‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 4 sur 29 · I .,,11] If cpauleite · texte numérisé non relu

I .,,11] If cpauleite

— J y dîne aujourd'hui, je vous remerral.

Lisbeth crut avoir i elle son Livonien en se ftatlant de couper toutes les commiiiiicaiion entre le monde et lui. Ne travaillant [ilus, l':<rliâle s^'fail oublié comnie nu homme enterré dans un caveau, où seule elle irait le voir. Elle eut ainsi deux jours de bonheur, car elle espéra donner des coups mor- Icls à la baronne et i sa 'Mf.

Pour se rendre chez H. Crevel, qui demeurait rue des Saussaycs, elle prit par le pont du Carrousel, te quai Vollaire, le quai d'Orsay, la rue Bi-lle-Cbas!^, la rue de l'Université, le pont de la Concorde et l'avenue de Marigjiy. Celte route illoaiqiic ciail iracJc par la logique des passions, loujouis eiicossivcmcni ennemie des jambes. La cousine Beii e, lajii qu'elle fut sur les quais, legarda la rive droite de la Seine en allant «avec une grande lenteur. Son calcul était juste : elle avait laissé Wenceslas s'habillaut, elle pensait qu'aussitôt délivré d'elle, l'amoureux irait chez la baronne par le chemin le plus court. En effet, au moment où elle longeait .le parapet du quai Voltaire en dévorant la rivière, et marchant en idée sur l'autre rive, elle reconnut ^ar liste dts qu'il déboucha par le giuchct des Tuileries pour gagner le pont Royal. l'.lle rejoignit li son iondète, el put le suivre sans être vue par lui, car les amoureux se retiiurncnt rarement. Elle raccompagna jusqu'à la maison de madame llulot, où elle le vil entrer comme un homnte habitué d'y venir.

Celle dernière preuve, qui confirmait les conOdences de madame HarnefTe, mil l.isbclh hors d'elle. Elle arriva chez le chef de baiaitlon nouvellement dtu dans cet étal d'Irritation mentale qui fait commettre les meurtres, et trouva le père Crevel attendant ses enrants, H. et madame Hutot jeunes, dans son salon.

Hais Célcstin Crevel esl le rcprëseotani si naïf et si vrai du parvenu parisien, qu'il esl difTicIlc d'entrer sang cérémonie chez cet heureux successeur de César Biroileau. Célcstin Crevel esl i lui seul tout un monde, aussi mériie-l~il, plus que Rivet, les honneurs de la palette, i cause de son fmpurUgce dans ce drame domestique.

à U porte de u mansarde -

LES PAREM'S PAUVRES

Avez-irou3 remarqué comme, dans reoÊince ou daus les commencements de la vie sociale, nous nous créons de nos propres mains un modèle à notre insu, souvent? Ainsi le commis d*uno maison de ban-

fascinait jadis. On ne sait pas toutes les sottises qui sont dues à celte ialousie rétrospective, de même qu'on ignore toutes les folies ducs à ' ces rivalités secrètes qui poussent les hommes à imiter le type qu'ils se sont donné, à consumer leurs forces pour être un clair de lune. Grevel fut adjoint parce que son patron avait été adjoint, il était chef de bataillon parce qu'il avait eu envie des épaulcdcs de César Birottcau. Aussi, frappé des merveilles réalisées par Tarchitecte Griudot, au moment où ta fortune avait mis son patron en haut de la roue, Crevé], comme il le disait dans son langage, n'en avait fait ni eune ni deuiUt quand ii 5*était agi de décorer son appartement; il s'était adressé, les yeux fermés et la bourse ouverte, à Grindot, architecte alors tout à fait oublié. On ne sait pas combien de temi)S vont encore les gloires éteintes, soutenues par les admirations arriérées.

Grindot avait recommencé là pour la millième fols son salon blanc et or tendu de damas rouge. Le meuble en bois de palissandre sculpté comme on sculpte les ouvrages courants*, sans finesse, avait donné

f>our la fabrique parisienne un juste orgueil à la province, lors de 'exposition des produits de l'industrie. Les flambeaux, les bras, le carde-cendre, le lustre, la pendule, apparienaiont au genre rocaille. La table ronde, immobile au milieu du salon, ofb'ait un marbre incrusté de tous les marbres italiens et antiques vei^us de Rome, où Se fabriquent ces espèces de cartes minéralogiques semblables à des échantillons de tailleurs, qui faisait périodiquement Tadmiration de tous les bourgeois que recevait Grevel. Les portraits de feu madame Crevel, de Grevel, de sa fille et de son gendre, dus au pinceau de Pierre Grassou, le peintre en renom dans la bourgeoisie, à qui Grevel devait le ridicule de son attitude bvronnienne, garnissaient les parois, mis tous les quatre en pendants, tes bordures, payées mille francs pièce, s'harmoniaient bien a toute cette richesse de café qui, ceites, eût fait hausser les épaules à un véritable artiste.

Jamais l'or n'a perdu la plus petite occasion de se montrer stupide. On compterait ai^ourd'bni dix Venise dons Paris, si les commerçants retirés avaient eu cet instinct des grandes choses qui distingue les Italiens. Ile nos jours encore, un négociant mllunais lègue trèâ-bicn cinq cent mille francs au Ùuomo pour la dorure de la Vierge colossale qui en couronne la coupole. Ganova ordonne, dans son testament, ù son frère, de bâtir une église de quatre millions, et le frère y ajoute quelque chose du sien. Un bourgeois de Paris (et teus ont, comme lUvet, un ampur au cœur pour leur Paris) pensemlt^il jamais à faire élever les clochers qui manquent aux tours de Notre-Dame? Or, comptes les sommes recueillies par l'Etat en successions sans héritiers. Ou aurait achevé tous les embellissements de Paris aveo le prix des sottises en carton-pierre, en pâtes dorées, en fausses seulptures eonsomrjées depuis qumze ans par les individus du genre Crevel.

Au bout de ce salon se trouvait un magnifique cabloet meublé de tables et d'armoires en imitation de Boule.

La chambre à coucher, tout en perse, donnait éfffttemoni dans le salon. L'ucujoo dans toute sa gloire infestsit la salle a monger, où des vues de Suisse, richement encadrées, ornaient des panneaux. Le père Grevel, qui rêvait un voyage en Suisse, tenait à posséder ce pays en peinture, jusqu'au moment où il irait le voir en réalité.

Grevel, ancien adjoint, décoré, garde national, avait, comme on le voit, reproduit fidèlement toutes les grandeurs, même mobilières, de son infortuné prédécesseur. Là où, sooa la Restauration, l'un était toipbé, celui-ci, (ont k fait oublié, s'était élevé, non par un singulier jeu de fortune, mais par la force des choses. Dans les révolutions comme dans les tempêtes maritimes, les valeurs solides vont à fond, le flot met les choses légères â fleur d'eau. Gésar Birotteau, royaliste et en faveur, envié, devint le point de mire de l'opposition bourgeoise, tandis que la triomphante bourgeoidie se représentait elle-mênie dans Grevel. .

^ Cet appartement, de mille écus de loyer, qui regorgeait de toutes les belles choses vulgaires que procure l'argent, prenait le premier étage d'un ancien hôtel, entre cour et jardin. Tout s'y trouvait conservé comme des coléoptères chez un entomologiste, car Crevel y demeurait très-peu.

Ge local somptueux constituait le domicile légal de l'ambitieux bour-

Seois. Servi là par une cuisinière et par un valet de chambre, il louait eux domestiques de supplément et faisait venir son dîner d'apparat de cliez Chevet, quand il festoyait des amis pohtiques, des gens à éblouir, ou quand il recevait sa famille. Le siège de la véritable cxisteuce de Grevel, autrefois rue Nolre-Dame-de-Lorette, chez mademoiselle lléloîse Brisetoul, était transféré, comme on l'a vu, rue Ghauchat. Tous les matins, Tancien négociant (tous les bourgeois retirés s'intitulent ancien négociant) passait deux heures rue des Saussayes pour y vaquer â ses alfaires, et donnait le reste du temps à Zaïre, ce

J[ui tourmentait beaucoup Zaïre. Orosmnne-Crevcl avait un marché erme avec mademoiselle Uéloîse ; elle lai devait pour cinq cents fnincs

de bonheur, tous les mois, sans reports. Grevel payait d'ailleurs son dîner et tous les extra, Ge contrat à primes, car ilfaisait beaucoup do

firésents, paraissait économique à l'ex-amant de la célèbre caotatriro. 1 disait a ce sujet aux négociants veufs, aimant trop leurs filles, qu il valait mieux avoir des chevaux loués au mois qu'une écurie â soi. Néanmoins, si l'on se rappelle la confidence du portier de la rue Ghauchat au baron, Grevel n^evitait ni le cocher ni le groom.

Grevel avait, comme on le voit, fait tourner son amour excessif pour sa fillo au profit de ses plaisirs. L'immoralité de sa siluatiou était justifiée par des raisons de haute morale. Puis l'aucieu parfumeur tirait de celte vie (vie nécessaire, vie débraillée. Régence. Pompadour, maréchal de Richelieu, etc.) un vern'is de supériorité. Grevel se pos;iit on homme â vues larges, en grand seigneur au petit pied, en homme

généreux, sans étroitesse dans les idées, le tout à raison d'environ ouze à quinze cents francs par mois. Ge n'était pas l'effet d'une hypocrisie politique, mais un effet de vanité bourgeoise, qui néaunDoins arrivait au même résultat. A la Bourse, Grevel passait pour être supérieur à son époque et surtout pour un bon vivaut.

En ceci, Grevel croyait avoir dépassé son bouliomme Birotteau de cent coudées.

— Eh bien ! s'écria Grevel en entrant en colère â l'aspect de la cousine Bette, c'est donc vous qui mariez mademoiselle Ilulot avec uu Jeune comte que vous avez élevé pour elle à la brochette?...

— On dirait que cela vous contrarie? répondit Lisbeth en arrêtant sur Crevel un oeil pénétrant. Quel intérêt avez>-vous donc à empêcher ma cousine de se marier? car vous avez fait manquer, m'a-t-on dit, ion mariage avec le fils de M. Lebas...

^ Vous êtes une bonne fille, bien discrète, reprit le père Grevel. Eh bien 1 croyea^vous que je pardonnerai jamais à moneieur lluloi lo crime de m'avolr enlevé Josépha?... surtout pour faire d'une liounêto créature, que j'aurais fini par épouser dans mes vieux jours, une vaurienne, une saltimbanque, une fille d'Opéra... Non, non, jamais!

— > C'est un bonhomme cependant M. ilulot, dit la cousine Bette.

-*- Aimable!... très-aimable, trop aimable, reprit Grevel, je uc lui veux pas de mal ; mais je désire prendre ma rcvaucho, et je la prendrai. C'est mon idée fixe!

— Serait-ce â cause de cette envie-là que vous ne venez plus citez madame ilulot?

— Peut-être...

-* Ah! vous faisiez donc la cour à ma cousine? dit Lisbetli en souriant, je m'en doutais.

-^ fit elle m'a traité comme un chien, pis que cela, comme un la-

Îuais; Je dirai mieux : comme un détenu puliiique. Mais je réussirai, it-ll en fennant le poing et en s'en frappant le front.

— Pauvre homme, ce serait affreux de trouver sa femme en fraude, après avoir été renvoyé par sa nLitircssel...

— Josépha ! s'écria Grevel, Josépha l'aurait quitté, renvoyé, chassé ! Bravo! Josépha. Josépha, tu m'as vengé! je t'enverrai deux perles pour mettre â tes oreilles, mon ex-biche!... Je ne sais rien de ci*la, car, après vous avoir vue le lendemain du jour où la belle Adeline m'a

I^rlé encore une fols de passer la porte, je suis allé chez les Lebas, h lorbeil, d'où je reviens. Uctolse a fait le diable pour m'envoycr à la campagne, ot j'ai su la raison de ces menées : elle voulait pendre, et sans moi, la crémaillère rue Ghauchat, avec des artistes, des cabotins, des gens de lettres... J*ai été joué! Je pardonnerai, car Uéloîse m'amuse. C'est uue Déjazct inédite. Gonune elle est drôle, celte fitle-J^ ! voici le billet que j'ai trouvé hier au soir : « l^lon bon vieux, j'ai drcs^^é ma tente rue Ghauchat. J'ai pris la

< précaution de faire essuyer les plâtres par des amis. Tout va bien.

< Venez quand vous voudrez, monsieur. Agar attend son Abraham, n Iléluîse me dira des nouvelles, car elle suit sa Bohême sur le bout du

doigt.

— Mais mon cousin a très-bien pris ce désagrément, répondit la cousine.

— Pas possible! dit Grevel en s'arrêtant dans sa m.irchc, semblable à celle d'uu balancier de pendule.

— BI. Hulot est d'un certain âge, fil malicieusement observer Lisbeth.

— Je le connais, reprit Grevel ; mais nous nous ressemblons sous un certain rapport : Hulot ne pourra pas se passer d'un attiu*hcmenr. Il est capable de revenir à sa femme, se dit-il. Ge serait de la nouveauté pour lui, mais adieu ma vengeance. Vous souriez, mademoiselle Fischer?... ah ! vous savez quelque chose?...

— Je ris de vos idées, reptmdit Lisbeth. Oui, ma cousine est encore assez belle pour inspb*er des passions ; moi, je l'aimerais, si j'étais homme.

^ Qui a bu, boira! s'écria Grève), vous vous moquez de moi! Le baron aura trouvé quelque consolation.

Lisbeth inclina la tête par un geste affirmaiif.

— Ah! il est bien heureux de ren^lacer du jour au lendemain Josépha ! dit Grevel en continuant. Mais je n'en suis pas étonné, car il me disait, uu soir à souper, que, dans sa jeunesse, pour n'être pas au dépourvu, il avait toujours trois maîtresses, cdia qu'il était en train de quitter la régnante, et celle à laquelle il laisait la cour pour l'avenir.

U COUSINE BETTE

H devait tenir en réserve quelque criselte dans son vivier ! dans son parc aux cerfs ! Il est très Louis XV, le gaillard ! ol) ! cst«il lieureux d'ôire bel homme ! Néanmoins, il vieillit, il est marqué,,, il aura donné dans quelque petite ouvrière.

— 0I| ! non. répondit Lîsbctb.

— AI4! dit Grevel. que ne ferais^e i^as pour l'cmpécher de pouvoir mettre son cbapeau ! Il m'était impossible de lui prendre Joséplia, les femmes de celle espèce ne reviennent jamais à leur premier amour. D'ailleurs, comme on dit, un retour u est jamais de l'amour. Mais, (Ausine Bette, je donnerais bien, c'est-à-dire je dépenserais bien cinquante mille francs pour enlever à ce f(r.and bel liommc sa maîtresse et lui prouver qu*un gros père à ventre de chef de bataillon et à crâne de futur maire de Paris ne se laisse pa&soufQer sa dame, sans damer Je pion...

— Ma silualioD, répondit Bette, m'oblige k tout entendre et à ne rien savoir. Vous pouvez causer avec moi sans crainte, je ne répète jamais un mot de ce qu'on veut bien me confier. Pourquoi voulez-vous que je manque à cette loi de ma conduite? personne n'aurait plus confiance en moi.

— Je le sais, répliqua Grevel, vous êtes la perle des vieilles filles... Voyons! sacristi, il y a des exceptions* Tenes, ils ne vous ont jamais fait de rentes dans la famille...

— Mais j'ai ma fierté, je ne veux rien coûter à personne, dit Bette.

— Abl si vous vouliez ro*alder à me venger, reprit l'ancien négociant, je placerais dix mille francs en viager sur votre tôte. Dites-moi, belle cousine, dites-moi quelle est la remplaçante de Jo^épha, et vous aurez de quoi payer votre loyer, votre petit déjeuner le malin, ce bon café que vous aimez tant, vous pourrez vous donner du moka pur... hein ? Oh ! comme c'est bon du moka pur !

— Je ne tiens pas tant aux dix mille francs en viager qui feraient

Eres de cinq cents francs de rente, qu-à la phis entière discrétion, dit isbcih; car, voyez-vous, mon bon monsieur Grevel, il est bien excol- Jent pour moi, le baron, il va me payer mon loyer...

— Oui,-pendant longtemps! comptez là-dessus! s'écria Grevel. Où le baron prendrait-il de l'argent?

— Ah ! je ne sais pas. Gependant il dépense plus de trente mille francs dans rapparlemcnt qu'il destine à culte petite dame...

— Une dame! Gomment, ce serait une femme de la société? Le scélérat, est*il heureux ! il n'y en a que pour lui I

— Une femme mariée, bien comme il faut? reprit la cousine.

— Vraiment! s'écria Grevel, ouvrant des yeux animés autant par le dosir que par ce mot magique : Une famme. comme il faut,

— Oui, reprit Bette, des talents, musicienne. vingt*trols <ins, une jolie figure candide, une peau d'une blancheur éblouissante, des dents de jeune chien, des yeux comme des étoiles, un front superbe... et des petits pieds, je n'en ai jamais vu de pareils, ils ne sont pas plus larges que son buse.

— Et les oreilles? demanda Grevel vivement émoustUlé par ce sigualement d'amour.

— Des oreilles à mouler, répondit* elle.

— De petites mains?...

— Je vous dis, en un seul mot, que c'est un bijou de femme, et d'une honnêteté, d'une pudeur, d'une délicatesse!... une belle âme, un ange, toutes les distinctions, car elle a pour père un maréchal de France...

— Un maréchal de France! s'écria Grevel, qui fit un bond prodigieux sur lui-même. Mon Dieu ! saperlotte ! cré nom 1 nom d'un petit bun» homme !... Ah ! le gredin ! Pardon, cousine, je deviens fou !... Je donnerais cent mille francs, je crois.

— Ah ! bien, oui, je vous dis que c'est une femme honnête, une femme vertueuse. Aussi le baron a-t-il bien fait les choses.

— Il est sans le sou... vous dis-je.

— U y a un mari qu'il a poussé...

— Par où? dit Grevel avec un rire amer.

— Déjà nommé sous-clief, ce mari, qui sera sans doute complaisant... est porté pour avoir la croix.

~ Le gouvernement devrait prendre garde, et resnecter ceux qu'il a décorés en ne prodiguant pas la croix, dit Grevel d un air polillquo» ment piqué. Mais qu'a-t-il donc tant pour lui, ce grand matin de vieux baron? reprit-il. H me semble que je le vaux bien, ajouia-t-il en se mirant dans une glace et se mettant en position, lléloîse m'a souvent dit, dans le moment où les femmes ne mentent pas, que j'étais étonnant.

— Oh ! répliqua la cousine, les femmes aiment les hommes gros, ils sont presque tous bons ; et, entre vous et le baron, moi je vous choisirais. M. Uulot est spirituel, bel homme, il a delà tournure; mais TOUS, vous êtes solide, et puis» tenez... vous paraissez encore plus mauvais sujet que lui !

— C'e^t incroyable comme toutes les femmes, même les dévotes, aiment les gens qui ont cet air-là ! s'écria Grevel en venant prendre la Bette par la taille, tant il jubilait.

— La difficulté n'est pas là, dit la Bette en continuant. Vous coin* prenez qu'une femme qui trouve tant d'avanlacea no fera pas d'infidélités à son protecteur pour des bagatelles, et cela coAicroii plus de cent et quelques mille francs, ear la petite dame voit son mari chef de bu -

reau dans deux ans d'ici... C'est la misère qui pousse ee panvre petit ange dans le goufCre.

Crevel se promenait de long en large, comme un furteux, dans to salon.

— Il doit tenir à cette femme^là? demanda*i«il après un moment pendant lequel son désir, ainsi fouetté parLisbeih, devint une espèce de rage.

^ Jugez-en ! reprit Lisbetb. Je ne crois pas encore qn'il ait obtenu ça 1 dit-elle en faisant claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses énormes palettes blanches, et il a d^ fait pour dix mille francs de cadeaux.

— Oh Ma bonne farce ! s'éeria Grevel, si j'arrivais avant lui ! ^Hon Dieu! j'ai bien tort de vous faire ces cancans -là, reprit Lis-

beth en paraissant éprouver un remords.

— Non. Je venx faire rougir votre famille. Demain je place en viager, sur votre tête, une somme en cinq pour cent, de manière à vous hiire six cents francs de rente, mais vous me direz tout ; le nom, la demeure de la Dulcinée. Je puis vous l'avouer, je n'ai jamais en de femme comme il &ut, et la plus grande de mes ambitions, c'est d en connaître une. Les houris de Mahomet ne sont rien en comparaison do ce que je me figure des femmes du monde. Enfin c'est mon idéal, c'est ma folio, et tellement que, voyez-vous, la baronne lluloi n'aura jamais cinquante ans pour moi, dit-il en se rencontrant sans le savoir avec un des esprits les plus fins du dernier siècle. Tenez, ma bonne Lisbeth, je suis décidé à sacrifier cent, deux cents... Chut ! voici mes enflmls, je les vois qui traverseut la cour. Je n'aurai jamais rien su par vous, je vous en donne ma parole d'honneur, car je ne veux pas que vous perdiez la confiance du baron, bien au contraire; il doit joliment aimer cette femme, mon compère !

— Oh ! il en est fou! dit la cousine. Il n'a pas su trouver quarante mille francs pour établir sa fille, et il les a dénichés pour cette nouvelle passion.

-^ Et le croyez^vous aimé? demanda Crevel.

— A son âge... répondit la vieille fille.

— Oh I suis-je bête! s'éeria Grevel. Moi qui tolère un artiste à lléloîse, absolument comme Henri IV permettait Bellcgarde à Gabriclle. Oh ! la vieillesse ! la vieillesse ! Bonjour, Gélestlne, bonjour, mon bijou, et ton moutard! Ah! le voilà! Parole. d'honneur, il commence à me ressembler. Bonjour, Hulot, mon ami, cela va bien?... Nous aurons bientôt un mariage de plus dans la famille.

. Gélestlne et son mari firent un signe en montrant Lisbeth, et la fille répondit cfTrontëment à son père : — Lequel donc? Grevel prit un air fin qui voulait dire que son indiscrétion allait être réparée.

— Celui d'Dortense, reprit-il ; mais ce n'est pas encore tout à fait . décidé. Je viens de chez Ubas, et l'on parlait de mademoiselle Popîuot

Sour notre jeune conseiller à I4 Cour royale do Paris, qui voudrait bien evcnir premier président en province... Allons dîner. A sept heures, Lisbeth revenait déjà chez elle en omnibus, car il lui tardait de revoir Wcnceslas, de qui, depuis une vingtaine de jours, cl'e étuit la dupe, et à qui elle apportait son cabas plein de fruits empilés par Greveî lui-uiéme, dont la tendresse avait redoublé pour $a cousine Bette, fille monta dans la mansarde d'une vitesse à perdre la respiralion, et trouva Tarliste occupé à terminer les ornements d'une boîte qu'il veillait oiTrir à sa chère Uorlense. La bordure du couvercle représcuiaii des hortensias dans lesquels se jouaient des amours. Le pauvre amant, pour subvenir aux frais de cette boite qui devait être en malachite, avait fait pour Florent et Chanor deux torchères, en leur en abandonnant la propriété, deux chefs-d œuvre.

— Vous travuillez trop depuis quelques jours, mon bon ami, dit Lis» beth en lui essuyant le front couvert de sueur et le baisant. Une pareille aoiivilé me parait dangereuse au mois d'aodt. Vraiment voire santé peut en soufiyir... Tenez, voici des pêches, des prunes, de chez M. Grevel. ..Ne vous tracassez pas tant, j'ai emprunté deux mille francs, et, à moins de malheur, nous pourrons les rendre si vous vendez votre pendule!... Gependant j*ai quelques doutes sur mon prêteur, car il vient d'envoyer ce papier timbré.

Elle plaça la dénonciation de la contrainte par corps sous l'esquisse du maréchal de IMonlcornct.

— Pour qui faites-vous ces belles choses-là? demanda>t-c!te en prenant les branches d'hortensias en cire rouge que Wenceslas avait posées pour manger les fruits.

— Pour un bijoutier. , ^ Quel bijoutier? I ^ Je ne sais pas. c'est Stidmann qui m*a prié de tortMler ecla pour ,

lui, car II est pressé. 1

— Mais voilà des hortensias, dit-elle d'une voix creuse. Comment se fait il que vous n'ayez jamais manié la cire pour mol ? Etait-ce doue si difficile d inventer une bague, un coffret, n'importe quoi, un souvenir? dit-elle en lançant un alireux regard sur l'artiste, oont henrcuscment les yeux étaient baissés. Et vous dites que vous m'aimez!

— En doutez-vous... mademoiselle?

— > Oh ! ({ne voilà un mademoiselle bien chaud !... Tenez, vous avez été mon unique pensée depuis que je vous ai vu mourant, là... Quand je vous ai sauvé vous vous êtes donné à moi, je ne vous ai jamais parlé

LES PAREiNTS PAUVRES.

de cet engagement, mais je me suis engagée envers moi-même, moi l Je me suis dit : « Puisque ce garçon se donne à mot, je veux le rendre licureux et riche ! » Eh bien! j*ai réussi à faire volrc fortune !

— Et comment? demanda le pauvre artiste au comble du bonlicur et trop naïf pour soupçonner un pië^e.

— Voici coAiment, reprit la Lorrame.

Lisbetb ne put se refiiser le plaisir sauvnge de regarder Wenceslas,

aui la contemplait avec un amour filial où débordait son amour pour orlense, ce qui trompa la vieille fille. Eq apercevant pour la première fois de sa vie les torches de la passion dans les yeux d'un homme, elle crut les y avoir allumées.

— M. Grevel nous commandite de cent mille francs pour fonder une maison de commerce, si, dit-il, vous voulez m'épouser; il a de singulières idées, ce gros bonhomme- là... Qu'en pensez-vous? demandat*-elle*

L'artiste* devenu pâle comme un mort, regarda sa bienfaiirice d*nn œil sans lueur et qui laissait passer toute sa pensée. li resta béant et hébété.

— On ne m'a jamais si bien dit, reprit-t-elle avec un rire amer, que j'étais affreusement laide !

— Mademoiselle, répondit Steinbeck, ma bienfaitrice ne sera jamais laide pour moi ; j'ai pour vous une bien vive affection, mais je n ai pas trente ans, et...

— Et j'en ai quarante-trois! reprit-elle. Ma cousine Ilulot, qui en a quarante-huit, fait encore des passions frénétiques; mais elle est belle, elle! ^

— Quinze ans de difiérence entre nous, mademoiselle ! quel ménage ferions-nous ? Pour nous-mêmes, je crois que nous devons bien réfléchir. Ma reconnaissance sera certainement égale à vos bienfaits. D'ailleurs, votre argent vous sera rendu sous peu de jours.

— Mon argent ! cria-t-elle. Oh ! vous me traitez comme si j'étais un usurier sans cœur.

— Pardon, reprit Wenceslas, mais vous m'en parlez si souvent. Enfin, vous m'avez créé, ne me détruisez pas.

— - Vous voulez me quiiter, je le vois, dit-elle en hochant la tête. Qui donc vous a donné la force de l'ingratitude, vous qui êtes comme un homme de papier mâché? Nanqueriez-vous de confiance en moi, moi, votre bon génie?... moi qui si souvent ai passé la nuit à travailler pour vous! moi qui vous ai livré les économies de toute ma vie! moi qui, pendant quatre ans, ai partagé mon pain, le pain d'une pauvre ouvrière, avec vous, et qui vous prêtais tout, jusqu'à mon courage.

^ Mademoiselle, assez ! assez ! dit-il en se mettant à ses genoux etlui tendant les mains. N'ajoutez pas un mot ! dans trois jours je parlerai, je vous dirai tout ; laissez-moi, dit-il en lui baisant les mains, laissezmoi être heureux, j'aime et je suis aimé.

— Eh bienl sois heureux, mon enfant, dit-elle en le relevant.

Puis elle l'embrassa sur le front et dans les cheveux avec la frénésie que doit avoir le condamné à mort en savourant sa dernière matinée.

— Ah! vous êtes la plus noble et la meilleure des créatures! vous êtes l'rgale de celle que j'aime, dit le pauvre artiste.

— Je vous aime assez encore pour trembler de votre avenir, repritelle d'un air sombre. Judas s'est pendu!... tous les ingrats finissent mal ! Vous me quittez, vous ne ferez plus rien qui vaille ! Songez que, sans nous marier, car je suis une vieille fille, je le sais, je ne veux pas étouffer la fleur de votre jeunesse, votre poésie, comme vous le dites, dans mes bras qui sont comme des sarments de vigne: mais,. sans nous marier, ne pouvons*nous pas rester eiiseinble ? Ecoutez, j'ai Tesprit du commerce, je puis vous amasser une fortune en dix ans de travail, car je m'appelle l'Economie, moi, tandis qu'avec une jeune femme, qui sera tout dépense, vous dissiperez tout, vous ne travaillerez qu'à la rendre heureuse. Le bonheur ne crée rien que des souveniri. Quand ie pense à vous, moi, je reste les bras ballants pendant des heures entières... Eh bien ! Wenceslas, reste avec moi... Tiens, je comprends tout : tu auras des maîtresses, de jolies femmes semblables à cette petite Marnefle qui veut te voir, et qui te donnera le bonheur que lu ne peux pas trouver avec moi. Puis tu te marieras quand je t aurai fiiit trente mille francs de rente.

— Vous êtes un ange, mademoiselle, et je n'oublierai jamais ce moment-ci, répondit Wenceslis en essuyant ses larmes.

— Vous voilà comme je vous veux, mon enfant, dit-elle eu le regardant avec ivresse.

La vanité chez nous tous est si forte, que Lisbeth crut à son triomphe. Elle avait fait une si grande concession en offrant madame Marueffe ! Elle éprouva la plus vive émotion de sa vie, elle sentit pour la première fois la joie inondant son cœur. Pour retrouver une seconde heure pareille, elle eût vendu son âme au diable.

— Je suis engagé, répondit-il, et j'aime une femme contre laquelle aucune autre ne peut prévaloir. Mais vous êtes et vous serez toujours la mère que j'ai perdue.

Ce mot versa comme une avalanche de neice sur ce cratère flam- , boyant. Lisbetb s'assit, contempla d'un air sombre cette jeunesse, cette beauté distinguée, ce front d'artiste, cette belle chevelure, tout ce qui sollicliait en elle les instincts comprimés de la femme, et de petites

larmes aussitôt séchées mouillèrent pourim moment ses yeux. Elle ressemblait à ces grêles statues que les tailleurs d'images du moyen âge ont assises sur des tombeaux.

— Je ne te maudis pas, toi, dit-elle en se levant brusquement, tu n*cs qu'un enfant. Que Dieu le protège !

Elle descendit et s'enferma dans son appartement.

— Elle m'aime, se dit Wenceslas, la pauvre créature a-t-elle été chaudement éloquente ! Elle est folle.

Ce dernier effort de la nature sèche et positive pour garder avec elle cette image de la beauté, de la poésie, avait eu tant de violence, qu'il ne peut se comparer qu'à ta sauvage énergie du naufragé, essayant sa dernière tentative pour atteindre à la grève.

Le surlendemain, à quatre heures et demie du matin, au moment où le comte Sleinbock dormait du plus profond sommeil, il entendit frapper à la porte de sa mansarde; il alla ouvrir, et vil entrer deux hommes mal vêius, accompagnés d'un troisième, dont l'habillement annonçait un huissier malheureux.

— Vous êtes moAsieur Wenceslas» comte Steinbock? lui dit ce dernier.

— Oui, monsieur.

— Je me nomme Grasset, monsieur, successeur de M. Louchard, garde du commerce...

— Eh bien?

— Vous êtes arrêté, monsieur, il faut nous suivre à la prison de

Clichy Veuillez vous habiller... Nous y avons mis des formes,

comme vous voyez... Je n'ai point pris de garde municipal, il y a un fiacre en bas.

— Vous êtes emballé proprement... dit un des reeors; aussi comptons-nou%sur votre générosité.

Steinbock s'habilla, descendit l'escalier, tenu sous chaque bras par un recors ; il fut mis en fiacre, le cocher partit sans ordre, et en homme qui sait où aller: en une demi-heure, le pauvre étranger se trouva bien et dûment écroué, sans avoir fait une réclamation, tant était grande sa surprise.

A dix heures, il fut demandé au greffe de la prison, et il y trouva Lisbeth, qui, tout en pleurs, lui donna de l'argent afin de bien vivre et de se procurer une chambre assez vaste pour pouvoir y travailler.

— Mon enfant, lui dit-elle, ne parlez de votre arrestation à personne, n'écrivez à âme qui vive, cela tuerait votre avenir: il faut cacher cette flétrissure, je' vous aurai bientôt délivré, je vais réunir la somme... soyez tranquille. Ecrivez-moi ce que je dois vous apporter pour vos travaux. Je mourrai ou vous serez bientôt libre.

— OU ! je vous devrai deux fois la vie ! s'écria-t-il, car je perdrais plus que la vie, si l'on me croyait un mauvais sujet.

Lisbeth sortit la joie dans le cœur ; elle espérait pouvoir, en tenant son artiste sous clef, faire manquer son mariage avec Hortense en le disant marié, gracie par les efforts de sa femme, et parti pour la Russie. Aussi, pour exécuter ce plan, se rendit*elle vers trois heures chez la baronne, quoique ce ne fût pas le jour où elle y dtnait habituellement; mais elle voulait jouir des tortures auxquelles sa petite cousine allait être en proie au moment où Wenceslas avait coutume de venir.

— Tu viens dîner, Bette? demanda la baronne en cachant son désappointement.

— Mais oui.

— Bien ! répondit Hortense, je vais aller dire qu'on soit exact, car tu n'aimes pas à attendre.

Hortense fit un signe à sa mère pour la rassurer; car elle se proposait de dire au valet de chambre de renvoyer M. Steinbock quand il se présenterait; mais le valet de chambre ;élant sorti, Hortense fut obligée de Caire sa recommandation à la femme de chambre, et la femme de chambre monta chez elle pour y prendre son ouvrage afin de rester dans raniichambre.

— ht bon amoureux? dit la cousine Bette à Hortense quand elle fut revenue, vous ne m'en parlez plus.

— A propos, que devient-il? dit Hortense, car 11 est célèbre. Tu dois être contente, a]outa-t-elle à l'oreille de sa cousine, on ne parle que de M. Wenceslas Steinbock.

— Beaucoup trop, répondit-elle à haute voix. Monsieur se dérange. S'il ne s'agissait que de ie charmer au point de l'emporter sur les plaisirs de Paris, je connais mon pouvoir; mais on dit que, pour s'atiacher un pareil artiste, l'empereur Nicolas lui fait grâce...

— Ah ! bah ! répondit la baronne.

— Gomment sais-tu cela? demanda Hortense, qui fut prise comme d'une crampe au cœur.

— Mais, reprit l'atroce Bette, une personne à qui il appartient par les liens les plus sacrés, sa femme le lui a écrit hier. Il veut pariir ; ah ! il serait bien bête de quitter la France pour la Russie...

Hortense regarda sa mère en laissant sa tête aller de côté; la b.ironne n'eut que le temps de prendre sa fille évanouie, blanche comme la dentelle de son fichu.

— Lisbeth ! tu m'as tué ma fille !... cria la baronne. Tu es née pour "-notre malheur.

— Ahçà! quelle est ma fîiute en ceci, Adeline? demanda la Lor-

LA COUSINE BETTE

raine en se levaiU et prenant une attitude ineuaç;»nlc à laquelle, dans son trouble, la baronne ne fit aucune attention.

— J ai tort, répondit Âdeline en soutenant Horlense. Sonne !

En ce moment la porte s'ouvrit, les deux femmes tournèrent la (é(e ensemble, et virent Wenccslas Sieinbock à qui la cuisinière, eu Tabscnce de la femme de chambre, avait ouvert la porte.

— Horlense ! cria Tardste, qui bondit jusqu'au groupe formé par les trois femmes.

Et il embrassa sa prétendue au front sous les yeux de la mère, mais si pieusement que la baronne ne s'en fâcba point. Celait, contre l'évanouissement, un sel meilleur que tous les sels anglais. Hortense ouvrit les yeux, vît Wenceslas, et ses couleurs revinrent. Un instant après, elle se trouva tout à fait remise.

— Voilà donc ce que vous me cachiez? dit la cousine Bette en souriant à Wenceslas et en paraissant deviner la vériié d'après la confusion des deux cousines. Gomment m'as-iu volé mon amoureux ? dit-elle à Horlense en l'emmenant dans le jardin.

Uortense raconta naïvement le roman de son amour à sa cousine. Sa mère et son père, persuadés ()ue la Bette ne se marierait jamais, avaient, dit-elle, auloiisé les visites du comte Steiubock. Seulement Hortcnàe, en Agnès de haute futaie, mit sur le compte du hasard l'acqui?ition du groupe et l'arrivée de l'auteur, qui, selon elle, avait voulu savoir le nom de son premier acquéreur. Steinbock vint aussitôt reirouycr les deux cousines pour remercier avec effusion la vieille fille de sa prompte délivrance. Lisbeth repondit jésuitiquemenl à Wenceslas que, le créancier oe lui ayant fait que de vagues promesses, elle ne comptait l'aller délivrer que le lendemain, et que leur prêicur, honteux d'une ignoble persécution, avait sans doute pris les oevauts. La vieille fille d'ailleurs parut heureuse, et félicita Wenceslas sur son bonheur.

— Méchant enfant ! lui dit-elle devant Uortense et sa mère, si vous in*avicz, avant-hier soir, avoué que vous aimiez ma cousine Ûorieufe et que vous en étiez aimé, vous m'auriez évilé bien des hinues. Je croyais que vous abandounicz votre vieille amie , votre iuslitutrice, tandis qu'au contraire vous allez être mon cousin; désormais vous m'appartiendrez par des lieus, faibles il est vrai, mais qui suiriscnt aux seiithnents que je vous ai voués !...

. Et elle embrassa Wenceslas au front. Uortense se jeta dans les bras de sa cousine et fondit en larmes.

— Je te dois mon bonheur, lui dit-elle, je ne l'oublierai jamais...

— Cousine Bette, reprit la baronne en embrassant Lisbeih pendant l'ivresse où elle était de voir les choses si bien arrangées, le baron et moi nous avons une dette envers toi, nous l'acquitterons; viens eau* scr d'affaires dans le jardin, dit-elle en l'emmenant.

Lisbeth joua donc en apparence le rôle du bon ange de la famille; elle se voyait adorée de Crevcl, de Uulot, d'Adeliueet d'Uorlense.

— Nous voulons que tu ne travailles plus, dit la baronne. En supposant que tu puisses gagner quarante sous par jour, les dimanches exceptés, cela luit six cents francs par an. En bien ! à quelle somme montent tes économies?...

— Quatre mille cinq cents francs I...

— Pauvre cousiue ! dit la baronne.

Elle leva les yeux au ciel, tant elle se sentait attendrie en pensant à toutes les peines et aux privations c|ue supposait celte somme, amassée en trente ans. Lisbeth, qui se méprit au sens de cette exclamation, y \ ii le dédain moqueur de la parvenue, et sa haine acquî^ne dose formidable de fiel, au moment même où sa cousiue abandonnait toutes ses défiances envers le tyran de son enfance.

— Nous augmenterons celte somme de dix mille cinq cents francs, reprit Adeline, nous placerons le tout en ton nom comme usuh-uitière, et au nom d'Uorlense comme nue propriétaire; tu posséderas ainsi six cents francs de rente...

Lisbeth parut être au comble du bonheur. Quand elle revint, son mouchoir sur les yeux, et occupée à étancher des larmes de joie, Uortense «lui raconta toutes les laveurs qui pleuvaieut sur Wenceslas, le Lieu-aimé de toute la famille.

Au moment où le baron rentra, il trouva donc sa famille au complet, car la baronne avait officiellement salue le comte de Steinbock du nom de fils, et fixé, sous la réserve de Tapprobation de son mari, le mariage à quinzaine. Aussi, dès qu'il se monlra dans le salon, le conseiller d'Etat fut-il entouré par sa femme et par sa fille, qui coururent au devant de lui, l'une pour lui parler à l'oreille et l'autre pour l'embrasser.

— Vous êtes allée trop loin en m'engogeant ainsi, madame, dit sévèrement le baron. Ce mariage n'est pas fait, dit-U en jetant un regard sur Steinbock qu'il vit pâlir.

Le malheureux artiste se dit : — 1\ connaît mon arrestation.

— Venez, enfants, ajouta le père en emmenant sa fille et le futur dans le jardin.

£t il alla s'asseoir avec eux sur un des bancs du kiosque, rongé de mousse.

— Monsieur le comte, aimez-vous ma fille autant que j'aimais sa mèie? demanda le baron à VVcuccbias.

— Plus, monsieur, dil rartiste.

— La mère était la fille d'un paysan et n'avait pas un liurd de fortune.

— Donnes-moi mademoiselle Uortense telle que la voilà, sans trousseau même...

— Je vous crois bien ! dit le baron en souriant, Uortense est la fille du baron Uulot d'Ervv, conseiller d'Etat, directeur à la guerre, grand ofîicior de la Légion d'honneur, frère du comte Uulot, dont la gloire est immortelle et qui sera sous peu maréchal de France. Et... elle a une dot !

-— C'est vrai, dit l'amoureux artiste, je parais avoir de l'ambition, mais ma chère Uortense serait la fille d'un ouvrier que je l'épouserais...

— Voilà ce que je voulais savoir, reprit le baron. Va-t'en, Horlense, laisse- mol causer avec M. le comte, tu vois qu'il t'aime bien sincèrement.

— Oh ! mon père, je savais bien que vous plaisantiez, répondit l'heureuse fille.

— Mou cher Steinbock, dit le baron avec une grâce infinie de diction et un grand charme de manières quand il fut seul avec l'artiste, j'ai constitué à mon hls deux cent mille francs de dot, desquels le

Eauvre garçon n'a pas touché deux liards; il n'en aura jamais rien, a dot de ma fille sera de deux cent mille francs que vous reconnaîtrez avoir reçus...

— Oui, monsieur le baron...

— Comme vous y allez! dit le conseUler d'Eukt. Veuillez m'écouler. On ne peut pas demanuer à nn gendre le dévouement qu'on est en droit d'attendre d'un fils. Mon fils savait tout ce que je pouvais faire et ce que je ferais pour son avenir : il sera ministre, il trouvera facilement ses deux cent mille francs. Quant à vous, jeune homme, c'est autre chose ! Vous recevrez soixante mille francs en une iuscripliou cinq pour cent sur le Grand-Livre, au nom de votre femme. C t avoir sera grevé d'une petite rente â faire à Lisbeth, mais elle ne vivra pas longtemps, elle est poitrinaire, je le sais Ne dites ce secret à personne; que la pauvre fille meure en paix. Ma fille aura un trousseau de vingt mille francs ; sa mère y met pour six mille francs de ses diamants...

— Monsieur, vous me comblez... dit Steinbock stupéfait.

— Quant aux cent vingt mille francs restants...

— Cessez, monsieur, dil l'artiste, je ne veux que ma chère Uortense...

— Voulez-vous m'écouler, bouillant jeune homme? Quant aux cent vingt mille francs, je ne les ai pas; mais vous les recevrez...

— Monsieur !...

— Vous les recevrez du gouvernement, en commandes que je vous obtiendrai, je vous en donne ma pai*ole d'honneur. Vous voyez, vous allez avoir un atelier au Dépôt des marbres. Exposez quelques belles statues, je vous ferai entrer à l'Institut. On a, en haut lieu, de la bienveillance pour mon frère et pour moi, j'espère donc réussir en demandant pour vous des travaux de sculpture à Versailles pour un quart de la somme. Enfin, vous recevrez quelques commandes de la ville de Paris, vous en aurez de la Chambre des Pairs, vous eu aurez, mon cher, tant et tant, que vous serez obligé; de prendre des aides. C'est ainsi que je m'acquitterai. Voyez si la dot ainsi payée vous convient, consultez vos forces...

— Je me sens la force de faire la fortune de ma femme à moi seul, si tout cela manquait ! dit le noble artiste.

— Voilà ce que j'aime ! s'écria le baron, la belle jeunesse ne doutant de rien ! J'aurais culbuté des armées pour une femme î Allons, dit-il eu prenant la main du jeune sculpteur et y frappant, vous avez mon consentement. Dimanche proch.iiu le contrat, et le samedi suivant, à l'autel : c'est le jour de la fête de ma femme !

— Tout va bien, dit la baronne â sa fille collée â la fenélret ton futur et tou père s'embrassent.

En rentrant chez lui le soir, Wenceslas eut l'explication de l'énigme que présentait sa délivrance ; il trouva chez le portier un gros paquet cacheté qui contenait le dossier de sa créance avec une quittance régulière, libellée au tas du jugement, et accompagnée de la lettre suivante :

< Mon cher Wenceslas , *

« Je suis venu te voir ce matin, à dix heures, pour te présenter â « une altesse royale qui désirait te connaître. Là, j'ai su que les An- «c glais t'avaient emmené dans une de leuri petites lies dont la capi- « tide s'appelle Clichy*s Caslle,

« Je suis aussitôt allé voir Léon de Lora, à qui j'ai dit en riant que « tu ne pouvais pas quitter la campagne où tu étais faute de quatre '^ « mille francs, et que tu allais coniprouieltre tou avenir, si tu ne te a montrais pas à ton royal protecteur. Bridao, cet homme de génie qui « a connu la misère et qui sait ton histoire, était là par bonheur. Mon « fils, à euK deux, ils ont fait la somme, et je suis allé payer pour toi « le Bédouin qui a commis un crime de lèse-génie en le colfrant. « Comme je devais être aux Tuileries à midi, je n'ai pas pu te voir « humant l'air libre. Je le sais gentilhomme, j'ai répondu de toi âmes a deux amis; mais va les voir oemaiu.

LES PAUENTS PAUVRES.

« Lcon et Drhhin ne voudront pas de Ion argrnl; ils le dcmnndcponl a chacun un groupe, et ils auront raison. C'est ce que pense celui qui « voudrait pouvoir se dire ton rival, et qui ihC^ que

< Ton camarade» SrioxAim »

« P. S. J*al dit an prince que tu ne revenais de voyage que demain, « et il a dît : Eti bien ! demain ! »

Le comte Wenceslas se coucba dans les draps de pourpre que nous (hit, sans un pli de rose, la iavcar, cette céleste boiteuse, qui, pour les gofls de génie, maretio plus lentement encore que la Justice et la Fortune, parce que Jupiter a voulu qu elle n*eût pas de bandeau sur les yeux. Faoilement trompée par les étalages des charlatans, attirée par leurs costumes «t leurs trompettes, elle dépense, à voir et à payer leurs parades, le temps pendant lequel elle devrait chercher les gens de mérite dans les coins où ils se cachent.

RIaintenant il est nécessaire d'expliquer comment M. le baron Hulot était arrivé à grouper les chiffres de fa dot d'IIortensc, et à satisfaire aux dépenses effrayantes du délicieux appartement oà devait s'installer madame MarnefTe. 8a conception financière portait le cachet du talent qui guide les dissipateurs et les gens passionnés dans les Ton** drières, oà tftnt d*accidcn!s les font périr. Bien ne démontrera mieux 1.1 singulière puissance que communiquent les vices, et à laquelle on doit les tours de force qu'accomplissent de temps en temps les ambitieux, les voluptueux, enfin tous les sujets du diable.

La veille ao matin, un vieillard, Johan Fischer, faute de payer trente mille francs encaissés par son neveu, se voyait dans la nécessité de déposer son bilan, si le baron ne les lui remettait pas.

Ce digne vieillard, en cheveux blancs, âge de soixante-dix ans, avait une confiance tellement aveugle en Ilulot, qui, pour ce bonapartiste, était une émanation du soleil napoléonien, qu'il se promenait tranquillement avec le garçon de la Banque dans ranilcbambre dn petit rez-de-chaussée oe huit cents francs de loyer, où il dirigeait ses diverses entreprises de grains et de fourrages.

— Marguerite est allée prends les fonds à deux pas d*ic!, lui disait-il.

L'homme vèta de ((ris et gaîonné d'argent connaissait si bien la probité du vieil Alsacien, qu'il voulait loi laisser ses trente mille francs de billets: mais le vieillard le forçait de rester, en lui objectant que huit heures n'étaient pas sonnées. Un cabriolet arrêta, le vieillard s'élança dans la rue et tendit la main avec une sublime certitude au baron, qui lui donna trente billets de banque.

— Allez à trois portes plus loin, je vous dirai pourquoi, dit le vieux Fischer. Voici, jeune homme, dit le vieillard en revenant compter le papier au représentant de la Banque, qu'il escorta jusqu'à la porte.

Quand i'Iiomme de la Banque fut hors de vue, Fischer fit retourner le cabriolet où attendait son auguste neveu, le bras droit de Napoléon, rt lui dit en ie ramenant chez lui : — Voulez-vous que l'on sache à la Banque de France que vous m'avez versé les trente mille flrancs dont TOUS êtes endosseur?... C'est déjà beaucoup trop d'y avoir mis la signature d'un homme comme vous!...

— Allons au fond de votre jardinet, père Fischer, dit le haut fonctionnaire. Vous êtes solide, reprit-il en s'asseyant sous un berceau de vigne et toisant le vieillard comme un marchand de chair humaine toise un remplaçant.

— Solide à placer en viager, répondit gaiement le petit vieillard sec, maigre, nerveux et l'œil vif.

— La chaleur vous fait-elle mai?...

«— Au contraire.

— Que dites- vous de l'Afrique?

— - Un joli pays!.. Les Français y sont allés avec le petit caporal. ^ Il s agit, pour nous sauver tous, dit le baron, d'aller en Algérie... •— Et mes affaires?...

— Un employé de la guerre, qui prend sa retraite et qui n'a pas de quoi vivre, vous achète votre maison de commerce.

— Que faire en Algérie?

— Fournir les vivres de la guerre, grains et fourrages, f ai votre commission signée. Vous trouverez vos fournitures dans le pays à soixante-dix pour cent au-dessous de» prix auxquels nous vous en tiendrons compte.

— Qui me les livrera !...

•^ Les razzias, l'achour, les khalifas. D y a dans l'Algérie (pays encore peu connu, quoique nous y soyons depuis huit ans) énormément de ffrains et de fourrages. Or, quand ces denrées appartiennent aux Arabes, nous les leur prenons sous une foule de prétextes ; pni$, quand elles sont à nous, les Arabes s'efforcent de les reprendre. On combat beaucoup poTir le grain ; mais on ne sait jamais au juste les quantités qu'on a volées de part et d*aulre. On n*a pas le temps, en rase campagne, de compter les blés par hectolitre comme à la llallc et les foins comme à la rue d'Enfer. Les chefs arabes, aussi bien que nos spahis, préférant l'argent, vendent alors ces denrées A de trèsbas prix. L'administration de la guerre, elle, a des besoins fixes; elle passe des marchés à des prix exorbitants, calculés sur la difficulté de se nrocurer des vivres, sur .les dangers que courent les transports.

Voilà TAIgéric au point de vue vîvricr. C'est un gAcliîs fcnîprré par h bouteille a l'encre de toute administration naissante. Nous tic potivoiis pas y voir clair avant une dizain * d'années, noi^s autres administratcurs,vniaîs les particuliers ont de bons yeux. Donc, je vous envoie y faire votre fortune; je vous y mets comme Napoléon incitait un niarôclial pauvre à la tête d'un royaume où l'on pouvait proléger secrètement la contrebande. Je suis ruiné, mon cher Fischer. Il me faut cent mille francs dans un an d'ici...

— Je ne vois pas de mal à les prendre aux Bédouins, répliqua tranquillement l'Alsacien. Cela se faisait ainsi sous l'Empire...

-— L'acquéreur de votre établissement viendra vous voir ce matin et vous comptera dix mille francs, reprit le baron Hulot. N'est-ce pas tout ce qu'il vous faut pour aller en Afrique?

Le vieillard fit un signe d'assentiment.

— Quant aux fonds, là-bas, soyez tranquille, reprit le baron. Je loucherai le reste du prix de votre établissement d'ici, j'en ai besoin.

— Tout est à vous, même mon sang, dit le vieillard.

** Oh! ne craignez rien, reprit le baron en croyant à son ont le plus de perspicacité qu'il n'en avait: quant à nos affaires d'achour, wirc probité n'en soulTrira pas, tout dépend de l'autorité ; or, c'est moi qui ai placé là-bas l'autorité, je suis sûr d'elle. Ceci, papa Fischer, est im secret de vie et de mort; je vous connais, je vous ai parlé sans détours ni circonlocutions.

-* On ira, dit le vieillard. Et cela durera?...

— Deux ans. Vous aurez cent mille francs à vous pour vivre heureux dans les Vosges.

— Il sera f;ut comme vous voulez, mon honneur est le vôtre, dit tranquillement le petit vieillard.

— Voilà comment j'aime les hommes. Cependant, vous ne partirez pas sans avoir vu votre petite nièce heureuse et mariée, elle sera comtesse.

L'achour, la razzia des razzias et le prix donné par l'employé pour la maison Fischer ne pouvaient pas fournir Immédiatement soixante mille fVancs pour la dot d'Uortense, y compris le trousseau,

3ui coulerait environ cinq mille francs, et les quarante mille francs épcnsés ou à dépenser pour madame Marneffc. Enfin, où le baron avait-il pris les trente mille francs qu'il venait d'apporter? Voici comment : Quelques jours auparavant, Qulot était allé se faire assurer pour une somme de cent cinquante mille francs et pour trois ans par deux compagnies d'assurances sur la vie. Muni de la police d'assurance dont la prime était payée, il avait tenu ce langage à M. le baron le Nuciugcn, pair de France, dans la voilure duquel if se trouvait, au oortir d'une séance de la Chambre des Pairs, en retournant dîner avec luL

— Baron, j'ai besoin de soixante-dix mille francs, et je vous les demande. Vous prendrez un prête-nom à qui je déléguerai pour trois ans la quotité engageable de mes ap])ointements, elle monte à vingtcinq mille francs par an, c'est soixante-quinze mille francs. Vous uic direz : Vous pouvez mourir. -

Le baron fit un signe d'assentiment.

— Voici une police d'assurance de cent cinquante mille francs qui vous sera tiansférée jusqu'à concurrence de quatre-vingt mille f.aucs, répondit le baron en tirant un papier de sa poche.

— Et si fus odes tesdidué?.,. dit le baron millionnaire en riant. L'autre baron, anti-millionnaire, devint soucieux.

— Rassirez - fus, ciie né fus ai vait l'opjectlon que bir fus vai rc abercevoir que chai quelque mcride à fus tonner la somme. Pus cdcs tonc pien chêne, gar la Panque à fôdre zignadire.

— Je marie ma fille, dit le baron Hulot, et je suis sans fortune, comme tous ceux qui continuent à faire de l'administration, par une ingrate époque où jamais cinq cents bourgeois assis sur des banquettes ne sauront récompenser largement les gens dévoués, comme le faisait l'empereur.

— Allons, fus affez el Chosépha !... reprit le pair de France, ce qui egsblique dut ! Endre nus, la tue t'IIérufille fuS/ a reoti eln vier zerlice en fus ôdani cedde zangsie-là te tessis fùdre pirse.

Chai gonni oe malbir, et ohi sai gombadir.

aioutat-ll en croyant réciter un vers français. Egoudez cin gonzclc t ami : Vermez fôdre pudique, u fis serez tégomé...

Celte véreuse aflaire se fit par l'entremise d'un petit usurier nommé Vauvinct, un de ces faiseurs qui se tiennent en avant des grosses maisons de banque, comme ce petit poisson qui semble être le valet du requin. Cet apprenti loup-cervier promit à M. lo baron Hulot, tant il était jaloux de se concilier la protection de ce gi\ind personnage, de lui négocier trente mille francs de lettres de change, à quatre-vingtdix jours, en s'engageant à les renouveler quatre fois et à ne ne pas les mettre en circulation.

Le successeur de Fischer devait donner quarante mille francs pour obtenir celte maison, mais avec la promesse de la fourniture des fourrages dans un départcmeni voisin de Paris. .

Tel était le dédale effroyable où les passions engageaient un dca

LA COUSINE BETTE

hommes l« plas probes ]usqn*ators, on des plus habiles IravalIIeurs «ie radintoistraiioD napoléonienne : la concussion pour solder Tusure, )*usure pour fournir à ses passions ci pour marier sa fiilc. Celte science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour paraître grand à madame Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé bourgeoise. On ne déploie pas plus d'activité, plus d'intelligence, plus d'audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron en déptoyaii pour se plonger la tète la première dans un guêpier: il suffisait aux affaires de sa division, il pressait les tapissiers, il voyait les ouvriers, Il vérifiait muuniieusement les plus petits détails du ménage de la rue Vanneau. Tout entier S* madame Marneffe, il allait encore aux séances des Chambres, il se multipliait, et sa famille ni personne ne s'aperdcvait de ses préoccupatlonsL.

Adcline, stupéfaite desavoir son oncle sauvé, de voir une dot figurée au contrat, éprouvait une sorte d'inquiétude au milieu du bonheur que lui causait le mariage d'lIorten«e accompli dans des conditions si honorables ; mais la veille du mariase de sa fille, combiné par « le baron pour coïncider avec le jour où madiime Marneflc prenait possession (le son appartement rue Vanncati, Ucctor fil cesser rélonuement de sa femme par cette communication ministérielle.

— Adeline, vole! notre fille mariée, ainsi toutes nos angoisses à ce Bujct sont terminées. Le moment est venu pour nous de nous retirer du monde ; car, maintenant, à peine resteral*Je trois années en place, j'achèvcraî le temps voulu pour prendre ma retraite. Pourquoi continuerions-nous des dépenses désormais inutiles : noire appartement nous coûte six mille francs de loyer, nous avons quatre domestiques, nous mangeons trente mille francs par an. Si lu veux que jo. remplisse mes engagements, car j*ai délégué mes appointements pour Irois années en échange des sommes nécessaires à rétablissement d'Horteme et à récliéance de ion oncle...

— Ah ! tu as bien fait, mon ami, dit-elle en interrompant son mari et lui baisant les mains.

Cet aveu mettait fin aux craintes d*Adeline.

«— J'ai quelques petits sacrifices à te demander* reprit-ii en dégi* géant ses mains et déposant un baiser au front de sa femme. On m'a trouvé, rue Plumet, au premier étage ^ un fort bel appartement t cligne, orné de mngniOques boiseries, qui ne coûte que quince conta frauc9, oO tu n'auras besoin que d'une femme de crambre pour loif et où ie me contenterai, moi, d'un petit domestique.

— Oui, mon ami.

— En tenant notre maison avec aimplicllëi tout en conservant les apparences, tu ne dépenseras guère que six mille francs par an» ma dépense particulière exceptée, dont je me charge...

La générense femme sauta tout heiiretiseau cou do son mari.

— Quel bonheur 1 de pouvoir le montrer de nouveau combien je t^aimc ! s'écria-t-elle, et quel homme de ressources tu es I...

— Nous recevrons une fois notre famille par semaine, et je dldOt comme tu sais, rarement chex moi... Tu peux, sans te compromettre, aller diner deux fols par semaine chex Victorio, et deux fois chex Oorleose; or, comme je crois pouvoir opérer un complet raccommode* ment entre Grevel et nous, nous dînerons une fols p^tr semaine chez lui ; ces cinq dîners et le nôtre rempliront la semame en supposant quelques mvitaiions en dehors de la famille.

— Je te ferai des économies, dit Adeline.

— Ah r s'écria-t-il, tu es la perle des femmes.

— Mon bon et divin Hector! je te bénirai jusqu'à mon dernier soupir, répondh-e11e,car(o as bien marié notre chère lloriense.

Ce fut ainsi que commença Tamoindrissenient de la maison de la belle madame Hulot, et', disons-le, son abandon solennellement promis à madame MamefR;.

Le gros petit père Crevel, invité naturellement à la signature du contrat de mariage, s'y comporta comme si la scène par Inquelle ce récit commence n'avait pas eu lieu, comme s'il n'avait aucun grief contre le baron Hulot. Gélestin Crevel fut aimable, il fut toujours un peu trop ancien parfumeur ; mais il commençait à s'élever au majestueux h force d'être chef de bataillon. H parla de danser à la noce.

— Belle dame, dit-il gracieusement à la baronne Hulot, des gens comme nous savent tout oublier; ne me bannissez pas de votre intérieur, et daignez cmbelltr quelquefois ma maison en y venant avec vos enfunts. Soyez calme, je ne vous dirai jamais rien de ce qui gît au fond de mon cœur. Je m'y sais pris comme un imbécile, car je perdais trop à ne plus vous voir...

— Monsieur, une honnête femme n'a pas d'oreilles pour les discours auxquels vous faites allusion ; et, si vous tenez votre parole, vous ne devez pas douter du plaisir que j'aurai à voir cesser une divisioa Umjours afnigeanfc dans les familles. ..

— Eh bien 1 gros boudeur, dit le baron fiuTot en emmenant de force Crevel dans le jardin, tu m'évites partout, même dans ma maison. Est^ guedeox vieux amateurs du beau fcxc doivent se brouiller pour un jUpon? Allons, vraiment, c'est épicier.

— Monsieur, je ne suis pas aussi bel homme que vous, et mon peu de moyens de séduction m'empêche de réparer mes pertes aussi facilement que vous le Ibitcs...

*- De i'irôaie ! répondit le baron.

— Elle est permise contre les vainqueurs quand on est vaincu.

Commencée sur ce ton, la conversation se termina par une réconciliation complète ; mais Crevel tint à bien constater sou droit de prendre une revanche.

Madame Marneffe voulut être invitée au mariage de mademoiselle Utilot. Pour voir sa f Uure maîtresse dans son salon, le conseiller d'Etat fut 0 bligé de prier les employés de sa division jusqu'aux souschefs Inclusivement. Un grand bal devint alors néiessairc. Eu bonne ménagère, la baronne calcula qu*une soirée coûterait moins cher qu'un dîner, et permettrait de recevoir pltfs de monde. Le mariage dilortense fil donc grand tapage. ^

Le maréchal prince de Wissembourg et le baron de Nucingen du côté de la future, les comtes de Rastignac et Popinot du côté de Steinbock, furent les témoins. Enfin, depuis la célébiité du comte de Steinbeck, les plus illustres membres de Témigration polonaise l'ayant recherché, l'artiste crut devoir les inviter. Le conseil d'Eiat, Tadmiuistration dont faisait partie le baron, l'armée qui voulait honorer le comte dcForzhcim, allaient être représentés par leurs sommités. On compta sur deux cents invitations obligées. Qui ne comprendra pas dès lors I mtérêt de la petite madame Marneffe à paraître dans toute sa gloire au milieu d'une pareille assemblée?

Depuis un mois, la baronne consacrait le prix de ses diamants au ménage de sa tille, après en avoir gardé les plus beaux pour le trous* scau. Celle vente produisit quinze mille francs, dont cinq mille furent absorba par le trousseau d'Hortcnse. Qu'était-ce que dix mille francs pour meubler Tappartement des jeunes mariés, si l'on songe aux ex'igcncesdu luxe moderne? Mais monsieur et madame Uulot jeune, le père Crevel cl le comle deForzheim firent d'imporiauts cadeaux, car le vieil oncle tenait co réserve une somme pour rargcnlcric. Grâce à tant de secours, une Parisienne exigeante eût été satisfaite de l'installation du ^eune ménage dans l'appartement qu'il avait cboîH, rue Saiut^Domiuique, prte do l'esplanade des Invalides. Tout y éiait on liarmonie^avccleur amour si pur, si franc, si sincère de part et d'autre.

Enfin la grand jour arriva, car ce devait être un aussi grand jour pour le père que poor Uortense et Wenceslas : madame MarnefTe avait décidé de pendre la crémaillère chez elle le lendemain de sa faute et du mariage des deux amoureux.

Qui n*a pas, une fols en sa vie, assistée un bal de noces? Chncun peut faire un appel à ses soavenirs, et sourira, certes, en évoquant devant soi toutes ces personnes endimanchées, aussi bien par la phy* slonomie que par la toilette de rigueur. Si jamais fait social a prouvé l'influence des milieux, n'est-ce pas celui-là? En efiet, Ve^dimanchc^ ment des uns réagit si bien sur les autres, que les gens les plus habi« tués à porter des habits convenables ont l'air d'appartenir à la catégorie de eeux pour qui la noce est une fête comptée dans leur vie. fiofln, rappelez-Toûs ces gens graves, ces vieillards, à qui tout est tellement indifférent, qu'ils ont gardé leurs habits noirs dp tous les jours; et les vieux mariés dont la figure annonce la triste expérience de la vie que les jeunes commencent; et les plaisirs quisont là comme le gaz aci(!e carbonique dans le vin de Champagne; et les jeunes filles envieuses, les femmes occupées du succès cfe leur toilette, et les parents pauvres dont la mise étriquée contraste avec les gens in fiocchû elles gourmands qui ne pensent qu'au souper, et les joueurs à jouer. Tout est là, riches et pauvrei, envieux et enviés, les philosophes et les gens à illusions, tous groupes comme les plantes d'uuc corbeille autour d'une fleur rare, la mariée. Uo bal de noces, c'est le monde en i*accourci.

Au moment le pins aoiméi Crevel prit le baron par le bras cl lui dit à l'oreille de Talr le plus .naturel du monde : — Tudicu I quelle jolie femme que cette petite dame en rose qui te fusille de ses regards !

— Qui?

— La femme de 06 sous-chef que tu pousses, Dieu sait comme! madame Marneffe.

— Comment sais-tu cela?

— Tiens, Hulot, je tâcherai de te pardonner tes torts envers mol si tu veux me présenter cliez elle, et moi je te recevrai chez llcloîsc. Tout le monde demande qui est cette charmante créature? Es-tu sûr que personne de tes bureaux n'expliquera de quelle ^çon la nomination de son mari a été signée?... Oh ! heureux coquin, elle vaut mieux qu'un bureau... Ab ! je passerais bien à son bureau !... Voyons, soyons amis, Cinna?...

— - Plus que jamais, dit le baron au parfumeur, et je te promets d'être bon enfant. Dans un mois je te ferai diner avec ce petit angelà... Car nous en sommes aux anges, mon vieux camarade. Jeté conseilla de faire comme moi, de quilter les démons...

La cousine Bette, installée rue Vanneau, dans un joli petit appartement, au troisième étage, quitta le bal à dix heures, pour rcvepir voir les titres des dou?^ cents francs de rente en deux inscriptions ; la nue propriété de l'une appartenait à la comtesse Steinbeck, et celle de l'autre à madame Uulot jeune. On comprend alors comment BI. Crevel avait pu parler à son ami Hulot de madame Marneffe et connnilre un secret ignoré de tout le monde ; car M. Marneffe absent, la coushic Bette, le baron et Valérie étaient les seuls à savoir ce mystère.

Le baron avait commis l'Imprudence de (aire présent à madame

LES PARENTS PAUVHES.

HamelTâ d'une loileUe beaucoup trop Iniueuse pour la Temme d'un Boas-cheF; les autres lemmes fiireni jalouses ei de la toilelle el de la beantd de Valérie. 11 y eut des chiichoieinenls sous les éventails, car la détresse des Mnnieffe arait occupé la division ^ l'employé sollicliaU des secours au moment où le baron s'était amouraclic de mailame. D'ailleurs, Hector ne sut pas cnclier son ivresse en voyant le succès de Valérie, qui, décente, pleine de dislinctioii, enviée, fut soumise à cet examen alieniirque redoutent tant les Temmcs en entrant pour la première Tois dans un monde oonvcau.

Après avoir mis sa Tcmme, sa (llle et son gendre en vcuture, le baron trouva moyen de s'évader sans être aperçu, laissant à son (ils et à sa belle-Glle le soin de jouer le rôle des maîtres de la maison. Il monta dans la voiture de madame HarnerTe et la reconduisit chez elle ; mais il la trouva muette et songeuse, presijue mélaricoli(]iTC.

— Hon bonheur vous rend bien irJstc, Valérie, dii-il en l'aitirant à lai au fond de la voiture.

— Gomment, mon ami, ne voulez-vous p^s 4|u'uoe pauvre femme ne soil pas toujours pensive en commettant sa première Taule, mèmequand l'inramie de son mari lui rend la liberté? Croyezvous que je sois sans 9nie, sans croyance, sans religion? Vous avez eu ce soir la joie la plus [ndiscrète, et vous m'avez odieusement afRcliée. Vraiment, un collégien aurait été moins fat que vons- Aussi toutes CCS dames m'onlellcs décliirée à giaud renfort d'ceillndes et de mots piqunuts ! (Juelte eu ta femme qui ne tient pas à sa réputation? Vous m'uvcz perdue. Ali ! je suis bien à vous, allez!

et je n'ai plus pour excuser celte faute d'autre

elle en riant et se laissant embrasser, vous saviez bien ce que vous faisiez. Madame Coquet, la femme de notre ehol de bureau, est venue s'asseoir près de moi pour admirer mes dentelles, c — C'est de l'An- Slelerrc, a-t-clle dit.

ela vous coûte -t-il cher, madame? — Je n'en sais rien, lui ai-je ré|ili(|uù.

Ces deiilelles me viennent de ma mère, je ne suis pas assez riche pour en acheter de pareilles .' ■

Madame HarncITcavail Ani, comme on voit,

Eir tellement fasciner vieux beau de l'Empire, qu'il croyait lui fiire commettre sa pre-

nùère laule. et lui avoir inspiré a^sez de passion pour lui fuîre oublier tous ses devoirs. Elle se disait .nb^mdonnée par l'infdme Manicfft^, après trois jours de mariage, et par d'épou va niables motifs. Depuis, elle était restée la plus sage jeune lille, et très -heure use, car le luariaçe lui paraissait une horrible cliose. De là venait sa tristesse ac-

n était de l'amour comme du mariage?... dit-etic en pleu-

L «'agit pour voui sauver tous, dit le b*roa, d'aller ep Algûrie. — piok 20.

rant.

Ces coquets mensonges, que débitent presque toutes tes lemmes dans la situation où se irouvail Valérie faisaient entrevoir au baron les roses du scpliëiiie ciel. Aussi, Valérie fil-elle des façons, tandis que l'amoureux artiste cl Uorlense attendaient penl-élre impatiemment que la baronne eût donné sa dernière bénédiction et son dernier baiser à la jeune fille.

A sept lieures do malin, le baron, au comble du bonheur, car il

avait trouvé la jeune 611e la plus innocente et le diable le plus consomme dans sa Valérie, revint relever H. et madame Hulot jeune de leur corvée. Ces danseurs et ces danseuses, presque étrangers à la maison, et qui Gnlsseni par s'emparer du terrain à toutes les noces, se livraient a ces interminables dernières contredanses nommées des eoiillons ; les joueurs de bouillotte étaient acharnés à leurs tables, le père Crevel gagnait sis mille francs.

Les journaux, distribués par les porteurs, contenaient aux Fails- Taris ce petit article :

■ La célébration du mariage de H. le conile de Sleinbock et de ma- ■ demoiselle llorlenso Uulot, fille du baron Bulm d'Eriy, conseiller « d'Etat et directeur au ministère de la guerre, nièce de l'illustre couue I ■ de Forzheim, a eu lieu ce malin à Saiul-Thumas-d'Aquin. Celle sofl lennitc avait attiré beaucoup de monde. On remarquait dans l'assis- « lance qi^elques-unes de nos célébrités artistiques : Léou de Lnra,

■ Joseph Bridau, Stid- « mano. Biiiou. les noci tabililës de l'adminis-

■ tration de la nuerre, a du conseil d'Etat, et « plusieurs membres des a deux Cliambres ; enfin a les sommités de l'émi- «gration polooaise, les «comtes Paz, Lagins-

■ ki, etc.

> M. le comte Wcnt ceslas de Steinbock

■ est le petit-neveu du

■ célèbre général dt

■ CharlesXll, roi de Sué- « de. Le jeune comte.

• ayant |iris part à l'In-

■ snrreciiun polonaise, « est venu chercher un « asile en Prancc, où la «juste célébrité de seu a talent lui a valu des B lettres de petite naïu-

Aiiisi, malp^ la détresse effroyable du baron flulut d'Ervy, ricu de ce qu'exige l'opinion publique ue manqua, pas même la célébrité donnée par les journaux au mariage de sa fille, dunt^la célébration fut en tout point semblable àcelulde Hulot fils avec mademoiselle Crevel.

Celle fêle atténua les propos qui se tenaient sur la situaiiOD Giiancière du directeur, de mânie que la dot donnée à sa lille expliiiua la nécessité oij il s'était trouvé de recourir au crédit.

Ici se termine en quelque sorte l 'introduction de celte bisioiie. Ce récit est, au drame qui le complète, ce que sont les prémisses à nue proposition, ee qu'est toute exposition à toute tragédie classique.

Quand, à Paris, une femme a résohi de faire luûiier et marchandise de sa beauté, ce n'est pas luc raison pour qu'elle fasse fortune. Ou y rencontre d'admir^iblcs créa turcs, tiès-splrituelles, dans une affreuse médiocrité, rmissaol très-mal une vie commencée par les plaisirs. Voici pourquoi : se destiner à la carrière honteuse des courtisanes, avec ri nie m ion d'en palper les avantages tout en gardant la robe d'une honnête bourgeoise m:triée, ne siiflil pas. Le vice n'obtient pas facilement SCS triumplics ; il a celle bimilitude avec le génie, qu'ils exigent tons deux un concours de ciicunsianccs heureuses pour opéier le coniul de ta fortune et du talent. Siippriuiei les phases étranges de ta révolution, remp<'reur n'existe plur, il n'aurait plus été qu'une seconde édition de Pabert. La beauté vénale sans amateurs, sans célébrité, sans ta croix de déshonneur que lui valent des fortunes dissipées. c'est un Corréjje dans un grenier ; c'est le génie expirant dans sa mansarde. Une Laisà Paris doit donc, avant tout, trouver un hoaune riclie

LA COUSINE. BETTE

qui se pastionoe assez |)Our lui dooncr son prix.- Elle doii surioul conserver une grande élégance, qui, pour elle, esi une enseigne, avoir i'a^srz bonnes manières pour t1aii«r l'amour- propre des lioniincs, possédur cel esprit à h Sophie Arnould. qui réveille l'npatliie des r)clies ; enfin elle doit se tiire désirer par les liberijns en paraissant ëire fidèle it un seul, doni le bonheur est alors envié.

Ces condilious. que ces sortes de Temmcs appellent 'a ehanct, se réalisent assez diflicilemeul A Paris, quoique ce soit nne ville pleine de millionnaires, de désœuvrés, de gens blasés et à f;inlaisics. La Providence a sans doute prolcgé turiement en ceei les ménages d'empinyés Ci la pciLLc boiri^eoisie, pour qui ces obstacles sont au moins troublés par te milieu dans lequel ils accomplissent leui^ évoliriioiis Néiiiimnius, il se trouve encore assez de madame Muriiefle h Parts, jiour que Valérie doive Dgurer comme un type d:ins celle liis toi re des mœurs. Ile ces femmes, les unes obéisscut à la lois à des passlous vraies et à la nécessité, comme mndiime Colleville, qui hit pendant si longtemps allacliéc ù l'un des plus célèbres orateurs du c6- ■ le gauche, le banquier Kellcr ; les autres sont poussées par la V3ni:é, comme madame de la Baudraye, restée à peu près iioniiéte malgré sa fitiieavec Loiisieaui celles - ci sont enlraluées |)ar les exigences de la tdilellc, et celleslà par l'impossibilité do f:iirc vivre un ménage ai'cc des appoititeniciitg évidemment trop £iîblcs. ]„i p.ircimunie de fEiat ou des Chambres, si vous voulez , cause bien des malheurs, engendre bien des cnrruplioUR. On s'apiioie en ce moment beaucoup sur le sort des classes ouvrières, on les présente comme égorgées par les fabrieauis; mais l'Et»! est plus dur cent fuis que I industriel lo plus avide; il pousse, cil lait de iruilemenls, l'économie jusqu'au nonsens. Travaillez beaucoup , l'industrie vous paye en raison de vuiro travail; mais que donne l'Elal i tant d'obscurs et dévoués travailleurs?

Dévier du sentier de riionneur est, pour la femme mariée, un crime inexcusable , mais il est des degrés dins

celle situation, yiiel- _____ .

qucs femmes, loin d'é- '—---=

tre dépravées, cachent leurs Jiiules et demeurent d 'honnêtes femmes

UarncCTc jaloui de !.t rcninig."

turcs viennent d'être rappelées, tandis que certaines d'entre elles joigncni à leurs tiutcs l.s ignominies de la siiécidaiion. Hailame kl.irnefTe est donc en quelque sorte lu type de ces ambitieuses courli-iaoes mariées qui, oc prime abord, accepicni In dépravation dans tontes SCS conséquences, et qui sont décidées i» Eure fortune en s'amiisaiit, sans scrupule sur les moyens; mais elles ont presque toujours,' comme madame H-irneffe, leurs maris pour embancheurs cl pour (.ompliccs. Ces Nachiavels en jupon sont les femmes les plus <laiige-' rruses; CI, de toutes tes mauvaises espèces de Parisiennes, c'est ta' pire. Une vraie counisane, coiiii^e les Joséplia, les Sclmntz, les M.v lag:i, les Jenny Cadine, etc.. porte^dans la franchise de sa situation' un .1 vert issi' ment aussi lumineux qtie la lanterne rouge de la PrOstiluiioii, ou que l«s qiiinqucls du Trente •et-Qnaranlc. Un homme s;iit aliire qu'il s'en -va Ifi dé sa ruine. Mais la duucGreiisc buinéieté, mais les semblants do vertu, mais les façons hypocrites d'une femme

mariée qui ne laisse jamais voir que les besoins vulgaires d'un ménage, et qui S3 refuse en apparence aux ftdies. entraînent à des ruines sans éclat, cl qui sont d'amant pins singulières, qu'on les excuse en ne se tes ex[^i^uanl point. C est l'ignoble livi'c de dépense et nnn la joyeuse fantaisie qui dévore des fortunes. Uu père de famille se ruine sans gloire, et la grande cunsoiation de la vanité salisfaile lui manque dans la misère.

Celle tirade Ira comme une Qèchc .iu cœur de bien des bniilles. On voit des jiiadame Hamelfe à tous les éiagos de l'état social, cl mânie au milieu des cours; car Valérie est une triste réalité, moulée sur le vil dans ses plus lésers détails. Malheureusement, ce portrait no corrigera personne delà nianic il':iiii)cr des anges au doux sourire, à l'air rêveur, à ligures cnudides, dont le cœur al un corfre-fori. - Environ trois ans après le mari^tgç d'itorunsc, en (811, le baron Ilulot d'Ervy passait pour s'être rangé, pour avoir dételé, selon l'ex-- ' pression du premier chirurgien de Louis XV, et madame MarncCTe lui coulait cependant deux fois |)his que ne lui avait cofité Josépha. Hais Valérie, (|i(oique toujours bien misa, allcciaii (a simplicité d'une femme mariée à un eous-chcf; elle gardait son luxo |ionr SCS robes de chambre, pour sa tenue à la maisoif. Elle fais.-iil ainsi le sacrifice de ses vanités de Parisienne à son lleclor cliéri. Néanmoins, quand elle allait au spectacle, elle s'y nionliail toujours avec un joli chapeau, dans une toilette de la dernière élégaocej le baron l'y conduisait en voilure, dans une loge choisie.

L'apparlemenI, qui oc cu|>aji, nie Vanneau, tout le second ékigc ' d'un liôiel moderne sis ciiti'e cour et jardin, respirait l'honnételé Lo luxe ctmsistaii en perses tendues, en beaux meubles bien commodes. La chambre à coucher, p.-ir exception , ofi'rait les profusions étalées par les Ji'imy Cidiiie et les Sr'biiiiiz. C'étaient des riile:uix eu dentelle, des cachemires, des portières en brocart, une garlûiure de elieiimiéc dont les modèles avaient clé r.iits par Sttdmann , im

tietil Dunkerque encotniré de merveilles. Ilulot n'avait pas voulu voir sa Valérie dans un nid inférieur en macnificencc au bouiliier ifor ci de

Eerics d'une Joséplia.

is deux pièces priiicif aies, le salon et la salle à nlniigpri avaient été meublées, l'une en damas roi'gc, et l'aulreen bois ilfe chêne sculpté. Mais, entraîné par le désir de mettre tout en harmonie, au bout de six mois, le baron avait ajouté le luxe solide au luxe éphémère, en olfraol de grandes valeurs mobilières, comme par exemple ime argenterie dont ta facture déliassait vingt-qiraire nulle francs.

' Ui niabon de madame Mameffe acquit en deux ans In répulaiiou d'élrc Irès-.igréabic. O.i y jouait. Valérie, ellc-mèmo. fut promptcmenl signalée comme une femme aimable ' et spirliuellc. Ou répandit le bruit, pour justifier son changement de siluàliou. d'un inmicnsc legs que son pire nalurtl, le maréchal Montconict, lui avait transmis par lin (idéieoinmis. Dans une pensée d'avenir, Valérie avait ajouré ^hypocrisie rcrigietise à son hypocrisie sueiale Exacte aux ofllces la dtnianclie, elle eut tous les liÔnncura de la piété, tllo quêta, ileiiiil dame de chaillé, rcodil te p,iin béoif, et Ht quelque bien dnus la

LES PARENTS PAUVRES

quariier, le tout aux dépens dlleclor. Tout chez elle se passait donc eonvenablement. Aussi, beaucoup de gens afTirmaient-ils la pureté de ses relations avec le baron, en objectant Tâge du conseiller d'Etat, à qui I on prétait un goût platonique pour la gentillesse d*esprit, le charme aes manières, la conversation de madame Marneffe, à peu près pareil à celui de feu Louis XVllI pour les billets bien tournés.

Le baron se relirait vers minuit avec fout le monde, et rentrait un quart d'heure après. Le secret de ce secret profond, le voici :

Les portiers de la maison étaient M. et madame Olivier, qui, par la protection du baron, ami du propriétaire en quête d'un concierge, avaient passé de leur loge obscure et peu lucrative de la rue du Doyenne dans la productive et magnifique loge do la rue Vanneau. Or, madame Olivier, ancienne lingère de la maison de Charles X, et tombée de eetU poiilion avec Ja monarchie légitime, avait trois enfants. L*atné, d^à petit clerc de notaire, était l'objet de l'adoration des époux Olivier. Ce Benjamin, menacé d'être soldat pendant six ans, allait voir sa brillante carrière interrompue, lorsque madame Marneffe Te fit exempter du service militaire pour un de ces vices de conformation que les conseils de révision savent découvrir quand ils en sont priés à l'oreille par quelque puissance minlslériclle. Olivier, ancien piqueur de Charles X, et son épouse, auraient donc remis Jé« sus en croix pour le baron Hulot et pour madame MarnelTe.

Que pouvait dire le monde, à qui l'antéccdcntdu Brésilien, M. Montés de Montejanos, était inconnu? Rien. Le monde est d'ailleurs plein d'indulgence pour la maîtresse d'un salon où l'on s'amuse. Bfadame Marneftô ajoutait enfin, à tous ses agréments, ravaniagc bien prisé d'être une pnissance occulte. Ainsi, Claude Vignon, devenu secrétaire du maréchal prince de Wissembonrg, et qui rêvait d'appartenir au conseil d'Etat en qualité de maître des requêtes, était un habitué de ce salon, où vinrent quelques députes bons enfants et joueurs. La société de madame Marneffe s'était composée avec une sage Icnieur ; les agrégations ne s'y formaient qu'entre gens d'opinions et de mœurs conformes, intéressés à se tfmilenir, à proclamer les mérites infinis de la mailresse de la maison. Le compérage, retenez cet axiome, est la vraie Sainte- Alliance à Paris. Les intérêts fuiissent toujours par se diviser, les gens vicieux s'entendent toujours.

Dès le troisième mois de son installa lion rue Vanneau, madame Marneffe avait reçu M. Crevel, devenu tout aussitôt maire de son arrondissement et officier de la Légion d'honneur. Crevel hésita longtemps : il s'agissait de quitter ce célèbre uniforme de garde national, dans lequel il se pavanait aux Tuileries, en se croyant aussi militaire que l'empereur; mais l'ambition, conseillée par madame Marneffe, fut plus forte que la vanité. M. le maire avait jugé ses liaisons avec mademoiselle iléloîse firiselout comme tout à fait incompaiibles avec son attitude politique. Longtemps avant son avènement au trône bourgeois de la mairie, ses galanteries furent enveloppées d'tm profond mystère. Nais Crevel, comme on le devine, avait payé le droit de prendre, aussi souvent qu'il le pourrait, sa revanche de l'enlèvement de «losépha. par une inscription de six mille francs de rente, au nom de Valérie Fortin, épouse séparée de biens du sieur MarncfTc. Valérie, douée peut'êlre par sa mère du génie particulier à la femme entrer tenue, devina d'un seul coup d'oeil le caractère de cet adorateur grotesque. Ce mot : ce Je n'ai jamais eu de femme dii monde! » dit par Crevel à Lisbetb, et rapporté par Lisbeth à sa chère Valérie, avait été largement escompté dans la transaction à laquelle elle dut ses six mille francs de rente en cinq pour cent. Depuis, elle n'avait jamais laissé diminuer son prestige aux yeux de l'ancien commis-voyageur de César Birotteau.

Crevel avait fait un mariage d'argent en épousant la fille d'un meunier de la Brie, fille unique d'ailleurs, et dont les héritages entraient t»our les trois quarts dans sa fortune ; car his détaillants s'enrichissent, a pinpart du temps, moins par les affaires que par l'alliance de la boutique et de l'économie rurale. Un grand nombre des fermiers, des meuniers, des nourrisseurs, des cultivateurs aux environs de Paris révent pour leurs filles les gloires du comptoir, et voient dans un détaillant, dans un bijoutier, dans un changeur, un gendre beaucoup plus selon leur cœur qu'un notaire ou qu'un avoué, dont l'élévation sociale les inquiète; ils ont peur d'être méprisés plus tard par ces sommités de la bourgeoisie. Madame Crevel, femme assez laide, trèsvulgaire et sotte, morte à temps, n'avait pas donné d'autres plaisirs à son mari que ceux de la paternité. Or, au début de sa carrière commereiale, ce libertin, enchaîné par les devoirs de son état et contenu par l'indigence, avait joué le rôle de Tantale. En rapport, selon son expression, avec les femmes les plus comme il faut de Paris, il les reconduisait avec des salutations de boutiquier en admirant leur grâce, leur laçon de porter les modes, et tous les eflels innommés de ce qu'on appelle la race. S'élever jusqu'à l'une de ces fées de salon était un désir conçu depuis sa jeunesse et comprimé dans son cœur. Obtenir les faveurs de madame MarnelTe fut donc, non-seulement pour lui l'animation de sa chimère, mais encore une affaire d'orgueil, de vanité, d'amour-propre, comme on l'a vu. Son ambition s'accrut par le succès. Il éprouva d'énormes jouissances de tête, et, lorsque la lêie est prise, le cœur s'en ressent, le bonheur décuple. Madame Maroeflc présenta d'ailleurs à Crevel des recherches qu il ne soupçonnait

Sas; car ni Josépha ni lléloiso no l'avaient aimé, tandis que madame la rnelfc jugea nécessaire de bien tromper cet homme, en qui elle voyait une caisse éternelle. Les tromperies de l'amour vénal sont plus diarmanlcs que' la réalité. L'amour vrai comporte dos querelles de moineaux, où l'on se blesse au vif; mais la querelle pour rire est, au contraire, une caresse faite à l'amour- propre de la dupe. Ainsi, la rareté des entrevues maintenait chez Crevel le désir à l'état de passion. Il s'y heurtait toujours contre la dureté vertueuse de Valérie, qui jouait le remords, qui parlait de ce que son père devait penser d'elle dans le paradis des braves, il avait à vaincre une espèce de froiiieur de laquelle la fine commère lui faisait croire qu'il triomphait, elle paraissait céder à la passion folle de ce bourgeois ; mais elle reprc* nait, comme honteuse, son orgueil de femme décente et ses airs de vertu, ni plus ni moins qu'une Anglaise, et aplatissait toujours son Crevel sous le poids de sa dignité; car Crevel l'avait de prime abord avalée vertueuse. Enfin, Valérie possédait des spécialités de tendresse qui la rendaient indispensable à Crevel aussi bien qu'au baron. En présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse do la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable, et de l'esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manièi*cs de la créole; mais, dans le tête-à-tête, elle dépassiût les courtisanes, elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. Ce contraste

Fiait énormément à l'individu du genre Crevel; il est Batte d'être unique auteur de cette comédie, il la croit jouée à son seul profit, et il rit de cette délicieuse hypocrisie, eu admirant la comédienne.

Valérie s'était admirablement approprié le baron llulot, elle l'avait obligé à vieillir par une de ces flatteries fines qui peuvent servir à peindre Tesprit diabolique de ces sortes de femmes. Chez les organisations privilégiées, il arrive un moment où, comme une place .')ssicgée qui Tait longtemps bonne contenance, la situation vraie se dé<;larc. Q prévoyant la dissolution prochaine du beau de l'empire, Valérie jugea nécessaire de la hâter. — Pourquoi te gênes-tu, mon vieu^ grognard ? lui dit-elle six mois après leur mariage clandestin et double* ment adultère. Aurais-tu donc des prétentions'? voudrais-to m'ètrc infidèle? Moi, je te trouverai bien mieux si lu ne te fardes pluâ. Fuis-moi le sacrifice de tes grâces postiches. Crois- tu que c'est deux sous do vernis mis à tes bottes, ta ceinture en caoutchouc, ton gilet de force et ivn faux toupet que j'aime en toi? D'ailleurs, plus tu seras vieux, moins j'aurai peur de me voir enlever mon llulot par une rivale I Crevant donc à l'amitié divine autant qu'à l'amour de madame Marneffe, avec laquelle il comptait tinir.sa vie, le conseiller d'Etat avait suivi ce conseil privé en cessant de se teindre les Aworis et les cheveux. Après avoir reçu de Valérie cette touchante déclaration, le grand et bel Hector se montra tout blanc un beau matin. Madame Blâme il'e prouva facilement à sou cher Hector qu'elle avait cent fois vu la llgtio blanche formée par la pousse des cheveux.

— Les cheveux blancs vont admirablement à votre figure, dtt-ellc eu le voyant, ils l'adoucissent, vous êtes infiniment mieux, vous êtes charmant.

Enfin le baron, une fois lancé dans ce chemin, ôta son gilet de peau, son corset ; il se débarrassa de toutes ses bricoles. Le ventre tomba, l'obésité se déclara. Le chêne devint une tour, et la pesanteur des mouvements fut d'autant plus effrayalifc, que le baron vieillissait prodigieusement en jouant le rôle de Louis XII. Les sourcils rcstcreut noirs et rappelèrent vaguement le 'bel Hulot, comme dans quelques pans de murs féodaux un léger détail de scidpture demeure pour f.iiro apercevoir ce que fut le château dans son beau temps. Cette discordance rendait le regard, vif et jeune encore, d'autant plus singulier dans ce visage bistre, que, là où pendant si longtemps fleurirent des tunsdechairàlaRubens, on voyait, par certaines meurtrissures et dans le sillon tendu de la ride, les eiïorls d'une passion en rébellion avec la nalinre. Uulot (ut alors une de ces belles ruines humaines où la virilité ressort par des espèces de buissons aux oreilles, au nez. aux doigts, en produisant l'effet des mousses poussées sur les monuments prcs^iuo éternels de l'empire romain.

Comment Valérie avait-elle pu maintenir Crevel et Hulot côte à côte chez elle, aloi^s que le vindicatif chef de bataillon voulait triompher bruyamment de Hulot? Sans répondre immédiatement à cette question, qui sera résolue par le drame, on peut faire observer que Lisbeth et Valérie avaient inventé à elles deux une prodigieuse machine dont le jeu puissant aidait à ce résultat. Blarneffe, en voyant sa femme embellie par le milieu dans le(|uel elle trônait, comme le soleil d'un système sidéral, paraissait, aux yeux du monde, avoir senti ses iIhix se rallumer pour elle, il en était devenu fou. Si cette jalousie faisait du sieur Marneffe un trouble-fête, elle donnait un prix extraordinaire aux faveurs de Valérie. MarnelTe témoignait néanmoins une confiance en son directeur, qui dégénérait en une débonnaireté presque ridicule. Le seul personnage qui l'offusquât était précisément Crevel.

Marneffe, détruit par ces débauches paiticulièrcs aux grandes capitales, décrites par les poètes romains, et pour lesquelles notre pudeur moderne n'a point de nom, était devenu hideux coaune utio figure anatomiquc en cire. Mais celte maladie ambulante, vùlnc de beau drap, balançait ses jambes en échalas dans un élégant pantaluii. Celte poitrine desséchée se parfumait de linge blanc, et le musc ctci«

LA COUSINE BETTE

gnall tes félidcs scnlcui*s de In ponrriiurc humaine. Celle laideur du vici; c\|>iraQl et chaussé en lalons rouges, car Valérie avait mis Marnciïe en harmonie avec sa fortune, avec sa croix, avec sa place, épouvantait Grevel, qui ne soulenail pas facilement le regard des yeux blancs du sous chef. MarnelTe était le cauchemar du maire. En s'apcrccvaut du singulier pouvoir qno Cisbelh et sa femme lui avaieul conféré, ce mauvais drôle s'en unmsait, il en jouait comme d'un insiruiDcur : cl, les cartes de salon étant la dernière ressource de celle àme aussi usée que le corps, il plumait Grevil, qui se croyait obligé de fiier doux avec le respectable fonctionnaire qa'H trompait!

En voyant Crevel si petit parçon avec celte hideuse et infâme momie, dont la corruption était pour le maire lettres closes, en le voyant surtout si profondément méprisé par Valérie, qui riait de Crevel comme on rit d*un bouffon, vraisemblablement le baron se croyait tellement à Tabri de toute rivalité, qu'il riuvitait constaunnent à dîner.

Valérie, protégée par ces deux passions en sentinelles à ses cotés et par un mari jaloux, attirait tous les regards, excitait tous les désirs, • dans le cercle où elle rayonnait. Ainsi, tout eu gardant les apparences, vWg était arrivée, en trois ans environ, a réaliser les conditions les plus difficiles du succès que cherchent les eourlisaoes, cl qu'elles accomplissent ^i rarenieut, aidées par lo scandale, par leur audace et par Teclat de leur vie au soleil. Conmie un diamant bien taillé que Chanor aurait délicieusement serti, la beauté de Valérie, naguère enfouie dans la mine de la rue du Doyenné, valait p1u<^ que sa valeur, elle faisait des malheureux I... Claude Yignou aimait Valérie en secret.

Cette explicatîoD rétrospective, assez nécessaire quand on revoit les gciis à trois ans d'intervalle, est comme le bilan de Valérie. Voici niaïutenaot celui do son associée Lisbeih.

La cousine Bette occupait dans la maison Marnefle la position d'une parente qui aurait cumulé les fonctions de dame de compagnie et de femme de charge; mais elle ignorait les doubles humilialîuiis qui, la plupart du temps, aniigenl les créatures assez malheureuses pour accepter ces positions ambiguës. Lishcih et Valérie offraiiiit le touchant spectacle (l'une de ces amitiés si vives et si peu probables cuire feiiiines, que les Parisiens, toujours trop spirituels, les calomnient aussitôt. Le coatraste de la mâle et sèche nature de la Lorraine' avec la jolie ualure créole de Valérie servit la calomnie. Madame Marnofiè av.'iit d'ailleurs, sans le savoir, donné du poids aux conmiérages par le soia qu'elle prit de ^on amie, 'dans un intérêt matrimonial qui devait, comme od va le voir, rendre complète la vengeance de Liijbcih. Une immense révolution s'était accomplie chez la cousine Botte ; V^dérie, qui voulut rhabiller, en avait tiré le plus grand parti. Celte singulière fille, maintenant soumise au corset, faisait fine taille, coiisomniaii de la bandoline pour sa chevelure lissée, acceptait ses robes telles que les lui livraH la couturière, portait des brodequins de choix et des bas de

trois années. Cet autre diamant noir, le plus rare des diamauls, taillé par une main habile et monté dans le chaton qui lui convenait, était apprécié par quelques employés ambitieux à toule sa valeur. Qui voyait la Be te pour la première fois frémissait involonlaircment à l'aspect de la sauvage poésie que Thabilo Valérie avait su mettre en relief en cullivant par la toilette celte nonne sanglante, en encadrant avec art par des bandeaux épais celte sèche figure olivâtre où brillaient des yeux d'un noir assorti à celui de la chevelure, en faisant valoir cette taille inflexible. Belle, comme une Vierge de Cranach et de V^nn Ëyck, comme une Vierge byzantine, sorties de letjrs cadres, gardait la roidour, la correction (le ces figures mystérieuses, cousines germaines des Isis et dos diviuilés mises eu gahie par les sculpteurs égyptiens. C'était du granit, du basalte, du porphyre (]ui marchait. A l'abri du besoin pour le reste de sos jours, la Bette élail d'une humeur charmante, elle apport;iit avec elle la gaieté partout où elle allait dîner. Le baron payait d'ailleurs le loyer du petit apparicmcni meublé, comme on le sait, de la défroque du houdoir et de la chambre de son amie Valérie. — Après avoir commencé, disait-elle, la vie m vraie chèvre affamée, je la finis en lionne. Elle conliuuail à confoclionner les ouvrages les plus difliciles de la passementerie pour M. Rivet, seulement afin, disait-elle, de ne pas perdre son lemps. Et cependant sa vie élail, comme on va le voir, excessivement occupée ; mais il est dans l'esprit des gens venus de la campagne de ne jamais abandonner le gagne-pain : ils ressemhlent aux juifs en ceci.

Tous les malins, la cousine Belle allait elle-mômc à la grande halle, nu petit Jour, avec la cuisinière. Dans lo plan de la Belle, le livre de dépense, (fui ruinait le baron Ilulot, devait enrichir sa chcie Valérie, et l'enrichissait effectivement.

Quelle est la mailrcsse de maison qui n'a pa.<:, depuis 1858, éprouvé les funestes résultats des doctrines antisociales répauduos dans les classes inférieures par des écrivains incendiaires ? Dans tous les ii.éuagcs. la plaie des domestiques est aujourd'hui la plus vive de toutes les

{)laies financières. A de très-riires exceptions près, et qui mcriieraicnt e priiK Moiilbyouy un cuisinier et tme cuisinière sont des voleurs do-

mestiques, des voleurs gagés, effrontés, do qm le gouvercment s'est complaisammcnt fait le receleur, en dévelop|i;mt ainsi la pente au vol, presque autorisée chez les cuisinières par l'anliquc plaisanterie sur Vanse du panier. Là où ces femmes chcrcbaieul autrefois quarante sous pour leur mise à la loterie, elles prennent aujourd'hui cinquante francs pour la caisse d'épargne. £t les froids puritains qui s'amusent à faire en France des expériences philanthropiques croient avoir 010ralisé le peuple ! Entre la table des maîtres et lo marché, les gens ont étahli leur octroi secret, et la ville de Paris n'est pas si habile à percevoir ses droits d'entrée qu'ils le sont a prélever les leurs sur toute chose. Outre les cinquante pour cent dont ils grèvent les provisions de bouche, ils exigent de fortes éircnncs des fournisseurs. Les marchands les plus haut placés tremblent devant cette puissance occulte ; ils la soldent sans mot dire, tous : carrossiers, bijoutiers, tailleurs, etc. A qui tcnle de les surveiller, les domestiques répondent par des insolences, ou par les bêtises coûteuses d'une feinte maladresse ; ils prennent aujourd'hui des renseignements sur les maîtres, comme autrefois les maîtres en prenaient sur eux. Le mal, arrivé véritablement au comble, et contre lequel les tribunaux commencent h sévir, mais en vain, ne peut disparaître que par une loi qui astreindra les domestiques à gages au livret de l'ouvrier. Le mal cesserait alors comme par ciichanlement. Tout domestique étant tenu de produire son livret, et les maîtres étant obligés d'y consigner les causes du renvoi, la démoralisation rencontrerait certainement un frein puissant. Les gens occupés de la haute poliiique du moment ignorent jusqu'où va la dépravation des classes inférieures à Paris : elle est égale à ta jalousie qui les dévore. La statistique est muette sur le nombre elfrayant d'ouvriers de vinçt ans qui épousent des cuisinières de quarante et de cinquante ans enrichies par le vol. On frémit en pensant aux suites d'unions pareilles au triple point de vue de la criminalité, de l'abàlardissemcnt de la race et des mauvais ménages. Quant au mal purement financier produit par les vols domestiques, il est énorme au point de vue politique. La vie, ainsi renchérie du double, interdit le superflu 4|ns beaucoup de ménages. Le superflu !... c'est la moitié du commerce des EtatSj comme il est l'élégance de la vie. Les livres, les fleurs, soit aussi nécessaires que le j)ain à beaucoup de gens.

Lisbeth, à qui cette afi'reuse plaie des maisons parisiennes était connue, pensait à diriger le ménage de Valérie, en lui promettant son appui dans la scène terrible où toutes deux elles s'étaient juré d'être comme deux sœurs. Donc elle avait atiiré. du fondj des Vosges, une paieute du côté maternel, ancienne cuisinière de l'évéqne de Nancy, vieille fille pieuse et d'une excessive probité. Craignant néanmomssoa inexpérience à Paris, et surtout les mauvais coosells, qni gâtent tant de ces loyautés si fragiles, l.isbeib accompagnait Mathurine à la grande balle, et tâchait do 1 habituer à savoir acheter. Connaître le véritable prix des choses pour obtenir le respect du vendeur, manger des mets sans actualité, comme le poisson, par exemple, quand ils ne sout pas chers, être au courant de la valeur des comestibles et eu pressentir la hausse pour acheter en baisse, cet esprit de ménagère est, à Paris, le plus nécessaire à l'économie (lomcstique. Comme Mathurine touchait de bons gages, qu'on raecablait de cadeaux, elle aimait assez la maison pour être heureuse des bons marchés. Aussi depuis quelque temps rivalisait-elle avec Lisbeih, qui la trouvait assez formée, assez sûre, pour ne plus aller à la halle que les jours où Valérie avait du monde, ce qui, par parenthèse, arrivait assez souvent. Voici pourquoi. Le baron avait commencé par garder le plus strict décorum ; mais sa passion pour madame Marneffe était en peu de temps devenue si vive, si avide, qu'il désira la quitter le moins poss9)le. Après y avoir dîné quatre fols par semaine, il trouva charmant d'y manger tous les jours. Six mois après le mariage de sa fille, il donna deux mille francs par mois à tiiie de pension. Madame Marneffe invitait les personnes que sou cher baron desirait traiter. D'ailleurs, le dîner éuût toujoura fait pour six personnes, le baron pouvait en amener trois à l'improviste. Lisbeth réalisa par son économie le problème extraordinaire d'entretenir splendidement cette table pour la somme de mille francs, et donner mille francs par niois à madame Marnefle. La toilette de Valérie étant payée largement par Crevel et par le baron, les deux amies trouvaient encore ua billet de mille francs par mois sur cette dépense. Aussi cette femme si pure, si candide, possédait-elle alors environ cent cinquante mille franchi d'économies. Elle avait accumulé ses renies et ses bénéfices mensuels en les capitalisant et les grossissant de gains énormes dus à la générosité avec laquelle Grevel élisait participer le capital de $a peUle duchesse au bonheur de ses opérations financières. Grevel avait initié Valérie à l'argot et aux spéculations de la Bourse; et, comme toutes les Parisiennes, elle était prompiemcnt devenue plus forte que son maître. Llsbeih, qui ne dépensait pas un liard de ses douze cents francs, doot le loyer et la toilelle étaient payéii, qui ne sortait pas un sou de sa poche, possédait également un jietit capital de cinq à six mille Irajics t que Crcvcl lui f;usait paleruellement valoir.

1/aniour du baron et celui de Crevel étaient néanmoins pue rude charge pour Valérie. Le jour où le récit de ce drame recoiiimenco, excitée par l'un de c(.*s événcuionls qui font dans la vie V^iïcc de la cloche aux coups de laquelle s'auKi.sscnt les essaims, Valérie était montée chez Libbeih pour s'y livrer à ces bounes clégiesi longueiucnt par«

LÈS PAREiNTS PAUVRES.

• lëes, espèces de cîgareUes fumées à coups de Iftnguei par lesquelles les . femmes endormeol les petites misères de leur' vieJ [

— Lisbelli, mon amour, ce matin, deux heures dr; Grevcl à faire. ' c*est bien assommant ! Oh t comme je voudrais pouvoir t'y envoyer à

• ma place! /-a ', . »

' — Nallieureusement cela ne se peut pas, dit Lisbeiheii souriant. Je

• mourrai vierge. ■ \

— Etre à ces deux vieillards.' il y a des moments où j'ai honte de ' moi ! Ah ! si ma pauvre mère me voyait ! " |

— Tu me prends pour Crevel, répondit Lisbcth. * ' / »

— Dts*moi, ma chère petite Bette, que tu ne me méprises pas... ^

— Ah ! si j'étais jolie, en aurais-je eu.l. des aventures 1 s'dcria Lis-

• bclh. Te voilà justihée. i

— Mais tu D*aurais écouté que ton cœUr, dit madame Alarneffe en ' soupirant. I

— Bah ! répondit Lisbeth, Marnefle est un mort qu*on a oublié d çn- ' terrer, le baron est comme ton mari, Crevel est ton adorateur; Je 'te

vois, comme toutes les femmes, parfaitement en règle. ;

— Non, ce n'est pas là, chère adorable fille, d'où vient la douleur, tu ne veux pas m'eutendre...

— Oh ! si !... s'écria la Lorraine, carie sous-entendu fait partie de ma vengeance. Que veiix-tu?... j'y travaille

— Aimer Wenceslas à en maigrir, et ne pouvoir réussir à le voir ! dit Valérie en se détirant les bras ; Ilulot lui propose de venir diner ici, mon artiste refuse ! il ne se sait pas idolâtré, ce monstre d'homme ! Qu'est-ce que sa femme? de la jolie cliair! oui, elle est belle, mais moi, je me cens : je suis pire!

— Sois tranquille, ma petite fille, il viendra, dit Lisbeth du ton dont parlent les nourrices aux euDints qui s'impatientent, je le veux.. .

— Mais, quand?

— Peut-être cette semaine.

— Laisse- moi t'embraaser. ; i

. Gomme on le voit, ces deux femmes n*en faisaient qu*une ; toutes les actions de Valérie, même les plus étourdies, ses plaisirs, ses bouderies, se décidaient après de mûres délibérations entre elles. ,

Lisbeth, étrangement émue de cette vie de courtisane, conseillait

. Valérie en tout, et poursuivait le cours de ses vengeances avec une impitoyable logique. Elle adorait d'ailleurs Valérie, elle en avait fait sa fille, son amie, son amour ; elle trouvait en elle l'obéissance des créoles, la mollesse de la voluptueuf:e ; elle babillait avec elle tous les malins ^vec bien plus de plaisir qu'avec Wenceslas, elles pouvaient rire de leurs communes malices, de la sottise des hommes, et recompter ensemble les intérêts grossissants de leurs trésors respectifs. Lisbeth avait d'ailleurs rencontré, dans son entreprise et dans son amitié nouvelle, une pâture à sou activité bien autrement abondante que dans son amour insensé'pour Wenceslas. Les jouissances de la haine satisfaite sont les plus ardentes, les plus fortes au cœur. L'amour est en quelque sorte Tor, et la haine est le fer de cette mine à sentiments qui git eu nous. Enfin Valérie oAVait, dans toute sa gloire, à Lisbeth, cotte beauté qu'elle adorait, comme on adore tout ce <|u'on ne possède pas,

, l)eauié bien plus maniable que celle de Wenceslas» qui, pour elle, avait

. toujours été froid et iusensible.

. Après bientôt trots ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la

-sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marnelfe agissait. Madame Marneffe

' était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la main démolis-

• sait à 'coups pressés cette fiunille qui, de jour eu jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de' plus en plus, comme on aime tous les jours davantage, quand on aime. L'amour et la hnine sont des sentiments qui s'alimentent par eux-mêmes; mais; des deux, la haine a la

.vie la plus longue. L'amour a pour bornes des forcés limitées, il tient ses pouvoirs 'de la vie et de la prodigalité; la hairtC' ressemble à la mort, à Tavarice, elle est en quelque sorte une atistraçtion active,'audessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans' Texistcnce qui

• lui était propre, y déployait toutes ses fsicultés; elle régnait à la, manière des jésuites,'en puissance occulte. Aussi la régéiiérescence de sa personne était-elle complète. Sa figure resplendissait. Lisbeth rêvait d'être madame la maréchale Uulot.

Cette scène où les deux amies se disaient crûment leurs moindres pensées sans prendre de détours dans l'expression, avait lieu précisément au retour de la halle, où Lisbeth était allée préparer les cicmcnts d'un diner fin. MarnefTe, qui convoitait la place de M. Coquet, le recevait avec la vertueuse madame Coquet, et Valérie espérait faire traiter de la démission du chef de bureau par Ilulot le soir-même. Lisbeth s'habillait pour se rendre chez la baronne, où elle diiinit.

— Tu nous reviendras pour servir le thé, ma Bette? dit Valérie.

• — Je l'espère... .

— Comment, tu l'espères ! en serals-tu venue à coucher avec Adeliue pour boire ses larmes pendant qu'elle dort?

' — Si cela se pouvait ! répondit Lisbeth en riant, je ne dirais pas non. EHe expie son bonheur, je suis heureuse, je me souviens de mon enfance. Chacmi son tour. Elle sera daus la bouc, et moi, je serai comtesse de Forzhcim ! . . .

^ Lisbeth se dirigea vers la rue Plumet, où elle allait depuis quelque ' temps, comrtie on va au spectacle, pour s'y repaitre d'émotions.

L'appartement choisi par Hulot pour sa femme consistait en une ' grande et vaste antichambre, un salon et une chambre à coucher avec ' cabinet de toilette. La salle à manger était latéialement contigué au ] salon. Deux chambres de domestique et une cuisine, situées au iroi- ' sicme ét.nge, complétaient ce loscment, digue encore d'un conseiller ^ d'Etal, directeur a la guerre. L'hôtel, la cour et l'escalier étaient majestueux. La baronne, obligée de meubler son salon, sa chambre el la salle à manger avec les reliques de sa splendeur, avait pris le meillciu* dans les débris de l'hôtel, rue de l'Université. La pauvre femme aimait d'ailleurs ces muets témoins de son bonheur, qui, pour elle, avaient une éloquence quasi-consolante. Elle entrevoyait dans ses souvenirs des fleurs comme elle voyait stir ses tapis des rosaces à peine vii'ibles pour les autres. > En entrant dans la vaste antichambre, où douze chaises, un baromè- ' tre et un grand poêle, de longs rideaux en calicot blanc bordé de ' rouge, rappelaient les affreuses antichambres des ministères, le cœur se serrait; on pressentait la solitude dans laquelle vivait celte femme. la douleur, de même que le plaisir, se fait une atmosphère. Au premier coup d'œil jeté sur uii intérieur, on sait qui y règne de Tamour ou du désespoir. On trouvait Adeline dans une immense chambre à coucher, meublée de beaux meubles de Jacob Desmalters, en acajou - moucheté prni des ornements de l'Empire, ces bronzes qui ont trouvé le moyen d'être plus froids que les enivres de Louis XVI ! Et Ton fris-

• sonnait en voyant cette femme assise stir un fauteuil romain, devant les sphinx d'une travailleuse, ayant perdu ses couleurs, affectant une gaieté menteuse, conservant son air impérial, comme elle savait conserver la robe de velours bleu qu'elle mettait chez elle. Celte âme fière soutenait le corps et maintenait la beauté. La baronne, à la fin de la première année de. son exil dans cet appartement, avait mesuré Je mnlbeur dans toute son étendue. — En me reléguant là, mon Hector m'a fait la vie encore plus belle qu'elle ne devait l'être pour une simple paysanne, se dit-elle. Il me veut ainsi : que sa volonté soit faite I Je suis la baronne Hulot, la belle-sœur d'un maréchal de France, je n'ai pas commis la moindre faute, mes deux enfants sont établis, je puis attendre la mort, enveloppée dans les voiles immaculés de ma pureté d'épouse; daus le crêpe de mon bonheur évanoui.

Le portrait de Hulot, peint par Robert Lefelivre en i 8(0, dans l'uni- . forme de commissaire-ordonnateur de la garde impériale, s'étalait audessus de la travailleuse,' où, à l'annouce d'une visite, 'Adelitie serrait .une ImUaiion de Jésus-Chrùl, sa lecture habituelle. Cette Madeleine irréprochable écoutait aussi la voix dé l'Esprit-Saiut dans son désert*

— Mariette, ma fille, dit Lisbeth à la cuisinière qui vint lui ouvrir la porte, comment va ma bonne Adeliné?...

— Oh ! bien, en apparence, mademoiselle ;maîs, entre nous, si elle persiste dans ses idées, elle se tuera, dit Mariette à l'oreille de Lisbctii.

• Vraiment, vous devriez l'engager à vivre mieux. D'hier, madame m'a dit de lui donner le matin pour deux sous do lait et un petit pain d'un sou : de lui servir à diner soit un hareng, soit un peu de veau froid, en en faisant cuire une livre pour la semaine, bien entendu lorsqu'elle dînera seule ici... Elle veut ne dépenser que dix sous par jour pour sa nourriture. Cela n'est pas raisonnable. Si je parlais de ce beau projet à M. le maréchal, il pourrait se brouiilrr avec M. le baron et le déshériter, au lieu que vous, qui êtes si bonne et si fine, vous saurez arranger les choses...

— Eh bien ! pourquoi ne vous adressez-vous pas à mon cousin ? dit Lisbeth.

~ — Ah ! ma chère demoiselle, il y a bien environ vingt à vingt-cinq jours qu'il n'est venu, enfin tout le temps que nous sommes restées sans vous voir ! D'ailleurs madame m'a défrndu, sons peine de renvoi, de jamais demander de l'argent à monsieur. Mais quant à de la peine... ah! la pauvre madame en a eu! C'est la première fois que monsieur l'oublie si longtemps... Chaque fois qu'on sounait, elle s'élançait à la fenêtre... Mais, depuis cinq jours, elle ne quitte plus son fauteuil, elle lit. Chaque fois qu'elle va chez madame la comtesse, elle me dit : « Mariette, qu'elle dit, si monsieur vient, dites que je suis dans la maison, et envoyez-moi le portier ; il aura sa course bien payée ! »

' — Pauvre cousine! dit Belle, cela me fend le cœur. Je parle d'elle à mon cousin tous les jours. Que voulez- vous? H dit : a Tu as raison. Bette, je suis un misémble; ma femme est un ange, et je suis im nionstre : j'irai demain...» Et il reste chez madame Marnefle; cette femme le. ruine et il l'adore.: il ne vit que près d'elle. Moi, ie fais ce que je

'peux ! Si je n'étais pas là, si je n'avais pas avec moi Matliurine, le baron aurait dépensé le double; et, comme il n'a presque plus rien, il

*se serait déjà peut-être brûlé la cervelle. Eh bien! Mariette, voyez-

.vous, Adeline mourrait de la mort de son mari, j'en suis sûrc.'^Aû moins je lâche de nouer là les deux bouts, et d'empêcher que mon cousin ne mange trop d'argent.

— Ah ! c'est ce que dit la pauvre madame; elle connaît bien ses obligations envers vous, répondit Mariette ; elle disait vous avoir pendant longtemps mal jugée.

— Ah! fit Lisbeth. Elle ne vous a pas dit a^trc chose?

LA COUSINE BETTE

— Non, mademoiselle. Si vous voulçz lui faire plaisir, parlez-lui de mon^^icur : elle. vous trouve heureuse de le voir fous les jours. • ,

— Est elle seule?

— Faites excuse, le maréchal y est. Oh ! . il vient tous les jours, et elle lui dit toujours qu'elle a vu monsieur le matin,' qu*il rentre la nuit fort tard.

— Et y a-t-il un bon dhier aujourd'hui?... demanda Bette.

Mariette hésitait à répondre ; elle soutenait mal le regard de la Lorraine, quand la porte du salon s'ouvrit, et le maréchal Hulot sortit si précipitamment, qu'il salua Bette sans la regarder, et laissa tomber des pnpicrs. Boite ramassa ces papiers et courut dans Tescalier, car il éiait inutile de crier après un sourd ; mais elle s*y prit de manière à ne pas pouvoir rejoindre le maréchal ; elle revint et lut furtivement ce qui suit écrit au crayon : .

tf Mon cher frère, mon mari m'a donné Targent de la dépense pour (( le trimestre ; mais ma fille Hortcnse en a eu si grand besoin, que je H lui ai prêté la somme entière, qui suffisait à petue à sortir d enir ff barras. Pouvcz-vous me prêter quelques cents francs, car je ne (( veu\ pas redemander de rargent à iJector ; un reproche de lui nie « ferait trop de peine. ».

— Ah ! pensa Lisbelh, pour qu'elle ait fait plier à ce point son orgueil, dans quelle extrémité se trouve- t-elle donc?

Lisbelh entra, surprit Adeline eu pleurs et lui sauta au cou.

— Adeline, ma chère enfant, je sais tout, dit la cousine Bette. Tiens, le maréchal a laissé tomber ce papier, tant il était troublé, car il courait comme un. lévrier... Cet affi^eux Hector ne t*a pas donné d'argent depuis?... . '

— Il m'en donne fort exactement,' répondit la baronne ; ma:s Uorten5>e en a eu besoin, et...

— Et tu n'avais pas de quoi nous donner à diner, dit Bette en interrompant sa cousine. Maintenant je coniprends l'air embarrassé de lllarielle à qui je parlais de la soupe. Tu fais l'enfant, Adeline! tiens, lnîs«ie-moi le donner mes économies.

— Merci, ma bonne Bette, répondit Adeline en essuyant une larme. Cette petite gêne n'est que momentanée, et j'ai pourvu à laveuir. Mes dépenses seront désormais de deux mille quatre cents francs par an, y compris le loyer, et je les aurai. Surtout, Bette, pas un mot à Ueclor. Va-t-ilbieu?

— Oh! comme le Pont-Neuf! il est gai comme un pinson, il ne pense qu'à sa sorcière de Valérie. '

Madame Bulot regardait un grand pin argenté qui se trouvait dans le champ de sa fenêtre, et Lisbeih ne put rien lire de ce que pouvaient exprimer les yeux de sa cousine.

— Lui as-tu dit que c'était le jour où nous dînions tous ici ?

— Oui, mais bah ! madame Marneffe donne un grand diuer, elle espère traiter de la démission de M. Coquet! et cela passe avant tout ! Tiens, Adeline, écoule- moi ; tu connais mon caractère féroce à l'endroit de rindépendance. Ton mari, ma chère, te ruinera cerlalnenicut. J'ai cru pouvoir vous être utile à tous chez celle femme, maïs c'est une créature d'une, dépravation sans bornes, elle obtiendra de ton mari des' choses à le mettre dans lé cas de vous déshonorer tous.

Adeline fit le mouvement d'une personne qui reçoit un coup de poignard dans le cœur.

— Mais, ma chère* Adeline, j'en suis sûre. Il faut que j'essaye de t*éclairer. Eh bien! songeons, à l'avenir ! le maréchal est vieux, mais il ira loin, il a un beau traitement; sa veuve, s'il mourait, aurait une pension de six mille francs. Avec cette somme, moi, je me chargerais de vous (iiirc vKre tous ! Use de ton influence sur le bonhomme pour nous marier. Ce n'eét pas pour être madame la maréchale, je me soucie de ces sornettes comme de la conscience* de madame Marneffe ; mais vous aurez tous du pain; Je vois qu'Horlense en manque, puisque tu lui donnes le tien.

Le maréchal se montra, le vieux soldat avait fait si rapidement la. cous se, qu'il s'essuyait le front avec son foulard.

— J'ai remis deux mille francs à Mariette, dit-il à loreille de sa ho Ile-sœur.

Adeline rougit jusque dans la racine de ses cheveux. Deux larmes lx»rdèrent ses cils encore longs, et elle pressa silencieusement la, main du vieillard, dont la physionomie exprimait le boolicur d'un iiiiiaut heureux.

— Je voulais, Adeline, vous faire avec cette somme un cadeau, dil-il en continuant ; au lieu de me la rendre, vous vous choisirez vous-même ce qui vous plaira le mieux.

Il vint prendre là maiii que lui lendit Lisbeth, et il la baisa, tant il était distrait par son plaisir.

— Cela promet; dit Adeline à Lisbeth en souriant autant qu'elle pouvait sourire.

En ce moment llulot jeune et si\ femme arrivèrent. ' — Mon frère dîne avec nous? demanda le maréchal d'un ton bref.

Adeline prit un crayon et mit su r un petit carré de papier ces mots : t . .

«Je Tattends, il m'a promis ce malin de dhier ici: mais, s'il ne* « venait pas, le marétrhal l'aurait retenu, car il est accablé d'affaires.»

( Et elle présenta le pa|)îer. Elle avait inventé ce mode de conversali:>n pour le .maréchal, et une provision de petits carrés de papier élàit placée avec uu crayon sur sa iravailieusc. . •

* — Je sais, répondit le maitéehal, qu'il est accablé de travail à cause de l'Algérie. - '

' Uortense et Wenceslas entrèrent. en ce moment, et, en voyant sa famille autour d'elle, la baronne reporta sur le maréchal un regurd dont la signification, ne fut comprise que par. Lisbelh.

Le bonheur avait considérablement embelli l'arliste adoré par sa femme et cajolé par le monde. Sa figure était devenue presque pleine, sa taille élégante faisait ressortir les avantages. que le sang donne à tous les vrais gentilshommes. Sa gloire prématureë, sou importance, les éloges trompeurs que le monde jette aux artisl«s, comme on se dit bonjour ou comme on parle du temps, lui donnaient celte con« science de sa valeur qui dégénère en fatuité quand le' talent s'en va. La croix de la Légion d'honneur complétait à. ses propres yeux le grand homme qu'il croyait être. , . :

Après trois ans de mariage, Uortense était avec son mari comme un chien avec son maître, elle ré|)ondait à tous ses mouvements par-un ripgard qui ressemblait à une interrogation , elle tenait toujours les yeux sur lui, comme un avare sur son trésor, elle attendrissait par son abnégation admiratrice. On reconnaissait en elle le génie et' les conseils de sa mère. Sa beauté, toujours la même, était alors altérée, poétiquement d'ailleurs , par les, ombres douces d'une mélancolie cachée.

^ En voyant entrer sa cousine, Lisbeth pensa que la plainte, contenue pendant longtemps, allait rompre la Çiible enveloppe de la discrétion. Lisbeth, dès les premiers jours de la lune de miel, avait jugé que le jeune ménage avait de trop petits revenus pour une si grande passion! ;

. . Hortcnse, en embrassant sa mère, échangea de bouche à oreille ,' et de cœur à cœur, quelques phrases dont le secret fut trahi, pour. Bette, par leurs hochements de tête.* . , ^ .

'— Adeline va, comme moi, travailler pour vivre, pensa la cousine Bette. Je veux qu'elle me mette au courant ide ce qu'elle fera... Ses jolis doigts sauront donc enfin comme les miens ce que c'est que le travail forcé.

' A six heures, la famille passa dans la salle à manger. Le couvert d'Uecior était mis. -,

— Laissez-le, dit la baronne a Mariette ; monsieur vient quelquefois tard. , ' — Oh 1 mon père viendra, dit liulot fils h sa mère ; il me l'a promis, à la Chambre en nous quittî^nt. .... - : *

Lisbelh, de même qu'une araignée au centre de sa toile, observait, toutes les physionomies. Après avoir vu uaiire Hortcnse et Viçtorln,« Jours figures étaient pour elle comme des glaces à travers, lesquelles^ elle lisait dans ces jeunes âmes. Or, à certains regards jeté§ à la dérobée par Victorin sur sa mère, elle reconnut quelqie malheur pres.de fondre sur Adeline, et que Victorin hésitait à révéler. Le jeune et ce-, lêbre avocat était triste en dedans. Sa profonde vénération pourra mère éclatait dans la douleur avec laquelle il la contemplait. Hor-f tense, elle, était évidemment occupée de ses propres cnàgriiis,- et, depuis quinze jours Lisbeth savait qu'elle éprouvait les premières ipquiétudes que le manque d'argent cause aux gens |trob€^, 'aux jeuneS; femmes à qui la vie a toujours souri et qui déguisent Icui^ angoisses. , Aussi, dès le premier moment, la cousine Bette d^vina-t-elle que la, mère n'avait rien donné à sa fille. La délicate Adeline était donc des-, cendue aux fallacieuses paroles que le besoin suggère aux emprunteurs. La préoccupation d'Borlense, celle de son frère, la profonde mélancolie de la baronne, rendirent le dîner triste, surtout si l'on se représente le froid quejetait déjà la sui^dilé du vieux maréchal. Trois personnes animaient la scène, Lisbeth, Célesline et Wenceslas. L'amour d'Horiênse avait développé chez l'artislc l'animation polonaise, celte vivacité d'esprit gascon, cette ainiable turbulence qui distingue ces Français du Nord, ba situation d'esprit, sa plivsionomie, disaient . assez qu'il croyait en lui-même, et que la pauvre Horlense, fidèle aux conseils de sa mère, lui cachait tous les tourmeuts domestiques. ,

.— Tu dois être bien heureuse, dit Lisbelh à sa petite cousine en sortant de table, la inain&n t'a tirée d'affaire en te donnant son ar-, gent.

— Maman ! répondit Hortcnse étonnée. Oh ! pauvre maman, moi ' qui pour elle voudrais en faire, de l'argent! Tu ne sais pas, Lisbeth, v. eh bien ! j'ai le soupçon alTreux qu'elle travaille en secret. ' '."

"^ On traversait alors le grand salon obscur, sans' flambeaux, en siii-i yant Mariette, qui portait la lampe de la salle à. manger dans la cham- ; bre à coucher d' Adeline. En ce moment Victorin toucha le bras de . Lisbeth et d'Hortense; toutes deux, comprenant la signification de ce geste, laissèrent Wenceslas, Célestine, le maréchal et la baronne aller dans la chambre à coucher, et restèrent groupés à l'embrasure d'une fenêtre. ... *

~ Qu'y a-l-il, Victorin? dit Lisbelh. Je parie que c*esl quelque désastre causé par ton père. ' ,

- — Hélas 1 oui, répondit Victorin. Un usurier, nommé Vauvinct, a iH)ur soixante mille francs de lettres de change de mon père, et veut ,

LES PARENTS PAUVRES

le poursuivre ! J'ai voulu parler de celle déplorable afTuîrc à mon père à la Chambre, il o'a pas voulu me comprendre, 11 m'a presque évilé. Faul-il prévenir noire mère?

— Non, non, dit Lisbelb, elle a trop de chagrins, tu lui donnerais le coup de la mort, il faut la niénager. vous ne savez pas où elle en est ; 8ans voire oncle, vous n'eussiez pas trouvé de dlncr ici aujourd'hui.

-— Ahl mon Dieu, Victorin, nous sommes des monstres, dit Hor* lense à son frère, Lisbelh nous apprend ce que nous aurions dû deviner. Mon dîner m'étoufTe !

Uortense n'acheva pas, elle mit son mouchoir sur sa bouche pour prévenir l'éclat d'un sanglot : elle pleurait.

-— J'ai dit à ce Vauvinet de venir me voir demain, reprit Victorin en continuant : mais se conteutera-t-it de ma garantie hypothécaire? Je ne le crois pas. Ces gens-là veulent de l'argent comptant pour en faire suer des escomptes usuraires.

— Vendons notre rente! dit Lisbeth à Hortense.

— Qu'est-ce que ce serait? quinze ou seize mille francs, répliqua Victorin, il en faut soixante.

— Chère cousine ! s'écria Hortense en embrassant Lisbelh avec l'en* tbousiasme d'un coetir pur.

— Non, Lisbeth, gardez votre pelile fortune, dît Viclorîn après avoir serré la main de la Lorraine. Je verrai demain ce que cet homme a dans son sac. Si ma femme y consent, Je saurai empêcher, retarder les poursuites; car, voir attaquer la considération de mon père !... ce serait arfreux. Que dirait le ministre de la guerre? Les ap* pointemenls de mon père, engagés depuis trois ans, ne seront libres qu'au mois de décembre ; on ne peut donc pas les offrir en garantie. Ce Vauvinet a renouvelé onze fois les lettres de change: aiiisi jugez des sommes que mon père a payées en Intérêts ! il mut fermer ce gouffre.

— Si madame Mameffe pouvait le quitter, dit Hortense avec amertume.

— Ah ! Dieu nous en préserve ! dit Victorin. Mon père irait peutôtre ailleurs, et là, les frais les plus dispendieux sont déjà faits^

Quel changement chez ces enfants naguère si respeciueux, et que la mère avait maintenus si longtemps dans une adoration absolue de leur père ! ils l'avaient déjà jugé.

— Sans moi, reprit Lisbelh, votre père serait encore plus ruiné qu'il ne l'est.

— Rentrons, dit Hortense, maman est fine, et elle se douterait de quelque cltose; et, comme dit notre bonne Lisbelh, cachons-lui tout, soyons gais!

— Victorin, vous ne savez pas où vous conduira volrc père avec son goût pour les femmes, dit Lisbeth. Pensez à vous assurer des revenus en me mariant avec le maréchal, vous devriez lui en parler tous ce soir, je partirai de bonne heure exprès.

Victorin entra dans la chambre.

— Eh bien ! ma pauvre petitei dit Lisbeth tout bas à sa petite cousine, et toi, comment feras-tu?

— Viens dîner avec nous demain, nous causerons, répondit Hortense. Je ne sais où donner de la tête; toi, tu le connais aux dilficulics de la vie, tu me conseilleras.

Pendant que toute la famiUe réunie essayait de prêcher le mariage au maréchal, et que lisbelh revenait rue Vanneau, H y arrivait un do ces événements qui stimtdent, chez les femmes comme madame Marneffe, l'énergie du vice en les obligeant à déployer toutes les ressources de la perversité. I\econnaissons au moins ce fait consiani : à Paris, la vie est trop occupée pour que les gens vicieux fassent le mal par instinct, ils se défendent à l'aide du vice contre les agressions, voilà tout.

Madame Mameffe, dont le salon était rempli de ses fidèles, avait mis les parties de whist en train, lorsque le valet de chambre, un militaire retraité, racolé par le baron, annonça : — M. le baron Moniès de Monléjanos. Valérie reçut au cœur une violente commotion, mais elle s'élança vivement vers la porte en criant :— Mon cousin!... Et, arrivée au Brésilien, elle lui glissa dans l'oreille ce mot : — Sois mou parent, ou tout est fini entre nousl

— Eh bien! reprit-elle à haute voix en ^menant le Brésilien à la cheminée, Henri, tu n'as donc pas fait naufrage comme on me l'a dit, je t'ai pleuré trois ans...

— Bonjour, mon ami, dit M. MamefTe en tendant la main au Brésilien, dont la tenue était celle d'un vrai Brésilien millionnaire.

M. le baron Henri Moniès de Monléjanos, doué par le climat équatorial du physique et de la couleur que nous prêtons tous à i'Oilicllu du théâtre, eiïrayalt par un air sombre, effet purement plastique ; car son caractère, plein de douceur et de tendresse, le prcdes^tinaii à l'exploitation que les faibles femmes pratiquent sur les hommes forts. Le dédain qu'exprimait sa figure, la puissance musculaire dont témoignait sa taille bien prise, toutes ses forces ne se déployaient qu'envers les hommes, flatterie adressée aux femmes et qu'elles savourent avec tant d'ivresse, que les gens qui donnent le bras à leurs maîtresses ont tous des airs de matamore tout à fait réjouissants. Superbement dessiné par un habit bleu à boutons en or massif, par son pantalon noir, chaussé de boites fines d'un vernis irréprochable, ganté selon l'or-

donnance, le baron n'avait de brésilien qu'un gros diamant d'environ cent mille francs qui brillait comme une étoile sur une somptueuse cravate de soie bleue, encadrée par un gilet blanc enlr'ouvert de manière à laisser voir une chemise de toile d'une finesse fabuleuse. Le front, busqué comme celui d'un satyre, signe d'enlêlement dans la passion, était surmonté d'une chevelure de jais, toulTue comme une forêt vierge, sous laquelle scintillaient deux yeux clairs, fauves à faire croire que la mère du baron avait eu peur, étant grosse de lui, de quelque jaguar.

Ce magnifique exemplaire de la race portugaise au Brésil se campa le dos à la cheminée dans une pose qui décelait des habitudes parisiennes : et, le chapeau d'une main, le bras appuyé sur le velours de la tablette, il se pencha vers madame Marnefie pour causer à voix basse avec elle, en se souciant fort peu des affreux bourgeois qui, dans son idée, encombraient mal à propos le salon.

Cette entrée en scène, celte pose, et l'air du Brésilien déterminèrent deux mouvements de curiosité mêlée d'angoisse, identiquement pareili chez Crevel et chez le baron. Ce fut chez tous deux la même expression, le même pressentiment. Aussi la manœuvre inspirée à ces deux passions réelles devint-elle si comique par la simullanéilé de celle gymnastique, qu'elle fit sourire les gens d'assez d'esprit pour y voir nue révélalion. Crevel, toujours bourgeois et boutiquier en diable, quoique maire de Paris, resta malheureusement en position plus longtemps que son collaborateur, et le baron put saisir au pass;ige la révélalion involontaire de Crevel. Ce fut un trail de plus dans Te cœur du vieillard amoureux, oui résolut d'avoir une explicalion avec Valérie.

— Ce soir, se dit également Crevel en arrangeant ses cartes, il fiul en finir....

— Vous avez du cœur.'... lui cria Marneffe, et vous venez d'y renoncer.

— Ahî pardon, répondit Crevel en voulant reprendre sa carte. Ce baron-là me semble de trop,' continuait-il en se parlant à Ini-mèmc. Que Valérie vive avec mon baron à moi, c'est ma vengeance, et je sais le moyen de m'en débarrasser; mais ce cousin-là!... c'esi m baron de trop, je ne veux pas èlre jobarde, je veux savoir de quelle manière U est son parent!

Ce soir-là, par un de ces bonheurs qui n'arrivent qu'aux jolies femmes, Valérie était délicieusement mise. Sa blanche poitrine cliucclail serrée dans une guipuie dont les tons roux faisaient valoir le satin mat de ces belles épaules des Parisiennes, qui savent (par quels procédés, on l'ignore î) avoir de belles chairs et rester sveltes. Vèiue d'une robe de velours noir, qui semblait à chaque instant près de quitter ses épaules, elle était coiffée en dentelle mêlée à des Heurs à grappes. Ses bras, à la fois mignons et potelés, sortaient de manches à sabols fourrées de dentelles. Elle ressemblait à ces beaux fruits coquettement arrangés dans une belle assiette et qui donnent des démangeaisons à l'acier du couteau.

— Valérie, disait le Brésilien à l'oreille de la jeune |femme, je le reviens fidèle; mon oncle est mort, et je suis deux fois plus riche que je ne l'étais à mon départ. Je veux vivre et mourir à Paris, prè:» de loi et pour toi.

— Plus bas, Henri, de grâce J j

— Ah ! bah! dussé-je jeter tout ce monde par la croisée, je veux j le parler ce soir, surtout après avoir passé deux jours à le chercher, i Je resterai le dernier, n'est-ce pas?

Valérie sourit à son prétendu cousin et lui dit : — Songez que vous devez être le fils d'une sœur de ma mère qui, pendant la caïupaguc de Junot en Portugal, aurait épousé votre père. ^

— Moi, Moulés de Monléjanos, arrière-petit-fils d'un des conquérants du Brésil, mentir !

— Plus bas, ou nous ne nous reverrons jamais...

— Et pourquoi?

» Marnefl'e a pris, comme les mourants qui chaussent tous un dcr- v nier désir, une passion pour moi...

— Ce laquais/... dit le Brésilien qui connaissait son Marneffe, je le payerai...

•— Quelle violence... |

— Ahçà! d'où te vier» ce Ivï.e?... dit le Brésilien qui nuit par apercevoir les somptuosités au salon.

Elle se mit à rire.

— Quel mauvais ton, Henri! dit-elle.

Elle venait de recevoir deux regards enflammés de jalousie qui l'avaient atteinte au point de l'obliger à regarder les deux âmes en peine. Crevel, qui jouait conlre le baron et M. Coquet, avait pour partner M. Marneffe. La partie fut égale à cause des distractions respectives de Crevel et du baron, qui accumulèrent fautes sur laules. Ces deux vieillards amoureux avouèrent, en un moment, la passion que Valérie avait réussi à leur faire cacher depuis trois ans; mais elle n'avait pas su non plus éteindre dans ses yeux le bonheur de revoir l'homme qui, ie premier, lui avait fait battre le cœur, l'objet de son premier amour. Les droits de ces heureux mortels vivent autant que la femme sur laquelle ils les ont pris.

Entre ces trois passions absolues, l'une appuyée sur l'insolence do Targeuly l'autre sur le droit de possession, la dernière sur la jeunesse,

LA COUSINE BETTE

la force, la fortune et la primaatë, madame Marnefic resta calme et. l'esprit libre, comme le fut le général Bonaparte, lorsqu'au sii'gede Blaiiioue il eut à répondre h deux armées on voulant continuer le blocus de la place. La jalousie, en jouant dans la figure de llulot, le rendit aussi terrible que feu le maréchal Montcomet partant pour une charge de cavnlcrie sur un carré russe. En sa qualité de bel homme, \e conseiller d*E(nt n'avait jamais connu la jalousie, de même que Nurat Ignorait le sentiment de la peur. Il s'était toujours cru certain du frîoiiiplie. Son échec auprès de Joséphn, le premier de sa vie, il Tatf ribuait à la soif de Targcnt ; il se disait vaincu par un million, et non par un avorton, en parlant du duc d'Ucrouville. Les philtres et les verligcs que verse à torrents ce senihnent fou venaient de couler dans son cœur en un instant. Il se retournait de sa table de whist vers la cheminée par des mouvements à la Mirabeau, et, quand il laissait ses caries Cour embrasser par un regard provocateur le Brésilien et Valérie, les abitués du salon éprouvaient cette crainte mêlée de curiosité qu'inspire une violence menaçant d'éclater de moments en moments. Le Hiux cousiu regardait le conseiller d'Etat comme il eût examiné quelque grosse potiche chinoise. Celte situation ne pouvait durer sans abouiir à un éclat affreux. Marneffe craignait le baron Hulot autant que Crevel redoutait Marneffe, caf il ne se souciait pas de mourir sous-chef. Les moribonds croient a la vie comme les forç;its à la 11- Lerlé. Cet homme voulait être chef de bureau à tout prix. Justement eniajë de la pantomime de Crevel et du conseiller d Etat, il se leva, dit un mot à l'oreille de sa femme ; et, au grand élonnement de rassemblée, Valérie passa dans sa chambre à coucher avec le Brésilien et son mari.

— Madame Marnefic vous a-t-elle jamais parlé de ce cousin-là? demanda Crevel au baron Hulot.

— Jamais ! répondit le baron en se levant. Assez pour ce soir, ajoula-t-il, je perds deux louis, les voici.

il jeta deux pièces d'or sur la table, et alla s'asseoir sur le divan cFun air que tout le monde interpréta comme un avis de s'en aller. M. et madame Coquet, après avoir échangé deux mots, quittèrent le salon, et Claude Vignon, au désespoir, les imita. Ces deux sorties entraînèrent les personnes inintelligentes qui se virent de trop. Le baron et Crevel restèrent seuls, sans se dire un mot. llulot, qui (luit par ne |ilus apercevoir Crevel, alla sur la pointe du pied écouter à la porte de la chambre, et il fit un bond prodigieux en arrière, car M. Marneiïe ouvrit la porte, se montra le front serein, et parut étonné de ne trouver que deux personnes.

— Et le the^! dit-il .

— Où donc est Valérie? répondit le baron furieux.

— Ma femme, répliqua Marnefle ; mais elle est montée chez mademoiselle votre cousine, elle va revenir.

— Et pourquoi nous a-t-elle plantés là pour celte stupide chèvre ?

— Mais, dit Marneffe, mademoiselle Lisbeth est arrivée de chez matfame la baronne votre femme avec une espèce d'indigestion, et llathui ine a demandé du thé à Valérie, qui vient d'aller voir ce qu'a mademoiselle votre cousine.

— El le cousin?...

— H est parti!

— Vous croyez cela? dit le baron.

— Je l'ai mis en voiture ! répondit Marneffe avec un affreux sourire. Le roulement d'une voilure se fit entendre dans la rue Vanneau. Le

baron» comptant MurnelTe pour zéro, sortit et monta chez Lisbeth. Il lui passait dans la cervelle une de ces idées qu'y envoie le cœur quand il est incendié par la jalousie. La bassesse de Marneffe lui était si connue, au'il supposa d'ignobles connivences entre la femme et le mari.

— Que sont donc devenus ces messieurs et ces dames? demauda Marneffe en se voyant seul avec Crevel.

— Quand le soleil se couche, la basse- cour en fait autant, répondît Crevel; madame Marneffe a disnaru, ses' adorateurs sont partis. Je TOUS propose un piquet, ajouta Crevel, qui voulait rester.

Lui aussi, il croyait le Brésilien dans la maison. M. Marneffli} accepta. Le maire était aussi fin que le baron ; il pouvait demeurer nu logis indéfiniment en jouant avec le mari, qui, depuis la suppression des jeux publics, se coiUeiitait du jeu rétréci, mesquin, du monde.

Le baron Hulot monta rapidement cliez sa cousine Bette ; mais il trouva la porte fermée, et les demandes d'usage à travers la porte cm* ployèrent assez de temps pour permettre à des femmes alertes et rusées de disposer lo spectacle d'une indigestion gorgée de thé. Lisbeth souffrait taut, qu'elle inspirait les craintes les plus vives à Valérie ; ausë Valérie fit-elle à peine attention à la rageuse enlrce du baron. L» maladie est un des paravents que les femmes mettent le plus souvent entre elles et l'orage d'une querelle, llulot regarda partout à la dérobée, cl il n'aperçut dans la chambre à coucher de la cousine Bette aucuu endroit propre à cacher un Brésilien.

—Ton indigestion, Bette, fait honneur au dîner de ma femme, dit^il en examinant la vieille fille, qui se portait à merveille, et qui tâchait d'imiter le fàle des convulsions d'estomac en buvant du thé.

— Voyez comme il est heureux que notre clière Bette soit logée dans ma maison! Sans moi, la pauvre lille expirait... dit madame Marneffe.

— Vous avez Tair de me croire au mieux, reprit Lisbeth en s'adressant au baron, et co serait une inlimile...

— Pourquoi ? demanda le barou, vous savez donc la raison de ma visite ?

Et il guigna la porte d'un cabinet de toilette d'où la clef était retirée.

— • Parlez-vous grec?... répondit madame Marneffe avec une expression déchirante de tendresse et de fidélité méconnues.

— Mais c'est pour vous, mon chcr]cousint oui, c'est par votre faute que je suis dans l'état où vous me voyez, dit Lisbeth avec énergie.

Ce cri détourna l'attention du baron, qui regarda la vieille fille dans un étonuemeut profond.

— Vous savez si je vous aime, reprit Lisbeth, je suis ici, c'est tout dire. J'y use les dernières forces de ma vie à veiller à vos intérêts eu veillant à ceux de notre chère Valérie. Sa maison lui coûte dix fuis moins cher qu'une autre maison qu'on voudrait tenir comme la sienne. Sans moi, mon cousin, au lieu do deux mille francs par mois, vous seriez forcé d'en donner trois ou quatre mille.

— Je sais tout cela, répondit le baron impatienté; vous nous protégez de bien des manières, ajouta-t-il en revenant auprès de madame Marneffe et la prenant parle cou, n'est-ce pas, ma chère petite belle?

— Ma parole, dit Valérie, je vous crois fou î...

— Eh bien ! vous ne doutez pas de mon attachement, reprit Lisbeth ; mais j'aime aussi ma cousine Adeline, et je l'ai trouvée en larmes. Elle ne vous a pas vu depuis un mois. Non, cela n'est pas permis. Vous laissez ma pauvre Adeline sans argent. Votre fille Hortense a failli mourir en apprenant que c'esl grâce à votre frère que nous avons pu diner! II n'y avait paé de pain chez vous aujourd'hui. Adeline a pris la résolution héroïque de se suffire à elle-même. Elle m'a dit: « Je ferai comme toi! » Ce mot m'a gi fort serré le cœur, après le diner, qu'en pensant à ce t^ue ma cousine élait en 1 81 1 , et ce qu'elle est en 1841, trente ans après ! j'ai eu ma digestion arrêtée... j'ai voulu vaincre le mal; mais, arrivée ici, j'ai cru mourir...

^ — Vous voyez, Valérie, dit le baron, jusqu'où me mène mon adoration pour vous!... à commettre des crimes domestiques...

— Oh ! i'ai eu raison de rester fille ! s'écria Lisbelh avec une joie sauvage. Vous êtes un bon et excellent homme, Adeline est un ange, et voilà la récompense d'un dévouement aveugle.

— Un vieil ange! dit doucement madame Marnefi'e, en jetant un regard moitié tendre, moitié rieur, à son Hector, qui la contemplait comme un juge d'instruction examine un prévenu.

— Pauvre femme! dit le baron. Voilà plus de neuf mois que je ne lui ai remis d'argent, et j'en trouve pour vous^ Valérie, et à quel prix! Vous ne serez jamais aimée ainsi par personne, et quels chagrins vous me donnez en retour !

— Des clia^rins? reprit-elle. Qu'appelez-vous donc le bonheur?

— Je ne sais pas encore quelles ont été vos relations avec ce prétendu cousin, de qui vous ne m'avez jamais parlé, repril le baron sans faire attention aux mots jetés par Valérie. Mais, quand il est entré, j'ai reçu comme un coup de canif dans le cœur. Quelque aveuglé que je sois, je ne suis pas aveugle. J'ai lu dans vos yeux et dans les siens. Enfin, il s'échappait par les paupières de ce singe des étincelles qui rejaillissaient sur vous, dont le regard... Oh ! vous ne m'avez jamais legardé ainsi, jamais! Quant à ce mystère, Valérie, il se dévoilera... Vous êtes la seule femme qui m'ayez fait connaître le sentiment de la jalousie, ainsi ne vous étonnez pas de ce que je vous dis... Mais un autre mystère qui a crevé son nuage, et qui me semble une infamie...

— Allez ! allez ! dit Valérie.

— C'est que Crevel, ce cube de chair et do bêtise, vous aime, et que vous accueillez ses galanteries assez bien pour que ce niais ail laissé voir sa passion à tout le monde...

— Et de trois l Vous n'en apercevez pas d'autres? demanda madame Marneffe.

— Peut-être y en a-t-il! dit le baron.

— Que M. Crevel m'aime, il est dans son droit d'homme: que je sois favorable à sa passion, ce serait le fait d'une coquette ou d'une femme à qui vous laisseriez beaucoup de choses à désirer... Eh bien ! aimezmoi avec mes déHuils, ou laissez-moi. Si vous me rendez ma hberté, ni vous, ni M. Crevel, vous ne reviendrez ici, je prendrai mon cousin pour ne pas perdre les charmantes habitudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron llulot.

Et elle se leva ; mais le conseiller d'Etat la saisit par le bras et la fit asseoir. Le vieillard ne pouvait plus remplacer Valérie, elle était devenue un besoin plus impérieux pour lui que les nécessités de la vie, et il aima mieux rester dans l'incertitude que d'acquérir la plus légère preuve de Tinfidéliié de A'alérie.

— Ma chère Valérie, dit-il, ne vois-tu pas ce que je souffre? Je ne te demande que de te justifier... donne-moi de bonnes raisons...

— Eh bien ! allez m'attendre en bas, car vous ne voulez pas assister, jje crois, aux diflfcrcnles cérémonies que nécessite l'état de votre cousme.

llulot se retira lentement.

— Vieux libertin ! s'écria la cousine Bette, vous ne me dem;mdcz

LES PARENTS PAUVRES

diiDcpasdcs nouvelles de vasenfanls?.,. Que ferei-vouspour Aiieliue ? Mni. d'ubord. je lui porle dcinain mes éconniuîes.

— On doil au moins lu puia de fronieai à su Temine, dit eu souriant ' madame M»mene.

Le baron, sans s'oITcnser du ton de Lisbelh, itui le régentait aussi durement i\>k Joséplia, s'en alla comme un bomme cncbaiiié d'éviier nue question importune.

Une fuis le verrou mis. le Brésilien quitta le cabinet de loilelle où il attendait, et il parut les yeux (ileins de lurmes, dans un éiat à faire pitié. Montes avait dvklemiiieiit tout entendu.

— Tu ne m'aimes plus, Uemi ! je tu vols , dit madame Marncirc en se cactiarit le front dnus son mou'clioir et fondant en larmes.

* Celait le cri de l'amour vmi La clameur du désespoir dit la femme est si persuasive, qu'elle ariacbe le p;irdon qui se trouve au fond du cœur de tous les amoureux, quand la femme est jeune, jolie et décul- Idée à sortir pur le haut (le sa rube eu coslunic dEve.

— ftlals pourquoi ne quittez -vous pas tout

niez? demanda le Brésilien.

Ce naturel de l'Amérique, lugique comme le sont tous les homnics nés dans la nature, rcprituussilAt la conversation BU point où II l'avait la'isséc, eu re|)renant la taille (te Valérie.

— Pourquoi?... ditelle en rclev.int In léle c( regardant Ilenri qu'i'lle domina uar un rccard cbai^é d amour. Mai^, mon petit cUal, je suis marii'e. Mais notis sommes à Paris, et nun dans les savanes, dans les pampas, dans les snlitudcs de l'Amérique. .Mon bon Henri, mon premie.

ctmon seul amour, écou te-moi donc. Ce mari, simple suus-cbcf au ministère de h guêtre, veut éire chef du bureau et ofGcter de la Légion d liouneur, puis-jc l'cmnéelier d'avoir de l'ainviiion? or, pour la même raison qu'il uous laissait entièren>eni Itlires tous les deux ( il y a bientôt quatre ans, t'en souviens-iu,n)échanI1f),aujourdliui Hurneffe m'impose M. llulut. Je ne puis me défaire de eel alfrenx administrateur qui souffle comme un plioque, qid a deâ nageoires dans les narines, qui a soixante-lrolsans,

quidepuis (rois ans s'est ' ~

vieilli de dix ans à von- ,. „ , „,„.j „„ u„.„„fT,. „„

loir être jeune.qutm est ' '

odieux, que le lendemain

du jour où Marneffe sera clicf de bureau et omcier de la Légion d'bunncur... — Qu'est-ce qu'il aura de plu«, ton mari?

— Mille éeus.

— Où ? dit Valérie en faisant une de ces julles moues par lesquelles les femmes narguent les homnies dont elles suiit sûres. Paiis est la seule ville où nons puissions vivre Jieureux. Je lîeus trop ù ton amour pour le voir s'affaiblir en uous trouvant seuls dans un di^rt: écoule, Henri, tu es le seul homme aimé de moi dans l'univers, écris cela sur ton crâite de ligre.

Les femmes pcràuadeni toujours aux hiimmes du qui elles ont fait des moutons qu'ils sont des lions, et qu'ils ont un caracicre de fer.

— Uainleiiaiil, écoute-moi bien : M. Marneffe n'a pas cinq ans k Tîvret il est gangrené jusque dans la moelle de ses os ; sur douze mois

de l'année, il en passe sept A boire des drogues, des tisanes, il vit dans la naucllc: enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la faux i tout moment; la maladie la plus innocente pour un bomme' sain sera mortelle pour lui, le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, }c n'ai pas voulu qu'il nt'embrassàt une seule luis, car, cet bomme, c'est la peste ! Du Jour, et ce jour n'est

Cas éloigné, je serai veuve, eh bien! nini, déjà demandée par nn onime qui possède soixante mille Irànes de* renie, moi qui suis maîtresse de cet bomme comme do ce morceau de sucre, je le déclare que lu serais pauvre comme Ifulol, léprijux ciimmc Mamelle, et que ^ tu me battais, c'est toi que je veux pour mari, toi seul que j'aime, de qui je veuille porter le nom. Et je suis prêle A le donner tous les gages d'amour que tu voudras...

— Eh bien ! ce soir...

— Mais, enfant de Itio, mon beau jaguar sorti pour moi des forêts

vierges du Brésil , di^ elle en lui prenant la main et la baisant et le caj'cssant , respecte dune un peu la créature de qui lu veux faire ta femme,.. Serai-Je ta femme,

— Oui, dit le Brésilien, vaincu par le bavardage effréné du la passion.

El il se mil à genoux.

— Voyons, Ilenri, dit Valérie en lui prenant les deux mains et le regardant au fond des yeux aiec lixilé, tu me jures ici. eu présence de Lislicib, ma meilleure et ma seule amie, ma smur, de me prondro pour femme au bout de mon année de veuvage?...

— Je le jure.

— Ce n'est pas assez 'jure par les cendres et le salut éternel du ta mère, Jure-le par la vicn ge Marie et 'par tes espérances de cntlioliquc !

Valérie savait que le Brésilien tiendrait ce serment, quand même clic semit tombée an fond du plus sale bourbier social. Le Brésilien lit ce , senncnt solennel, le nez

Eresquc loue liant à la lanebe poitrine de V;t> lérie et les yeux fascinés; il était ivre, comme on est ivre en revovanl une femme aimee,aprèi une traversée décent vingt jours!

— £b bien ! mainlcnanl, sois tranquille.

' Itespeclc bien dans madame HsrnefEe la fulurc baronne de Monlëjanos.

Muscrù vfliïbasicayM cIIo.-mceôS. Ne dépense pas un li.yd

pour mui, je te le défende. Reste ici, dans la pven.icre pièce, couehé sur le petit canapé. Je viendrai moi-même t'dvcrlir quand lu pourras quitter ion poste... Demain niatin nous dëjcmierniis ensemble, et tu l'en iras sur les une beurc, comme si tu étais venu me laiic une visiie à midi. Ne crains rien, les portiers m'appartiennent comme s'ils étaient mon père et ma mère... Je vais descendrc chez moi servir le thé. '

Elle (Il uu signe i Lisbrlh, qui t'accompagna jusque sur le palier. Là, Valérie dit à l'oreille de la vieille Hlle : — Ke moncaud est venu un an trop l&l '. car je meurs si je ne le venge d'Horiense !...

— bois tranquille, mon dier gentil petit démon, dît ta vieille fille en l'embrassant au froul; l'amour et la venge.incc, cliassant de coiu* pagnie, n'auront jamais le dessous. Itortense m'ailend demain, elle est dans la misère. Pnur avoir mille francs, Wenceslas t'embrassera mille fuis. En quitlaht Valérie, llulot était descendu jusqu'à la loge, et s'était moniré subitemenl à madame Olivier.

LA COUSINE BETTE

— SInilniitc Olivier!... .

Eli ciiieiiJiinl cette tiiierrogalian impérieuse, et voyant le geste par lci[iK'l le hjTOR la coininenta, nmdamç Olivier sortit de sa loge et alla jusipc (laos la cour à l'ciulriiit où le liaruii l'cinnieiu.

— Vous savez q'ie si quelqu'un peut un, jour Eacililcr à votre (ils l'iioiiiiisiiion d'une élude, c'est moi; c'est gr^ce à mui que le voici ti'ui^iènic clerc lie notaire, cl qu'il achève son druil.

— Oui, monsieur le baron ; aussi, muhslcur le liaioii peut' il compter sur iioire recouDaissance. Il n'y a pas de iour que je ne prie Dieu pour le bonheur de niunsieur k' baron...

— Pas tant de paroles, ma bonne femme, dit IluJot, mais des preuves...

— Que laui-il Taire? demanda madame Olivier.

— Un homme en équipage e^i venu ci- soir, le connaissez- vous? M:idamc Olivier avait bien reconnu le Montes, conitnent l'aurail-cllo

oublié? Montes lui glissait, rue du Doyenné, cent sous dans la lu^iin toutes les fois qu'il sortait, le matin, de la maison, un peu trop lût. Si te baron s'était adressé à H. Olivier, peut-être aurait -il apf^s tout.

Riais Olivier dormait.

Dans les classes iurérieures, la feinme est, non-sculcnieni su)iéi'ieure à l'homme, m:iis encure elle le gouverne presque toujours. Depuis longtemps, madame Olivier avait pris son parti dans le cas d'une colli.' sitfii cntrelscsdcus liicn- Taiteurs, elle ri-gaidait madame MamefTe coutme la plus l'oric de ces ■ lieux puissances.

— ai je le connais?.., tépondit-cllc, non. iUa fui, non. je. ne l'ai j.-i- .

— Comineni ! le coi(-' < - ^n de niailanie Hanndfu

lie venait jamais la voir ' quand elle demeurait rue duDoyeimé?

— rtli ! c'est son cousin!... s'ëcria madame Olivier. Il est peat-âii'C venu, mais je ne l'ai pas rccuunu. ui première rois, monsieur, je lerai bienatlcDlioR...

,— Il va descendre, ilit lliilol vivement eu cou- |i;mt la parole à madame Olivier...

— Mais il est parti, ré|^iliqiia madame Olivier, qui cuMiprit tout. La voilure n'est plus h...

— Vous l'avez vu partir?

— Commejevousvuis.

Il a dit a son domesiique : A l'ambassade !

Ce ton, celle assuraitce, arrachèrent un soupir de bonheur au baron, il prit la niaiu ï madame Olivieret la lui serra. .

— Merci, ma cbère madame Olivier; mais ce n'est pas tout ! Et • monsieur Crevel?...

— 11. Crevel? que vonlei-vous dirci Je' ne comprends pas, dit madame Olivier.

— Ecoutez-moi bien ! 11 aîmç madame Marneffe...

— Pas possible ! monsieur lé baron, pas possible! dit-elle en joi- ; gtiant les mains.

— Il aime madame III:irnenei répéta Tort Impéialivemeul le baron. ' Comment fout-ils? je n'en sais rien; mais je veu:( le savoir et vous le saurez. Si vous pouvez me mettre sur les Iracesde cette iulrigue, votre Âls sera notaire.

— Monsieur le baron, n« votu mangez pas Ut tangi comme çù, rcpril madame Olivier. Madame vous aime et n'aime que vous ; sa

llulol ti<

ic Dingnifique robe de diunbrc

remnie de chambre le sait bien, et nous dttons comme cela que voui' êtes l'bomme le plus heureux de \» terre, car vous savez tout ce que vaut madame... Ah I c'est une perreclion... Elle se lève à dix heures' tous les jours; pour lors, elle dëjcune ; bon. Eli bien I elle en a pour' une heure à faire sa loilelle, H tout ça la mène i deux heures; pour lors elle va se promener aux Tuileries au vu et n'au su de tout le' monde ; elle est toujours rentrée à quatre heures, pour l'heure de voire arrivée... Oh! c'est réglé comme n'une pendule. Elle n'a pas de> secrels pour sa femme de chambre. Reine n'en a pas pour moi, allez ! > Reine ne peut pas n'en n'avoir, rapport à mon IjIs, pour qui n'elle a des bontés... Vous voyez bien que si madaiiaa avait des rapports avec H. Crevel, nous le sniircrions.

Le baron remonla olicz madame Marnere le visage rayonnani, et' convaincu d'éire le seul hommcnimé de celle alfreuse courtisane, aussi décevanlé, mais aussi belle, aussi gracieuse qu'une sirène.

Crevel et Maniefre commençaientunsecond piquet. Crevel perdait, comme perdent tous les' gens qui ne sont pas àleur jeu. Harneffe, (]ui savait la cause des dis-< tractions du maire, en' profilait sans scrupules ; ' il regardait les cartes i prendre, il écartait en' conséquence ; puis , voyant dans le jeu de son adversiiire, il joua il' àcoupsar.Leprixdela' Oclie étant de vingt sous, :

il avait déjit voie trenio francs au maire au mo-mcn( où te baron 'ren-' trait.

— Eh bien! dit le conseiller d'Etat étonné doue trouver personne, vous êtes seuls \ où soiiiiU tous 7

— Votre bcUchumenr a mis toui le monde en fuite ! répondit Crevel . -'

— Non, c'csU'arrivée du cousin de ma femme, répliqua Marnelfe. Ces' dames et ces messieurs oui pensé que Valérie > et Henri devaient avoir quelque chose ik se dire, ' après une séparation de ' trots années, et ils se sont discrèlemenl retirés... Sij'avciis été là, je

' lesaurais retenus ; mais, * par aventiire,* j'auriis '■ mal fait, car l'Indisposilion de lisbeih, qui sert '■ toujours te thé, sur les > dix heures et demie, a :

mis tout en déroule...

.— Li^eih est donc réellement, iùdisposéeT' demandaCrevelfùrieux. '

— On me l'a dit, nf< {diquaMarnelfeavcc l'im- >

8pp»Heii»ntùVilérie.— r«M48. - morale insouciance des

hommes pour qui tes •

femmes n'existent plus.

Le maire avait regardé la pendule; et, Ji celle estime, le baron p>- '

ralssail avoir passé quaraoïe minutes clicz Lisbeth L'air joyeux de •

Hulot incriminait gravement Hector, Valérie et Lisbeth.

— Je viens de h voir, elle soulfre tiorhblemeni, la pauvre fiUe, dit : le, baron.

— La souffrance des autres fait donc votre joie, mon cher ami, re- -

firit aigrement Crevel. car vous nous revenez avec une ligure où la julilaiion rayonne! Est-ce que Lisbeth est en danger de mort? Votre ' nilé hérite d'elle, dit-oti. Vous ne vous ressemblez plus, vous êtes parti avec la physionomie du More de Venise, et vous revenez avec celle de Saint-Preux!,.. Je vomirais bien voir la figure de madame MarnelTc!

— Qu'entendcz-vous par CCS paroles?... demanda H. Marneffe & Crevel en rasseniblanl ses cartes et les posant devant lui. 'L

Les yeux éteints de cet )»tmme décrépit à quarante-sept ans s'aid-

LES PAIiKNTS PAUVRES.

incrent« de pàlcâ couleurs nnancèreol ses joUes flasques et froides, il culr*oiivril sa bouche déineublëe aux lèvres noires, sur lesquel'cs il vint une espèce d'écume bianclie comme de la cinie, et cascirormc. Cette rage duo homme Impui^s^ant. dont la vie tenait à un (11, et qui, dans un duel, n*eût rien risqué là où Grevel eût eu tout à perdre, effraya le maire.

— Je dis, répondît Crevel, que j*aimerais ù voir In figure de madame Narneffe, et fal d'autant plus raison, que la vôtre en ce moment est fort désagréable. Parole d'honneur, vous êtes horriblement laid, mon cher Maroefle...

— Savez- vous que vous n'êtes pas poli?

— Un homme qui gagne trente francs en quaranic*einq minutes ne me paraît jamais beau.

— Ah ! si vous m'aviez vu, reprit le sous-chel, il y a dix-sept ans...

— Vous étiez gentil? répliqua Crevel.

"^ C'est ce qui m'a perdu ; si j'avais été

comme vous, je serais pair et

mpire.

— Oui, dit en souriant Crevel, vous avez trop fuit la guerre, cl, des deux métaux que l'on gagne à cultiver le dieu du commerce, vous avez pris le mauvais, la dnjgne 1

Et Crevel éclata de rire. Si Marneffe scjfûchait ù propos de son honneur en péril, il prenait toujours bien ces vulgaires et ignobles plaisanteries; elles étaient comme la petite monnaie delà conversation entre Crevel et lui.

— Eve me coûte cher, c'est vrai ; mais» ma fol, courte et bonne, voilà ma devise.

— J*aime mieux longue et heureuse, répliqua Crevel.

Aladamo Marnefle entra, vit son mari jouant avec Crevel, et le baron, tous trois seuls dans le salon ; elle comprit, au seul aspect de la figure du dignitaire municipal, toutes les pensées qui l'avaient ogité, son parti fut aussitôt pris.

— Marneiïc ! mou cliat ! dit-elle en venant s'iippuyer sur l'épaule de son mari et passant ses jolis doigts dans des chevcUx d'Uti vilain gr|s sans pouvoir couvrir la tête en les ramenant. Il est bled lard pour toi» tu devrais t'allcr coucher. Tu sais que demain 11 fatlt le purger, le docteur l'a dit, et Reine te fera prendre du bouillon aux herbes dès sept heures... Si tu veux vivre, laisse là ton pltiuet..*

— Faisons-le eu cinq marqués? denianon Marneffe à Grovel.

— Bien... j'en ai déjà deux, répondit Crevel.

— Combien cela durera-t-il ? detnanda Valérie. — • Dix minutes, répliqua Marncflbi

— 11 est déjà onze heures, répondit Vâldile; Et vraiment, monsieur Crevel, on dirait que vous voulez tuer mou maiL Dépéchez-vous au moins.

Cette rédaction à double sens fit sourire Chsvcl» tlutoi et IMarncrre lui-même. Valérie alla causer avec son Hector.

-^ Sors, mon chéri, dit Valérie à l'oreille d*Itcctor, promène-toi dans la rue Vanneau, tu reviendras lorsque tu verras sortir Crevel.

— J'aimerais mieux sortir de l'appartetnetit et rentrer dans ta chambre par la porte du cabinet de toilette \ lu pourrais dire à Reine de me l'ouvrir.

^ Reine est là-haut à soigner Lisbeth.

— Eh bien! si je remontais chez Lisbeth?

Tout était péril pour Valérie, qui, prévoyant une explication avec Crevel, ne voulait i)as Uulot dans sa clianibre où il pournût tout entendre. Et le Brésilien attendait cheÉ Lisbeth.

— Vraiment, vous autres hommesi dit Valérie à ttuloti quand vous avez une fantaisie, vous brûleriez les maisons pour y entrer. Lisbeth est dans un état à ne pas vous recevoir*.. Craignez-vous d'attraper un rhume dans la rue!... allez-y... OU' bonsoir !...

— Adieu, messieurs, dit le baron à haute voix.

Une fois attaqué dans son amour-propre de vieillard, Hulot tint à prouver qu'il pouvait faire le jeune homme en attendant l'heure du bercer dans la rue, et il sortit.

ManielTe dit bonsoir à sa femme, à qui, par une démonstration de tendresse apparente, il prit les mains. Valérie serra d'une façon significative la main de son mari, ce qui voulait dire : — Débarrasse-moi donc de Crevel.

^ Bonne nuit, Crevel, dit alors Marneiïc, j'espère que vous ne resterez pas long-temps avec Valérie. Ah! je suis jaloux... ça m'a pris tard, mais ça me tient... et je viendrai voir si vous êtes parti.

— Nous avons à causer d'aflaires, mais je ue resterai pas longtemps» dit Crevel.

— Parlez bas ! — que me voulez-vous? dit Valérie sur deux tons en regardant Crevel avec un air où la hauteur se mêlait au mépris.

En recevant ce regard hautain, Crevel, qui rendait d'iinmetises services à Valérie et qui voulait s'en targuer, redevint humble et soumis.

— Ce Brésilien...

Crevel, épouvanté par le regard fixe et méprisant de Valérie, s'a^ rôta.

— Après?... dit-elle.

— Ce cousin...

•*- Ce n'est pas moa cousioi reprit-elle. C'est mon cousin pour le

monde et pour M. Marneffe. Ce serait mon amant, que vous n'auriez pas un mot à dire. Un boutiquier qui achète une femme pour se venger d'un homme est au-dessous, dans mon estime, de celui qui l'achète par amour. Vous n'étiez pas épris de mol, vous avez vu en moi la maîtresse de M. Ilulot, et vous m'avez acquise comme on achèto un pistolet pour tuer son adversaire. J'avais faim, j'ai consenti !

— Vous n'avez pas exécuté le marché, répondit Crevel redevenant commerçant.

— Ah ! vous voulez que le baron Hulot sache bien oue vous lui

Srcncz sa maîtresse pour avoir votre revanche de renlèvement de osépha... Rien ne me prouve mieux votre bassesse. Vous dites aimer une femme, vous la traitez de duchesse, et vous voulez la déshonorer ! Tenez* mon cher, vous avez raison : cette femme ne vaut pas Josépha. Cette demoiselle a le courage de son infamie, tandis que moi, je suis une hypocrite qui devrais être fouettéelen place publique, nélas ! Joséplia se protège par son talent et par sa fortune. Mon seul rempart, à moi, c'est mon honnêteté; je suis encore une digne et vertueuse bourgeoise; mais, si vous faites un éclat, que deviendrai-je? Si j'avais la fortune, encore passe ! Mais j'ai maintenant tout au plus quinze mille francs de rente» n'est-ce pas?

— Beaucoup plus, dit Crevel; je vous ai doublé depuis deux mois vos économies dans l'Orléans.

— Eh bien ! la considération à Paris commence à cinquante mille francs de rente, vous n'avez pas à me donner la monnaie de la position que je perdrai. Que vouiais-je? faire nommer Marnefle chef de bureau *• il aurait six mille francs d'appointements ; il a vingt-sept ans de service, dans trois ans j'aurais droit à quinze cents francs de pension, s'il mourait. Vous, comblé de bontés par moi, gorgé de bonheur, vous ne savez pas attendre ! Et cela dit aimer ! s'écria-t-elle.

— 91 j'ai commencé par un calcul, dit Crevel, depuis je suis devenu vott^ toulou. Vous me mettez les pieds sur le cœur, vous m'écrasez, vous m'abasourdissez, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé. Valérie, je vous aime autant que j'aime Célestlne 1 Pour vous. Je suis capable de tout... Tenez, au lieu de venir deux fois par sc« maine rue du Dauphin, venez-y trois.

-— Rien que cela ! Vous rajeunissez, mon cher...

— Laissez-moi renvoyer Hulot , l'humilier, vous en débarrasser, dit Crevel sans répondre à cette insolence, n'admettez plus ce Brésilien, soyez toute à moi, vous ne vous en repentirez pas. D'abord, je vous donnerai une inscription de huit mille francs de rente, mais viagère ; je ne vous en joindrai la nue propriété qu'après cinq ans de constance...

— Toujours des marchés I les bourgeois n'apprendront jamais à donner! Vous voulez vous faire des relais d'amour dans la vie avec des inscriptions de rentes?... Ah! boutiquier, marchand do pommade, tu étiquetes tout ! Hector me disait que le duc d'Hérou ville avait apporté trente mille livres de rente à Josépha dans nn cornet à dragées d'épicier ! je vaux six fois mieux que Josépha I Ah ! être aimée ! dit-elle en refrisant ses anglaises et allant se regarder dans la glace. Henri m'aitne, il vous tuerait comme une monche à un signe de mes yeux ! Uulot m'aime, il met sa femme sur la paille. Allez, soyez bon père de famille, mon cher. Oh 1 vous avez pour faire vos fredaines trois cent mille francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu'à l'augmenter...

— Pour toi, Valérie, car je l'en offre la moitié ! dit-il en tombant à genoux.

— Eh bien ! vous êtes encore là ! s'écria le hideux Marneffe en robe de chambre. Que faites-vous ?

— Il me demande pardon, mon ami, d'une proposition instillante (|u*il vient de m'adresser. Ne pouvant rien obtenir de mol, monsieur inventait de m'acheter...

Crevel aurait voulu descendre dans la cave par une trappe, comme cela se fait au théâtre.

— ReIevez«vous, mon cher Crevel, dit en souriant Marneffe, vous êtes ridicule. Je vois à l'air de Valérie qu'il n'y a pas de danger pour moi.

— Va te coucher et dors tranquille, dit madame MarnefTe.

— Est«elle spirituelle ! pensait Crevel, elle est adorable ! elle me sauve ! i

Çuand Marneffe fut rentré chez lui, le maire prit les mains de Valérie et les lui baisa en y laissant trace de quelques larmes.

— Tout en ton nom 1 dit-il.

— Voilà aimer, lui répondit-elle bas à l'oreille. Eh bien ! amour pour amour. Uulot est en bas, dans la rue. Ce pauvre vieux attend], pour venir ici. que je place une bougie à l'une des fenêtres de ma chambre à coucher ; je vous permets de lui dire que vous êtes le seul aimé; jamais il ne voudra vous croire, emmenez-le rue du Dauphin, donnez-lui des preuves, accabipz-le ; je vous le permets, je vous lordonne. Ce phoque m'ennuie, U m'excède. Tenez bien votre homme rue du Dauphin pendant toute la nuit, assassinez-le à petit feu, vcngcz-vous de l'enlèvement de Josépha. Hulot en mourra peut-être, mais nous sauverons sa femme et ses enfants d'une ruine efl'royabic» Madame Uulot travaille pour vivre I...

U COUSIiNR BRITR.

— Oh î la pauvre dame! ma fol, c'est nlroce ! s'ëcrLi Grevcl, cltei qui les bons senilmenu naturels revinrent.

— Si lu m'aimes, Célcstin, dit-elle tout bas à l'oreille de Grevel , (firclle cineura de ses lèvres, retiens-le, ou Je suis perdue. M:irnefre a des soupçons, Hector a la clef de la porte coebère et compte revenir.

Crcvel serra mndame Marneiïc dans ses bras, et sortit au comble du bonheur. Valérie l*accoinpagna tendrement jusqu'au palier : puis, comme une Tcmme magnêlisëe, elle descendit jusqu'au premier étage, cl elle alla jusqu'au b;is de la rampe.

— Ma Valérie, remonte, ne te compromets nns aui yeux des portiers Va, ma vie et ma fortune, tout est u loi... Reutre, ma du*

chesse !

— Madame Olivier J cria doucement Valérie lorsque la porte frappa.

^ Gomment ! madame, vous ici! dit madame Olivier stupéfaite, i* Mettez les verrous en haut et en bas à la grande porte, et n'ouvrez plus*

— Bien, madame.

Une fois les verrous tirés, madame Olivier laconta la tentative de corruption que s'était permise le haut fonctioimuire à son égard.

— Vous vous êtes conduite comme un ange, ma chère Olivier *^ mais nous causerons de ceb demain.

Valérie atteignit le troisième étage avec la rapidité d'une flèche, frappa trois petits coups à la porte de Lisbeth, et revint chez elle, où elle donna ses ordres à mademoiselle Reine : car Jamais une femme ne manque Toccasion d'un Montés arrivant du Brésil.

— Non ! saperlotte, il n'y a que les femmes du monde pour savoir aimer ainsi ! se disait Grevel. Gomme elle descendait l'escalier en Técl.nrant de ses regards, Je rentraliiats ! Jamais Josépha... Josépha, c'est de la gnognote! cria l'ancien commis-voyageur. Qu'ai-jc dit là? ffnognote... Mon Dieu ! je suis capable de Idcher cela quelque Jour aux Tuileries... Non, si Valérie no fait pas mon éducation, Je ne puis rien être... Moi qui tiens tant à paraître grand seigneur... Ah! quelle femme ! elle me remue autant qu'ime colique, quand elle me regarde froidement... Quelle grâce I quel esprit! Jamais Josépha ne m'a aonné de pareilles éniolions. Et quelles perfections inconnues ! Ah ! bien, voilà mon homme.

Il apercevait dans les ténèbres de la nie de Babylone le grand Ilulot, un peu voûté, se glissant le long des planches d'une maison en construction, et il alla droit à lui.

— Bonjour, baron, car il est plus de minuit, mon cher î Que diable faites-vous là?... vous vous promenez par une jolie petite pluie fine. A nos Ages, c'est mauvais. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil ? revenons chacun chez nous, car, entre nous, vous ne verrez pas de lumière à la croisée...

En entendant celte dernière phrase, le baron sentit qu'il avait soixante-trois ans, et que son manteau était mouillé.

— Qui donc a pu vous dire?.*, demandu-t-il.

— Valérie ! parbleu, noire Valérie, qui veut être uniquement ma Valérie. Nous sommes manche à manche, bnron, nous jouerons la belle quand vous voudrez. Vons ne pouvez pas vous fâcher, vous savez que le droit de prendre mn revanche a toujours été stipulé; vous avez mis trois mois h m'enlever Josépha, moi Je vous ai pris Valérie en... ^e parlons pas de cela, reprit-il. Maintenant je la veux toute à moi. Mais nous n'en resterons pas moins bons amis.

— Grevel, ne plaisante pas, répondit le baron d'une voix éiouiïée par la rage ; c'est une aflaire de vie ou de mort.

— Tiens! comme vous prenez cela?... Baron, ne vous rappelez* vous plus ce que vous m'avez dit le jour du mariage d'Hortcnse : a Est-ce que deux roqucntins comme nous doivent se brouiller pour nne jupe? C'est épicier, c'est petites gens... » Nous sommes, c'eet 'touvenu, régence, justaucorps bleu, Pompadour, dix-huitième siècle, tout ce qu'il y a de plus maréchal de Richelieu, rocaille, et, j'ose le dire, Liaisons dangereuses!...

Grevel aurait pu entasser ses mots littéraires pendant longtemps ; le baron écoutait comme écoutent les sourds dans le commencement de leur surdité. Voyant, à la lueur du gaz, le visage de son ennemi devenu blanc, le vainqueur s'arrêta. G'éiait un coup de foudre pour le baron, après les déclarations de madame Olivier, après le dernier re^ gard de Valérie.

— > Non Dieu! il y avait tant d'autres femmes dans Paris!... s'écriat-il enfln.

— G'est ce que Je t'ai dit quand tu m'as pris Josépha, ré|^liqua Crcvel.

— Tenez, Grevel, c'est Impossible... Donnez-moi des preuves!... avrz-vous une clef comme moi pour entrer ?

Et le baron, arrivé devant la maison, fourra une clef dans la serrure ; mais il trouva la porte immobile, et il essaya vainemçnt de rébranler.

— Ne faites pas de tapage nocturne, dit tranquillement Grevel. Tenez, baron. J'ai, mol, de bien meilleures clefs que les vôtres.

— Des preuves ! des preuves ! répéta le baron exaspéré par une douleur à devenir fou.

— Venez, Je vais vous en donner, répondit Grevel.

Et, selon les instructions de Valérie, il entraîna le baron vers le quai, par la rue tlilcrin-Bertin. L'infortuné conseiller d'Etat allait, comme vont les négociants la veille du jour où ils doivent déposer leur bilan : il se perdait en conjectures sur les raisons de la dépravation cachée au fond du cœur de Valérie, et il se croyait la dupe de quelque mystlficalion. En passant sur le pont Royal, il vit son existence si vide, si bien finie, si embrouillée par ses affaires financières, (]u*il Alt sur le point de céder à la mauvaise pensée qui lui vint de jeter Grevel à la rivière, et de s'y Jeter après lui.

Arrivé rue du Dauphin, qui, dans ce temps, n'était pas encore élargie, Grevel s'arrêta devant une pojrte bâtarde. Cette porte ouvrait sur un long corridor pavé en dalles blanches et noires, formant pé« rislyle, et nu bout duquel se trouvait un escalier et une loge de concierge éclairés par une petite cour intérieure comme il y en a tant à Paris. Gette cour, mitoyenne avec la propriété voisine, offrait la singulière particularité d'un partage inégal. Ln petite maison de Grevel, car il en était propriétaire, avait un appendice à toiture vitrée, bâti sur le terrain voisiu, et ercvé de rinteriliction d'élever cette construction, entièrement cachée à la vue par la loge et par l'encorbcliemenl de rcscaKer.

Ce local, comme on en voit tant à Paris, avait longtemps servi de mogasin, d'arrière-boutique et de cuisine à l'une des deux boutiques situées sur la rue. Grevel avait détaché de la location ces trois pièces du rez-de-chaussée, et Qrindot les avait transformées en une petite maison économique. On y pénétrait de deux manières, d'abord par la boutique d'un ntarchaud de meubles, à qui Grevel la louait k bas prix et au mois, afin de pouvoir le punir en cas d'indiscrétion, puis par une porte cachée dans le mur au corridor assez habilemenl pour être presque invisible. Ce petit appartement, composé iïune salle à manger, d'un salon et d'une chambre à coucher, éclairé par en Jiaut, partie cliez le voisin, partie chez Grevel, était donc à peu

f)rès Introuvable. A Texceplion du marchand de meubles d'occasion, es locataires ignoraient rexistcuce do ce petit paradis. Li portière, payée pour être la complice de Grevel, était une excollenle cuisinière. H. le maire pouvait donc entrer dans sa petite maison économique et en sortir à toute heure de nuit, sans craindre aucun espionnage. Le jour, une femme, mise comme se meiteut les Pariiiiennes pour aller faire des emplettes, et munie d'une clef, no risquait rien à venir chez Grevel ; elle observait les marchandises d'occasion, elle en marchandait, elle entrait dans la boutique, et la quittait sans exciter le moindre soupçon si quelqu'un la rencontrait.

Lorsque Grevel eul allumé les candélabres dans le boudoir, le baron fut tout étonné du luxe intelligent et coçiuet déployé 1^. L'ancien parfumeur avait donné carte blanche à tirindot, et le vieil architecte s'était distingué par une création du genre Pompadour, qui, d'ailleurs, coûtait soixante mille francs. — Je veux, avait dit Grevel à Grindot, qu'une duchesse entrant là soit surprise... Il avait voulu le plus bel édeu parisien pour y posséder son fivei sa leronie du monde, sa Valérie, sa duchesse.

— 11 y a deux lits, dit Grevel à Hulot en montrant un divan d'où l'on tirait un lit comme on tire le tiroir d'une commode. En voici un, l'autre est dans la chambre. Ainsi, nous pouvons passer Ici la nuit tous les deux.

— Les preuves! dit le barou.

Grevel prit un bougeoir et mena son ami dans la chambre à coucher, où, sur une causeuse, Hulot vit une robe de cliambre, magnifique appartenaut à Valérie, et qu'elle avait portée rue Vanneau, pour s'en faire honneur avant de l'emplo^jrer à la petite maison Grevel. Le maire fit Jouer le secret d'uu Joli petit meuble en marqueterie appelé bonhêur du jour ^ y fouilla, saisit une lettre et la tendit au baron.

— Tiens, lis.

Le conseiller d'Etat lut ce petit billet écrit au crayon :

« Je t'ai vainement attendu, vieux rat! Une femme comme mol

n'attend jamais un ancien parfumeur. Il n'y avait ni dîner commandét

ni cigarettes. Tu me payeras tout cela. »

— Est-ce bien sou écriture?

— Mon Dieu ! dit flulot en s'asseyant accablé. Je reconnais tout ce

3ul lui a servi, voilà ses bonnets et ses pantoofles. Ah çà! voyons, epuls quand...

Grevel fit signe qu'il comprenait, et empoigna une liasse de mémoires dans le petit secrétaire en marqueterie.

— Vois, mon vieux! J'ai payé les entrepreneurs en décembre 18'8t En octobre, deux mois auparavant, cette délicieuse petite maison était étrenuée.

Le conseiller d'Etat baissa la tête.

— Comment diable faites-vous? car Je connais l'emploi de son temps heure par heure.

— Et la promenade aux Tuileries... dit Grevel en se frottant les mains et julîilant.

— Eh bien?... reprit Hulot hébété.

» Ta soi-disant maîtresse vient aux Tuileries; elle est censée s'y

promener de une heure à quatre heures ; mais crac ! en deux lompsi

LES PARENTS PAUVRES

elle est ici. Th connais Molière? Eli Lien! baron, il n*y a rien d'imaginaire dans ton intitule. ' '

Ilulot, ne poiivanl plus douter de rien, resta dans un silence sinistre. Les catastro})lies poussent tous les hommes forts et iulclligenls à la philosophie! Le baron était, moralement, connnc un homme qui cherche son chemin la nuit dans une foi èl. Ce silence morne, le changement qui se fil sur cette-physionomie affaissée, tout inquiéta Crevel, qui ne voulait pas la mort de son collaborateur.

— Comme je le disais, mon vieux, nous sommes manche à manche, jouons la belle... Veux-tu jouer la belle, voyons? au plus tiu !

— Pourquoi, se dit llulot en se parlant à lui-même, sur dix belles femmes, y en a-t-ilau moins sept de perverses?

Le baron élail irop en désanroi pour trouver la solution de ce problème. La beaulé, c^est le plus grand des pouvoirs humains. Tout pouvoir sans contrepoids, sans entraves, autocratique, mène à l'abus, à la folie. L'arbitraire, c'est la démence du pouvoir. Chez la femme, rarbilraire, c'est la fantaisie. .....

— Tu n'as pas à te plaindre, mon cher confrère, lu as la plus belle des femmes, et elle est vertueuse.

— Je mérite mon sort, se dit Hulol ; j'ai méconnu ma femme, je la fais souffrir, el c'est un ange ! 0 ma pauvre Adeline, lu es bien vengée! Elle souffre, seule, en silence; elle est digne d'adoration, elle mérite mon amour; je devrais... car elle esi admirable encore, blanche el redevenue jeune fille... Mais a-t-on iam:ûs vu femme plus ignoble, plus infâme, plus scélérate une cette Valérie?

— C'est une vaurienne, dit Crevel, une coquine à fouetter sur la place du Chàtelct: mais, mon cher Cnnillac, si nous sommes juslenucorps bleu, maréchal de Richelieu, Trumeau, Pompadour, du Barry, roués, et tout ce qu'il y a de plus dix-huitième siècle, nous n'avons plus de lieutenant de police.

— Comment se faire aimer?... se demandait Hulot sans écouter Crevel. '

— C'est une bêtise à nous autres, de vouloir être aimés, mon cher, dit Crevel '. nous ne pouvons être que supportés, car madame Marneiïe est cent fols plus rouée que Josépha...

— Et avide ! elle nie coûte cent qu.ltre-vingl douze mille francs I... s* écria llulot.

— Et combien de centimes? demanda Crevel avec l'insolence du financier en trouvanl la somme minime.

•—On voit bien que lu ne l'aimes pas, dit mélancoliquement le baron. '

— Moi, j'en ai assez, répliqua Crevel, car elle a plus de trois cent mille francs à moi ! * *

— Où est^e? où tout cela passe-l-il? dit le baron en se prenant la tête dans les mains. '

— Si nous nous étions entendus, comme ces petits jeunes gens qui se cotisent pour entretenir une lorette de deux sous, elle nous aurait coûté moins cher... ' -

— C'est une idée ! repartit le baron ; mais elle nous tromperait toujours, car, mon gros père, que penses-tu de ce Brésilien ?

— Ah ! vieux lapin, tu as raison, nous sommes joués comme des... des actionnaires!..', dit CreVel; Toutes ces femmes-là sont des commandites!

— C'est donc elle, dit le baron, qui l'a parlé de la lumière sur la fenêtre''... . :

— Mon bonhomme, reprit Crevel en se mettant en position, nous sommes /Zou/«/ Valérie est une... Elle m'a dit de te tenir ici... J'y vois clair... Elle a son Brésilien... Ah ! je renonce à elle, car si vous lui teniez les mains, elle trouverait moyen dé vous tromper avec ses pieds ! Tiens, c'est une infâme, une rouée ! : , i

— Elle est an-dessous des prostituées, dit le baron. Josépha, Jenny Cndine étaient dans leur droit en nous trompant, elles font métier de leurs charmes, elles.

— Mais elle! qui fait la sainte, la prude, dit Crevel. Tiens, Hulot, retourne à ta femme, car lu n'es pa<i bien dans les affaires, on commence à causer de certaines lettres de change souscrites à un petit usurier dont la spécialité consiste à prêler aux lorelles, un certain Vnuvinet. Quant a moi, me voilà guéri des femmes comme il faut. D'ailleurs, à nos âges, quel besoin avons-nous de ces drôlesses, oui, je suis franc, ne peuvent pas ne point nous tromper?- Tu as des cheveux blancs, des fausses dents, baron. Moi, j'ai l'air de Silène. Je vais me mettre à amasser. L'argent ne trompe point., Si le Trésor s'ouvre ions les six mois pour tout le monde,' il vous donne au moins des intérêts, et cette femme en coûte... Avec toi, mon cher cunfrère, Gubeila, mon vieux coi^iplice, je pourrais accepter. une situation chocnoso,,, non, philosophique; mais un Brésilien qui, peut-être, apporte de son pays des denrées coloniales, suspectes... . »'

— La femme, dit UuIot, est un être inexplicable.

— Je l'explique, dit Crevel : nous sommes vieux, le Brésilien est jeune el beau...

— Oui, c'est vrai, dit Hulol, je Tavoue, nous vieillissons. Mais, mon ami, comment renoncer à voir ces bt'lles créatures se déshabillant, roulant leurs cheveux, nous resardaul avec un fin sourire à ira vers leurs doigts qiiaivl elles mcllcnt leurs papillotes, fais;iut toutes leurs

mines, débitant leurs men^9gcs, et se.dis^nt peu aimées, quand elles nous voient harassés par les affaires, et nous distrayant malgré tout? ' — Oui, ma foi ! c'est la seule chose agréable de la vie... s'écria Crc- .vel. Ah! quaud un minois vous sourit, el qu'on vous dit - « Mon bon .chéri, sais-tu combien lu es aiinablel Moi, je suis sans doute autrement faite que les autres femmes qui se passionnent pour de petits jeunes gens à barbe de bouc, des drôles qui fument, el grossiers comme des laquais! car leur jeunesse leur donne une insofence!... Enfin, ils viennent, ils vous disent bonjour et ils s'en vont... Moi, que iu soupçonnes de coquetterie, JQ préfère à ces moutards les gens de .cinquante ans ; on garde ça longtemps; c'est dévoué, ça sait qu'une .femme se retrouve difficilemeut, el ils nous, apprécient... Voilà pourquoi je t'aime, grand scéléral!... » El elles accompagnent ces: espèces .d'aveux de minauderies, de gentillesses, de..'. Ah ! c est faux comme des programmes d'hôtel de ville...

— \je mensonge vaut souvent mieux (|ue la vérité, dit Hulot en se .rappelant quelques scènes charmantes évoquées par la pantomime de Crevel qui singeait Valérie. On est forcé de travailler le meqsouge, de coudre des paillettes à sed habits de théâtre...

./ — Et puis enfin, on les a. ces menteuses! dit brutalement Crevel.

— Valérie est une fée, cria le baron, elle vous métamorphose, ua vieillard en jeune homme...

— Ah ! oui, reprit Crevel, c*est une anguille qui vous coule entre les mains; mais c'est la plus jolie des anguilles... blanche et douce .comme du sucre ! drôle comme Arnal, el des inventions! ah ! *

— Oh! oui, elle est bien spirituelle ! s'écria le baron ne pensani plus à sa fenmie. . .

. - Les deux confrères se couchèrent les meilleurs amis du monde en se rappelant une à une les perfections de Valérie, les intonations de sa voix, ses chatteries, ses gestes, ses drôleries, les saillies de sou esprit, celles de son cœur; car cette artiste eu amour avait des élans adinirables, comme lés ténors qui chantent un air mieux un jour que l'autre. El tous les deux ils -s'endormirent, bercés par ces réinioi&— cences tentatrices et dialioliqiies éclairées par les feux de l'enfer.

Le lendemain, à neuf heures, Hulot parla d'aller au ministère, Crevel avait affaire à la campagne. Ils sortirent ensemble, et Crevel tendit la main [au baron en lui disant : — Sans rancune, n'esi-ce pas? car nous ne pensons plus ni l'un ni l'autre à ' madame Marneffe. - ; — Oh 1 c'est bien fini ! répondit Hulot en exprimant une sorte d'horreur.

A dix heures et demie, Crevel grimpait quatre à quatre l'escalier de madame Marneffe. Il trouva rinlàme créature, l'adorable encliautoresse, dans le déshabillé le plus coquet du monde, mangeant un joli petit déjeuner fin en compagnie du baron Henri Montés de Montéjauos et de Lisbeth. Malgré le coup que lui porta la vue du Brésilien, Crevel pria madame Marneffe de lui donner deux minutes d'audience. Valérie passa dans le salon avec Crevel. •

— Valérie, [mon ange, dit l'amoureux Crevel, M. Marneffe o'a pas longtemps à vivre ; si tu veux m'èlre fidèle, à sa mort, nous nous marierons. Songes-y. Je l'ai débarrassée' de Hulol... Ainsi, vois si ce Brésilien peut valoir un maire de Paris, un homme qui, pour toi, voudra parvenir aux plus hautes dignités, el qui déjà possède quatre-vingt et quelques mille livres de rente. • •

. — On y songera, dit-elle. Je serai rue du Dauphin à deux heures, et nous en causerons ; mais, soyez sage !, el n'oubliez pas le translërt que vous m'avez promis hier. <

, Elle revint dans la salle à manger ./suivie de Crevel, qui se .flattait d'avoir trouvé le moyen de. posséder à lui seul Valérie ; mais il aperçut le baron Ilulottqui, pendant cette courte conférence, était entré pour réaliser le même dessein. Le conseiller d'Etat demanda, comme Crevel, un moment d'audience. Madame Marneffe se leva pour relourr au salon, en souriant au Brésilien, comn^e pour lui dire : ^lls sont fous 1 ils ne le voient donc pas ?

' ^ — Valérie, dit le conseiller d'Etat, mon enfant ; ce cousin est un cousin d'Aniériqne. ..

. — Ohl assez! s*écria-t-elle len interrompant le baron. Marneffe n'a jamais été, ne sera plus, ne peut plus être mon mari. Le premier, le seul homme que j'aie aimé est revenu, sans être attendu... Ce n'est pas ma faute ! Mais regardez bien Henri et regardez-vous. Puis demanpèz-yous si une femme, surtout quand elle aime, peut hésiter. Mon dicr. Je ne suis pas une femme entretenue. A compter d'aujourd'hui, je ne veux plus êtro comme Suzanne entre deux vieillards. Si vous tenez à moi, vous serez, vous el Crevel, nos amis; mais tout est fini, car j'ai vingt-six ans ; je veux être à l'avenir une sainte, une excelleiiie cl digne femme... comme la vôtre.

— C'est' ainsi? dit Hulot: Ah! voilà comment 'vous m'accueillez, (oi'sqùé je venais, comme un pape, les mains pleines d'indulgences !... Eh ! bien," votre mari ne sera jamais, chef de bureau ni officier de la Légion d'honneur...

— C'est ce que nous verrous! dit madame Marneffe en rcgaidant Hulot d'une certaine manière. •

— Ne nous fâchons pas, reprit Hulot au désespoir, je viendrai ce soir, et lions nous entendrons.

— Chez Lisbeth, oui !...

LA COUSINE BETTK.

' — Eli ! bien, dîl le vieillard amoureux; clicz Lisbeih !... i

• Uulot et Grevel descendirent ensemble sans se dire^un *mot jusque dans la rue ; mais, 'sur le trottoir, ils se regardèrent et^c nit" mi à rire tristement. • . . •. •

— Nous sommes deux vieux fous!... dit Grevel.

— Je les ai congédiés, dit madame NarnefTe à LIsbelh en se remcU lanl à labié." Je n'ai jamais aimé, je n*ai me et n'aimerai jsimais qnq mon jaguar," ajoula-l-el le en souriant à ilenri Montés. Lisbeth, ma fille, tu ne sais pas?.;. Henri m'a pardonné les infamies auxquelles la misère ma réduite. . . »

• — C'est ma faute, dit le Brésilien, j'aurais dô t*enyoyer cent mille francs. •

• — Pauvre enfant! s'écria Valérie, j'aurais dû travailler pour vivre, mais je n'ai pas les doigts faits pour cela... demande à Lisbeih.

' Le Brésilien s'en alla l'homme le plus heureux de Paris. • • ' Vers les midi, Valérie et Lisbeth causaient dans la magnifique chambre à coucher où cette dangereuse Parisienne donnait à sa toilette ces dernières façons qu'une femme tient à donner elle-même. Les verrous mis; les portières tirées, Valérie iliconta dans leurs moindres détails tous les événements de la soirée, de la nuit et dé la matinée.

' — Es-tu contente, mon bijou? dit-elle a Tiisbeih en terminant. QUic dois-je être un jour» madame Grevel ou madame Montés ? Quel est ton avis? ' •

' — Gretel n*a pas pins de dix ans à vivre, libertin comme il l'est, répondit Lisbeth, et Montés est jeune. Grevel le laissera trente mille francs de rente, environ. Que Moulés attende, il sera bien assez heureux en restant le Benjamin. Ainsi, vers trente-lrois ans, tu peux, ma clière enfant; en te conservant belle; épouser ton Brésilien et jouer un grand rôle avec soixante mille francs de rente à toi, surtout prolégée par une maréchale... •

— Oui, mais Montés est BrésiKen, il n'arrivera jamais à rien, fit observer Valérie. . • . . . ^

' — Nous sommes, dit- Lisbeth, ^dans- un temps de chemins de fer, où les étrangers finissent en France par occuper de grandes positions. ' — Noos verrons, reprit Valérie, quand MarneiTe sera mort, et il n'a pas longtemps à souffrir.

' — Ges maladies qui lui reviennent, dit -Lisbeth, sont comme les remords du physique^ Allons, je vais chez Horlense.

- — Eh bien ! va, mon ange, répondit Valérie, et amène- mol mon artiste ! En trois ans n'avoir pas encore gagné seulement un pouce dé terrain! C'est notre honte à toutes deux!' Wenceslas et Henri, voilà mes deux seules passions. L'un, c'est l'amour; l'autre, c'est la fantaisie.

• — Es-tu belle, ce matin ! dit Lisbeth en venant prendre Valérie' pa r la taille et la baisant au front. Je jouis de tous tes plaisirs, de ta fortmie, de ta toilette... Je n'ai vécu que depuis le jour où nous nous sommes faites sœurs. • '

^ — Al (ends i-nia ligresse, dit en riant Valérie» ton-châle est de travers... Tu ne sais pas encore porter un cliàle, inalgré mes leçons, au bout de trois ans, et tu veux être madakne la maréchale lluloi...

Chaussée de brodequins^ en prunelle;' de bas de soie gris, armée d'une robe en magnifique levantine, les cheveux en bandeau sous une irôs-jolie capote en velours noir doublée de satin- jaune,- Lisbeth alla rue Saint-Dominique par le boulevard des Invalides, en se demandant s\ le découragement dUortense lui livrerait enfin cette àmc (orlc, et si I inconstance sarmate,- prise à l'heure où- tout est possible à ces caractères, ferait fléchir l'amour de Wenceslas.- . ,

Uortense et Wenceslas occupaient le rez-dé^chnussée d'une maison située à l'endroit où la rue Sainl-Domiiiiquc aboutit à l'^^splanado des Invalides. Cet appartement, jadis en .harmonie avec la lune de miel, offrait en ce moment un aspect à moitié frais, à moitié fané, qu'il faudrait appeler l'automne' dn mobilier. Les nouveaux mariés sont gâcheursi ils gaspillent sans le savoir, sans le vouloir, les choses autour d'eux, comme ils abusent de l'amour. Pleins d'eux-mêmes, ils se soucient peu de l'avenir, qui, plus tard, préoccupe la mère de Amiiile. ' Lisbeth- trouva sa cousine Uortense ayant achevé d'hUbiller ellemême un petit Wenceslas qui venait d'être exporté dans le jardi^i. '

- — Bonjour» Bette, dit Hortense, qui vint ouvrir elle-même la porte a sa eousiuc.- •. * . - • • ■-.**'

• La cuisihière était -allée'au marché» la femme de chambre,' à la fois bonne d'enfant; faisait un savonnage. ^

— Bonjour,- ma chère enfant, répondit Lisbeth en embrassant- Hortcnse. Eh bien!, lui dit-elle à l'oreille, Wenceslas est-il à son aiclicr?

• — Non, il cause avec Slidmsinn et Chanor dans le salon. . — Pourrions- nous être seules ? demanda Lisbeth.

— Viens dans ma chambre. ' * ,

• Cette cbarabre, tendue de perse à fleurs roses et à feuillages verts sur un fond blanc, * sans cesse frappée par le soleil ainsi que le tapis, avait passé. Depuis lonRtemps, les rideaux n'avaient pas été blanchis^ On y sentait la fumée du cigare de Wenceslas qui, devenu graiid- Seigneur de l'art et né gentilhomme, déposait les cendres du-tâhàc sur les bras dçs fauteuils, sur les plus Jolies chuses, en homme/cOniédé qui l'on soîuffire tout, ed homme riche qui ne prend pas de soins bourgeois.

- —Eh bien! parlons de tes affaires, demanda Lisbeth en voyant sa belle cousine muette dans le fiiuleuil où elle s'était plongée. Mais qu'as-tu? je te trouve pàloiie, ma chère.

- — • Il a paru deux nouveaux articles où mon pauvre Wenceslas est abhné ; je les ai lus, je les lui cache, car il se découragerait tout à fait. Le marbre du maréchal Montcornet est regardé comme tout à fait mauvais. On fait grâce aux bas-reliefs pour vanter avec une atroce perfidie le talent d'ornemauiste de -Wenceslas, et afin de donner plusde poids à cette opinion que l'art sévère nous est interdit! Stidmauii, supplié par moi de dire la vérité, m'a désespérée en m'avouant que son opinion à lui s'accordait avec celle de tout les artistes, des critiques et du public. — « Si Wenceslas, m'a-t-il dit, là, dans le jardin avant le déjeuner, n'expose pas, l'année prochaine, un chef-d'œuvre, il doit abandonner la grande sculpture et s'en tenir aux idylles, aux figurines» aux œuvres de bijouterie et de haute orfèvrerie ! » Cet arrêt m'a causé la plus vive peine^ car Wenceslas n'y voudra jamais souscrire, il se sent. Il a tant de belles idées !..

< — Ce n'est pas avec des idées qu'on ]paye sesfétimisseiirs, fit observer Lisbeth, je me tuais à lui dire cela... C'est avec de Targenl. L'argent ne s'obtient que par des choses faKes, et qui plaisent assez aux bourgeois pour être achetées. Quand il s'agit de vivre, il vaut mieux que le sculpteur ait sur ton établi le modèle d'un flambeau, d'un garde-cendres, d'une table, qu'un groupe et qu'une statue, car tout le monde a besoin de cela, tandis que l'amateur de groupes et son argent se font attendre pendant des mois entiers.. .

- — Tu as raison, ma bonne Lisbelh ^ dis^luî donc cela ; moi, je n'en ai pas le courage..: D'ailleura, comme il lé disait à Slidmann. s'il se remet à l'ornement, à la petite sculpture, il faudra renoncer à l'Institut, aux grandes créations de l'art, et nous n'aurons plus les trois cent mille' francs de travaux que Verèaiilles, la ville "de' Paris, le ministère» nous tenaient en réserve.; Voilà ce que nous ùtènt ces affreux articles dictés par des concurrents qui voudraient hériter de nos comniandes.

— Et ce n'est pas là ce que tu.rêvais, pauvre petite chatte! dit Bette en baisant, Hdrtense au front,, tu voulais' lin gentilhomme dominant l'art, à la tête des sculpteurs...' Mais c'est de la poésie, vois-tu... Ce rêve exige cinquante mille francs de rente, et vous n'en avez que deux mille quatre cents, tant que je vivrai ; trois mille après ma mort. ' Quelques larmes vinrent dans les yeux d'Hortense, et Bette les lappa

du reg:trd comme une chatte boit du lait

' Voici riiisioiresticcincie de cette lune de iniei; le récit n'en sera peutêtre pas perdu' pour les artistes.- ' .

• Le travail moral, la chasse dànfs les hautes régions ^e riatelligence, est un des plus grands efforts de l'homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l'art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la pensée, c'est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici. Poussé par la terrible presjsion de la misère, maintenu par Bette dans la situation de ces chevaux à qui l'on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, imaçe de la nécessité, cette espèce de destin subalterne, Wenceslas, ne poêle et rêveur, avait passé de la conception à l'exécution, en franchissant sans les mesurer les abimes qui séparent ces deux hémisphères de l'art. Penser, rêver» concevoir de belles œuvres» est une occupation délicieuse; c'est fumer des cigares enrhanlés» c'est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L'œuvre apparaît alors dans la grâce de i'enfance» dans la joie folle de la génératiou, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire! mais accoucher ! mais élever laborieusement l'enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs» l'embrasser tous les matins avec le cœur iuépuisé de la mère, le lécher'sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu'il déchire incessamment :• mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie e** u faire le chef-d'œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en i;>eiuture, à tous les cœurs en musique» c'est rexécntioii et ses travaux. La main doit s'avancer :à tout moment, {)rête à tout

* moment à obéir à la tête. Or, la tête n'a pas plus les dispositions créatrices à commandement que l'amour n'est continu.

• Cette habitude de la crdHion, cet amour infatigable de la maternité qui fait la mère (ce chef-d'œuvre naturel si bien compris de Raphaël !), enfin, cette maternité cérébrale si difficile 'à conquérir, se perd avec une facilité prodigieuse; L'inspiration,- c'est l'occasion du génie. Elfe cèiirt non pas sur un rasoir,' elle est dans' les airs et s'envole avec la défiance des corbeaux; elle' n'a pas d'écharpe par où le poète la puisse prendre, sa chevislure est une flamme, elle se sauve comme ces beaux flamants blancs et roses, lé désespoir des chasseurs. Aussi le travail est-il une lutte lassante que redoutent et que chérissent les belles et puissantes organisations qui souvent s'y brisent. Un grand poète de ce ténips-ci disait en parlant de ce labeur effrayant : — Je m'y mets avec désespoir et je le quitte avec chngrin. Que les ignorants le sachent t Si

. l'artiste ne se précipite pas dans son œuvre, comme Curiius dans le gouffre,, comme- le soldat dan^ la redoute* saos réfléchir ; et si, dans

LES PARENTS PAUVRES

ce cratère, il no travaille pas comme le mineur enfoui sous un cbou- IcmcDt ; s'il contemple enfin les difTicuilëi nu lien de les vaincre une à une. à l'exemple de ces amoureux des l'écriés, qui, pour obtenir leurs nrincesses, combattaient des enclin ntcmeots rcnalssanti:, l'œuvre reste inachevée, elle périt au fond de l'atelier, où la production devient im-

fios&ible, et Tartiste assiste an suicide de son talent. Rossiui, ce génie rcrc do Raphaël, eu offre un exemple frappant, dans sa ieuncsi>c indigente snperp<MÎée à son âge mûr opulent. Telle est la raison de la récompense pareille, du pareil triomphe, du même laurier accordé aux grands poêles et aux grands généraux.

Wenceslas, nature rêveuse, avait dépensé tant d'énergie à produire, h s'instruire, à travailler sous la direction despotique de LIbbeih, que l'amour et le bonheur amenèrent une réaction. Le vrai caractère re-* parut. La paresse et la nonchalance, la mollesse du Sarnia le, revinrent occuper dans son âme les sillons complnisants d'où la verge du mnilre d'école les avait chassées. L'artiste, pendant les premiers mois, nima sa femme, itorlense et Wenceslas se livrèrent aux adorables eiifantil« lages de la passion légitime, heureuse, insensée. Ilortense fut alors la première à dispenser Wenceslas de tout travail, orgueilleuse de Iriom-

{)her ainsi de sa rivale, la Sculpture. Les caresses d*une femme, d'aiU eurs, font évanouir la Muse, et fléchir la léroce, la brutale fermeté du travailleur. Six à sept mois passèrent, les doigts du sculpteur désap-* prirent à tenir l'ébaucboir. Quand la nécessité de travailler se fit sen* tir, quand le prince de Wissembourg, président du comité de souscription, voulut voir la statue, Wenceslas prononça le mot suprême des flâneurs : — Je vais m'y mettre 1 Et il berça sa ciicre ilorteuse de ùïU lacieuses paroles, des magnifiques plans de l'artiste fumeur. Uorieuse redoubla d'amour pour son poète, elle entrevoyait une sublime statue du maréchal Montcornet. Montcornet devait çire l'idéalisation de Iluirépidité, le type de la cavalerie» le courage à la Murât. Ah bah! l'on devait, à l'aspect de cette statue, concevoir tontes les victoires de l'em* pereiir. Et quelle exécution ! Le crayon était bien complaisant, il suivait la parole.

En fait de statue, il vint un petit Wenceslas ravissant.

Dès qu'il s'agissait d'aller à I atelier du GroÀ-CaiUuu, manier b gfaîse et réaliser la maquette, tantôt la pendule <fai prince exigeait la présence de Wenceslas à l'atelier de Flcreni et de Cbanor, où les figures se ciselaient; lanlùlleÎDir était gris et sombre; aujourd'hui des courses, d'afl'aireav demaîn un diuer de famille, sans compter les malaises du latenf et ceux du corps, et enfin les jours où I on batifole avec une femme adorée. Le maréchal prince de Wissembourg fut obligé de se fÂcher pour obtenir le modèle, et de dire qu'il reviendrait sur sa décision. Ce fut après mille reproches et force grosses paroles que le comité des souscripteurs put voir le plâtre. Chaque jour de travail, Sieinbock revenait visiblement fatigué, se plaignant de ce bbeur de maçon, de sa faiblesse physique. Durant celte première année, le ménage jouissait d'une certame aisance. La comtesse Steiobock» folle de son mari, dans les joies de Famour satisfait, maudissait le ministre de la guerre ; elle alla le voir, et lui dit que les grandes œuvres ne se fabriquaient

Pas comme des canons, et que l'Etat devait être, coiume Louis XIV, rançois 1*' et Léon X, aux ordres du génie. La pauvre Hortense, croyant tenir un Phidias dans ses bras, avait pour son Wenceslas la lâcheté maternelle d'une femme qui pousse l'amour jusqu'à ridolâirie« — Ne te presse pas, dit-elle à son maii, tout notre avenir est dans cette statue, prends ton temps, fais un chef-d œuvre. Elle venait à Tatelicr ; Steinbeck, amoureux, perdait avec sa femn.e cinq heures sur sept , à lui décrire sa statue au Heu de la faire. Il mit ainsi dix-huit mois à terminer cette œuvre» pour lui, capitale.

Quand le plâtre fut couléi que le modèle exista, la pauvre Hortense, après avoir assisté aux énormes efforts de son mari, dont la santé souffrit de ces lassitudes qui brisent le corps, les bras et la main des scuplteurs, Hortense trouva l'œuvre admirable. Son père, ignorant en sculpture, la baronne, non moins ignorante, crièrent au chef-d'œuvre ; Je ministre de la guerre vint alors amené par eux, et, séduit par eux, il fut coulent de ce plâtre isolé, mis dans son jour, et bien présenté devant une toile verte. Hélas 1 à l'exposition de 1841, le blâme unanime dégénéra, dans la boucho des gens irrités d'une idole si nromptemcnt élevée sur son piédestal, en huées et en moqueries. Siidmann voulut éclairer son ami Wenceslas : il fut accusé de jalousie. Les articles de journaux furent pour Hortense les cris de l'envie. Stldmann, ce di^ne (garçon, obtint des articles où les critiques furent combattues, où 1 on fit observer que les sculpteurs modifiaient tellement leurs œuvres entre le plâtre et le marbre, qu'on exposait le marbre. « — Entre le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait, disait Claude Vignou, défigurer un chef-d'œuvre ou faire une grande chose d'une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre. »

En deux ans et demi, Steinbeck fit une statue et un enfant. L'enfant était sublime de beauté, la statue fut détestable.

La pendule du prince et lu statue payèrent les dettes du jeune ménage. Steinbeck avait alors contracté Thabitude d'aller dans le monde, au spectacle, aux Italiens; il parlait admirablement sur l'art, il se niaiutenait, aux yeux des gens du monde, grand artiste parla parole, par ses explications critiques. Il y a des gens de génie à Paris qui passent leur vie à n parler t et qui se contentent d'une espèce de

gloire de salon. Steinbeck, en Imitant ces charmants eunuque?, contractait une aversion croissante de jour en jour pour le travuil. Il apciccvait toutes les difficultés de l'œuvre en voukint la coiiinicnccr, et le découragemcnl qui s'ensuivait faisait mollir chez lui la volonté. L'inspiration, cette folie de la génération intellectuelle, s'enfuyait à tircd'ailes, à l'aspect de cet amant malade.

La sculpture est comme l'art dramatique, à la fois le plus difficile d le plus facile de tous les arts. Copiez un modèle, et l'œuvre est acct.iii-

{>lie : mais y imprimer une âme, faire un type en représentant uu mmmc ou une femme, c'est le péché de Prométhéc. On compte ce succès dans les annales de la sculpture, comme ou compte les poêles dans riiuuianllé. Michel-Ange, Michel Columb, Jean Goujon, Phidias Praxitèle, Polyclète, Puget, Canova. Albert Durer, sont les frère.^ de Milton, de Virgile, de Dante, de Shakspeare, du Tasse, d'ilomcic et de A!olièrc. Celte œuvre est si grandiose, qu'une statue suffit à l'imuioilaliié d*un homme, comme celtes de Figaro, de Lovelace, de Mauon Lescaut suffirent â immortaliser Beaumarcliais, Rirbardson et l'abbc Prévost. Les gens superficiels (les artistes eu comptent beaucoup trop dans leur sein) ont dit que la sculpture existait par le nu seulement,

3 libelle était morte avec la Grèce el que le vêlement moderne la reliait impossible. D'abord, les anciens ont fait de sublimes statues eulièrcmeiit voilées, comme la Polymnie, la Julie, etc., et nous n'avons pas trouvé la dixième partie de leurs œuvres. Puis, que les vrais amants de l'art aillent voir à Florence le Penseur de Michel-Ange, et dans la cathédrale de Mayence la Vierge d'Albert Durer, qui a fait, en ébcnc, une femme vivante sous ses triples robes, et la chevelure la plus ondoyante, la plus maniable que jamais femme de chambre ait peignée : (]ue les ignorants y courent, et tous reconnaîtront que le génie peut imprégner l'habit, l'armure, la robe, d'une pensée et y mettre uu corps, tout aussi bien que l'homme imprime son caractère et les habitudes de sa vie h son enveloppe. La sculpture est la réalisation continuelle du fait qui s*est appelé pour la seule et unique fois dans la peinture : Raphaël I La soluiiou de ce terrible problème ne se lioiivc une dBH» Hi Irwaîl etasiaal, soaftcas, car les diflir ailés nuàlériclks aoîvent être tellement vaincues, la hiain doit être si châtiée, si pK4e et obéissante, que le sculpteur puisse lutter âme à âme avec cette insaisissable nature morale qu'il faut transfigurer en la maléi ialisaut. Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de sou violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l'archet, les cordes et lui; cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail couslanl est la loi de Tart comme celle de la vie; car l'art, c'est la création idéalisée. Aussi les grands arlistes,-lcs poètes complets, n'attendoul-ils ni les commandes, ni les chalands : ils enfantent aujourd'hui* demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, celte perpéiuelio connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans sou ateli<T, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias oui dû vivre ainsi.

Wenceslas Steinbeck était sur la roule aride parcourue par ces grands hommes, et qui mène aux Alpes de la gloire, quand Lishcih Pavait enchaîné dans sa mansarde. Le bonheur, sous la figure d'ilortcnse, avait rendu le poète à la paresse, état normal de tous les artistes, car leur paresse, à eux, est occupée. C'est le plaisir des pachas au sérail : ils caressent des idées, ils s'enivrent aux sources de l'iulrlligence. De grands artistes, tels que Steinbeck, dévorés par la rêverie, . ont été just4'mcnt nommés des rêveurs. Ces mangeurs d'opium toin- * bent tous dans la misère; tandis que, maintenus par rinflexibiliié des circonstances, ils eussent été de grands hommes. Ces deiiii-artistes sont d'ailleurs charmants, les hommes les aiment et les enivrent de louanges, ils paraissent supérieurs aux véritables ariistes taxés de personnalité, de sauvagerie, de rébellion aux lois du monde. Voici pourquoi : les grands hommes appartiennent â leurs œuvres. Leur dclacliement de toutes choses, leur dévouement au travail, les constituent égoïstes aux yeux des niais : car ou les veut vêtus des mêmes habits que le daudv, accomplissant les évolutions sociales, appelées devoirs du monde. Ou voudrait les lions de l'Atlas peignés et parfumés comme des bichons de marquise. Ces hommes, qui comnient peu de pairs et qui les rencontrent rarement, tombent dans l'exclusivité de la solitude; ils deviennent inexplicables pour la majorité, composée, comme on le suit, de sots, d'envieux, d'ignorants et de gens superficiels. Comprenez-vous maintenant le rôle d'une femme auprès <lc ces ffrandiosei exceptions? Une femme doit être à la fois ce qu'avait éic Li:)beth pendant cinq ans, et offrir de plus l'amour, l'amour Iniiiible, discret, toujours prêt, toujours souriant.

Hortense, éclairée par ses soulTrances de mère, pressée par d'affreuses nécessités, s'apercevait trop tard des fautes que son excessif amour lui avait fait involontairement coqnneitre; mais, en digne (iiio de sa mère, son cœur se brisoil à l'idée de tourmenter Weuccblas; elle aimait trop pour se faire le bourreau de son cher poêle, el elle voyait arriver le moment où la misère allait l'aiteindre, elle, son fiis et son mari.

— Ah ça! voyons, ma petite, dit Bette eu voyant rouler des larmes

LA COUSINE BETTE

dans les beaux yeux de sa petite cousine, il ne Huit pas désespérer. Un verre plein de les larmes ue payerait pas une assieuëe de soupe ! (juc TOUS faui-il ?

— Mais cinq à six mille francs.

— Je n*ai que trois mille francs au plus, dit Llbbcth. Et que fait en ce moment VVenceslas?

— On lui propose d*cnl reprendre pour six mille francs, de compagnie avec Slidmann, un dessert pour le duc d'Ildrouville. N.Chonorse clia ruerait alors de payer quatre mille francs dus ù MM. Ldun de Lora et Bridau, une dette d honneur.

— Gomment, vous avez reçu le prix de la statue et des bas-reliefs «lu monument élevé au maréchal Uontcoruet» et vous n*avez pas payé cela !

— Mais, dii Hortense, depuis trois ans nous dépensons douze mille francs par an, et j'ai cent louis do revenu. Le monument du maréchal, Ions frais payés, n*a pas donné plus de seize mille francs. En vérité, si Wenceslas ne travaille pas, je ne sais ce que nous allons devenir. Ah ! si je pouvais apprendre à laire des statues, comme je remuerais la glaise i dil*elle en tendant ses beaux bras.

On voyait que la femme tenait les promesses de la jeune fille. L*œil d'IIorlcnse étiucelaii ; il coulait dans ses veines un sang chargé de fer, impétueux ; elle déplorait d*employer son énergie à tenir son cnfani.

— Ah ! ma chère petite bichctte, une fille sage ne doit épouser un artiste qu'au moment où il a sa fortune faite et non quand elle est à faire.

En ce moment on entendit le bruit des pas et des voix de Stidmann et de VVenceslas, qui reconduisaient Gbanor ; puis bieniôt Wenceslas vint avec Slidmann. Slidmann, artiste lancé dans le monde (les journalistes et des illustres actrices, des loreties célèbres, était un jeune liomme élégant que Valérie voulait avoir chez elle, et que Claude Vignon lui avait déjà piésenté. Stidmann venait de voir finir ses relalions avec la fameuse madame Schoniz, mariée depuis quelques mois et partie en province. Valérie et Lisbeth, qui avaient su cette rupture r-ar Claude Vignon, jugèrent nécessaire d attirer rue Vanneau l'ami de Wenceslas. Comme Stidniann^par discrétion, visitait peu les Steinbeck, et que Lisbeth n'avait pas été témoin de sa présentation récente par Clatide Vignon, die le voyait pour la première fois. En examinant ce célèbre artiste, elle surprit quelques regards ietés par lui sur Hortense, qui lui firent entrevoir la possibilité de le donner comme conseil tion à la comtesse Steinbeck, si Wenceslas la trahissait. Stidmann

Lisbeth remarqua cet embarras significatif qui ^éne les hommes en picsence d'une femme avec laquelle ils se sont mterdit de enquêter.

— Il esl très-bien, ce jeune homme, dit-elle à l'oreille d'Oortensc.

— Ah ! tu trouves? répondit- elle, je ne l'ai jamais remarqué...

— Stidmann, mon brave, dit Wenceslas à l'oreille de son camarade, nous ne nous gênons point entre nous, eh bien ! nous avons à causer d'affaires avec celte vieille fille.

Stidniann salua les deux cousines et partit.

— C'est fini, dit Wenceslas en revenant après avoir- reconduit Stid* manu ; mais ce travaiMà demandera six mois, et il faut pouvoir vivre pendant tout ce temps-là.

— J*ai mes diamants! s'écria la jeune comtesse Steinbeck avec le sublime élan des femmes qui aiment.

Une larme vint aux yeux de Wenceslas.

— Oh 1 je vais travailler, répondit-il en venant s'asseoir auprès de sa femme, qu'il prit sur ses genoux. Je vais faire des brocanietf une curbeiile (le mariage, des groupes en bronze...

— Mais, mes chers enfants, dit Lisbeth, car vous savez que vous êtes mes héritiers, et je vous laisserai, croyez-le, un joli magot, surtout si vous m'aidez à épou^er le maréchal ; si nous réussissions promptcment, je vous prendrais en pension chez moi, vous et Adcliue. Ah I nous pourrions vivre bien heureux ensemble. Pour le moment, écoutez ma vieille expérience: ne recourez pas au Monl-de- Piété, c'est la perle de l'emprunteur. J'ai toujours vu les nécessiteux manquant, lors du renouvellement, dé l'argent nécessaire au service de l'intérêt, et loiit est perdu. Je puis vous faire prêter de l'argent à cinq pour cent seulement, sur billet.

— Ah I nous serions sauvés, dit Hortense.

— £h bien 1 ma petite, que Wenceslas vienne chez la personne qui l'obligerait à ma prière. C'est madame MamefTe: en la flattant, car clic est vaniteuse comme une parvenue, elle vous tirera d'embarras de la façon la plus obligeante. Viens dans celte maison-là, ma chère liortense.

Hortense regarda Wenceslas de l'air que doivent avoir les condamnés à mort en montant à l'écharaiid.

— Claude Vignon a présenté là Stidmann, répondit Wenceslas: c'est une maison très-agréable.

Hortense baiss:i la tête. Ce qu'elle éprouvait, un seul mot peut te faire comprendre : ce n était pas une douleur, mais une maladie.

— M;US| ma chère Hortense, apprends donc la vie l s'ccrîa Lisbeth

en comprenant l'éloquence du mouvement d'Boriense; sinon, lu seras comme ta mère, déporiéc dans une chambre déserte ou lu pleureras comme Galypso le uépart d'Ulj^&se, à un âge où il n*jr a plus de Télé-* maquel... ajoiila-t-elle en répétant une raillerie de madame Manieffc. Il faut considérer les gens dans le monde comme des ustensiles dont on se sert, qu'on prend, qu'on laisse selon leur utilité. Servez-vous, mes chers enfants, de madame Marneiïe, et quittez-la plus tard. As-tu peur que Wenceslas, qui l'adore, se prenne de passion pour une femme de quatre ou cinq ans plus âgée que toi, fonee comme une botte de luzerne, et...

— J'aime mieux mettre mes diamants en gage, dit Hortense. Oh ! ne va jamais là, Wenceslas I... c'est Tenferl

— Hortense a raison, dit Wenceslas en embrassant sa femme.

— Merci, mon ami, répondit la jeune femme au comble du bonheur. Vois-tu, Lisbeth, mon mari est un auge : il ne joue iras, nous allons partout ensemble, et, s'il pouvait se meitre au travail, non, je serais trop heureuse. Pour(|uoi nous montrer chez la maîtresse de noutî pcrc, chez une femme qui le ruine et qui cause les chagrins dont se meurt notre héroïque maman''...

rien dire...

— Tu défends tout le monde, chère Bette. •

Hortense fut appelée au jardin par les cris de son enfant, et Lisbeth resta seule avec Wenceslas.

^ — Vous avez un ange pour femme, Wenceslas ! dit la cousine Bette; aimez-la bien, ne lui failes jamais do chagrin.

— Oui, je l'aime tant, que je lui cache notre situation, répondit Wenceslas; mais à vous, Lisbeth, je puis vous en parier... Eh hîcn I en mettant les diamants de ma femme au Monl-dc-Pléié, nous ne serions pas plus avancés.

— Eh bien! empruntez à madame Marneffe... dit lisbeth. Décidez Hortense, Wenceslas, à vous y laisser venir, ou, ma fui, allez-y sans qu'elle s'en doute.

— C'est à quoi je pensais, répondit Wenceslas, au moment où je reihsals d'y aller pour ne pas aflligcr Hortense.

— Ecoutez, VVenceslas, je vous aime trop tous les deux pour no pas vous prévenir du danger. Si*vous venez la, tenez voire cœur à diMix mains, carTceite femme est un démon; tous ceux qui la voient Tadorent; elle est si vicieuse, si affriolante 1... elle fascine comme un chefd'œuvre. Empruntez-lui son argent, et ne laissez pas votre .àuie en gaçe! Je ne me consolerais pas si ma cousine devait être trahie. La voici ! s'écria Lisbeth: ne disons plus rien, j'arrangerai votre affaire.

— Embrasse LIsbetbi mon ange, dii Wenceslas à sa femme, elle nous tirera d'embarras en nous prêtant ses économies.

Et il fit un signe à Lisbeih, que Lisbeth comprit.

— J'espère alors que tu travailleras, mon chérubin ? dit HortcBfe.

— Ahl répondit l'artiste, dès demain.

— C'est ce demain qui nous ruine, dit Horicnse en luifourianl.

«— Ah ! ma chère enfant, dis toi-même si chaqueJiNir il ne s'est pas rencontré des empêchements, des obstacles, de^ffraires?

— Oui, lu as raison, mon amour.

— J'ai là, reprit Stchiboek en se frappant le firont, des idées î... Oh! mais je veux étonner tous mes ennemis. Je veux faire un service de table dans le genre allemand du icizième siècle, le genre rêveur ! Je tortillerai des feuilles pleines é'hisectes ; j'y coucherai des enfants, j'y mêlerai des chimères nonvelles, de vraies chhnèrcs, les corps de nos rêves!... Je les tiens! casera fouillé, léger et louJru tout à la fois. Chanor est sorti tout émerveillé... J'avais besoin d'être encourage, car le dernier article fait sur le monument do Montcornet m'avait bien eiïondré.

Pendant un /noment de la journée où Lisbctli et Wenceslas furent seuls, l'artiste convint avec la vieille fille de venir le lendemain voir madame Marnefi'e, car, ou sa femme le lui aurait permis, ou il irait secrètement.

Valérie, instruite le soir même de ce triomphe, exigea du baron Hulot qu'il allât inviter à dtner Slidmann, Claude Vignon et Steinbock; car elle commençait à le tyranniser comme ces sortes de femmes ^avent tyranniser les vieillards qui trottent par la ville et vont supplier quiconque est nécessaire aux intérêts, aux vanités de ces dures maîtresses.

Le lendemain, Valérie se mit sous les armes en faisant une de ces loilelles que les Parisiennes inventent quand elles veulent jouir de tous leurs avantages. Elle s'étudia dans cette œuvre, comme un homme qui va se battre repasse sci feintes et ses rompue. Pas un pli, pas une ride. Valérie avait sa plus belle blanclieur, sa mollesse, sa finesse. Enfin ses mouches attiraient insensiblement le regard. On croit les mouches du dix-huitième siècle perdues ou supprimées; on se trompe. Aujourd'hui les femmes, plus habiles que celles du temps passé, mendient le coup de lorgneile par d'audacieux stratagèmes. Telle découvre, la première, cette cocarde de nibans au centre de laquelie on met un diamant, et elle accapare les regards pendant lente une soirée ; telle autre ressuscite la résille ou se plante «n poignard dans les cheveux

ponr relire peoser à sa jarrcliëre: ceilMi met drs poigneia ea vclnuri noir, celle-llt reparati avec des barbe».' Ces sublimes cfToris, ces Ant-

' lerliiz de la cotiueLtorle ou de l'umour, devieiitiCnl alors dos modes pour les spbëres inCiSrieurcs, au niflinoiK où les lieureiiscs cn5:ilriccs en cherchent d'aulres. Pour celle sitirife. où Valérie voulait réussir,

. elle se posa trois mouches. Elle s'élall fait prrgner avec une cm i|tii cliangen, pour quelques jours, ses clieventblotidsen cbevei» cendres. M.idaine Steinbock étant d'im hloiid ardciil. elle vnriliit ne lui nssi'mbicr eu rien. Cette couleur nouvelle donna quelque chose de pîqu.nnt et d'étrange â Valérie qui préorcnpa ses fidèfes à tel point, que Montés lui ilit : — « Qu'nvez-vous donc ce suir?... » Puis elle se mit un cnllii^r de vcluars niiir assez large qwi lit ressortir In blancbcur di- sa puilriue. ].a troisième mouche pou v ni t se ciioi^wkt ii l'ex-attaiMtne , de nos grandincfes. Valérie se planta le pins joli petit huiilnn de rqse au milieu de son coi^age, eu haut (tu buse, dans le creux le pins mi- , gnon. C clait à Taire b.tis-

I — Je suis' â croquer!

. se dil-elle en rcpassiuit . ses attitudesdaos la glace, absolument comme imc danseuse fait ses

Lishclb était allée A la huile, et le diner devait jtrc un tic ces dîners &u> peifins qne Hathnrîne cuisinait ^our sou tévé* que quand il traitait le prélat du diocèse Toi-

Siidninon , Claude Vi-.

gnon et le comte Slclnbock arrivèrent presque ù la rois, vers six Iteurcs. Une femme vulgaire ou- oaiurelle, si vuus voulez, seraîi. accourue au UMi) do l'éire si ardemment désiré : mais Valéi'ie, qui, depuis cluq heures , atlcndiul dans sa chambre, laissa ses trois convives ensemble, ccrt^iine d'être l'objet de leur couvcrsatbn ou de leurs pensées secrcles. Elle-même, en dirigeant l'arrangement (Il ; ton i-alon, elle avait mis en ëvidcnee ces délicieuses babioles qiioproiluil Paris , cl <]uc nulle auti-e ville ne pourra produire, qui révèlent la femme et lannouccnt pour ainsi dire : des sontenirti reliés en email et brodés de perles, des coupes pleines de liagues charmantes, des ^ cliers-d'cetivre de Sèvres ou de Saie montés avec un goût exquis par Florent ei Clianor; enfin des statuettes et des albums, tous ces cotifi-

cliets qui valent dos sommes folles, et que commiinde aux fabricants la piission dans son premier délire ou pour sou dernier raccommodement. Valérie se Irouvail d ailleurs sou^ le coup de l'ivresse que cause le succès, elle avait promis i Crcvel d'Stre sa léinnie h Marncife mourait. Or, l'amuureiix Crcvel avait fait opérer, au nom de Valérie l'orlin, le transfert de dix mille fiaucs de renie, somme de ses gains dans les alfuires de chemins de fer depuis trois ans, toui ce que lui avait rapporté ce capital de ccut mille écus orTeri h la baronne Ilulul. Ainsi, ^alérie possédait trente-deux mille francs de rente. Orevel venait de làclier une promesse bleu autrement importante que le don de ses prollts. Dans le paroiisine de| passion où s;i duchesse l'avait plongé detleux heures à quatre (il donnait ce surnom à madame de tlariieffe pour compléter ses illusions), car Valérie s'était surpassée rue du Dauphin, il crut devoir enconiagir la Tidélité promise en odrant ,b pers^iive d'uo joli petit Itbtcl qu'un imprudent entrepreneur s'é-

Wencetlu et tel amis Chiaor et Stidiuti

tait hlti rue Barbette et qu'on allait vendre. Valérie se voyait dans celle ' cbirmante maison entre cour et jardin, avec voiture .'

— Quelle est la vie honnête qui peut donner tout cela en si peu de temps et si facilement? avait-vlle dit à Liabeth en achevant sa toilelic.

Lisbetli dinait ce jour-là cbcz Valiirie, afin d'en pouvoir dire àSIeiD* boek ec que personne ne peut dire soi-même de soi. Madame HarnifTc, - la figure r.idieusé de bonlieur, fit son entrée dans le salon avec une grâce modeste, suivie de Belle, qui, mise tout en noir et jaune, lui servait de refioussoir, en terme d'atelier.

— Bonjour Claude, dil-ellc en tendant la main à l'ancien critique si célèbre. '

Claude Vignon était devenu, comme tant d'autres, un homme politique, nouveau mot pris pour désigner nn ambitieux à la première éiape de son chemin. L'homme politique de 1840 est en quelque sorte raf'Ae dudix-huitteme siècle. Aucun saloa ne serait complet, sans son iiomnic politique.

— Ha chère, voilà

mon petit cousin, le

1 < ' < comte de Steinbeck, dit

~^~-^Z^i ] ' Lisbelh eu préscnianl

^^:' . "'^-Ji Weoceslas, que Valérie

^•■"^l . ^ii paraissait ne pas ape^

™- - ~ / l'i cevoir.

''f^- I — J'ai bien rcconna

' monsieur le cotnie, rti-

pondil Valérie en faisrint nn gracieux salut de tête a l'arilste. Je vous voyais souvent rue du Doyenné: j'ai eu le plaisir d'assister à votre mariage. Ha chère, dit-elle à Lisheth, il est dillicllc d'oublier ton ex-cnlaiit, ne l'cût-on vu qu'une fois... Honsieor Siiilniann est bien boa, reprit-elle en saluant le sculpteur, d'avoir accrp- (é mon invitation à si court dé^ai : mais néces- ' site' n'a |tas de oi! Je ' voas savais l'ami de ces ' ' deux messieurs, (tien n'est plus froid, plus maussade, qu'un diner oi'i tes convives snat inconnus les uns aux antres, e( je vous ai racolé pour leur compte:

mais vous viendrez un:

autre fuis pour le niicu.

n'est-ce pas? dites:

oui!...

Et elle se promena pcn.

dant <iurlques insiauts avec Stidmann, en paraissant uniquement occupée de lui. Un annonça Buccessivemeni Crevel, te' baron lluliit . et i>u député nommé Beau visage. Ce personnage, un Crevel de province, un do ces gens mis au mande pour faire fiiule, vu- 13 lait sons la bannière de

Giraud, conseiller d'E- Ut, et de Victorin llulot. Ces deux hommes poIili(]ueB voulaient faire un noyau de progressistes dans la gnndc phalange des conservateurs. Uiraud venail quelquefois le soir chez madame Mamelfe, qui se flattait d'avoir aussi victorin llulot; mais l'avocat [iurit;iin avait jusqu'alors trouvé des

Êréiextes pour rési^iter à son père et à son Iwau-père. Se montrer divt I femme qui faisait couler les larmes de sa mère lui paraissait uu crime. Victorin Uulol était aux puritains de la poliiicjue ce qu'uuc femme pieuse est aux dévotes.. Beauvisage, ancien bonnetier d'Arcis, voutail prendrt le genre Ht Parit. Cet homme, iiiié des bornes de U Chambre, se lormait c liez la délicieuse, la ravissante m:idamc NarnelTei où, séduit par Crevel, il l'avait acceplé de Valér'ic pour modèle et pour maître ; il le consulLiit en tout, il lui demandait l'adresse de son tailleur, il l'imitait; il essayait de se mettre en position comme lui: enfin Crevel était soti grand homaw. Valérie, entourée de ces per- Bouhages et des trois artistes, bien accompagnée par Lisbelh, nppnntt

LA COUSINE BETrE.

d'aiilnnt plus  WeaceslaB comme uiie femme supérieure, que GIdude Vignon lui Dt l'éloge de m.idama Harneiïe en homme épris.

— C'est madame de HaloleDon daos ta jiipc de IVInon ! dit l'aDcien criliquc. Lui plaire, c'est l'affaire d'une sutrée où l'on a de l'esprit ; mats éire aimé d'elle, c'est ud iriompbe qui peut sulGre à l'orgueil d'un homme, tl en remplir )■ vie.

Valérie, en apparence froide et insouclaDte pour son aocico voisiu, CD attaqua la vanité, sans le savoir d'ailleurs, car elle Ignorail l<! caraclère polonab. Il y a cbei le Slave un côté enfant, comme cliez tous les peuplesprimilivcment sauvages, et qui ontplul&t fait irrtiplioo chez les nations civilisées qu'ils ne se sont rdellp^eat civil!s<^. Celte race s'est répandue comme une inondation, ela rouvert une immense surface du globe. Elle; habite des déserts où les espaces sont m vastes, qu'elle s'y trouve à l'aise; on ne s'y coudoie pas, cnmme en Europe, et la civilisation est impossible sans le nrulEemeni continuel des esprits et des i nié rats. L'Ukraine, la Russie, les plaines du D;inubc. le peuple slave enfin, c'est un irait d'u< Dion entre l'Europe et l'Asie, entre la civillsaiiOD et la barbarie.

Anssi le Polonais, la plus riclie fraction du peuple sbve, a-t-il dans le caractère les cnfdntillngcs et l'inconstance des nations imberbes. 11 possède le courage, rc8> prit et (a force i mais, fnppés d'inconsisiance, ce courage et celte force, cet esprit, n'ont ni iiiélbodc ni esprit, car le Polonais offre une mobilité semblable à celle du vent qui règne sur cette immense plaine cnupëe de marécages; s'il a l'impétuosité des ciiasse-neijics, qui tordent et emportent des maisons, de même que ces terribles avalanches aériennes, il va se perdre dans le premier étane venu, dissous en eao. L'homme prend tnii- )oura quelque cliosc des milieui où il vit. Sans cesse en lutte avec les Turcs, les (olonais en oui rcQu le goût des magnilicenccs orien laies; ils sacriBent souvent le nécessaire pour briller, lis se parent comme des femmes, et cependant le climat leur ■ donné la dure constitoUoD des Arabes. Arasi, le Polonais, sublime dans la douleor, a-t-il btigné les bras de ses oppresseurs i force de te fatn assommer, en

recommençant ainsi, au AliT ic tuilà di

dix-neuvième siècle, le spectacle qu'ont oITert

les premiers chrétiens. Introduisez dix pour cent de sournoîserie angbise dans le caractère poloiiaii, ^ franc, si ouvrrl; et le généreux a^le blanc régnerait aujourd'hui partout où se glisse l'aigle à deux létes. tlo peu de maelilHvélismc eût empêché la Poliiguc île sauver PAntrube qui l'a partagée, d'emprunter à la Prusse, son asurière, qui Fa mince, et de se diviser au moment du premier parl.ige. Au baplêuie de la Pologne, une fée Carabosse, oubliée par les génies qui duiaiuni celle s«!duisantc uniion des plus hrillanles qualités, est sans duiitc venue dire : ■ Garde tous les dons que mes sœurs l'ont dispensé', mais tu ne sauras jamais ce que lu voudras ! » Si, dms son duel liéroî(|ue avec In Russie, la Pologne avait Iriomphé, les Polonais se battraient entre eux aujourd'Imi comme autrefois dans leurs dictes pour s'empêcher les uns les aulres d'être roi. Le jour où celle nation, «uiqoemeni composée de courages sanguins, aura le bon sens de chercher un Louis XI dans ses entrailles, d'en accepter la lyrnunie et la dynas-

4 rWfa. — I-prluiii r^vMH, •— CKif.nk, I.

lie, elle sera sauvée. Ce que la Pologne fut en politique, la plupart des Polonais le sont dans leur vie privée, surlout liinitiuc les dêsaslru» arrivent. Ainsi, Wenccsins Sleiubock. qui depuis trois ans adorait sa femme, et qui se savait un dieu pour elle, fut icllemeui piqué de se voir à peine remarqué par madame MamefTe, qu'il se lit un point d'honneur en lui-même n'en obtenir quelque alleuiiou. En comparant Valérie à sa femme, il donna ravantage à la première. Uotlcnse cliiit une belle chair, comme le disait Vaille i Lisbvlli; mais il y avait en madame HaniciTc l'esprit dans la forme et le piqiiunl du vice. Le dévouement d'Rortensc est un sentiment qui, pour un uiari. lui semble dû ; la conscience de l'iminensc valeur d'un amour absolu se perd bientôt, comme le débiicur se figure, an bout de quelque temps, que iejirSl est à lui. Cette loyauté sublime devient, en quelque sorte, le pam quotidien de l'âme, cl l'infidéliié séduit comme une iriagdisi'. L-i femme dédaigneuse, uue fcnunc dangereuse surlouL, irrite la curiosilé, comme les ^iccs relèveut la bonne chère. Le mépris, si bien joué p.-ir V'alérii-. éL-iil d'aHleiirs iincnouvciiulépuurWcn.

ccsias, après trois ans de plaisirs faciles Uortcosc fut la (emmc et Valérie fut la inaltrcsse.

ticaucoupd'bommesvculent avoir ces deux alitions du mémeouvragCi quoique ce soit une immense preuve d'iiiriiriiirité clicz tin homme qim dn ne pas savoir faire de sa femme sa maîtresse.

La varitiié dans ce gcnra est itu »igiic d'impuissancc. La constance se-

Cl institue le pnëic!

doit avoir toutes h»

femmes dans In sleuuc, connue les poêles crottés du dix-septième siècle faisaient ilc leurs llani'iis des Irb c( des Vhlotis !

— Eh bien I dit Lisbrlli à son petit c«u:>iii lu miHiKui où die lu vit

fasdi

Iron-

\cz-vous Valérie?

— Tiop chaimanlc !

réjionilit WunccsJns.

— Vous n'avez \at voulu m'écouter, repartit la cousine Betb!. Ah!

mon pclil Wcoceslas, si nous étions restés ensemble, vous aivicz été l'amaoi de cette sirènelà, vous l'auriez épousée dès qu'elle serait devenue veuve, et vous auriez eu les quarante mille It-

•' ""^"^'«ïPi V vrcs de rente qu'elle al

— Vraiment!...

Ile. ... — moeSI. — Mais oui, répondit

Lisbeth. Allons, prenez

garde k vous, je vous

ai bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie I donocz-

mui le bras, l'on a servi.

Aucun discours n'éluit plus démoralisant que celui-là,, car, montrez un précipice à un Polonais, il s'y jette aussitôt. Ce peuple a surtout le génie de la cavalerie, il croit pouvoir enfoncer tous les obstacles et en sortir viclor'iciix. Ce coup d i^ron, |iar lequel Li^betli labourait la vanité de son coiii^in. fut appuyé par le spcclaclede la salle à manger, où brillait une magnifique ai^cnieric, où Sicintiock aperçut toutes les délic.lcssesct ksrcclierches du luxe par'itàcn.

— J'aurais mieux fait, se dit-Il en lui-même, d'épouser Cùli mène.

Pendant ce diuer, Hnlol, content de voir là son gendie. et plus salisfail encore de la ceriiiude d'un raccommodement avec Valérie, qu'il se nattait de rendre fidèle par la promesse de la succession Coquet, fui charmant. Siidmann répondit à i'amabiliiù du baron par les gerbes de la plaisauierie pariïicutie, et par sa verve d'arlislc. Sicinbock ne voit-

lat pas se InîsBer «{clipser par son camnrndc« il déploya son osprU, ii eut des saillies, il fil de reflet, il lut content de lui ; madame Marneiïe lui sourit à plusieurs reprises eu lui montrant qu'elle le comprenait bien. La bonne chère, les vins capiteux, acbevèreni de plonger Weo* ceslas dans ce qu'il faut appeler le bourbier du plaisir. Auimé par une pointe de vin, il s'étendit, après le dtncr, sur un divan, en proie à un boiiUcur à la {o\8 physique et spirituel, que madame Marncfre mit au comi)le en venant se poser près de lui, légère, parfumée, belle à damner les nnges. Elle s'inclina vers Wenccsias, elle eflleura presque sou oreille pour lui parler tout bas.

— Ce n'est pas ce soir que nous pouvons causer d'affaires, à moins que vous ne vouliez rester le dernier. Entre vous, Lisbeth et moi, nous nrrangerious les choses à votre convenance...

— Ah ! vous êtes un ange, madame ! dit Wenceslas en lui répondant de la môme manière. J'ai fait une fameuse sottise de lie point écouter Lisbeth...

— Que vous disait-elle?...

— Elle prétendait, rue du Doyenné, que vous m'aimiez!... Bladame Marncffe regarda Wenceslas, eut l'air d'être confuse, et se

leva brusquement. Une femme, jeune et jolie, n'a jamais impunément éveille chez un homme l'idée d'un succès immédiat. Ce mouvement de femme vertueuse, réprimant une passion gardée au fond du cœur, était plus éloquent mille fois que la décinnilion la plus passionnée.

Aussi le désir fut-il si vivement irrité chez Wenccsias, qu'il redoubla d'attentions pour Valérie. Femme en vue, femme souhaitée! De là vient la terrible puissance des actrices. Madame Mnrneffe, se sachant étudiée, se comporta comme une actrice applaudie. Elle fut charmante et obtint un triomphe complet.

-— Les folies de mon beau-pcre ne m'éionncnt plus, dit Wenceslas à Lisbeth.

— Si vous parlez ainsi, W^enceslas, répondit la cousine. Je me rcpcnlinii toute ma vie de vous avoir fait prêter ces dix mille francs, seriez-vous donc comme eux tous, dit- elle en montrant les convives, amoureux fou de cette créature ? Songez donc que vous Feriez le rival de votre beau-père. Enfin pensez à tout le chagrin que vous causeries à llortcnse.

— C'est vrai) dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais uu monstre !

— Il y en a bien assez d'un dans la famille, répliqua Ushcih.

— Le» artistes ne devraient jamais se marier I s'écria Steinbock.

— Âh ! c'est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vos eufauts, à vous, ce sont vos groupes, vos statues, vos cht^fs-d'œuvre.

— Que dites- vous donc là ? vint demander Valérie en so joignant à Lisbeth. Sers le thé, cousine.

Steinbock, par une forfanterie polonaise, voulut paraître familier avec cette fée du salon. Après avou' insulté SiiJmanu, Claude VignoD} Crevel, par un regard, il prit Valérie par la main, et la força do l'oiseoir h côté de lui sur le divan. .

— Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock! dit-elle to résistant peu.

Et elle se mit à rire en tombant près de lui, non sans loi montrer le petit bouton de rose qui parait son corsage.

— Hélas 1 si j'étais grand seigneur, je ne viendrais pas ici, dilil, en emprunteur.

— Pauvre enfant l je me souviens de vos nuits de travail à la rue du Doyenné. Vous avez été uu peu béta. Vous' vous êtes marie, comme un affamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point Paris! Voyez vil vous en êtes ! Mais vous avez fait la sourde oreille au dévouement de la Bette comme à l'amour de la rarisienne, qui savait sou Paris par cœur,

-— Ne me dites plus rien ! s'écria Steinbock, je &uis bàié.

— Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenccsias ; mais à une condition, dit-elle en jouant avec ses admirables rouleaux de cheveux.

— Laquelle?...

— Eh bien ! je ne veux pas d'intérêts...

— Madame!...

' *- Oh I ne vous fâchez pas ; vous me les remplacerez par un groupe vn bronze. Vous avez commencé l'histoire de Samsou. achcvcz-la... laites Dalila coupant les cheveux à l'Hercule juif!... Mais vous qulse- I cz, si vous voulez m'écoutcr, un grand artiste, j'espère que vous comprendrez le sujet. H s'agit d'exprimer la puissance de la femme. S;mison n'est rien, là. C'est le cadavre de la torce. Dalila, c'est la passion qtii ruine tout. Comme cette réplique,,. Est-ce comme cela que vous dites?... ajouta-t-clle finement en voyant Claude Vignon et Stidmaun qui s'approchèrent d'eux en voyant qu'il s'agissait de sculpture; comme cette réplique d'Hercule aux pieds d'Omphale est bien plus belle que le mythe grec ! Est-ce la Grèce qui a copié la Judée? est-ce la Judée qui a pris à la Grèce ce symbole ?

— Ah ! vous soulevez là, madame, une grave question ! celle des époques auxquelles auraient été composés les difl'ércnts livres de la Bible. Le grand et immortel Spinosa, si niaisement rangé parmi les athées, cl qui a uuuhcmatiquemenl prouvé Dieu, prétendait que la Genèse et la partie politique, puur ainci dire, de la Bible est du tcn>ps de

Moïse, et il démontrait les interpolations par des prcu\'C8 philologiques, Audsi a-t-il reçu trois coups de couteau à l'entrée de la synagogue.

— Je ne me savais pas si savante, dit Valérie, ennuyée de voir son tête-à-tôtc interrompu.

-— 1 es femmes savent tout pur instinct, ré|)liqua Claude Vignon.

— Eh bien ! me promettez-vous? dit*elle à Steinbock eu lui i)rcnniil la main avec une précaution de jeune fille amoureuse.

— Vous êtes assez heureux, mon cher, s'écria Stidmann, pour qu.* madame vous demande quelque chose?...

— Qu'est-ce? dit Claude Vignon.

*^ Un petit groupe en bronze, répondit Steinbock, Dalila coupnui les cheveux à Samson.

— C'est difficile, fit observer Claudo Vignon, à cause du lit...

— C'est, au contraire» excessivement facile, répliqua Valérie en £0u* riant. m

— Ah ! faites-nous de la sculpture !... dit Stidmann.

— Madame est la chose à sculpter ! répliqua Claude Vignon en jetant un regard fin à Valérie.

^Eh hioi) ! reprit-elle, voilà comment je comprends la composition. Samson sW réveillé sans cheveux, comme beaucoup de dandys à Huix toupets, le b4roft est là sur le bord du lit, vous n'avez donc qu'à en figurer la basa, cacliée par des linges, par des draperies. Il est là comme Marlut lur les ruines de Carthage, les bras croisé», la tête rasée, Napoléon k Sainte- Hélène, quoi ! Dalila est à genoux, à peu près comme la Uadctelno de Canova. Quand une fille a ruiné son liomuie, elle Tadore. Selon moi, la juive a eu peur de Samson, terrible, puis- •ont, mais elle a dû ahner Samson devenu petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute» elle voudrait rendre à son amaut ses cheveux, elle n'ose pas le regarder, et eUé le regarde en souriant, car elle aperçoit son Dardon dat» la faiblesse de Samson. Ce groupe, et celui de la fa* roueiie Judith, seraient la femme expliquée, là vertu coupe la tôte, le vice ne vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, mes* •leurs I

Et elle lalsaa !•• deux artistes confondus, qui firent, avec la critique, un concert de louanges eo son honneur.

-* On n'eat pas piu^ délicieuse! s'écria Stidmann.

-* Oh 1 c*est» dit Claude Vignon, la femme la plus Intelligente et la plua désirable que J*aie vue. héunir l'esprit et la beauté, c'est si mrr I

— * SI vous» qui avet eu l'honneur de connaître iutlnieincnt Camille Maupln» vous laactt de |Mir«lls arrêts, répondit Stidmann, que devonsnous penser ?

*- Si vous vouiet (lira de Dalila, mon cher comte, un portrait de Valérie» dit Crevel, qui venait de quitter le jeu pour un inomcui, et

Îul avait tout entendu, je vous paye un exemplaire de co groupe mille eus. Oh 1 oui» saprlfttl ! mille écus, Je me fends l

— Jf IM findê ! qu'eslK^e que cela veut dire? demanda Beau\isagc k Claudo Vlflium.

— il buoralt que madaina dalgnkt poser... dit Steinbock en montrant Valérie à* Crevel. Demandes-lui.

En ce moaieni, Valérie apportait elle-même à Steinbock une tasse de thé. C'était plus qu'une distinction, c'était une faveur. 11 y a, dans la manière dont une femme •'aeauilte de cette fonction, tout un laugage ; mais les femmes le aavent bien ; aussi est-ce une étude curieuse à taire que celle de leurs mouvements, de leurs gestes, de leurs regarda» ae leur ton, de leur accent, quand elles accomplissent cet acte de politesse en apparence si simple. Depuis la demande : — Prenez* vous du thô?--- voulez- vous du thé? — Une tasse de thé? froidemeut formulée, et Tordre d'en apporter donné à la nymphe qui tient l'urne, juf qu'à l'énorme poème de i odalisque venant de la table à thé, la lasse à la main. Jusqu'au pacha du cœur, et la lui présentant d*uu air soumis, TolTraiit d'une voix caressante, avec un regard plein do promesses voluptueuses, on physiologiste peut observer tous les sentimcnis féminins, depuis l'aversion, depuis l'iudifTcrcnce, jusqu'à la dériaratiun de Phèdre à Uippolyte. Les femmes peuvent là se faire, à volonté, méprisantes jusqu*à 1 insulte, humbles jusqu'à l'esclavage de l'Orient. Valéi'ic fut plus qu'une femme, elle fut le serpent fuit femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu'à Steinbock, une ii\iso de thé àja main.

— Je prendrai, dit l'artiste à l'oreille de Valérie en se levant cl erfleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses do thé (\\i^' vous voudrez m en oflrir, pour me les voir présenter ainsi !...

— Que paricz-vuus de poser? demanda*t*ellc sans paraître avoii reçu en plein cœur cette explosion si rageusement attendue.

— Le père Crevel m'achète un exemplaire de votre gr( iipc mille écus.

— Mille écus, lui, un groupe?

— Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.

— Il n'y jsera pas, j'espère, reprit-elle, le groupe v::udrait niors |lus que sa fortune, car Dalila doit être uu peu décoiletcc...

De même que Crevel se mettait eu position, toutes les fomnicsout une atlltudo victorieuse, une pose étudiée , où elles se font irrési^ii" blemcnt admirer. On en voit qui, dans les salons, passent lour vio à rrgardcr la dentelle de leurs chemisettes et à reuictlrc eu place les épauleites do leurs robes» ou bien à faite Jouer les brillants de leur

-L\ COUSINE BEtTE.

pnmello en contemplant les corniches. Madame Narncflo, elle, ne iriomphaU pas en Tace comme loiiles les autres. Etlo se retourna brtis-

aiicntont pour aller à la table à ilid retrouver Lisbath. Ce mouvement c danseuse agitant sa robe, par lequel elle avait conquis iluloi, fasclua Siciobock.

— Ta vengeance est comnièle, dit Valérie h l'oreille de LIsbeth, ilortense pleurera toutes ses lannes et maudira le jour où elle i*a pris Wenceslas.

— Tant que je ne serai pas madame In maréchale, je n'aurai rien fait, répondit la Lorraine : mais iU commencent à le vouloir tous... Ce nintin, je suis allée chez Viciorin. J'ai oublié de te raconter cela. Les llulot jeune ont racheté les leiiroK de change du baron à Vnuvinol, ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze mille francs à cinq pour cent d'intérêt, remboursables en trois ans, avec hypothèque sur leur maison. Voili les Hulot jeune dans la gône pour ifoi^ ans, il leur serait Impossible de trouver mainteuunt de largent sur celte pro-

Êriëté. Viciorin est d'une tristesse affreuse, il a compris son père, nfiii Grevel est capable de no plus voir ses enfants, tant il sera courroucé de ce dévouement.

— Le baron doit maintenant être sans ressources? dit Valérie à roreilie de Lisbeth en souriant à Hulot.

— Je ne lui vols plus rien ; mais il rentre dans son traitement au mois de septembre.

— Et il a sa police d'assurance, il l'a renouvelée ! Allons, il est temps qu'il fasse Marncfre chef do bureau ; je vais l'assassiner ce soir.

— Blon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas. retirez- vous, je vous en prie. Vmis éles ridicule, vuus regardez Valérie de façon à la compromettre, et son mari est d'une jalousie effrénée. N'imitez pns votre beau-père, et retournez chez vous ; je suis sâro qu'Uorlcuse vous attend...

— Madame Marneffe m'a dit de rester le dernier, pour arranger notre petite affaire entre nous trois, n*pondit Wenceslas.

-— non, dit Lisbeth, je vais vous remettre les dix mille fi*ancs; car son mari a les veuz sur vous: il serait imprudoui h vous de rester. Demain, h neuf heures, apportez la lettre do change : à cette heure-15, ce chinois de Marnefle est k son bureau; Valérie est tranquille... Vous lui avez donc demandé de poser pour un groupe?... Entrez d'abord chez moi. Ah ! je savais bi<*n, dit iJsbelh en surprenant le regard por lequel Steinboek salua Valérie, que vous étiez un libcriiu en herbe. Valérie est bien belle ; niuis tâchez de ne pas faire de cha* grin à Hortense!

Hieo n'irriie les gens mariés autant que de rencontrer, à tout propos, leur femme entre eux et un désir, fût-il passager.

Wrnceslas revint chez lui vers une heure du matin; liortcnse Taticndail depuis environ neuf heures et demie. De neuf heures et demie à dix heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disaut que jamais Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Ghanor et Florent, u'ét;iit rea- Iré si tard. Elle cousait auprès du berceau do son fils ; car elle commençait i épargner la journée d'une ouvrière en faisant elle-même certains raecommodaffes. De dix heures à dix heures et demie, elle eut une pensée de déuance; elle se demanda : — ftlais est-il allô dtner, comme il me l'a dit, chez Glianor et Florent? Il n voulu, pour s'habiller, sa plus belle cravate, ra plus belle épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu'une fcinme qui veut paraître encore mieux qu'elle n'est. Je suis folle! il m'aime. Le voici, d'ailleurs. Au lieu d'arréfer, la voiture, que la jeune femme entendait, passa. De onze heures à minuit, ilortense fut livrée à des terreurs inouïes, causées par ta solitude de son quartier. — S'il est revenu à pied, se dit -elle, il peut lui arriver quelque accident!... On setoe en rencontrant un bout de trottoir ou eu ne s'ottendant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits!... Si des voleurs l'avaient arièië I... Voici la première fois qu'il me laisse seule ici pendant six heures et demie. Pourquoi me tourmenter ? il n'aime que moi. Les hommes devraient être fidèles aux femmes qui les aiment ! ne fût-ce qu'à cause des miracles perpétuels produits par le véritable amour dans le monde sublime, appelé te monde apirituel. Une femme aimante est, par rapport à l'homme aimé, dans la situation d'une somnambule à qui le magnétiseur donnerait le triste pouvoir, en cessant d'être le miroir du monde, d'avoir conscience, comme femme, de ce qu'elle aperçoit comme somnambule. La passiou fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s^écoute pas, elle doute, tant elle aime ! et elle dément le cri de sa puissance de pytbonisse. Ge paroxisme de l'amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits nobles, l'adminaion de ce divin phénomène sera toujours une barrière qui les séparera de l'infidéliié. Comment ne pas ndurer une belle, une spirituelle créature dont l'Anie arrive à de pareilles manifestations?... A une heure du malin, llor- Icuse avait atteint à un tel degré d'angoisse, qu'elle se précipita vers kl porte en reconnaissant Wenceslas à sa manière de sonner ; elle le prit dans (cs bras, en l'y serrant maternellement.

— Enfin, le voila 1... dit-elle en recouvrant l'usage de la parole. Mon ami, désormais j'irai partout où tu iras; car je ne vetix pas éprouver une seconde fois la torture d'une pareille ai tente... Je t'ai vu heurtant contre un trottoir et la tête fracassée ! tué par des vo-

leurs !... Non, une autre fois, je sens que je deviendrais folle... Tu t'es donc bien amusé... snns moi? vilain !

— Que veux-lu, mon petit bon ange ; il y avait là Bixiou, qui nous a fait de nouvelles charccs; Léon de Lor», dont l'esprit n*a pa» tari : Claude Vignon, à qui Je dois le seulariiile consolant qu'on ait écrit sur le monument du maréchal Monteornct. Il y avait...

— Il n'y avait pas de femmes?... demanda vivement ilortense.

— La respectable madame Florent...

—> Tu m'avais dit que c'était au Rocher de Gaucale; c'était do ne

chez eux?

^ Oui, chez eux ; je me suis trompé.... ^ Tu n'es pas venu en voilure?

-Non!

— Et tu arrives à pied de la rue des Totirnelles?

— Siidmann et Bixiou m'ont reconduit par les boulevards jusqu'à la IMadcIciue, tout on causant.

— II fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la Concorde et la rue de Bourgogne? tu n'es pas crotte, dit ilortense en examinant les bottes vernies de son mari.

il avait plu ; mais, de la rue Vanneau à la rue Sainl-Dominîqno, Wenceslas n'avait pu souiller ses bottes.

— Tiens, voilà cinq mille francs que Chanor m'a généreusement prêtés, dit Wenceslas pour couper court à ces iiitcrrogaifous quasijudiciaires.

11 avait fait deux paquets de ses dix billets de niillu francs, un pour Ilortense et un pour lui-même; car il avait pour cinq n)i!le francs «h; dettes ignorées d'Uortense. Il devait à son praticien et à sc.> ouvt icr^.

— Te voilà sans inquiétudes, ma chère, dit-il en embrassant s:i femme. Je vais, dès demain, me mcllre à Toiivriigc ! Oh ! demain, je décampe à huit heures et demie, et je vais à l'atelier. Ainsi, je nie couche trmt de suite pour être levé de bonne heure ; lu me le permets, ma minette?

Le soupçon entré dans le cœur d'iïortcnse disparut; elle fut à mille lieues do la vérité. Madame Alarneffet elle n'y pensait pas. Elle craignait pour son Wenceslas la société des lorcites. Les noms de Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie cf/rénée, l'avaient Inauiétéc.

Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement rassurée. Le voilà maintenant à l'ouvrage, se disait-elle en procodant à riiabillement de son enfant. Oh ! je le vois, il est en train ! Eh bien ! si nous n'avons pas la cioirc de Michel-Ange, noui» aurons celle de Bcnvenulo Cellini ! Bercée elle-même par ses propres espérances, Ilortense crovait à un iieureux avenir: et elle parlait à son fils, âgé de vingt mois, ce langage tout en onomatopées qui fait sourire les enfants, quand, vers onze heures, la cuisinière, qui n'avait pas vu sortir Wenceslas, introduisit Slidmann.

— Pardon, madame, dit l'artiste. Gomment, Wenceslas est déjà parti?

— Il est à son atelier.

— Je venais m'entendre avec lui pour nos travaux.

— Je vais l'cnvoYcr chercher, dit Hortense en faisant signe à Stidmann de s'asseoir.

La jeune femme, rendant grâce en elle-même au ciel de ce hasard, voulut çnrder Stidmann afin d'avoir des détails sur la soirée de la veille. Stidmann s'inclina pour remercier la comtesse de celte faveur. Afadame Steinboek souna, la cuisinière vint, elle lui donna l'ordre d'aller chercher monsieur à l'atelier.

— Vous étes-vous bien amusé hier? dit Hortense, car Wenceslas n'est revenu qu'après une heure du matin.

— Amusé? pas précisément, répondit l'artiste, qui la veille avait voulu faire madame Marnelïe. On ne s'amuse dans le monde que lorsqu'on y a des intérêts. Cette petite madame Marneffe est excessivement spirituelle, mais elle est coquette...

— Et comment Wenceslas l'a-t-ii trouvée?... demanda la pauvre Hortense en essayant de rester calme, il ne m'en a rien dit.

— Je ne vous en dirai qu'une seule chose, répondit Stidmann, c'est que je la crois bien dangereuse.

Hortense devint pâle comme une accouchée.

— Aiubi, c'est bien... chez madame Marneffe... et non pas... ciicz Chanor que vous avez dhié... dit-elle, hier... avec Wenceslas, et il...

Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devhia qu'il en causait un. La comtesse n'acheva pas sa phrase, elle s'évanouit complètement. L'artiste sonna, ta femme do chaïubre vint. Quand Louise essaya d'emporter la comtesse Steinbeck dans sa chambre, mic at laque nerveuse de la plus grande gravité se déclara par d'horribles convulsions. Stidmann, comme tous ceux dont une involontaire indiscrétion détruit i'éciiafaudage élevé par le mensonge d'un mari d.tns son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille poriéo ; il pensa que la comtesse se trouvait dans cei état maladif où la plus légère contrariété devient un danger. La cuisiuti rc vînt annoncer, malheureusement à haute voix, que monsieur n'éinit pas à fou :itclier. Au milieu de sa crise, la comtesse entendit celte réponse, les convulsions recommencèrenl.

LES PARENTS PAUVRES

— Allez cherclicr la mère de madame!... dit Louise à la euisinière ; courez I

— Si je savais où se trouve Wenceslas, j'irais l'avenir, dit Siidmano au désespoir.

— Il est chez cette femme !... cila li pauvre Uortriise. Il s*cst babille bien autrement-que pour aller à son atelier.

Stidmann courut chez madame Marnefre en reconnaissant la vérité de cet aperçu dû à la seconde vue des passions. En ce moment Valérie posait en Dalila. Trop fln pour demander madame MarncfTe, Siidmann passa roide devant la loge, monta rapidement nu second, en se faisant ce raisonnement : Si je demande madame Marneffe, elle n*y sera pas. Si je demande bêtement Steinbock, on me rira au nez... Cassons les vitres! A» coup de sonnclto, Heine arriva.

— Dites à M. le comte Steinbock de venir, sa femme se meurt !... Reine, aussi spirituelle que Stidmann, le regarda d'un air passablement stupide.

— Mais, monsieur, je ne sais pas... ce que vous...

— Je vous dis que mon ami Steinbock est ici, sa femme se meurt, la chose vaut bien la peine nue vous dérangiez votre maîtresse.

Et Stidmann s'en alla. —Oh ! il y est, se dit-il. En effet, Stidmann, qui resta quelques instants rue Vanneau, vil sortir Wenceslas, et lui lit signe de venir prompleinenl. Après avoir raconté la tragédie qui se jouait rue Saint-Dominique, Slidmann gronda Steiubock ne ne l'avoir pas prévenu de garder le secret sur le dîner de la veille.

— Je suis perdu, lui répondit Wenceslas. mais je le pardonne. J*ai tout à fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j'ai commi<> la faute de ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent. Que veuxtu ? Celle Valérie m'a rendu fou ; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaul le malheur... Ah ! c'est... Mon Dieu ! me voilà dans un terrible embarras ! Conseille-moi. Que dire? comment me justifier?

— Te conseiller? je ne sais rien, répondit Slidmann. Mais tu es aimé de ta femme, n*est-ce pas? Eh bien ! elle croira tout. Dis-lui surtout que tu venais chez moi pendant que j'allais chez loi ; tu sauveras toujours ainsi ta pose de ce malin. Atiieu !

Au coin de la rue Iliilcrin-Berlin, Lisbeth, avertie par Reine et qui courait après Steinbock, le rejoignit, car elle craignait sa naïveté polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques mots à Wenceslas qui, d;ms sa joie, l'embrassa en pleine rue. Elle avait tendu sans doute à l'arliste une planche pour passer ce détroit de la vie conjugale.

A la vue de sa mère, arrivée en toute hâle, Ilorlense avait versé des torrenis de larmes. Aussi la crise nerveuse changea fort heureusement d'aspect.

-7 Trahie! ma chère maman, lui dil-elle. Wenceslas, après m'avoir donné sa parole d'honneur de ne pas aller chez madame Marneffe, y a dîné hier, et n*est rentré qu'à une heure un quart du malin I... Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle, mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes : « J'étais jalouse, une infidélité me ferait mourir ; j'étais ombrageuse, il devait respecter mes faiblesses, puisqu'elles venaient de mon amour pour lui, j'avais dans les veines autant du sang de mon père que du lien ; dans Je premier moment d'une trahison, je serais folle à faire des falies, à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son fils et moi ; qu'enfin je pourrais le tuer et me tuer après ! » etc. Et il y est allé, et il y est ! Cette femme a entrepris de nous dés'iler tous ! Hier mon frère ei Célcstine se sont engagés pour retirer soixante douze mille francs de lettres de change souscrites pour cette vaurienne... Oui, maman, on allait poursuivre mon père et le mettre en prison. Cette horrible femme n*a-t-elle pas assez de mon père et de tes larmes ! Pourquoi me prendre Wenceslas?... J'Irai chez elle, je la poignarderai î

Madame Hulot, atteinte au cœur par l'affreuse confidence que dans sa rage Hortense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur par un de ces héroïques efibrts dont sont capables les grandes mères, et elle prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.

— Attends Wenceslas, mon entant, et tout s'expliquera .'Le mal ne doit pas être aussi grand que tu le penses ! J'ai éle trahie aussi, moi I ma chère Hortense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse, et je suis cependant abandonnée depuis vingt-trois ans pour- des. Jeony Cadiuc, des Josépha, des Marneffe 1... le sa vais- tu?

— Toi, maman, loi I... tu souffres cela depuis vingt... Elle s'arrêta devaiU ses propres idées.

— Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce el bonne, et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit : « — Ma femme ne m'a jamais causé la moindre peine!... » Et Dieu, qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m'étais livrée à des fureurs, comme toi, que sorait-il arrivé?... Ton père se serait aigri, peut-être m'aurait-il quittée, el il n'aurait pas été retenu par la crainle de m'aflliger ; notre ruine, aujourd'hui consommée, l'eût été dix ans plus tôt; nous aurions offert le spectacle d'un mari et d'une fenune vivant chacun de son c6lé, scandale affreux, déso« lant, car c'est la mort de la familL*. Ni Ion frèri: ni toi vous n'eussiez pu vous établir... Je nie suis sacrifiée, et si courageusemeut, que, sans cette dernière liaison de ton père, le monde me croirait encore heureuse. Mon officieux et bien conngeux mensonge u jusqu'à pré-

sent protégé Hector ; il est encore considéré ; seulement cette passion de vieillard Tentraîne trop loin, je le vois. Sa folie, je le crains, crèvera le paravent que je mettais entre le monde et nous... Mais je Fa! tenu pendant vingi-trois ans, ce rideau derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religioo, et j'ai procuré vingt-trois ans d'honneur à la famille.

if orteuse écoutait sa mère, les yeux fixes. Ln voix calme et la résignation de cette suprême douleur fil taire l'irritation de la première blessure chez la jeune femmes les larmes la gagnèrent, elles rrvinrent à torrents. Dans un accès de piélé filiale, écrasée par la sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas de sa robe el la baisa, comme de pieux catholiques baisent les saintes reliques d'oïl manyr.

— Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne, un pareil témoignage de ma fillo efface de bien mauvais souvenirs ! Viens sur mon cœur, oppressé de ton chagrin seulement. LiC désespoir de ma pauvre petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ùe devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour calmer ta fureur, j'ai parlé... Dieu me pardonnera ! Oh ! si ma vie devait être ta vie, que ne ferais-je pas!... Les hommes, le monde, le hasard, la nature, Dieu, je crois, nous vendent l'amour au prix des plus cruelles tortures. Je payerai de vingt-quatre années de désespoir, de chagrins incessants, d'amertumes, dix années heureuses...

— Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement !... dit l'égoïste amoureuse.

— Rien n'est perdu, ma petite, attends Wenceslas.

— Ma mère, dit-elle, il a menti ! il m'a trompée... Il m'a dit : « — Je n'irai pas, » et il y est allé. Et cela, devant le berceau de son enfant !.. .

— Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les plus grandes lâchetés, des infamies, des crimes: c'est, à ce qu'il paraît, dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent, car ie ne m'attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans ma fille. Courage et silence 1... Mon Hortense, jure-moi de ne parler qu*à moi de tes cha^ grins, de n'en rien laisser voir devant des tiers... Oh ! sois aussi fière que ta mère !

En ce moment Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.

— Il parait, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu pendant que j'étais allé chez lui.

~ Vraiment !... s'écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie d'une femme offensée qui se sert de la parole comme d'un poignard,

— Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas en jouant Télonnement.

— Mais hier !... reprii Hortense.

— Eh bien ! je t'ai trompée, mon cher amour, et ta mère va nous juger...

Celle franchise desserra le cœur d'Hortense. Toutes les femmes vraiment nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent pas voir kur idole dégradée, elles veulent être fièrcs de la domination qu'elles acceptent.

Il y a de ce seniiment chez les Russes, à propos de leur czar.

— Ecoulez, chère mère... dit Wenceslas, j'aime tant ma bomic et douce Hortense, que je lui ai caché l'étendue de notre délresse. Que voulez vous!... elle nourrissait encore, et des chagrins lui auraient fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une femme. Sa beauté, sa fraîcheur, sa santé, sont en danser. Est-ce un tort?... Elle croit que nous ne devons que cinq mille francs, mais j'en dois cinq mille autres... Avant-hier, nous étions au désespoir!... Personne au monde ne prêle aux artistes. On se défie de nos talents tout autant que de nos faniiiisies. J'ai frappé vainement à toutes les portes. Lisbeth nous a ofi'ert ses économies.

— Pauvre fille ! dit Uoriense.

— i'auvre fille ! dit la baronne.

— ftiais les deux mille francs de Lisbeth, qu'est-ce?... tout pour elle, rien pour nous. Alors la cousine nous a parlé, tu sais, Hortense, de madame Marneffe, qui, par un amour propre, devant tant au baron, ne prendrait pas le moindre intérêt... Hortense a voulu mettre ses diamants au Mont-dc-Piété. Nous aurions eu quelques milliers de francs» et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille francs se trouvaient là, sans intérêt, pour un an!... Je me suis dit : « Hortense n'en saura rien, allons les prendre. » Cette femme m'a fait inviter par mon beau-père à dîner hier, en me donnant à entendre que Lisbeth avait parié, que j'aurais de l'argent. Entre le désespoir d'Hortense el ce dîner, je n'ai pas hésité. Voilà tout. Comment, Hortense, à vingt-quatre ans, fraîche, pure et vertueuse, elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n'ai pas quittée depuis notre mariage, peut-elle imaginer que je lui pré* férerai, quoi?... une femme tannée, fanée, panée^ dit-il en employant une atroce expression de l'argot des ateliers pour faire croire à son mépris par une de ces exagérations qui plaisent aux femmes.

— Ah ! si ton père m'avait parlé comme cela I s'écria la baronne. Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.

— Oui, voilà ce que j'aurais fait, dit Adeline. Wenceslas, mon ami, votre femme a failli mourir, reprit-elle gravement. Vous voyez coni-

LA COUSINE BETTE

bien elle vons aime. Elle est à vous, hëlas ! Et elle soupira profondenient. Il peut en faire une martyre ou une femme heureuse, se dil-ellû à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères lors du mariagc de leurs filles. Il me semble, ajoula-t-elle à haute voix, que je souffre assez pour voir mes enfants heureux.

— Soyez tranquille, chère maman, dît Wenceslas au comble du bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux mots, j'aurai rendu l'argent à cette horrible femme. Que voulez-vous? reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la grâce polonaise, il y a des moments où Ton emprunlernit au diable. C'est, après tout, l'argent de la famille. Et, une f()is invité, Taurais-je eu, cet argent qui nous coûte si cher, si j'avais repondu par des grossièretés à une po« litesse?

— Oh ! maman, quel mal nous fait papa ! s*écria Hortense.

^ j)aronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regjretta cette plainte, le premier blâme qu'elle laissait échapper sur un père si héroïquemeot protégé par un sublime silence.

— Adieu, mes enfants, dit madame Uulot, voilà le beau temps revenu. Mais ne vous fâchez plus.

(Juand, après avoir reconduit la baronne, Wenceslas et sa femme furent revenus dans leur chambre, Hortense dit à son mari : — Raconte-moi ta soirée ? Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce récit, entrecoupé de ces^queslions qui se pressent sur les lèvres d'une femme en pareil cas. Ce récit rendit Hortense songeuse, elle entrevoyait les diaboliques amusements que des artistes devaient trouver dans cette vicieuse société.

— Sois franc , mon Wenceslas !... il y avait là Stidmann, Claude Vigiion, Vernlsset, qui encore?... EnGn tu t'es amusé !...

— Mol ?... je ne pensais qu'à nos dix mille francs, et je me disais : c Mon Hortense sera sans inquiétudes ! »

Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit un moment de gaieté pour dire à Hortense : — Et toi, mon ange, qu'aurais-tu fait si ton artiste s^était trouvé coupable?...

— Moi, dit-elle d'un petit air décidé, j'aurais pris Stidmann, mais sans Taimer, bien entendu !

— Hortense ! s'écria Steinbock en se levant avec brusquerie et par un mouvement théâtral, tu n'en aurais pas eu le temps, je t aurais tuée !

Hortense se jeta sor son mari, l'embrassa à l'étouffer, le couvrit de caresses, et lui dit : — Ah ! lu m'aimes! Wenceslas! va, je ne crains rien ! Mais plus de Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans de semblables bourbiers...

~ Je te jure, ma chère Hortense, que je n'y retournerai que pour retirer mon billet...

Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent les bénétices d'une bouderie. Wenceslas, fatigué d'une pareille matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la maquette du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans sa poche. Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas fâché, vint à l'atelier au moment où son maii finissait de fouiller sa glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie. A l'aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur le groupe ébauché, et prit Hortense dans ses bras en lui disant : — Ah ! nous ne sommes pas fâchés, n'est-ce pas, ma ninette?

Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien ; mais, avant de quitter l'atelier, elle se retourna, (saisit le chiffon» rcgïirda l'esquisse et demanda : — Qu'est-ce que cela?

— Un groupe dont l'idée m'est venue.

— El pourquoi me l'as-lu caché?

— Je voulais ne te le montrer nue fini.

— La femme est bien jolie ! dit Hortense*

Et mille soupçons poussèrent dans son âme comme' poussent, dans les Indes, ces végétations, grandes et touffues, du jour au lendemain.

Au bout de trois semaines environ, madame Marneffe fut profondément irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont leur aruour-propre, elles veulent qu'on baise l'ergot du diable, elles ne pardonnent jamais à la vertu qui ne redoute pas leur puissance ou qui lutte avec elles. Or, Wenceslas n'avait pas fait une seule visite rue Van* neau, pas même celle qu'exigeait la politesse après la pose d'une femme en Dalila. Chaque fois que Lisbeth était allée chez les Steinbock. elle n'avait trouvé personne au logis. Monsieur et madame vivaient à l'atelier. Lislieth, qui relança les deux tourtereaux jusque dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant avec ardeur, et apprit par la cuisinière que madame ne quittait jamais monsieur. Wenceslas subissait le despotisme de l'amour. Valérie épousa donc pour son compte la haine de Lisbeth envers Hortense. Les femmes tiennent autant aux amants qu'on leur dispute que les hommes tiennent aux femmes qui sont désirées par plusieurs fats. Aussi, les réflexions faites à propos de madame Marneffe s'appliqnent-elles parfaitement aux hommes à bonnes fortunes, qui sont des espèces de courtisanes-hommes. Le caprice de Valérie fut une rage, elle voulait avoir surtoiu son groupe, et elle se proposait, un matin, d'aller à l'atelier voir Wenceslas, quand survint un de ces événements «raves qui peuvent s'appeler pour ces sortes de femmes frueius beUi, Voici comment Valérie donna la nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec Lisbeth et M. Marncrfe.

— Dis donc, Marneffe? te doutes-tu d'être père pour la seconde fois?

— Vraiment, tu serais grosse?... Oh ! laisse-moi t'enihrasscr...

Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui tendit le front de manière que le baiser glissât sur les cheveux.

— De ce coup-là, reprit-il, je suis chef de bureau et oiUcicr de la Légion d honneur ! Ah çà ! ma petite, je ne veux pas que Stanislas soit ruiné I Pauvre petit !

— Pauvre petit!... s'écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous ne l'avez vu ; je passe à la pension pour être sa mère, car je suis la seule de la maison qui s'occupe de lui .'

— Du enfant qui nous coûte cent écus tous les trois mois!... dit Valérie. D'ailleurs, c'est ton enËint, celui-là, Marnelfe! tu devrais bien payer sa pensitm sur tes appointements... Le nouveau, loin de produire des mémoires de marchands de soupe, nous sauvera de la misère...

— Valérie, répondit Marneffe en imitant Crevel en position, j'espère que M. le baron Hulot aura soin de son fils, et qu'il n en chargera pas un pauvre employé ; je compte me montrer très-exigeant avec lui. Aussi, prenez vos sûretés, madame ! tâchez d'avoir de lui des lettres où il vous parle de son bonheur, car il se fait un peu trop tirer l'oreille pour ma nomination...

Et Marneffe partit pour le ministère, où la précieuse amitié de fou directeur lui permettait d'aller à son bureau vers onze heures ; il y faisait d'ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et son aversion pour le travail.

Une fois seules, Lisbeth et Valérie Fe regardèrent pendant un moment comme des augures, et partirent ensemble d'un immense éclat de rire.

— Voyons, Valérie, est-ce vrai? dit Lisbeth, on n'est-ce qti'une comédie?

— C'est une vérité physique! répondit Valérie. Hortense m'emhêU! Et, cette nuit, le pensais à lancer cet enfant comme une bombe dans le ménage de Wenceslas.

Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra tout écrite la lettre suivante :

« Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, ^ooimie je ne « t'aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédam ? iialila no «r saurait le penser. N'est-ce pas plutôt un eiiet de la tyrannie d'une « femme que tu m'as dit ne pouvoir plus aimer? Wenceslas, tu es un ff trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer. Le ménage est le « tombeau de la gloire... Vols si lu ressembles au Wenceslas de la « rue du Dovenné? Tu as raté le monument de mon père ; mais chez « toi l'amant est bien supérieur à l'artiste, tu es plus heureux avec la « fille : tu es père, mon adoré Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir « dans l'état où je suis, tu passerais pour bleu mauvais homme aux c yeux de tes amis; mais, je le sens, je t'aime si follement, que je « n'aurai jamais la force de to maudire. Puis-je me dire toujours.

«Ta Valébib. »

— Que dis-tu de mon projet d'envoyer cette lettre à l'atelier ao moment où notre chère Hortense y sera' seule? demanda Valérie à Lisbeth. Hier au soir, j'ai su par Stidmann que Wenceslas doit l'aller prendre à onze heures pour une affaire chez Clianor ; ainsi cette gaupe d'Hoi'tcnse sera seule.

~ Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai plus rester ostensiblement ton amie, et H faudra que je te donne congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.

— Evidemment, dit Valérie; mais...

— Oh ! sois tranquille, répondit Lisbeth. Nous nous reverrons quand je serai madame la maréchule : il$ le veulent maintenant tous, le oaron seul ignore ce projet ; mais tu le décideras.

— Mais, répondit Valérie, il est possible que je soi» bientôt en délicatesse avec le baron.

— Madame Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre la lettre par Hortense, dit Msbelh, il faut l'envoyer d'abord rue Saint- Domini(|ue avant d'aller à l'atelier.

— Oh ! notre petite bellotte sera chez elle, répondit madame Marneffe en sonuant Reine pour faire demander madame Olivier.

Dix minutes après l'envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot vint. Madame Marneffe s'élança, par une mouvement de chatte, au cou du vieillard.

— Hector, ta es père ! lui dit-elle à l'oreille. Voilà ce que c'est que de se brouiller et de se raccommoder...

En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le conseiller d'Ltai. Elle se fit arracher les preuves les plus décisives, une à une. [jorsque la conviction, que la vanité prit doucement par la main, fut entrée dans l'esprit du vieillard, elle lui parla de la furciti* de M. Marneffe.

— Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t'est bien difficile de ne p:is faire nommer ton éditeur responsable, notre gér<iot, si tu veux, chef de t)ureau et ofiicier de la Légion-d'Honncur, car lu l'as rniné, cet homme ; il adore son Stanislas, ce petit monsirico qui tient de lui, et

LES PARENTS PAUVRES

a lie je ne puis BOulTrir. Â moios que tu ne préfères doaoer une rente e douze cents francs à Stanislas, en nue propriété bien entendu, Tusufruit en mon nom.

— Mais, si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de mon fils, et non au momirico! dit le baron.

Cette phrase imprudente, où le mot mon /ilt passa gros comme un fleuve débordant, fut transformée, au bout d'une heure de conversation, en une promesse formelle de faire douze cents francs de rente ù Vcnfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue cl la physiono* mie de Valérie, ce qu*est un tambour entre les mains d'un marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.

Au moment où le baron Uulot, heureux comme le marié d'un an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, madame Olivier s'était fait arracher, par Horlense, la lettre qu'elle devait remettre à JU. le comte, en mains propres. La jeune femme paya cette lettre d'une pièce de vingt francs. Le suicide paye son opium, «on pistolet, son charbon. Ilortense lut la lettre, elle la relut ; elle ne voyait que ce pa» pier blanc bariolé de lignes noires, il n'y avait que ce papier dans la nature, tout était noir autour d'elle. La lueur de l'incendie qui dévorait l'^diflce de son bonheur éclairait le papier, car la nuit la pjus profonde régnait autour d'elle. Les crispe son petit Wencesins, qui jouait, parvenaient à son oreille comme s'il eât été dans le fond d'un vallon, et qu'elle eût été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre ans. dans tout 1 éclat de la beauté, parée d'un amour pur et dévoué, c'était non pas un coup de poignara, mais la mort. La première attaque avait été purement nerveuse, le corps s'était tordu sous l'étreinte de la jalousie ; mais la certitude attaqua l'âme, le corps fut anéanti. Ilortense demeura pendant dix minutes environ sous celle oppression. Le fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution ; elle devint calme cl froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.

— Que Louise, ma cHère, dit-elle à la cuisinière, vous aide. Vous allex faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui est à mol et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous, donne une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une voiture, et prévenezmoi. Pas d'observations ! Je quille la maison et j'emmène Louise. Vous resterez, vous, avec monsieur, ayez bien soin de lui...

Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table, et écrivit la lettre suivante :

« Monsieur le comte,

« La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la réso- « lulion que j'ai prise.

« Quand vous lirez ces lignes, j'aurai quitté votre maison, et jo me « serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant. *

«Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne croyez « pas à l'emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à la vivacité « de l'amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.

a J'ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, a la vie, à Yi\' « monr, à notre union, à nos devoirs mutuels. J'ai connu dans son « entier le dévouement de ma mère, elle m'a dit ses douleurs ! Elle a est héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans; mais je ne me « sens pas la force de l'imiter, non que je vous aie aimé moins qu'elle « aime mon père, mais par des raisons tirées de mon caractère. Notre « intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais perdre la léle au point « de vous déshonorer, de me déshonorer, de déshonorer notre enfant. « Je ne veux pas être une madame Marneffe; et, dans celte carrière, « une femme de ma trempe ne s'arrêterait peut-être pas. Je suis, mal* « heureusement pour moi, une Hulot et non pas une Fischer.

« Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi, « surtout occupée de notre enfant, près d# ma forte et sublime mère, « dont la vie agira sur les mouvements tunmitneux de mon cœur. Là, <c je puis être une bonne mère, bien élever noire fils et vivre. Chez « vous, la femme tuerait la mère, et des querelles incessantes aigriff raient mon caractère.

^ « J'accepterais la mort d'un coup, mais je ne veux pas être malade « pendant vingt-cinq ans comme ma mère. Si vous m'avez trahie « après trois ans d'un amour absolu, continu, pour la maîtresse de « votre beau-père, quelles rivales ne me doimeriez-vous pas plus a tard? Ah! monsieur, vous commencez, bien plus tôt que mon père, « cette carrière de libertinage, de prodigalité qui deshonore un père « de famille, qui diminue le respect des enfants, et au bout de laquelle «c se trouvent la honte et le désespoir.

« Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne convicn- « ncnt point à des êtres faibles qui vivent sous Tœil de Dieu. Si vous a conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si vous renonce cez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux, vous re- Q trouverez une femme digne de vous.

« Je vous crois trop gentilhomme pour recourir h la loi. Vous reste pcclerez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez ma « mère ; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous al laissé lout « l'argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu !

« lIonTEIfSB IIULOT. »

Cette lettre fut péniblement écrite. Ilortense s'abandonnait aux

pleurs, aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la plume pour exprimer simplement ce que l'umour déclame ordinaire* ment dans ces leilres testamentaires. Le cœur s'exhalait en interjections, en plaintes, en pleurs; mais la raison dictait.

La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout pour la dernière fuis. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations les plus vives pour qu'elle veillât au bien-être de monsieur, on lui promenant de la récompenser si elle voulait être honnête. Enfin, elle monta daos la voilure pour se rendre chez sa mère, le cœur brisé, pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et couvrant le petit Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui trahissait encore bien de l'amour pour le père.

La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour beaucoup dans la faute de son gendre; elle ne fut pas surprise do voir arriver sa fille : elle l'approuva et consentit à la garder près d'elle. Adellne, en voyant que la douceur et le dévouement n'avaient jamais arrêté son tfector, pour qui son estime commençait à diminuer, trouva que sa fille avait raison de prendre une autre voie. Eu vingt jours, la pauvre mère venait de recevoir deux blessures dont les souffrances surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron avait oois Viciorio et sa femme dans la gêne; puis il était la cause, suivant Lisbelh, du dérangement de Wenceslas ; il avait dépravé son gendre. La majesté de ce père de famille, maintenue pendant si longtemps par des sacrifices insensés, était dégradée. Sans regretter leur arf^ent, los Uulot jeunes concevaient à la fois de la défiance et des inquiétudes à l'égard du baron. Ce sentiment assez visible aflligeaii profondément Adeline, elle pressentait la disèvilulion de la famille. La barounc logea sa fille dans la salle à manger, qui fut prompiement transformée en chambre à coucher, grâce a l'argent du maréchal, et l'antichambre devint, comme dans beaucoup de ménages, la salle à manger.

Quand Wenceslas revint chez lui, quand il eut achevé de lire los deux lettres, il éprouva comme un sentiment de joie mêlé de iris* tesse. Gardé pour ainsi dire à vue par sa femme, il s'éiait intérieurement rebellé contre ce nouvel emprisonnement à la Lisbelh. Gorgé d'amour depuis trois ans, il avait, lui aussi, réfléchi pendant ces derniers quinze jours, et il trouvait la famille lourde à porter. Il venait de s'entendre féliciter par Siidmann sur la passion qu 11 Inspirait à Valérie; car Siidmann, dans une arrière-pensée assez concevable, jugeait à propos de flatter la vanité du mari d'Hortense en espérant consoler la victime. Wenceslas fut donc heureux de pouvoir retourner chez madame Marneffe. Mais il se rappela le bonheur entier et pur dont U avait joui, les perfections d' ilortense, sa sagesse, son innocent et naïf amour, et il la regretta vivement. Il votUul courir chez sa belle-mère y obtenir ton pardon, mais il fit comme Ilulot et Grevel, il alla voir madame Marneffe, à laquelle il apporta la lettre de sa femnie pour lui montrer le désastre dont elle était la cause, et, pour ainsi dire, es* compter ce malheur en demandant en retour dos plaisirs à sa mnttresse. Il trouva Grevel chez Valérie. Le maire, boufh d'orgueil. nlK il et venait dans le salon, comme un homme agité par des sentimciUs tumultueux. 11 se mettait en position comme s'il voulait parler, et il n'osait. Sa physionomie resplendissait, et il courait à la croisée tambouriner de ses doigts sur les vitres. Il regardait Valérie d'un air touché, al* tendri. Heureusement pour Grevel, Lisbelh entra.

— Gousine, lui dit-il à l'oreille, vous savez la nouvelle ? je su'is père! Il me semble que j'aime moins ma pauvr^ Célestine. Oh ! ce que c'est que d'avoir un enfant d'une femme qu'on idolâtre 1 Joindre la paternité du cœur à la paternité du sang 1 Oh ! voyez-vous, diteglc a Valérie, je vais travailler pour cet enfant, je le veux riche ! Elle m'a dit qu'elle croyait, à certains indices, que ce serait un garçon 1 Si c'est uu garçon, je veux qu'il se nomme Grevel : je consulterai mon notaire.

— Je sais comoien elle vous aime, dit Lisbeth; mais, nu nom de votre avenir et du sien, contenez-vous, ne vous frottez pas les niains à tout moment.

Pendant que Lisbeth faisait cet à parte avec Grève!, Valérie avait redemandé sa lettre à Wenceslas, et elle lui tenait à rorcille des propos qui dissipaient sa tristesse.

—Te voilà libre, mon ami, dit-elle. Esl«ce que les grands artistes devraient se marier ? Vous n'existez que par la faniaisie et par la liberté I Va, je t'aimerai tant, mon cher poète, que tu ne regretteras jamais ta femnie. Mais cependant, si, comme beaucoup de gens, lu veux garder le décorum, je me charge de faire revenir lloricnse chez toi, dans peu de temps...

— Oh I si c'était possible 1

— J'en suis sûre, dit Valérie piquée. Ton pauvre beau-père est un homme fini sous tous les rapports, qui par amour-propre veut avoir Pair d'être aimé, veut faire croire qu il a une maîtresse, et il a tant de vanité sur cet article, que je le gouverne entièrement. La baronne aime encore tant son vieil Hector (il me semble toujours parler de l'Iliade], que les deux vieux obtiendront d'Hortense ton raccommodement. Seulement, si tu neveux pas avoir des orages chez toi, ne reste pas vingt jours sans venir voir ta maltresse... Je me mourais. Mon petit, on doit des égards, quand on est gentilhomme, à une femme qu'on a cornpromise au point où je le suis, surtout quand cette femme a bien des

LA COUSINE BETTE

mënagcmenlB à prendre pour sa rëpalolioa... Resta à dfner. mon ange... et songe que je dois ôire d'autant plus froide avec toi» que tu es I auteur de cette trop visible faute.

On annonça le baron Montés ; Valérie se leva, courut à sa rencontre, lui parla pendant quelques Instants à roreille, et lit avec lui les ménries réserves pour son maintien qu'elle venait de Taire avec Wcnccslas; car le Brésilien eut une contenance diplomatique appropriée à la grande nouvelle qui le comblait de joie ; il était certain de sa pa* ternitd, luil...

Grâce à cetie stratégie basée sur l'amour-propro de l'homme à rë« tnt d'amant, Valérie eut à sa table, tous j(»ycux, animés, chsirmés, quatre hommes se croyant adorés, et que Marueffe nonmia (plaisamment à Lisbetb, en s*y comprenant, les cinq pères do l'Ëglise.

Le baron Huloi seul montra d*abord une figure soucieuse. Voici pourquoi : au moment de auitier son cabinet, il était venu voir le directeur du personnel, un général, sou camarade depuis trente ans, et il lui avait parlé de nommer Marnefie à la place de Coquet, qui consent;iit à donner sa démission.

— Mon cher ami, lui dit-ll, je ne voudrais pas demander celte faveur au maréchal sans que nous soyons d'accord et que j'aie eu votre agrément.

— Mon cher ami, répondit le directeur du personnel, permettezmoi de vous fiiirc ofaÂerver que, pour vous-môine, vous ne devriez pas insister sur cette nomination. Je vous ai déjà dit mon opinion. Ce serait un scandale dans les bureaux, où Ton s'occupe déjà beaucoup trop do vous et de madame Marneffe. Ceci, bien entre nous. Je ne veux pas attaquer votre endroit sensible, ni vous désobliger en quoi que ce soit, je vHis vous en donner la preuve. Si vous y tenez nbsuluiuent, si vous voulez demander la place de Bl. Coquet, qui sera vraiment une perte pour les bureaux de la guerre (il y est depuis 1109), Je parlirni pour

auioze jours à la campagne, alln de vous laisser le champ libre auprès u niarecbal, qui vous aime comme son Gis. Je ne serai doue ni pour ni contre, et je n'aurai rien fuit contre ma conscience d'atlminiïtrateur.

— Je vous remercie, répondit le baron ; je réfléchirai à ce que vous Tenez de me dire.

— Si je me permets cette observation, mon cher ami, o*est qu*ll y va beaucoup plus de votre intérêt personnel que de mon afftilre ou do mnn anionr*proprc. Le maréchal est le matlrc, d'abord t puis, mon cher, on nous reproche tant de choses, qu'une do plus ou do moins I nous n'en sommes pas à notre virginité en fait de oritiques. Sous la nestauraiion, on a nommé des gens pour leur donner des appoiuto* mcnis et sans s*embarrasser du service.. • Nous sommes do vieux ca* oiamdes...

— Oui, répondit le baron, et c*est bien pour ne pas altérer notre vieille et précieuse amitié que je...

— Alluns, reprit le directeur du personnel en voyant l'embarrcs peint sur la figure de Hulot, je voyagerai, mon vieux... Mais prenez garde ! vous avez des ennemis, c'est-iiHllro des gens qui convoitent votre ni;ijui6que traitement, et vous n'êtes amarré que sur une ancre. Ail ! -si vous étiez député comme moi, VOUS DO craindriez rien; aussi, tenez-vous bien.

Ce discours, plein d'amitié, fit une vire Impression sur le conseiller d'Etal.

— Mais enfin, Roger, qu'y a-t-ii? Ne faites pas le mystérieux avec moi !

Lo personnage que Hulol nommait Roger regarda Dulot, lui prit la main, la lui serra.

«^ Noos sommes de trop vieux amis pour que je ne vous donne pas on avis. Si vous voulez rester, il liuidrait vous faire votre lit de repos vou<-inénie. Ainii, dans votre position, au lieu de demander au maréchal la place de H. Coquet pour M. Marueffe, je le prierais d'user de son influence pour me réserver le conseil d'Etat en service ordinaire, 011 je mourrais tranquille ; et, comme le castor, j'abandonnerais ma direction générale aux chasseurs.

— ' Gomment! le marëch;il oublierait...

— Mon vieux, le maréchal vous a si bien défendu en plein conseil des ministres, qu'on ne songe plus à vous dégommer; mais il en a été question I... Ainsi ne donnez pas de prétextes... Je ne veux pas vous en dire davantage. En ce moment, vous pouvez faire vos couditionsi être conseiller d'Etat et pair de France. Si voui attendez trop, si vous donnez prise sur vous, je ne réponds de rien... Dois-jc voyager?...

— Attendez, je verrai le maréchal, répondit Ilulot, et j'enverrai mon frère sonder le terrain près du patron.

On peut comprendre en quelle humeur revint le baron chez madatno .^larneiïe, d avait presque oublié qu'il éiait père, car Roger venait de faire acte de vraie et bonne camaraderir, en lui éclairant sa position. Néanmoins, telle était l'influence de Valérie, qirau milieu du diucr, le baron se mit à l'unisson, et devint d'aulaiii plus gai qu'il av.iit nlus de soucis à étouffer; mais le malheureux ne fc doutait pas que, uans cette soirée, il allait se trouver entre sou bonheur et le danger signalé par le diractcur du personnel, c'est-à-dire force d'opter entre madame Marnclfe et sa position. Vcra oiuc iicures, au moment où la soirée atteignait à son apogée d'animation, car le salon était

plein de monde, Valérie prît avec die Hector dans Un coin do son divan.

— Mon bon vieux, lui dit-elle à roreille, ta fille s'est si fort irritée de ce que Wenceslas vient ici, au'ellè l'a planté là. C'est une mauvaise tctc qu'IIortense. Demande à Wenceslas de voir la lettre que cette pciilc sotte lui a écrite. Cette séparation de deux amoureux, dont on veut que je sois la cause, peut me faire un tort inouï, car voilà la ma« niëre dont s'attaquent entre elles les femmes vertueuses. C'est un scandale que de jouer à la vjjctime, pour jeter le blàme sur une femme qui n'a d'autres torts que d'avoir une maison agréable. Si tu m'aimes, tu me disculperas en rapatriant les deux tourtereaux. Je ne tiens pas du tout, d'ailleurs, à recevoir ton gendre, c'est toi qui me l'as amené, remporte-le ! SI tu as de l'autorité dans ta famille, il me semble que tu pourrais bien exiger de ta femme qu'elle fît ce raccommodement. Dis-lui de ma nart, à celte bonne vieille, que si l'on me donne injustement le tort a'avoir brouillé on jeune ménage, de troubler l'union d'une famille, et de prendre à la fois le père et le gendre, je mériterai ma réputation en les tracassant à ma façon ! No voilù-t-ii pas Lisbeili qui parle de me quitter?... Elle me préfère sa famille, je ne veux pas l'en blâmer. Elle ne reste ici, m'a-t-elle dit, que si les jeunes ^ens se raccommodent. Nous voilà propres, la dépense sera triplée Ici!...

^ Oh 1 quant à cela, dit le baron en apprenant l'esclandre de sa fille, j'y meUrai bon ordre.

— Ëli bleol reprit Valérie, à autre chose. Et la place de Coouet?... ~ Ced, répondit Hector en baissant les yeux, est plus aifiicile,

pour ne pas olre impossible!...

•— Impossible, mon ciier Hector, *dit madame Marneffe à Toreille du baron ; ma)s tu ne sais pas à quelles extrémités va se porter Marneffe, Je suis en son pouvoir : il est immoral, dans son intérêt, comme la pluprt des hommes, mais il est excessivement vindicatif à la façon des petits esprits, des impuissants. Dans la situation où tu m'as mise, je sols à sa discrétion. Obligée de me remettre avec lui pour quelques jours, il est capable de ne plus quitter ma chambre.

Hulot fil un prodigieux baui-ie-corps.

-« Il me laissait tranquille à la condition d'être chef de bureau. C'est infime, mais c'est logique.

— * Valérie, m'aimes-tu?...

^ Cotte question, dans l'état où je suis, est, mon cher, une Injus* tice de laquais...

•« Eh bien ! si je veux tenter, seulement tenter, de demander au maréchal une place pour Marnefie, je ne suis plus rien et Marneffe esl destitué.

— Je croyais que, le prince et toi, vous étiez deux amis intimes. ^ Certes, il me l'a bien prouvé;. mais, mon enfant, au-dessus du

maréchal, il y a quelqu'un, et il y a encore tout le conseil des mi* uiatres, par exemple... Avec un peu de temps, en louvoyant, nous arriverons. Pour réussir, il faut attendre le moment où l'on me deman«* dera quelque service à moi. Je pourrai dire alors : Je vous passe la casse, passez-moi le séné...

— Si je dis cela, mon pauvre Hector, à Marnefle, il nous jouera quelque méchant tour. Tiens, dit-lui toi-même qu'il faut attendre, je ne m'en charge pas. Ob ! je connais mon sort, il sait comment me punir, il ne quittera pas ma chambre... N'oublie pas les douzo cents francs de rente pour le petit.

Hulot prit M. Marnefle h part, en se sentant menacé dans son plaisir: et, pour la première fois, H quitta le ton hautain qu'il avait gardé jusqu'alors, tant il éuilt épouvanté par la perspecUvo de cet agouisaut dans la chambre de cette jolie femme.

— Marnefle, mon cher ami, dit-il, il a été question de vous, aujourd'hui! Mais vous ne serez pas chef de bureau d'emblée... U nous faut du temps.

— Je le serai, monsieur le baron, répliqua nettement MarnelTe.

— Mais, mon cher...

— Je le serai, monsieur le baron, répéui froidement Marneffe en regardant alternativement le baron et Valérie. Vous avez mis ma femme dans la nécessité de se raccommoder avec moi, je la gardo ; car, mon cher amt, elle esl charmante, ajouta-l-il avec une épouvantable ironie. Je suis le maître ici, plus que vous ne l'êtes au ininisiôro.

Le baron sentit en lui-même une de ces douleurs qui produisent dans lo cœur l'effet d'une rage de dents, et il foillit Inisser voir des larmes dans ses yeux. Pendant cette courte scène, Valérie noiifiaii à Toreille do Henri Montés la prétendue volonté de Marnefle, et £e débarrassait ainsi de lui pour quelque temps.

Des quatre fidèles, Crevel bcul, possesseur de sa petite maison économique, était excepté de cette mesure; aussi inontrnit-il sur sa physionomie un air de béatitude vraiment insolent, malgré les cspèce^ il*. réprimandes que lui adressait Valérie par des froncements de soin elix et des mines significatives; mais sa radieuse paterniié se jouait dnns tous ses traits. A un mot de reproche que Valérie alla lui jeter à l'o* rcille, il la saisit par la main et lui répondit : — Demain, ma duelies^se, tu auras ton petit hôtel !... c'est demnin l'adjudication défiuiilve.

— Elle mobilier? répondit-elle en souriant.

— J'ai mille actions de Versailles, rive gauche, achetées à cent vingt-cinq francs, et elles iront à trois cents, fi cause d'une fusion

LES PAftKiNTS PAUVRF.S.

des deux cbeniios, dni» lu secret de hquelle j'ai ùlé mis. Tu sorn> meublée comaMUuereiuûl... Uuistn uc seras plus qu'A moi, n'esl-ce pas?...

— Oui. |ro> nuire, dll cd souriaot cette mndame de Merleuil bourgeoise : nuis de b tenue ! respecte hi fuiiire m»d.imc Crevel.

— Mon cher cousin, disait Li^iwlli au li.iron, je serai demain chez A<leline de bonne heure, car, vous coniprciic, je ne peux décemment rester ici. J'Irai tenir le ménafte de voiru frère le marûclial.

— Je retourne ce soir chez moi, dit le baron, -Eh bienl j'y viendrai déjeuner demain, répondit Lisbeih en

Elle comprit comliien sa présence était nécessaire k \a scène <le famille qui devait avoir lieu le lendemain. Aui^i, dès le math) alla-i-elle chez Viciorin, i qui elle apprit la séparation d'Ilortensc ci de Wenceslas.

Lorsque le baron entra (liez lui| vers dix heures et demie du soir, Harietle et Louise, duut la journée avait été laborieuse, fermaient la porte de l'apparlemcni : lin loi n'eut donc pas besoin de sonner.

Le mari, très- contrarié d'àtre verlueux, alla droit à la chambre de sa femme : et, par la porte enlr'ouvcrte.

il la vit prosternée dcTant son cnici6i, abîmée dans la prière, et dans nue do cet posrs expressives qui font la gluire des peintres ou des sculpteurs assez heureux pour les bien rendre après les avoir trouvées.

Adu]ine,eniporléeparl'exaltaliun, disintà haute voix; — Mon Dieu ! failes^itotis

la grice de l'éclairer !

Ainsi la baronne prùit pour son Hector. A ce speclaclc, si dilTércni de celui qu'il quittait, en enlendani cette phrase dictée par l'éiéuement de cette journée, le baron attendri laissa partir un soupir. Adelinc se retourna, le visage couvert de larmes. Elle crut si bien sa prière exaucée qu'elle fit un bond, et saisit son Hector avec la force que donne la passion lieiircuse. Adehnc avait dépouillé tout intérêt de femme, la douleur éteignait jusqu'au souvenir.

Il II y avait plus en elle que .

maternité, bouneur de famille, et rattachement le plus pur d'une épouse chrétienne pour un mari fouiv vofé, celte sainte tendresse

3UI survit i tuuldans le cccur e la tcmniQ. Tout cela se devinail.

— Uecior ! dit-elle enfln, nous reviendrais-tu? Dieu preodraii-il en piUé notre famille T

~ Chère Adeliiie ! reprit le baron en eniranl et asseyant sa fentme sur un fauteuil â c<iié de lui, tu es la plus sainte créature que je connaisse, et il y a longtemps que je ne me trouve plus digne de toi.

— Tu aurais peu de cliose i faire, mou ami, dit clic en tenant la main de Uulot et tremblant si fort qu'elle semblait avoir nn tic nerveux, bien peu de cliose pour rétablir l'ordre...

Elle n'osa poui'suivre, elle sentit que chaque mut serait un bh'mic, et elle ne voulait pas iroublei' le bonheur que olle entrevue lui versait â torrents dans l'àmc.

— Uortense m'amène ici. reprit IIiilol. Cette petite Qlle peut nous birc plus de mal par sa démardic piécipilée que ne nous en a fiil TDon absurde pa-sion pour Valérie. Hais nous causerons de tout reb demain matin. Uortense dort, m'a dit Maiiettc, labsuns-la Iraiiquilic.

— Oui, dit madimcHulot, envaliiesond.iin par une profonde tristesse. Elle devina quo lu baron revenait clicz lui, ramené moins par le dô-

tàr de volrsa timllleqtie par mi intérêt étranger.

Hulame HarnetTc cl Uilicili.

— Lnissons-la tranquille encore demain, car la pauvre cnCtnt est dans un étal déplorable, elle a pleuré pendant toute la journée, dît la baronne.

Le lendemain, k neuf heures du matin, le baron, eu attendant sa fille, i laquelle il avait fait dire devenir, se promenait dans I immense salim inhabité, cherchaut des raisons i donner pour vaincre l'eulèteincnt le plus difTicile II dompter, celui d'une jeune femme olfensée et imnlacable, comme l'est la jeunesse irréprochable, i qui les honieui niénagemenls du inonde sont inconnus, parce qu'elle en ignore les patsions el les intérêts.

— He voici, papa! dit d'une voix tremblante Uortense, qne ses sout frances avaient pâlie.

Iliilot, assis sur une chaise, prit sa fille par la taille et b força de se ntetlre sur ses genoux.

— Eh bien.' mon enfant, dit-il en l'embrassant au front, il y a donc de la brouille dans le tnéuage, et nous avons tiil un coup de

léie... Ce n'est pas d'une fille bien élevée. Hou l]o^ tense ne devait pas prendre i elle seule an parti décisif, comme celui de quitter sa maison, d'abandonner son mari, sans consulter ses parents. Si ma clière Horteose était venue voir sa bonne Cl excellente mère, elle ne m'aurait pas causé le violent chagrin que je ressens!... Tu ne connais pai le monde, il est bien inéchant. On peut dire que c'est ton mari qui t'a renvoyée! tes parents. Les enfants élevés, comme vous, dans le giron maleruel, restent plus long-temps enfants quo les autres, ils ne savent pas la vie ! La passion naïve et fraîche, comme celle que tu as pour Wenceslas, ne calcule nialhenreusemeot rien, elle est toute à ses premiers mouvements. Notre petit coeur part, la tète suit. On broierait Paris pour se venger, sans penser à b cour d'assises! Quand ton vieux père vient le dire qae tu n'as pas gardé les coavenances, tu peux le croire; et je ne te parie pas eoeorc de la proronde douleur que }'ai ressentie, elle est bien amère, car tu jettes le blâme sur une femme dont le cœur ne t'est pas connu, dont l'inimitié peut deveuir

terrible Uélast toi, û

irieine de candeur, d'innocence, de pureté, tu ne doutes de rien : tu poux être salie, calomniée. D'aillcuni, mon cher petit ange, lu as pris au sérieni une pl;iisanlerie, et je puis, mol. le garantir l'iuuocencc de ton mari. Madame Hameffe...

Jusque-b le baron, comme un artiste en itiplouiatie, modulait admirablemenl bien ses remontraoces. Il avait, comme on le voit, supérieuremenl ménagé l'introduction dé ce nom ; mais , en l'enlendaut, Bortense fit le mouvement d'une personne blessée au vif.

ËcoulezHuoi, j'ai de l'expérience et j'ai (ont observé, reprit le

frniJemenl. Oui, tu as été l'obiei d'une mysiiricaiion, je vais l'en douuer les preuves. Tiens, hier Wencesbs était à dluer...

— Il y dliiail?... demanda la jeune femme en se dressant sur ses pieds et rcgardmt son père avec Iboneur peinie sur le visa;:c. Hier ! après avoir lu ma lettre?... Oh ! mon Uieu !... Pourquoi ne suls-je pas entrée dans un couvent, au lieu de me marier! Ha vie n'est plus i moi, j'ni un enfant , ajouia-t-elle en sanglotant.

Ces larmes atteignirent madame Ilulot au cœur, elle sortit de sa chambre, elle courut à sa fille, la prit daosses bras, et lui fit de ces questions Etiipides de douleur, les premières qui viennent sur h» lèvres.

LA COUSINE BKTTR.

— VoiU les larmes!... te disait le baroti, lout allait si bien ! Main* tenant que faire avec des Temmes aui pleureui ?...

— Mon enrant, dit la baronne k llortcnse, écoute ton père '. Il nous aime, «a...

— Voyons, Hortenge, ma chère petite Dlle, ne pleure pas, tu deviens trop laide, dit le baron. Voyons, nn peu iln raison. Reviens sagement dans ton ménage, et je te promets que Wenceslas ne mettra jamais les pieds dans cette niiiisou. Je Le demande ce sacridce. si c'est un sacrifice que de pardonner la plus légère des fautes à un mari qu'on aime, je le le demande par mes cheveux blancs, par l'amuur que tu portes à la mère... Tu ne veux pas remplir mes vieux jours d'amertume et de chagrin.'...

llorteuse se icia, comme une folle, aux pieds de snn père par un mouvement si désespère, que ses cjievenx mal allncliës se deaouèreni, n elle lui lenilit les mains avec un geste où se peignait son desespoir. — Uon père, VOUE me demandez ma vie ! dii-elle. prenci-la si vous voulez; mais au moins prenez-Ui pure et sans laclie, je vous l'abandonnerai certes avec plaisir. Ne me demandez pns de mourir dés- , honorée, criminelle! Je ne ressemble pas à ma mère ! je ne dévorerai pas d'oiilraees ! Si je rentre sous le toit conjugal, je puis cioulfer Wenceslas dans un accès de jalousie, ou faire pis encore. N'exigez pas de moi des choses audessus de mes forces.

Ne roc pleurez pas vivaDte ! car, le moins pour moi, c'est de devenir folle... Je sens la folie à deiii pas de moi !

Uicr ! Iiicr ! il dînait clici cette femme après avoir lu ma lettre!... Les autres hommes, sont- ils

ainsi Faits? Je vous

doDite ma vie, mais que b mort ne soit pas ignominieuse !... Sa famé ! ...

légère!... Avoir un enfant de cette femme !

— Un entani ? dit Hivloi en faisant deux pas en arrière. Alloos, c est bien certainement une plaisanterie.

En ce moment, Victorin et la cousine Bette entrèrent, et restèrent hél>éiés de ce spectacle.

La fille était prosternée aux pieds de son père.

La baronne, muette et

conji^al, oITrait un visage bouleversé, couvert -^

de larmes. , ... -, ,, , „ ,.

-Usbeih,ditlebaron ''" "'""^"^"" " >'''""^"

en saisissant la vieille

fille par la main et lui nionirant Hortrnçc, tu peut me venir en aide. Ha pauvre Bortense a la lêie tournée, elle croii son Wenceslas aimé de madame HamerTe, tandis qu'elle a voulu tout bonnement avoir un groupe de lui.

— D^lila ! cria la jeune femme, la seule chose qu'il ait faite en un moment depuis notre mariage. Ce monsieur ne pouvait pas travailler pour moi, pour sou lîls, et il a travaillé pour cette vaurienne avec une ardeur... Oh ! achevez-m(d, mon pèie, car chacune de vos puniles est un coup de poignard.

Eu s adressant it la baronne et â Viclorin, Lisbelh haussa les épaules par un geste de piLié en leur montrant le baron qui ne pouvait l<as )a voir.

— Ecoulez, mon CDutiu, dit Li beth, je ne savais pas ce qu'était madame Harneffe quand vous m'avez priée d'aller me loger aii-^ossus de chez elle et de tenir sa maison ; niab, en trois ans, on apprend

bien deschoscs. Celte créature est une fillt f et une flile d'une dénravallonqul ne peut se comparer qu'ï celle de son infime et hideux mari. Vous êtes la dupe, le Milorà Pot-au-Feu de ces gens-lâ, vous Sfrez mené par eux p^us loin que vuus ne le pcn^iCz ! 11 fautvous parler clairement, car vous êtes an rondd'unabtme.

En entendani parler ain^i Lisbeili, la baronne et sa Dite lui jclèrcnt des regards semblables à ceux des dévots remerciant une madone de leur avoir sauvé la vie.

— Elle a voulu, cette horrible femme, brouiller le ménage de YOlre gendre, dans quel InléTèt ! je n'en sais rien ; car mon intellîgeuce est trop faible pour que je puisse voir clair dans ces ténébreuses intrigues, si perverses, ignobles, infâmes. Votre madame Marneffe n'aime pas votre gendre, ninis elle le veut à ses genoux par vengeance. Je viens de traiter cette misérable comme elle le mérilait. C'est une courtisane sans pudeur, ]e lui ai déclaré que je quittais sa

maison, que je voulais dégager mon honneurde ce bourbier... Je suis de ma famille avant tout.

J'ai EU que ma petite cousineavaUqui tiéWcnceslas, et je viens ! Votre Valérie, que vous prenez pour une sainte, est la cause de celle cruelle séparation; puis-jc rester chez une pareille femme '/ Notre petite chère llortensc, du elle en touchant le bras au baron d'une manière significalive. est peut-être la dupe d'un dc-lr do ces sortes de lemmcs qui, pour avoir un bijou, sacrificrj'ieol toute une famille. Je ne croîs pas Wenceslas coupable , mais je le crois bible et je ne dis cas qu'il ne succomberait point à des coquetteries ù raffinées. Ha résolution est prise. Cette femme vous est fiiDcsie , elle vous mettra sur la paille. Je ne veux pas avoir l'air de b-emper dans la ruine de ma Cunille; moi qui ne suis là depuis trois ,1 ns q 1 1 e po u r l'e mpéc lier. Vous ëles trompé, mon cousin. Dites bien fermement que vous ne vous mêlerez pas de la nomination de cet ignoble M. tlamerfe, et vous verrez ce qui arrivera l L'on vous taille de fameuses élrivières pour ce cas-là.

Lisbcth releva sa petite cousine et l'embrassa passionnément.

— Ha chère Horlense.

tiens bon, lui dit-elle à riircille.

, . ,■ , M) La baronne embrassa

renihou^iasme d'une femme qui se voit vengée. La famille lout entière gardait un silenco profond autour de ce l'crc, assez spirituel pour savoir ce que déiioLiit ce silence. Une formidable colère passa sur son front ei siii' son visage en signes évidents; toutes les vciucs grossirent, les yeux s'injectèrent de sang, le teint se marbra. Adelinese jeta vivenieut à genoux devant lui, luipril les mains . — Mon ami, mon ami, grâce !

— Je TOUS suis odieux ! dit le baron en laissant écbnppcr le cri da sa conscience.

K0U.S sommes tous dans le secret de nos torts. Nous supposons prcs-

3 ne toujours à nos victimes les sentiments haineux que la venge^mce uil leur inspirer ; et, malgré les efforts de l'hypocrisie, notre langage ou notre ligure avoue au milieu d'une torture imprévue, comme avouait judis le crirnitiel entre les main du bourreau.

— N(» eiif;inis, dit-il pour rcTenlr sur son aveu, finissent par deve-

ss

LES PARENTS PAUVRES

~ HoD père... dit Victoria.

— Vous interrompez voire pire!... reprit d'une voix foudroyante le baron en regardant son flis.

—Mon père, écoutez, dit Victorin d*uno voix ferme et nette, la voix il* un député puritain. Je connais trop le respect que je vous dois pour en manquer lamais, et vous aurez certainement toujours en moi ic fils 13 plus soumis et le plus obéissant.

Tous ceux qui assistent aux séances des Chambres reconuaitroni les habitudes de la lutte parlementaire dans ces phrases filandreuses avec lesquelles on calme les irritations en gagnant du temps.

~- Nous sommes loin d'être vos ennemis, dit Victorin : je me suis brouillé avec mon beau-père, M. Crevel, pour avoir relire les soi^anio mille francs de lettres de change de Vauvinet, et certes, cet argent est dans les mains de madame Harneiïe. Oh ! je ne vous blàino point, mon père, ajouta«t-il à un geste du baron; mais je veux seulement joindro ma voix à celle de la cousine Lisbeth, et vous faire observer que, si mon dévouement pour vous- est aveugle, mou père, et sans bornes, mon bon père, malheureusement nos ressources pécuniaires sont bornées.

— De l'argent ! dit en tombant sur une chaise le passionné vieillard, écrasé par ce raisonnement. Et c'est mon fils ! On vous le rendra, monsieur, votre argent» dit-il en se levant.

H marcha vers la porte.

— Hector !

Ce cri fit retourner le baron, et 11 montra soudain un visage inondé de larmes i sa femme, qui Tentoura de ses bras avec la force du déses» poir.

•«- Ne t'en va pas ainsi... ne nous quitte pas en colère. Je ne t*ai rien dit, moi!...

A ce cri sublime les enfants se jetèrent aux genoux de leur père.

*-« Nous vous aimons tous, dit llortense.

Lisbeth, immobile comme une statue, observait ce groupe avec un sourire superbe sur les lèvres. En ce moment, le maréchal llulot entra dans l'antichambre, et sa voix se fit entendre. La famille comprit l'importance du secret, et la scène changea subitement d'aspect. Los deux enfants se relevèrent, et chacun essaya de cacher ion émotion.

(Joe querelle s'élevait à la porte entre Marleltt tt un soldai, qui de* vint si pressant* que la cuisinière entra au salon.

» Monsieur, un fourrier de régiment qui revient de VÀlgir4 veut absolument vous parler.

-* Qu'il attende.

•^ Monsieur, dit Mariette à l'oreille de son maître. Il m*a dit do voui dire tout bas qu'il s'agissait de M. votre oncle.

U baron tressaillit. Il crut à l'envoi des fonds qu'il avait secrète* ment demandés depuis deux mois pour payer soi lettres de olianao, Il laissa sa timille, et courut dans l'antichambre, tl a))crçut uiio ngiirc alsacienne.

— Est-ce à monsieur la paron HU0U9?

— Oui...

— Lui-même?

-^ Lui-même.

Le fourrier, qui fouillait dans la doublure de ion kp.pl petidant ce co1lo<)ue, eu tira une lettre que le baron déoarlicta vivemoul, et il lut oe qui suit :

« Mon neveu, loin de pouvoir vous envoyer les cent mille francs « que vous me demandez, ma position n'est pas tcnable, si vous no « prenez pas des mesures énergiques pour me sauver. Nous avons sur le dos un procureur du roi, qui parle morale et baragouine dos bè» tises sur 1 administration. Impossible de faire luire eo pékln*lft.Sil| ministère de la guerre se Inisse manger dans la moin par les habits noirs, je suis mort. Je suis sûr du porteur, tâchez dO l'avancer, car il nous a rendu service. Ne me laissez pas aux corbeaux ! » . Cette lettre fut on coup de foudre, le baron y voyait ëcloro les dé* chiremcnts intestins qui tiraillent encore aujourd'hui le gouvernement de l'Algérie entre le civil et le militaire, et il devait Inventer sur-lechamp des palliatifs à la plaie qui se dccfarait. Il dit au soldat de revenir le lendemain : et, après l'avoir congédié non sans de belles pro«> messes d'avancement, il rentra dans le salon.

— Bonjour, et adieu, mon frère! dit-il au maréchal. Adieu, mes enfants, adieu, ma bonne Adeline. Et que vas-tu devenir, Lt&bcth? dit-il.

— Moi, je vais tenir le ménage du maréchal, car il faut que j'achève ma carrière en vous rendant toujours service aux uns ou aux autres.

■— Ne quitte pas Valérie sans que t'aie vue, dit llulot à l'oreille de sa cousine. Adieu, llortense, ma petite insubordonnée, tâche d'être bien raisonnable ; il me survient des affaires graves, nous reprendrons la question de ton raccommodement. Peoses«y, ma bonne petite chatte, dit-il en Tembrassant.

Il quitta sa femme et ses enfants, si manifestement trouble, qu'ils demeurèrent en proie aux plus vives appréhensions.

— Lisbeth, dit la baronne, il faut savoir ce que peut avoir Hector, jamais je ne l'ai vu dans un pareil état ; reste encore ilcux ou trois jours chez celte femme; il lui dit tout, à elle, et nous apprendrons ain?i ce

qui Ta si subitement changé. Sois lran(|nil1e, nous allons arranger ton mariage avec le maréchal, car ce marljgeost hien nécessaire.

^ Je u'oubliemi jamais le courage que tu as eu dans cette matinée, dit Hortense en embrassant Lisbeth.

— Tu as vengé notre pauvre mère, dit Victorin.

Le maréchal observait d'un air curieux les témoignages d'ufTi'clion prodigués a Lisbeth, qui revint raconter cette scène à V;tlérie.

Cette esquisse permet aux âmes innocentes de deviner les dilTéronis ravages que les madame Marneffe exercent dans les familles, et par quels moyens elles atteignent de pauvres femmes vertueuses, en apparence si loin d'elles. Mais, si l'on veut trnnspoi ter par la pensée ces troubles à l'étage supérieur de la société, près du trône ; en voyant ce

3ue doivent avoir coûté les maîtresses des rois, on mesure retendue es obligations du peuple envers ses souverains quand ils donnent rexcinpie des bonnes mœurs et de la vie de famille.

A Paris, chaque ministère est une petite ville d'où les femmes soiii bannies ; mais il s'y fait des commérages et des noirceurs coinnie si 1 1

Bopiilation féminine s'y trouvait. Après trois ans, la position do [. MarnelTe avait été, pour ainsi dire, éclairée, mise à jour, et Ion so demandait dans les bureaux : M. MarnefTe sera-t-il ou ne sera*t-il pas le successeur de M. Coquet? absolument comme â la Chambn; 011 se demandait naguère : La dotation passera -t-clle ou ne passerait elle pas? On observait les moindres mouvements à la direction du personnel, on scrutait tout dans la division du baron Hulot. Le fine nseiller d'Etat avait mis dans son parti la victime de la promolinn do Marneffe, un travailleur capable, on lui disant que, s'il voulait faire ki besogne de Marneffe, il en serait infiiilliblement le successeur, il le lui avait montré mourant. Cet employé cabalait pour Marnefle.

Quand llulot traversa son salon d'audience, rempli de visiteur», il y vit dans un coin la figure blême de MarncrTc, et Marneffe fut le premier appelé.

— Qu'avez-vous à me demander, mon cher ? dit le baron en cachant ion inquiétude.

— Monsieur le directeur, on se moque de moi dans les bureaux, oar 00 vient d'apprendre que M. le directeur du personnel est parti ce matin en congé pour raison de santé, son voyage sera d'environ un mois. Attendre un mois, on sait ce que cela veut dire. Vous me livrez t la risée de mes ennemis, et c'est assez d'être tambouriné d'un côté; dos deux à la fois, monsieur le directeur, la caisse peut crever.

—Mon cher Marneffe, il faut beaucoup de patience pour arriver à son but. Vous ne pouvez pas être chef de bureau, si vous l'êtes jamais;. avant deux mois d'ici. Ce n'est pas au moment où je vuls être obligé do consolider ma position, que je puis demander un avancement scandaleux,

«» Si vous sautez, je ne serai jamais chef de bureau, dit Aoidcment M« HarnefTo 1 faites-mol nommer, il n'en ^cra ni plus ni moins.

«-* Ainsi je dois me sacrifier à vous? demanda le baron.

— > S'il en était autrement, je perdrais bien des Illusions sur vous.

-** Vous êtes par trop Marneffe, monsieur Marneffe! ... dit le baron en se levant et montrant la porte au sous-chef.

— J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur le baron, répondit humblement Marneiïe.

*- Quel Infâme drôle! se dit le baron. Ceci ressemble assez à une aommaiion de payer dans les vlngt*quatre heures, sous peine d'expropriation.

Deux heures après, au moment où le baron achevait d'endoctriner Claude Vlgnan, qu'il voulait envoyer au ministère de la justice prendre

réponse.

— Envover Reino I se dit le baron. Valérie est folle, elle nous compromet tous, et compromet la nomination de cet abominable Alarneffe!

I) congédia le seerélaire particulier du ministre et lut ce qui suit .

« Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir: si tu m'as donné le « bonheur depuis trois ans, je l'ai bien payé ! Il est rentré de son bu- « reau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais bien « laid, je l'ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents trcniblaieiii, « et il m'a menacée de son odieuse compagnie, si je continuais à te « recevoir. Mon pauvre chat, hélas ! notre porte sera ferm^'c pour toi ff désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon papier, elles « le trempent ! pourras-tu me lire, mon cher Hector? Ah ! no pins te « voir, renoncer à toi, quand j'ai en mot un peu de ta vie connue je <c crois avoir ton cœur, c'est a en mourir. Songe k notre petit Uecioi ! « ne m'abandonne pas; mais ne te déshonore pas pour Marncf!'e. no a cède pas à ses menaces! Ah ! je t'aime comme je n'ai jamais aimé ! « Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta V.tlé: ie, « elle n'est pas et ne sera jamais Ingrate : lu es, tu seras mon seul « mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je le dea mande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques mois... « je ne veux plus rien le coAlcr. D'ailleurs, ma fortune sera toujours « la tienne.

U COUSINE BETTE

a Ah * 81 tu nVaimais milanl que jo t'aime, mon Ilcolori lu prt^ndrals « ta retraite, nous laisserions la chacun nos HunilicSi nos ennuis, nos « cniouragcs où ii y a lant de haine, et nous irions vivro avec Lisboih a dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là noui no verrions a personne, cl nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pcoa siott de retraite, et ie peu que j*ai, en mon nom, nous suffira. Tu dea viens jaloux, eh bien ! lu verrais la Valérie occupée uniquement do « son Hector, et lu n'aurais jamais à faire ta grosse voix conmie l'autre a jour. Je n'aurai jamais qu'un enfant, ce sera lu nôtre, sois-en bien a sâr, mon vieux grognard aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma « rage, car il faut savoir comment il m*a Iraiiéc, et les grossièretés a qu'il a vomies sur ta Valérie! ces mols^lù saliraient ce papier; mais c une femme comme moi, la fille do Moncornot, n'aurait jamais dû a dans toute sa vie eu entendre un seul. Oh ! je t'aurais voulu là pour > a le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour « toi. Mon père aurait sabré ce misérable, moi jo ne peux que ce que a peut une femme : l'aimer avec frénésie ! Aussi, mon amour, dans ff l'état d'exaspération où jo mis, m'est-ii impossible do renoncer ù to « voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes « ainsi, nous autres femmes : j'épouse ton ressentiment. De grâce, si « lu m'aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu'il crève sous-chef I... fit En ce moment, je n'ai plus la tète à mol, j'entends encore tes in- « jures. Belle, qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour « quelques jours.

a Mou bon chéri, le ne sais encore que faire, h no vois que la fuite. « J'ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce « ta voudras» pourvu que je puisse t'aimer en liberté. Pauvre chat, « comme je te plains ! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline, à « celte urne lacrymale, car il a dû te le dire, lo monstre, il veillera « jour el nuit aur moi; il a parlé de commissaire de police! Ne viens « pas I je comprends qu'il est capable de tout, du moment où il faisait « de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais^je pouvoir te « rendre tout ce que je tiens de tes générosités. Ah 1 mon bon Hector, « j'ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta a Valérie ; elle aimait à te tourmenter» mais elle te préfère à tout au a monde. On ne peut pas t'empôcher de venir voir ta cousine, Je vais 9 combiner avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris- « moi de grâce un petit mol pour me rassurer, à défaut de ta chère a présence... (ohl je donnerais une main pour te tenir sur notre dic van). Une lettre me fera l'effet d'un talisman i éoris-moi quelque « chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta leitre, oor il faut « 6tre prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout. Enfin, « rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfanl. Elre obligée « de l'écrire, moi qui/te voyais tous les jours. Aussi dis-]c à Lisbeth : fit Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses, mon chat. Aime « bien

« Ta VaUmb. »

Et des larmes 1... se dit Hulot en achevant ccue lettre, des larmes qui rendent son nom indéchiffrable. •— Gomment va-t-*elle? dit-Il à Reine.

— Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L'ai» taque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l'a prise après avoir écrit. Oh ! c'est d'avoir pleuré... L'on entendaii la voix de monsieur dans les escaliers.

Le baron, dans son trouble, écrivit la leitre suivante sur son papier officiel, à têtes imprimées :

fit Sois Iranquifie» mon ange, ïl crèvera sous«chef I Ton idée est ex« fit cellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous serons heureux « avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite, je saurai trouver fit une belle place dans quelque chemin de for. Ah 1 mon aimable amie, « je me sens rajeuni par ta leitre ! Oh I je recommencerai la vie, et je fit ferai, tu le verras, une fortune à notre cher petit. En llsnni ta lettre, fit mille fois plus brûlante que celles de la Nouvelle Héioîsc, elle a fait fit 00 miracle : je ne croyais pas que mon amour pour toi pût augmcn* fit 1er. Tu verras oe soir chex Lbbelh

Ton Ubctok pour la vie ! »

Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrirait d son aimable amie! De semblables émotions formaient un contrepoids aux désastres qui grondaient à l'horizon ; mais, en ce moment, le baron, se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.

i Une des particularilÀ du caracière bonapartiste, c'est la foi dans la I puissance du sabre, la certitude de la prééminence du militaire sur le 1 1 civil. Hulot se moquait du procureur du roi de l'Algérie, où règne le I ^miiiislère de la guerre. L'homme reste ce qu'il a été. Gomment les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d'avoir vu les maires des bonnes villes de l'empire, les préfets de l'empereur, ces empereurs au petit pied, venant recevoir la garde impériale, la complimenter à la Hmite des déparlements qu'elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs souverains?

A quatre heures et demici le baron alla droit chez madame ftlar-

nc(Te; le cœur lui battait en montant l'cscalIcr comme à un jeune homme, car il s'adressait cetlo question mentale : «i Ui verrai-jc? ne la verrai -je pas? » Gomment pouvuii-il se souvenir de la scène du malin où sa l'amiile en larmes gisait à ses pieds? La lettre de Valérie, mise pour toujours dans un miuce porlcfcuillu sur son cœur, ne lui prouvaitelle pas qu'il était plus aiuio que le plus aimable des jeunes gens ? Après avoir sonné, l'infortuné baron entendit la inifnorie des ohaussons et rexécrable tousscrie de l'invalide Marnefie. Marncffe ouvrit la

Korie, mais pour se mettre on position el pour indiquer l'escalier :i idot par un geste exactement semblable h celui par lequel Hulot lui avaii montré la porte do son cabinet.

— Vous ôtcs par irop lluloi, monsieur Hulot i... dit-il.

Lo baron voulut passer, MarneiTe tira un pisluiet de sa poche 1 1 l'arma.

— Monsieur le conbcillcr d'Etat, quand un homme est aussi vil que moi, car vous me croyez biou vil, n'est-ce pas? ce serait le dernier des forçais, s'il n'avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. No revenez plus, et n'essayez point de passer : j'ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.

Et, profilant de la stupélacllon de Hulot, H le poussa dehors et ferma la porte.

*<• Quel profond scélérat! se dit Hulot en montint chez Lisbeth. Oh ! je comprends maintenant la lettre. Valérie et mol nous quitterons Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours ; elle me fermera les yeux.

Lisbeth n'était pas chez elle. Bladame Olivier apprit ù Hulot qu'elle était allée chez madame la baronne en pensant y trouver 1^1. le baron.

"»- Pauvre fille ! je ne l'aurais pas crue si fine qu'elle l'a élu ce matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de LUbeth en faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet. Au détour de la rue Vanneau et de la rue de Babylonc, il regarda l'Eden d'où l'Hymim le banoissait l'épée de la loi à la main. Valérie, à sa fenêtre, suivait Hulot des yeux ; quand il leva la tête, elle agita son mouchoir ; mais l'iulUaie MarneiTe soulflela le bonnet de sa femme, et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du conseiller d'Etat. •— Etre aimé ainsi! voir maltraiter une femme, et avoir bientôt soixante-dix ans ! se dii-il.

Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer aux yeux de toute l'administrallon en nommant Marneffe chef dû bureau, serait congédié par ce mari devenu Hulolphobe. Aussi l'hem'cuse Adeline avalt«elle commandé son dtner de manière que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie, et la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir oe difficile résulbil. La cousine Bette était à l'état d'idole ; la mère et la fille lui baisèrent les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal consentait à faire d elle sa ménagère.

— - Et de là, ma chère, à devenir sa femme, Il n'y a qu'un pas, dit Adeline.

*• Enfin, il n'a pas dit non, quand Viclorln lui en a purlé, ajouta la comtesse de Sleinbock.

Le baron fut accueilli dans sa famille avec des lomolgn.igcs d'afîection si gracieux, si touchants et où débordait tant d'amour, qu'il fut obligé oe dissimuler son ohagrin. Le maréchal vint dincr. Après le dtner, Hulol ne s'en alla pas. Victorin et sa fenune vinrent. On fil un whist.

— Il y a longtemps, Hector, dit gravement le maréchal, que lu ne itoiM as donné pareille soirée!...

Ge mol, chez le vieux soldat, qui j^Aialt son frère et qui le blAmail Implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y rcconuui les larges et longues lésions d'un cœur où toutes les douleurs deviuée.^ avaient eu leur écho. A huit heures le baron voulut reconduire Lisheih lui-même, en promettant de revenir.

-^ Bh bien I Lisbeth, il la maltraite ! lui dlt-11 dans la rue. Ah ! je ne l'ai jamais tant aimée !

— Ah ! je n'aurais pas cru que Valérie vous ainiiM tant ! repondit Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir courtisée, à ce qu'on lui joue la comédie de l'amour, comme elle dit; mais vous êtes son seul attachement.

— Que t*a-t-elle dit pour moi?

— Voilà , reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés p )ur Crevel ; 11 ne faut pas lui en vouloir, car c'est ce qui l'a mise à I abri de la misère pour le reste de ses jours ; mais elle le déteste, cl c c!ii à peu près fini. Eh bienl elle a gardé la clef d'un apparlemenl.

— Rue du Dauphin ! s'écria le bienheureux Hulot. Rien que p.)ur cela, je lui passerais Crevel... J'v sais allé, je sais...

— Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille demain dans la journée, deux si vous pouvez.

— Après?... dit avidement Hulot.

— Eli bien ! je reviendrai dîner encore demain avec vous» vous me rendrez la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle qu'il a donnée), et vous Irez vous voir aprcs-dcmaiii ; là , vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sùrcié, car il existe di ux

co

LES PAREINTS PAUVRES.

sorlies. Si, par hasard, Grève), qui sans doute a des mœurs de Dégence, comme ii die, eturait par Tallée, vous sortiriez par la boutique, et réciproquement. Eh bien ! vieux scélérat, c'est à moi que vous de* vez cela. Que ferez-vous pour moi?...

— Tout ce que tu voudras !

— Eh bien ! ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère !

— Toi. la maréchale llulot ! toi, comtesse de Forzheîm ! s'écria Hector surpris.

— Adeiine est bien baronne .'...répliqua d*on ton aigre et formidable la Bette. Ecoulez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires ! votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...

— C'est ma terreur ! dit Hulot saisi.

— Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille? La veuve d'un maréchal de France peut obtenir au moins six mille francs de pension, n'est-ce pas? Eh bien ! je ne me marie que pour assurer du pain à votre fille et à votre fenime, vieil insensé I

— Je n'apercevais pas ce résultat ! dit le baron. Je prêcherai mon frère, car nous sommes sûrs de toi. . Dis à mou ange que ma vie est à elle!,..

Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur, sou mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant quinze jours environ, il alla le malin au ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adiline et Hortense au spectacle. La mère et la lille firent dire trois messes d'actions de grâces, et prièrent Dieu de leur couserver le mari, le père qu'il leur avait rendu. Un soir, Victorin flutot en voyant son père aller se coucher dit à sa mère : — Eh bien ! nous sommes heureux , mon père nous est revenu ; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela tient...

— Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense encore à madame Marneiïe, je m'en suis aperçue; mais bientôt il n'y pensera plus : la passion des femmes n'est pas comme le jeu, comme la spéculalion, ou comme l'avarice, on y voit un terme.

La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. L.es liberlins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d'aimer au delà des limites Qu'elle fixe à l'amour, n'ont presque jamais leur âge. Pendant ce la|)s de vertu, le baron était allé trois fois rue du Dauphin, et il n'y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion ranimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille, tout, saus un regret. Mais Valérie, entièrement changée, ne lui parlait jamais ni d'argent, ni des douze cents francs de rente à faire à leur fils ; au contraire, elle lui offrait de l'or, elle aimait Huioi comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector ! Le quatrième rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne annonçait h la fin de la représentation le spectacle du lendemain. L'heure dite éuit neuf heures du matin. Au jour de l'échéance de ce bonheur dont l'espérance faisait accepter au passionné vieillard la vie de famille, vers huit heures. Reine fit demander le baron, liulol, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne voulut pas entrer dans l'appartement. La fidèle femme de chambre remit la lettre suivante au baron :

« Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar «c est malade, et je dois le soigner ; mais sois là ce soir, à neuf heures. « Crevel est à Corbeil, chez M. Lebas, je suis certaine qu'il n'amènera « pas de princesse à sa petite maison. Moi je me suis arrangée ici pour « avoir ma nuit, je puis être de retour avant que MarnelTc ne s'éveille, a Réponds-moi sur tout cela ; car peut-être ta graude élégie de femme « ne te laisse-t-elle plus ta liberté comme autrefois. On la dit si belle « encore que tu es capable de me trahir, lu es un si grand iik)erlin ! « Brûle ma lettre, je me défie de tout. »

Ilulot écrivit ce petit bout de réponse :

« Mon amour, jamais ma femme, comme je le l'ai dit, n'a» depuis a vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent Adeline ! « Je serai, ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel, attendant ma a divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous ne serions plus se* « parés ; voilà le plus cher des vœux de

c Ton Hbctob. »

Le soir, le baron dit à sa femme qu'il irait travailler avec le ministre à Saint-Cloud , qu'il reviendrait à quatre ou cinq heures du malin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de juin.

Peu d'hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible d'aller à la mort: ceux qui reviennent de l'échafaud se complent ; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti celte agonie en vove, ils en ont tout ressenti, jusqu'au couteau qui s'applique sur le

cou dans le moment où le réveil arrive avec le jour pour les délivrer... Eh bien ! la sensation à laquelle le conseiller d*Eiat fut en proie à cinq lieures du matin, dans le lit élépant et coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C'est l'art faisant invasion dans la nature, c'est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol ; ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme

3 ni s'éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte e fleurs peintes par Jan, un artiste qui fait ù de la gloire. Le baron ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n'en vit qu'un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un gnind nombre d'Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resm, toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. il voulait douter ; mais cet œil assassin babillait 1 Un murmure de voix susurrait derrière ia porte.

— Si ce n'était que Crevel voulant me faire une plaisanterie ! se dit ie baron en ne pouvant plus douter de la présence d'une persoune dans le temple.

La porte s'ouvrit, la majestueuse loi française, qui passe sur les af< fiches après la royauté, se manifesta sous la forme d*un bon petit commissaire de police, accompasné d'un long juge de paix, amenés tous deux par le sieur Marneffe. Le commissaire de police, planté suf des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à nœuds barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux, qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de Parb n'avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient le verre pnr des regards fins et moqueurs. Le juge de paix, auclen avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

— Veuillez excuser la rigueur de noire ministère, monsieur le ba* ron ! dit le commissaire; nous sommes requis *par un plaignant. M. le juge de paix assiste à l'ouverture du domicile. Je sais qui vous êtes, et oui est la délinquante.

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices ont inventé pour annoncer la folie au théâtre; elle se tordit en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au moyen âge dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.

— La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle! oli! jamais! Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant la tête dans ses mains. — Perdue I morte !. .. cria-t-elle.

— Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si madame Marneffe devenait folle, vous seriez plus qu'un libertin, vous seriez un assassin...

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui ne lui appartient pas, même â titre de location, avec une femme qui ne lui appartient pas davantage? Voici.

— Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse femme dont la raison me semble en danger!... et vous verbalisereis aprc». Les portes sont sans doute fermées ; vous n'avez pas d'évasion à craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l'étal où nous sommes...

Les deux fonctionnaires obtempérèrent â l'injonction du conseiller d'But.

— Viens me parler, misérable laquais !... dit Hulot tout bas à Marneffe en lui premuit le bras et l'amenant à lui. — Ce n'est pas moi qui serais l'assassin I c'est toi ! Tu veux être chef de bureau et oflicicr de la Légion d'honneur?

— Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en Inclinant la tête. -* Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.

— Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces mes* sieurs dressent le procès- verbal de flagrant délit; car, sans celte pièce, la base de ma plainte, quedeviendrais-je? La haute administration regorge de filouteries. Vous m'avez volé ma femme, et ne in'avox pas fait chef de bureau. Monsieur le baron, je ne vous donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...

— Des lettres!... cria le baron en interrompant Marnefle.

«- Oui, des lettres qui prouvent que l'enfant que ma femme porte en ce moment dans sou sein est de vous... Vous comprenez? vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bâtard lui prend. IMais je serai modeste ; cela ne me regarde point ; je ne suis pas ivre de paternité, moi ! Cent louis de rente sufliront. Je serai demain matin successeur de M. Coquet, et porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis boa prince, n'est-ce pas?

— Mon Dieu ! la jolie femme! disait le juge de paix au commissaire de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle !

— Elle n'est point folle, répondit sentencieusement k commissaire de police.

l!a police est toujours le dputc incamé.

LÀ COUSLXE BFXfE.

— M. le baron Hulol a donné dans un piège, ajouta le commissaire de police assez haul pour élre entendu de Valérie.

Valérie lança sur le coromissaire une œillade qui Teût tué, si les regards pouvaient communiquer la rage qu'ils expriment. Le commissaire sourit; il avait tendu son piège aussi; la femme v tombait. Marneiïe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s'^y vêlir décemment: car il s'était entendu sur tous les points avec le baron, qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.

— Messieurs, dit-Il aux deux fonctionnaires, je n'ai pas besoin de ?otts demander le secret.

Les deux magistrats s'inclinèrent. Le commissaire de police frappa deux petits coups à la porte; son secréi aire enira. s'assit devant le petit bonhenr-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire de police, qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait de pleurer à chaude» larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans la chambre et s'habilla. Pendant ce temps, le procès- verbal se fit. Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hiilot, en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

— Monsieur, madame me coûte assez cher ponr que vous me permettiez de lui dire adieu, bien entendu, en présence de tous.

Valérie vint, et Hulot lui dit à l'oreille : — Il ne nous reste plus qu'à fuir? mais comment correspondre? nous avons été trahis...

^ Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat, nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D'ailleurs, on le dira des infamies de mol, et tu les croiras... Le baron fit un mouvement de dénégation. Tu les croiras, et j'en rends grâces au ciel ; car tu ne me regretteras peut-être pas.

— Il ne crèvera pas soue^ehef! dit Marneffe à l'oreille du conseiller d'Etat en revenant prendre sa femme à laquelle il dit brutalement : — Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne veux pas être un sot pour les autres.

Valérie quitta la petite maison Grevel, en jetant au baron nn dernier regard si coquin, qn il se crut adoré. Le juge de paix donna f!al:imment la main à madame MarneRe, en la conduisant en voiture. Le baron qui devait si^er le procès-verbal, restait là tout hébété, seul avec le commissaire de police. Quand le conseiller d'Etat eut signé, le commissaire de police le regarda d'un air fin, par-dessus ses lu' nettes.

— Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...

— Pour mon malheur, vous le voyez...

— Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire ; si elle vous trompait?...

— Je l'ai déjà su, là, monsieur, à cette place... T^ous nous le sommes dit, M. Çrevcl et moi... *

— Ah! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de M. le maire.

— Parfaitement.

Le commissaire fouleva légèrement son chapeau pour saluer le vieillard.

— Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions Invétérées, autant que les médecins respectent les maladies invé.... J'ai vu M. deNucingen, le banquier, atteint d'une passion de ce geiirc-là...

-^ C est mon ami, reprit le baron. J'ai soupe souvent avec la belle Eblhcr; elle valait les deux millions qu'elle lui a coûtt's.

— Plus, dit le commissaire. Celte fantaisie du vieux financier a coATé la vie à quatre personnes. Oh ! ces passions-là, c'est comme le choléra...

— (Ju'aviez-vous à me dire? demanda le conseiller d'Etat, qui prit mal cet avis indirect.

— Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire de police ; il est si rare d'en conserver à votre âge !

— Débarrassez-m'en I s'écria le conseiller d'Etat.

— On maudit le médecin plus lard, répondit le commissaire en souriant.

— De grâce, monsieur le commissaire !...

— Eh bien ! celte femme était d'accord avec son mari...

— Oh!...

— Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh I nous nous y conoaissoDS.

— Quelle preuve avez-vou^^ de celte complicité?

— Ob! d'abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec le calme d'un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation cit écrite sur cette plate et atroce figure, ftiais, ne deviez-vons pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme, et où il est question de l'enfant?...

— Je tiens tant à celte lettre, que je la porte toujours sur moi, répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans sa itoche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quilluii jamais.

— Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que W voulais savoir. Madame Marnefle devait être dans la confidence de ce <Hie contenait ce portefeuille.

— - Elle seule au monde.

— C'est ce aue je pensais... Maintenant voici la preuve que vous me demandez ae la complicité de cette petite femme.

— Voyons ! dit le baron encore incrédule.

— Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprît le commissaire, ce misérable MarnefTe a passé le premier, et il n pris celte lettre que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble, dit-il en montrant le bonheur-du-jour. Evidemment cette place avait été convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait à vous dérober la lettre pendant voire sommeil; car la lettre que cette dame vous a écrite est, avec celles que vous lui avez adressées, décisive au procès correctionnel. *

Le commissaire fit voir à Uulot la lettre que le baron avait reçue par Heine dans son cabinet au miuistère.

— Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez -la-moi, monsieur.

— Eh bien ! monsieur, dit Hulot dont la figure se décomposa, celle femme, c'est le libertinage en coupes réglées, je suis certain maintenant qu'elle a trois amants !

— Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah ! elles ne sont pas toutes sur le trottoir. Quand on fait ce mélier-in, monsieur le baron, eu équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il no s'agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont vous parlez, et qui s'est empoisonnée, a dévoré des millions... Si vous m'en croyez, vous détellerez, monsieur le baron. Celle dernière partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi... Enfin, sans moi, la petite femme vous repinç:ûl !

— Merci, monsieur, dit le conseiller d'Etat, qui tâcha de garder une contenance digne.

~ Monsieur, nous allons fermer l'appartement, la farce est jouée, et vous remettrez la clef à M. le maire.

Hulot revint chez lui dans un état d'abattement voisin de la défaillance, et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l'histoire de ces trois années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui Ton 6le un jouet. Cette confession d'un vieillard jeune de cœur, celte alfreuse et navranic épopée, tout en attendrissant intérieurement Adeline, lui causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la famille.

— LIsbeth avait raison ! dit madame Hulot d'une voix douce et sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit' cela d'avance.

— Oui ! Ah ! si je l'avais écoulée, au lieu de me mettre en colère, le jour où je voulais que la pauvre Horlense rentrât dans son ménage

fiour ne pas compromettre la réput*ition de cette... Oh! chère Adeine, il faut sauver Wenceslas ! il est dans cette fange jusqu'au menlun I

— Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t'a pas mieux réussi que les actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector , quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné sou sang pour rendre Hulot heureux.

— Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles font, CCS femmes, pour l'attacher ainsi ; je tâcherai... pourquoi ne m'as-lu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d'iutelligcnce? on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l'objet de leurs fantaisies et de leurs passions. Ceci tient aux plus profonds mystères de l'organisation humaine. L'amour, celte immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des crandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont 'deux faces différentes d'un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures, est aussi rare, qaîis le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand Inventeur, le sont dans une nation. L'homme supérieur comme I imbécile, un Hulot comme lui Crevel, ressentent également le besoin de l'idéal et celui du plaisir ; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve élre un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est ime dépravation duc à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme une lâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices égalemenl faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d'aulres malfaiteurs plus sévèrement punis qu'eux. Celle réîlexion n'est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette scène porte d'ailleurs avec elle ses moralités qui sont de plus d'un genre.

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et petites, il put pénétrer dans les appartemenls à l'heure du leyei*.

— Eh ! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. Qu'avez-vousf vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant. Encore une de passée ! je parle de cela maintenant, comme au-^

trefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions des campagnes parlementaires.

— Nous avons eu du mal, eu cfTet, maréchal ; mais c*cst la misère du lemps! dit Uulot. Uue voulez-vous ? le monde est ainsi fail. Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand mallicur de I an 18it, c*est nue ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action comme 1 était Tempereur.

Le maréchal jeta sur Uulot un de ces regards d'aisle dont la (ierlé, la lucidité, la perspicacité, montraient que, malgré Tes années» cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse. . — Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.

— Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d*Hn de mes sous-chefs au grade de chef de bureau, et sa nomination d*ollRcicr daus la Légion...

— Gomment se nomme-t-H? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.

— MarnefTe !

— Il a une jolie femme, je Taî vue au mariage de (a fille... Si IlO' ger... Mais Roger n'est plus ici. Uector, mon fils, il s'agit de ton plaisir. Gomment ftu t*en donnes encore? Ahl tu fais honneur à la garde impériale ! voilà ce que c'est que d'avoir appartenu à l'intendance, tu as des réserves!... Laisse là cette affaire, mon cher garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.

— Non* maréchal, c'est Une mauvaise afTaire, car il s'agit de la police correctionnelle ; voulez-vous m'y voir?

— Ah! diantre! s'écria le maréchal devenant soucieux. Gonlinuo. -— Mais vous me voyez dans l'étal d'un renard pris au piège... Vous

avez toujours été si bon pour mol, que vojis daignerez me tirer de la situation honteuse où je suis.

Ilulot raconta le plus spirituellement et le plus gaiement possible sa mésaventure.

— Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs, un conseiller d'Etat ? Mon MarnefTe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

— Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami!... dit le maréchal.

— Mais, prince, la garde impcriule est immortelle.

— Je suis maintenant le. Siml maréchal de la première promotion, dit le ministre. Ecoute, Uector. Tu ne sais pas à quel point je te suis attaché! lu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Ah ! tu n'es pas députe, mon ami. Beaucoup de cens veulent ta place ; et, sans moi, lu n y serais plus. Oui, j'ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien ! je t'accorde tes deux ra* quêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fuis trop de brèches à ton crédit. Si celte nomination donne lieu à quelque tap.ige, on nous en voudra. Mol, je m'en moque, mais c'est une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n'as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J'ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite, et que la place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un heureux ; tandis qu'en te laissant branlant dant le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s'est mis à rire au conseil, et l'on a trouvé que le vievx de la vieille^ comme on dit, devenait assez fort en lactique parlementaire... Je le dis cela nettement. D'ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le temps où le sous-licutenant Goltin avait des maîtresses 1 Le maréchal sonna. Il faut faire déchirer ce procès-verbal ! ajouta-t-il.

— Vous agissez, monseigneur, comme un père ! je n'osais vous parler de mon anxiété.

— Je veux toujours que Roger soit ici, s'écria le maréchal en voyant entrer MitoiiHet, son huissier, et j'allais le faire demander. Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant longtemps du fruit de ses crimes, il sera sur^ veilléi et casse en tête de la compagnie, à la moindre faute. Mainte* nani que te voilà sauvé, mon cher Uector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis, on t'enverra ta nomination ce maihi, et ion homme sera ofOcier!... Quel âge as-tu maintenant?

— Soixante-dix ans, dans trois mois.

— Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C'est toi qui mériterais une promotion, mais, mille boulets ! nous ne sommes pas sous Louis XV f

Tel est l'efTcl de la camaraderie qui lie entre eux Icii glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac, obliges de se prot^cr envers et contre tous.

— Encore une faveur comme celle-là, se dit Uulot en travcràant la (our, et je suis pecdu.

Le malheureux fonciionnaire alla chez le baron de Nuciiigen, auquel il ne devait plus qu'une somme insignifiante, il réussit à lui emprunter quarante mille francs eu engageant son traitement pour deux années de plus ; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la

retraite de Uulot, la quotité saisissable de sa pension serait afTcctéc au remboursement de cette somme, jusqu'à épuisement des iulérètsct du capital. Cette nouvelle affaire fut fuite, comme la première, sous le nom de Vaiivinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du miri, les lettres, tout fut ané;inti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.

Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe* s'installa chez le maréchal Uulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier ban de mariage de la vieille fille avec l'illustre vieillard, à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe fmaucière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron, qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout affaisse... — Uélas! H a son âge, ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait donc ! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l'avait si longtemps méprisée. Elle se promettait d'être la protectrice de ses protecteurs, l'ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée ; elle s'appelait elle-même madame la comtene ou madame la maréchale^ en se saluant dans la glace. Adeline et Uortensc achèveraient leurs jours dans la détresse,.en combattant la misère, landis que la cousine Belle, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.

Le jour même où ce premier ban fui publié, le baron reçut un autre message d'Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en s'assurant qu'il la donnait au baron Uulot, et, après lui avoir laissé l'adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire qu'il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre.

« Mon neveu . vous recevrez celte lettre, d'après mon calcul, le « sept août. Eu supposant que vous employiei trois jours pour nous « envoyer le secours que nous réclamons, et qu'il mette quinze jours « à venir ici, nous atteignons au premier septembre.

« Si l'exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l'honneur et « la vie à votre dévoué Johann Fischer.

« Voici ce que demande l'employé que vous m'avei donné pour a com()lice, car je suis, à ce qu il paraît, susceptible d'aller en cour « d'assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que « jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il ira « de lui-même à celui de Dieu.

« Votre employé me semble être un mauvais gars, très-capable de « vous compromettre; mais il est intelligent comme un fripon. Il « prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous en- « voyer un inspecteur, uq commissaire spécial chargé do découvrir a les coupables, de chercher les abus, de sévir enfin ; mais qui « s'interposera d'abord entre nous et les tribunaux, en élevant un a conflit.

« Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et qu'il ait

«de vous le mot d'ordre, si vous nous envoyez deux cent mille

ce francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons

c avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme des

« comptables purs et sans taclie.

a Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre, a un mandat à mon ordre sur une maison d'Alger. C'est un liotninc « solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu'il porto. « J'ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous « ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons a le bonheur de notre Adeline. »

Les angoisses et les plaisirs de sa passion, la catastrophe qui venaîC de terminer sa carrière galante, avaient empéclié Je baron Uulot de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant. Le baron quitta It salle à manger dans un tel trouble, qu'il se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu dans l'engour* dissement que cause une chute violente. U regardait fixement une rosace du tapis sans s'apercevoir qu'il tenait à la main la faudc lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier, qu'elle crut à quelque attaque d'apoplexie. Elle regarda par la porte dans la gUce, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fail rester immobile, et elle vit son Uector dans la posture d'un homme terrassé. La baronne vint sur h pointe du pied, Uector n'entendit rien, elle put s'approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva Tune de ces révolutions nerveuses si violentes que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement continuel ; car, en premier moment passé, la nécessilé d'agir lui donna cette force qui ne se prend qu'aux sources même de la puissance vitale.

— Hector, viens dans ma chambre, dit-elle d'un voix qui rcs^sotnblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi ! viens, mou ami, viens.

— Où trouver deux cent mille francs ! je puis obtenir l'envoi €i<) Glande Vignon comme commissaire. G'est un garçon spirituel] iuUl-

LA COUSINE BETTE

ligeot... C'est TalTaire de deux jours... M»is deux eeut mille francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille francs d'hypothèques. Mon frère a tout au plus Ircnie mille francs d'économies. Âucmgen se moquerait de moiî... Vanviiiei?... il m*a peu gracieusement accordé dix mille francs pour complélcr la somme dnnr.ée pour le fils de rinf^me Marneffe. Non, tout est dit, il faut que j'aille me jeter aux pieds du marccb»!, lui avouer l'état des clioscs, m'eniendre dire que je suis une canaille,, accepter sa bordée afm de sombrer décemment.

— • MaiSp Hector ! ce n*cst plus seulement la ruine, c*est le déshonneur, dit Âdeline. Mon pauvre oncle se tuert. Ne tue que nous, lu en as le droit, mais ne sois pas un assassin ! Reprends courage, Il y a de la ressource.

— Aucune ! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne peut trouver deux cent mille francs, quand n éme il s'agirait de sauver un ministère 1 Ob ! Napoléou, où es-tu ?

— Mon oncle ! pauvre homme ! Uector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré !

— Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c'est bien chanceux... Oui, Grevel est à couteaux tlrëi avec sa ûllc... Ah 1 il a bien de Pargcnt, lui seul pourrait...

— Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de laisser périr notre oncle, ton frère, et l'honneur de la famille! dit la ba* ronue frappée d'un Irait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous... Oh I mou Dieu ! quelle ignoble pensée 1 comment a-f-ellepu me venir?

Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux, et fit une prière. En se relevant, elle vil une si folle expression de joie sur la ligure (ie sou mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la lristes«e des idiots.

-^ Va, mon ami, cours au ministère, s'écrift«t-elle en se réveillant de cette torpeur, tâche d'envoyer un commissaire, il le faut. Enlortille le maréchal! et à ton retour, k cinq heures, tu trouveras peutêtre... oui ! tu trouveras deux cent mille froncs. Ta famille, tua honneur d'homme, de conseiller d'Etat, d'administrateur, ta probité, ton fils, tout sera sauvé ; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras jamais. Uector, mon ami, dit^elle en s'agcnouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis^noi, dis^mol adieu !

Ce fut si déchirant, qu'en prenant sa femmOi la relevant et l'embrassant, Ilulot lui dit : —Je ne te comprends pos I

— Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou Je n'aurais plus la force d'accomplir ce dernier sacrifice.

— Madame est servie, vint dire Mariette.

Ilortense vint souhaiter le bonjour & son père et à sa mère. Il fallut aller déjeuner et montrer des visages meutotirs.

— Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baronne. Elle se mit à sa table et écrivit hi lettre suivante ;

« Mon cher monsieur Grevel, J'ai un service à vous demander, je vous attends ce matin, et je compte sur votre galanterie, qui m'est connue, pour que vous ne fasaies pas attendre trop longtemps

fit Votre dévouée servantOt

« Aaiiuti HuLOT. »

— Lotiise, dit-elle à la femme de ebambrc de ao fille qui servait, descendez celte lettre au concierge, dito$»lui de la porter sur-le-champ à sou adresse et de demander une réponse.

1 c baron, (|ul lisait les journaux, tendit un Joumol républicain à sa fi'iiunc, en lui désignant uu article, et lui disant : — 3era-t-il temps? Voici l'article, un de ces terribles entre-ûlets avec lesquels les Jourooux nuancent leurs tartines publiques.

Un de nos correspondants nous écrit d'Alger qu'il s'est révélé de tels abus dans le service des vivres de la province d'Oran, que la justice informe. Les malversations sont évidentes, les coupables sont connus. Si la répres.sion n'est pas sévère, nous continuerons à perdre plus d*hommes par le fait des concussions qui frappent sur leur nourriiurc que par le fer des Arabes et le feu du climat. Nous attendrons de nouveaux reuseignemcnts, avant de continuer ce déplorable sujet.

Nous ne nous étonnons plus de la peur que cause l'établissement en Algérie de la presse comme l'a entendue la Cliarte de 1850.

— Je vais m'babiller et aller nu ministère, dit le baron en quittant la table ; le temps est trop précieux» il y a la vie d'un homme dans chaque minute.

— Oh ! maman, je n'ai plus d'espoir, dit Ilorlcusc.

Et, sans pouvoir retenir ses larmes, elle lendit à sa mère une revue des Beaux-Arts. Bfadame llulol aperçut une gravure du groupe de Dalila par le comte de Steinbeck, dessous laquelle était imprime : Àfpar' ienanl à madame Marneffe, Des les premières lignes, rarlicic, signé d'un V» révélait le talent et la complaisance de Claude Vignon.

— Pauvre petite !... dit la baronne.

Effrayée de l'accent presque indirférenl de sa mère, Ilortense la rc*

:irda, reconnut l'expression d une douleur auprès de laquelle la sienne evaii pùlir, et elle vint embrasser sa mère à qui elle dit : — (Jn'as*(u,

maman? qu'arrive<til, pouvons-nous être plus malheureuses que nous

ne le sommes?

*— Mon enfant, il me semble, en comparaison de ce que je souffre

aujourd'hui, que mes horribles souffrances passées no sont rien. Quand

ne souffriral-je plus?'

— Au ciel! ma mère, dit gravement Hortense.

— Viens, mon ange, tu m aideras à m'habiller... mais noni*. Je ne veux pas que tu t'occupes de cette toilette. Envoie^moi Louise.

Adeline, rentrée dans sa chambre, alla s'examiner au miroir. Elle se contempla tristement et curieusement en se demandant à elle-même : — Suis-je encore belle?... peut -on me désirer encore?... Ai-je des rides?...

Elle souleva ses beaux cheveux blonds et se découvrit lea tempes ! LA tout était frais comme chez une jeune fille. Adeline alla plus loin, elle se découvrit les épaules et fut satisfaite, elle eut un mouvement d'orgueil. La beauté des épaules qui sont belles est celle qui s'en va la dernière chez la femme, surtout quand la vie a été pure. Adeline choisit avec soin les éléments de sa toilette; mais la femme pieuse et chaste resta chastement mise, malgré ses petites inventions de coquetterie. A quoi bon des bas de soie gris tout neuls, des souliers en salin à cothurnes, puisqu'elle ignorait totalement l'art d'avancer, au moment décisif, un joli pied en le faisant dépasser de quelques lignes une robe à demi soulevée pour ouvrir des horizons au désir 1 fille mit bien sa plus jolie robe de mousaellne à fleurs peintes, décolletée et à manches courtes ; mais, épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d'un fichu brodé. 8a coiffure à l'anglaise lui parut être trop significative, elle en éteignit l'entrain par un très-joli bonnet; mais, avec ou sans bonnet, eût-elle au Jouer avec ses rouleaux dorés pour exhiber, pour faire aamirer ses mains eq ftiseau?... Voici quel fut son fard. La certitude de sa criminalité, les préparatifs d'une faute délibérée causèrent à cotte sainte lemme une violente fièvre qui lui rendit l'éclat de la jeunesse pour un momentt Ses yeux brillèrent, son teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte un air dévergondé qui lui fit horreur. Usbeth avait, à la prière d' Adeline, raconté les clreonstancea de l'infidélité de Wenceslas, et la baronne avait alors appris, à son crand étonnement, qu'en uue soirée, en un moment, madame Marnein sVtait rendue maîtresse de l'artiste ensor« celé. "<» Gomment font ces femmes? avait demandé la baronne à Liabetb, Rien n'égale la curiosité des femmes vertueuses à ce sujet ; elles voudrsient posséder les séductions du vice et rester pures*— Mais elles séduisent, e^est leur étati avait répondu la cousine Bette. Valérie était, ce soir-là, vois«tu» ma cbirOi à faire damner un ange. «^ Baconte-moi donc comment elle aV aal prtae ? — Il n'y a pas de théorie, il y a que la pratique dans ce metlaft avait dit railleiisement Usbeth. La baronne, en se rappelant cetta conversation, aurait voulu consulter ki cousine Belle; mais le temps manquait, i^a pauvre Adeline, incapable d'inventer une mouche, de se poser un bouton de rose dans le beau milieu du corsage, de trouver les stratagèmes de toilette destinés à réveiller chez les hommes des désirs amortis, ne ftit que soigneusemeut habillée. N'est pas courtisane qui veuti La femme est le potage de l'homme, a dit plaisamment Molière par la bouche du judicieux Gros-Bené* Cette comparaison suppose une sorte de science culinaire en amour. La femme vertueuse et digne serait alors le repas hoinériquc. la chair ictéo sur les charbons ardents. La courtisane, au contraire, seroît l'œuvre de Carême avec ses condiments, avec ses épiées et ses reoberches. La baronne ne pouvait pas, ne savait pas tervir sa blanche poitrine dansjun magnifique plat de guipure, à l'instar de madame Marneflé. Elle iffuorait le secret de certaines attitudes, l'effet de certaioa regards. Enfin, elle n'avait pas sa botte secrète. lia noble femme se serait bien retournée cent fois, elle n'aurait rien su offrir à l'œil savent du libertin. Etre une honnête et prude femme pour le monde, et se foire courtisane pour son mari, c'est être une femme de génie, et II y en a

{^eu. Là est le secret des lonffs attachements, inexplicables pour les emmes qui sont déshéritées de ces doubles et magnifiques facultés. Supposez madamo Marnefle vertueuse!... vous avez la marquise do Pescaire ! Ces grandes et illustres femmes» ces belles Diane de Poiticra vertueuses, on les compte.

La scène par laquelle commence cette sérieuse et terrible étude de n)œurs parisiennes allait donc se reproduire avec cette singulière différence que les misères prophétisées par le capilahie de la milice bourgeoise y changeaient les rôles. Madame Hulot attendait Crevel dans les iotcnlions qui le faisaient venir en souriant aux Parisiens du haul de son milord, trois ans auparavant. Enfin, chose étrange ! la ba* renne einii fidèle à elle-même, à son amour, en se livrant à la plus grossière des infidéliiés, celle que l'entraînement d'une passion ne jii (iOc pas aux yeux de certains juges. — Comment taire |K)ur être une madame lilarnefiC ? se dit-elle en entendant sonner. Elle comprima SOS Iiinnc>, la fièvre anima ses traits, elle se promit d'être bien courlisano, la | auvrc cl noble créature !

LES PARENTS PAUVRES

— Que diable nie veut celle brnvc baronne fluloi 7 se di^ii Grevcl ea inoniani le grand escalier. Alit bnb! elle va me parier de ma querelle avec Célestiiie et Vîeiorin: mais je ne pliemi pas!... En entrant dans )e salon, où il suivait Louise, il se dit en regardant la nudité du local (sLyle Crevel) : —Pauvre Temme'... la voltà comme ces biani tableaux mis au gieiiier par un liomntn qui ne se cunnatt pas en pciiilore. Crevel, qui voyait le comte ro|>inot, miuialre du commerce, achetant due tableaux et des statues. votiViil se rcnilre cnicbrc p.irmi les Mécènes parisiens dont l'amour pour Il's a^H consiste à chercher des pièces de vingt Trancs pour des piëci-s de vingt sous. Adeline sourit ^cieusemenl à Crevel, en lui iiioorrnni une rnàtse dcvnnt elle.

— Me voici, bi'tle dame, à vos onlics, dit Crevel.

H. le maire, devenu homme pollli(|iic, avait adopté le drap noir. Ka figure apparaissait au-di>ssus de ce vôirmcnt conimo une ptcinc lotie dominant un rideau de nuages bruns. Sa elicinîso, éUiiiéc du iroi 'grosses

Krles de cinq cents locs chacune, donnait une haute idé« de ses capacités . . . tlioracii|uc<, cl II disait : — Un voit eo moi le futur aihtète delà tribune!... Ses larges mains roturières portaient le vani jaune dès le matin. Ses bottes vernies accusaient le petit coupe brun à un clievat qui lavait amené. Depuis trois ans, I ambition avait modifié la pose de Crevel. Comme les granits peintres, il en i!tait i tt, seconde manière. Dans te grand monde, quand it allait cbcï te jirince de Wissemboiirg, â la Prérecture. chez le comte Popinot, etc., il gardait son chapeau à la main il' une focon dégagée que Valérie lui avait apprise, et il InsOrait le i>oiice de l'autre main dans l'cnlournure de son gilet d'im air coquet, en minaudant de la teie et des yeux. Cette autre intK en potition était due & la railleuse Valérie, qui, sons prétexte de rajeunir son maire, l'avait doté d'un ridicule de phis.

— Je vous ai prié de venir, mon bon et cher monsieur Crevel, dit la baronne d'une voix troublée, pour une aiïaire de la plus Itaute impor-

— Je la devine, madame, dit Crevel d'un air fin; mais vous demandez l'impossible... Ob!

Je ne suis pas un père baitare, un homme, selon le mol de Napoléon, cair' de bau eommt dfhaulew dans son avarice. Ecoutez-moi, belle dame. Si mes cnfnnls se minaient pour eux, je viendrais â leur secours; mais garantir votre ma ri, mad.ime l... c'est vouloir remplir le tonneau des Danaidesl Une maison hypothéquée de trob cent mlllo Trancs pour un pcrc incorrigible ! fis n'ont plus rien, les misérables ! et ils ne se sont pas amuses 1 Ils auront maintenant pour vivre ce que gagnera Viclorin au Palais, Qu'il jabole, inon»'cnr votre lils !... Ah ! il dËvail être minisirc, ce petit docteur ! imtre espérance à tous. Joli remorqueur qui s'engravc bêtement, car, s'il empruntait pour ])ni've«ir, s'il s'cndettiil pour avoir Tesloyé di*s députés, pour obtenir des voix et augmcnler sim înlliience, je lui dirais: ~ Voilà ma bourse, pui^c, mon ami! Ikbiis payer les rulies du papa, des folies que je vous ai prédites! Ah! sou pcrc l'a rejeté loin du pouvoir... C'est moi qui serai ministre...

— Hélas I cher Crevfl, il ne s'agit pas de nos enfants, jiauvrcs dévoués >... SI votre coeur se ferme pour Victonn et Célcstine, je lesal-

Lt btiuu Hulot voulut paucr, Uoriienc lira ua pislolcl de ti poche

inerai t»nl, que peut-£lre pourrai-je adoucir l'amertume que met dans leurs bulles àmcs votre colère. Vous punissez vos cnHuits d'uue bonne action !

— Oui, d'une banne .action mal fuite! Cesl un demi-crime 1 dit Crevel, très-content de ce mot,

— Faire le bien, mon cher Crevel. reprit la baronne, ce n'est pu prendre l'aident dans une bourse qui eti regorge ! c'est endurer ilcs [irivjtions à cause de sa générosité, c'est souf'rir de sou biearait, c'est s'attendre à l'ingratitude ! L-i charité qui ne coûte rien, le ciel l'ignore...

— Il est permis, mad^imc, aiix saints d'aller i l'hôpital, ils savent que c'est, pour eux, la porte du cict. Moi, je suis un mondain, je crains Dieu, mais je crains «ncorc plus l'enrcr de h misère. Etre (ans le son, c'est le dernier degré du malheur d.ios notre ordre social :ietiicl. Je suis de mon temps, j'honore l'argent!...

— Vous avcT, raison, dit Adeline, an point de vue du monde.

Elle se trouvait à cent lieues de la question, et elle se sentait, comme saint Laurent, sur un gril, en pensant il son oncle ; car elle le voy.iil se tirant un coup de pistolet ! Elle baissa les yeux, puis elle les releva sur Crevel pleins d'une angclique douceur, et non de «elle proviieante luxure, si

?>iritiiellc chez Valérie, rois ans niipar.ivani, elle eût fasciné Crcvd p:ir cet adorable rcgjril.

— Je vous ai connu, dit-elle. plusgéuércu:i...

Vous parliez de troisceul mille francs comme en parlent les grands seigneurs.

Crevel regarda mail:ime Ifiilol. il la vit coinn)e un lis sur la fiu de sa floraison, il cul île vagues idées; mais il honorait tant cette sainte créature qu'il refoula CCS soupçons dans le cblé liberté de sou cœur.

— Madame, je sui* toujours le même, mais uo ancien négociani est el doit Cire grand seigneur avec méthode, avec économie, il porte en tout ses idées d'ordre. On ouvreun compte aux fredaines, on les crédite, on consacre à ce chapitre certains Ixinéltces. mais entamer son capital!... ce serait une folie. Mes enfants auront tout leur bien, celui de leur mère et le mien ; mais ils ne veulent Fans doute pas que

leur père s'ennuie, se moinilie et se momïne !... Ha vie est joyeuse ' Je descends gaiement le Oeuve. Je remplis tous les devoirs tjue m'imposent la loi, le cœur et la famille, de même que j'acqultUis scrupuleusement mes billets à l'échéance. Que mes enfants se comportent comme moi dans mon ménage, je serai content; et, qnaol au présent, pourvu que mes fulics, car j'en fais, ne codietit rien à personne qu'^iux ^opo) .. (nardou! vous ne connaissez pas ce mot de Bourse) ils n';iuront rien â nte rcprocbci', et trouveront encore une belle fortune à ma mort. Vos enfants n'en diront pas autaut de leur père, qui enr.imbole en ruinant sou fds et ma tille... Plus elle allait plus la baronne s'éloignait de son but...

— Vous en voulez beaucoup à mon mari, mon cher Grevcl, et vous seriez ccuendaut son mcilkiir ami, si vous aviez trouvé sa femme faible...

Elle lança sur Crevel une œillade brôlanle. Mais alors elle fit coninte

LA œUSINE BETTE.

Dubois <iui donnait trop de coups de pied au Bégeni, elle se déguisa trop, et les idées iilieriines reviureat si bien an parluineur-récence qu'il se dtl: — Voudraii-elle se veogerd'HulotT... He trouve raii-elle mieux eu maire qu'en garde naiional?... Les femmes sont si bizarres ! Et il se mit en posiiîw dans sa seconde manière en regardant la baronne d'un air Bégenee.

— On dirait, dit-elle en continuant, que vous vous vengez sur lui d'une vertu qui vousa réiiM, d'une Temme que vous airoiei assen... pour... l'acheter, ajoau-t^lle tout bas.

— D'une fémow divine, reprit Crcvel ea sourianl Blgnificaiivcnient i la baronne, qui baissait les veux et dont les tilsse mouillèrent; car, en avei-vous avalé des couleuvres, depuis trois ans... Iicin? ma belle!

— He parlons pas de mes soulTrar;tes, cher Crtvd, elles sont audessus des forces de la erésture, tji ] û vous m'aimiez encore, vous pourries me retirer du ^

loulTre où ie sois ! Oui, ie suis dans f enrer ! Le^ régicides i^u'on If.^iaQ.

bit, qu'on ttraii. a quatre ebcvaui, ffjiîoA sar des roses-, comparés i moi, Cîi OD ne leur démm;.

brait que le corps, et j ai le cœur tiré i quatre chevaux !...

La main de Crevel quitta l'cntouroure du gilet , il posa son chapeau sur la travailleuse, il rompit sa position, il souriait ! Ce sourire fut El niais, ^ue la baronne s'y miJpru, elle crut i une esipression de bonté.

— Vous ïoyei une (cmme, non pas au désespoir, mais j l'agonie de rboaneur, et oéier- Diinéc A tout, mon ami, pour empêcher des crimes. . . Craignant qu'Hortense ne vint, elle poussa le verrou de sa porte ; purs, par te même étao, elle se mit aux pieds de Crci-el, lui prit la main et la lui baisa. — Sovez, dit-elle, mon sauveur! Elle supposa des fibres

Sénérensesdans ce cœnr c négociant, et fut gai.

sic par un espoir, qui hrilla soudain, d'obteuir les deux cent mille francs sans se déshonorer. — Achetez une Ame, vous qui vouliez acheter une verto! .. reprit-elle en lui jeUnl un regard fou.

Fiez-votnè maprobitéde fcninie, A mon honneur, dont la solidité vous est connue ! Soyex mon ami! Sauvez onc famille entière de la ruine, do la honte, du désespoir, cmpéchex-la de rouler dans un bourbier oà la

fange se fera avec du sang! Oh! ne me demandez pas d'eipHcation!... flt-eUei un mouvement de Crevel qui voulut parler. Surtout, ne me dites pas : — « ie vous l'avais prédit ! » comme les amis heureux d'un malfaeuT. Voyons ! obéissez à celle que vous aimiez, à une femme dont l'abaissement à vos pieds est peut-être le comble de la noblesse; no lui demandez iden, attendez tout de sa reconnaissance I ... NoD, ne donnez rien ; mais prètez-moi, prêtez à celle que vousnommiesAdeliuel...

Ici ks larmes arrivèrent javec une telle abondance, Adeline sanfjoia tellement, qu'elle en mouilla les gants de Crevel. Ces mots : — 11 me fuul det|x cent nulle francs I... furent à peine distinclibles dans le torrent de pleurs, de même que tes pierres, quelque grosses qu'elles soient, ne marquent point dans les cascades alpestres endées â la fonte des neiges.

Telle est l'ineipérience de la vertu! le vice u demaode rien,

5 ruli. — Inpi*(rii tctoiUD,». riiCulk, I '

k IrouTGiail-dle m

comme on l'a vu par madame. Marnelie, Il se bit tout offrir. Ces sortes de femmes no deviennent ctigeanies qu'au moment où elles se sont rendues indispensables, ou quand il s'agit d'exploiter on homme, comme on exploile une carrière où le plilre devient rare, m ruine, disent les carriav. En enieudani ces mots : ■ Deux cent mille francs ! ■ Crevel comprit tout. Il releva galamment la baronne en loi disant cette insolente phrase : — Allons, soyons cabne, ma pefilt min, que dans son égarement Adeline n'entendit pas. La scène changeait de face: Crevel devenait, selon son mot, maître de la position. L'^ormilé de la somme agit si fortement sur Crevel, que sa vive émotion, en voyant àses pieds cette belle femme en pleurs, se dissipa. Puisr quelque angcliquc et sainte que soit une femme, quand elle pleure a chaudes lannes, sa beauté disparatt. Les madame Hamellb. comme on l'a vu, pleurnichent anelquelois, laissent une lame glisser le long de leur joues ; mais itmdre en lannes, se rougir les yeux et te oez! elk» ne commettent jamais cetia ' faute.

— Voyons, mon «w /iiNi, du cahne, saprisU!

reprit Crevel en prenant lesmainsdc la belle n»dame Uulol dans ses mains et les y tapouot.

Pourquoi me demander vous deux cent mille francs î qu'en voulezvous faire? pour qui est>

— N'exigez do mol.

répondit-elle , nucuno explication, donnez-les moil... Vous aurez sauvé la vie à trois persmnes et l'honneur i vos enfants.

— Et vous croyes, ma petite lucre, dit Crevel,

Suc vous trouvo^i d.ius aris un homme qui, sur la parole d'une lemnw à peu près folle, iia cbercber. Aie et onhc, dans un tiroir, n'importe où , deux cent mille francs qui mijotent là, tout doucement, en attendant qu'elle daigne tes écumer? Voilà comment vous connaissez la vie, les affaires, ma belle?... Vos gens sont bien malades, en v oyez leur les sacrements ; car personoedans Paris, excepté Son Allesse Divine mndamc bi Banque, l'illustre Nucitigen ou des avares insensés amoureux de l'or, comme nous autres nous le sommes d'uue femme, ne peut accomplir un pareil miracle '. La liste civile , quelque civile . , „ qu'elle soit, la liste chue

quennrd«MWin«l.-»i««i, aie -même vous prie-

rait de reiMaser demain.

Tout le monde bit valoir son argent et le tripote de son mieux. Vous vous abusez, cher ange, si vous croyez que c'est le roi Louis-Philippe qui règite, et fl ne sabuse pas liklessus. Il sait, comme nous tous, qu'au-dessus de la charte, il y a la sainte, la vénérée, ta solide, l'aimabw, la gracieuse, la belle. la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous I Or, mon bel ange, l'argent exige des intérêts, et il est toujours occupé â les perce* voir ! Dieu des Juifs, lu l'emportes! a dit le grand Racino. Enûii, l'élernelle allégorie du veau d'or ! ... Du temps de Moïse, on agiotait dans le disert! Nous sommes revenus aux temps bibliques! Le veau d'or a été le premier grand-livre connu, reprit-il. Vous vivez par trop, mon Adeline, rue Plumet! Les Egyptiens devaient des emprunts énormes aux Hébreux, et ils ne couraient pas après le peuple de Dieu, mais après des capitaux. Il regarda la baronne d'un air qui voulait dire : Ai-]e de l'esprit I —Vous ignorez l'amour de tous les citoyens pour leur saint-frusquin 7 repril-U après cette pause . Pardon. Ecoute>«H>l Irien 1

LES PARENTS PAUVRES

^.. . , „ voulez deux cent niillç francs ?...per-

Saisissez ce raisonnement. Vous . ^gs placements faiis.Comptez !... sonne ne peut lesdonner sans changer u . .^^^^^^^ j) i^m ^ç^dre en - Pour avoir deux cent roillo francs d argent, . • i?^ j^j^jj i ^.^^^ n'avez viron sept mille francs de rentes trois pour cent i -i -, ^{^^ prompte, votre argent qu au bout de deux jours. Voila la voie ji» ^ * tout^ la Pour décider quelqu'un à se dessaisir d'une fortune, car c'et»» . '1,^. fortune de bien des gens» deux cent mille francs! encore doit-on •« dire où tout cela va, pour quel motif.,.

— H s'agit, mon bon et cher Grevel, de la vie de deux hommes, dont Tun mourra de chagrin, dont l'autre se tuera ! Enlin, il s'agit de moi, qui deviendrai folle ! Ne le suis-je pas un peu déjà ?

^ Pas si folle ! dit-il en prenant madame Uulot par les genoux, le père Grevel a son prix, puisque tu as daigné penser à lui, mon ange.

— Il parait qu'il faut se laisser prendre les genoux! pensa la sainte el noble femme en se cachant la figure dans les mains. Vous m'offriez jadis une fortune! dit-elle en rougissant.

— Ah ! ma pelilc.mère, ily a trois ans! reprit Grevel. Oh ! vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue!... s'écria-t-il en saisissant le bras de la. baronne et le serrant contre son cœur. Vous avez de la mémoire, chère enfant, sapristi!... £h bien! voyez comme vous avez eu tort de faire la bégueule ! car les trois cent mille francs que vous avez noblement refusés sont dans l'escarcelle d'une autre. Je vous aimais et je vous aime encore; mais reportons-nous à trois ans d'ici. Quand je vous disais : « Je vous aurai ! » Quel était mon dessein ? Je voulais me venger de ce scélérat de Hutot. Or, voire mari, n^a belle, a pris pour maîtresse un bijoti de femme, une perle, une petite finaude alors âgée de vingt-trois ans, car elle cp a vingt-six aujourd'hui. J'ai trouvé plus drôle, plus complet, plus Louis XV, plus maréchal de Ri* chelieu, plus corsé, de lui soultler cette charmante créature, qui d'ailleurs n'a jamais aimé Ilulot, et qui depuis trois ans est folle de votre serviteur...

En disant cela, Grevel, des mains de qui la baronne avait retiré ses mains, s'était remis en position. Il tenait ses entournures et battait son torse de ses deux mains, comme par deux ailes, en croyant se rendre désirable et charmant. Il semblait dire : — Voilà l'homme que vous avez mis à la porte !

— Voilà, ma chère enfant, je suis vengé, votre mari Ta su ! Je lui ai catégoriquement démontré' qu'il était dindonnéj ce que nous appelons refait au même,,. Madame Marneffe est ma maîtresse, et, si le sieur marneffe crève, elle sera ma femme...

Madame Ruiot regardait Grevel d'un œil fixe et presque égaré.

-7- ilector a su cela ! dit-elle.

-^ Et il y est retourné ! répondit Grevel, et je l'ai souffert, parce que Valérie voulait être la femme d'un chef de bureau ; mais elle m'a juré d'arranger les choses de manière à ce que notre baron fût si bien roulée qu'il ne reparût plus. Et ma petite duchesse (car elle est née ducliesse, cette femme-là, parole d'honneur! ) a tenu parole. Elle vous a rendu, madame, comme elle le dit si spirituellement, votre Hector vertueux à perpétuité!,.. La leçon a été bonne, allez! le baron en a vu de sévères; il n'entretiendra plus ni danseuses, ni femmes comme Il faut; il est guéri radicalement, car il est rincé comme un verre à bière. Si vous aviez écouté Grevel au lieu de rhumilier, de le jeter à la por(e, vous auriez quatre cent mille francs, car ma vengeance me coûte bien cette somme-là .'Mais je retrouverai ma monnaie, je l'espère, à la mort de Manieffe... J'ai placé sur ma future. G'est là le secret de mes prodigalités. J'ai résolu le problème d'être grand seigneur à bon marché.

— Vous donnerez une pareille belle-mère à voire fille?... s'écria madame Hulot.

•— Vous no connaissez pas Valérie, madame, reprit gravement Grevel, qui se mit en position dans sa première manière. G'est à la fois une femme bien née, une femme comme il faut et une femme qui jouit de la plus haute considération. Tenez, hier, le vicaire de la paroisse dînait chez elle. Nous avons donné, car elle est pieuse, un supcibc ostensoir à l'église. Oh ! elle est habile, elle est spirituelle, elle est délicieuse, instruite, elle a tout pour elle. Quant à moi, chère Adeline, je dois tout à celte diarmante femme ; elle a dégourdi mon esprit, épuré, comme vojus voyez, mon langage ; elle corrige mes saillies, elle ma donne des mots et des idées. Je ne dis plus rien d'inconvenant. On voit de grands changements en mol, vous devez les avoir remarqués. Enfin, elle a réveillé mon ambition. Je serais député, je ne ferais point de bùulettesy car je consulterais mon Egérie dans les moindres choses. Ges grands politiques, Numa, notre illustre ministre actuel, ont tous eu leur Sibylle d'écume, Valérie reçoit une vingtaine de députés, elle devient très-influente, et maintenant qu'elle va se trouver dans un charmant hôtel avec voilure, elle sera l'une des souveraines occultes de Paris. G'est une fière locomotive qu'une pareille femme ! Ah ! je vous ai bien souvent remerciée de votre rigueur!...

— Geci ferait douter de la vertu de Dieu, dit Adeline, chez qui l'indignation avait séché les larmes. Mais non, la justice divine doit planer sur cette tcle-là!...

— Vous ignorez le monde, belle dame, reprit le grand politique

Grevel profondément blessé. Le monde, mon Adeline, aime le succès 1 Voyons ! Vient-il chercher votre sublime Tertu dont le tarif est de deux cent mille francs?

Ce mot fit frissonner madame Hulot, qui fut reprise de son trern* bleme^t nerveux. Elle comprit que le parfumeur retiré se vengeait d'elle îgc^oblement, comme il s'était vengé de Hulot; le dégoût lui souleva le ciTur, et le lui crispa si bien, qu'elle eut le gosier serré à ne

mouvoir parK?r«

^ ' ''^rgeiâ^tiV.. toujours l'argent!... dit-elle enfin.

— Vn f m'^*'*^^ bien ému, reprit Grevel ramené par ce mot à r«Koîco2!!w.«? îil ^'^^ femme, quand je vous ai vue là pleurant à mes laDaissemeni ae > ^^^ ^g croirez |peut-^tre pas : ch bien! si j'apieds!... Tenez, vous ^ ;, ^^j^ ^ ^^^^^ voyons, il vous laut cette vais eu mon portefeuille, ». ' ' ^

somme?... . ., . ^ N^fi de deux cent mille francs, Adeline En entendant cette phrase gr#s^^^ ^^^^ ^ ^ bon marché,

oublia les abominables injures de ce^, siavéllquement présenté pa^ devant cet allechement du succès si mac^ ^^^. d'AdelinP nAnr\>.i Grevel, qui voulait seulement pénétrer les sC -^"^'^ ^ ^**^''°® P®"^ ^«

rire avec Valérie. . Monsieur iiî m^

— Ah ! je ferai tout ! s'écria la malheureuse femme. ^^^^^^^ J^ "•vendrai, je deviendrai, s'il le faut, une Valérie. '^ . • , „,Ki;mA

— Gela vous serait difficile, ré[)ondit Grevel. Valérie est le . . "^ du genre. Ma petite mère, vingt-cinq ans de vertu, ça repousse »v jours, comme une maladie mal soignée. Et votre vertu a bien moisi ic), ma chère enfant. Mais vous allez voir à quel point je vous aime. Jd vais vous faire avoir vos deux cent mille francs.

Adeline saisit la main de Grevel, la prit, la mit sur son cœur, sans pouvoir'articuler un mot, et une larme de joie mouilla ses paupièreâ.

— Oh! attendez! il y aura du tirage ! Mol, je suis un bon vivant, un bon enfant, sans préjugés, et je vjiis vous dire tout bonilacement les choses. Vous voulez faire comme Valérie, bon. Gela ne suffit pas, i! faut un gogo, un actionnaire, un Hulot. Je connais un gros épicier retiré, c'est même un bonnetier. G'est lourd, épais, sans idées', je[l€ forme, et je ne sais pas quand il pourra me foire honneur. Mon bonune est députe, bêle et vaniteux, conservé par la tyrannie d'une espèce ào femme à turban, au fond de la province, dans une entière virginité sous le rapport du luxe et des plaisirs de la vie parisienne ; mais Beauvisage (il se nomme fieauvisage) est miUionnalre, et il donnerai! comme moi, ma chère petite, il y a trois ans, cent mille écus pour être aimé d'une femme comme il faut... Oui, dit-il en croyant avoir bien interprété le geste que fit Adeline, il est jaloux de moi, voyezvous ! ... oui, jaloux de mon bonheur avec madame Marneffe, et le gars est homme à vendre une propriété pour être propriétaire d'une...

— Assez ! monsieur Grevel, dit madame Hulot en ne déguisant plus son dégoût et laissant paraître toute sa honte sur son visage. Je suiô punie maintenant au delà de mon péché. Ma conscience, si violemment contenue par la main de fer de la nécessité, me crie à cette dernière insulte que de tels sacrifices sont impossibles. Je n'ai plus de fierté, je ne me '' '"*' ' "*'"■ o...-i

à un geste de dénégation, j'ai sali ma vie, jusqu'ici pure, par une m< tention ignoble; cl... je suis sans excuse, je le savais!... Je niérUe tontes les injures dont vous m*accablez! Queja volonté de Dieu s'ac* complisse ! S'il veut la mort de deux êtres dignes d'aller à lui, qu'ils meurent, je les pleurerai, je prierai pour eux ! S'il veut l'humiliatioa de notre famille, courbons-nous sous l'épée vengeresse, et baisous-lai chrétiens que nous sommes! Je sais comment expier cette honte d'uu moment qui sera le tourment de tous mes derniers jours. Ge n'est plus madame HuJoti monsieur, qui vous parle, c'est la pauvre, l'hum* ble pécheresse, la chrétienne dont le cœur n'aura plus qu'un seiii sentiment, le repentir, et qui sera toute à la prière et à la charité, ie ne puis éire que la dernière des femmes et la première des repenties par la puissance de ma faute. Vous avez été rinslrumeut de mon re* tour à la raison, à la voix de Dieu qui maintenant parle en moi, je vous remercie!...

Elle tremblait de ce tremblement qui, depuis ce moment, ne h quitta plus. Sa voix pleine de douceur contrastait avec la fiévreuse parole de la femme décidée au déshonneur pour sauver une famille. Le sang abandonna ses joues, elle devint blanche, et ses yeux furen: secs.

— Je jouais, d'ailleurs, bien mal mon rôle, n'est-ce pas? reprit-c!le en regardant Grevel avec la douceur que les martyrs devaient meurt: en jetant les yeux sur le proconsul. L'amour vrai, l'amour saint et dévoué d'une femme a d'autres plaisirs que ceux qui s'achètent au marché de la prostitution!... Pourquoi ces paroles? dit-elle en faisant un retour sur elle-même et un pas de plus dans la voie de la perfection, elles ressemblent à de l'ironie, et je n'en ai point! pardounuz-îe^ moi. D ailleurs, monsieur, peut-être n'est-ce que moi que j*ai voulu blesser...

La majesté de la vertu, sa céleste lumière, avait balavé riinpureie

. passagère de cette femme, qui, resplendissante de la beauté qui lui

était propre, parut grandie à Grevel. Adeline fut en ce moment sublime

comme ces figures de la religion, soutenues par une croix, que les

LA COUSINE BETTE

vieux VëDÎtieos ont peintes; mais elle exprimait toute la grandeur de son infortune et celle de l'Eglise calholique où elle se réfugiait par un Tol de colombe blessée. Grevel fut ébloui, abasourdi.

— Madame, )e suis à vous sans condition ! dit-il dans un élan de générosité. Nous allons examiner TafTaire, et... que voulez-vous?... tenez I Hmpossible?... je le ferai. Je déposerai des rentes à la Banque, et, dans' deux heures, vous aurez votre argent...

— • Mon Dieu ! quel miracle ! dit la pauvre Adeline en se jetant à genoux.

Elle récita une prière avec une onction qui toucha si profondément Crevel, que madame Uulot lui vit des larmes aux yeux, quand elle se releva, sa prière finie. '' '

^ Soyez mon ami, monsieur!... lui dit-eMè. Vous avez l'âme meilleure que la conduite ' et que la parole. Dieu vous a donné votre âme, et vous tenez vos idées du jgaA&de tt de vos passions ! Oli ! je vous aimerai bien ! s'écria-t-elle avec une ardeur angélique dont l'exptession contrastait singulièrement avec ses méchantes petites coquetteries. X

— Ne tremblez j^lus ainsi, dit Grevel.

— Est-ce que je tremble? demanda la baronne, qui ne s'apercevait pas de cett&Mirmiié si rapidement venue.

— Oui,'lenez, voyez, dit Grevel en. prenant le bras d'Âdeline et lui démontrant qu'elle avait un tremblement nerveux. Allons, madame, reprit-il avec respect, calmez- vous, je vais à la Banque...

— Revenez promptemenl ! Songez, mon ami, dit-elle en livrant ses secrets, qu'il s'agit d'empêcher le suicide de mon pauvre oncle Fischer, compromis par mon mari, car j'ai confiance en vous maintenant, ei je vous dis tout! Ah! si nous n'arrivons pas à temps, je connais le maréchal, il a l'âme si délicate, qu'il mourrait en quelques jours.

— Je pars, alors, dit Grevel en baisant la main de la baronne. Mais qu'a donc fait ce pauvre Uulot?

— 11 a \olé l'Etat 1

— Ah ! mon Dieu !... je cours, madame ; je vous comprends, je vous admire.

Crevel fléchit un genou, baisa la robe de madame Hulot, et disparut en disant : A bientôt. Malheureusement, de la rue Plumet pour aller chez lui prendre des inscriptions, Grevel passa par la rue Vanneau, et il ne put résister au plaisir d'aller voir sa petite ducbessc. Il arriva la figure encore bouleversée. Il entra dans la chambre de Valérie, qu'il trouva se faisant coifier. Elle examina Crevel dans la glace, et fut, comme toutes ces sortes de femmes, choquée, sans rien savoir encore, de lui voir une émotion forte, de laquelle elle n'était pas la cause.

— Qu'as-tu, ma biche? dit-elle à Crevel. Est-ce qu'on entre ainsi chez sa petite duchesse ? Je ne serais plus une duchesse pour vous, monsieur, que je suis toujours îsl petite loulotAi te, vieux monstre!

Grevel répondit par un sourire triste, et montra Reine.

— Reine, ma fille, assez pour aujourd'hui ; j'achèverai ma coiffure moi-même ! Donne-moi ma robe de chambre en étolfe chinoise, car nion monsieur me parait joliment chinoise...

Reine, fille dont la figure était trouée comme une écumoire et qui semblait avoir été faite exprès pour Valérie, échangea un sourire avec sn maîtresse, et apporta la robe de chambre. Valérie ôta son peignoir, elle était en cheaJse, elle se trouva dans sa robe de chambre comme une coulœuvrc sous sa touffe d'herbe.

— Madame n'y est pour personne?

— Celle question! dit Valérie. Allons, dis, mon gros minet« la rive gauche a baissé?

— Non.

— L'hôtel est frappé de surenchère?

— Non.

— Tu ne te crois pas le père de ton petit Crevel?

— C'ie bctise ! répliqua l'homme sûr d'être aimé.

— Ma foi, je n'y suis plus, dit, madame Marneffe. Quand je dois tirer les peines d'un ami comme ou tire les bouchons aux bouteilles de vin de Champagne, je laisse tout là. .. Va4en, lu m'em...

— Ce n'est rien, dit Crevel, il me faut deux cent mille francs dans deux heures...

~- Oh ! tu les trouveras. Tiens, je n'ai pas employé les cinquante mille francs du procès^verbal Uulot, et je puis demander cinquante mille francs à Henri !

— iienri! toujours Henri!... s'écria Crevel.

— Crois-tu, gros Machiavel en herbe, que je congédierai Henri?... La France d^arme-t-elle sa flotte?... Henri! mais c'est le poignard pendu dans sa gaine à un clou. Ce garçon, dit-elle, me sert à savoir si tu m'aimes. Et tu ne m'aimes pas ce matin.

— Je ne t'aime pas, Valérie 1 dit Grevel, je t'aime comme un million !

— Ce n'est pas assez!... reprit-elle en sautant sur les genoux de Crevel et loi passant ses deux bras au cou comme autour d'une patcre pour s'y accrocher. Je veux être aimée comme dix millions, comme tout l'or de la terre, et plus que cela. Jamais Henri ne resterait cinq minutes sans me dire ce (iu1l a sur le cœurl Voyons, qu'as-tu, gros cbéri? Faisons notre petit déballage... Disons tout et vivement à no«

tre petite louloutte ! Et elle frôla le visage de Crevel avec ses cheveux en lui tortillant le nez.— Peut-on avoir un nez comme ça ! reprit-elle, et garder un seeret pour sa Vava-lélé-ririe ! ... Vova^ le nez allait à droite, lélét il était à gauche, ririe, elle le remit en place.

— Eh bien! je viens de voir... Crevel s'interrompit, regarda madame MarnelTe. — Valérie, mon bijou, tu me promets sur ton honneur... tu sais, le nôtre, de ne pas répéter un mot de ce que je vais te dire...

— Comui, maire! on lève la main, tiens!... et le pied!

— Elle se posa de manière à rendre Crevel, comme a dit Rabelais, déchaussé de sa cervelle jusqu'aux talons, tant elle fut drôle et sublime de nu visible à travers le brouillard de la batiste.

— Je viens de voir le désespoir de la vertu I...

— Ça a de la vertu, le désespoir? dit-elle en hochant la tête et se croisant les* bras à la Napoléon.

— C'est la pauvre madame Hulot ; il lui faut deux cent mille irancs. Sinon, le maréchal et le père Fischer se brûlent la cervelle, et, comme tu es un peu la cause de tout cela, ma [)etiie duchesse, je vais réparer le mal. Oh I c'est une sainte femme, je la connais, elle me rendra tout.

Au mot Hulot et aux deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la lueur du canon dans sa fumée, entre ses longues paupières.

— Qu'a-t-elle donc fait pour t'apitoyer, la vieiUe? elle t'a montré, quoi? sa... religion!...

— Ne te moque pas d'elle, mon cœur, c'est une bien sainte, une bien noble et pieuse femme, disne de respect !

— Je ne suis donc pas digne.de respect, moi? dit Valérie en regardant Crevel d'un air sinistre.

— Je ne dis pas cela, répondit Crevel en comprenant combien l'éloge de la vertu devait blesser madame Marneffe.

— Moi aussi je suis pieuse, dit Valérie en allant s'asseoir sur un fauteuil ; mais je ne fais pas métier de ma religion, je me cache pour aller a l'église.

Elle resta silencieuse et ne fit plus attention à Grevel. Crevel, exeessiveroent inquiet, vint se poser devant le fauteuil où s'était plongée Valérie, et la trouva.perdue dans les pensées qu'il avait si niaisement réveillées.

— Valérie, mon petit ange?...

Profond silence. Une larme assez problématique fut essuyée furti? vemcnt.

— Un mot, ma louloutte...

— Monsieur I

— A quoi penses-tu, mon amour?

~ Ah ! monsieur Crevel, je pense au jour de ma première communion! Eiais-je belle ! Etais-je pure ! Etais-je sainte!... immaculée!... Ah ! si quelqu'un était venu dire à ma mère : — « Votre fille sera une traînée, elle trompera son mari ; un jour un commissaire de police la trouvera dans une petite maison, eUe se vendra à un Crevel pour trabir un Hiilot, deux atroces vieillards... » Pouah!... fi! elle serait morte avant la fin de la phrase, tant elle m'aimait, la pauvre femme !

— Calme-toi !

— Tu ne sais pas combien il faut aimer un homme pour imposer silence à ces remords qui viennent vous pincer le cœur d'une femme adultère. Je suis fâchée que Reine soit partie ; elle t'aurait dit que, ce matin, elle m'a trouvée les larmes aux yeux et priant Dieu. Moi, voyezvous, monsieur Crevel, je ne me moque point de la religion. M'avezvous jamais entendue dire un mot de mal à ce sujet ?

Crevel fit un geste d'approbation.

— Je défends qu'on en parle devant moi... Je blague sur tout ce qu'on voudra : les rois, la politique, la finance, tout ce qu'il y a de sacré pour le monde, les juges, le mariage, l'amour, les jeunes filles, les vieillards I... Mais l'Eglise... mais Dieu!... Oh! là, moi, je m'arrête ! Je sais bien que je fais mal, que je vous sacrifie mon avenir... El vous ne vous doutez pas de l'étendue de mon amour !

Crevel joignit les mains.

— Ah ! il faudrait pénétrer dans mon cœur, y mesurer l'étendue de mes convictions pour savoir tout ce que je vous sacrifie !... Je sens en moi l'étoffe d'une Madeleine. Aussi voyez de quel respect j'entoure les prêtres! Comptez les présents que je fais à l'Eglise i Ma mère m'a élevée dans la foi catholique,, et je comprends Dieu I C'est à nous autres perverties qu'il parle le plus terriblement.

Valérie essuya deux larmes qui roulèrent sur ses joues. Grevel fut épouvanté, madame Marneffe se leva, s'exalta.

— Calme-toi, ma louloutte!... tu m'effrayes! Madame Marneffe tomba sur ses genoux.

«— Mon Dieu ! je ne suis pas mauvaise ! dit*elle en joignant les mains. Daignez ramasser votre brebis égarée; frappez-la, meurtrissez-la, pour la reprendre aux mains qui la font infâme et adultère; elle se blottira joyeusement sur votre épaule ! elle reviendra tout heureuse au bercail !

Elle se leva, regarda Crevel, et Grevel eut peur des yeux blancs de Valérie.

— Et puis, Grevel, sais-tu ? Moi» j'ai peir par moments... La jus*

LES PARENTS PAUVRES

tîce de Dieu 8*exerce aussi bien dans ce bas inonde que dans l'autre. Qu'est-ce que je peux attendre de bon de Dieu ? Sa vengeance fond sur la coupable de toutes les manières, elle emprunte tous les caractères du malheur. Tous les malheurs que ne s'expliquent pas les Imbéciles sont des expiations. Voilà ce que me disait ma mère à son lit de mort en me parlant de sa vieillesse. Et si Je te perdais !... ajoutat-clle en saisissant Grevel par une étreinte aune sauvage énergie... ah! j'en mourrais!

Madame MarnelTe lâcha Grevel, s'agenouilla de nouveau devant son Tauleuil, joignit les mains'(etdans quelle pose ravissante!), et dit avec une incroyable onction là prière suivante : — Et vous, saïpte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas plus souvent le chevet de celle qui vous est confiée? Oh > venez ce soir, comme vous êtes venue ce matin, m*inspirer de bonnes pensées, et je quitterai le mauvais sentier, je renoncerai, comme Madeleine, aux joies trompeuses, à l'éclat menteur du monde, même à celui que j'aime tant!

— Ma louloutte ! dit Grevel.

i — Il n'y a plus de louloutte, monsieur! Elle se retourna fière comme une femme vertueuse, et, les veux humides de larmes, elle se montra digue, froide, indiiïérenie. — Laissez-moi, dit-elle en repoussant Grevel. Quel est mon devoir?... d'être à mon mari. Cet homme est mourant, et que fais-je? je le trompe au bord de la tombe. Il croit votre fils à lui... Je vais lui dire la vérité, commencer par acheter sou pardon avant de demander celui de Dieu. Quittons-nous ! Adieu, monsieur Grevel!... reprit-elle debout en tendant à Grevel une main glacée. Adieu, mon ami; nous ne nous verrons plus que dans un monde meilleur... Vous m'avez dû quelques plaisirs bien criminels; maintenant je veux... oui, j'aurai votre estime.

Grevel pleurait à chaudes larmes.

-^ Gros cornichon ! s'écria-t-elle en poussant un infernal éclat de rlrt, ' Mlà la manière dont les femmes pieuses s'y prenuent pour vous tirer mit carotte de deux cent mille francs ! Et toi, qui parles du maréchal de Richelieu, cet original de Lovelace,tu te laisses prendre à ce ponsif-là ! comme dit Steinhock. Je t'en arracherais des deux cent mille francs, moi, si je voulais, grand imbécile!... Garde donc ton argent! Si tu eu as de trop, ce trop m'appartient! SI tu donnes deux sous à celte femme respectable qui fait de la piété parce qu'elle a cinquante-sept ans, nous ne nous re verrons jamais, et tu la prendras pour maîtresse ; tu me reviendras le lendemam tout meurtri de ses caresses anguleuses et soûl de ses larmes, de ses petits bonnets ginguels^ de ses pleurnicheries qui doivent faire de ses faveurs des averses t.. .

— Le Tait est, dit Grevel, que deux cent mille francs, c'est de l'argent.

— Elles ont bon appétit, les femmes pieuses 1... Ah! microscope! elles vendent mieux leurs sermons que nous ne vendons ce qu'il y a de plus rare et de plus certain sur la terre, le plaisir... Et elles font des romans ! Non... ah ! je les connais, j'en ai vu chez ma mère ! Elles se croient tout permis pour l'église, pour... Tiens, tu devrais être honteux, ma biche ! toi, si peu donnant... car lu ne m'as pas donné deux cent mille francs en tout, à moi !

— Ah ! si, reprit Grevel, rien que le petit hôtel coûtera cela.

«— Tu as donc alors quatre cent mille francs? dit-elle d'un aûr rêveur.

— Non.

— Eh bien ! monsieur, vous vouliez prêter à cette vieille horreur les deux cent mille francs de mon hôtel? en voilà un crime de lèseloulou i te!...

— Mais écoute-moi donc I

— Si tu donnais cet argent à quelque béte d'invention philanihropique, lu passerais pour être un nomme d'avenir, dit-elle en s'aiiimant, et je serais la première à te le conseiller, car tu as trop d'innocence pour écrire de gros livres politiques qui vous font une réputation; lu n'as pas assez de style pour tartiner des brochures; tu pourrais te poser comme tous ceux qui sont dans ton cas, et qui dorent de gloire leur nom en se mettant à la tête d'une chose sociale, morale, nationale ou générale. On t'a volé la bienfaisance, elle est maintenant trop mal portée... Les petits repris de justice, à qui l'on £iit un

i sort meilleur que celui des pauvres diables honnêtes, c est usé. Je te voudrais voir inventer, pour deux cent mille francs, une chose plus difficile, une chose vraiment utile. Ou parlerait de toi comme d'un petit manteau bleu, d'un Monthyon, et je serais fière de toi ! Mais jeter deux cent mille francs dans un bénitier, les prêter à une dévote abandonnée de son mari par une raison quelconque, va ! il y a toujours une raison (me quiile-t-on, moi?), c'est une stupidité qui, dans notre époque, ne peut germer que dans le crâne d'un ancien parfumeur ! Gela sent son comptoir. Tu n'oserais plus, deux jours après, te regarder dans ton miroir ! Va déposer ton prix à h caisse d'amortissement, cours, car je ne te reçois plus sans le récépissé de la somme. Va ! et vite, et tôt!

Elle poussa Grevel par les épaules hors de sa chambre, en voyant sur sa ligure l'avarice reflcurie. Quand la porte de rapparlement se ferma, elle dit: — Voilà Lisbeih outre-vengée!... Quel dommage

qu'elle soit chez son vieux maréchal I aurions-nous ri ! Ah ! la vieille veut m'ôter le pain de la bouche !... je vais te la secouer, moi!

Obligé de prendre un appartement en harmonie avec la première dignité militaire, le maréchal Qulot s'était logé dans un magnifique hôtel, situé rue du Mont-Parnasse, où il se trouve deux ou trois maisons princièrcs. Quoiqu'il eût loué tout Tbôtel, il n'en occupait que le rez-de-chaussée. Lorsque Lisbetb vint tenir la maison, elle voulut aussitôt sous-louer le premier étage qui, disait-elle, payerait toute la location, le comte serait alors logé pour presque rien ; mais le vieux soldat s'y refusa. Depuis quelques mois, le maréchal était travaillé par de tristes pensées. Il avait deviné la gêne de sa belle-sœur, il en soupçonnait les malheurs sans en pénétrer la cause. Ge vieillard, d'une sérénité si joyeuse, devenait tacitm'ne, il pensait qu'un jour sa maison serait 1 asile de la baronne Hulot et de sa fille, et il leur réservait ce premier étage. La médiocrité de fortune du comte de Forzheim était si connue, que le ministre de la guerre, le prince de Wissembourg, avait exigé de sou vieux [camarade qu'il acceptât une indemnité d'installation. Hulot employa cette indemnité à meobler le rez-dechaussée, où tout était convenable, car il ne voulait pas, selon son expression, du bâton de maréchal pour le porter à pied. L'hôtel ayant appartenu sous l'Empire à un sénateur, les salons du rez-de-chaussée avaient été établis avec une grande magnificence, tous blanc et or, sculptés, et se trouvaient bien conserves. Le maréchal y avait mis de beaux vieux meubles analogues, il gardait sous la remise une voiture, où sur les panneaux étaient peints les deux bâtons en sautoir, et il louait des chevaux quand il devait aller in fiocchù soit au ministère, soit au cil ài eau, dans une cérémonie ou à quelque fête. Ayant pour domestique, depuis trente ans, un ancien soldat âgé de soixante ans, dont la sœur était sa cuisinière, il pouvait économiser une dizaine de mille francs qu'il joignait à un petit trésor destiné à Uortense. Tous les jours le vieillard venait à piea de la rue du Nool-Parnasse à la rue Plumet par le boulevard ; chaque invalide, en le voyant venir, ne manquait jamais à se mettre en ligne, à le saluer, et le maréchal récompensait le vieux soldat par un sourire.

— Qu'est-ce que c*est que celui-là pour qui vous vous alignez ? disait un jour un jeune ouvrier à un vieux capitaine des invalides. — Je vais te le dire, gamin, répondit l'ofGcicr. Le gamin se posa connue un homme qui se résigne à écouter un bavard. — Eu 1809, dit Tinvalide, nous protégions le flanc de la grande armée, commandée par l'empereur, qui marchait sur Vienne. INous arrivons à uo pont défendu par une triple batterie de canons étages sur uue manière de rocher, trois redoutes l'une sur l'autre, et qui enlilaienl le poni. Nous étions sous les ordres du maréchal Masscna. Gelui que lu vois était alors colonel des grenadiers de la garde, et je marchais avec... Nos colonnes occupaient un côté du fleuve, les redoutes ékûent de l'autre. On a trois fois attaqué le pont, et trois fois on a boudé. « Qu'on aille chercher ilulot 1 a dit le maréchal, il n'y a que lui ei ses hommes qui puissent avaler ce morceau-là- » Nous arrivons. Le dernier général qui se 'retirait de devant ce pont arrête Hulot sous le feu pour lui dire la manière de s'y prendre, et il e(nbarrassait le chemin. — « H ne me faut pas de conseils, mais de la place pour passer.» a dit tranquillement le général en franchissant le pont en tête de sa colonne, et puis, rrran ! une décharae de trente canons sur nous. — Ah ! nom d'un petit bonhomme ! s écria l'ouvrier, ça a dû en faire de ces béquilles I — Si tu avais entendu dire paisiblement ce luoilà, comme moi, petit, tu saluerais cet homme jusqu'à terre ! Ce n'est pas si connu que le pont d'Arcole, c'est peut-être plus beau. Et nous sommes arrivés avec Hulot à la course dans les batteries. Honneur à ceux qui y sont restés I fit l'oQicier en ôtant son chapeau. Les KaUerlicks ont été étourdis du coup. Aussi l'empereur a-t-il nommé comte le vieux que tu vois ; il nous a honorés tous dans notre chef, et ceux-ci ont eu grandement raison de le faire maréchal. — Vive le maréchal ! dit l'ouvrier. — Oh ! tu peux crier, va, le maréchal est sourd à force d'avoir entendu le canon.

Gette anecdote peut donner la mesure du respect avec lequel les invalides traitaient le maréchal Hulot, à qui ses opinions républicaines invariables conciliaient les sympathies populaires dans tout le quartier.

L'afllictiont entrée dans cette âme si calme, si pure, si noble, était un spectacle désolant. La baronne ne pouvait que mentir et cacher à son beau-frère, avec l'adresse des femmes, toute l'affreuse vérité. Pcfâdant celle désastreuse matinée, le maréchal, qui dormait peu, comme tous les vieillards, avait obtenu de Lisbetb des aveux sur la situation de son frère, en lui promettant de l'épouser pour prix de son indiscrétion. Ghacun comprendra le plaisir qu'eut la vieille fille à se laisser arracher des conlidences que, depuis son entrée au logis, elle voulait faire à son futur ; car elle consolidait ainsi son mariage.

— Votre frère est incurable ! criait Lisbetb dans la bonne oreille du maréchal.

La voix forte et claire de la Lorraine lui permettait de causer avec le vieillard. Elle fatiguait ses poumons, tant elle tenait à démontrer à sou futur qu'il ne serait jamais sourd avec elle.

— il a eu trois maltresses, disait le vieillard, et il avait une Adelioel Pauvre Adeline!...

LA COUSINE BETTE

— Si voas voulez m'écouter, cria Lisbelh, vous proCterez de votre influence auprès du prince de Wissembourg pour obtenir à ma cousine une place honorable; elle en aura besoin, car le traitement du baron est engagé pour trois ans.

— Je vais aller au ministère, répondlt^il, voir le maréchal, savoir ce qu'il pense de mon frère, et lui demander son active protection pour ma sœur. Trouvez une place digne d'elle...

— Les dames de charité de Paris ont formé des associations de bienfaisance d*accord avec Tarcbevéque ; elles ont besoin d'inspectrices honorablement rétribuées, employées à reconnaître les vrais besoins. 0e telles fonctions conviendraient à ma chère Adeline, elles seraient selon son cœur.

— Envoyez demander les chevaui ! dit le maréchal, je vais m'iiabiller. J'irai, s'il le faut, à Neuilly !

— Gomme il l'aime 1 Je la trouverai donc toujours, et partout ! dit la Lorraine.

Lisbeth trônait déjà dans la maison, mais loin des regards do maréchal. Elle avait imprimé la crainte aux trois serviteurs. Elle s'était donné une femme de chambre et déployait son activité de vieille fille en se faisant rendre compte de tout, examinant tout, et cherchant, en toute chose, le bien-être de son cher maréchal. Aussi républicaine que son futur, Lisbeth lui plaisait beaucoup par ses côtés démocratiques, elle le' flattait d'ailleurs avec une habileté prodigieuse: et, depuis deux semaines, le maréchal, qui vivait mieux, qui se trouvait soigné cojnme Test un enfant par sa mère, avait fini par apercevoir en Usbeth une partie de son rêve.

— Mon cher maréchal! cria-t-elle en l'accompagnant au perron, levez les glaces, ne vous mettez pas entre deux airs, faites cela pour moi!...

Le maréchal, ce vieux garçon qui n'avait jamais été dorloté, partit en souriant à Lisbeth, quoiqu'il eût le cœur navré.

En ce moment même, le baron tiulot quittait les bureaux de la guerre et se rendait au cabinet du maréchal, prince de Wissembourg, qui Pavait fait demander. Quoiqu'il n'y eût rien d'extraordinaire à ce

Sue le ministre mandât un de ses directeurs généraux, la conscience c llulot était si malade, qu'il trouva je ne sais quoi de sinistre et de froid dans la figure de Mitouflet.

— Mitouflet, comment va le prince? demanda* t-il en fermant son cabinet et rejoij^nant l'huissier qui s'en allait en avant.

-— Il doit avoir une dent contre vous, monsieur le baron, répondit l'huissier, car sa voix son regard, sa figure, sont à l'orage...

Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l'antichambre, les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte du cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante dix ans, les cheveux en- ' tièrement blancs, la figure tannée comme celle des vieillards de cet âge, se recommandait par un front d'une ampleur telle, que l'imagination y voyait un champ de bataille. Sous cette coupole grise, chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très-prononcée des deux arcades sourcîlières, des yeux d'un bleu napoléonien, ordinairement tristes, pleins dépensées amëres et de regrets. Ce rival de Bernadette avait espéré se reposer sur un trône. Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu'un grand sentiment s'y peignait. La vois, presque toujours caverneuse, jetait alors des éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il parlait le langage du souslicutenant Gotiin, il ne ménageait plus rien. Hulot d'Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme une crinière, debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.

— Me voici à l'ordre, mon prince! dit Hulot gracieusement et d'un air dégagé.

Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant tout le temps qu'il mit à venir du seuil de la porte à quelaues pas de lui. Ce regard de plomb fut comme le reparu de Dieu, Hulot ne le supporta pas, il baissa les yeux d*un air confus. — 11 sait tout, pensa-t-il.

— Votre conscience ne vous dit-elle rien? demanda le maréchal de sa voix sourde et grave.

— Elle me dit, mon prince, que j'ai probablement tort de faire, sans vous en parler, des razzias en Algérie. A mon âge et avec mes goûts, après quarante-cinq ans de services, je suis sans fortune. Vous connaissez les principes des quatre cents élus de la France. Ces messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement des ministres, c'est tout dire!... allez donc leur demander de l'arguent pour nn vieux serviteur !... Qu'attendre de gens qui payent aussi mal qu'elle Test la magistrature? qui donnent trente sous parieur, aux ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité matérielle d'y vivre à moins de quarante sous pour une iamUle? qui ne réfléchissent pas â Fatrocité des traitements d'employés â six cents, à mille et à douze cents francs dans Paris, et qui pour eux veulent nos places quand les appointements sont de quarante mille francs?... enfin, qui refusent à la Couronne un bien de la Couronne confis(|ué en 1830 à la Couronne, et on acquêt fait des deniers de Louis XVI encore 1 quand on le leur demandait pour un prince pauvre!... Si vous n'aviez pas de fortune,

on TOUS laisserait trè9-bien, mon prince» commQ mçn frère, avec

voire traitement«tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la gran(}c armée, avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne.

— vous 'avez volé l'Etat, vous vous êtes mis dans le cas d'aller en cour d'assises, dit le maréchal, conune ce caissier du Trésor, et vous prenez cela, monsieur, avec celle légèreté?...

~ Quelle différence, monseigneur ! s'écria le baron Hulot. Aî-jc plongé les mains dans une caisse qui m'était confiée?...

— Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on est deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec mal-adresse. Vous avez compromis ignoblement notre hauie administration, qui, jusqu'à présent, est la plus pure de l'Europe!... Et cela, monsieur, pour deux cent mille francs et pour une gueuse!... dit le maréchal d une voix terrible. Vous êtes conseiller d'Etat, et l'on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m'a dit un jour le colonel Pourin du deuxième lanciers. A Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un cliàle : la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu niaréchal-des-logis-chef, après vinst ans de services, l'honneur du régiment, a vendu, pour donner ce châle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu'il a fait, le lancier, baron d'Ervy? il a mangé les vitres d'une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à rhôpital... Tâchez, vous, de mourir d'une apoplexie pour que nous puissions vous sauver l'honneur...

Le baron regarda le vieux guerrier d'un œil hagard, et le maréchal, voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s'allumèrent.

— M'abandonneriez-vous?... dit Hulot en balbutiant.

En ce moment, le maréchal Hulot, ayant appris que son frère et le ministre étaient seuls, se permit d'entrer; et il alla, comme les sourds, droit au prince.

— Oh ! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que tu viens faire, mon vieux camarade !... Mais tout est inutile...

— Inutile?... répéta le maréchal uulot, qui n'entendit que ce mot.

— Oui, tu viens me parler pour ton frère ; mais sais-tu ce qu'est ton frère?...

— • Mon frère?... demanda le sourd.

— fih bien ! cria le maréchal, c'est un j... f..... indigne de toi !...

Et la colère du maréchal lui fit jeter par les yeux ces regards fulgurants qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés et les cerveaux.

— Tu en as menti, Coitin ! répliqua le maréchal Hulot devenu blême. Jette ton bâton comme je jette le mien!... Je suis à les ordres.

Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement, et lui dit dans l'oreille en lui serrant la main : — Es-tu un homme?

— Tu le verras...

— Eh bien ! tiens-toi ferme 1 il s'agit de porter le plus grand malheur qui pût l'arriver.

Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre les mains du maréchal Hulot en lui criant : — Lis !

Le comte de Forzheim lut la lettre suivante, qui se trouvait sur le dossier.

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