‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 5 sur 29 · A SON EXCELLENCE LE PRÉSIDENT DU CONSEIL · texte numérisé non relu

A SON EXCELLENCE LE PRÉSIDENT DU CONSEIL

(COFIDENTIELLE.)

Alger, le...

a IMon cher prince, nous avons sur les bras une bien mauvaise af- <K faire, comme vous le verrez par la procédure que je vous envoie.

« En résumé, le baron Hulot d'Ervy a envoyé dans la province d'O... « un de ses oncles pour tripoter sur les grains et sur les fourrages, en « lui donnant pour complice un garde-magasin. Ce garde-magasin a <K fait des aveux pour se rendre intéressant, et a fini par s'évader. Le « procureur du roi a mené rudement l'afiaire, en ne voyant que deux « subalternes en cause ; mais Johann Fischer, oncle de votre directeur a général, se voyant sur le point d'être traduit en cour d'assises, s'est a poignardé dans sa prison avec un clou.

« 'Tout aurait été fini là, si ce di^ne et honnête homme, trompé « vraisemblablement et par son complice et par son neveu, ne s'était « pas avisé d'écrire au baron Hulot. Cette lettre, saisie par le parquet, « a tellement étonné le procureur du roi, qu'il est venu me voir. Ce « serait un coup si terrible que l'arrestation et la mise en accusaiion « d'un conseiller d'Etat, d'un directeur général qui compte tant de « bons et loyaux services^ car il nous a sauvés tous après la Bérésina « en réorganisant l'administration, que je me suis fait communiquer « les pièces.

« Faut-il que l'affaire suive son cours? faut-il, le principal coupable « visible étant mort, éloufl'er ce procès en faisant condanmer le gardc- <x magasin par contumace ?

« Le procureur général consent à ce que les pièces vous soient ce transmises; et le baron d'Ervy étant domicilié à Paris, le procès « sera du ressort de votre cour royale. Nous avons trouvé ce moyen, « assez louche, de nous débarrasser momentanément de la difficulté.

« Seulement, mon cher maréchal, prenez un parti prpmptement.

LES PARENTS PAUVRES

a On parle déjà beaucoup trop de celte déplorable ««iïalre qui nous fl( ferait autant de mal qu'elle en causera, si la complicité du grand « coupable, qui n'est encore connue que du procureur do roi, du « juge d'instruction, du procureur général et de moi, venait à s'é- « bruiter. »

Là, ce papier tomba des mains du maréchal Hulot, il regarda son frère, il vit ôu'iK était inutile de compulser le dossier; mais il chercha la lettre de Johann Fischer» et la lui tendit après Tavoir lue en deux regards.

< De la prison d'O....

c( Mon neveu, quand vous lirez celte lettre, je n'existerai plus.

« Soyez tranquille, on ne trouvera pas de preuves contra vous* « Moi mort, votre jésuite de Chardin en fuite, le procès s'arrêtera. La « figure de notre Adeline, si heureuse par vous, m'a rendu la mort « très- douce. Vous n'avez plus besoin d'envoyer les deux cent mille « francs. Adieu. '

« Cette lettre vous sera remise par un détenu sur qui je crois pou- « voir compter.

flC JOHANK FiSCHEB. »

— Je vous demande pardon, dit avec nne touchante fierté le maréchal Hulot au prince de Wissemboorg.

— Allons, tutoie-moi toujours, Hulot! répliqua le ministre en serrant la main de son vieil ami. Le pauvre lancier n'a tué que lui, dit-Il en foudrovant Hulot d'Ervy d'un regard.

— Combien avez-vous pris? dit sévèrement le comte de Forzheim à son frère.

— Deux cent mille francs.

— &|on cher ami, dit le comte en s'adressant au minisire, vous aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais dire qu'un homme portant te nom de Hulot, a fait tort d'un denier à la chose publique...

— Quel enfantillage ! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent mille francs et je vais les faire restituer. Donnez vos démissions et demandez votre retraite ! reprit-il en faisant voler une double feuille de papier tellière jusqu'à l'endroit où s'était assis à la table le conseiller d'Etat dont les jambes flageolaient. Ce serait une honte pour nous tous que votre procès ; aussi ai-jc obtenu du conseil des mmistres la liberté d'agir comme je fais. Puisque vous acceptez la vie sans l'honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement, faites-vous bien oublier.

Le maréchal sonna.

^ L'employé Marneffe est-H là^?

^ Oui, monseigneur, dit l'huissier.

— Qu'il entre.

— Vous, s'écria le ministre en vovant Marneflfe, et votre femme, vous avez sciemment ruiné le baron d'Ervy que voici.

— Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes très-pauvres, je n'ai que ma place pour vivre, et j'ai deux enfants, dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par M. le baron.

— Quelle figure de coquin ! dit le prince en montrant Marneffe au maréchal Hulot. Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il, vous rendrez deux cent mille francs, ou vous irez en Algérie.

— Hais, mon$i€\i^T le minislre, vous ne connaissez pas ma femme, elle a tout mangé. M. ]q^ baron invitait tous les jours six personnes à dîner... On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.

— Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable qui sonnait la charge au fort des batailles, vous recevrez avis de votre changement dans deux heures... allez.

— Je préfère donner ma démission, dit insolemment MarnelTe ; car c'est trop d*étre ce que je suis, et batto: je ne serais pas content, moi! ^

Et 11 sortit.

— Quel impudent drôle! dit le prince.

Le maréchal Hulot, qui pendant cette scène était resté debout, immobile, pâle comme un cadavre, examinant son frère à la dérobée, alla prendre la main du prince et lui répéta : — Dans quarante-huit heures le tort matériel sera réparé; mais l'honneur! Adieu, maréchal! c'est le dernier coup qui lue... Oui, j'en mourrai, lui dit-il à l'oreille.

—.Pourquoi diantre es-tu venu ce matin? répondit le prince ému.

— Je venais pour sa fpmme, répliqua le comte en montrant Hector ; elle est sans pain ! surtout maintenant.

— U asa retraite 1

— Elle est engagée I

— Il faut avoir le diable au corps ! dit le prince en haussant les épaules. Quel philtre vous font donc avaler ces femmcs-là pour vous ôter Tesprit ? demanda-l-il à Hulot d'Ervy. Comment pouviez-vous, vous qui connaissiez la minutieuse exactitude avec laquelle Tadminis-

ration française écrit tout, verbalise sur tout, consomme des rames

de papier pour constater l'entrée et la sortie de quelques centimes, vous qui déploriez qu'il fallût des centaines de signatures pour des riens, pour libérer un soldat, pour acheter des étrilles, comment pouviez-vous donc espérer de cacher un vol pendant longtemps? Et les journaux ! et les envieux ! et les gens qui voudraient voler ! Ces fem* mes-là vous Ment donc le bon sens? elles vous mettent donc des coquilles (le noix sur les yeux ? ou vous êtes donc fait autrement que nous autres? H fallait quitter l'administration du moment où vous n'étiez plus un homme, mais un tempérament! Si vous avez joint tant de sottises à votre crime, vous finirez... je ne veux pas vous dire où.

— Promets-moi de t'occuper d'elle, Gottin!... demanda le comte de Forzheim, qui n'entendait rien et qui ne pensait qu'à sa belle-soear.

— Sois tranquille ! dit le ministre.

— Eh bien! merci, et adieu! Venez, monsieur I dit-il à son frère. Le prince regarda d'un œil en apparence calme les deux frères, si

différents d'nttitude, de conformation et de caractère, le brave cl le lâche, le voluptueux et le rigide, l'bonnête et le concussionnaire, et il se dit : — Ce lâche ne saura pas mourir ! et mon pauvre llulot, si probe, a la mort dans son sac, lui ! H s'assit dans son fauteuil et reprit la lecture des dépêches d'Afrique par un mouvement qui peignait à la fois le sang-froid du capitaine et la pitié profonde que donne le spectacle des champs de bataille ! car il n'y a rien de plus humain en réalité qee les militaires, si rudes en apparence, et à qui l'habitude de la guerre communique cet absolu glacial, si nécessaire sur les champs de bataille.

Le lendemain, quelques journaux contenaient, sous des rubriques différentes, ces différents articles :

M. le baron Hnlot d'Ervy vient de demander sa retraite. Les désordres de la comptabilité de l'administration algérienne qui ont été si- Snalés par la mort et par la fuite de deux employés ont influé sur la étermination prise par ce haut fonctionnaire. En apprenant les fautes commises par des employés, en qui malheureusement il avait placé sa confiance, M. le baron Hulot a éprouvé dans le cabinet même du ministre une attaque de paralysie.

M. Hulot d'Ervy. frère du maréchal, compte quarante-cinq ans de services. Celte résolution, vainement combattue, a été vue avec regret par tous ceux qui connaissent M. Hulot, dont les qualités privées égalent les talents administratifs. Personne n'a oublié le dévouement de Tordonnaicur en chef de la garde impériale à Varsovie, ni raclivité nier- ' veilleuse avec laquelle il a su organiser les différents services de l'armée improvisée en 1815 par Napoléon.

C'est encore une des gloires de l'époque impériale qui va quitter la scène. Depuis 1830, M. le baron Hulot n'a cessé d'être une des lumières nécessahres au conseil d'Etat et au ministère de .la guerre.

Alger. — L'affaire dite des fourrages, à laquelle quelques journaux ont donné des proportions ridicules, est terminée par la mort du principal coupable. Le sieur Johann V^isch s'est tué dans sa prison et son complice est en fuite ; mais il sera jugé par contumace.

Wisch, ancien fournisseur des armées, était un honnête homme, très-cstimé, qui n'a pas supporté l'idée d'avoir été la dupe du sieur Chardin, le garde-magasin en fuite.

Et aux faits-Paris, on lisait ceci :

ic M. le maréchal ministre de la guerre, pour éviter à l'avenir tout désordre, a résolu de créer un bureau des subsistances en Afrique. 0;i désigne un chef de bureau, M. Marneffe, comme devant être charge d^' cette organisation. »

La succession du baron llulot excite toutes les ambitions. Cette direction est, dit-on, promise à M. le comte Rlariial de La Ruche-IIugon, député, beau-frère de M. le comte de Rastignac ; M. Massol, maître des requêtes, serait nomme conseiller d'Ëiat, et M. Claude Vigoou maître des requêtes.

De toutes les espèces de canards, la plus dangereuse pour les journaux de l'Opposition, c'est le canard officiel. Quelque rusés que soient les journalistes, ils sont parfois les dupes volontaires ou involonlaircs de l'habileté de ceux d'entre eux qui, de la Presse, ont passé, connue Claude Vignon^ dans les hautes régions du pouvoir. Le journal ne peut

LA COUSINE BETTE

Are TaÎDcu que par le journaliste. Aussi doît-oa se dire, en travestis- SADl Yoltafre :

Le fsdt-Paris ^l'est pas ce qu'un vain peuple pense.

Le maréchal Uulot ramena son frère, qui se tint sur le devant de h Toiture, en laissant respectueusement son aine dans le fond. Les 4tu\ frères u échangèrent pas une parole. Hector était anéanti. Le maréchal resta concentré, comme un homme qui rassemble ses forces et qui les bande pour souienir un poids écrasant. Rentré dans son hôtel, il amena, sans dire un mot et par des gestes impératifs, son frère itens son cabinet. Le comte avait reçu de Tempereur Napoléon une icagnifique paire de pistolets de la manufacture de Versailles ; il tira îa boite, sur laquelle était gravée l'inscription : Donnée par l'empereur Napoléon au général aulot^ du secrétaire où il la mettait, et,. la montrant à son frère, il lui dit : — Voilà ton médecin.

Lisbeth, qui regardait par la porte entrebâillée, courut à la voiture, '*t donna ]*ordre d'aller au grand trot rue Plumet. En vingt minutes à yeu près, elle amena la baronne instmite de la menacç du maréchal à èon Irère.

Le comte, sans regarder son frère, sonna pour demander son &clotum, le vieux soldat qui le servait depuis trente ans.

— Beaunied, lui dit-il, amène-moi mon notaire, le comte Sleinbock, nia nièce Hortcnse et Tagent de change du Trésor. U est dix heures et ctemie, il me faut tout ce monde à midu Prends des voitures... Et va plus vite que ça!... dit-il en retrouvant une locution républicaine qu'il avait souvent à la bouche jadis. Et il fit la moue terrible qui rendait ses soldats attentifs quand il examinait ih genêts de la Bretagne en 1799. (Voir les Ghouahs.)

— Vous serez obéi, maréchal, dit Beaupied en mettant le revers de sa main à son front.

Sans s'occuper de son frère, le vieillard revint dans son cabinet, prit une clef cachée dans un secrétaire, et ouvrit une cassette en majachite plaquée sur acier, présent de Tempereur Alexandre. Par ordre de Tempereur Napoléon, il était venu rendre à Tempereur russe des dfets particuliers pris à la bataille de Dresde, et contre lesquels Napoléon espérait obtenir Vandamme. Le czar récompensa magnifiquement le général llulot en lui donnant cette cassette, et lui dit qu'il espérait (H>uvolr un jour avoir la même courtoisie pour l'empereur des Fran- <^s ; mais il garda Vandamme. Les armes impériales de Russie étaient en or sur le couvercle de cette boîte garnie tout en or. Le maréchal compta les billets de banque et l'or qui s'y trouvaient ; il possédait cent ciDC)uante-deux mille francs! 11 laissa échapper un mouvement de sattsÊiction. En ce moment madame Hulot entra dans un état à attendrir des juges politiques. Elle se jeta sur Hector, en regardant la botte de pistolets, et le maréchal, alternativement, d'un air fou.

— Qa'avez-vous contre votre frère? Que vous a fait mon mari? dit-elle d'une voix si vibrante, que le maréchal l'entendit.

— Il nous a déshonorés tous I répondit le vieux soldat de la Répu^ l^ae, qui rouvrit par cet effort une de ses blessures. Il a volé TElat ! il m'a rendu mon nom odieux ; il me fait souhaiter de mourir, il m'a tué... Je n'aide force que pour accomplir la restitution !... J'ai été (lumilié devant le Gondé de la Réj^ublique, devant l'homme que j es* :îme le plus, et à qui j'ai donné injustement un démenti, le prince de VVissembourg 1 Est-ce rien, cela ? Voilà son compte avec la patrie !

Il essuya une larme.

— À sa famille maintenant ! reprit-il. H vous arrache le pain que je TOUS gardais, le fruit de trente ans d'économies, le trésor des privations du vieux soldat ! Voilà ce que je vous destinais ! dit-il en aioDtrant les billets de banque. 11 a tué son oncle Fischer, noble et digne enfant de l'Alsace, qui n'a pas, comme lui, pu soutenir l'idée d'uDe tache à son nom de paysan. Enfin, Dieu, par une clémence adorable, lui avait permis de choisir un ange entre toutes les femmes ! il a eu le bonheur inouï de prendre pour épouse une Adeline ! et il Ta trahie, il l'a abreuvée de chagrins, il Ta quil.tée pour des catins, pour des gourgandines, pour des sauteuses, des actrices, des Gadine, des Josépha, des Marneffe... Et voilà l'homme de qui j'ai fait mon enfant, mon orgueil... Va, malheureux, si tu acceptes la vie infâme que tu t'es hûte, sors ! Moi ! je n'ai pas la force de maudire un frère que j'ai tant aimé ; je suis aussi faible pour lui que vous l'êtes, Adeline ; mais quil ne reparaisse plus devant moi. Je lui défends d'assister à mon convoi, «le suivre mon cercueil. Qu'il ait la pudeur du crime, s'il n'en a pas le Kmords...

Le maréchal, devenu blême, se laissa tomber sur le divan de son cabinet, épuisé par ces solennelles paroles. Et, pour la première fois ds sa vie peut-être, deux larmes roulèrent de ses yeux et sillonnèrent ses joues.

-^ Mon pauvre oncle Fischer I s'écria Lisbeth, qui se mît un mouchoir sur les yeux.

— Uon frère! dit Adeline en venant s'agenouiller devant le maré- Clial, vivez pour moil Aidez moi dans l'œuvre que j'enlrcprcndrni de lécoDcilier ilcctor avec la vie, de lui ifaire racheter ses fautes !...

-^ Lui I dit le «aaréchal, s'il vit, il n'est pas au bout de ses crimes ! Un homme qui a méconnu une Adeline, et qui a éteint en hii les sentiments du vrai républicain, cet amour du pays, de la famille et du pauvre que je m'efîorçais de lui inculquer, cet homme est un monstre, un pourceau... Emmenez-le, si vous l'aimez encore; car je sens en moi une voix qui me crie de charger mes pistolets et de lui faire sauter la cervelle ! En le tuant, je vous sauverais tous, et je le sauverais de lui-même.

Le vieux maréchal se leva par un mouvement si redoutable, que la pauvre Adeline s'écria : ^ Viens, Hector î Elle saisit son mari, l'emmena, quitta la maison, ^traînant le baron, û défait, qu'elle fut obligée de le mettre en voiture pour le transporter rue Plumet, où il prit le lit. Cet homme, quasi-dissous, y resta phisieurs jours, refusant toute nourriture sans dire un mot. Adeline obtenait à force de larmes qu'il avalât des bouillons; elle le gardait, assise à son chevet, et ne sentant plus, de tous les sentiments qui naguère lui remplissaient le cœur, qu'une pitié protonde.

A midi et demi, Lisbeth introduisit dans le cabinet de son cher maréchal, qu'elle ne quittait pas, tsnt elle fut effrayée des changemcnls qui s'opéraient en lui, le notaire et le comte Steinbock.

— Monsieur le comte, dit le maréchal, je vous prie de signer Tautorisation nécessaire à ma nièce, votre femme, pour vendra une inscription de rentes dont elle ne possède encore que la nue propriété. Mademoiselle Fischer, vous acquiescerez à cette vente en abandonnant votre usufruit.

^ Oui, cher comte, dit Lisbeth sans hésiter.

— Bien, ma chère, répondit le vieux soldat. J'espère vivre assez pour vous récompenser. Je ne doutais pas devons : vous êtes* une vraie républicaine, une fille du peuple.

Il prit la main de la vieille fille, et y mit un baiser.

— Monsieur Hannequin, dit-il au notaire, faites l'acte nécessaire sous forme de procuration, que je l'aie d'ici à deux heures, afin de pouvoir vendre la rente à la Bourse d'aujourd'hui. Ma nièce, la comtesse, a le titre; elle va venir, elle signera l'acte quand vous l'apporterez, ainsi que mademoiselle. M. le comte vous accompagnera chez vous pour vous donner sa signature.

L'artiste, sur un signe de Lisbeth, salua respectueusement le maréchal, et sortit.

Le lendemain, à dix heures du matin, le comte de Forzlieim se fit annoncer chez le prince de Wissembourg, et fut aussitôt admis.

— Eh bien ! mon cher Hulot, dit le maréchal GoUin en présentant les journaux à son vieil ami, nous avons, vous le voyez, sauvé les ap-« parences... Lisez.

Le maréchal Hulot posa les journaux sur le bureau de son vieux camarade, et lui tendit deux cent mille francs.

— Voici ce que mon frère a pris à l'Etat, dit-il.

— Quelle folie! s'écria le ministre. Il nous est impossible, ajoutat-il en prenant le cornet que lui présenta le maréchal, et lui parlant dans l'oreille, d'opérer cette restitution. Nous serions obligés d'avouer les concussions de votre frère, et nous avons tout fait pour les cacher...

— Faites-en ce que vous voudrez ; mais je ne veux pas qu'il y ait, dans la fortune de la famille Hulot, un liard de volé dans les deniers de l'Etat, dit le comte.

Je prendrai les ordres du roi à ce sujet. N'en parlons plus, répondit le ministre en reconnaissant l'impossibilité de vaincre le sublime entêtement du vieillard.

— Adieu, Gottin, dit le vieillard en prenant la main du prince de Wissembourg; je me sens l'âme gelée... Puis, a^rès avoir fait un pas, il se retourna, regarda le prince qu'il vit ému fortement ; il ouvrit les bras pour l'y serrer, et le prince embrassa le maréchal. Il me semble que je dis adieu, dit-il, à toute la grande armée en ta personne..

~ Adieu donc, mon bon et vieux camarade ! dit le ministre.

— Oui, adieu; car je vais où sont tous ceux de nos soldats que nous avons pleures...

En ce moment. Glande Vignon entra. Les deux vieux débris des phalanges napoléoniennes se saluèrent gravement en faisant disparaître toute trace d'émotion.

—' Vous avez dû, mon prince, être content des journaux? dit le futur maître des requêtes. J'ai manœuvré de manière à faire croire aux feuilles de l'opposition qu'elles publiaient nos secrets...

— Malheureusement, tout est inutile, répliqua le ministre, qui regarda le maréchal s'en allant par le salon. Je viens de dire un dernier adieu qui m'a fait bien du mat. Le maréchal Uulot n'a pas (rois joursà vivre; je l'ai bien vu d'ailleurs hier. Get homme, une de ces probités divines, un soldat respecté par les boulets, malgré sa bravoure,., tenez... là, sur ce fauteuil... a reçu le coup mortel, et do ma mnin, par un papier !... Sonnez, et demandez ma voilure. Je vais à Neuilly, dit-il en serrant les deux cent mille francs dans son portefeuille ministériel.

Malgré les soins de Lisbeth, trois jours après, le mnréchal Hulot était mort. De tels hommes sont l'honneur des partis qu'ils ont embrassés. Pour les républicains, le maréchal-élait l'idéal du patriotisme ; aussi se trouvèrent-ils tous à son convoi, qui fut suivi d'une foule im-

LES PARENTS PAUVRES

même. L'armée. TadminlsintiOD, la cour, le p«uple, tout le moode Tint noân homnuge i celle hiule verla, à celte iotacle probflé, i celte ^^ si pure. N'a pas, qui veut, le penpieisoa coavoi. Ces obsèqueBftireut maniaéespar dd de ces lëmoignages pleins de délicaiesse, de bon godi et de cœur, qui, de loin en loin, rappellent les mérites et la gloire de la noblesse Trançaise. Derrière le cercaeil du marëcbal, ou vit le vieux marquis Je Honianrau, le frère de celui qui, dans la levée de boucliers des chouans, en ITd9, avait été l'adversaire et l'adversaire malbeureui de Euloi. Le marquis, en mourant EODS les balles des Meus, avait confié les iaiéréis de son jeune frère au coMat de la Bépublique. (Voir us Cbodaiti.) Hulot avait si bien accepta le lestament vcrlûi au noblei qu'il réusut à sauver les biens de eejeime homme, atorsémigré. Ainsi, l'hommage de la vieille noblesse Imôaiae m manqua pas au soldat qui, neuf ans auparavant, avait tainco Madame. Celle mort, arrivée quatre Jours avant la (teroiëre pa> biîcalioa de son nafiaft, Ak pour Usbeth le coup oe foudre qui brtlB la moisMm en-

grantée avec b gran- '

ge. La Lonalne, comme il arrive tonveDl, avait trop rend. Le maréchal était mon des coups porté* à ceUe famille par elle et par madame Hameflie. La haine de ta vieille fille, qui lembhU assouvie par le succès, s'accrut de tontes ses ewérances trompées. Usbeih alla pleurer de rage cbci madame Ha me Eté; car elle fut sans domicile, le maréchal ayant subordonné la durée de son bail i celle de sa vie. Crevel, pour consoler l'amie de sa Valérte, eu prit les économies, les doubla largement, et plaça co capital en cinq pour cent, en lui dunuoni l'usofniii et menant la prnpriélé au oom de Gélesiine. Grâce à celte

laire, un mot do mnrcclial il sa belle'«£ur, â sa nièce Ilortense, et à son neveu Viclorin, qui les chargeait de payer i eux trots, dame cents francs de rentes viagères à celle qui denfi Ctre sa Imme, madem<^selle Lisbetb Fbcber.

Adelide, voyant le baron entre la vie et la ' Il i kd ca-

,.,... lille pril la muiii lio li

i«irs lo décès du maréchal; mais Usbetli

vint es deuil, et la fatale vérité M fut révélée onze jours après tes'funérailles. Ce coup terrible rendit de l'éDcrgie su malade, il se leva, trouva toute sa lamille réanie au salon, halilliée en noir, et elle devint •ilencieuBc à son aspect. En quinie jours, llulot, devenu maigre comme nu spectre, oiïrit à sa famille une ombre de lui-même.

— Il but prendre un parti, dil-il d'une vois éteinte en s'asseyant aur un fauteuil, et regaraant celle réunion, où manquaient Crevel et Sieinbock.

— Nous ne pouvons pins rester ici, irisai! observer Hortenso au momeni où son père se montra, le loyer est trop cher...

— Quant i la question du logement, dit Victorio co rompant ce pénible silence, j'olire A ma mère...

En enlendau ces mots, qui semblaient l'exclure, le baron releva sa tête Inclinée vers le Inpis oit il contemplait les fleurs sans les voir, et jeta sur l'avocat w dé|doral>Ie re^rd. Les droits du père sont tou-

jours si sacres, même lorsqu'il est Inlâme et dépouillé d'honneur, qut Viclorin s'arrêta.

— A votre mère... reprit le baron. Vous avez raison, mon fils I

— L'appartement an-dessus du nbire, dans notre pavillon, dit CelestJne, achevant la phrase de son mari.

— Je vous gêne, mes enfants?... dit le baron avec la douceur des

fcnsq^ui se sont condamnés eux-mêmes. Oh ! soyez sans inquiétude pour avenir, vous n'aurez plus à vous plaindre de votre père, et vous ne le reverrez qu'au moment où vous n'aurez plus \ rougir de lui.

11 alla prendre Hortense et la baisa au front. Il ouvrit ses bras i soa (Ils, qui s y jeta désespérément en devinant les intentions de son père. Le baron lit un signe à Lisbeih, qui vint, et il l'embrassa au A-odi. Puis il se relira dans sa chambre, où Adeline, dont l'inquiétude était poignante, le suivit.

— Hon frère avait raison, Adeline, hii dit-Il en la prenant par li

main. Je suis indigne de la vie de famille. Je n'ai pas osé béoiraa- Irement que dans dhiq cœur mes pauvres enfants, dont la couduile a été subUme; db-leur que Je n'ai pu que les embrasser; car, d'un bomme ii^ime, d'un père qui devient l'assassin, le fléau de la famille au lieu d'en éire le protecteur et la gloire , une béuédicLion pourrait être funeste:

mais je tes bénirai de loin , tous les jours.

Qu:inl ï loi, Dieu seul, car ilestloul-puissinl, peut te donner des récompenses proportionnées à les mérites!...

Je te demande pardon, ditil en s'agcnouillinl devant sa femme, lui prenant les mains et les innuillant de larmes.

— ileclur ! Hector!

les fautes sont gnndes; mais la oli5é^ico^ de divine csi infinie, et tu peux tout rép.irer en restant arec moi...

Relève-loi dans des sentiments cliréliens, mon ami... Je suis la femme et non Ion juge. Je suis la chose, fuis de moi tout ce que lu voudras, mène-moi où tu iras, je me sens ta force de te consoler, de le rendre la vie supportable, i force d'amour, de soins et de respect !..- W« enfants sont élablb, ils n'out plus besoin de moi. Laisse-moi tictier d'élre Ion amusement, ta distraction . Permets- 1 baronne, . — wcï T8. moi de partager les pei-

nes de ion exil, de tt misère, pour les adoocir. Je te serai toujours bonne il quelque chose, ne fût-ce qu'à l'épargner la dépense d'ime servante.

— Me pardon nes<-lu, ma chère et bien-aimée Adeline?

— Oui ; mais, mon ami, relève-loi !

— Eh bien 1 avec ce pardon, je pourrai vivre ! reprit-il en se relevant. Je suis rentre dans notre chambre pour que nos enlanls ne iiissenl pas témoins de l'abaissement de leur père. Ahl voir tons m jours devant soi tm père criminel comme je le suis, il y a quehliK chose d'épouvantable qui ravale le pouvoir paternel, et qui dissout la famille. Je ne puis donc rester au milieu de vous, je vous qiiilte pour vous épargner l'odieux spectacle d'un père sans dignité. Ne ^'"W^ pas à ma fuite, Adeline. Ce serait armer loi-même le pistolet avec lequel je me ferais sauter la cervelle... Enfin ! ne me suis pas dans ow retraite, tu me priverais de la seule force qui me reste, celle ou remor<)s.

LA OOUSIME BETTE.

L'i^ner^te d'Hector Imposa sileocc à la mourante Adelioe. ' Celte femme, M grande aa milten de tant de raines, pnisait «Mi conrige dans son intime union avec mhi mari ; car elle le voyait i elle, elle aperce* nit la misdon sublime d» le consoler, de le rendre i la vie de famille, et de )e réconcilier avec lui-même.

— Bector, lu veux donc me laisser mourir de désespoir, d'anxiétés, d'inquiétudes?... dit-elle en se voyant enlever le principe de sa Torce.

ma bonne Adetioe, je ne puis rester ici par une foule de raisons. D'abord, ma pension, qui sera de six mille Trancs, est engagée pour quatre ans, je n'ai donc rien. Ce n'est pas .tout ! je vais être sous le coup de la CDMrainte par corps dans quelques jours, à cause des lettres de cbauge souscrites à Vauvinel... Ainsi, je dois m'absenler jusqu'i ce que mon lils, à qui je vais laisser des instructions précises, ait racbeté ces titres. Ha disparition aidera pu issamment celle opëralK»!, Lcrsçiue ma pension de retraite sera libre, lorsque Vauvinel sera pavé. Je vous revieudrai...'^ décèlerais le secret de mon eiil.

Sois tranquille, ne pleure ïas, Adellne... 11 ne s'agit que d'un mois...

— Où iras-luT que fcras-tu? que devleudras-tu ?qui te soignera, toi qui n'es plus jeune?

Laisse -moi disparaître avec toi, nous irons i l'étranaer, dit- elle.

~- Eli bien! nous allons voir, répondit-il.

Le baron sonna, d<»ina l'ordre à Mariette de rassembler tous ses effets, de les mettre secr^ temenl et prompicment dans des malles. Puis, il pria sa Temme, après l'avoir embrassée avec une eTTusion de tendresse à laquelle elle n'était pas hakiiOL«, de le laisser un moment seul pour écrire tes iostrûclioHs dont avait besoin Viciortn, en lui prometuni de ne quitter la mason qu'à la nuit et nvec eBc. Dès que la baronne fut rcDlrée au salon, ic lin vieillard passa par le cabinel de toilette, gagna l'anticbambrc et sortit en remettant i Harietle un carré de papier, sur lequel il avait écrit : « Adressez mes malles, par le ciiemin Jo fer de Corbeil, i H. Uector, bureau restant, à Corbeil. > Le baron, moulé dans un fiacre, courait déii dans Paris, lorsque flarieite vint iwHitrer i la. baronne ee

mot. en lai disant que monsieur venait de sortir. Adellne s'élança dans la chambre en tremblant plus fortement que jamais ; ses enfants, effrayés, 1'; suivirent en euieidant un cri perçant. On releva la baronne évanouie, il lallut la mettre au lit, car elle fut prise d'une fièvre nerveuse qui b tint entre la vie et la mort pendanl un mois.

— Où est-il? était la seule parole t^'oa obtenait d'elle.

Les recherches de Victoriu furent infructueuses. Voici pourqu<M. Le baron s'était fait conduire à la place du Palais-Royal. LÎ, cet homme, qui retrouva tout son esprit pour accomplir un dessein prémédité pendant les jours où il était resié dans son ht anéanti de douleur et de clugrin, traversa le Palais-itoyal, et alla prendre une magnifiqne voiture de remise, rue Joqnelet. D'après l'ordre reçu, le cocner entra rue

Tielllard impotent, incapable de qullier ta voilure, la priait de dfltceo> dre pour un instant. ,

— Josépha! c'est mol I...

L'illustre cantatrice ne reconnut ton Hulot qu'à la voix.

— Comment, c'est toi ! mon pauvre vieux?... Ma parole d'honneur, lu ressembles aux pièces de vingt francs que les juifs d'Allemagne ont lavées, cl que les clinngcurs refusent.

— Hélas ! oui, répondit Hulot, je sors des bras de la mort ! Hais (a es toujours belle, loi! seras-tu bonne?

— C'est selon, tout est relatif! dit-elle.

— Ecouie-moi, reprit Hulot. Peni>ta mo l(^er daoB une cliambre de domestique, sous les toits, pendant quelques jmirs? je ui&sansan liard, sans espérance, sans pain, sans pension, sans femme, sans «w Eanls, sans asile, sans bomwur, sans courage, sans ami, et, pis que

cela! sous le coup de lettres de change...

— Pauvre vieux ! c'est bien des saus ! Gs4n au»- (Isansculotle?

, — Tu ris, )e suis perdu ! s'énla le baron. Je complais cependant sur loi , comme GourviUe nr Ninon.

— C'est, m'a-t-on dit, -demanda Joséplia, une (bmme du morae qui i^ mis dans cet état-lèt

Hnlol ne put Mipportcr le regard du nurfcbili il btitu le« ycu)

de la Ville-l'Evéque au fond de l'Iiôtel Joséplia, dont les portes s'ou-

—'— -' ^ "-— -lurcellesplenaide voilure. Josépha vin

1 valet de diambre toi avait ait qu'i

vrireni, au cri du cocher, pour celle splendide voilure. Josépha vint, ameDée par la cnriMilé; '■ '- -•^--•^-- ■ ■ - *-

Les

dent raieox nue nous i la plnmalton au diode! .. .

On! te Ttrilà comme uno carcasse a bandwinéc par les corbeaux... on voit lejour ikiraversl

— Le temps presse I Josépha!

— Entre, mon vieux!

je suis seule, et mes gens ne le connaisseol pas. Renvoie ta voiture.

Est-elle payée?

— Oui, illi le baron en descenJant appuyé sur lu bras do Joiépha.

— Tu passeras, si to veux, pour mon père, dit la canialrice prise de pitié.

Klle fit asseoir Hulot dans le magnifique sak»

où il l'avait vue la der^ nlèro fois.

— Est-ce vrai, vieux, reprit -elle, que In at tué ton frère et Ion onde, ruiné ta famille, soriiypotliéqué )n mai»

son de tos wiauU et mangé la grenoidlle do, gouvernement en Af^l-' que avec la pnoeeuet

Le baron Utclloa triBtemunl b tête.

— Eli bien! j'aime cela ! s'écria Josépha, qui se leva pleine o'«i-

lliouâiasmc. C'est un briUaf» général! C'est sardauapaie! c'est grand! c'est complet! On est une canaille, mais on a du cœur. Eh bien! mol, j'aime iiiicux un niaiige-lout, passionné comme loi pour les femmes,

3 lie ces froids banquiers sans àme qu'on dit vertueux et qui ririnent es milliers de familles avec leurs rails gni sont de l'or pour eax et do fer pour les gogo*'. Toi 1 tu n'as mine que les tiens, tu n'as disposé que de loi! et puis tu as unccxcuse, et pnysiquc et morale... Elle se posa tragiquement et dit :

C'ert Yjaui tout enti&re 1 n proie ittichte.

— Et voilii, ajoula-l-elle en pirouettant.

Uuloi se trouvait absous par le Vice, le Vice luJ souriait au utiHea de son luxe effréné. La grandeur des crimes était lA, comme pour le» jurés, une circonslauce alténuanle.

LES PARENTS PAUVRES

— Esl-e11e jolie, ta femme du monde, au moins? demanda la caniatrice en essayant, pour preimière aumône, dé distraire Hulot, dont la douleur la navrait.

— Ma foi, presqne autant que toi, répondit finement le baron.

— Et... bien farce? m'a-t-on dit. Que te faisait-elle donc? Est-elle plus drôle que moi ?

— - N'en parlons plus, dit Hulot.

— On dit qu'elle a enguirlandé mon Grevel, le petit Steinbock et un magnifique Brésilien,

— C'est bien possible...

— Elle est dans un hôtel aussi Joli que celui-ci, donné par Grevel. Cette gueuse-là, c'est mon prëvôi, elle achève les gens que j'ai entamés! Voilà, vieux, pourquoi je suis si curieuse de savoir comment elJQ est; je Tai entrevue en calèche au Bois, mais de loin... C'est, m'a dit Carabine , une voleuse finie ! Elle essaye de manger Grevel ! mais elle ne pourra que le grignoter. Crevel est un rat! un rat bonhomme qui dit toujours ouh et qui n'en fait qu'à sa tête. Il est vaniteux, il est passionné, mais son argent est froid. On n'a rien de ces cadets-là que mille ou trois mille francs par mois, et ils s'arrêtent devant la grof^se dépense comme des ânes devant une rivière. Ce n'est pas comme toi, mon vieux, tu es un homme à passions, on te ferait vendre la patrie ! Aussi, vois-tu, je suis- prèle à tout faire pour toi ! Tu es mon père,* lu m'as lancée ! c'est sacré. Que te faut-il? Veux-tu cent mille francs? on s'exterminera le tempérament pour te les gagner. Quant à te donner la pâtée et la niche, ce n'est rien. Tu auras ton couvert mis ici tous lÀ jours, tu peux prendre une belle chambre au second, et tu auras cent écus par mois pour (a poche.

Le baron, touché de cette réception, eut un dernier accès de noblesse.

— Non, ma petite, non, je ne suis pas venu pour me faire entretenir, dit-il.

— Â ton âge, c'est un fier triomphe ! dit-elle.

— Voici ce que je désire, mon enfant. Ton duc d'Hérouville a d'immenses propriétés en Normandie, et je voudrais être son régisseur sous le nom de Tlioul. J'ai la capacité, l'honnêteté, car on prend à sou gouvernement, on ne vole pas pour cela dans une caisse...

— Eh ! eh ! fit Josépha, qui a bu, boira I

— ' Enfin, je ne demande qu'à vivre inconnu pendant trois ans...

— Ça, c'est l'affaire d'un instant; ce soir, après-diner, dit Josépha, je n'ai qu'à parler. Le duc m'épouserait si je le voulais; mais j'ai sa fortune, je veux plus!... son estime. C'est un duc de la haute école. C'est noble, c'est distingué, c'est grand comme Louis XIV et comntc Napoléon mis l'un sur l'autre, quoique nain. Et puis, j'ai fait comme la Schoutz avec Rochefide : par mes conseils il vient de gagner deux millions. Mais écoute-moi, mon vieux pislolct!... Je Iq connais, tu aimes les femmes, et tu courras là-bas après les petites Normandes, qui sunl des filles superbes; tu te feras casser les os par les gars ou par les pères, et le duc sera forcé de te dégomaier. Ési-ce que je ne vois pus, à la manière dont tu me regardes, que (e jeune homme n'est pas encore tue chez toi, comme a dit Fénelon ! Celle régie n'est pas ton nfTaire. On ne rompt pas comme on veut, vois-tu, vieux, avec Paris, avec nous autres ! Tu crèverais d'ennui à Ûérouville !

— Que devenir? demanda le baron, car je ne veux rester chez toi que le temps de prendre un parti.

~ Voyons, veux-lu que je le case à mon idée? Ecoute, vieux chauffeur !... Il te faut des femmes. Ça console de lout. Ecoute-moi bien. Au bas de la Courlille, rue Saiut-.Maur-du-Templc, je connais une liauvre famille qui possède un trésor : une petite fille, plus jolie que je ne rétais à seize ans!... Ah! ton œil flambe déjà! Ça travaille seize h(!urcs par jour à broder des étoifes précieuses pour les marchands de soieries et ça gagnu seize sous par jour, un sou par heure, une misère 1... Et ça mange connue les Irlandais des pommes de (erre, mais frites dans de la graisse de rat, du pain cinq fois la semaine, ça boit de l'eau de l'Ourcq aux tuyaux de la Ville, parce que l'eau de la Seine est trop chère; et ça ne peut pas avoir d'établissement à son compte, fnuic de six ou sept çiille francs. Ça ferait les cent horreurs pour avoir sept ou huit mille francs. Ta famille et ta femme t'embêtent, n'est-ce pas?... D'ailleurs, .on ne peut pas se voir rien là où l'on était dieu. Un père s;ms argent et sans honneur, ça s'empaille et ça se met derrière un vitrage...

Le baron ne put s'empêcher de sourire à ces atroces plaisanteries.

— Eh bien ! la petite Bijou vient demain m'apporier une robe de chambre brodée, un amourj; ils y ont passé six mois, personne n'aura pareille étoffe ! Bijou m'aime, car je lui donne des friandises et mes vieilles robes. Puis j'envoie des bons de pain, des bons de bois et de viande à la famille, qui casserait po.ir moi les deux tibias à un premier sujet si je le voulais. Je tâche de Hiire un peu de bien ! Ah ! je sais ce que j'ai soulfert quand j'avais faim ! Bijou m'a versé dans le cœur ses pelilcs confidences. Il y a chez cette petite fille l'étolTe d'une figurante de l'Ambigu-Comique. Bijou rêve de porter de belles robes comme les

miennes, et surtout d'aller en voiture. Je lui dirai : «.- « Ma peiiie, veux-tu d'un monsieur de... Qu'êque^Vat?... demaDda-t-elIe en s*!»^ terrompant, soixante-douze*. •

— Je n'ai plus d'âge!

— « Veux- tu, lui dirai-je, d'un monsieur de soixante-douze ans, bien propret, qui ne prend pas de tabac, sain comme mon œil, qui vaut un jeune homme? tu le marieras avec lui au Treizième, il vivra bien gentiment avec vous, il vous donnera sept mille francs pour être à votre compte, il te meublera un appartement tout en acajou ; puis, si tu es sage, il te mènera quelquefois au spectacle. Il te donnera cent francs par mois pour toi, et cinquante francs pour la dépense! » Je connais Bijou, c'est moi-même à quatorze ans! J'ai sauté de joie quand cet abominable Crevel m'a fait ces atroces propositions-là ! Eh bien ! vieux, tu seras emballé là pour trois ans. Cesi sage, c'est honnête, et ça aura d'ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus.

Hulot n'hésitait pas, son parti de refuser était pris ; mais, pour remercier la bonne et excellente cantatrice qui faisait le bien a sa manière, il eut l'air de balancer entre le vice et la vertu.

— Ah çà ! tu restes froid comme un pavé en décembre ! re|)rit-c]Ie étonnée. Voyons 1 tu fais le bonheur d'une famille composée d'un grand-père qui trotte, d'une mère qui s'use à travailler, et de deux sœurs, dont une fort laide, qui gagnent à elles deux trente-deux sous en se tuant les yeux. Ça compense le malheur dont tu es la cause chez toi, tu rachetés tes fautes en ('amusant comme une loretle à Ma* bille.

Hulot, pour mettre un terme à cette séduction, fit le geste de compter de l'argent,

— Sois tranquille sur les voies et moyens, reprit Josépha. Mon duc te prêtera dix nrille francs : sept mille pour un établissement de broderie au nom de Bijou, trois mille pour te meubler, et tous les trois

mois tu trouveras six cent cinquante francs ici sur un billet. Quand lu recouvreras ta pension, tu rendras au duc ces dix-sept mille francs-là. En attendant, tu sera» heureux comme un coq en pâte, et perdu dans un trou à ne pas pouvoir être trouvé par la police ! Tu te mettras en grosse redingote de caslorine, tu auras l'air d'être un propriétaire aisé du quartier. Nomn^e-toi Tlioul, si c'est ta fantaisie. Moi, je te donne à Bijou comme un.. de mes oncles venus d'Allemagne en faillite, et tu seras chouchouté comme un dieu. Voilà, papa!... Qui sait? Peut-être ne regretieras-Ui rien? Si par hasard tu t'ennuyais, garde une de les belles pelures, tu viendras ici me demander à dîner e( passer la soirée.

— Moi, qui voulais devenir vertueux, rangé!... Tiens, iais-moi prêter vhigt mille francs, et je pars faire fortune en Amérique, à l'exemple de mon ami d'Aiglemont quand Nucingen l'a ruiné...

— Toi! s'écria Josépha, laisse donc les mœurs aux épiciers, aux simples tourlouroux, aux citoyens frrrrançais, qui n'ont que la verlu pour se faire valoir ! Toi ! tu es né pour être autre chose qu'un jobard, tu es en homme ce que je suis en femme : un génie gou^peur!

~ La nuit porté conseil, nous causerons de tout cela demain.

— Tu vas dîner avec le duc. Mon d'Hérouville te recevra poliment, comme si tu avais sauvé l'Etat ! et demain tu prendras un parti. Allons, de la gaielé, mon vieux ! La vie est un vêtement : quand il est sale, on le brosse! quand il est troué, on le raccommode, mais on reste vêtu tant qu'on peut!

Celle philosophie du vice et son entrain dissipèrent les chagrins cuisants de Hulot.

Le lendemain à midi, après un succulent déjeuner, Hulot vit entrer un de ces vivants chefs-d'œuvre que Paris, seul au monde, peut fabriquer à cause de l'incessant concubinage du luxe et de la misère, du vice et de rhonnêteté, du désir réprimé et de la tentation renaissante, qui rend cette ville Théritière des Ninive, des Babylonc et de la Rome impériale. Mademoiselle Olympe Bijou, petite fille de seize ans, nrontra le visage sublime que Raphaël a trouvé pour ses vierges, des yeux d'une Innocence attristée par des travaux excessifs, des yeux noirs rêveurs, armés de longs cils, et dont l'humidité se desséchait sous 1e feu de la nuit laborieuse, des yeux assombris par la fatigue : mais un tcinl de porcelaine et presque maladif; mais une bouche comme une grcuade entr'ouverte, un sein lumullueux, des formes pleines, de jolies mains, des dents d'un émail distingué, des cheveux noirs abondants, le lout ficelé d'indienne à soixante- quinze centimes le mètre, orné d'une colj lerelte brodée, monté sur des souliers de peau sans clous, et dccore de gants à vingt-neuf sous. L'enfant, ^ui ne connaissait pas sa valeur, avait fuit sa plus belle toilette pour venir chez la grande dame. Le baron repris par la main griffue de la volupté, sentit toute sa vie s'échapp<^r par ses yeux. H oublia tout devant celte sublime crcature. Il fut comme le chasseur apercevant le gibier : devant un empereur on le met en joue !

— Et, lui dit Josépha dans l'oreille, c'est garanti neuf, c'est honnête ! et pas de pain. Voilà Paris ! J'ai été ça !

— C'est dit, répliqua le vieillard en se levant et se frottant les mains.

LA COUSINE BETTE

Quand Olympe Bijou fut partie, Jos^ha regarda le baron d'un air malicieux.

— Si tu ne veux pas avoir du désagrément, papa, dit-elle, sois sévère comme un procureur général sur son sie^e. Tiens la petite en bride, sois fiartboJo! Gare aux Auguste, aux Uippolyte* aux Nestor, aux Victor, à tous les or! Dame! une fois que ça sera vêtu, nourri, si ça lève la tête, tu seras mené comme un Russe... Je vais voir à t'emménager. Le duc fait bien les choses; il te prête, c'est-à-dire il te donne dix mille l'rancs, et il en met huit chez son notaire qui sera chargé de te compter six cents francs tous les trimestres, car je te crains. Suis-je gentille?... '

— Adorable 1

Dix jours après avoir abandonné sa famifle, au moment où, tout en larmes, elle était groupée autour du lit d'Adeline mourante, et qui disait d'une voix faible : « Que fait-il? n Hector, sous Je nom de Tboul, rue Saint-Maur, se trouvait avec Olympe à la tête d*un établissement de broderie, sous la déraison sociale Thoul et Bijou.

Victorin Hulot reçut, du malheur acharne sur sa famille, cette dernière façon qui perfectionne ou qui démoralise Thomme. Il devint parfait. Dans les grandes tempêtes de la vie, on imite les capitaines qui, par les ouragans, allègent le navire des grosses marchandises. L'avocat perdit son orgueil intérieur, son assurance visible, sa morgue d'orateur et ses prétentions politiques. EnGn il fut en homme ce que sa mère était en femme. 11 résolut d'accepter sa Gélestine, qui, certes, ne réa« lisait pas son rêve ; et jugea sainement la vie en voyant que la loi commune oblige à se contenter en toutes choses d'à peu près. Il se jura donc à lui-même d'accomplir ses devoirs, tant la conduite de son père lui fit horreur. Ces sentiments se fortifièrent au chevet du lit de sa mère, le jour oCi elle fut sauvée. Ce premier bonheur ne vint pas seul. Claude Vignon, qui, tous les jours, prenait de la part du prince de Wissembourg le bulletin de la santé de madame Hulot, pria le député réélu de raccompagner chez le ministre. — Son Excellence, lui dit-il, désire avoir une cout'érence avec vous sur vos affaires de famille. Victorin Hulot et le ministre se connaissaient depuis longtemps ; aussi le maréchal le reçut-il avec une affabilité caractéristique et de bon augure.

— Mon ami, dit le vieux guerrier, j'ai juré, dans ce cabinet, à votre oncle le maréchal, de prendre soin de votre mère. Cette sainte femme va recouvrer la santé, mVt-on dit, le moment est venu de panser vos plaies. J'ai là deux cent mille francs pour vous, je vais vous les remettre.

L'avocat fil un geste digne de son oncle le maréchal.

— Bassorez-vous, dit le prince en souriant. C'est un fidéicommis. Mes jours sont comptés, je ne serai pas toujours là, prenez donc cette sonune, et remplacez-moi dans le sein de votre famille. Vous pouvez vous servir de cet argent pour payer les hypothèques qui grèvent votre maison. Ces deux cent mille francs appartiennent à votre mère et à votre sœur. Si je donnais cette somme à madame Hulot, son dévouement à son mari me ferait craindre de la voir dissipée; et Tintention de ceux qui la rendent est que ce soit le pain de madame Hulot et celui de sa fille, la comtesse de Sleinbock. Vous êtes un homme sage, le digne fils de votre noble mère, le vrai neveu de mon ami le maréchal]; vous êtes bien apprécié ici, mon cher ami, comme ailleurs. Soyez donc l'ange tutélairc de votre famille, acceptez le legs de votre oncle et le mien.

— Monseigneur, dit Hulot en prenant la main du ministre et la lui serrant, des hommes comme vous savent que les remercîments en paroles oe signifient rienj; la reconnaissance se prouve.

— Prouvez-moi la v6tre 1 dit le vieux soldat.

— Que faut-U faire?

— Accepter mes propositions, dit le ministre. On veut vous nommer avocat du contentieux de la guerre, qui, dans la partie du génie, se trouve surchargée d'affaires litigieuses a cause des fortifications de Paris; puis avocat consultant de la préfecture de police, et conseil de la liste civile. Ces trois fonctions vous constitueront dix-huit mille francs de traitement et ne vous enlèveront point votre indépendance. Vous voterez à la Chambre selon vos opinions politiques et votre conscience... Agissez en toute liberté, allez! nous serions bien embarrassés si nous n'avions pas une opposition nationale! Enfin, un mot de votre oncle, écrit quelques heures avant qu*il ne rendit le dernier soupir, m'a tracé ma conduite envers votre mère, que le maréchal aimait bien !... Mesdames Popinot, de Rastignac, de Navarreins, d'Ëspard, de Grandlieu, de Carigliano, de Lenoucourt et, de la Bâtie, ont créé pour votre chère mère une place d'inspectrice de bienfaisance. Ces présidentes de sociétés de bonnes œuvres ne peuvent pas tout faire, elles ont besoin d'une dame probe qui puisse les suppléer activement, aller visiter les malheureux, savoir si la charité n'est pas trompée, vérifier si les secours sont bien remis à ceux qui les ont demandes, pénétrer chez les pauvres honteux, etc. Votre mère remplira la mission d'un ange, elle n'aura de rapports qu'avec messieurs les curés et les dames de charité ; on lui donnera six mille francs par an, et ses voitures seront payées. Vous voyez, jeune homme, que, du fond de son tombeaui

l'homme pur, l'homme noblement vertueux protège encore sa famille. Des noms tels que celui de votre oncle sont et doivent être une égide contre le malheur dans les sociétés bien organisées. Suivez donc les traces de votre oncle, persistei-y, car vous y êtesl je le sais.

~ Tant de délicatesse, prince, ne m'étonne pas chez l'ami de mon oncle, dit Victorin. Je tâcherai de répondre à toutes vos espérances.

— Allez promptement consoler votre famille!... Ah! dites-moi, reprit le prince en échangeant une poignée de main avec Victorin, votre père a disparu?

— Hélas ! oui.

— Tant mieux. Ce malheureux a eu, ee qui ne lui manque pas d'ailleurs, de l'esprit.

— Il a des lettres de change à craindre.

— Ah ! vous recevrez, dit le maréchal, six mois d'honoraires de vos trois places. Ce payement anticipé vous aidera sans doute à retirer ces titres des mains de l'usurier. Je verrai d'ailleurs Nucingen, et peutêtre pourrai-je dégager la pension de votre père, sans qu'il en coûte un liard ni à vous ni à mon ministère. Le pair de France n'a pas tué le banquier, Nucingen est insatiable, et il demande une concession de je ne sais quoi...

A son retour, rue Plumet, Victorin put donc accomplir son projet de prendre chez lui sa mère et sa sœur.

Le jeune et célèbre avocat possédait, pour toute fortune, un des plus beaux immeubles de Paris, une maison achetée en 1854, en

E révision de son mariaffe, et située sur le boulevard, entre la rue de i Paix et la rue Louis-Te-6rand. Un spéculateur avait bâti sur la rue et sur le boulevard deux maisons, au milieu desquelles se trouvait, entre deux jardinets et des cours, un magnifique pavUlbn, débris des splendeurs du grand hôtel de Verneuil. Hulot ùls, sûr de la dot de mademoiselle Crevel, acheta pour un million, aux criées, cette superbe propriété, sur laquelle il jpaya cinq cent mille francs. Il se losea dans le rez-de-chaussée du pavillon, en croyant pouvoir achever le payement de son prix avec les loyers ; mais si les spéculations en maisons, à Paris, sont sûres, elles sont lentes ou capricieuses, car elles dépendent de circonstances imprévisibles. Ainsi que les flâneurs parisiens ont pu le remarquer, le boulevard, entre la rue Louis-le-Grand et la rue de la Paix, fructifia tardivement ; il se nettova, s'embellit avec tant de peine, que le commerce ne vint étaler là ou en 18i0 ses splendides devantures, l'or des changeurs, les féeries de la mode et le luxe effréné de ses boutiques. Malgré deux cent mille francs offerts à sa fille par Crevel dans le temps ou son amour-propre était flatté de ce mariage et lorsque le baron ne lui avait pas encore pris Josépha ; malgré deux cent mille francs payés par Victorin en sept ans, la dette qui pesait sur Tinimeuble s'élevait encore à cinq cent mille francs, à cause du dévouement dju fils pour le père. Heureusement l'élévation continue des loyers, la beauté de la situation, donnaient en ce moment toute leur valeur aux deux maisons. La spéculation se réalisait à huit ans d'échéance pendant lesquels l'avocat s'était épuisé à payer des inlérêts et des sommes insignifiantes sur le capital dû. Les marchands proposaient eux-mêmes des loyers avantageux pour les boutiques, à condition de porter les baux à dix-huit années de jouissance. Les appartemenis acquéraient du prix par le changement du centre des affaires, qui se fixait entre la Bourse et la Madeleine, désormais le siège du pouvoir politique et de la finance à Paris. La somme remise par le ministre, jointe à Tannée payée d'avanbe et aux pots-de-vin consentis par les locataires, allaient réduire la dette de Victorin à deux cent mille francs. Lesdeux immeubles, de produit, entièrementloués, devaient donner cent mille francs par an. Encore deux années, pendant lesquelles Hulot fils allait vivre de ses honoraires doublés par les places du maréchal, il se trouverait dans une position superbe. C'était la manne tombée du ciel. Victorin pouvait donner à sa mère tout le premier étage du pavillon, et à sa sœur le deuxième, où Lisbeth aurait deux chambres. Enfin, tenue par la cousine Bette, cette triple maison supporterait toutes ses charges et présenterait une surface honorable, comme il convenait :ni célèbre avocat. Les astres du palais s'éclipsaient rapidement; et Hulot fils, doué d'une parole sage, d'une probité sévère, était écoulé par les juges et parles conseillers; il étudiait ses affoires, il ne disait rien ^u'il ne pût prouver, il ne plaidait pas indifféremment toutes les causes, il faisait enfin honneur au barreau.

Son habitation, rue Plumet, était tellement odieuse à la baronne, qu'elle se laissa transporter rue Louis-lc-Grand. Par les soins de son his, Adeline occupa donc un magnifique appartement ; on lui sauva tous les détails matériels de l'existence, car Lisbeth accepta la charge de recommencer les tours de force économiques accomplis chez madame Marnelfe, en voyant un moyen de faire peser sa sourde ven- {;eance sur ces trois si nobles existences, objet d'une haine attisée par e renversement de toutes ses espérances. Une fois par mois, elle alla voir Valérie, chez qui elle fut^envoyée par Ilortense, qui voulait avoir des nouvelles de Wenceslas, et par Célcstine, excessivement inquiète de la liaison avouée et reconnue de son père avec une femme à qui sa belle-mère et sa belle-sœur devaient leur ruine et leur malheur.

LES PARENTS PAUVRES

Gomoie on le suppose, Lisbetb proflu de celte curiosité pour voir Ta* lérie aussi souvent qu'elle le voulait.

Vingt mois environ se passèrent, pendant lesquels la santé de la baronne se ralfermit, sans que néanmoins son tremblement nerveux cessât. Elle se mit au courant de ses fonctions, qui présentaient de nobles distractious à sa douleur et un aliment aux divines facultés de son âme. Elle y vit d'ailleurs un moyen de retrouver son mari, par suite des hasards qui la conduisaient dans tous les quartiers d^ Paris. Pendant ce temps, les lettres de cbanse de Vauvinet furent payées, et la pension de six mille francs, liquidée au profit du baron Hulot, fut presque libérée. Victorin acquittait toutes les dépenses de sa mère, ainsi que celles d'Horlense, avec les dix mille francs d'intérêt du capital remis par le maréchal en fidéicommis. Or, les appointements d'Adeline étant de six mille francs, cette somme, jointe aux six mille francs de la pension du baron, devait bientôt produire un revenu de douze mille francs par an, quittes de toute charge, à la mère et à la flile. La pauvre femme aurait eu presque le bonheur, sans ses perpétudles inquiétudes sur le sort du naron, qu'elle aurait voulu faire jouir de la fortune qui commençait â sourire a la famille, sans le spectacle de sa fille abandonnée, et sans les coups terribles que lui poruU innounmêfU Lisbeth» dont le caractère infernal se donnait pleine carrière.

Une scène qui se passa dans le commencement du mois de mars 1B45 va d'ailleurs expliquer les effets produits par la haine persistante et latente de Lisbeth, toujours aidée par madame Mameiïe. Deux grands événements s'étaient accomplis chez madame Marneffe. D*abord, elle avait mis au monde un enfont non viable, dont le cercueil lui valait deux mille francs de rente. Puis, quant au sieur Mameffei onze mois auparavant, voici la nouvelle qne Lisbeth avait donnée à la famille au retour d'une exploration à l'hôtel Marneiïe. « Ce matin, cette affreuse Valérie, avait-elle dit, a fait demander le docteur Bianchon pour savoir si les médecins, qui, la veille, ont condamné son. mari, ne se trompaient point. Ce docteur a dit que cette nuit même cet homme immonde appartiendrait à l'enfer qui l'attend. Le père Crevel et madame Marneffe ont reconduit le médecin, à qui votre père, ma chère Gélestine, 'a donné cinq pièces d*or pour cette bonne nouvelle. Rentré dans le salon, Crevel a nattu des entrechats conrnie un danseur; il a embrassé cette femme, et il criait : — Tu seras donc enfin madame Crevel !... Et à moi, quand elle nous a laissés seuls en allant reprendre sa place au chevet de son mari qui râlait, votre honorable père m'a dit : ~ Avec Valérie pour femme, je deviendrai pair de France! J'achète une terre que je guette, la terre de Presles, ^ue veut vendre madame de Serizy. Je serai Crevel de Presles, je deviendrai membre du conseil général de Seine-etFÔise et député. J aurai un fils! Je serai tout ce que je voudrai être.... — Eh bien J lui ai-ie dit, et votre fille? — Bah ! c'est une fille, a-l-il répondu, et elle est devenue par trop une Uulol, et Valérie a ces sens-là en horreur... Mon gendre n'a jamais voulu ventr ici, pourquoi fait-il le Mentor, le Spartiate, le puritain, le philanthrope? D ailleurs, j'ai rendu mes comptes à ma fille, et elle a reçu toute la fortune de sa mère et deux cent mille francs de plus ! Aussi suis-je maître de me conduire à ma guise. Je jugerai mon gendre et ma fille lors de mon mariage ; comme |ils feront, je ferai. S'ils sont bons pour leur belle-mère, je verrai ! Je suis un homme, moi I... Enfin, toutes ses bêtises! et il se posait comme Napoléon sur la colonne ! » liCS dix mois du veuvage officiel, ordonnés par le Gode Napoléon, étaient expirés depuis quelques jours. La terre de Presie avait été achetée. Victorin et Célestine avaient envoyé le matin même Lisheili chercher des nouvelles chez madame Marneffe sur le mariage de «tcitc charmante veuve avec le maire de Paris, devenu membre du conseil général de Seine-et-Oise.

Célestine et flortense, dont les liens d'affection s*étaient resserrés par l'habitation sous le même toit, vivaient presciue ensemble, là baronne, entraînée par un sentiment de probité qui lui faisait exagérer les devoirs de sa place, se sacrifiait aux œuvres de bienfaisance dont elle éuit l'intermédiaire ; elle sortait presque tous les jours de onze heures à cinq heures. Ltt deux beues^sœurs, réunies par les soins à donner à leurs enfiuits, qu'elles surveillaient en commun, restaient et travaillaient donc ensemble au logis. Elles en étaient arrivées à penser tout haut, en offrant le touchant accord de deux sœurs, l'une malheureuse, l'autre mélancolique. Belle, pleine de vie débordant, animée, rieuse et spirituelle, la sœur malheureuse semblait démentir sa situation réelle par son extérieur; de même que la mélancolique, douce et calme, égale comme la raison, habituellement pensive et réfléchie, eût fait croire à des peines secrètes. Peut-être ce contraste contribuait-il à leur vive amitié. Ces deux femmes se prêtaient l'une à l'autre ce qui leur manquait. Assises dans un petit kiosque au milieu du jardinet que la truelle de la spéculation avait respecté par un ca« price du constructeur, qui croyait conserver ces cent pieds carrés

Ï^our lui-même, elles jouissaient de ces premières pousses des lilas, été printanière qui n'est savourée dans toute son étendue au'à Paris, oà, durant six mois, les Parisiens ont vécu dans l'oubli de la végétation, entre les falaises de pierre où s'agite leur océan humain.

— Céie^tjne, 4i3id( Pprlep^ ^ répoad^vt i «ne observation do sa

belle-sœur, qui se plaignait de savoir son mari par un si beau temps i à la Chambre, je trouve que tu n'apprécies pas assez ton bonheur; Victorin est un ange, et tu le tourmentes parfois.

— Ma chère, les hommes aiment à être tourmentés ! Certames tracasseries sont une preuve d'affection. Si ta |>auvre mère avait été, non pas exigeante,' mais toujours près de l'être, vous n'eussiez sans doute pas eu tant de malheurs à déplorer.

~ Lisbeth ne revient pas ! Je vais chanter la chanson de Marlborough ! dit Hortense. Gomme il me tarde d'avoir des nouvelles de Wenceslas... De quoi vii>il? il n'a rien fait depuis deux ans.

— Victorin l'a, m'a-t-il dit, aperçu l'autre jour avec cette odieuse femme, et il suppose qu'elle l'entretient dans la paresse... Ah! si to voulais, chère sœur, tu pourrais encore ramener ton mari.

Hortense fit un signe de tête négatif.

— Crois -moi, ta situation deviendra bientôt intolérable, dit Géiestine en continuant. Dans le premier moment, la colère et le désespoir, l'indignation, t'ont prêté des forces. Les malheurs inouïs qui depuis ont accablé notre famille : deux morts, la ruine, la catastrophe du baron Hulot, ont occupé ton esprit et ton cœur ; mais, maintenant que tu vis dans le calme et le silence, tu ne supporteras pas facilement le vide de ta vie; et, comme tu ne peux pas, que tu ne veux pas sortir du sentier de l'honneur, il faudra bien se réconcilier avec Wenceslas. Victorin, qui t'aime tant, est de cet avis. 11 y a quelque chose de plus fort que nos sentiments, c'est la nature !

— Un homme si lâche 1 s'écria la fière Hortense. Il aime cette femme parce qu'elle le nourrit... Elle a donc payé ses dettes, elle?... Mon Dieu ! je pense nuit et jour à la situation de cet homme ! 11 est le père de mon enfant, et il se déshonore...

— Vois ta mère, ma petite... reprit Célestine.

Célestine appartenait à ce genre de femmes qui , lorsqu'on leur a donné des raisons assez fortes pour convaincre des paysans bretons, recommencent pour la centième fois leur raisonnement primitif. Le caractère de sa figure un peu plate, froide et commune ; ses cheveux châtain-clair disposés en bandeaux roides, la couleur de son teint. tout indiquait en elle la femme raisonnable, sans charme, mais aussi sans faiblesse.

— La baroune voudrait bien être près de son mari déshonoré, le consoler, le cacher dans son cœur à tous les regards, dit Célestine en continuant. Elle a fait arranger lâ-haut la chambre de M. Hulot, comme si, d'un jour à l'autre, elle allait le retrouver et l'y installer.

— Oh I ma mère est sublime ! répondit Hortense, elle est sublime à chaque instant, tous les jours, depuis vingt-six ans ; mais je n'ai pas ce tempérament-là... Que veux-tu? je m'emporte quelquefois contre moi-même. Ah ! tu ne sais pas ce que c'est, Célestine-, que d'avoir à pactiser avec l'infamie t

— Et mon père !... reprit tranquillement Célestine; il est certainement dans la voie où le Uen a péri ! Mon père a dix ans de moins que le baron, il a été commerçant, c'est vrai ; mais comment cela finiral'il ? Cette madame Marneffe a fait de mon pèrejBon chien, elle dispose de sa fortune, de ses idées, et rien ne peut éclairer mon père. Enfia je tremble d'apprendre que les bans de son mariage sont publiés ! Mon mari tente un effort, il regarde comme un devoir de venger la société, la famille, et de demander compte à cette femme de tous ses crimes. Ali ! chère Hortense, de nobles esprits comme celui de Victorin, des cœurs comme les nôtres, comprennent trop tard le monde et ses moyens! Ceci, chère sœur, est un secret, je te le confie, car il t'intéresse; mais que pas une parole, jias un geste, ne le révèle ni à Lisbeth, ni à ta mère, à personne, car... .

— Voici Lisbeth ! dit Hortense. Eh bien ! cousine, comment va l'enfer de la rue Barbet?

— Mal pour vous, mes enfants. Ton mari, ma bonne Hortense, est

f^tus ivre que jamais de cette femme, qui, j'en conviens, éprouve pour ui une passion folle. Votre père, chère Célestine, est d'un aveuglement royal. Ceci n*est rien, c'est ce que je vais observer tous les quinze Jours, et vraiment je suis heureuse de n'avoir jamais su ce qu'est on homme... C'est de vrais animaux ! Dans cinq jours d'ici, Victorin et vous, chère petite, vous aurez perdu la fortune de votre père !

— Les bans sont publiés ?... dit Célestine.

-^ Oui, répondit Lisbeth. Je viens de plaider votre cause. J'ai dit à ce monstre, qui marche sur les traces de l'autre, que, s'il voulait vous sortir de l'embarras où vous étiez, en libérant votre maison, vous en seriez reconnaissants, que vous recevriez votre belle-mère...

Hortense fit un geste d'éiïroi. ,

— Victorin avisera... répondit Célestine froidement.

•— Savez-vous ce que monsieur le maire ni'a répondu? reprit Lis* beth : — « Je veux les laisser dans l'embarras, on ne dompte les chevaux que par la faim, le défaut de sommeil et le sucre! » I^e baron Hulot valait mieux que M. Crevel. Ainsi, mes pauvres enfants, faites v^re deuil de la succession* Et quelle fortune ! Votre père a payé les

LA COUSINE BETTE

trois millions de la terre de Presles, et il loi reste trente mille francs de rente ! Oh ! il n'a pas de secrets pour moi ! Il parle d'acheter Thôtel de Navarreins, rue du Bac. Madame Marneffe possède, elle, quarante mille francs de rente. Ab! Toilà notre ange gardien, voici ta mère!... s'ëcria-t^le en entendant le roulement d'une voiture.

La baronne» en effet, descendit bientôt le perron et vint se joindre au ffroupe de la (amille. A cinquante-cing ans, éprouvée par tant de douteurs, tressaillant sans cesse comme si elle était saisie d'un frisson de fièvre, Âdeline, devenue pâle et ridée, conservait une belle taille, des ligues magnifiques et sa noblesse naturelle. On disait en la voyant : — Elle a dû être bien belle! Dévorée par le chagrin dignorer le sort de son mari, de ne pouvoir lui faire partager dans cette oasis parisienne, dans la retraite et le silence, le bien-être dont sa famille allait jouir, elle offrait la suave 0iaj6»té des ruinea. A chaque lueur d'espoir évanouie, à chaque recherche inutile, Adeline tombait dans des mélancolies noires qui dés^péraient ses enfants. La baronne, j^ artie le matin avec une espérance, était impatiemment attendue. Un mtendant gé- Déral, l'obligé de Hulot, à qui ce fonctionnaire devait sa fortune administrative, disait avoir aperçu le baron dans une loge au théâtre de FAmbigu-Comiqae avec une femme d'une beauté splendide. Adeline était allée chez le baron Vernier. Ce haut fonctionnaire, tout en affirmant avoir vu son vieux protecteur, et prétendant que sa manière d*é(re avec cette femme pendant la représentation accusait un mariage cbndestin, venait de dire ï madame Hulot que son mari, pour éviter de le rencontrer, était sorti bien avant la fin du spectacle. — Il était comme un homme en famille, et sa mise annonçait une gène cachée, ajouta-t-il en terminant.

— Eh bien? dirent les trois femmes à la baronne.

— Eh bien ! M. Hulot est à Paris ; et c'est déjà pour moi, répondit Adeline, un éclair de bonheur que de le savoir près de nous.

— U ne paraît pas s'être amendé I dit Lisbeth quand Adeline eut fini de raconter son entrevue avec le baron Vernier, il se sera mis avec une petite ouvrière. Mais où peut-il prendre de l'argent ? Je

Jiarie qu'il en demande à ses anciennes maîtresses, à mademoiselle enny Cadine ou à Josépba.

La baronne eut un r^oablement dans le jeu constant de ses ner&, elle essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, et les leva donloarcuscment vers le ciel.

— Je ne crois pas qu'un grand officier de la Légion d'honneur soit descendu si bas, oit-elle.

— Pour son plaisir, reprit Lisbeth, que ne ferait-il pas? il a volé TEtat, il volera les particuliers, il assassinera peut-être.

— Oh ! Lisbeth ! s'écria la baronne, garde ces pensées-là pour toi.

En ce moment, Louise vint jusqu'au groupe formé par la Êimille, auquel s'étaient joints les deux petits Hulot et le petit Wenceslas, pour voir si les poches de leur grand'mère contenaient des friandises.

~~ Qu'y a-t-fi, Louise?... demanda-t-on.

— C'est un homme qui demande mademoiselle Fischer.

— Quel homme esirce? dit Lisbeth.

— Mademoiselle, il est en haillons, il a du duvet sur lui comme un matelassier, il a le nez rouge, il sent le vin et l'eau-de-vie... C'est un de ces ouvriers qui travaillent à peine la moitié de la semaine.

Cette description peu engageante eut pour effet de faire aller vivement Lisbeth dans la cour de la maison de la rue Louis-le-Grand, où elle trouva niomme Aimant une pipe dont le culotage annonçait un artiste en fumwie.

— Pourquoi venez-vous ici, père Chardin? lui dit-elle. Il est convenu que vous serez tous les premiers samedis de chaque mois à la 4>orte de l'hôtel MamelTe, rue Barbei-de-Jouy ; j'en arrive après y être restée cinq heures, et vous n'y êtes pas venu ?...

— J'y suit été, ma respectable et charitable demoiselle! répondit le matelassier ; maiz-i-le y avait une poule d'honneur au café des savants, rue du Cœur- Volant, et chacun a ses passions. Moi, c'est le billard. Sans le billard, je mangerais dans l'argent ; car, saisissez bien ceci, dit-il en cherchant un papier dans le gousset de son pantalon déchiré, le billard entrahie le petit verre et la prune à l'eau-de-vie... C'esi ruineux, comme toutes les belles choses, par les accessoires. Je connais la consigne, mais le vieux est dans un si grand embarras, que je suis venu sur le terrain défendu... Si notre crin était tout crin, on se laisserait dormir dessus; mais 11 a du mélange ! Dieu n'est pas pour tout le monde, comme on dit. Il a des préférences; c'est son droit.Voici l'écriture de votre parent estimable ei très-ami du matelas... C'est là son opinion politique.

Le père Chardin essaya de tracer dans l'atmosphère des zigzags avec riudex de sa main droite.

Lisbeth, sans écouter, lisait ces deux lignes :

« Chère cousine, soyez ma providence ! Donnez-moi trois cents « francs aujourd hul.

c Hkctoi. »

— Pourquoi veut-il tant d'argent ?

— Le jprùpriéiaire I dit le père Chardin, qui tâchait toujours de dessiner des arabesques. Et puis, mon fils est revenu de l'Algérie par l'Espagne, Bayonne et... il n'a rien pris, contre son habitude; car c'est un guerain fini, sous votre respect, mon fils. Que voulez-vous? il a faim ; mais il va vous rendre ce que nous lui prêterons, car il veut faire une comme on diU; il a des idées qui peuvent le mener loin...

' ^ En police Correctionnelle ! reprit lisbeth. C'est l'assassin de mon oncle ! je ne l'oublierai pas.

— Lui, saigner un poulet I il ne le pourrait pas !... respectable demoiselle.

— Tenez ! voilà trois cente francs, dit UsbeUi en tirant quhixe pièces d'or de sa bourse. Allez-vous^n, et ne revenez jamais ici...

Elle accompagna le père du ^rde magasin des vivres d'Oran jusqu'à la porte, où elle désigna le vieillard ivre au concierge.

— Toutes les fois que cet homme-là viendra, si, par hasard il ' vient, vous ne laisserez pas entrer, et vous lui dU^z que je n'y suis

SIS. S'il cherchait à savoir si M. Uulot fils, si madame la baronne ulot demeurent Ici, vous lui répondriez que vous ne connaissez pas ces personnes-là...

— C'est bien, mademoiselle.

— U y va de votre place, en cas d'une sottise, même involontaire, dit la vieille fille à l'oreille de la portière. Mon cousin, dit-elle à l'avocat qui rentrait, vous êtes menacé d'un grand malheur.

— Lequel?

— Votre femme aura, dans quelques jours d'Ici, madame Marneffe pour belle-mère.

— C'est ce que nous verrons! répondit Victorin.

Depuis six mois, Lisbeth pavait exactement une petitepension à son protecteur, le baron Hulot, ue qui elle était Li protectrice; elle connaissait le secret de sa demeure, et elle savourait les larmes d'Adeline, à qui, lorsqu'elle la voyait gaie et pleine d*espoir, elle disait, comme on vient de le voir: — Attendez- vous à lire quelque jour le nom de mon pauvre cousin à l'article Tribunaux. Eu ceci, comme précédemment, elle allait trop loin dans sa vengeance. Elle avait éveillé biprudence de Victorin. Victorin avait r^lu aen finir avec cette épée de Damociès, incessamment montrée par Lisbeth, et avec le démon femelle à qui sa mère et la famille devaient tant de malheurs. Le prince de Wissembourg, qui connaissait la conduite de madame Marneffe, appuyait l'entreprise secrètede I avocat; Il lui avait promis, comme promet un président du conseil, l'intervention cachée de la police pour éclairer Crevcl, et pour sauver toute une fortune des griffes de la diabolique courtisane à laquelle il ne pardonnait ni la mort du maréchal Hulot, . ni la rume totale du conseiller d'Etat.

Ces mots : — t II en demande à ses anciennes maltresses !» dits par Lisbeth, occupèrent pendant toute la nuit* la baronne. Semblable aux malades condamnés qui se livrent aux charlatans, semblable aux gens arrivés dans la dernière sphère dantesque du désespoû*, ou aux noyés qui prennent des bâtons flottants pour des amarres, elle finit par croire tt bassesse dont le seul soupçon I avait indignée, et elle eut l'idée d'appeler à son secours une de ces odieuses femmes. Le lendemain matin, sans consulter ses cnfonls, sans dire un mot à personne, elle alla chez mademoiselle Josépba Mirah, prima donna de l'Académie royale de musique, y chercher ou y perdre l'espoir qui venait de luire comme un feu follet. A midi, la femme de chambre ae la célèbre cantatrice lui remettait la carte de la baronne Hulo(, en lui disant que cette personne attendait à sa porte après avoir ùlH demander si mademoiselle pouvait la recevoir.

— L'appartement est-il (ait?

— Oui, mademoiselle.

— Les fleurs sont-elles renouvelées?

— Oui, mademoiselle.

— Dis à Jean d'y donner un coup d'oeil, que rien n'v cloche, avant d'y introduire cette dame, et qu'on ait pour elle les plus grands respects. Va, reviens m'habiller, car je veux être crânement belle ! Elle alla se regarder dans sa psydié. — Ficelons-nous ! se dit-elle. U faut que le vice soit sous les armes devant la vertu ! Pauvre femme ! que me veut-elle? Ça me trouble, moi, de voir *

Du malheur auguste ricttme...

Elle achevait de chanter cet air célèbre, quand sa femme de chambre rentra.

— Madame, dit la femme de chambre, cette dame est prise d'ua * tremblement nerveux ...

— Offrez de la fleur d'oranger, du rhum, un potage!,..

— C'est fait, mademoiselle, mais elle a tout refusé, en disant que c était une petite infirmilé, des nerfs agacés...

LES PARENTS PAUVRES

— Où Favez-vous fait enlrer?...

— Dans Je grand salon.

— Dépéche-loi, ma fille ! Allons, mes pins belles pantoufles, ma robe de chambre en fleurs par Bijou, tout le tremblement des dentelles. Fais-moi une coifl'ure à étonner une femme... Celte femme tient le rôle opposé au mien ! Et qu on dise à cette dame... (car c'est une grande dame, ma fille 1 c'est encore mieux, c'est ce que tu ne seras jamais : une femme dont les prières délivrent des âmes de votre purgatoire. ) qu'on lui dise que je suis au lit, que j'ai loué hier, que je me lève...

La baronne, introduite dans le grand salon de l'appartement de Josépba, ne s'aperçut pas du temps qu'elle y passa, quoiqu'elle y attendit une grande demi-heure. Ce salon, déjà renouvelé depuis l'inslallation de Josépha dans ce petit hôtel, était en soieries couleur massaca et or. Le luxe que jadis les grands seigneurs déployaient dans leurs petites maisons, et dont tant de restes magnifiques témoignent de ces folies qui justifiaient si bien leur nom, éclatait avec la perfection due aux moyens modernes dans les quatre pièces ouvertes, dont la température douce était entretenue par on calorifère à bouches invisibles. La baronne .étourdie examinait chaque objet d'art dans un étonnement profond. Elle y trouvait l'explication de ces fortunes fondues an creuset sous lequel le plaisir et la vanité attisent un feu dévorant. Celte femme, qui, depuis vingt-six ans, vivait au milieu des froides reliques du luxe impérial, dont les yeux contemplaient des tapis à fleurs éteintes, des bronzes dédorés, des soieries flétries comme son cœur, entrevit la puissance des séductions du vice en en voyant les résultats. On ne pouvait point ne pas envier ces belles choses, ces admirables créations auxquelles les grands artistes inconnus qui fout le Paris actuel et sa production européenne avaient tous contribué. La, tout surprenait par la perfection de )a chose unique. Les modèles étant brisés, les formes, les figurines, les sculptures, éuient toutes originales. C'est là le dernier mot du luxe aujourd'hui. Posséder des choses qui ne soient pas vulgarisées par deux mille bourgeois opulents qui se croient luxueux quand ils étalent des richesses dont sont encombrés les magasins, <rest le cachet du vrai luxe, le luxe des grands seigneurs modernes, étoiles éphémères du firmament parisien. En examinant des jardinières pleines de fleurs exotiques les plus rares, garnies de bronzes ciselés, et faits dans le genre dit de Boule, la baronne fut efl'rayée de ce que cet appartement contenait de richesses. Nécessairement ce sentiment dut réagir sur la personne autour de qui ces profusions ruisselaient. Adeline pensa que Josépha Mirah, dont le portrait, dû au pinceau de Joseph Bridau, brillait dans le boudoir voisin, était une cantatrice de génie, nne Malibran, et elle s'attendit à voir une vraie lionne. Elle regretta d'être venue. Mais elle était poussée par un sentiment si puissant, si naturel, par un dévouement si peu calculateur, qu'elle rassembla son courage pour soutenir cette entrevue. Puis, elle allait satisfaire cette curiosité, qui la poignait, d'étudier* le charme que possédaient ces sortes de femmes, pour extraire tant d'or des gisements avares da 90I parisien. La baronne se regarda pour savoir si elle ne faisait pas tache dans ce luxe; mais elle portait bien sa robe en velours à guimpe, sur laquelle s'étalait une belle collerette en maguifique dentelle ; son chapeau de velours en même couleur lui seyait. En se vovant encore imposante comme une reine, toujours reine même quand elle est détruite, elle pensa que la noblesse du malheur valait la noblesse do talent. Après avoir entendu ouvrir et fermer des portes, elle aperçut enfin Josépha. La cantiUrice ressemblait à la Judith d'Alloris, gravée dans le souvenir de tous ceux qui l'ont vue dans le palais Pitti, auprès de la porte d'un grand salon : même fierté de pose, même visage sublime, aes cheveux noirs tordus sans apprêt, et une robe de chambre jaune à mille fleurs brodées, absolument semblable au brocart dont est habillée Timmortelle homicide créée par le neveu du Bronzino.

— Madame la baronne, vous me voyei confondue de l'honneur que vous me faites en venant ici, dit la cantatrice, qui s'était promis de bien jouer son rôle de grande dame.

Elle avança elle-même un fauteuil ganache à la baronne, et prit pour elle un pliant. Elle reconnut la beauté disparue de cette femme, et fut saisie d'une pitié profonde en la voyant agitée par ce tremblement nerveux que la momdre émotion rendait convulsif. Elle lut d'un seul regard cette vie sainte que jadis Hulot et Creycl lui dépeignaient ; et non-seulement elle perdit alors l'idée de lutter avec cette femme, mais encore elle s'humilia devant cette grandeur qu'elle comprit. La sublime artiste admira ce dont se moquait la courtisane.

— Mademoiselle, je viens amenée par le désespoir qui fait recourir à tous les moyens...

Un geste de Josépha fit comprendre à la baronne qu'elle venait de blesser celle de qui elle attendait tant, et elle regarda l'artiste. Ce regard, plein de supplication, éteignit la flamme des yeux de Josépha, qui finit par sourire. Ce fut entre ces deux femmes un jeil muet d'une horrible éloquence.

— Voici deux ans et demi que M. Hulot a miitté sa faulille, et j'ignore où il est, quoique je sache qu'il habite Paris, reprit la ba-

ronne d'une voix émue. Un rêve m'a donné l'idée, absurde peut-être, que vous avez dû vous intéresser à M. Hulot. Si vous pouviez me mettre à même de revoir M. Hulot, ah! mademoiselle, je prierais Dieu pour vous, tous les jours, pendant le temps que je resterai sur cette terre...

Deux grosses larmes, qui roulèrent dans les yeux de la cantatrice, en annoncèrent la réponse.

^ Madame, dit-elle avec l'accent d'une profonde bumllllé, je vous ai fait du mal sans vous connaître ; mais, maintenant que j'ai le bonheur, en vous Voyant, d'avoir entrevu la plus grande image de la vertu sur la terre, croyez que je sens la portée de ma faute; j'en conçois un sincère repentir ; aussi, comptez que je suis capable de tout pour la réparer!...

Elle prit la main de la baronne, sans que la baronne eût pu s'opposer à ce mouvement; elle la baist de la façon la plus respectueuse, et alla jusqu'à l'^aissement en pliant un genou. Puis elle se releva fière comme lorsqu'elle entrait en scène dans le rôle de Maihildc, et sonna.

— Allez, dit-elle à son valet de chambre, allez à cheval, et crevezle s'il le faut; trouve^noi la petite Bijou, rue Saini-Maur-duTemple; amenez'la-moi ; faites-la monter en voiture, et payez le cocher pour qu'il arrive au ^alop. Ne perdez pas une minute... bu je vous renvoie. — Madame, dit-elle en revenant à la baronne, et lui parlant d'iiuc voix pleine de respect, vous devez me pardonner. Aussitôt que j'ai eu le duc d'Hérouville pour prolecteur, je vous ai renvoyé le baron, en apprenant qu'il ruinait pour moi sa famille. Que pouvais-je faire de plus? Dans la carrière du théâtre, une protection nous est nécessaire a toutes au moment où nous y débutons. Nos appointements ne soldent pas la moitié de nos dépenses; nous nous donnons donc des maris temporaires... Je ne tenais pas à M. Hulot, qui m'a fait quitter un homme riche, une bêle vaniteuse. Le père Crevel m'aurait certainement épousée...

— Il me Ta dit, fit la baronne en interrompant la cantatrice.

— Eh bien ! voyez- vous, madame ! je serais une honnête femme aujourd'hui, n'ayant eu qu'un mari légal I

— Vous avez des excuses, mademoiselle, dit la baronne ; Dieu les appréciera. Mais moi, loin de vous faire des reproches, je suis venue au contraire contracter envers vous une dette de reconnaissance.

— Madame, j'ai pourvu, voici bientôt trois ans, aux besoins de M. le baron...

— Vous, s'écria la baronne à qoi des larmes vinrent aux yeux. Ah! que puis-je pour vous? je ne puis que prier...

— Moi ! et M. le duc d'Hérouville, reprit la cantatrice, un noble cœur, un vrai gentilhomme...

Et Josépha raconta l'emménagement et le mariage du père Thool.

— Ainsi, mademoiselle, dit la baronne, mon mari, grâce â vous, n'a manqué de rien ?

— Nous avons tout fait pour cela, madame.

— El où se trouve-t-il?

— M. le duc m'a dit, il y a six mois environ, que le baron, connu de son notaire sous le nom de Thoul, avait épuisé les huit mille francs qui devaient n'être remis que par parties égales de trois en trois mois, répondit Josépha. Ni moi ni M. d'Hérouville nous n'avons entendu parler du baron. Notre vie, à nous autres, est si occupée, si remplie, que je n'ai pu courir après le père Thoul. Par aventure, depuis six mois. Bijou, ma brodeuse, sa... comment dirais-je?

— Sa maîtresse, dit madame Hulot.

— Sa maîtresse, répéta Josépha, n'est pas venue ici. Mademoiselle Olympe Bijou pourrait fort bien avoir divorcé. Le divorce est fréquent dans notre arrondissement.

Josépha se leva, fourragea les fleurs rares de sea jardinières, et fit un charmant, un délicieux bouquet pour la baronne, dont l'attente était, disons-le, entièrement trompée. Semblable à ces bons bourgeois qui prennent les gens de génie pour des espèces de monstres mangeant, buvant, marchant, parlant, tout autrement que les autres hommes, la baronne espérait voir Josépha la fascinatrice, Josépha la cantatrice, la courtisane spirituelle et amoureuse; et elle trouvait une femme calme et posée, ayant la noblesse de son talent, la simplicité d'une actrice qui se sait reine le soir, et enfin, mieux que cela, une fille qui rendait, par ses regards, par sou attitude et ses façons, un plein et entier hommage à la femme vertueuse, à la Maier dotorasa de l'hymne saint, et qui en fleurissait les phiies, comme en Italie on fleurit la madone.

— Madame, vint dire le valet revenu au bout d'une demi-heure, la mère Bijou est en route; mais il ne faut pas compter sur la petite Olympe. La brodeuse de madame est devenue bourgeoise, elle est mariée...

— En détrempe?... demanda Josépha.

— Non, madame, vraiment mariée. Elle est à la tête d'un magnifique

LA COUSmE BETTE.

établissement, elle a époasë le pro|)rié(a!re d'^in grand magasin de nouveautés où Ton a dépensé des millions, sur le boulevard des Italiens, et elle a laissé son établissement de broderie à ses sœurs et à sa mèie. Elle est madame GrenouviUe. Ce gros négociant...

— Un Crcvel !

— Oui, madame, dit le valet. Il a reconnu trente mille francs de rente au contrat de mademoiselle Bijou. Sa sœur ainée va, dit-on, aussi épouser un riche bouclier.

— Votre afTaire me semble aller bien mal, dit la cantatrice à la baronne. M. le baron n'est plus où je l'avais casé.

Dix minutes après, on annonça madame Bijou. Josépha, par prudence, ût passer la baronne dans son boudoir, en en tirant la portière.

— Vous rintimlderiez, dit^elle à la baronne, elle ne lâcherait rien en devinant que vous êtes intéressée à ses confidences, laissez-moi la conresscr ! Cachez-vous là, vous entendrez tout. Cette scène se joue aussi souvent dans la vie qu'an théâtre.^ Eh bien ! mère Bijou, dit la cantatrice à une vieille femme enveloppée d'étoiïe dite tartan, et qui ressemblait à une portière endimanchée, vous voilà tous heureux? votre fille a eu de la chance !

— Oh ! heureuse... ma fille nous donne cent francs par mois, et elle va en voilure, et elle mange dans de Targent, elle est miycmaire. Olympe aurait bien pu me mettre hors de peine. A mon âge, travailler !... Est-ce un bienfait?

— Elle a tort d*étre ingrate, car elle vous doit sa beauté, reprit Josépba; mais pourquoi n'esl-elle pas venue me voir? C'est moi qui Tai Urée de peine en la mariant à mon oncle...

^Qpi, madame, le père Thoull... Biais il est ben vieux, ben casse*. *

— Qu'eu a vez-vous donc fait? Est-il chez votis?... Elle a eu bien tort de s'en séparer» le voilà riche à millions...

— Ah! Dieu de Dieu ! fit la mère Bijou... c'est ce qu'on Ini disait quand elle se comportait mal avec lui, qu'était la douceur même, pauvre vieux ! Ab .'le fiiisait-elle trimer! Olympe a été pervertie, madame !

— Et comment !

^ Elle a connu, sous votre respect, madame, un claqueur, petitneveu d'un vieux matelassier du faubourg Saint-Marceau. Ce faigniani, comme tous les jolis garçons, un souteneur de pièces, quoi ! est la coqueluche du boulevard du Temple, où il travaille aux pièces nouvelles, et soigne les entrées des actrices, comme il dit. Dans la matinée, il déjeune; avant le spectacle, il dine pour se monter la tète; enfin il aime les liqueurs et le billard de naissance.— C'est pas un état cela ! que je disais à Olympe.

— C'est malheureusement un état, dit Josépba.

— Enfin, Olympe avait la tête perdue pour ce gars-là, qui, madame, ne voyait pas bonne compagnie, à prcuvp qu'il a failli être arrêté dans Testaminet où sont les voleurs ; mais, pour lors, M. Braulard, le chef de la claque, l'a réclamé. Ça porte des boucles d'oreilles en or, et ça vît de ne rien faire, aux crocnets des femnies qui sont folles de ces bels hommes-là I II a mangé tout l'argent que M. Thoul donnait à la petite. L'établissement allait fort mai. Ce qui venait de la broderie allait au bilhird. Pour lors, ce gars-là, madame, avait une sœur jolie, qui faisait le même état que son frère, une pas grand'chose, dans le quartier des étudiants.

* Une lorette de la Chaumière, dit Josépha.

— Oui, madame, dit la mère Bijou. Donc, Idaniore, il se nomme Idamore, c'est son nom de guerre, car il s'appelle Chardin, Idamore a supposé que votre oncle devait avoir bien plus d'argent qu'il ne le disait, et il a trouvé moyen d'envoyer, sans que ma fille s'en doutât, Elodie, sa sœur (il lui a donné un nom de théâtre), chez nous, comme ouvrière ; Dieu de Dieu ! qu'elle y a mis tout cen dessus-dessous, elle a débauché toutes ces pauvres filles, qui sont devenues indécrottables, sous votre respect... Et elle a tant fait, qu'elle a pris pour elle le père Tboul, et elle l'a emmené, que nous ne savons pas où, que ça nous a mis dans un embarras, rapport à tous les billets. Nous sommes en-> core aojor^'ojord'hui sans pouvoir payer ; mais ma fllfe qu'est là-dedans veille aux échéances... Quand idamore a évu le vieux à lui, rapport à sa sœur, il a laissé là ma pauvre fille, et il est maintenant avec une jeune première des Funambules... Et de là, le mariage de ma fille, comme vous allez voir...

— Mais vous savez Où demeure le matelassier ?... demanda Josépha.

^ Le vleox père Chardin? Est-ce que ça demeure ça!... Il est ivre dès sis heures du matin, il fait un matelas tous les mois, il est toute la journée dans les estaminets borgnes, il fait les poules...

— Comment, il fait les poules?... c'est un fier coq!

— Vous ne comprenez pas, madame ; c'est la poule au billard» 0 en gagne trois ou quatre tous les jours, et il boit...

— Des laits de poule ! dit Josépha. Mais Idamore fonctionne au hou« levard, et, en s'adressant à mon ami Braulard, on le trouvera...

— Je ne sais pas, madame, vu <|ue ces événements-là se sont passés il y a six mois, idamore est on de ces gens qui doivent aller à la correctionnelle, de là à Melun, et puis... dame !...

— Au pré ! dit Josépha.

— Ah! madame sait tout, dit en souriant la mère Bijou. Si ma fille n'avait pas connu eet être -là, elle, elle serait... Mais elle a eu bien de la chance, tout de même, vous me direz; car M. GrenouviUe en est devenu amoureux au point qu'il l'a épousée...

— Et comment ce mariage-là s'est-il fait?...

— Par le désespoir d'Olympe, madame. Quand elle s'est vue abandonnée pour la jeune première à qui elle a trempé une soupe! ah ! l'a-t-elle giroflettée!... et qu'elle a eu perdu ie pèreThoul,qui Tadorait, elle a voulu renoncer aux hommes. Pour lors, M. GrenouviUe. qui venait acheter beaucoup chez nous, deux cents écharpes de Chine brodées par trimestre. Ta voulu consoler ; mais, vrai ou non, clic n'a voulu entendre à rien qu'avec la mairie et l'église. — Je veux être honnête 1... disait-elle toujours, ou je me péris! Et elle a tenu bon. M. GrenouviUe a consenti à l'épouser, à la condition qu'elle renoncerait à nous, et nous avons consenti...

— Moyennant finance?... dit la perspicace Josépha.

— Oui, madame, dix mille francs, et une rente à mon père, qui ne peut plus travailler...

— J'avais prié voire fille de rendre le père Thoul heureux, et elle me l'a jeté dans la crotte! Ce n'est pas bien. Je ne m'intéresserai plus à personne ! Voilà ce que c*est que de se livrer à la bienfaisance!... La bienfaisance n'est décidément bonne que comme spéculation. Olympe devait au moins m'avertir de ce tripotage-là ! Si vous retrouvez le père Thoul d'ici à quinze jours, je vous donnerai mille francs...

— C'est bien difficile, ma bonne dame, mais il y a bien des pièces de cent sous dans mille francs, et je vais lâcher de gagner votre argent...

— Adieu, madame Bijou.

En entrant dans son boudoir, la cantatrice y trouva madame Bulot complètement évanouie ; mais, malgré la perte de ses sens, son tremblemcnt nerveux la faisait toujours tressaillir, de même que les tronçons d'une couleuvre coupée s'agitent encore. Des sels violents, de l'eau fraîche, tous les moyens ordinaires prodigués rappelèrent la baronne à la vie, ou, si l'on veut, au sentiment de ses douleurs.

— Ah ! mademoiselle ! jusqu'où est-il tombé!... dit-elle en reconnaissant la cantatrice et se voyant seule avec elle.

— Ayez du courage, madame, répondit Josépha, qui s'émit mise sur un coussin aux pieds de la liaronne et qui lui baisait les mains, non > le relrouverous ; et, s'il est dans la fange, eh bien ! il se lavera . Croyezmoi, pour les personnes bien élevées, c'est une question d'habits... Laissez-moi réparer mes torts envers vous, car je vois combien vous êtes attachée à votre mari, malgré ^ conduite, puisque vous êtes venue ici !... Dame ! ce pauvre homme ! il aime les femmes... eh bien ! si vous aviez eu, voyez-vous, un peu de notre chique^ vous l'auriez empêché de courailler ; car vous auriez été ce que nous savons être : toutes les femmes pour un homme. Le gouvernement devrait créer une école de gynuiastique pour les honnêtes femmes ! Mais les gouvernements sont si bégueules!... ils sont menés par les hommes que nous menons ! Moi, je plains les peuples !... Mais il s'agit de travailler pQur vous, et non de rire... Eh bien! soyez tranquille, madame, rentrez chez vous, ne vous tourmentez plus. Je vous ramènerai votre Hector, comme il était il y a trente ans.

— Oh ! mademoiselle, allons chez cette madame GrenouviUe ! dit la baronne; elle doit savoir quelque chose, peut-être verrai-je M. Hulot aujourd'hui, et pourrai-je l'arracher immédiatement à la misère, à la honte...

— Madame, je vous témcflsnerai par avance la reconnaissance profonde que je vous garderai de l'honneur que vous m'avez fait, eu ne montrant pas la cantatrice Josépha, la maîtresse du duc d'Uérouville, à côté de la plus belle, de la plus sainte image de la vertu. Je vous respecte trop pour me faire voir auprès de vous. Ce n'est pas une humilité de comédienne, c*est un hommage que je vous rends. Vous me faites regretter, madame, de ne pas suivre votre sentier, malgré les épinos qui vous ensanglantent les pieds et les mains! Mais, que voulez-vous ! j'appartiens à l'art comme vous appartenez à la vertu...

— Pauvre fille! dit la baronne émue au milieu de ses douleurs par un singalier sentiment de sympathie commisérative, je prierai Dieu pour vous, car vous êtes la victime de la société, qui a besoin de spectacles. Quand hi vieillesse viendra, &ites pénitence... vous serez exaucée, si Dieu daigne entendre les prières d'une...

-?- D*une martyre, madame, dit Josépha, qui baisa respectueusement la robe de la baronne.

LES PARENTS PAUVRES

Hais Adeliiw prli la n»iii de la eantalrice, l'aitira vers elle e( la baUa au Troiit. Rouge de pbisir, la caDtatricc reconduisit Adeline juqa'k sa ToUure avec les d(iinoD&iralH>ns les idus sertiles.

— > V'esi quelque dame de cfaarilé, dit le valet de chambre i la femme de chambre, car tlk n'est ainsi poiir personne, pas mSme pour sa bonne amte, madame Jean; Gadiner

— Allendez quelque* jours, dîl^lle, mndame, el vous le verrez, ou Je renierai le dieu de mes pères ; el. pour une juive, voyei-vous, c'est promettre la réussite.

Au moiueiit où la batonne entrait cliei Joséplia, Victoria recevait dans son cabinet une vieille femme âgée de soi x;i nie- quinze ans environ, oui, pour parteuirlusqu'i l'avocat célèbre, mil enat'anl le tiom terrible du cher de ta police de idrelé. Le valet de chambre iiouoii^ : — Madame de Sainl-Esiève !

— J'ai pris an de mes noms de guerre, dii-cilc en s'asscjani. Vicloriu fut saisi d'un

frissaa intériear, pour ainsi dire, A raspeci de ceire a^reuse vieille.

Quoique richement mise, elle épouvantait par les signes de méchanceté froide que préseobit sa pLiiedRUTeliorribleoieat ridée, Manche et musculeusc. Haral, en fent-

une image vivante de la Terrcor. Cette vieille sinistre oiïrail dans ses petits yeux clairs la cupidité sanguinaire des tigres. Son nei épaté, dont les narines agmn.

diesen trous avales soufflaient te fcii de l'enfer, rappebit le bec des plus mauvais oiseaux do proie. Le génie de l'in< triguc siégeait sur sou front bas et cnict. Ses longs poils de baibe, poussés au hasard dans tons les creux de son visage, annonçaient la virilité de ses projets.

Quiconque elil vu celte femme, aurait pensé que loua les peintres avaient manqué la ligure de Hépbistopliélës...

— Mon cher inontieur, dit-elle d'un ion de proteclion, je ne me mfile plus de rien depuis longtemps. Ce que je vais liiire pour vous, c'est par ccmsidéralion po'ur mon cher neveu, que J'aime mieux que Je

n'aimerais raoït flis

Or, le prélat de police, i qui le président du cooseil a dit deux mots dans le injaa de l'oreille, rapport à vous, en conférant avec H. Chapunit , a pensé que la

police ne devait paraître en rien dans une afTaiTe de ce geare-li. L'on a donné carte bUinche à mon neveu; mais mon ueveu ne sera lii-dedans aue pour le conseil, il ne doit p.is se compromettre.-.

— Vous êtes la tante de...

— Vous j Êtes, et j'en suis un peu oi gucîllense, répondît-elle en coupant la parole à l'avocat, car il est mon élève, un élève devenu piomplcmcnt le maître... Nous avons liiudié votre alTaire, el nous avons jaug^ (al Dounei-vous trente mille francs si l'on vous débarrasse de lout ceci? je vous liquide la chose I et vous ne payei que l'aflaire foite...

— Vont conaaisseï les personnesl

— Non, mon cher monsieur, j'attends vos renseignements. On nous a dit : Il y a un bcnât de vieillard qui est entre tes mains d'une veuve. Cette veuve de vingt-neuf ans a si bien fait son métier de voltute, qu'elle a quarante mdie francs de rente prises k deux pères de famille.

Tiiile de madtme Naurrision i Ticlimo Uak)t. — un.

Elle est sur le point d'tnglouilr qualre-viogt mille francs de reatc en épousant un bonhomme de soixante et un ans: elle niiucra toute mt honnéle bmille, et donnera cette immense fortune à l'enfant de quelque amant, en se délurrassant promplement de son vieu mari... voilà le problème.

— C'est exact, dit Victorin. Mon beau-père, H. Crevet...

— Ancien parfumeur, un maire ; je suis dans son arrondisscnKiM sous le nom de manu Nourrisson, répondit-elle.

— L'autre personne est madame UameiTe.

— Je ne la connais pas, dît madame Saint-Estèvc ; mais, en trait jours, je serai fi même de compter ses chemises.

— Pourrici-vous empêcher le maringe?... demanda l'avocat,

— Où en est-il î

— A la secnudu publication.

— Il faudrait enlever la femme. Nous sommes aujourd'hui dimaoche,

il o'^ a que trois jours, car ils se niarieruiit mer credi, c'est impossible!

Hais on peut vous la tuer...

Victorin Iliilot fit un bond d'bonnAte homme en entendant ces sii mots dits de sang-froid.

— Assasducr!... dit-il.

Et comment ferei-voust

— VoiciquaraoïcIaD!, monsieur, que nous remplaçons le Destin, répoudit-elle avec un orgueil formidable, ei que nous faisons tout ce que nous voutousd-iusParii.

Plus d'une famille, et d* faubourg Saini-fîcmiaiu, in'a dit ses secreis, alleil J'aî conclu, nioipu bh-ii des mar'iagef. j'ni déchiré bien dus U-sJ;>mcnia. J'ai sauvé bicj des honneurs! Je parque li, dit-elle eu montrant sa téic, un tniu.

peau de secrets qat inn vaut ircnlc-sii mille francs de rente, cl, vhus, vous serci un du ma «gUFaux, quotlUncreni- . me counme moi sciaitelle ce que je suis si elle fartait de ses moyens!

agisl Tout ce qui se feia, mon cher iiiaitre, sera l'ccuvre du hasard, et vous n'aurez pas le plus léger remords. Vous serez comme les gi-n« guéris par les sonm:uiiboles, ils croient au Imui d'un mois que ta nulurv a tout fait.

Victorincutuncsuciir froide. L'aspect du bu<>^ reau t'aurait moinsému

que celle sœur scnien-

cieusc et préicntietiw du bagne; en voyant sa robe lie-de-vin.it ta crut vêtue de sanç.

— Mad.in)e, je n'iiccepte pas le secours de votre expérience et de votre activité, si le succès doit coûter la vie à quehgu'un, et si k moindre fait criminel s'ensuil-

— Vous êtes un grand enfant, monsieur ! répondit madame S.iiiii- EslËve. Vous voulez rester probe i vos propres yeux, lout en souhai- L-int que votre ennemi succombe.

Victorin fit un signe de dénégation.

— Oui, reprii-elle, vous voulez que celle madame Harneffc abandonne la proie qu'elle a dans la gueule 1 Et comment fcrtei-vous Bchcr à un tigre son morceau de bŒuf? fist-co en lui passant la mahi sur le dos et lui disant : Hinetl... Hinet!... Vous n'êtes pas logique- Vous ordonnez un comhiit, et vous n'y voulez pas de blessures! Eh bien ! je vais vous lâire cadeau de cette innocence qui vous lient laot au cœur. J'ai loi^jours vu dans l'honoéteié de rétolTe i hypocrisie! Un jour, dans trois mois, un pauvre prêtre viendra vous demander

LA COUSINE BETTE

i fie, I

comeDt ruiné dans )e

auaraDie mille francs au boDhomme! voua eu verserez bien d'aulres au se ! Ce sera peu de chose, allez ! en cumparaUou de ce que vuus récol lerei.

Elle se dressa sur tes bi^es pieds à peine conlenus dans des souliers de satin que la chair débordaii, elle sourii eu saluant et se retira.

— Le diable a une sœur) dit Victorin eu se levant.

Il reconduisit celle horrible luconnue, évoquée des nnlres de l'espionnage, corame du Iroisième dessous de l'Opéra se dresse un monstre au coup de baguette d'uue fée dans un ballcl-réerie. Après avoir fini ses afbires au Palais, il alla chez M. Chapuzol, le chef d'un des plus importants services à la Préfecture de police, pour y prendre des renseigiieoients sur celte inconnue. Eu voyant H. Chapuiot seul dans son cabiuet, Victorin Hulot le remercia de sou assistance. >.>-:--..■.-..

— Vous m'avei envoyé, dit-il, une vieille qui pourrait servir à per- BonoiQer Paris, vu du c6lé crimind.

M. Cbapuxot déposa ses lu Mlles sur ses pépiera, et regarda l'aT(Hcal d'un air étonné.

— Je ne u]o serais pas permis de vous adresser qui que ce soit sans vous en avoir prévenu, sans donner un mol d'introduction , répoudil-il.

— Ce sera donc H. le préfeU..

— Je ne le pense pas, dit Cbapuxot. U dernière fuis que le prince de Wissembourg a dîné chez le ministre de l'inlëricur, il a tu H. le préfet, el il lui a parle db b situation oâ vous éliei, une silual'ioti déplorable, en lui demnndautsi l'on pouvait amiablcmenl' venir à votre secours. U. le préfet, vivemoul intéressé par b peine que Sun Excellence a montrée au sujet de cette aHkire de famille, a eu la complaisance de me consulter à ce sujet. Depuis que m. le priTci a pris les rênes de celle administratioo, si cilomaii'e el si utile, il s'est, de prime abord, interdit de pénétrer^dans b famille. II a Kit raison el en principe et comme morale; mais il a eu Ion en fait.

La police, depuis quaranle-cinq ans que j'y suis,a rendu dlnimcnses services aux fumilles,

de 1799 k 1815. Depuis 18^0, la presse et le gouvernement constitutionnel uni totalenieui changé les conditions de notre existence. Aussi, mon avis a-l-il été de ne pas s'occuper d'une semblable aflaire, el H. le préfet a eu la boulé de se rendre à mes observations. Le chef de la police de sûreté a reçu devant moi l'ordre de ne fjas s'avancer ; et si, par hasard, vous avez reçu quelqu'un de sa part, je le réprimanderai. Ce serait un cas de destitution. On a bieni6t dit : La police Tera celall La ]>ollce I b police ! Hais, mon cher mallre, le maréchal, le cod- ■eil des ministres, ipnorent ce que c'est que la police. Il n'y a que la police qui se connaisse elle-même. Les rois. Napoléon, Louis XVIII, savaieal les aŒiires de la leur ; mais la nôtre, il n'y a eu que Foucbé, que H. Lenoir, H. de Sarlioes el quelques préfets, hommes d'esprit» qui s'en sont doutés... Aujourd'hui tout est cbansé. Hous sommes amoindris, désarmés! J'ai vu germer bien des malheurs privés que j'uurais empêchés avec cinq scrupules d'arbitraire!.,. Nous serons re-

6 '»>•■ - Uvnwrto HUMtr, m 4'bftntlk, I.

Et pour la pri<mière Toii pcut-itrG, deux lirmea roalètcnt de

grettés par ceoi-b mêmes qui nous ont démolis quand Ils temit, comme vous, devant cerLiines monstruosités morales nn'il faudrait pouvoir enlever comme nous enlevons les boues ! En politique, la police est tenue de tout prétenir, quand il s'agit du salut public ; mais la braille, c'est sacré. Je ferais tout pour découvrir et empêcher un altentat contre les jours du roi ! je rendrais les murs d'une maison trunsparenis ; mais aller mettre nos grilles dans les ménages, dans les Int^êts privés!... jamais, tant que je siégerai dam ce cabinet, car j'ai peur.»

— De quoiî

— De la presse ! monsieur le député du centre gaucbe.

— Que dois-je faire? dit Hulol fils après une pause.

— Eh ! vous vous appelez la bmille ! reprit te chef de divbion, lonl est dit, agissez comme vous l'entendrez; mais vous venir en aide, mais faire de la police un Insimmenl des passions et des ialéréls privés, est-ce possible?,., \à, voyez-vous, est le secret de b persécution nécessaire, que les magistrats ont trouvée ill^-

^ V V - - , le, dirigée contre le pré-

décesseur de notre chef actuel de la sdreté.' Bibv Lupin faisait b police

un immense danger si.

cialt Avec les moyens dont il disposait, cet horame eût été furmidible, il eût été une ioimfatalUi...

— Hais k ma place?

dit Hulol.

— Oh I TOUS me dénia ndei ime consulbllon, vous qtri en vendez ! répliqua H. Cbapa- EOI. Allons donc, mon cher mallre, tous toot moquez de moi I

Hulol salua le chef de division, el s'en alla sans voir l'imperceptible mouvement d'épaules

Sui échappa au Tonconnaire, quand II se leva pour le reconduire.

— Et ça veut être un homme d'Ebt!...sedit H. Chapniot en roprenani ses rapports.

Victorin reviai cbei hii, gardant tes per-

fileiités, el ne pouvant es communiquer à personne. A dîner, b baronne annonça joyeusement i ses enfants que, sous un mois, leur père pou mit partager leur aisance et achever paisiMement ses jours en fanlHe.

— Ah! )e donnerais bien nies trois mille six cents francs de rente pour voir le baron JcU s'écria Lisbeib. Mafs, ma

, — p«« 7l, bonne Adeline, ne coo

ÇOB pas de pareilles joies paravance! Je t'en prie.

— Lisbeth a raison, dit Gélesilne. Ha cbère mère, aueadez l'événe-

trouva ces pauvres filles malheureuses dans leur bonheur, et parla Chardin, le matelassier, le père du garde magasin d'Oran, en moniraui ainsi qu'elle ne se livrait pas à un buz espoir.

Lishi ih, le lendemain malin, était i sept heures, dans un fiacre, sur le quai de la Tournelle, où elle fil arrêter à l'angle de la rue de Poisty.

— Allez, dit-elle au cocher, rue des Bernardins, an numéro sept : c'est une maison à allée, el sans portier. Vous monteres au quatrième étage, vous sonnerez à la porte à gaoebe, snr bqnelle d'ailleurs vous lirez : t Mademoiselle Chardio, reprlseuse de dentelles et de cachemires. • On Tiendra. Vous demanderez U ditvalUr. On vous répondra : ■ II esc sorti. * Vous direz i « Je le sais Men, mais troufez-le, car la bomu est là sur le quai, dans un fiacrci U venl b voir... i

LES PARENTS PAUVRES

. ' Vingt minutes après, un vieillard, qui paraissait âgé de quatre-vingts ans, aux cheveux entièrement blancs, le nez rougi par le froid dans une figure pâle et ridée comme celle d'une vieille femme, allant d'un pas traînant, les pieds dans des pantouOes de lisière, le dos voûté, vêtu d'une redingote d*alpaga chauve, ne portant pas de décoration, laissant passer à ses poignets les manches d'un gilet tricoté, et la chemise dun jaune inquiétant, se montra timidement, regarda le fiacre, reconnut Lisbeth, et vint à la portière.

— Ah ! mon cher cousin, dit-elle, dans quel état vous êtes!

— Elodie prend tout pour elle ! dit le baron Hulot. Ces Chardin sont dos canailles puantes...

-— Voulez-vous revenir avec nous?

r- Oh ! non, non, dit le vieillard» je voudrais passer en Amérique...

— Adellne est sur vos traces...

— Ah ! si Ton pouvait payer mes dettes, demanda le baron d'un air défiant, car. Samanon me poursuit.

— Nous n'avons pas encore payé votre arriéré, votre fils doit encore cent mille francs*. •

— Pauvre garçon 1

— Et vôtre pension ne sera libre que dans sept à huit mois... Si vous voulez attendre, j*ai là deux mille francs !

' Le baron tendit la main par un geste avide, effrayant.

— Donne, Lisbeth ! Que Dieu te récompense ! Donné ! je sais où aller!

- -*-* Mais vous me le direz, vieux monstre?

- ^ Oui. Je puis attendre ces huit mois, car j'ai découvert un petit ange, une bonne créature, une innocente, et qui n'est pas assez âgée pour êtte encore dépravée. •

'— Songez à la cour d'assises, dit Lisbeth qui se flattait d*y voir un j[our llulot.

— Eh ! c'est rue de Charonne ! dit le baron Hulot, un quartier où tout arrive sans esclandre. Va, Ton ne me trguvera jamais. Je me suis déguisé, Lisbeth, en père Thorec, on me prendra pour un ancien ébSnisie ; la petite m'aime, et je ne me laisserai phis manger la laine sur le dos.

— Non, c*est fait! dit Lisbeth en regardant la redingote. Si je vous y conduisais, cousin T.. .

Le baron Hulot monta dans la voiture, en abandonnant mademoiselle Elodie sans lui dire adieu, comme on jette un roman lu.

En une demi-heure, pendant laquelle le baron Hulot ne parla que de la petite Àtala Judiz à Lisbeth, car il était arrivé par degrés aux affreuses passions qui ruinent les vieillards, sa cousine le déposa, muni de deux mille francs, rue de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine, à lu porte d'une maison à façade suspecte et menaçante.

— Adieu, cousin, tu seras maintenant le pèrt Ttu^ee, n'est-ce pas? Ne m'envoie que des commissionnaires, et en les prenant toujours à des endroits différente.

— C'est dit. Oh ! je suis bien heureux! dit le baron, dont la figure fut éclairée par la joie d'un futur et tout nouveau bonheur.

^ On ne le trouvera pas là, se dit Lisbeth, qui fit arrêter son fiacre au boulevard Beaumarchais, d'où elle revint, en omnibus, rue Louis- Ic-Grand.

Le lendemain, Grevel fut annoncé chez ses enfants, au moment où toute la famille était réimie au salon, après le déjeuner. Gélestine courut se jeter au cou de son père, et se conduisit comme s'il était venu la veille, quoique, tiepuis deux tus, ce fût sa première visite.

— Bonjour, mon père! dit Victorin en lui tendant la main.

— Bonjour, mes enfants ! dit l'important Grevel. Madame la baronne, je mets mes hommages à vos pieds. Dieu ! comme ces enfants grandissent 1 ça nous chasse ! ça nous dit : — Grand-papa, je veux ma place au soleil ! Madame la comtesse, vous $Cçs toujours admirablement belle ! ajouia-l-il en regardant Hortense. Et voilà le reste de nos ccus! ma cousine Bette, la vierge sage. Mais vous êtes tous très-bien ici... dit-il après avoir distribué ces pnrases à chacun et en les accompagnant de gros rires qui remuaient difficilement les masses rubicondes de sa large figure.

Et il regarda le salon de sa fille avec une sorte de dédain.

— Ma chère Célestine, je te donne tout mon mobilier de la rue des Saussayes, il fera. très-bien ici. Ton salon a besoin d'être renouvelé... Ah ! voilà ce petit drôle de Wenccslas ! Ëh bien! sommes-nous sages, mes petits ennints ? il faut avoir des mœurs.

— Pour ceux qui n'en ont pas, dit Lisbeth.

— Ce sarcasme, ma chère Lisbeth, ne me concerne plus. Je vais, mes enfants, mettre un terme à la fausse position où je me trouvais depuis si longtemps; et« en bon père de famille, je viens vous annoncer mon mariage, la, toiit bouifacement.

— Vous avea le dixMC âd vous marier, dit Victorin, et, pour mon

compte, je vous rends la parole que voua m'avez donnée en m'accordant la main de ma chère Célestine...

— Quelle parole? demanda Grevel.

— Celle de ne pas vous marier, répondit l'avocat. Vous me rendrez la justice d'avouer que je ne vous demandais pas cet engagement, que vous l'avez bien volontairement pris malgré moi, car je vous ai, daus ce temps, fait observer que vous ne deviez pas vous lier ainsi.

, — Oui, je m'en souviens, mon cher ami, dit Crovel honteux. Et, ma foi, tenez !... mes chers enfants, si vous vouliez bien vivre arec madame Crevd, vous n'auriez pas à vous repentir... Votre d<iiica« tesse, Victorin, me touche... Ou n'est pas impunément généreux avec moi... Voyons, sapristi! accueillez bien votre bclle-mcre, venez à mon mariage!...

— Vous ne nous dites pas, mon père, quelle est votre fiancée , dit Célestine.

— Mais c'est le secret de la comédie, reprit Grevel ; ne jouons pas à cache-cache! Lisbeth a dû vous dire...

— Mon cher monsieur Grevel, répliqua la Lorraine, il est des nn-^.is qu'on ne prononce pas ici...

— Eh bien ! c'est madame Marneffe !

— Monsieur Grevel, répondit sévèrement l'avocat, ni moi ni ma femme nous n'assisterons à ce mariage, non par des motifs d'intérêt, car je vous ai parlé tout à l'heure avec sincérité. Oui, je serais trèsbeureux de savoir que vous trouverez le bonheur dans cette uniou ; mais je suis mu par des cousidéralions d'honneur et de délicatesse que vous devez comprendre, et que je ne puis exprimer, car elles raviveraient des blessures encore saignantes ici...

La baronne fit un signe à la comtesse, qui, prenant son enfant dans ses bras, hii dit * — Allons, viens prendre ton bain, Wenceslas ! ^ Adieu, monsieur Grevel.

La baronne salua Grevel en silence, et Grevel ne put s'empêcher de sourire en voyant Fétonnement de l'enfant quand il se vit menacé de ce bain improvisé.

— Vous épousez, monsieur, s'écria l'avocat quand il se trouva seul avec Lisbeth, avec sa femme et son beau-père, une femme chargée des dépouilles de mon père, et qui l'a froidement conduit où il est ; une femme qui vit avec le gendre après avoir ruiné le beau-père, qui cause les chagrins mortels de ma sceur... Et vous croyez qu on nous verra sanctionnant votre folie par ma présence? Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur Grevel ! vous n'avez pas le sens de la famille, vous ne comprenez pas la solidarité d'honneur qui en lie les différents uiem< bres. On ne raisonne pas (je l'ai trop su malheureusement! ) les passions. Les gens passionnés sont sourds comme ils sont aveugles. Votre fille Gélestine a trop le sentiment de ses devoirs pour vous dire un seul mot de blâme.

— Ce serait joli ! dit Grevel, qni tenta de coupor crnrt à cette me^ carlale.

— Célestine ne serait pas ma femme si elle vous faisait une seule observation, reprit l'avocat ; mais moi, je puis essayer 3e vous arrêter avant ouè vous ne mettiez le pied dans le gouffire, surtout aprcd vous avoir donné la preuve de mon désintéressement. Ce n'est certes pas votre fortune, c'est vous-même dont je me préoccupe... Et, pour vous éclairer sur mes sentiments, je puis ajouter, ne fût-ce que pour vous tranquilliser relativement à votre futur contrat de mariage, que ma situation de fortune est telle, que nous n'avons rien à désirer

— Grâce à moi ! s'écria Grevel, dont la figure était devenue violette.

— Grâce à Ja fortune de Célestine, répondit Tavocat; et, si vous regrettez d'avoir donné, comme une dot venant de vous, à votre fille des sommes qui ne représentent pas la moitié de ce que lui a laissé sa mère, nous sommes prêts à vous les rendre...

— Savez-vous, monsieur mon gendre, dit Grevel, qui se mit eu position, qu'en couvrant de mon nom' madame Marneffe, elle ne doit plus répondre au monde de sa conduite qu'en qualité de madame Grevel?

— C'est peut-être très - gentilhomme , dit l'avocat, c'est^ généreux quant aux choses de cœur, aux écarts de la passion; mais je ne connais pas de noms, ni de lois, ni de litre, qui puissent couvrir le vol des trois cent mille francs ignoblement arrachés à mon père!... Je vous dis nettement, mon cher beau- père, que votre future est indigue de vous, qu'elle vous trompe et qu'elle est amoureuse folle de mon beau-frère Steinbock ; elle en a payé les dettes...

— C'est moi qui les ai payées...

— Bien, reprit l'avocat, j'en suis bien aise pour le comte Steinbock, qui pourra s'acquitter un jour ; mais il est aimé, très-^imé, souvent aimé...

— Il est aimé! dit Crevel dont la figure annonçait un bouleversejiient général. C'est lâche, c'est sale, et |>elit, et commun, de calomnier une femme !... Quand on avance ces sortes de choses-là, monsieur, on les prouve. . .

— Je vous donnerai des preuves...

LA COUSINE BETTE

— Je les altends...

— Après-demain, mon cher monsieur Grevel» je voas dirai le jour et l'Iieure, le momenl où je : erai en mesure de dévoiler Tëpouvantabic dépravaiton de votre (dture épouse...

^ Très*bien ! je serai charmé, dit Crevel, qui reprit son sang-froid. Adieu, mes enfants, an revoir. Adieu, Lisheth...

— Suis-le donc, Lisl^tb, ditCélestine à Toreille de la cousine Belle.

— Eli bien ! voilà comme vous vous en allez?... cria Lisbeih à Crevel.

— Âb ! lui dit Crevel, il est devenu très-fort, mon gendre, il s est formé. Le Palais, la Chambre, la rouerie judiciaire et la rouerie po* lilique en font un gaillard. Ah! ab! il sait que je me marie mercredi prochain, et dimanche, ce monsieur me propose de me dire dans trois jours Tépoque à laquelle il me démontrera que ma femme est indigne de moi... Ce n*est pas maladroit... Je retourne signer le contrat. Allons, viens avec moi, Lisbeib, viens!... Ils n'en sauront rien ! Je voulais laisser quarante miUe francs do rente a Célcstine ; mais Hulot vient de se conduire de manière à s'aliéner mon cœur à tout jamais.

— Donnez-moi dix minutes, père Crevel, auendcz-moi dans votre voiture à la porte, je vais trouver un prétexte pour sortir.

— Eh bien ! c'est convenu.

— Mes amis, dit Lisbetb, qui retrouva la famille au salon, je vais avec Crevel, on signe le contrat ce soir, et je pourrai vous en dire les dispositions. Ce sera probablement ma dernière visite à cette femme. Votre père est furieux; il va vous déshériter...

— Sa vanité l'en empêchera, répondit l'avocat. Il a voulu posséder ta terre de Fresft»» Il la gardera, je le connais. £ûl*il des eoiants, Célcstine recueillera toujours la moitié de ce qu'il laissera, la loi Tero* pèche de donner toute sa fortune •.• Mais cesqucsiions ne sont rien pour moi, je ne pense qu'à notre honneur... Allez, cousine, dit-il en serrant la main de Lisbeth, écoutez bien le contrat.

Vingt minutes après, Lisbeth et Crevel entraient à Thôiel do la rue Barbet, où madame Marneiïe attendait dans une douce impaiience le résultat de la démarche qu'elle avait ordonnée. Valérie avait été prise, à la langue, pour VVenceslas, de ce prodigieux amour qui, une fois dans la vie, étreint le cœur des femmes. Cet Artiste manqué devint, entre les mains de madame Mameffe, uir amant si prfait, qu'il était pour elle ce qu'elle avait été pour le baron Bulot. Valérie tenait des pantoufles d'une main, et l'autre était à Steinbeck, sur l'épaule de qui elle reposait sa tête. Il en est de la conversation à propos inierroinpos dans laquelle ils s'étaient lancés depuis le départ de Crevel, comme de ces longues œuvres littéraires de notre temps, au fronton desquelles on lit : La reproiuttion en eH xfUtrdUé. Ce chef-d'œuvre de poc-. aie intime amena naturellement sur les lèvres de l'artiste un regret qu'il exprima, non sans amertume.

— Ab ! quel maHieor ooe je me sois marié ! dit Wenceslas, car, si j'avais attendu, comme le disait Lisbeth, aujourd'hui je pourrais t'é-' pouser.

— Il faut être Polonais pour souhaiter faire sa femme d'une maîtresse dévouée! s'écria Valérie. Echanger l'amour contre le devoir ! le plaisir contre l'ennui !

— Je te connais si capricieuse! répondit Steinbeck. Ne t'ai-je pas entendue causant avec Lisbeth dn baron Montés, ce Brésilien?...

«- Veux-tu m'en débarrasser? dit Valérie.

— - Ce serait; répondit l'ex-sculptcur, le seul moyen de t'empécher de le voir.

— Apprends, mon chéri, répondit Valérie, que je le ménageais pour en faire un mari, car je te dis tout à loi!... Les promesses que j'ai faites à ce Brésilien... (oh ! bien avant de te connaître, dit-elle en répondant à un geste de Wenceslas;} eh bien! ces promesses dont il s*ariiie pour me tourmenter, m'obligent à me marier presque secrècement ; car, s'il apprend que j'épouse Crevel, il est homme à .. à me mer

— Oh! quant à cette crainte!... dit Steinbock en faisant un geste de dédain qui signiOait que ce danger-là devait être Insignifiani pour une femme aimée par un Polonais.

Remarquez qu'en fait de bravoure il n'y a plus la moindre forfanterie chez les Polonais, tant ils sont réellement et sérieusement braves.

-— Et cet imbécile de Crevel, qui veut donner ime fête, et qui se II* vre à ses goûts de iasie économique à propos de mon mariage, me met dans un embarras d'où je ne sais comment sortir.

Valérie pouvait-elle avouer à celui qu'elle adorait que le baron Henri Montés avait, dcfMiis le renvoi do baron Bulot, hérité, du privilège de ▼enir chez elle à toute heure de nuit, et que, malgré son adresse, elle en était encore à trouver une cause de brouille où le Brcsiitcu croirait avoir loos les torts? Elle connaissait trop bien le caractère quasi sauvage <lu baron, qui se rapproelioit beaucoup de cehii de Lisbeth, pour ne pas trembler en pensant à ce More de Rio de Janeiro. An rootement de la voiture, Steinboek quitta Valérie, qu'il tenait par

la taille, et il prit un journal dans la lecture duquel on le trouva tout absorbé. Valérie brodait, avec une attention minutieuse, des pantoufles à son futur.

^ Comme on la calomnie ! dit Lisbeth à l'oreille de Crevel sur le seuil de la porte en lui montrant ce tableau... Voyez sa coiffure l estelle dérangée? A entendre Victoriu, vous auriez pu surprendre deux tourtereaux au nid.

— Ma chère Lisbeth, répondit Crevel en position, vois-tu, pour faire d'nne Aspaaie une Lucrèce, il suffit de lui inspirer une passion !...

— Ne vous ai-je pas toujours dit, reprit Lisbeth, que les femmes aiment les gros libertins comme vous ?

— Elle serait, d'ailleurs, bien higrate, reprit Crevel, car combien d'argent ai-je mis ici ? Grindot et mol seuls nous le savons !

Et il montrait Tescalier. Dans l'arrangement de cet hôtel, que Crevel regardait comme le sien, Grindot avait essayé de lutter avec Clerelti, Tarcbitecte à la mode, à qui le duc d'IIérouville avait conûé la maison de Josépha. Mais Crevel, incapable de comprendre les arts, aviiii voulu, comme tous les bourgeois, dépenser une somme fixe, connue à l'avance. Maintenu par un devis, il fut iiiipossibic à Grindot de réaliser son rêve d'archiloclc. La différence qui distinguait l'hôtel de Jo.sépha de celui de la rue Barbet, était celle qui se trouve entre la personnalité des choses et leur vulgarité. Ce qu'on admirait chez Joscplia no se voyait nulle part; ce qui reluisait cnez Crevel pouvait s'acheter partout. Ces deux luxes sont séparés l'un de Tautre par le fleuve du million. Un miroir unique vaut six mille francs, le miroir invente par un fabricant, qui l'exploite, coûte cina cents francs. Un lustre authentique de Boule monte en vente publique a trois mille francs; le même lusirc, surmoulé, pourra être fabriqué pour mille ou dwizc cents francs ^ l'un est en archéologie ce qu'un tableau de Baphaêl est en peinture, l'autre en est la copie. Qu estimez-vous une copie de Raphaël ? L'hôtel de Crevel était donc un magnifique spécimen du luxe des sols, comme Thôtel de Josépha le plus beau modèle d'une habitation d'artiste.

— Nous avons la guerre, dit Crevel, en allant vers sa future. Madame Marneffe sonna.

— Allez chercher M. Berthier, dit-elle au valet de chambre, cl ne revenez pas sans lui. Si tu avais réussi, dit-elle en enlaçant Crevel, mon petit père, nous aurions retardé mon bonheur, et nous aurions donné une fête à étourdir ; mais, quand toute une famille s'oppose à un mariage, mon ami, la décence veut qu'il se fasse sans éclat, surtout lorsque la mariée est veuve.

— Moi, je veux, an contraire, afficher un luxe à la Louis XIV, dit Crevel, qui, depuis quelque temps, trouvait le dix-huitième siècle petit. J'ai commandé des voitures neuves; il y a Ja voiture de monsieur et celle de madame, deux jolis coupés, une calèche, une berline d'apparat avec un siège superbe, qui tressaille comme madame llulot.

— Ab ! je veuùc?,.. Tu ne serais donc phis mon agneau? Non, non, ma biche, tu feras à ma volonté. Nous allons signer notre contrat entre nous, ce soir. Puis, mercredi, nous nous marierons officiellenicnt, comme on se marie réellement, en coitmint, selon le mot de ma pauvre mère. Nous irons à pied, vêtus simplement, à l'église, où nous aurons une messe basse. Nos témoins sont Stidmann, Steinbock, Vignon et Massol, tous gens d'esprit, qui se trouveront à la mairie comme par hasard, et qui nous feront le sacrifice d'entendre une messe. Ton collègue nous mariera, par exception, à neuf heures du malin. La messe est à dix lieures, nous serons ici à déjeuner à onze heures et demie. J'ai promis à nos convives que Ton ne se lèverait de table que le soir... Nous aurons Bixiou, ton ancien camarade deBirouerieduTiiîci, Lousteau, Vemisset, Léon de Lora, Vernou, la fleur des gens d*cs|u*ir, qui ne nous sauront pas mariés; nous les mystifierons, nous nous griserons un petit brin, et Lisbeth en sera ; je veux qu'elle apprenne le mariage, Bixiou doit lui faire des propositions, et la... la déniaiser.

Pendant deux heures, madame Marnefle débita des folies qui Orent faire à Crevel cette réflexion judicieuse : — Comiitent une femme si gaie pourrait-elle être dépravée ? Folichonne, oui! mais perverse... allons donc !

— Qu'est-ce que tes enfants ont dit de moi ? demanda Valérie à Crevel dans un moment où elle le tint près d'elle sur sa causeuse, bien des horreurs ?

— Ils prétendent, répondit Crevel, que tu aimes Wenceslas d'une façon criminelle, toi ! la vertu même 1

— Je crois bien que je l'aime, mon petit Wenceslas ! s'écria Valérie en appelant l'artiste, le prenant par la tête et l'embrassant au front. Pauvre garçon sans appui, sans fortune ! dédaigné par une girafe couleur carotte! Que veux-tu, Crevel ? Wenceslas, c'est mon poète, et je Taime au grand jour comme si c'était mon enfant ! Ces femmes vertueuses, ça voit du mal partout et en tout. Ah çà! elles ne pourraient donc pas rester sans mal faire auprès d'un homme ? Mol, je suis comme les enfants gâtés à qui l'on n'a jamais rien refusé : les bonbons ne me causent plus aucune émotion. Pauvres femmes, je les plains!... Et qu^est-cc qui me détériorait comme cela?

LES PARENTS PAUVRES

^ Victorin, dilCrevel.

— Eh t>ieD ! pourquoi oe lui as-(n pas fermé le bec, à ce perroquet udiciaire, avec les deux cenl mille francs de ta maman?

— Ah ! la baronne avail fui, dil Lisbelh.

— Qu'ils y prennent garde ! Lisbelh, dil madame Marneffe en fronçant les sourcils, ou ils me recevront chez eux, et Ircs-bien, et viendront chez leur belle-mère, tous ! ou je les logerai (dis-leur de ma part) nlus bas que ne se trouve le baron... Je veux devenir méchante, à la fin! Ma parole d'honneur, je crois que le mal est la faux avec laquelle on met le bien en coupe.

A trois heures, maître Berihier, successeur de Gardot, lut le contrat de mariage, après une courte conférence entre Crevel et lui, car certains articles dépendaient de la résolution que prendraient M. et madame Ilulot jeune. Grevel reconnaissait à sa future épouse une fortune composée : 1° de quarante mille francs de renie dont les titres étaient désignes : ^ de rhôtel et de tout le mobilier qu'il contenait, et 5* de trois millions en argent. En outre, il faisait à sa future épouse toutes les donations permises par la loi ; il la dispensait de tout inventaire ; et dans le cas ou, lors de leur décès, les conjoints se trouveraient sans enfants, ils se donnaient respeciivement Tun à l'autre Tuniversalilé de leurs biens, meubles et immeubles. Ce contrat réduisait la fortune de Crevel à deux millions de capital. S*il avail des enfants de sa nouvelle femme, il restreignait la part de Célestine à cinq cent mille francs, à cause de lusufruit de sa fortune accordé à Valérie. C'était la neuvième parlie environ de sa fortune actuelle.

Lisbelh revint diner rue Louis-le-Grand, le désespoir peint sur la figme. Elle expliqua, commenta le contrat de mariage, et trouva Cé- Icsiine insensible, autant que Victorin, à celte désastreuse nouvelle.

— Vous avez irrité votre père, mes enfants! Madame Marneffe a juré ue vous recevriez chez vous la femme de M. Crevel, et que vous vienriez chez elle, dit-elle.

— Jamais! dit Hulot.

— Jamais ! dit Célestine.

— Jamais ! s*écria Hortensc.

Lisbcth fut saisie du désir de vaincre l'attitude superbe de tous les llulot.

— Elle paraît avoir des armes contre vous!. . répondit-elle. Je ne sais pas encore de ^uol il s'agit, mais je le saurai... Elle a parlé vaguement d'une histoire de deux cent mille francs, qui regarde Âdeliue.

La baronne ilulot se renversa doucement sur le divan où elle se trouvait, et d'affreuses convulsions se déclarèrent.

— Allez-y, mes enfants!. . cria la baronne. Recevez cette femme! M. Crevel est un homme infâme ! il mérite le dernier supplice... Obéissez à cette femme... Ah ! c'est un monstre! Elle $ail tout!

Apres ces mots mêlés à des larmes, à des sanglots, madame Hulot trouva la force de monter chez elle, appuyée sur le.bras de sa fille et sur celui de Célestine.

— Qu'est-ce que tout ceci veut dire? s'écria Lisbetli, restée seule avec Victorin.

L'avocat, planté siïr ses jambes, dans une stupéfaction très-concevable, n'entendii pas Lisbetn.

— Qu'as-tu, mon Victorin?

— Je suis épouvanté ! dit l'avocat, dont la figure devint menaçante. Malheur à qui touclie à ma mère, je n'ai plus alors de scrupules ! Si je le pouvais, j'écraserais cette femme comme ou écrase une vipère .. Ah ! elle attaque la vie et Thonueur de ma mère !...

— Elle a dit, ne répète pas ceci, mon cher Victorin, elle a dit qu'elle vous logerait tous encore plus bas que voire père... Elle a re^ proche vertement à Crevel de ne pas vous avoir ferme la bouche avec ce secret, qui parait tant épouvanter Adeline.

On envoya chercher un médecin, car Tétat de la baronne empirait. Le médecin ordonim une potion pleine d'opium, et Adeline tomba, la potion prise, dans un profond sommeil ; mais toute cette famille était en proie à la plus vive terreur. Le lendemain, l'avocat partit de bonne heure pour le Palais, et il passa par la préfecture de police, où il supplia Vautrin, le chef de la sûreté, de lui envoyer madame de Suint- Esicve.

•— On nous a défendu, monsieur, de nous occuper de vous, mais madame de Saint-Estève est marchande, elle est à vos ordres, répondit le célèbre chef.

De retour chez lui, le pauvre avocat apprit que l'on craignait pour la raison de sa mère. Le docteur Bianchou, le docteur Larabit, le professeur Angard, réunis en consultation, venaient de décider remploi des moyens héroïques pour détourner le sang qui se portait à la tôle. Au moment où Victorin écoutait le docteur Bianchon, qui lui détaillait les raisons qu'il avait d'espérer l'apaisement de cette crise, quoique ses confrères en désespérassent, le valet de chambre vint annoncer à Tavocat sa cliente, madame de Saint-Estève. Victorin laissa Bianchon

au milieu d'une période et descendit Tescalier avec une rapidité de fou.

— Y aurait-il dans la maison un principe de folie contagieux? dit Bianchon en se retournant vers Laralût.

Les médecins s*en allèrent en laissant un interne chargé par eux do veiller madame Uulol.

— Toute une vie de vertu!... était la seule phrase que la mabdc prononçât depuis la catastrophe. Lisbeth oe quittait pas le chevet d'Adeline, elle l'avait veillée; elle était admirée par les deux jeunes femmes.

— Eh bien ! ma chère madame Saint-Estève, dit Tavocat en iotroduisant l'horrible vieille dans son cabinet et en fermant soigneusement les portes, où en sommes- nous?

— Eh bien ! mon cher ami, dit-elle en regardant Victorin d'un œil froidcmeut ironique, vous avez fait vos petites réÛexions?...

— Avez- vous agi?...

•» Donnez-vous cinquante mille francs?...

— Oui, répondit Hulot fils, car il faut marcher. Savez-vous que, par une seule phrase, cette femme a mis la vie et la raison de ma mère en danger? Ainsi, marchez!

— On a marché ! répliqua la vieille.

— Eh bien?... dit Victorin convulsivement. -^ Eh bien ! vous n'arrêtez pas les frais?

— Au contraire.

— C'est qu'il y a déjà vingt-trois mille francs de frais. Hulot fils regarda la Saint-Estève d'un air imbécile.

— Ah çà ! seriez-vous un jobard, vous, Tune des lumières du Palais? dit la vieille. Nous avons pour cette somme une conscience de femme de chambre et un tableau de Raphaël, ce n'est pas cher...

Hulot restait stupide, H ouvrait de grands yeux.

— Eh bien! reprit la Saint-Estève, nous avons acheté mademoiselle Reine Tousard, celle pour qui madame Marneffe n'a pas de secrets...

— Je comprends...

— Mais si vous lésinez, dites-le ... •

— Je payerai de coilfîance, répondit-il, allez ! Ma mère m'a dit que ces gens-là méritaient les plus grands supplices. ••

— On ne roue plus, dit la vieille.

— Vous me répondez du succès?

— Laissez-moi faire, répondit la Saiot-Estève. Votre vengeance mijote.

Elle regarda la pendule, la pendule marquait six heures.

-* Votre vengeance s'habille, les fourneaux du Rocher de Cancalc sont allumés, les chevaux des voitures piaffent, mes fers chauffent. Ah ! je sais votre madame Maroefle par cœur. Tout est paré, quoi ! Il y a des boulettes dans la nitière, je vous dirai demain si In souris s'empoisonnera. Je le crois ! Adieu, mon fils.

— Adieu, madame.

— Savez-vous l'anglais?

-Oui.

— Avezvous vu jouer Macbeth, en anglais?

— OuL

— Eh bien! mon fils, tu seras roi! c'est-à-dire tu hériteras! dit cette affreuse sorcière devinée par Shak*^peare, et qui paraissait connaître Shakspeare. Elle laissa Hulot hébété sur le seuil de sou cabinet. N'oubliez pas que le référé est pour demain ! dit-elle gracieusement en plaideuse consommée. Elle voyait venir deux personnes, et voulait passer à leurs yeux pour une comtesse Pimbêche.

— Quel aplomb ! se dit Hulot en saluant sa prétendue cliente.

Le baron Montés de Montéjanos était un lion, mais un lion inexpliqué. Le Paris de la fashion, celui du turf et des lorettes admiraient les gilets ineffables de ce seigneur étranger, ses bottes d'un vernis irréprochable, ses sticks incomparables, ses chevaux enviés* sa voiture menée par des nègres parfaitement esclaves et très-bien battus. Sa fortune était connue, il avait un crédit de sept cent mille francs chez le célèbre banquier du Tillet: mais on le voyait toujours seul. S'il allait aux premières représentations, U était dans une stalle d'orchestre. II ne hantait aucun salon. Il n'avait jamais donné le bras à une lorette ! On ne pouvait unir son nom à celui d'aucune jolie femme du monde. Pour passe-temps, il jouait au whist au Jockey-Club. On en était réduit à cak)mnier ses moeurs, ou, ce qui paraissait infiniment plus drôle, sa personne : on IJappelait Combabus ! Bixiou, Léon de Lora» Lousieau, Florine, mademoiselle Héloîse Brisetout et Nathan, soupant un soir chez riliustre Carabine avec beaucoup de lions et de lionDes, avaient inventé cette explication, excessivement burlesque. Massol, en sa qualité de conseiller d'Etat, Claude Vignon, en sa qualité d*anciea professeur de grec, avaient raconté aux ignorantes loneties la fameuse anecdote, rapportée, dans l'Histoire ancienne de Roilin» eoncemant

LA COllSIîSE BRTTF.

Combabus, cet Abélard* volonUire chargé de garder la femme d'un roi d*Assji1e, de Perse, BactriaDe» Mésopotamie et autres dépariemeiils de la géographie particulière au vieux professeur du Bocage qui continua aAnville, le créateur de l'ancien Orient. Ce surnom, qui fit rire f tendant un quart d'heure les convives de Carabine, fut le sujet d'une iiule de plaisanteries trop lestes dans un ouvrage auquel l'Académie pourrait ne pas donner le prix MonthyoD, mais parmi lesquels on remarqua le nom qui resta sur la crinière touffue du beau baron, que Joséplm nommait un magnifique Brénlien^ comme on dit un magnifique Catoxaniha! Carabine, la plus illustre des lorettes, celle dont la beauté fine et les saillies avaient arraché le sceptre du treizième arrondissement aux mains de mademoiselle Turquet, plus connue sous le nom de Malaga^ mademoiselle Séraphine Sinct (tel était son vrai nom), était au banquier dq TUlet ce que Josépha llirah était au dnc d'Hérouviile.

Or, le matin même du jour où la Saint-Estève prophétisait le succès à Victorin, Carabine avait dit à du Tillet, sur les sept heures du matin: — Si tu étais gentil, tu me donnerais à diner au Roekêr de Cancale^ et tu m'amènerais Combabus ; nous voulons savoir enfin s'il a une maîtresse... j'ai parié pour... je veux gagner... — U est toujours à rbôtel des Princes, j'y passerai, répondit du Tillet; nous nous amuserons. Aie tous nos gan : le gars Bixiou, le gars Lora I Enfin toute nolret séquelle I

A sept heures et demie, dans le plus beau.salon de l'établissement où TËuro^ entière a dîné, brillait sur la table un magnifique service d'argenterie Cait exprès pour les dîners où la vanité soldait l'addition en billets de banque. Des torrents de lumière produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu'un provincial aurait pris pour des diplomates, n'était l'âge, se tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultrà-payés.

Cinq personnes arrivées en attendaient neuf autres. C'était d'abord Bixiou, le sel de toute cuisine intellectuelle, eucore debout en 1845, avec une armure de plaisanteries toujours neuves', phénomène aussi rare à Paris que la vertu. Puis, Léon de Lora, le plus grand peintre de paysage et de marine existant, qui gardait sur tous ses rivaux l'avuiitage lie ne jamais se trouver au-dessous de ses débuts. Les lorettes lie pouvaient pas se passer de ces deux rois du bon mot. Pas de souper, pas de dîner, pas de partie sans eux. Séraphine Sinet, dite Carabine, en sa qualité de maîtresse en titre de l'amphitryon, était veone l'une des premières, et faisait resplendir sous les nappes de lumière ses épaules sans rivales à Paris, un cou tourné comme par un tourneur, sans un pli I son visage mutin et sa robe de satin broché, bleu sor bleu, omee de dentelles d'Angleterre en quantité suffisante à miurrir un village pendant un mois. La jolie Jenny Cadine, qui ne jouait pas à son théâtre, et dont le portrait est trop connu pour eu dire quoi que ce soit, arriva dans une toilette d'une richesse fabuleuse. Une partie est toujours pour ces dames un Longcharops de toilettes, où chacune d'elles veut (aire obtenir le prix à son millionnairct eu disant ainsi à ses rivales i — Voilà le prix que Je vaux !

Une troisième femme, sans doute au début de la carrière, regardait, presque honteuse, le luxe des deux commères posées et riches. Simplement habillée en cachemire blanc orné de passementeries bleues, elle avait été co'dfée en fleurs par un coiffeur du genre Merlan, dont la main malhabile avait donné, sans le savoir, les grâces de la niaiserie â des cheveux blonds adorables. Encore gênée dîans sa robe, die avait la iimidité, selon la phase consacrée, inséparable éTun premier début. Elle arrivait de Valognes pour placer à Paris une fraîcheur désespérante, une candeur à irriter le désir chez un mourant, et une beauté digne de toutes celles que la Normandie a déjà fournies aux différents théâtres de la capitale. Les lignes de cette figure intacte offraient l'idéal de la pureté des anges. Sa blancheur lactée renvoyait si bien la lumière, que tous eussiez dit d'un miroir. Ses couleurs fines avaient été mises sur les joues comme avec un pinceau. Elle se nommait Gyda- Hse. C'était, comme on va le voir, un pion nécessaire dans la partie que jouait marne Nourrisson contre madame Marneffe.

— Tu n'as pas le bras de ton nom, ma petite, avait dit Jenny Cadine â qni Carabine avait présenté ce chef-d'œuvre âgé de sene ans et amené par elle.

Cydalise, en effet, offrait â l'admiration publique de beaux bras d'un tissa serré, grenu, mais rougi par un sang magnifique.

— Combien vaut-elle? demanda Jenny Cadine tout bas à Carabine.

— Un héritage.

— Qu'en veux-tu faire?

— Tiens, madame Combabus!...

— El Ton te donne, pour foire ce métier là ?...

— Devine !

— Une belle argenterie ?

— J'en ai trois.

— Des diamants?

— J'en vends.

— Un singe vert?

— Non, un tableau de Raphaël I

— Quel rat te passe dans la cervelle?

— Josépha me scie l'omoplate avec ses tableaux, répondit Carabine, et j'en veux avoir déplus beaux que les siens...

Du Tillet amena le héros du dlner^ le Brésilien ; le duc d'IIérouville les suivait avec Josépha. La cantatrice avait mis une simple robe de velours. Mais autour de son cou brillait un collier de cent vingt mille francs, des perles à peine dislinctibles sur sa peau de camélia blanc. Elle s'était fourré dans ses nattes noires un seul camélia rouge (une mouche !) d'un effet étourdissant, et elle s'était amusée à étager onze bracelets de perles sur chacun de ses bras. Elle vint serrer la main à Jeony Cadine, qui lui dit : — Prête-moi donc tes mitaines !... Josépha détacha ses bracelets et les offrit, sur une assiette, à son amie.

— Quel genre ! dit Cttrabine, fau^ être duchesse I Plus que cela de perles! Vous avez dévalisé la mer pour orner la fille, monsieur le duc? ajouta-t-elle en se tournant vers le petit duc d'Hérouviile.

L'actrice prit un seul bracelet, rattacha les vingt autres aux beaux bras de la cantatrice et y mit un baiser.

Lousteau, le pique-assiette littéraire, la Paiférine et Malaga, Massol et Vauvinet, Théodore Gaillard, l'un des propriétaires d'un des plus importants journaux politiques, complétaient les invités. Le duc d'Hérouviile, poli comme un grand seigneur avec tout le monde, eut pour le comte de la Paiférine ce salut particulier qui, sans accuser l'estime ou l'intimité, ditâ tout le monde: — «Nous sommes de la même famille, de la même race, nous nous valons ! » Ce salut, le sihboleth de l'aristocratie, a été créé pour le désespoir des gens d'esprit de la haute bourgeoisie.

Carabine prit Combabus à sa gauche et le duc d'Hérouviile â sa droite. Cydalise flanqua le Brésilien, et Bixiou fut mis à côté de la Normanffe. Malaga prit place à côté du duc.

A sept heures, on attaqua les huîtres. A huit heures, entre les deux services, on dégusta le punch gincé. Tout le monde connaît le menu de ces festins. A neuf heures, on babillait comme on babille après quarante-deux bouteilles de différents vins, bues entre quatorze per* sonnes. Le dessert, cet affreux dessert do mois d'avril, était servi. Cette atmosphère capiteuse n'avait grisé que la Normande, qni chantonnait un noël. Cette pauvre fille exceptée, personne n'avait perdu la raison, les buveurs, les femmes, étaient l'élite de Paris soupant. Les esprits riaient, les yeux, quoique brillantes, restaient pleins d'intelligence, mais les lèvres tournaient à la satire, â l'anecdote, à l'indiscrétion. La conversation« qui jusqu'alors avait roulé dans le cercle vicieux des courses et des chevaux, des exécutions à la Bourse, des différents mérites des lions comparés les uns aux autres, et des histoires scandaleuses connues, menaçait de devenir intime» de se fractionner par groupes de deux cœurs.

Ce fut en ce moment que, sur des œillades distribuées par Carabine â Léon de Lora, Bixiou, la Paiférine et du Tillet, on parla d'amour.

— Les médecins comme il faut ne parlent jamais médecine, les vrais nobles ne parlent jamais ancêtres, les gens de talent ne parlent pas de leurs œuvres, dit Josépha, pourquoi parier de notre état?... J'ai fait faire relâche à l'Opéra pour venir, ce n'est pas certes pour travailler ici. Ainsi ne posons point, mes chères amies.

— On te parle du véritable amour, ma petite, dit Malaga t de cet amour qui fait qu'on s'enfonce ! qu'on enfonce père et mère, qu'on vend femmes et enfants, et qu'on va dà Clichy...

— Causez, alors 1 reprit la cantatrice. Connais pas I

Cannais pas!,.. Ce mol, passé de l'argot des gamins de Paris dans le vocabulaire de la lorette, est, à l'aide des yeux et de la physionomie de ces femmes, tout un poème sur leurs lèvres.

— Je ne vous aime donc point, Josépha ? dit tout bas. le duc.

— Vous pouvez m'aimcr véritablement, dit â l'oreille du dnc la cantatrice en souriant ; mais moi je ne vous aime pas de l'amour dont on parle, de cet amour qui fait que l'univers est tout noir sans l'homme aimé. Vous m'êtes agréable, utile, mais vous ne m'êtes pas indispensable; et si demain vous m'abandonniez j'aurais trois ducs pour un...

— Est-ce que l'amour existe à Paris? dit Léon de Lora. Personne n'y a le temps de faire sa fortune, comment se Itvrcrait-on à l'amour vrai qui s'empare d'un homme comme l'eau s'empare du sucre? Il faut être excessivement riche pour aimer, car l'amour annule on homme, à peu près comme notre cher baron brésilien que voilà. Il y a longtemps que je l'ai déjà dit, les extrêmes se bouchent ! Un véritable amoureux ressemble à un eunuque, car il n'y a plus de (emmes pour lui sur la terre! Il est mystérieux, il est comme le vrai chrétien, solitaire dans sa tbébaîde ! Voyez-moi ce brave Brésilien!... Toute la table examina Henri Montés de Nontéjanos, qui fut honteux de se trouver le centre de tous les regards. — il pâture là depuis une heure, sans plus savoir que ne le saurait un bœa( qu'il a poor voisine te

femme la plas je ne dirai pas ici la plus belle, mais la plus fraîche

de Paris.

— Toat est frais ici, même le poisson, c'est la renommée de la maison, dit Carabine.

Le baron Montés de Monléjanos regarda le paysagiste d*un nir aimable et dit : — Très-bien ! je bois à vous ! Et il saUta Léon de Lora d'un signe de télé, inclina son verre plein de vin de Porto, et but magistralement.

— Vous aimez donc? dit Carabine à son voisin en interprétant ainsi le toast.

Le baron brésilien fit encore remplir son verre, salua Carabine et répéta le toast.

— A la santé de madame ! dit alors la lorette d'un ton si plaisant que le paysagiste, du Tillet et Bixiou partirent d'un éclat de rire.

Le Brésilien resta grave comme un homme de bronze. Ce sang^ froid irrita Carabine. Elle savait parfaitement que Montés aimait madame Mameffe : mais elle ne s'attendait pas à cette foi brutale, à ce silence obstiné de l'homme convaincu. On juge aussi souvent une femme d*après l'attitude de son nroant, qn'on juge un amant sur le maintien de sa maîtresse. Fier d*aimer Valérie et d'être aimé d'elle, le sourire du baron offrait à ces connaisseurs ëméritcs une teinte d'ironie, el il était d'ailleurs superbe à voir : les vins n'avaient pas altéré sa coloration, et ses yeux, brillant de l'éclat particulier à iW bruni, gardaient les secrets de l'âme. Aussi Carabine se dit-elle en elle-* même : — Quelle femme 1 comme elle vous a cacheté ce cœur-là !

— C'est un roc f dit à demi-voix Blxiou, qui ne voyait là qu'une charge, et qui ne soupçonnait pas l'importance attachée par Carabine à la démolition de cette forteresse.

Pendant que ces discours, en apparence si frivoles, se disaient à la droite de Carabine, la discussion sur l'amour continuaità sa gaudie entre le duc dliérouville, LousCeau, Joséplia, Jennv Cadinc et Massol. On en était a cherclier si ces rares phénomènes étaient produits par la passion, par rcntêtetnent qn par l'amour. Josépha, très-ennuyéc de ces théories, voulut changer de conversation.

— Vous parlez de ce oue vous ignorez complètement ! Y n-t-il un de vous qui ait assez aimé une femme, et une femme indigne de lui, pour manger sa fortune, celle de ses enfants, pour vendre son avenir, pour ternir son passe, pour encourir les galères en volant l'Etat, pour tuer un oncle et un frère, pour se laisser si bien bander les yeux qu'il n'ait pas pensé qu'on les lui bouchait afîn de l'empêcher de voir le gouiïre ou, pour dernière plakanterie, on l'a lancé ! Du Tillet a sous la mamelle gauche une caisse, Léon de Lora y a son esprit, Bixiou rirait de lui-même s'il aimait une autre personne que lui, Massol a un portefeuille ministériel à la place d'un cœur, Lousleau n'a là qu'un viscère, lui qui a pu se ktisscr quitter par madame de la Baudraye, monsienr le duc est trop riche pour pouvoir prouver, son amour par sa ruine» Vanvinet ne compte pas, je retranche l'escompteur du genre humain* Ainsi vous n'avez jamais aimé, ni moi non plus, ni Jenny, ni Carabino... Quant à moi, je n'ai vu qu'une seule fols le phénomène que je viens de décrire. C'est, dit-elle à Jcnny Cadinc, notre pauvre baron Ifulot, que je vais faire afficher comme un chien perdu, car je veux le retrouver.

— - Ah çà ! se dit en elle-même Carabine en regardant Josépha d'une certaine manière, madame Nourrisson a donc deux t;\bluaux de Raphaël, que Josépha joue mon jeu?

— Pauvre liomme ! dit Vauvinet, il était bien grand, bien magnifique. Quel style ! quelle tournure ! 11 avait l'air de ^ançois P' ! Quel volcan ! et quelle habileté, quel génie il déployait pour trouver de l'argent I Là où il est, il en cherclic, et il doit en extraire de ces murs faits avec des os qu'on voit dans les faubourgs de Taris, près des barrières, où sans dontc il s'est caclié...

— Et cela, dit Bixiou, pour cette petite madame MarncfTe ^En voilàt-il une rouée !

— Elle épouse mon ami Crevel ! ajouta du TiHet.

— Et elle est folle de mon ami Siciiibock ! dit Léon de Lora.

Ces trois phrases furent trois coups de {tlstolet que Montes reçut en pleine poilrme. Il devint blême et souffrit tant, qu'il se leva péniblement.

— Vous ètùs des canailles ! dit-il. Vous ne devriez pas mêler le nom d*unc honnclc femme aux noms de toutes vos femmes perdues ! ni surtout en faire une cible pour vos lazzis.

Montés fut interrompu par des bravos et des applaudissements unanimes; Bixiou, Léon de Lora, Vauvinet, du Tillet, Massol, donnèrent le signal. Ce fut un chœ.ur.

— Vive l'empereur! dit Bixiou.

— Qu'on le couronne ! s'écria Vauvinet.

— Un grognement pourMédor, hurrah pour le Brésil ! cria Lousleau.

— Ah ! baron cuivré, tu aimes notre Valérie ? dit Léon de Lora, lu n'es pas dégoûté !

— Ce n'est pas parlementaire, ce qu'il a dit; mais c'est magnifique ! ... fit observer Massol . ♦

— Nais, mon amour «le client, tu m'es recommandé, je suis ton banquier, ton innocence va me faire du tort.

— Ah ! dftes-moi, vous qui êtes un homme sérieux..., demanda le Brésilien à du Tillet.

— Merci, pour nous tous, fit Bixiou, qui salua.

— Dites-moi quelque chose de positif 1... ajouta Montés sans prendre garde au mot de Bixiou.

— Ah çà, reprit du Tillet, j'ai l'honneur de te dire que je suis invité à la noce de Crevel.

— Ah ! Combabus prend la défense de madame Mameffe ! dit José-

Bha, qui se leva solennellement. Elle alla- d'un air tragique jusqu'à lontès, elle lui donna sur la tète nue petite tape amicale, elle le regarda pendant uq instant en laissant voir sur sa figure une admiration comique, etl hoclia la tête. — Hulot est le premier exemple de l'amour quand mîême, voilà le second, dit-elle ; mais il ne devrait pas compter, car il vient des tropiques t

Ail moment où Josépha frappa doucement le front du Brésilien, Montés retomba sur sa chaise, et s'adressa, par un regard, à du TiHet : — Si je suis le jouet d'une de vos plaisanteries parisiennes, lui dit-il, si vous avez voulu m'arracher mon secret... Et il enveloppa la table entiére d'une ceinture de feu embrassant tous les convives d'un coup d'œil où flamba le soleil du Brésil ; par grâce, avones-le-moi , reprit* il d'un air suppliant et presque enfantin : mais ne calomniez pas une femme que j*ainr»e«..

— Ah çà ! lui répondit Carabine à l'oreille ; mais si vous étiez indignement trahi, trompé, joué par Valérie, et que je vous en donnasse les preuves, dans une heure, chez mol, que feriez-vous !

— Je ne puis pas vous le dire ici, devant tous ces iagos... dit le baron brésilien.

Carabine entendit magots!

— Eh bien ! taisez-vous ! lui répondit-elle en souriant, ne prêtez pas à rn*e aux hommes les plus spirituels de Paris, et venez chez moi, nous causerons...

Montés était anéanti.. .

-> Des preuves !... dît-il en balbutiant, songez!...

— Tu en auras trop, répondit Carabine, et, puisque le soupçon te porte autant à la tête, j'ai peur pour ta raison...

— Est-H entêté cet êtrc-là, c'est pis que feu le roi de Hollande. Voyons ! Loustcau, Bixiou, Massol, ohé 1 les autres ? n'êtes-vous |ias invités tous à défeuner par madame Mameiïe, après-demain? demanda Léon de Lora.

— Fff, répondit d« Tillet. J'ai l'honneur de vous répéter, baron, que si vous aviez, par hasard, l'intention d'épouMir madame Marnciïo, vous êtes rejeté comme un projet de loi par une boule du nom de Crevel. Mon ami, mon ancien camarade Crevel a quatrc-viugt mille livres de rente, et vous n'en avez pas probablement finit voir autant, car alors vous eussiez été, je le crois, préféré...

Montés écouta d'un air à demi rêveur, à demi souriant, qui parut terrible à tout ce monde. Le premier garçon vint dire en ce moment à l'oreille de Carabine qu'une de ses parentes était dans le s»lon et désirait lui parler. La lorette se leva, sortit, et trouva madame Nourrisson sous voiles de dentelle noire. ^

»Eh bien ! dois-je aller chez toi, ma fille? A-t-ll mordu?

—Oui, ma petite mère, le pistolet est si bien chargé que j'ai peur qu'il n'éclate, répondit Carabine.

Une heure après. Montés, Cydalise et Carabine, reveans du Rocher de Cancale^ entraient rue Saint-Georges, dans le petit salon de Carabine . La lorette vit madame Nourrisson assise dans une bergère, au coin du feu.

^ Tiens! voilà ma respectable tante! dit-elle.

— Oui, ma fiOe, c'est moi qui viens chercher moi-même ma petite rente. Tu m'oublierais, quoique lu aies bon cœur, et j'ai demain tles billets à payer. Une marchaude à la toilette, c'est toujours gêne. Qu'est-ce que lu traînes donc après toi?... Ce monsieur a l'air d'avoir bien du désagrément...

L'aiïreusc madame Nourrisson, dont en ce moment la métamorphose était complète, et qui semblait être une bonne vieille femme, se leva pour e.i brasser Carabine, une des cent et quelques lorettes qu'elle avait lancées dans l'horrible carrière du vice.

— C'est un Othello qui ne se trompe pas, et que j'ai l'honneur de te présenter; monsieur le baron Montés de Monléjanos..* ^

~0h ! je connais monsieur pour en avoir beaucoup ontendirporler; on vous appelle Combabus parce que vous n'aimez qu'une femme: c'est, à Paris, comme si l'on n'en avait pas du tout. Eh bien! s'agirait-il par hasard de votre objet? de madame MarnefTe, la femme à Crevel ,. Tenez, mon cher monsieur, bénissez votre sort zulUur

LA COUSIJ^E BETl E.

de Paceiiser... €*c8t une rien du tout, celle petite femme-là. Je connais ses allures!...

— Ab bah! dit Carabine, à qui madame Nonrrisson avait glisse dans la main une lettre en l'embrassant, tu ne connais pas lei Brcsilieus. C'est des crânes qui tiennent à s'empaler par le cœnr!... Tant plus Us sont jaloux, tant plus ils veulent l'égre. Môsieur parle de tout nins sacrer, et II ne massacrera rien, parce quMl aime! Enfin, je ramène ici monsieur le baron pour lui donner les preuves de son malheur, que J*ai obtenues de ce petit Steinbock.

Hontes était ivre, il écoutait comme s'il ne s'agissait pas de luimôme. Carabine alla se débarrasser de son crispin en velours, et lut le faesimiU du billet suivant:

« Mon chat, il va ce soir dtner chez Popinot, et viendra me cherce cher à TOpéra sur les onze heures. Je parrh^ai sur les cinq heures et « demie, et compte (e trouver à notre paradis, où tu feras venir à a dîner de la IHnison d'Or. Habille-loi de manière à pouvoir me rame- « ncr à l'Opéra. Nous aurons quatre heures à nous. Tu me rendras ce « petit mot, non pas que ta Valérie se défie de loi, je te donnerais ma ff vie, ma fortune et mon honneur; mais je crains les forces du hasard.»

— Tiens, baron, voilà le poulet envoyé ce malin ji^u comte de Steinbock, Ils Tadresse ! L'origioal vient d'être brûlé.

Blonlès tourna, retourna le papier, reconnut l'écriture , et ftit frappé d'une idée juste, ce qui prouve combien sa tête était dérangée.

—Ah çà ! dans quel îutérêt me déchirez- vous le cœur, car vous avez acheté bien cher le droit d'avoir ce «billet pendant* quelque temps cnLrc les mains pour le faire lilhographier ? dit-il es regardant Carabine.

- — Grand imbécile ! dit Carabine à un signe de madame !lonrrisson« ne vois*-tu pas cette fMauvre Cydalise... une enfuit de seize ans qpl t'aime depuis trois mois à en perdre le boire et le flMSfer, et qui se désole de n'avoir pas encore obtenu le plus distrait de les regards? ir.ydalise se mit un mouchoir sur les yeui, et eut l'air de vieiirer.) -^ Elle est furieuse, malgré son air de sainie-nitoiiclie, de voir que l'homme dont eHe est folle est la dupe d'une scéléraie» dit Carabine ei poursuivant, et die tuerait Valérie. ••

— Oh ! ça, dit le Brésilien, ça me regarde !

— Tuer?... toi, mon petit, dit la NourrisM», ça né se (ail plua Ici.

— Oh ! reprit Montés, je ne suis pas de ce pays-ci, mail Je vis dasa une capitainerie où je me moque de vos lais, et, si \om me donnez des preuves...

— Ah çà! ce billet, ce n'est done rien 7...

— Non, dit le Brésilien. Je ne crois pas à l'écriture, je veu voir...

— Oh ! voir ! dit Carabine, qui comprit à merveille un omnreM pcsie de sa fausse tante ; mais on te fera tout voir, n)on Acr Ugi«t a une condilion...

— Laquelle?

^ Regardez Cydalise.

Sur un signe de madame Nourrisson, Cydalise regarda lendreaMnl le Brésilien.

— L*aimeras-lo? lui fcras-tu son sort? demanda Caraliiw. Vm femme de cette beauté-là, ça vaut un hôtel et un éqoipj^e! ce sérail

une monstruosité que de la laisser à pied. Et clic a des deUea.

Uue dois^u? fit Carabine en pinçant le bras de Cydaliac.

-* Bile vaut ce qu'elle vaut, dit la Nourrisson. Suffit qu'il y a marchand !

— * Ecoutez ! s'écria IMontès en apercevant enfin cet admirable ebef* d'oeuvre féminin ; vous me ferez voir Valérie ?. . .

— El le comte de Steinbock, parbleu ! dit madame Rourrisson.

Depuis dix minutes, la vieille observait le Brésilien ; elle vît en lui rinstrument monté au diapason du meurtre dont elle avait besoin ; elle le vit surtout assez aveuglé pour ne plus prendre garde à ceux qui le menaient, et elle intervint.

— Cydalise, mon chéri du Brésil, est ma nièce, et l'afTaire me regarde un peu. Toute cette débâcle, c'est l'affaire de dix minutes; car c'est une de mes amies qui loue au comte de Steinbock la chambre garnie oà ta Valérie prend en ce moment son café, un drèks de café ; mais elle appelle cela son calé. Donc, entendons-nous, Brésil ! J'aime le Brésil : c'est un pays chaud, ({uel sera le sort de ma nièce?

— - Vieille autruche! dit Montés frappé des plumes que la Nourrisaoti avait sur son chapeau; tu m'as interrompu. Si tu me fais voir... voir Valérie et cet artiste ensemble...

— Comme tu voudrais être avec elle, dit Carabine, cest entendu.

— El£bien ! je preuJs celte Normande, cl l'euuiiène... -— Où?... demanda Carabine.

— Au Brésil! répondit le baron ; j'en ferai ma femme. Mon oncle *a laissé dix lieues carrées de pays invendables, voilà pourquoi je

possède encore cette habitation ; j'y ai cent nègres, rien que des nègres, des négresses cl des négrillons achetés par mon oncle...

— Le neveu d'un négrier!... dit Carabine en faisant la moue, c'est à considérer. Cydalise, mon enfant, es-iu nëgrophilc?

— Ah çàl'ne blaguons plus. Carabine, dit la Nourrisson. Que diable! nous sommes en affaires, monsieur cl luoi.

— Si je me redonne une Française, je la veux loole à moi, reprit le Brésilien. Je vous en préviens, mademoiselle, ie suis un roi, mais pas un roi constitutionnel ; je suis un czar ; j*ai acheté tous me^ sujets, et personne ne sort de mon rovaume, qui se trouve à cent lieues de toute habitaiiou: M est bordé de sauvages du c6ié de Tinter leur, et séparé de la côte parafa désert grand comme votre France...

— J'aime mieux une mansarde Ici ! dit Carabine. .

— C'est ce que je pensais, répliqua le Brésilien, puisque j'ai vendu toutes mes terres, et tout ce je possédais à Rio de Janeiro pour venir retrouver madame Marneffe.

— On ne fait pas ces voyages-là pour rien, dit madame Nourrisson. Vous avez le droit d'être aimé pour vous*mcme^ étant surtout très-beau... Oh! il est beau, dit-elle à Carabine.

— Très-beau ! plus beau que le postillon de Lonjumeau, répondit la lorette.

Cydalise prit la main du Brésilien, qui se débarrassa d'elle 1c plus honnêtement possible.

— J'étais revenu pour enlever madame MarnelTe ! reprit le Brésilien en reprenant son argumentation, et vous ne savez pas pourquoi j'ai mis trois ans à revenir ?

— Non, sauvage, dit Carabine.

— Eli bien ! elle m'avait tant dit qu'elle voulait vivre avec moi, sente, dans un désert I . . .

— Ce n'est plus un sauvage, dit Carabine en partant d'un éclat de rire, il est de la tribu des jobards civilisés.

•— fille me l'avait tant dit, reprit le baron insensible aux railleries de la lorette, que j'ai fait arranger une habitation dclictcuse au contre de çeUe immense propriété. Je reviens en France chercher Valérie, et la Bttit où je l'ai revue.. .

^ Bévue est décent, dit Carabine; je retiens le mot !

•» Elle m*a dit d'atteodre la mort de ce misérable Marnefic, et j'ai consenti, tout en lui pardonnant d'avoir accepté les hommages de Hidot. Je ne sais pas si le diable a pris des jupes ; mais cette foiumOy depuis ce moment, a satisfait à tous mes caprices, à toutes mes extgences; enfin, elte ne m'a pas donné lieu de la suspecter pendant une minute!...

— Ça ! c'est très-fort ! dit Carabine à madame Nourrisson. Madame Nourrisson hocha la tête en signe d'assentiment.

— Ma foi en cette femme, «lit Montés en laissant couler sesl armes, éuJe mon amour. J'ai failli [souffleter tout ce monde à table, tout à nidire...

— la Tai bien vu ! dit Carabine.

-« 81 k suis trompé, si elle se marie, et si elle est en ce moment dans les bras de Steinbock, cette femme a mérité mille morts, cl je la Inerai comme on écrase une mouche...

-- Et ies {[cndarmes, mon petit?... dit madame Nourrisson avec un sourire de vieille qui donnait cliair de poule.

— Et le commissaire de police, et les juges, et la cour d'assises, et tout le treintylement?... dU Carabine.

— Vous êtes un fat! mon cher, reprit madame Nourrisson, qui voulait connaître les projets de vengeance du Brésilien.

— Je la tuerai! r^'ta froidement le Brésilien. Ah çà! vous m'avez appelé sauvage 1... Esc-ce que vous croyez que je vais imiter la sottise de vos compatriotes qui vont acheter du poison chez les pharnia^ ciens?... J'ai pensé, pendant le temps que vous avez mis à venir chc2 vous, à ma vengeance, dans le cas où vous auriez raison contre Va-** lérie. L'un de mes nègres porte avec lui le plus sâr des poisons animaux, une terrible maladie qui vaut mieux qu'un poison végétal, et ttoi ne se guérit qu'au Brésil ; je la fois prendre à CydoKse, qui me la donnera ; puis, quand la mort sera dans les veines de Grevel et de sa femme, je serai paNteià les Açores avec votre cousine que je ferai guérir, et que je prendrai poor femme. Nous autres sauvages, nous avons nos procèdes!... Cydalise, diM en regardant la Normande, est la béte qu'il me faut. Que doit'-elle?...

— Cent mille francs! dit Cydalise.

— Elle parle peu, mais bien, dit à voix basse Carabine à madanio Nourrisson.

— Je deviens fou ! s'écria d'une voix creuse le Brésilien eu retom-» haut sur une causeuse. J'en mourrai I Nais je veux voir, car c'est impossible! Un billet lithographie!... qui me dit que ce n'est pas l'œuvre d'un faussaire?... Le b;iron Uulot aimer Valérie!, .dil-il-en se rappelant 1e discours de Josépha ; mais la preuve qu'il ne l'aimait

LES PARENTS PAUVRES

pas, c'est qu'elle eiisie!...Hoi, je De Ubisicrai vivaiuei personne. Eielte n'e«t pas toute i moîl.^.

MoDiès était ellrayani i voir, et plus elTrayant â entendre ! Il ntgisgail, il se tordait; tout ce qu'il louchait dtait bris^; le bob de palissandre semblait être du verre.

— Comme il casse ! dit Carabine en regardant Nourrisson. — Mon petit, reprit-elle en donnant une lape au brésilien, Rolnod furieux T^it irès-Uen dans ud poème ; nuis, dans un appartement, c'est prosaïque et cher.

— HoDGIsIdllliHoDrriiEODeDselcvantet allant seposer en Eice du Brésilien abauu, je suis de la religion. Quand on aime d'une certaine façon, qu'on s'est agrafé à mon, la vie répond de l'amour. Celui qui s'en va arraclie tout, quoi ! c'est nne démolition générale. Tu as mon estime, mon admiration, mon consentement, surtout pour ton procédé, qui va me rendre négropliilc. Hais tu aimes ! tu reculeras...

— Moi!.., si c'est une fnnme, Je...

— Vovong, tu causes irop i n fln des fias!

reprit h Nonirisson redevenant elle-même. Un homme qui veut se venger, et qui se dit sauvage a procédés, se conduit autrement. Pour qu'on te Tasse voir ton objet dans son paradis, il faut

r rendre Cydaliseet avoir air d'entrer li, parsuUe d'une erreur de bonne, avec ta particulière, mais p.is d'eschindfc ! Si tu veuK te venger, il faut caponer, avoir l'air d'â- Irc au désespoir, et te tiire rouler par la maîtresse ! Ça y est-il? dit madame Nourrisson en voyant le Brésilien sur> prn d'une m.tcliin;itioii si subtile.

— Allons I l'autruche, répondii-il; allons... je comprends.

—Adieu, mou bitbon, dit madame Nourrisson i Carabine.

Klle fit signe â Cydal'se de descendre avec Hontes, et resta seule avec Carabine.

— HaiQlenuni, mami-

e mauvais draps; Il ne nous faut que des aflLires en douctur. Oh !

je crois que lu as gagné ion tableau de Hapliiiél; mais on dit que c'est OD Uignard. 3ois Iranquille. C'est beaiKoun plus beau ; l'on m'a dit que les Kapbël étaient tout noirs, tandis que celuI-U, c'est gentilcomme UD Girodet.

— Je ne liens qu'à

l'emporter sur Joséplia ! s'écria Carabine, et (a m'csl égal que ça soit avec UQ Hlgnard ou avec un Raphaël. Mon, cette voleuse avait des perles, ce soir... on se damnerait pour 1

Cydalise, Montes et madame Nourrisson montèrent dans un fiacre qui stationnait à la porte de Carabine. Madame I4ourrisson indiqua tout bas au cocher une maison du pâté des Italiens, où l'on serait arrivé dans quelques Instants ; car, de la rue ijaint- Georges, la dislance est de sept i huit miaules ; mais madame Nourrisson ordonna de prendre par la rue Lepellelïer, et d'aller très-lentemeni, de manière k passer en revue les équipages stationnés.

— Brésilien ! dit la Nourrisson, vois à reconnaître les gens et !a voiture de Ion ange.

Le baron montra du doigt l'équipage de Valérie au moment où le ■acre passa devant.

— Bile a dit i tes gens de venir i dix heures, et elle s'est fait con-

Di^ciidence de Hulut.— m

duire eu fiacre i la maison où elle est avec le comte Steinbock ; elle y a diné, et elle viendra dans une demi-heure h l'Opéra. C'est bien Intvaillé I dit madame Nourrbson. Cela l'explique comment elle peut l'avoir attrapé si longtemps.

Le Brésilien ne répondit pas. Métamorphosé en tisre , il avait repris le sang-froid imperturbable tant admiré pendant le aincr. Enfin, il était calme comme un failli, te lendemain du bilan déposé.

A la porte de la fatale maison, slationnail une citadine i deux chevaux, de celles qui s'appellent Compagnie gMrali, du nom de l'entreprise,

— Reste dans ta boite, dit madame Nourrisson à Hontes. On n'entre pjs ici comme dans un estaminet, on viendra vous chercher.

Le piradis de madame HarncfTe et de Wenceslas ne ressemblait goère à la pctile maison Crcvei, que Crevel avait vendue au comte Maxime de Tiailles; car, dans son opinion, elle devenait inutile. Ce paradis, le paradis de bien du mon* de, consistait en um chambre siluéfi au quatrième étaçe, et donnant sur l'escalier, dans une maison sise an pâié des Italiens. A chaque étage, il se trouvait dans cette maison, sur chaque palier, une chambre, antrefois disposée pour servir de cuisine i chaque appartement. Hais la maison étant devenue une «xpice d'atiber|;e louée aux amours clandestins à des prix exorbitants, la principale locataire, h vraie madame Nourrisson , marchande i b loilette rue Neuve- Saint -Marc , avait jugé sainement de la valeur immense de ces cuisines, en en faisant des espèces de salles à manger. Chacune de ces pièces, flanquée de deux ^ros murs mitoyens, éclairée sur la rue, se trouvait loialement isolée, au moyen de portes battantes trèsépaisses qui fkis;iicn tune double fermeture sur le palier. On pouvait donc causer de secrets importants en dinant s.-ins courir le risque d'firc entendu. Pourplusdesârelé, les fenêtres étaient pourvues de persienncs au dehors et de volets en dedans. Ces chambres, i causo de cette particularité , coûtaieiH trois cents francs par mois. Cette maison , grosse de paradis et de mystères, était louée vingl-quatre mille francs à madame Noutrissonl'^, qui en gagnait vhigl mille, bon an, mal an, s»

elle n'administra il point

gérante (madame Nourrisson II*) payée, par elle-mËmc.

Le paradis loué au comte Stcinbr)<.k avait ëlé tapissé de Perse. La froideur et la durelé d'im ignoble carreau rougi d'encaustique iic se scni.iii plus aux pieds sous un moelleux lapis. Le mobilier consistait en deux jolies chaises et un lit dans une alcftve, alors à demi caché par une table cb;trgée des restes d'un dincr fin, et où deux bouteilles i longs bnuchons et une bouteille de vin de Champagne éteinte dans sa glace jalonnaient les champs de Bacchus cultivés par Vénus. On voyait, covoyca sans doute par Valérie, un bon fauleuil-ganaclie à c&té d'une chauffeuse, et une jolie commode en bois de rose avec sa glace bien cncadiéc en style Pompadour. Une lampe au plafnnd donnait un demijour accru par les bougies de la table cl par celles qui décoraient la cheminée.

Cu croquis peindra, urbi et orbi, l'amour chmdcstin dam les Aie*-

LA COUSIW. BETTE.

"^ Ifi:.

quines proportioDs qu'j imprisM le Paris de 1840. A quelle distance esKin, hélas ! de l'amour ailullëre symbolisé par les filets de Vulcaio il ji a trois mille aos.

Au momeoi où Cydalise ei le baron moDtaîenl, Valérie, debout devant la cheminée, où brillail une falourde, se faisait lacer par Wenceslas. C'est le moment où la Femme qui n'est ni trop grasse ui trop maigre, comme élail la fine, l'iléganle Valérie, oiïre des beautés surnaturelles. La cbalr rosée, A teintes moites, sollicite nn regard des yeux les plus endormis. Les lignes du corps, alors si peu voilé, sont si nettement accusées par les plis éclatants du jupon et par le tiasin du corset, que la femme est irrésistible, comme loui ce qu'on est obligé de quitter. Le visage heureui et souriant dans le miroir, le pied qui s'impalieuie, la main qui va réparant le désordre des boucles de la coiffure mal reconstruite, les yeux où déborde ta reconnaissance ; puis le feu du contentement qui, semblable à un coucher de soleil, embrase les plus menus détails de la physionomie, tout de cette heure eo fait une

mÎDe i souvenirs !

Certes, qoicODqoe jetant on regard sur les premières erreurs de sa vie y reprendra quelquesuns de ces délicieux détails, comprendra peutêtre, sans les excuser, les folies des Uuloi et draCrevel. Les femme* connaissent si bien leur puissance en ce moment, qu'elles y trouvent lou-> jours ce qu'on peut appeler le fetptn du ren-

dCI-TODS.

— Allons donc! après deux ans, tu ne sais pas cucurc lacer une feui* nie ! tu es aussi par trop Potonais! Voilà dît heures, mon Weaccs-Jas I dit Valérie en riant,

Encemomeni.unemtfclianie bonne Ht adroitement sauter avec la lame d'ire couteau le crochet de la porte battante qui faisait toute la sécurité d'Adam et d'Eve. Elle ouvrit bru«quetneni la porte» car les locataires de ces Eden ont tous peu de temps i eux, et découvrit im de ces charmants tabli-aux de genre, si souvent exposés au salou, d'après Uaviirni.

— Ici, madame ! dit la fille.

El Cvdalfce entra suivie do Won Hontes.

— Hais il y a du monde!... Excusez, mada- IM, dit la Hormaode effrayée.

infime, car vous m'avei espionnée, vous avei acheté chaque nurdiA de cet escalier, et la maîtresse de la maison, et la servante, et Reine pem-élre... Oh ! que tout cela est beau I Si j'avais un reste d'afTection pour un homme si lâche, je lui donnerais des raisons de nature à redoubler ramourl...Haisjevouslaisse, monsieur, avec tous vos doutes, qui deviendront des remords,.. Wenceslas, ma robe.

Elle prit sa robe, la passa, s'examina dans le miroir, et acheva tranquillement de s'habiller sans regarder le Brésilien, absoluracot comme si elle élail seule.

— Wenceslas! éles-vous prél? allei devant. Elle avait du coin de l'œil et dans la glace espionné la physionomie de Hontes, elle crut retrouver dans sa pâleur les indices de cette faiblesse qui livre ces homm<^ si forts à la ^scinalion de la femme, elle le prit par la main en s'approcbant assez près de lui pour qu'il put respirer ces terribles parfums aimés dont se Rrisent les amoureux; et, le semant palpiter, elle le regarda d'un air de reproche ; — Je vous ■ ■ ' f t I pwmets d'aller racon-

. J V i ter votre expéditioa ï

" M. Crevcl, il ne vous

croira iamah, aussi ai-je le droit de l'épouser; il sera mon mari après demain!... et je le rendrai bien heureux I... Adieu'.

Uchei de m' oublier...

"— Ah! Valérie I s'écria Henri Montés en la serrant dans ses bras, c'cKt impossible ! Viens au Brésil!

Valérie regarda le baron et retrouva son esclave.

-Ah!:

u mai

c'est Valérie! s'Âîriâ UmlunuUirusn'eliiiitJDi

Hontes , qni femu la porte violemment.

Madame HamefTe, en proie i une émotion trop vive pour âtre dissîmolée, se laissa tomber sur une chaufTeuse au (oin de la cliemluée. Denx larmes roulère&t dans ses yeux et se séchèrent aussllôl. Elle regarda HoBtèf, iperfut h Kormande et partit d'un éclat de rire forcé. La duniié de la femme offensée effaça l'mcorrection de sa toilette inachevée, elle TÏfat au Brésilien, et le regarda si Bërement,'^qi)e ses yeux étiocelèrent comme des armes.

^ Vmli donc, dil-elle en venant se poser devant le Brésilien et lui moDirant Gydalise, de quoi est doublée vulre iidélité ! Vous ! qui m'avex fait des promesses à convaincre une athée en amour! vous pour qui je faisais tant de choses et même des crimes!... Vous avez raison, monteur, je ne suis rien auprès d'une lîlte de cet tge et de cette .. , 1 .g gjj^ çg j|iiç ^uijg gllp^ ijjg jji.g |.çpfji.e|]g gQ mouirani

Weoceslas, dont le désordre était une preuve trop évidente pour f*te. Cee\ me ttfirit, SI Je pouvais vous aimer, après cette trab

être trahison

toujours, Henri! dans deux ans, je serais (a femoK ; mais la Dgiire m ce moment me parait bien sournoise.

—Jeiejurcqu'onm'a grisé, que de faux amis m'ont jeté cette femme sur les bras, et que tout ceci est l'muvre du hasard! dit Hontes.

— Je pourrais donc encore le panloimer !

dit-elle en sour'tanl.

— Et te marierais-tu toujours? demanda le baron en proie à une navrante anxiété.

— Quatre-vingt mille francs de rente ! dil-elIc avec un enthousiasme à demi comique. Et &evel m'aime tint, qu'il en mourra!

— Ah t je le comprends, dit le Brésilien.

— Eh bien !... dans quelques jours, nous nous entendrons, ditelle.

Et elle descendit triom-

— Je n*ai plus de scrupules, pensa le baron, qui resta planté sur ses jambes pendant un moment. Comment ! celte femme pense à se servir de son amour pour se débajjaiiser de cet imbécile, comme clic comptait sur la destruction de Harueffe !... Je serai l'instrument de la colère divine!

Deux jours après, ceux des convives de du Tlllet qui déchiraient madame HarnefTe i belles dents se trouvaient attablés' chez elle, une heure après qu'elle venait de dire peau neuve en changeant son nom pour le glorieux nom d'un maire do Paris. Cette trahison de la langue est une des légèretés les plus ordinaires de U vie parisienne. Valérie avait eu le plaisir de voir à l'église le baron brésilien, que Crevel, devenu mari complet, invita par forfanterie. La présence de Hontes nu déjeuner n'étonna personne. Tons ces gens d'esprit étaient depuis longtemps familiarisés avec les lâchetés de la passion, avec les transactions du phisir. La profonde mélancolie de Stdnbock, qui coin-

LES PARENTS PAUVRES

mcnçaH à mépriser celle dont il aYait fail un ange, parut être irexccllent goût. Le Polonais semblait dire ainsi qtie totil élait fini entre Valérie et lui. Lisbeth vint embrasser sa chère madame Crevol, en s'excusant de ne pas assister au déjeuner sur le douloureux état de la sanié d'Adellne.

— Sois tranquille, dit-elle à Valérie en la quittant. Ils te recevront chez eux et tu les recevras chez toi. Pour avoir seulement entendu CCS quatre mots : Deux cent mille francs, la baronne est à la mon. Oh ! tu les liens tous par celte histoire ; mais tu me la diras?...

Un mois après son mariage, Valérie eo étak à sa dixième Querelle avec Steinbock, qui voulait d'elle des explications sur Uenri Hontes, qui lui rappelait ses phrases pendant la scène du paradis, et qui, non coulent de (létrir Valéi ie par des termes de mépiis, la surveillait tellement qu*ellc ne trouvait plus un instant de liberté, tant elle était Rressée entre la jalousie de Wenceslas et l'empressement de Crevel. ayant plus auprès d'elle Lisbeih, qui la conseillait admirablement bien, elle s'emporta jusqu'à reprocher durement à Wenceslas l'argent qu'elle lui prêtait. La fierté de Steinbeck se réveilla si bien, qu'il ne revint plus à Tbdiel Crevel. Valérie avait atteint son but, elle voulait éloigner Wenceslas pendant quelque temps pour recouvrer sa liberté. Valérie attendit un voyage à la campagne que Crevel devait faire chez le comte Popinoi afin d'y négocier la présentation de madame Crevel, et put ainsi donner un rendez-vous au baron, qu'elle désirait avoir toute une journée à elle pour lui donner des raisons qui devaient re* doubler l'amour du Brésilien. Le matin de ce jour4à« Reine, jugeant de son crime par la grosseur de la somme reçue, essaya d'avertir sa mai* tresse, à qui naturellement elle s'intéressait plus qu'à des inconnus; mais, comme ou l'avait menacée de la rendre folle et de l'enfermer à la Salpclrièrc, eu cas d'iudiscrétion, elle lîft timide.

— Madame est si heureuse maintenant. dit-elle« pourquoi s'embarrasscrait-elle encore de ce Brésilien?... Je m'en déie, moi !

— C'est vrai. Reine ! répondit-elle; aussi vaii-je le congédier.

-* Ah ! madame, j'en suis Wen aise. Il m'effraye, ce moricaud ! Je le crois capable de tout...

— Es tu sotte ! c'est pour W qu'il iMit eraindre quand il est avee moi.

Eu ce moment Lisbeth entra.

— Ma chère gentiHe clievrette! il y a longtemps ^ee nous ne nous sommes vues ! dit Valérie, je suis bien nMlbeereose! Gre? el m'assomme, et je n'ai plus de Wenceslas ; nous womam immilléi*

— Je le sais, reprit Lisbeih, et e'est à eaMe de lei que je vi^ns : Victorin Ta rencontré sur les cinq lM»ires de soir, au moment où il entrait dans un restaurant à vingt cinq sous, me de Valois: il l'a pris à jeuu par les sentiments et l'a ramené me Loaisle-Grand... Uortcnse, eu revoyant Wenceskis maigre, souffrant, mal v^u, lui a tendu la inalu. Voilà conuMcnl tu me trahis !

•— .V. Uenri, madame ! vint dire le valet de Chaudière à l'oreille 4e

Valérie.

— Laisse-moi, Lisbeth, je t'explique^ leut cela 4emaiu I...

Mais, comme on va le voir, Yaîéiiie ne devait bientôc plus pouvoir rien expliquer à personne.

Vers la fin du mois de mai, la pension du baron Balot fui entièrement dégagée par les payements que Victorin avait successivement faiià au baron de Nucingen. Cliacuu sait que les semestres des pensions ne sont acquittés que sur la prà«ntation d'un certificat de vie, et, comme ou ignorait la demeure du baron Uulot, les semestres frap;)és d'opposition au profit de V.iuvinet restaient accumulés au Trésor. Vauvinet ayant signé sa mainlevée, désormais il était indis^ pcns;ibie de trouver le titulaire pour toucher l'arriéré. La baronne avait, cràcc aux soius du docteur Bianchou, recouvré la santé. La bonne Josépha roiilribua par une lettre, dont l'orlhographe trahissait la collaboration du duc d'IIérouville, à l'entier rétablissement d'Adelinc. Voici oc que la cantatrice écrivit à la baronne, après quarante jours de recherches actives :

« Madame la baronne,

« M. Ihilot vivait, il y a deux mois, rue des Bernardins, avec Elodie c Chardin, la repriseuse de dentelle*, qui l'avait enlevé à mademoiselle « Bijou; mais il est parti, laissant là tout ce qu'il possédait, sans dire « un mot, sans qa'on puisse savoir où il est allé. Je ne me suis pas « décoHiagée, et j'ai mis à sa poursuite un iiemme qui déjà croit l'a- « voir rencontré sur le boulevard Bourdon.

« La pauvre juive tiendra la promesse faite à la chrétienne. Que <( I ange prie pour le démon ! c'est ce qui doit arriver quelquefois dans « le ciel.

« Je suis, avec un profond respect et pour toujours, votre bimible « ser\'attte,

c JosÉraA MnAii. •

Maître Hiilot d'Ervy n'entendant plus parler de la terrible madame Nourrisson, voyant sou beau-père marié, ayant reconquis sou beaufrcrc, revenu sous le toil de la famille, n'éprouvant aucune conira* riété de sa nouvelle belle-mère, et Irouvant sa mère mieux do jour en jour, se l:iiss:\it aller à ses travaux |)otiliques et judiciaires, emporté par le courant rapide de la vie parisienne, où les heures comptent pour des journées. Chargé d'un rapport à la Chambre des députés, il fut obligé, vers hi fin de la session, do passer toute une nuit à travailler. Rentré dans son cabinet vers neuf heures, il attendait que son valet de chambre apportât ses flambeaux garnis d'abat-jour. cl il pensait à son père. Il se reprochait de laisser la cantatrice occupée de cette recherche, et II se proposait de voir à ce sujet le lendemain M. Chapuzot, lorsqu'il aperçut à sa fenêtre, dans la lueur du crépuscule, une sublime tête ae vieillard, à crâne jaune, bordé do cheveux blancs.

^ Biles, mon cher monsieur, qu'on laisse arriver jusqu'à vous un pauvre ermite venu du désert et chargé de quêter pour la reconstruction d'un saint asile.

Cette vision, qui prenait une voix et qui rappela soudain k Tavocat une prophétie de l'horrible Ifonrrisson, le fit tressaillir.

— introduisez ce vieillard, dit-il à son valet de chambre.

— Il empestera le cabinel 4e monsieur, répondit le domestique, il porte une robe brune nii*ll n*a pas renouvelée depuis son dépari de Syrie, et il n'a pat ëe «iienNse...

— • Introduisez ce irieMard, répéta l'avocat.

Le vieillard entra, Victorin examina d'un œil défiant ce soi-^lisani ermite en pèlerinaoe, et vit un superbe modèle de ces moines napolitains dont les roSee seni soeurs des guenilles du laiBareue dont les sandales sont les MHont d« cuir, comme le moine est lui-même un haillon humain. (rdUHfTune vérité si complète, que, tout en gardant sa déûance, l'avocat ae fonnnanda d'avoir cru aux sortilèges de madame Nourrisson.

^ Que me tewandw-vons?

-« Ce que vnw creyei devoir mt donner.

Victorin prit eent tons à nœ pile d'écus et tendit la pièce à l'étranger.

— k coinpie de clnqoaiHe mille francs, c'est pen, dit le roendiaot du désert.

Celte phrase dieilpa tomes les incertitudes de Victorin.

— Et le cid a-l-fl lem tes promesses? dit l'avocat en fronçant le sourcil.

— Le donte est nne eliense, mon fils ! répliqua le solitaire. Si vous voulez ne payer qn*après les pompes funèbres accomplies, vous êtes dans votre droit, jù revîeiidrai dans huit jours.

— Les pompes hnèhres I s'écria l'avocat en se levant.

-*- On a mardié, dit le vieilbrd en se retirant, et les morts vont vite k Paris !

— Quand HokH» qui hnissa la tétOf voulut répondre, l'agile vieillard avait dispam.

— Je n'T comprends pas un mot, se dit flulot fils à luinnême.. . Mais dans httit Jours, je lui redemanderai mon père, si nous ne l'avons pas trouvé. M madame Nourrisson (ouit elle se nomme ainsi) preud-cilc de pareils acienra?

Le lendemain, le doelenr Bianchon permit k la baronne de descendre au jardin, après avoir examine Lisbeth qui, depuis un mois, était obligée par une légère maladie .des bronches de gattler la chambre. Le savant docteur, qui n'osa dire toute sa pensée sur LIsbeib avant d'avoir observé les symptômes décisifs, accompagna la baroime au jardin pour étudier, après deux mois de réclusion, l'efTèt du plein air sur le tressaillement nerveux dont il s'occupait. La guérison de cette névrose affriolait le génie de Bianchon. En voyant ce frand et célèbre médecin assis et leur accordant quelques instants, la baronoe et ses enfants eurent une conversation de politesse avec lui.

— Vous avez une vie bien occupée, et bien tristement ! dit la bnronne. Je sais ce que c'est que d'employer ses journées à voir des misères ou des douleurs physiques.

^ Madame, répondit le médecin, je n'ignore pas les spectacles qoe la charité vous oblige à contempler; mais vous vous y fierez k h longue, comme nous nous y faisons ions. C'est la loi sociale. Le confesseur, le magistrat, l'avoué, seraient impossibles si Veêprii de Vélêl ne domptait pas le cœur de V homme. Vivrait-on sans l'accomplissement de ce phénomène? Le militaire, en temps de guerre, n'est«-ii pas également réservé à des s|)ectacles encore plus cruels que ne le sont les nôtres? et tous les militaires qui ont vu le (eu sont bons. Nous, noos avons le pkiisir d'une cure qui réussit, comme vous avett vous, la jouissance de sauver une iamille des horreurs de la fium, de la dépravation, de la misère, en la rendant an travail, â b vie sodale : mais comment se consolent le magistrat, le commissaipc depoUee et l'avoue qui passent leur vie à fouiller les plus scélérates combinaisons de l'ia-

LA COUSINE BEI TE

tërèc, ce moDSlre social qui connaît le regrci de ne pas avoir réussi, mais que le repentir ne visiiera jauiais? La moitié de la sociclé passe sa vie à observer l'autre. J'ai pour ami depuis bien hiuglcnips un avoue, maintenanl retiré, qui me disait que, depuis quinze ans, lés noiaircs, les avoués, se dénenl autant de leurs clients que des adversaiies de leurs clients. Monsieur votre fils est avocat, n'a-t-il jamais été compromis par celui dont il entreprenait la défense?

— Ob ! souvent ! dit en souriant Victorin.

— D'où vient ce mal profond? demanda la baronne.

— Du manque de reliffion, répondit le médecin, et de Tenvabissement de la finance, qui n est autre chose que l'égoîsme soKdifié. L'ar« gcnt autrefois n'était pas tout, on admettait des supériorités qui le primaient. Il y avait la noblesse, le talent, les services rendus à l'Btat; mais aujourd'hui la loi fait de l'argent un étalon général* elle l'a pris pour base de la capacité politique l Certains macpstrats ne sont pas éKgibles, Jean-Jacques Rousseau ne serait pas éligiblel Les liéritages perpéiuellement divisés obligent chacun à penser h sol dès Tàge de vingt an^ Eh bien ! entre la nécessité de faire fortune et la dépravation des combinaisons, il n*y a pas d'obstacle, car le sentiment rcHgieux manque en France, maigre les louables efforts de ceux qui lenleni une restauration catholique. Voilà ce que disent tous ceux qui contemplent, comme moi, la société dans ses entrailles.

— Vous avez peu de plaisirs, dit Hortense.

— Le vrai médecin, répondit Bianchon, se passionne pour la science. Il se soutient par ce sentiment autant que par la certitude de son utlliié sociale. Tenez, en ce moment, vous me voyez dans une espèce de joie scientifique, et bien des gens superficiels me prendraient pour un homme sans cœur. Je vais annoncer demain à l'Académie de médecine une trouvaille. J'observe en ce moment une maladie perdue. Une maladie mortelle, d'ailleurs, et contre laquelle nous sommes sans armes dans les climats tempérés^ car elle est guérissable aux Indc^ Une mala<lie qui régnait au moyen âge. Çj^t une belle lutte que celle du médecin contre un pareil sujet. Depuis dix jours, je pense à toute heure à mes malades, car ils sont deux, la femme et le mari ! Ne voos sijiit-ils pas alliés : car, madame, vous êtes la 611e de M. Grevel, dit-il en s*adrcssaot à Gélestlne.

— Quoi l votre malade serait mon père?... dit Gélestine. Demeuret-il rue Barbet*dc*Jouy?

— C'est bien cela, répondit Bianchon.

— Et la maladie est mortelle? répéta Victorin épouvanté.

— Je vais chez mon père ! s'écria Gélestine en se levant.

— Je vous le défends bien positivement, madame, répondit tranquillement Bbnchou. Cette malacue est contagieuse.

— Vous y allez bien, monsieur, répliqua la jeune femme. Croyez-vous que les devoirs de la fille ne soieut pas supérieurs à ceux du médecin?

— M.idame, un médecin sait comment se préserver de la contagion, et l'irréflexion de votre dévouement me prouve que vous ne pourriez pas avoir ma prudence.

Cclesilne se leva, retourna chez elle, où elle s^habilla pour sortir.

— Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espcrez-vous sauver M. et madame Grevel?

Je Tespère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi... Cette maladie est une maladie propre aux nègres vt aux pcuphides américaines, dont le système cutané diflere de celui des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication entre lc«: noirs, les cuivrés, les métis et M. ou madame Grevel. Si c'est d'ailleurs une maladie fort heU» pour nous, elle est affreuse pour tout le monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est bien punie par oîi clic a pécbJ, car elle est ai^ourd'hni d'une ionoble laideur, si toutefois elle est quelque chose ! ses dents et ses cheveux tombent, elle a Taspect des lépreux, elle se fait horreur k elle-même : ses mains, époavantabics à voir, sont enflées et couvertes de pustules verdûtres ; les ongles déchaussa restent dans les plaies qu'elle gratte; enfin toutes les extrémités se déiroiseat dans la sanie qui les ronge.

— Mais la cause de ces désordres? demanda l'avocat.

— Oh ! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang, U se décompose avec une effrayante rapidité. J'espère attaquer le sans, je l'ai fait analyser; je rentre prendre chez moi le résultat du travail Je mon ami le professeur DiiVal, le fameux chimiste, pour entreprendre 00 de ces coups desespérés que nous jouons quelquefois contre la mort.

— Le doigt de Dieu est là 1 dit la baronne d une voix profondément émue. Quoique cette femme m'ait causé des maux qui m'ont fait appeler, dans des moments de folie, la justice divine sur sa tète, je sou* haite, mon Dieu ! que vous réussissiez, monsieur le docteur.

Uolot fils avait le vertige, il regardait sa mère, sa scenr et le docteur alternativement, en tremblant qu'on ne devin&t ses pensées, il se considérait comme un assassin. Uorlense, elle, trouvait Dieu très» juste. Gélestine reparut pour prier son mari de l'accompagner.

— Si vottsy allez, mdane, et voos, moasienr, restez^ m pied de

distance du lit des malades, voilà toute la précaution. Ni vous ni votre femme bc vous avisez d'embrasser le moribond ! Aussi devez-vous ac« compagncr votre femme, monsieur Uulot, pour l'empêcher de trans» gresser cette ordonnance.

Adeline et Hortense, restées seules, allèrent tenir compagnie à Lis* bcth, La haine dlloriense contre Valérie était si violente, qu'elle ne put en contenir l'explosion.

— Cousine! ma mère et moi bous sommes vengées!... s'écrla*t-elle. Cette venimeiise créature se sera mordue, elle est en décomposition!

*- Hortense, dit la baronne, tu n'es pas chrétienne en ce moment. To devrais prier Dieu de daigner inspirer le repentir à cette mallieureiKe.

•— Que dites- vous? s*écria la Bette en se levant de sa chaise, parlez-vous de Valérie?

— Oui, répondu Adeline, elle est condamnée, elle va mourir d'une horrible mahdie, dont la description seule donne le frisson.

Les dents de la cousine Bette claquèrent, elle fut prise d'une sueur froide, elle eut une secousse terrible qui révéla la profondeur de son amitié passionnée pour Valérie.

— J'y vais, dit-elle.

— Mais le docteur t'a défendu de sortir.

— N'importe ! j'y vais. Ce pauvre Grevel, dans quel état il doit être, car il aime sa femme...

— Il meurt aussi, répliqua la comtesse Sieinbock. Ah ! tous nos ennemis sont entre les maius du diable...

— De Dieu I... ma fiHe...

Lisbeih s'habilla, prit son fameux cachemire jaune, sa capote de velours noir, mit ses brodequins ; et, rebelle aux remontrances d'Adofine et d'Horiense, elle partit comme poussée par une force despotique. Arrivée rue Barbet quelques instants après H. et madame Hulot, Lisbeth trouva sept médecins, que Bianchon avait mandés pour observer ce cas unique, et auxquels il venait de se joindre. Ces docteurs, debout dans le salon, discutaient sur la maladie : tantôt l'un, tsint6t l'autre, allait soit dans la chambre de Valérie, soit dans celle de Grevel, pour observer, et revenait avec un argument basé sur cette rapide observation.

Deux graves opinions partageaient ces princes de la science. L'un, seul de son opinion, tenait pour un empoisonnement et parlait de vengeance particulière en niant qu'on eât retrouvé la maladie décrite au moyen âge. Trois autres voulaient voir une décomposition de la lymphe et des humeurs. l*e second parti, celui de Bianchon, soutenait que cette maladie était causée par une viciatlon du sang, que corrom-

{>ait un principe niorbifique inconnu. Bianchon apportait le résultat de 'analyse du sauj; faite par le professeur Duval. Les moyens curatifs, quoique désespérés et tout à fait empiriques, dépendaient de la sointion de ce problème médical.

Lisbelh resta péirifice à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire de Saint-Thoit^as-d*Aquin au chevet de son amie, et une sœur de charité la soignant. La religion trouvait une âme à sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de la créature, n'avait gardé que la vue. U sœur de charité, qui seule avait accepté h tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi Tliglisc catholique, ce corps divin, toujours animé par Tinspii-ation du sacrifice en toute chose, assistait, sous sa double forme d'esprit et de chair, cette hifàuie et infecte moribonde en lui prodiguant sa ntnsuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséi'icorde.

I^s domestiques épouvantés refusaient d'entrer dans la chambre de monsieur ou de madame; ils ne songeaient qu'à enx et trouvaient leurs maîtres jusleinent Trappes. L'infection était si grande que, malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne ne pouvait rester longtemps dans la chambre de Valérie. La rcligiou seule y veillait. Comment une fenune d'un esprit aussi supérieur que Valérie ne se serait-elle pas demandé quel mtérôt faisait rester là ces deux représentants de l'Eglise. Aussi la mourante avait elle écoulé la voix du prêtre. Le repentir avait entanné cette unie perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait a la beauté. La aélicate Valérie avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que Grevel, et elle devait mourir la première, ayant été d'ailleurs la première attaquée.

' — Si je n'avais pas été malade, je serais venue te soigoer, dit enfin Lisbcth après avoir échangé un regard avec les yeux abattus de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre, maist en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.

— Pauvre Lisbeth, tu m'aimes encore, toi! je le vois, dit Vulcrie. Ecoule ! je n'ai plus qu'un jour ou deux à penser, car je ue puis pas dire vivre. Tu le vois : je n'ai plus de corps, je suis un tas de bouc... On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n'ai que ce que je mérite. Ah .'je voudrais, pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j'ai fait*

— Ob ! dit Lisbetb; si tu parles ainsi, tu es bien morte i

LES PARRINTS PAUVRES.

— N*eiDpêchcz pas celle femme de se repentir, laissez-la dans ses pensées chrêliennes, dit le prêlre.

— Plus rien ! se dil Lisbelh épouvantée. Jb ne reconnais ni ses veux, ni sa bouche ! Il ne reslc pas un seul irait d*elle! Et Tesprit a déménagé ! Ob ! c'e»l effrayant ! . . •

— Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c'est que la morl, ce que c'est que de penser Torcément au lendemain de son dernier jour, à ce que Ton doit trouver dans le cercueil : des vers pour le corps, mais quoi pour Tâme?... Ab ! Lisbelh, je sens qu'il y a une autre vie!... et je suis toute à une terreur qui m'erop|écbe de sentir les douleurs de ma chair décomposée!... Moi qui disais en riant à Crevel, en nie mo*

allant d'une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes u malheur... Eh bien ! j'étais prophète !... Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbelh ! Si tu m'aimes, imite-moi, repens-tol !

— Moi ! dit la Lorraine, j*ai vu la vengeance partout dans la nature, les insectes périssent pour satisfaire le besoin de se venger quand on les attaque ! Et ces messieurs, dit-elle en montrant le prêtre, ne nous disent*Us pas que Dieu se venge, et que sa vengeance dure rélernité !..• Le prêtre jeta sur Lisbetb un regard plein de douceur et lui dit : — Vous êtes athée, madame.

— Mais vois donc oà j'en suis!... lui dit Valérie.

— El d'où te vient cette gangrène? demanda la vieille fille, qui resta dans son incrédulité villageoise.

— Oh ! j'ai reçu de Henri un billet qui ne me laisse aucun doute sur mon sort.*. Il m'a tuée. Mourir au moment où je voulais vivre honnêtement, et mourir un objet d'borreiir... Lisl)e(h, abandonne toute idée de vengeance! Sois bonne pour cette famille, à qui j'ai déjà, par un testament, douné tout ce dont la loi ne permet de disposer! Va, ma fille, quoique tu sois le seul être aujourd'hui qui no s'éloiffne pas de moi avec horreur, je t'en supplie, va t'en, laisse-moi*. . je n ai plus que le temps de me livrer à Dieu I...

— Elle bat la campagne, se dil Lisbelh sur le seuil de la chambre.

Le sentiment le plus violent que Ton roimnisse, l'amiiio d'une femme pour une femme, n'eut pas l'hctoïque constance de l'Eglise.

Lisbelh, suffoquée par les miasmes délélèics, quitta la chambre. Elle vit les médecins continuant à discuter. M.iis Topiiiion de Bianchon remportait et l'on ne débattait plus que la manière d'entreprendre l'expérience...

— Ce sera toujours une magnifique autopsie, disait un des opposants, et nous aurons deux sujets pour pouvoir établir des comparaisons.

Lisbelh accompagna Bianchon, qui vînt au lit de la malade, sans avoir l'air de s'apercevoir de la fétidité qui s'en exhalait.

— Madame, dtt^il, nous allons essayer sur vous une médication puissante et qui peut vous sauver...

— Si vous me sauvez, dit-elle, serai-je belle comme auparavant?... -*- Peut-être! dit le savant médecin.

— Votre peut-être est connu ! dil Valérie. Je serais comme ces femmes tombées dans le feu! Laissez-moi toute à l'Eglise! je ne puis maintenant plaire qu'à Dieu ! je vais tâcher de me récoucilier avec lui, ce sera ma dernière coquetterie ! Oui, il faut que je faste le bon Dieu!

— Voilà le dernier mol de ma pauvre Valérie, je la retrouve, dit Lisbelh en pleurant. «

La Lorraine crut devoir passer dans la chambre de Crevel, où elle trouva Victorin et sa femme assis à trois pieds de distance du lit du pestiféré.

— Lisbelh, dit-il, on me cache l'état dans lequel est ma femme, tu viens de la voir, comment va-t-elle?

— Elle est mieux, elle se dit sauvée! répondit Lisbelh en se permettant ce calembour afin de tranquilliser Crevel.

— Ab I bon, reprit le maire, car j'avais peur d'être la cause de sa maladie... On n'a pas été commis- voyageur pour la parfumerie impunément. Je me fais des reproches. Si je la perdais, que'deviendrais-je? Ma parole d'honneur, mes enfants, j'adore celle femme-là.

Crevel essaya de se mettre en position en se remettant sur son séant.

— Oh ! papa, dit Célestiae, si vous pouviez être bien portant, je recevrais ma belle-mère, j'en fois le vœu !

— Pauvre petite Céiestine! reprit Crevel, viens m'embrasserl... Victorin retînt sa femme, qui s'élançait.

— Vous ignorez, monsieur, dit avec douceur l'avocat, que votre maladie est contagieuse...

— C'est vrai, répondit Crevel, les médecins s applaudisseul d'avoir retrouvé sur moi je ne sais quelle peste du moyen âge qu'on croyait perdue, et qu'ils faisaient tambouriner dans leurs Facultés... C'est fort drôle!

— Papa, dit Céiestine, soyez courageux et vous triompherez de cette maladie.

— Soyez ciilmes, mes enfants, la mon regarde à deux fuis avant de frapper îin maire de Paris! dit-il avec un sang-froid Comique. El puis, si mou arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l'homme qu'il n deux fois honoré de ses suffrages... ^Ilein! voyez comme je m'exprime avec facilité!) Eh bien! je saurai faire mes paquets. Je suis un ancien commis- voyageur, j'ai l'habitude des départs. Ah ! mes enfants, je sui^ un esprit fort.

— Papa, promets-moi de laisser venir l'Eglise à ton chevet.

— Jamais, répondit Crevel. Que voulez-vous, j'ai sucé le lait de la Révolution, je n'ai pas l'esprit du baron d'Holbach, mais j'ai sa force d'àme. Je suis plus que jamais Régence, mousquetaire gris, abbé Dobois, et maréchal de Richelieu ! sacrebleu ! Ma pauvre femme, qui perd la tête, vient de m'envoyer un hcmme à soutane, à moi, radmiraieur de Déranger, l'ami de Lisette, l'enfant de Voltaire et de Rousseau... Le médecin m'a dit, pour me tâler, pour savoir si la maladie m'abal- U)il : — Vous avez vu M. l'abbé ?... Eh bien ! j'ai imité le grand Montesquieu. Oui, j'ai regardé le médecin, tenez, comme cela, fit- il en se mettant de trois quarts, comme dans son portrait, et tendant la maia avec autorité, et j ai dil :

Cet esclave est venu,

Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.

Son ordre est un joli calembour, qui prouve qu'à l'agonie M. le président (le Montesquieu conservait toute la grâce de son génie, car on lui avait envoyé un jésuite !... J'aime ce passage... on ne peut pas dire de sa vie, mais de sa mort. Ah ! le passage 1 encore un calembour ! Le pass.ige Montesquieu.

Hiiloi fils c<mlemplail tristement son beau-père, en se demandant si la bêtise et la vanité ne possédaient pas une force égale à celle de la vraie grandeur d àme. Les causes qui font mouvoir les ressorts de Tànic semblent être tout à fait étrangères aux résultats. La force qiie déploie un grand crhninel seralt^llc donc la même que celle dont s'enorgueillit un Chainpcenetz allant au supplice?

A la fin de la semaine, madame Crevel était enterrée, après dos souffrances inouïes, et Crevel suivit sa femme à deux jours de distance. Ainsi, les effets du contrat de mariage furent annulés, et Crevel hérita de Valérie.

Le lendemain même de renlerremenl, l'avocat revit le vieiti moine, cl il le reçut sans mot dire. Le moine tendit silencieiiseinent la main, et, silencieusement aussi, matire Victorin Uulot lui remit quatrovingts billets de banque de mille francs, pris sur la somme que l'on trouva dans le secrétaire de Crevel. Madame Hulot jeune hérita de h terre de Presles ei de trente mille francs de rente. Madame Crevel avait légué trois cent mille francs au baron Hulot. Le scrofuieux Stanislas devait avoir, à sa majorité, l'hôtel Crevel et vingt-quatre mille francs de rente.

Parmi les nombreuses et sublimes associations instituées par la charité catholique dans Paris, il en est une, fondée par madame delà Chaiiierie, dont le but est de marier civilement et religieusemeiii les gens du peuple qui se sont unis de bonne volonté. Les l^islateurs, qui tiennent beaucoup aux produits de l'enregistrement, la bourgeoisie régnante, qui tient aux honoraires du noiarbt, feignent d'ignorer que les trois quarts des gens du peuple ne peuvent pas payer quinze fi*anc$ pour leur contrat de mariage. La chambre des notaires est au-dessous, en ceci, de la chambre des avoués de Paris. Les avoués de* Paris, compagnie assez calomniée, entreprennent gratuitement la poursuite des procès des indiffcnts, tandis que les notaires n'ont pas encore décidé de faire (gratis les contrats de mariage des pauvres gens. Quant au fisc, il faudrait remuer toute la machine gouvernementale pour obtenir ou'il se relâchât de sa rigueur à cet égard. L'enregistrement est sourd et muet. L'Eglise, de son côté, perçoit des droits sur les mariages. L'Eglise est, en France, excessivement fiscale ; elle se livre, dans la maison de Dieu, à d'ignobles trafics de petits bancs et de chaises dont s'indignent les étrangers, quoiqu'elle ne puisse avoir oublié la colère du Sauveur chassant les vendeurs du temple. Si l'Eglise se relâche difficilement de ses droits, il faut que ses droits, dits de fabrique, constituent aujourd'hui l'une de ses ressources, et la faute des Eglises serait alors'celie de l'Etat. La réunion de ces circonstances, par un temps où l'on s'inquiète beaucoup trop des nègres, des petits condamnés de la police correctionnelle, pour s'occuper des honnêtes

Sens qui soufirenl, fait que beaucoup de ménages nonnêtes restent ans le concubinage, faute de trente francs, dernier prix auauel le notariat, l'enregistrement, la mairie et l'église puissent unir aeux Parisiens. L'institution de madame de la Chanierie, fondée pour remettre les pauvres ménages dans la voie religieuse et légale, est à la poursuite de ces couples, qu'elle trouve d'autant mieux qu'elle les secourt comme indigents, avant de vérifier leur état civil;

Lorsque madame la baronne Hulot fut tout à fait rétablie, elle reprit ses occupations. Ce fût alors que la respectable madame de la Ghaa-

LA COUSIiNE BRTTE.

terie vint prier Âddioe de Joindre la légalisation des mariages naturels aux bonnes œuvres dont elle était rintermédiaire.

Une des premières tentatives de la baronne en ce senre eut lieu dans le quartier sinistre nommé autrefois la PetUe-Pw^gne^ et que circonscrivent la rue du Roclier, la rue de la Pépinière et la rue de Niroménil. Il existe là comme une succursale du fuubourg Saint-Marceau. Pour peindre ce quartier, il suffira de dire que les propriétaires de certaines maisons habitées par des industriels sans industries, par de dangereux ferrailleurs, par des indigents livrés à des métiers périlleux, n'osent pas y réclamer leurs loyers, et ne trouvent pas d'nuissiers qui veuillent expulser les locataires insolvables. En ce moment, la spéculation, qui tend à changer la face de ce coin de Paris, et à bâtir l'espace en friche qui sépare la rue d'Amsterdam de la rue du Paubourg-du-Roule, eu modifiera sans doute la population, car la truelle est, à Paris, plus civilisatrice qu'on ne le pense! En b&tissant de belles et d'élégantes maisons à concierges, les bordant de trottoirs et y pratiquant des boutlaues, la spéculation écarte, par le prix du loyer,- les gens sans aveu, les ménages sans mobilier et les mauvais locataires. Ainsi les quartiers se débarrassent de ces populations sinistres et de ces bouges où la police ne met le pied que quaud la justice l'ordonne.

Eu juin 1844, l'aspect de la place Delaborde et de ses environs était encore peu rassurant. Le fantassin élégant qui, de la rue de la Pépinière, remonlait |Mir hasard dans ces rues épouvantables, s'étonnait de voir Paristocratie coudoyée là par une infime Bohème. Bans ces quartiers, où v^ètent l'indigence iporante et la misère aux abois, florissént les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris. Là où vous voyez écrits ces deux mots : Ecrivain public^ en grosse coulée, sur un papier blanc affiché à la vitre de quelque entresol ou d'un fangeux rez-de-chaussée, vous pouvez hardiment penser que le quair^er recèle beaucoup de gens ignares, et |>artant des malheurs, des vices et des criminels. L'ignorance est la mère de tous les crimes. Un crime est, avant tout, un manque de raisonnement.

Or, pendant la maladie de la baronne, ce quartier, |>our lequel elle était une seconde Providence, avait acquis un écrivain pubhc établi dans le passage du Soleil, dont le nom est une de ces antithèses familières dux Parisiens, car ce p.'tssage est doublement obscur. Cet écrivain, soupçonné d'être Allemand, se nommait Vyder, et vivait maritalement avec une jeune fille, de laquelle il était si jaloux, qu'il ne la laissait aller que chez d'honnêtes fumistes de la rue Saint- Lazare, Italiens comme tous les fumistes, et à Paris depuis longues années. Ces fumistes avalent été sauvés d'une Ciillite inévitable, et oui les aurait réduits à la misère, par la baronne Hulot, agissant pour le compte de madame de la Ghaniene. En quelques mois, l'aisance avait remplacé la misère, et la religion était entr^ en des cœurs qui naguère maudissaient hi Providence avec l'énergie particulière aux Italiens fumistes. Une des premières visites de la baronne fut donc pour cette famille. Elle fut heureuse du spectacle qui s'olfrit à ses regards, au fond de la maison où demeuraient ces braves gens, rue Saint-Lazare, auprès de la rue du Rocher. Au-dessus des magasins et de l'atelier, maiotenaot bien fournis, et où grouillaient des apprentis et des ouvriers, tous luliens de la vallée de Domodossoia, la famille occupait un petit appartement où le travail avait apporté l'abondance. La baronne fut reçue comme si c'eût été la Sainte- Vierge apparue. Après un quart d'heure d'examen, forcée d'attendre le mari pour savoir comment allaient les affaires, Adeline s'acquitta de son saint espionnage en s'enqnérant des malheureux que pouvait connaître la famille du fumiste.

— Ah ! n^a bonne dame, vous qui sauveriez les damnés de l'enfer, dit ritaliemie, il y a bien près d*ici une jeune fille à retirer de la perdition.

— La connaissez-vous bien? demanda la baronne.

— G est la petite-fille d'un ancien patron de mon mari, venu en France dès la révolution, en 1798, nommé Judici. Le père Judici a été, sous l'empereur Napoléon, l'un des premiers fumistes de Paris ; il est mort en 1819, laissant une belle fortune à son fils.* Hais le fils Judici a tout mangé avec de mauvaises femmes, et il a fini par en épouser une plus rusée que les autres, celle dont il a eu cetto pauvre petite fille, qui sort d'avoir qumze ans.

— Que lui Cât-il arrivé? dit la baronne vivement impressionnée par la ressemblance du caractère de ce Judici avec celui de son mari.

— Eh bien ! madame, cette petite, nommée Atala, a quitté père et mère pour venir vivre ici, à c6té, avec un vieil Allemand de quatre* vingts ans, au moins, nommé Vyder, qui fait toutes les aflaires des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Si aii moins ce vieux libertin, qui, dit-on, aurait acheté la petite à sa mère pour quinze cents francs, épousait cette jeunesse, comme il a sans doute peu de temps à vivre, et qu'on le dit susceptible d'avoir quelques milliers de francs de rente, eh bien ! la pauvre enfant, qui est un petit ange, échapperait au mal, et surtout à la misère, qui la pervertira.

— Je vous remercie de m'avoir Indiqué cette bonne action à (aire, dit Adeline; mais il faut agir avec prudence. Quel est ce vieillard?

— Oh ! madame, c'est un brave homme, il rend la petite heureuse» et il ne manque pas de bon sens ; car, voyez-vous, il a quitté le quar-

tier des Judici, je crois, pour sauver cette enlant des griffes de sa mère. Là mère était jalouse de sa fille, et peut-être révait-elle de tirer parti de cette beauté, de faire de cette enfant une demoiselle ... Atala s'est souvenue de nous, elle a conseillé à um monsieur de s'établir auprès de notre maison: et, comme le bonhomme a vu qui nous étions, il la laisse venir ici ; mais mariez-le, madame, et vous ferez une action bien digne de vous... Une fois mariée, la petite sera libre, elle échappera par ce moyen à sa mère, qui la guette et qui voudrait^ pour tirer parti d'elle, la voir au théâtre ou réussir dans l'affreuse carrière où elle l'a lancée.

-^ Pourquoi ce vieillard ne ra-t-il pas épousée?...

— Ce n'était pas nécessaire, dit l'Italienne, et, quoique le bonhomme Vyder ne soit pas un homme absolument méchant, je crois qu'il est assez rusé pour vouloir être maître de la petite, tandis que, marié, dame! il craint, ce pauvre vieux, ce qui pend au nez de tous les vieux...

— Pouvez-voos envoyer chercher la jeune fille? dit la baronne, je la verrais ici, je saurais s'il y a de la ressource.. •

La femme du fumiste fit im signe à sa fille ainée, qui partit aussitôt* * Dix minutes après, cette jeune personne revint, tenaut par la main une fille de qumze ans et demi, d'une beauté tout italienne.

Mademoiselle Jndici tenait du sang paternel cette peau jaunâtre au jour, qui le soir, aux lumières; devient d'une blancheur éclatante, des yeux d'une grandeur, d'une forme» d'on éclat oriental^ des cils fournis et recourbés qui ressembbient à de petites plumes noires, une chevelure d'ébène, et cette majesté native de la Lombardie, qui lait croire à l'étranger, quand il se promène le dimanche à Milan, que les filles des portiers sont autant de reines. Atala, prévenue par la fille du fumiste de la visite de cette grande dame dont elle avait entendu parler, avait mis à la hâte une jolie robe de soie, des brodequins et un mantelct élégant. Un bonnet à rubans couleur cerise décuplait l'effet de la tête. Cette petite se tenait dans une pose de curiosité naive, en examinant du coin de l'œil la baronne, dont le tremblement nerveux Tétonnait beaucoup. La baronne poussa un profond soupir en vovant ce chefd'œuvre féminin dans la boue de la prostitution, et jura de la ramener à la vertu.

— Comment te nommes-tu, mon en&nt ?

•» Atala, madame.

— Sais-tu lire, écrire?...

— Non, madame; mais cela ne fait rien, puisque monsieur le sait... •» Tes parents t'ont-ils menée à l'église? As4u fait ta première

communion? Sais-tu ton catéchisme?

— Madame, papa voulait me faire faire des choses qui ressemblent à ce que vous dites ; mais maman s'y est opposée...

— Ta mèrel... s'écria la baronne. Elle est donc bien méchante, ta mère?...

— Elle me battait toujours 1 Je ne sais pourquoi, mais j'étais le sujet de disputes continuelles entre mon père et ma mère...

— - On ne t'a donc jamais parlé de Dieu?... s'écria la baronne.

L'enfant ouvrit de grands yeux.

— Ah! maman et papa disaient souvent : S.... n.. de Dieu! Tonnerre de Dieu! Sacre-Dieu!... dit-elle avec une délicieuse naïveté.

— N'as-ttt jamais vu d'église? ne t'est-il pas venu dans Tidée d'y entrer ?

— Des églises?... Ah! Notre-Dame, le Panthéon, j'ai vu cela de loin, quand papa m'emmenait dans Paris ; mais cela n'arrivait pas souvent. Il n'y a pas de ces églises^à dans le faubourg.

-— Dans quel faubourg étiez-vous?

— Dans le faubourg...

— Quel faubourg ?

— Hais rue de Charonne, madame...

Les gens du faubourg Saint-Antoine n'appellent jamais autrement ce quartier célèbre que le faubourg. C'est pour eux le faubourg par excellence, le souverain faubourg, et les fabricants eux-mêmes entendent par ce mot spécialement le fiaiubourg Saint-Antoine.

— On ne t'a jamais dit ce qui était bien, ce qui était mal?

— Maman me battait quand je ne fiiisais pas les choses à son idée...

— Mais ne savais^tu pas que tu commettais une mauvaise action en quittant ton père et ta mère pour aller vivre avec un vieillard?

Atala Judici regarda d'un air superbe la baronne, et ne lui répondit pas.

— C'est une fille tout à fait sauvage !... se dit Adeline.

— Oh ! madame, il y en a beaucoup comme elle au faubourg! dit la femme du fumiste.

— Mais elle ignore tout, même le mal, mon Dieu ! Pourquoi ne me réponds-tu pas?... demanda la baronne en essayant de prendre Atala par la main.

Atala courroucée recula d'un pas.

^ Vous êtes une vieille folle ! dit-elle. Mon père et ma mère étaient à jeun depuis une semaine! Ma mère voulait faire de moi quelque

LES PARENTS PAUVRES

fhoae de bieo mauvais» puisque mon père Ta battue en l'appelant vo* leuse I Pour lors, M. Vyder a pyé toutes les dettes de mon père et de ma mère et leur a donné de I argent... ob ! plein un sac !... Et il m*a emmenée, que mon pauvre papa pleurait... Mais il allait nous quitter î... Kh bien ! est-ce mal? demanda-t-elle.

— Et aimez-vous bien ce H. Vyder?...

— Si je Talme?... dit-elle. Je crois bien, madame! il me raconte de belles histoires tous les soirs I... El il m'a donné de belles robes, du linge, un châle. Mais, c'est que je suis nippée comme une princesse, et je ne porte plus de sabots I Enfm, depuis deux mois, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim. Je ne mange plus de pommes de terre! Il m'apporte des bunbons, des pralines! Oh ! que c'est bon. le chocolat praliné!... Je fais tout ce qu il veut pour un sac de chocolat!... Et puis, mon gros père Vyder est bien bon, il me soigne si bien, si gentiment, que ça me fait voir comment aurait dû êire ma mère... Il va prendre une vieille bonne pour me solcner, car il ne veut pas qne je me salisse les mains à faire la cuisine. Depuis un mois, il commence à gagner pas mal d'argent, il m'apporte trois francs tous les soirs... que je mets dans une tirelire I Seulement, il ne veut pas que je sorte, ^ excepté pour venir ici... C'est ç:i un amour d'homme; aussi, fait-il de * moi ce qu'il veut... Il m'appelle sa petite chatte 1 et ma mère ne m'appelait que petite b...., on bien (•••. p I voleuse, vermine! Est-ce

que je sais l ^

— Eli bien ! pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mari d« père Vyder?...

— Maïs, c'est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la baronne d'un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les veux calmes. Il m'a dit que j'étais sa petite femme, mais c'est bien embêtant d'être b Ibnmie d un homme!... Allez ! sans les pralines!...

— Mon Dieu ! se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d'une si complète et si sainte innocence? Hemellre cette enfant dans le bon sentier, n'est-ce pas racheter bieo des fautes ! Mol je savais ce que je faisais ! se dit-elle en pensant à sa scène avec Crevel. Elle ! elle ignore tout !

— Connaissez- vous M. Samanon?... demanda la petite Âtala d'un air câlin.

— Non, ma petite: mais pourquoi me demandes-tu cela?

— Bien vrai ? dit l'innocente créature.

— Ne crains rien d^ madame, Atala... dit la femme du fumiste, c'est un ange !

~ C'est que mon gros chat a peur d'être trouvé par ce Samanon* il se cache... et que je voudrais bien qu'il pût être libre... — • Et pourquoi ?...

— Dame ! il me mènerait à Bobino ! peut-être â l'Ambigu !

— Quelle ravissante créature ! dit la baronne en embrassant cette petite fille.

— Etes- vous riche?... demanda Atala, qui jouait avec les manchettes de la baronne.

— Oui et non, répondit la baronne. Je suis riche pour les bonnes petites filles comme lot, quand elles veulent se laisser instruire des devoirs du chrétien par un prêtre, et aller dans le bon chemin.

— Dans quel chemin ? dit Atala. Je vais bien sur mes jambes. -*- Le chemin de la vertu !

Atala regarda la baronne d'un air matois et rieur.

— Vois madame, elle est heureuse depuis qu'elle est rentrée dans le sein de l'Eglise.... dit la baronne en montrant la femme du fumiste. Tu t'es mariée comme les bêtes s*accouplcnt.

— Moi I reprit Atala, mais, si vous voulez ifie donner ce que me donne le père Vyder, je serai bien contente de ne pas me marier. C'est une scie ! savez-vousce que c'est?...

— Une Ibis qu'on s'est unie â un homme, comme toi, reprit la baronne, la vertu veut qu*on lui soit fidèle.

— Jusqu'à ce qu'il meure?... dit Atala d'un air fin, le n'en aurai pas pour longtemps. Si vous saviez comme le père Vyder tousse et souffle ! Peuh ! peuhi fit-elle en imitant le vieillard.

— La vertu, la morale veulent, reprit la baronne, que l'Eglise, qui représente Dieu, et la mairie, qui représente la loi, consacrent votre mariage. Vois madame, elle s'est mariée légitimement...

— Est-ce que ça sera plus amusant? demanda l'enfant.

~ Tu seras plus heureuse, dit la baronne, car personne ne pourra te reprocher ce mariage. Tu plairas à Dieu ! Demande à madame si die s'est mariée sans avoir reçu le sacrement du mariage?

Atala regarda la femme du fumiste.

— QuVt-elle plus que moi? demanda-t-elle. Je suis plus jolie qu'elle.

— Oui, mais je suis une honnête femme, et toi, l'on peut te donner un vilain nom...

— Comment venx-tn que Dieu te protcffc, si tu foules aux pieds les lois divines et humaines? dit la baronne, bais-tu que Dieu tient en ré-

serve un paradis pour ceux qui suivent les commandements de son Eglise ?

— Quéqu'il y a dans le paradis? Y a-t-il des spectacles? dit Atala.

— Oh! le paradis, c'est, dit la baronne, toutes les jouissances que tu peux imaginer, li est plein d'anges, dont les ailes sont blanches. On y voit Dieu dans sa gloire, on partage sa puissance, on est heureux à tout moment et dans l'éternité!...

Atala Judici écoulait la baronne comme elle eût écouté de la musique ; et, la voyant hors d'état de comprendre, Adcline pensa qu'il fallait prendre une autre voie en s'adressant au vieillard.

— Retourne diez toi, ma petite, et j'irai parler à ce M. Vyder. EsUl Français?...

— Il est Alsacien, madame; mais il sera riche, allez ! Si vous von* liez payer ce qu* il doit à ce vilain Samanon, il vous rendrait votre ar- I gent ! car il aura dans quelques mois, dii*il, six mille francs de rente, et nous irons alors vivre à la campagne, bien loin, dans les Vosges...

Ce mot les Voigês fit tomber la baronne dans une rêverie profonde. Elle revit son village ! La baronne fut tirée de cette douloureuse inéditalion par les salutations du fumiste, qui venait lui donner les preuves de sa prospérité.

-* Dans un an, madame, je pourrai vous rendre les sommes qtie vous nous avez prêtées, icar c'est l'argent du bon Dieu ! Vest celui des pauvres et des malheureux ! Si je fais fortune, vous puiserez on jour dans notre bourse, je rendrai par vos mains aux autres le secours que vous nous avez apporté.

— En ce moment, dit la baronne, je ne vous demande pas d'argent, je vous demande votre coopération à une bonne ceuvre. Je viens de voir la petite Judici, qui vit arec un vieillard, et je veux les marier religieusement, légalement.

— Ah! le père Vyder ! c'est un bien brave et digne homme. Il est de l)on conseil. Ce pauvre vieux s'est déjà fait des amis dans le quartier, depuis deux mois qu'H y est venu. H me met mes mémoires au net, C'est un brave colonel, je crois, qui a bien servi l'empereur... Ah! comme il aime I4apoléon ! Il est décoré, mais il ne porte jamais de décontions. Il attend qu'il se soit refait, car il a des dettes, le'pauvre cher homme ! je crois même qu'il se cache, il est sous le coup des huissiers...

— Dites que je payerai ses dettes, s'il veut épouser la petite...

— Ah bien ! ce sera bient6t fait. Tenez, madame, allons-y... c'est à deux pas, dans le passage du Soleil.

La baronne et le fumiste sortirent pour aller au passage du Soleil.

— Par ici, madame, dit le fumiste, en montrant la rue de la Pépinière.

Le passage da Soleil est, en effet, au conraiencement de la rue de la Pépinière, et débouche rue du Rocher. Au milieu de ce passage de création récente, et dont les boutiques sont d'un prix très-modique, la baronne a|>erçtit, au-dessus d'un vitrage garni de taffetas vert, à une hauteur qui ne permettait pas aux passants de jeter des regards indiscrets : ÉcsiVAin PUBLIC, et sur la porte :

CABINET D'AFFAIBES.

ICI L'on RÉDI6I LES PBTITlOm, OR MET LES MÉMOIRES AU HET, ETC.

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