i ! I -^ i iaUt pour guérir le corps, il aurait fallu que le tcayr Mi ftl4ri I l «*^UlU uu jour écrié le vieux médecin.

— ^\m le$ pfogri^s dd mal, les paroles de cette femme si douce sont devenues am^r^fi m9 dU Tabbé de Dominis. Elle crie à la terre de lu fUlHll^Pi au li^u m (^rl^ràDicu de la prendre; puis, elle se repent d^m4lrm^rar cmire l^sdéerets d'en haut. Ces alternatives lui déchirent Iq ^esufi ^ r^ndilii borriblP» la lutte du corps et de l'âme. Souvent te WrpS triomphal — » VOUI me coûtez bien cher! d a-i-eUe dit uu JQIlf k Mad^Mne |!t k Ja^^U^fS en les repoussant de son lit. Mais en ce moin#Ut» fi|ip#l<iA à Oipy ptif ma vue, elle a dit à mademoiselle Madateil}0 0^ MiéV^im pirol^« * « Le bonheur des autres devient la Joi0 de ceux quiH^ p#M¥#lli pips être heureux, n Et son accent fut si ddphirant, que J'ai fienii m^s paupières se mouiller. Elle tombe, il est vrai; mais, à§nA^ fayit pas, elle se relève plus haut vers le ciel.

Frappé des Rl^ssag^s successifs que le hasard m'envoyait, et qui, dans ce ^rand a§lt^ei*( d*inforlunes, préparaient par de douloureuses modulatiops le (hème funèbre, le grand cri de l'amour expirant, ie m'écriai : rrr Vdus le croyez, ce beau Ivs coupé refleurira dans le ciel?

— Vous Pavez laissée fleur encore, me répondit-il, mais vous la retrouverez consumée, purifiée dans le feu dos doubur^, et pure comme on diamant encore enfoui dans les condrâs. Oui, ce brillant esprit, étoile angélioue, sortira splendide de ses nuages pour aller dans le royaume de lumière.

Au moment où je serrais la main de cet homme évangélique, le coBUP apfiressë dp peeoBualssance, le comte montra hors de la maison sa tète entièrement blanchie et s'élança vers mol par un mouve • ment où se peignait la surprise.

— Elle a dit vrai! le voici. « Félix, Félix, voici Félix qui vient! n s'est écriée madame de Mortsauf. Mpn ami, reprit-il en me jetant des regards insensés de terreur, la mort est ici. Pourquoi p'a-t-elle pas pris uq vieux fou comme moi qu elle avait entamé...

Je marchai vers le château, rappelant mon courage; mais sur le seuil de la longue antichambre qui menait du boulingrin au perron, en traversant la maison, l'abbé Birotteau m'arrêta.

«— Madame la comtesse vous prie de ne pas entrer encore, me dit-il.

En jetant un coup d'œil, je vis les gens allant et venant, tous alTai' rés, ivres de douleur et surpris sans doute des ordres que Manette leur communiquait.

-* Qu'arrive- tpil? dit le comte crfarouclié de ce mouvement autant

LE LYS DANS LA VALLÉE

par crainte de l'horrible évéacmeDl que par Vîn<|uiétude naturelle h son caraclcre.

— Une rnnlaisie de malade, répondu l'abbé. Madame la comicsse ne veut pas rccevoîi' M. le vicomte dans l'état où elle eêt; elle parle de loileiic, pourquoi la contrarier?

Blanelie alla chercher Madeleine, cl nous vîmes Madeleine sortant quelques mouieiils après être entrée cIice sa mère. Puis, en nous proiiii'U^nt tous lescmq, Jacques et son pèie. les deux abbés et moi, tous sileucieus le long de ta foçade sur le boulingrin, nous dépassâmes la maison. Je contemplai tour à tour Nonlbazon et Axay, regardant la vallée jaunie dont le deuil répondait alors, comme en toute occasion, aui senlimenls qui m'agitaient: Toula coup j'aperçus la cliérc miguonne cour.int après les fleurs d'automne et les cueilûnt sans doute pour composer des bouquets. En pensant à tout ce que signiflait celte réplique de mes soins amoureux, il se Ht eu moi je ne sais quel mouvement d'en irail les , je chancelai, ma vue s'obscurcit, et les deui abbés entre lesquels je me trouvais me portèrent sur la margelle d'une terrasse où je demeurai pendant un moment comme brisé, mais sans perdre entièi ement connaissance.

— Pauvre Félix, me dit le comte, elle avait bien dérphdu de vous écrire, elle sail combien vous l'aimez !

Quoique préparé k souffi'ir, je m'étais trouvé sans Torce contre une attention qui résumait tous mes souvenirs de bonlieur. n La voilà, pensai-je, celte lande desséchée comme un squelette , éclairée

tiar un jour gris, au mileu de laquelle s'élevait un seul buisson de fleurs , que jadis dans mes courses je n'ai pas admirée sans un sinistre frémissement et qni était l'image de cette heure lugubre 1 ■ Tout étét fMrne dans ce petit casiel. autrefois si vivant, si animé! lont pleurait, tout disait le désiespoir et l'abandon.

C'était des allées ratissées k moitié, des iravaux commencés et abandonnés , des ouvriers debout r^ardant le château. Quoique l'on vendangeât les clos, l'on n'en tendait ni bruit

ni bahtt. Les vi^es ^

semblaient inhabitées, -" trg:nr^ — n^ ■ ..

tant le silence était profond. Nous allions comme des gens dont la douleur repousse des

paroles banales, et nous écoutions le comte, le seul de nous qui parlât. Après les phrases dictées par l'amour m:iclnnal qu'il ressentait , pour sa femme, le comte fut conduil par la pente de son esprit â se plaindre de la comtesse. Sa femme n'avait jamais voulu se soigner ni l'écouler quand il lui donnait de bons avis; it s'était aperçu le premier lies sjm))t6mes de b maladie; car il les avait éUidiés sur luimême, les avait combattus et s'en était guéri loiit seid. sans autre secours que celui d'un régime, et en évitant toute émotion forte. 11 aurait bien pu guérir aussi la comtesse ; mais un mari ne saurait accepter de semblables responsabilités, surtout lorsqu'il a le malheur de voir en lootc affaire son expérience dédaignée.

Malgré ses rcpréscnlallons. la comicsse avait pris Origel pour médecin. Origet. qui l'avait jadis si mal soigné, lui luait sa femme. Si cette maladie a pour cause d'excessifs diagrins, il avait élé dans toutes les conditions pour l'avoir; mais quels pouvaient être les cha-

Jicqoei, Hiddeine el l'ibbë de Dominia igenoaillé*.

grinsde sa femme? La comtesse était heureuse, elle n'avait ni peines ni contrariétés ! leur fortune était, grâce à ses soins et â ses bonnes idées, dans un état satisfaisant; il laissait madame de Horisauf régner à Clochcgourdc ; ses enranis, bien élevés, bien portants, ne donnaient

S lus aucune inquiétude ; d'oii pouvait donc procéder le mal? El il iscuiait, et il mêlait l'expression de son désespoir â des accu&aiioos insensées. Puis, ramené tientftt par quelque souvenir â l'admiration que méritait cette noble créature, quelques lannes s'échappaient de ses yeux, secs depuis si longtemps.

Madeleine vint m'avertir aue sa mère m'attendait. L'abbé Birotiean me suivit. La grave jeune lille resta près de son père, eu disant que la comtesse désirait être seule avec moi, et prétextait ta fatisue que lui causerait la présence de plusieurs personnes. La solennité de ce moment produisit en moi celle impresslao de chaleur intérieure et de froid au dehors qui nous brise dans les grandes circonstances de la vie. L'abbé Biroiteau.

l'uu de ces b<HDroe£ que Dieu a marqués comme siens en les revêtant de douc«nr, de simplicilé, eu leur accordant la patience ei la miséricorde, me prit

— Monsieur, me dilil, sachez ooe j'ai fait tout ce qni était bumainemenl possible ponr empêcher cette réunion. Le salut de cette sainte le voulait ainsi.

Je n'ai vu qu'elle et doq TOUS. Maintenant qne TOUS ail et revoir celle dont l'accès aurait dfl TOUS être interdit par les anges, apprenez que je resterai entre vons pour la défendre contre vous-même el contre elle peut-être ! Hespeclez sa faiblesse. Je ne vous demande pas grâce pour elle comme

Krêlre, mais comme un umble ami qne vous ne saviez pas avoir, ci qui veut vous éviter des remords. Koire cbère malade meurt exactement dfl faim et de soif.

Depuis ce matin, elle esi en proie i l'irriiaiioa fiévreuse qui précède cette horrible mort, et je ne puis vous ca<^ier combien elle regrette la vie. Les cris de sa - chair révoltée s'éteignent dans mou cœur oii ils blessent des échos encore trop tendres; mais H. de Dominiseï mui nous avons accepté '— -''~".~~- cette lâche religieuse,

alin de dérober le spectacle de celle agonie morale â cette noble famille qui ne reconnaît plus son étoile du soir et du matin. Car l'époux, fes enrints, les serviteurs, tons demandent : Où est-elle? tant elle est changée. A votre aspect, les plaintes vont renaître. Quittez les pensées de l'bomme du monde, oubliez les vanités du cœur, soyez près d'elle l'aoïiliaire du ciel el non celui de la terre. Que celle sainte ne meure pas dans nue heure de donle, en laissant échapper des paroles de désespoir... Je ne répondis rien. Mou silence consterna le pauvre confesseur. Je voyais, j'entendais, je marchais et n'étais cependant plus sur la terre. Cette réHexion : < Qu'est-il donc arrivé? dans quel étal dois-je la trouver, pour que chacun use de telles précautions? > engendrait des appréhensions d'autant plus cruelles qu'elles étaient indéfinies: elle comprenait toutes les douleurs ensemble. Nous arrivâmes à la porte de la cliambrc que m'ouvrit le confesseur inquiet. J'aperçus alors Henriette en robe blanche, assise sur son petit canapé, placé devant la cheminée, ornée de nos deux vases pleins de fleurs ; pois

LE LÏS DANS LA VALLÉE

des fleura eocore sur le enéridoa pbcë de^'an( la croisée. Le visaoe de l'ubbé Birolieau, slupefaît i l'aspeci de celle fête improvisée e[ du cliangcnient de celte cbambre subitement rétablie en son ancien clal, me lit deviner que la mouraoïe avait banni le repoussant appareil

!|ui environne le lit des malades. Elle avait dépensé les dernières orces d'une Qëvre eipiranle ^ parer sa cbambre en désordre pour y recevoir dignement celui qu'elle aimait en ce moment plus que toute chose.

Sous les flots de dentelles, sa Ggure amaigrie, qui avait la pâleur verdàlre des fleurs du magnolia quand elles s'entr 'ouvrent, apparaissait comme sur la toile jaune d'un portrait les premiers contours d'une tète chérie d^inée a la craie; mais, pour sentir combien la griiïe du vautour s'cnronça prirfondément dans mon cœur, supposez achevés et pleins de vie les yeui de cette esquisse, des yeux caves qui brillaient d'un éclat inusité dans une flgure étante. Elte n'avait plus la majesté calme que lui communiquait la constante victoire remportée sur ses douleurs.

Sou froni,$eule partie da visage qui eût gardé ses belles proportions, exprimait l'audace agressive du déûr et des menaces réprimées. IHaVgré les tons de cire de sa face allongée, des feux iniérieurs s'en échappaient par un rayonnement semblable au fluide qui llambe au-dessus des cliamps par une chaude journée. Ses tempes creusées , ses Joues rentrées , montraient les formes intérieures du visage, et le sourire que formaient ses lèvres blanches ressemblait vaguement au ricanement de la mort.

Sa robe, croisée sur son sein, attestait la maigreur de son beau corsage. L'expression de sa léte disait assez qu'elle se savait changée et qu'elle en était au désespoir.

Ce n'était plus ma d^ licieuse Henriette, ni bi sublime et sainte madame de Mortsauf; mais le quelque chose sans nom de Bossuet qui se débaltailcontrelcnéant, et que la faim, les désirs trompés pou?5aieot au combat égoïste de la vie contre la mort. Je viosm'asseoirprèsd'clle en lui prenant pour la baiser sa main, que je sentis brûlante et desséchée. Elle devina ma douloureuse surprise

dans l'effort même que rspercna «Ion Henriette en robe bluuhe,

je Gs pour la déguiser.

Ses lèvres décolorées se

tendirent alors sur ses dents affamées ponr essayer un de ces sourires forcés sous lesquels nous cachons également l'ironie de la vengeance, l'attente du plaisir, l'Ivresse de l'àme et la rage d'une décep-

— Ah ! c'est la mort, mon pauvre Félix, me dit-ello, et vous n'aimeipas la mort', la mort odieuse, la mort de laquelle toute créature, même l'amant le plus intrépide, a horreur. Ici finit l'amour : je le savais bien. LadyDudIey ne vous verra jamais étonné de son cnangcment. Ali ! pourquoi vous ai-le tant soiiliailë. Félix ? vous êtes enfin venu : je vous récompense de ce dévonemenl par l'horrible spectacle qui lit jadis du comte de Raocé uu trappiste, moi qui desirais demeurer belle et grande dans votre souvenir, y vivre comme v.a lys éternel, je vous eiilève vos illusions. Le véribiMe arnour ne calcule rien. Mais ne vous enfuyez pas, restez. ïl. Orippi m'» trouvé beaucoup mieux ce matin, je vais revenir i la viç "^ fet^aK^oi sous vos

regards. Puis, quand j'aurai recouvré quelques forces, quand je commencerai à pouvoir preudre quelque nourriture, je redeviendrai belle. A peine ai-jc trcnte-ciuq ans, je puis encore avoir de btllcs années, te bonheur rajeunit, et je veux connaître le bonheur. J'ai fait des projets délicieux, nous les laisserons à Clochegourde et nous irons ensemble en Italie.

Des pleurs hnmeclèreot mes yeux, je me tournai vers la fenêtre comme pour regarder les fleurs; l'abbe Birottean vint à moi précipitamiueni, et se pencha vers le bouquet : — Pas de larmes! me dit-il i l'oreille.

— Henriette, vous n'aimez donc plus notre chère vallée ? lui rëpondis-je, afin de justifier mon brusque mouvement.

— Si, dit-cllc en apportant son fronl sous mes lèvres par un mouvement de câlincrie; mais, sans vous, elle m'est funeste... tant toi,

reprjt-die en effleurant mon oreille de ses lèvres chaudes pour y jeter ces deux syllabes comme deux soupirs.

Je fus épouvanté par celte folle caresse, nui agrandissait encore les terribles discours des deux abbés. En ce moment ma première surprise se dissipa ; mais si je pus faire usage de ma raison, ma volonté ne fut pas assez forle pour réprimer le mouvement nerveux qui m'agita pendant cette scène. J'écoutais sans ré* ' pondre, ou plutbt je répondais par un sourire lixe et par des signes de consentement, pour ne lias la contrarier, agissant comme une merc .ivcc son enfant. Après avoir été frappé de la métamorphose de la personne, je m'aperçus ■ que la femme, autrefois si imposante par ses sublimités, avait dans l'utlilude, dans la voix, dans les manières, dans les r^rds et les idées, la naive ignoranc^'ui^ enfant, les grlces ingénues, l'avidité de mouvement , l'insouciance profonde de ce qui n'est pas son désir ou lui, enfin toutes les faiblesses qui recommandent l'enfant i la protection. En est-il ainsi de tous les mourants? déponillentîls tous les déguisements sociaux, de mënie que l'enfant ne les a pas encore rerélos? Ou, se trouvant au bord de t'^ uoM inr *oa naiii Mupé. -mh 56. ternité, la comtesse, en

n'acceptant plus de tous les sentiments humains

que l'amour, en exprimait-elle la suave innocence à la manière de

Chloé?

— Comme autrefois vous allée me rendre à la santé, Félix, dit-elle, et ma vallée me sera bienfaisante. Comment ne mangerais-ie pas ce que vous me présenterez ? Vous êtes un si bon parde-malade I Puis, vous êtes si riche de force et de santé, qu'auprès de vous la vie est contagieuse. Mon ami, prouvez-moi dMC que je ne puis mourir, mourir trompée! Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à vuir, mais mon cœur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus éiourféc en me prenant les mains dans ses

■ brAlaotes < l m'atiirant à elle pour me jeter ces paroles à l'o- '■' ' oirlNe m'ai

reille : mon agonie s

î pas le voir !

u IJas

vivre ? je veux vivre. Je veux monter ù cheval aussi, mai ! je "vi tout connaître, Paris, les fêtes, les plaisirs.

dit de

LE LYS DANS LA VALLEE

Ah ! Natalie, celte clameur horrible que le ma(ëria1isme des sens trompés rend froide à distauce, nous faisait tinter les oreilles au vieux préire et à moi : les accents de cette voix magnifique peignaient les combats de toute une vie, les angoisses d*un véritable amour déçu. La comtesse se leva par un mouvement d*impalience, comme un enf^mt qui veut un jouet. Quand le confesseur vit sa pénitente ainsi» le pauvre homme tomba soudain à genoux, joignit les mains, et récita les prières.

~ Oui, vivre! dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie, je les ai comptées depuis quelques Jours, ces impostures. Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu? moi qui ne suis jamais allée chercher quelqu^un dans une lande ? Elle s'arrêta, parut écouler, et sentit à travers les murs Je ne sais quelle odeur. — Félix ! les veut dangeuses vont diner, et moi, moi, dit-elle d'une voix d'cufanl, qui suis la niaitresse, j'ai faim. Il en est ainsi de l'amour, elles sont heureuses, elles !

— Kyrie eleison! disait le pauvre abbé, qui, les mains Jointes, l'œil au ciel, récitait les litanies.

Elle Jeta ses bras autour de mon cou, m'embrassa violemment, et me serra en disant : — Vous ne m'échapperez plus ! Je veux ôlre aimée, je ferai des folles comme lady Dudiey. j'apprendrai l'anglais pour bien dire : my des. Elle nie fit un signe de tête comme elle en faisait autrefois en me quittant, pour me dire qu'elle allait revenir à l'instant- Nous dînerons ensemble, me dit-elle, je vais prév(iR|r Manette,,. Elle fut arrêtée par une faiblesse qui survint, et je lu ootK^bai tput habillée sur son lit.

— Une fois d^jà, vous m'avez portée ainsi, me dit-elle eo ouvrant les yeux.

Elle était bien légère, mais surtout bien ardente; en |a prequn^, je sentis son corps entièrement brûlant. M. Deslaudes entra, fut étonné de trouver la chambre ainsi parée; mais en me voyant tout lui parut expliqué. *

— On souffire bien pour mourir, monsieur, dit-rilt i'm^ voix altérée.

Il s'assit, tâta le pouls de sa malade, se levi bfUi^tiemeRtf vint parler à voix basse au préire, et sortit; (^ 1^ HUiviii

— - Qu*allez-vou6 faire? lui demandai«j9t

— Lui éviter une épouvantable ifoulili RM dlNIi Qui pouvait OFoire à tant de vigueur? Nous m i^Oflinr^ilOP^i oommcnt elle vit encore qu'en pensant à la manière dyat mUl H v4(}Ut Voici le quarante-deuxième jour que madame la çONIt^HK^ n'A bu» ni mangé, ni dormi.

M. Deslandes demanda Manette. L'ubM fiifdU^au m'emmena dans les jardins.

•r- Laissons faire le docteur, me dit>lli Aid4 par Manette, il va Tenvelopuer d'opium. Eh bien ! vous l'aveu •Al^iMiMe, me dit-il, si toutefois elle est complice de ces mouvemeiUf ii folie !...

-^ Non, dis^je, ce n'est plus elle.

J'étais hébété de douleur. Plus j'allais, plui abaque détail de cette scène prenait d'étendue. Je sortis brqiâuMnifit par la petite porte au bas de la terrasse, et vins m'asseolr MUA Ia (oue, où je me cachai pour demeurer seul à dévorer mes penâe*, J^ tâchai de me détacher moi-même de celte force par laquelle J9 vivais; supphce comparable à celui par lequel les Tarlares punÎMigleni TAdult^re en prenant un membre du coupable dans une plèo^ de boid, et lui laissant un couteau pour se le couper, s'il ne voulail j^aa mourir de faim 1 16« çon terrible eue subissait mon âme, de laquelle il allait me retrancher la plus belle moitié. Ma vie était manquée aussi ! Le désespeiir me suggérait les plus étranges idées. Tantôt je voulais mourir gvec elle, tantôt aller m'eufermer à la Meitleraye où venaient de s'établir les trappistes. Mes yeux ternis ne voyaient plus les objets extérieurs. Je contemplais les fenêtres de la obambre où aoufi>ai( Beurieue, croyant y apercevoir la lumière qui l'cclairait pendant la nuit où je m'étais fiancé à elle. N'aurais-je pas dû obéir à la vie simple qu'elle m'avait créée, en me conservant â elle dans le travail des affeiresf Ne m'avaii-elle pas ordonné d'être un grand homme, afin de me préserver des passions basses et honteuses que j'avais subies, comme tous les hommes? La chasteté n'était^elle pas une sublime distinctIoD que-je n*avais pas su garder ? L'amour, comme le concevait Arabelle, me dégoûta soudain. Au moment où je relevais ma tête abattue en me demandant d'où me viendraient désormais la lumière et l'espëranee, quel intérêt j'aurais à vivre, l'air fut agité d'un léger bruit ; je me tournai vers la terrasse, j'y aperçus Madeleine se promenant seule, à pas lents.

Pendant que je remontais vers la terrasse pour demander compte à cette chère enfant du froid regard qu'elle m'avait jeté au pied de ta croi.v, elle s'élait assise sur le banc; -quand elle m'aperçut à moitié chemin, clic se leva, et feignit de ne pas m'avoir vu, pour ne pas se trouver seule avec moi ; sa démarche était hàlcc, significative. Elle

me haïssait, elle fuyait l'assassin de sa m^re. En revenant par les perrous à Glochegourde, je vis Madeleine comme une statue, immooile et debout, écoutant le bruit de mes pas. Jacques était a>sis sur une marche, et son attitude exprimait la même insensibilité qui m*avait frappé quand nous nous étions promenés tous ensemble, et m'avait inspiré de ces idées nue nous laissons dans un coin de notre âme, pour les reprendre et les creuser plus tard, à loisir. J'ai remarqué que les jeunes geps qui portent en eux la mort sont tous insensibles aux funérailles. Je voulus interroger cette âme sombre. Madeleine avait-elle gardé ses pensées pour elle seule, avait-elle inspiré sa haine à Jacques? ,

r-- Tu sais, lui djs-je pour eutamer la c^iuversation, que tu as tu moi le plus dévoué des irères.

"«Votre amitié m'est inutile, je suivrai ma mère! répeudil^l en me jetant un regard farouche de douleur.

— Jacques ! m'écriai-je, toi aussi?

Il toussa, s'écarta loin de moi ; puis, quand il revint, il me montra rapidement son mouchohr ensanglanté.

— Comprenez-vous ? dit-il.

Ainsi chacun d'eux avait un fatal secret. Gomme je le vie dopais, la sœur et le frère se fuyaient. Henriette tombée, tout était eu ruioe à Glochegourde.

— Madame dort, vint nous dire Manette, heureuse de savoir k comtesse sans souffrance.

Dans ces affreux moments, quoique chacun eu sache l'inéviiâlrtr fin, les affections vraies deviennent folles et s'attachent à de peiib bonheurs. Les minutes sont des siècles que Ton voudrait rendre bienfaisant. On voudrait que les malades reposassent sur des roses, oa voudrait prendre leurs souffrances, on voudrait que le dernier soupir fût pour eux inattendu,

— M. Dcsiandes a fait enlever les fleurs qui agissajeai trop furtement sur les nerfs de madame, me dit Manette,

Ainsi donc les fleurs avaient causé son délipe, elle n*en était pt^ complice. Les amours de la terre, les fêles de la fécondation, les cnresses des plantes, l'avaient enivrée de leurs parfums, et sans doute avaieQl réveillé les pensées d'amour heureux qui sommeillaient en elle depuis sa Jeunesse.

— Venez donc, monsieur Félix, me dit-elle, venez voir madante, elle est belle comme un ange.

Je revins cbes la mourante au moment où le soleil se couchait et dorait la dentelle des toits du château d'Azay. Tout était calme h pur. Une douce lumière éclairait le lit où reposait Ilenrielte bi»i|:Dèe d'opium. En ce moment le corps était pour ainsi dire annulé; 1 âm« seule régnait sur ce visage, serein comme un beau ciel après la terapête. Blanche et Henriette, ces deux sublimes faces de la mêeie femme, reparaissaient d'aiitao^ plus belles, que mon souvenir, ma pensée, mou imagination, aidant la nature, réparaient les alléraiioD» de chaque trait, où l'âme triomphante envoyait ses lueurs par de» vagues confondues avec celles de la respiration. Les deuiL abbés étaient assis auprès do lit. Le comte resta foudroyé, debout, en reconnaissant les étendards de la mort qui flottaient sur celte créature adorée. Je pris, sur le canapé, la place qu'elle avait occupée. Pois nous échangeâmes tous quatre des regards où l'admiration de cet e beauté céleste se mêlait a des larmes de regret.

Les lumières de la pensée annonçaient le retour de Dieu dans oa de ses plus beaux tabernacles. L'abbé de Dominis et moi, nous nous

t variions p^tr signes, en nous communiquant des idées mutuelles. Oui, es anges veillaient Henriette! Oui; leurs glaives brillaient au-de-^as de cç noble (Vont où revenaient les augustes expressions de la vt rto qui en faisaient jadis comme une âme visible^avec laquelle s'entre.enaient les esprits de sa sphère. Les lignes de son visage se purili;û< ni, en elle tout s'agrandissait et devenait majestueux sous les invisiiiVi «Aeensoiro des séraphins qui la gardaient. Les teintes vertes de la souffrance corporelle faisaient place aux tons entièrement blancs, t la pâleur mate et froide de la mprt prochaine. Jacques et Madeleiae entrèrent, Madeleine nous fil tous frissonner par le mouvement d adoraiion qui la précipita devant le lit, lui [oignit les mains et !u inspira cette sublime exclamation : — Enfin ! voilà ma mère ! JacqQe« souriait, il était sûr de suivre sa mère là où elle allait.

— Elle arrive au port, dit l'abbé BirotleaM.

L*abbé de Dominis me regarda comme pour me répéter : — N*at4< pas dit que l'étoile se lèverait brillante ?

Madeleine resta les yeux attachés sur sa mère, respirant quand elle respirait, imitant son souffle léger, dernier fil par lequel elle tenait à la vie, et que nous suivions avec terreur, craignant à chaqiie effort de le voir se rompre. Comme un ange aux portes du sanctuaire, la jeune fille élait avide et calme, forte et prosternée. En ce nioaiv;i!. 1 Angélus sonna au clocher du bourg. Les flots de l'air adtuieî Jt ..rent par ondées les tintements qui nous aunonçaient qu'à ceiu* benr-e

LE LYS DANS U VALLÉE

la chrélieQté tout entière répétait les paroles dites par ran^e à 1^ femme qui racheta les fautes de son sexe. Ce soir, YÀve Maria nous parut une salutation du ciel. La prophétie était si claire et Tévénement si proche, que nous fondîmes en larmes, tes niurmures du soir, brise mélodieuse dans les feuillages, derniers gazouillements d'oiseau, refrains et bourdonnements d'insectes, voix des eaux, cri plaintif de la rainetie, toute la campagne disait adieu au plus beau lys de la vallée, à sa vie simple et cnampélre. Cette poésie religieuse unie à toutes ces poésies naturelles exprimait si bien le chant du départ, que nos sanglots furent aussitôt répétés,

Quoique la porte de la chambre fàt ouverte, nous étions si bien plongés dans cette terrible contemplation, comme pour en empre|n« cire à jamais dans notre Ame le M>uvenir, que nous n'avions pat aperçu les nens de la maison agenouillés en un groupe oî^ se disaient do ferventes prières. Tous ces pauvres gens, habitues à l'espérance, croyaient encore conserver leur maîtresse, et ce présage si clair les accabla. Sur un geste de l'abbé fijrotteau, le vieux piqueur sortit pour aller chercher le curé de Sache. Le médecin, debout près du lit, calme comme la science, et qui tenait la main endormie de la ma* lade, avait fait un signe au coufcsscur pour lui dire mie ce sommeil était la dernière heure sans soulTrance qui restait à. range rappelé, Le moment était venu de lui administrer les derniers sacrements de l'Eglise. A neuf heures, elle s'éveilla doucemeut, nous regarda d'iifi œil surpris mais doux, et nous revîmes tou§ potre idole dans la beauté de ses beaux jours.

— Ma mère, tu es trop belle pour mourir, la vie et la santé te re« viennent, cria Madeleine.

— Chère fille, je vivrai, mais en toi, dit-elle en souriant.

Ce fut alors des embrasscments déchirants de la mère aux enfants et des enfants à la mère. M. de Mortsauf baisa sa femme pieusement au front. La comtesse rougit en me voyant.

aurai inseusee

elle me dit alôra avec son gracieux sourire de vertu : — Comme autrefois, Félix...

Nous sortîmes tous, et nous allâmes dana le salon pendant tout le temps que devait durep la dernière copfession de la malade. Je me plaçai près de Madeleine, En présence de tous, elle ne pouvait me fuir sans impolitesse; mais, à Timitation de sa mère, elle ne regardait personne, et garda le silence sans jeter une seule fois les yeux sur moi.

— Chère Madeleine, lui dis-je k voix basse, qa*avez-vou8 contre moi? Pourquoi des sentiments froids quand, en présence de la mort, chacun doit se réconcilier?

— Je crois entendre ce oue dit en ce moment ma mère, me répondit-elie en prenant l'air de tête qu'Ingres a trouvé pour sa Mère de Dieu, celte vierge déjà douloureuse, et qui s'apprête à protéger le monde oà son fils va périr.

— Et vous me condamnez au moment oft votre mère m'absout, si toutefois je suis coupable.

— Vous, et toujours vous !

Son accent trahissait une haine réfléchie comme celle d'un Corse, implacable comme sont les jugements de ceux qui, n'ayant pas étudié la vie, n'admettent aucune allénualion aux fautes commises contre les lois du cœur. Une heure s'écoula dans un silence profond. L'abbé Birotieau revint après avoir reçu la confession générale de la corntesse de Mortsauf, et nous rentrâmes tous an moment où» suivant une de ces idées qui saisiuent ces nobles âraas, toutes souirsd'inieiv tien, Henriette s'était fait revêtir d'un long vêtement nui devait lui servir de linceul. Nous la trouvâmes sur sou séant, belle de ses ex* piations et belle de ses espérances : je vis dans la chenûnce les cendres noires de mes lettres, qui venaient d'être brAlées, sacrifice qu'elle n'avait voulu faire, me dit son confesseur, qu'au moment de la mort. Elle nous sourit à tous de son sourire d'autrefois. Ses yeux humides de larmes annonçaient un dessillement suprême, elle apeF ct'vait déjà les joies célestes de la terre prpmise.

— Cher Félix, me dit-elle en me tendant la main et en serrant la mienne, restez. Vous devez assister â Tune des dernières scènes de ma vie, et qui ne sera pas la moins pénible de toales, mais oà vous êtes pour beaucoup.

Elle fit un geste, la porte se ferma. Sur son invitation le comte s'assit, l'abbé Birotteau et moi nous restâmes debout. Aidée de Manette, la comtesse se leva, se mit â genoux devant le comte surpris, et voulut rester ainsi. Puis, quand Manette se fut retirée, elle releva sa tête, qu'elle avait appuyée sur les genoux du comte étonné.

— Quoique je me sois conduite envers vous comme une fidèle épouse, lui dit-elle d'une voix altérée, il peut métré arrivé, monsieur» de manquer parfois â mes devoirs ; je viens do prier I)icu de

m'accorder la force de vous demander pardon de mes fautes. J'ai pu porter dans les soins d'une amitié placée hors de la famille des attentions plus affectueuses encore que celles que je vous devais. Peutêtre vous ai-je irrité contre moi par la comparaison que vous pouviez faire de ces soins, de ces pensées et de celles que je vous donnais. J'ai eu, dit-elle à voix basse, une amitié vive que personne, pas même celui qui en fut l'objet, n'a connue en entier. Quoique je sois demeurée vertueuse selon les lois humaines, que j'aie été pour vous une épouse irréprochable, souvent des pensées, involontaires ou volontaires, ont traversé mon cœur, et J'ai peur en ce moment de les avoir trop accueillies. Mais comme je vous al tendrement aimé, que

1e suis restée votre femme soumise, que les nuages, en passant sous e ciel, n'en ont point altéré la pureté, vous me voyez sollicitant vo« tre bénédiction d'un front pur. Je mourrai sans aucune pensée amère si j'entends de votre bouche une douce parole pour votre Blanche, pour la mère de vos enfants, et si vous lui pardonnez toutes ces choses qu'elle ne s'est pardonnées â elle-même qu'après tes assurances du tribunal duquel nous relevons tous.

— Blanche, Blanobe, s'écria le vieillard en versant soudain des larmes sur la tête de sa femme, veui-to me faire mourir ? Il l'éleva lusqu'à lui avec une'foroe inusitée, la haisa saintement au front, et, la gardant ainsi i N'ai«Je pas des pardons à tu demander? reprittil. N'ai-ie pas été souvent dur, mot ? Ne grossivtu pas tea scrupules d'enfant?

— Peut-être, reprit elle. Mais, mon ami, soyez indulgent aux faU blesses des mourants, |ranquiUisez-moi. Quand vous arriverez â cette heure, vous penserez que je vous ai (piitlée vous bénissant. Me per* mettez-vous de laisser à notre ami que voici ce gage d'un sentiment profbnd? dit-elle en montrant une lettre oui était sur Ig cheminée, il est maintenant mon fils d'adoption, voilà tout. Le cœur, cher comte, a ses testaments : mes derniers vœux imposent ^ ce oher Félix des œuvres sacrées â accomplir, je ne crois pas avoir trop présumé de lui, faites que je n'aie pas trop présumé é^e vous en me permettant de lui léguer quelques pensées. Je suis toujours femme, dit-elle en penchant la tête avec une suave mélancolie, après mon pardon je vous demande une grâce. — Lisez ; mais seulement après ma mort, me dit-elle en me tendant le mystérieux écrit.

Le comte vit pâlir sa femme, il la prit et la porta lui-même sur Iç lit, où nous l'entourâmes.

-- Félix, me dit-elle, je puis avoir des torts envers vous. Souvent j*ai pu vous causer quelques douleurs en vous laissant espérer des loies devant lesquelles j'ai reculé ; mais n'est-ce pas au courage de l'épeuse et de la mère que je dois de mourir réconciliée avec tous? Vous me pardonnerez donc aussi, vous qui m'avez accusée si souvent, et dont l'Injustice me faisait plaisir!

L'abbé Birotteau mit un doigt sur ses lèvres. Â ce geste, la mourante pencha la tête, une faiblesse survint, elle agita les mains pour dire de faire entrer le clergé, ses enfants et ses domestiques ; puis elle me montra par un geste impérieux le comte anéanti et ses enLints qui survinrent. La vue de ce père, de qui seuls nous connaissions ta secrète démence, devenu le tuteur de ces êtres si délicats, lui inspira de muettes supplications, oui tombèrent dans mon âme comme un feu si)cré. Avant de recevoir rexlrême-onction, elle demanda pardon â ses gens de les avoir quelquefois brusqués ; elle implora leurs prières, et les recommanda tous individuellement au comte ; elle avoua noblement avoir proféré, durant ee dernier mois, des plaintes peu chrétiennes qui avalent pu scandaliser ses gens ; elle avait repoussé ses enftints, elle avait conçu des sentiments peu convenables ; mais elle rejeta ce défaut de soumission aux volontés de Dieu sur ses intolérables douleurs. Enfin elle remercia publiquement, avec une touchante efliision do cœur, l'abbé Birotteau de lui avoir montré le néant des choses humaines. Quand elle eut cessé de parler, les prières commencèrent; puis le curé de Sache lui donna le viatique.

Quelques moments après, sa respiration s'embarrassa, un nqage se rép.^ndit sur ses yeux, qui bientôt se rouvrirent, elle me lança un dernier regard, et mourut aux yeux de tous, en entendant peut-être le concert de nos sanglots.

Par un hasard assez naturel à la campa|(ne, nous entendîmes alors le chant alternatif de daiw rossignols, qui répétèrent plusieurs fois leur note unique, purement iilée comme un tendre appel, Au moment où son dernier soupir s'e\hala, dernière souffrance d'unç vie nui fut une longue souffrance, jo sentis eu moi-même un coup par lequel timtcâ mes facultés furent atteintes. Le comte et moi nous restâmes ou|)rès du lit funèbre pendant toute la nuit, avec les deux abbés et le curé, veillant, â la lueur des cierges, la morte étendue sur le sommier de son lit; maintenant calme là où elle avait tant ^ufTert. Ce fut ma première communication avec la mort.

Je demeurai pendant toute cette nuit les yeqx attachés sur Henriette, fasciné par l'expression pure que donne l'apaisement de toutes les tempêtes, par la blancheur du visage, que Je douais encore de fcs innombrables affections, mais qui ne répondait plus à mon uiuonr. Quelle u]:)joslo dans ce silence et dans ce froid ! combien de ré-

LE LYS DANS LA VALLÉE

flexions n*expriine-t-il pas? Quelle beauté dans ce repos absolu, quel dcspolismc clans celle inimobililé : loul le passé s*y Irouve encore, et ravenir y commence. Ah ! je raimais morle, aulanl que je 1 aimais vivante. Au malin, le comte s*alla coucher, les trois prêtres fatigués 8'endormirent à cette heure pesante, si connue de ceux qui veillent. Je pus alors, sans témoins, la baiser au front avec tout l'amour qu'elle ne m'avait jamais permis d'exprimer.

Le surlendemain, par une fraîche matinée d'automne, nous accompagnâmes la comtesse à sa dernière demeure. Elle était portée par le vieux piqueur, les deux Martîneau et le mari de Manette. Nous descendîmes par le chemin que j'avais si joyeusement monté le jour où Je h retrouvai ; nous traversâmes la vallée de l'Indre pour arriver au petit cimetière de Sache ; pauvre cimetière de village, situé au revers de l'église, sur la croupe d'une colline, et où, par humilité chrétienne, elle voulut être enterrée avec une simple croix de bois noir, comme une pauvre femme des champs, avait-elle dit.

Lorsque, du milieu de la vallée, j'aperçus l'église du bourg et la place du cimetière,' je fus saisi d'un frisson convulsif. Hélas ! nous avons tous dans la vie un Golgotha où nous laissons nos trente-trois premières années en recevant un coup de lance au cœur, en sentant sur notre tète la couronne d'épines qui remplace la couronne de roses : celle colline devait être pour moi le mont des expiations. Nous étions suivis d'une foule immense accourue pour dire les regrets de cette vallée, où elle avait enterré dans le silence une foule de belles actions. On sut par Manette, sa conidente, que pour secourir les pauvres elle économisait sur sa toilette, quand ses épargnes ne sufQsaient plus. Celait des enfants nus habillés, des layettes envovées, des mères secourues, des sacs de blé payés aux meuniers en hiver pour des vieillards impotents, une vache donnée à propos à quelque

f)auvre ménage ; enfin les œuvres de la chrétienne, de la mère et de a châtelaine, puis des dots offertes à propos pour unir des couples qui s'aimaient, et des remplacements payés à des jeunes gens tombés au sort, touchantes offrandes de la femme amante qui disait : — Le hotV' Keur des autre» est la consoUUion de ceux qui ne peuvent plus être heureux. Ces choses, comptées à toutes les veillées depuis trois jours, avaient rendu la foule immense. Je marchais avec Jacques et les deux abbés derrière le cercueil. Suivant l'usage, ni Madeleine, ni le comte n'étaient avec nous, ils demeuraient seuls à Clochegourde. Manette voulut absolument venir. .

— Pauvre madame ! Pauvre madame ! La voilà heureuse, enlen' dis-je à plusieurs reprises à travers ses sanglots.

Au moment où le cortège quitta la chaussée des Moulins, il y eut an gémissement unanime mêlé de pleurs, qui semblait faire croire

Îue cette vallée pleurait son âme. L'église était pleine de monde, près le service, nous allâmes au cimetière, où elle devait être enterrée près de la croix. Quand j'entendis rouler les cailloux et le gravier de la terre sur le cercueil, mon courage m'abandonna, je chancelai, je priai les deux Martincnu de me soutenir, et ils me conduisirent mourant jusqu'au chàleau de Sache ; les maîtres m'orfrircnt poliment un asile que j'acceptai. Je vous l avoue, je ne voulus point retourner à Clochegourde, il me répugnait de me retrouver à Frapesle d'où je pouvais voir le castel d'Henriette. Là, j'étais près d'elle.

Je demeurai quelques jours dans une chambre dont les fenêtres donnent sur ce vallon tranquille et solitaire dont je vous ai parlé. C'est un vaste pli de terrain bordé par des chênes deux fois centenaires, et où, par les grandes pluies, coule un torrent. Cet aspect coavenait à la méditation sévère et solennelle à la(|uelle je voulais me livrer. J'avais reconnu, pendant la journée qui suivit la fatale nuit, combien ma présence allait être importune à Clocheeourde. Le comte avait ressenti de violentes émotions à la mort d ilenriette, mais il s'attendait à ce terrible événement, et il y avait dans le fond de sa pensée un parti pris qui ressemblait à de l'indifTérence. Je m'en étais aperçu plusieurs fois , et, quand la comtesse prosternée me remit celle lettre que je n'osais ouvrir, quand elle parla de son affection pour moi, cet homme ombrageux ne me jeta pas le foudroyant regard que j'ailendais de lui. Les paroles d'Henriette, il les avait attribuées à l'excessive délicatesse de cette conscience qu'il savait si pure. Cette insensibilité d'égoïste était naturelle. Les âmes de ces deux êtres ne s'étaient pas plus mariées que leurs corps, ils n'avaient jamais eu ces constantes communications qui ravivent les seiiiimcnls; ils n'avaient jamais échange ni peines ni plaisirs, ces liens si forts qui nous brisent par mille points quand ils se rompent, parce qu'ils touchent à toutes nos Gbres, parce qu'ils se sont aliachcs dans les replis de notre cœur, en même temps qu'ils ont caressé l'ame qui sanctionnait chacune de ces attaches. L hostilité de Madeleine me fermait Clochegourde.

Cette dure jeune fille n'était pas disposée à pactiser avec sa haine sur le cercueil de sa mère, et j'aurais éié horriblement gêné entre le comte, qui m'aurait parlé de lui, et la ma tresse de la maison, qui m'aurait marqué d'invincibles répugnances. Etre ainsi là où jadis les fleurs mêmes étaient caressantes, où les marches des perrons étaient éloquentes, où tous mes souvenirs revêtaient de poésie les

balcons, les margelles, les balustrades et les terrasses, les arbres et les points de vue; être haï là où lout m'aimait : je ne supportais poiiii . cette pensée. Aussi, dès l'abord mon parti fut-îf pris. Hélas ! tel était donc le denoûment du plus vif amour qui jamais ait atteint le cœur d'un homme. Aux yeux des étrangers, ma conduite allait être condamnable, mais elle avait la sanction de ma conscience. Voilà comment finissent les plus beaux sentiments et les plus grands drames de la jeunesse. Nous parlons presque tous au matin, comme moi de Tours pour Clochegourde. nous emparant du monde, le cœur affamé d'amour ; puis, quand nos richesses ont passé par le creuset, quand nous nous sommes mêlés aux hommes et aux événements, tout se rapetisse insensiblement, nous trouvons peu d'or parmi beaucoup de cendres. Voilà la vie ! la vie telle qu'elle est : de grandes prétentions» de petites réalités.

Je méditai longuement sur moi-même, en me demandant ce aue j'allais faire après un coup qui fauchait toutes mes fleurs. Je résolus de m'élancer vers la poHtique et la science, dans les sentiers tortueux de l'ambition, d'ôter la femme de ma vie et d'être un homme d'Etat, froid et sans passions, de demeurer fidèle à la sainte que j'avais aimée. Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés, aux cimes sévères, aux pieds de bronze : je me demandais si la verta d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. Enfin, par un suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en Touraine. je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, ie ne ' devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant!

Page 1