‹ Œuvres illustrées de BalzacChapitre 6 sur 29 · DISCRETION, CÉLÉRITÉ · texte numérisé non relu

DISCRETION, CÉLÉRITÉ

L'intértetir ressemblait à ces bureaux de transit où les omnibus de Paris font attendre les places de correspondance aux voyageurs. Uo escalier intérieur menait sans doute à l'appartement en entresol, éclairé

Ear la galerie, et qui dépendait de la boutique. La baronne aperçut uo nreau de bois blanc noirci, des cartons, et un ignoble fouieoil acheté d'occasion. Une casquette et un abat-jour en talietas vert à fil d'archal tout crasseux annonçaient, soit des précautions prises pour se déguiser, soit une faiblesse d'yenx assez concevable chez un vieillard.

— 11 est là haut, dit le fumiste, je vais monter le prévenir, et le faire descendre.

La baronne baissa son voile et s'assit. Un pas pesant ébranla le petit escalier de bois, et Adeline ne put retenir un cri perçant en voyant son mari, le baron Hulot, en veste grise tricotée, en pantalon de vieux molleton gris, et en pantoufies.

— Que voulez-vous, madame? dit Hulot galamment.

Adeline se leva, saisit Hulot, et lui dit d'une voix brisée par l'émotion : — Enfin, je te retrouve !

— Adeline!... s'écria le baron stupéfait, qui ferma la porte de la boutique. Joseph ! cria-t-il au fumiste, allez -vous-en par l'allée.

— Mon ami, dit-elle, oubliant tout dans Texeès de sa joie, tu peux revenir au sein de la famille, nous sommes riches ! ton fils a cent soixante mille francs de rente! u pension est libre, tu as un arriéré de quinze mille francs à toucher sur ton simple certificat de vie ! Valérie est morte en te léguant trois cent mille francs. On a bien oublié ton nom, va ! tu peux rentrer dans le monde, et lu trouveras d'abord cliez ton fils une fortune. Viens, notre bonheur sera complet. Voici bientôt

LA œUSINE BETl E.

trois ans que je le eherehe» et j'espëraife si bien te rencontrer, que lu as un appartement tout prêt à te recevoir. Oh ! sors d'ici» sors de l'a^ freuse situation où je te vois l

— Je le veux bien, dit le b«iron étoordi ; mais pourrm^tf emmener la petite?

— Hector, renonce à elle 1 fois cela pour Ion Adolinc, qui ne t*a ja* maïs demandé le moindre sacrifice ! je te promets de doter cette enfont, de la bien marier, de la faire instruire. Qu'il soit dit qu'une de celles qui font rendu heureux soit heureuse, et ne tombe plus ni dans le vice, ni dans la fange !

— C'est donc toi, reprit le baron avec un soutire, aui voidais me marier?... Reste un instant là, dit-il, Je vais aller m'habillcr là-haut, où j'ai dans une malle des vêtements convenables...

Quand Adeline fut seule, et qu elle regarda de nouveau cette affreuse boutique, ^le Coodit en larmes. — Il vivait là, se dit-elle, et nous sommes dansTopaleuce!... Pauvre homme ! a-t-11 été puni, lui qui était rélégance même ! Le fumiste vint saluer sa bienfaitrice, qui lui dît de faire avancer une voiture. Quand le fumiste revint, la baronne le pria de prendre chez lui la petite Àtala Judicl, de l'emmener sur-leK:hamp.

— Vous lui direz, ajouta*t-el]e, que, si elle veut se mettre sous la direction de monsieur le curé de la Madeleine, le jour où elle fera sa première communion je lui donnerai trente mille francs de dot et un bon mari, quelque brave jeune homme !

— Mon fils atné, madame I II a vingt-deux ans, et il adore cette enfant !

Le baron descendit en ce moment, il avait les yeux humides.

— Tu me fais quitter, dil-il à rorcillc de sa femme, la seule créature qui ait approché de Tamourque tuas pour moi! Cette petite fond en larmes, et je ne puis pas l'abandonner ainsi.

— Sois tranquille. Hector ! elle va se trouver au milieu d'une honnête famille, et je réponds de ses mœurs.

— Ah ! je puis te suivre alors, dit le baron en conduisant sa femme à la citadine.

Hector, redevenu baron d'Ervy, avait mis un pantalon et une redineole en drap bleu, un gilet blanc, une cravate noire, et des gnnts. Lorsque la baronne fut assise au fond de la voiture, Atala s'y fourra par un mouvement de couleuvre.

— Ah ! madame, dit-elle, laissez-moi vous accompagner et aller avec vous... Tenez, je serai bien gentille, bien obéissanie, ie ferai tout ce que vous voudrez ; mais ne me sépArez pas du père Vyder, de mon bieufaiieur qui me donne de si bonnet choses. Je vais être battue!...

— Allons, Atala, dit le baron, celte dsne est ma femme, et il faut nous quitter...

— Elle ! si vieille que ça ! répondit l'innocenie, et qui tremble comme une Teuille! Oh! c'tetête!

Et elle imita railleusement le tressatliemcnt de la baronne. Le fumiste, qui eourait après la petite Judid, Tint à la portière de la voiture.

— Emportez-la ! dit la baronne.

Le fumiste prit Atala dans ses bras et l'emmena chez lui de forcé.

— Merci de ce sacrifice, mon ami ! dit Adeline en prenant la main du baron et la serrant avec une joie délirante. Es-tu changé 1 Comme tu dois avoir souffert ! Quelle surprise pour ta fille, pour ton fils !

Adeline parlait comme parlent les amants qui se revoient après une longue absence, de mille choses à la fois. En dix minutes, le baron et sa femme arrivèrent rut Louis-ie-Gfand, où Adeline trouva la lettre suivante :

« Madame la baronne,

«M. le baron d'Ervy est resté un mois rue de Charonne, sous « le nom de Thorec, anagramme d'Hector. Il est maintenant passage « du Soleil, sous le riom de Vyder. H se dit Alsacien, fait des écritures, « et vil avec une jeune fille nommée Atala Judicl. Prenez bien des pr^ « cautions, madame, car on chertiie tetlvemeot le Inron, je ne sais « dans quel intérêt.

« La comédienne a tenu sa parole^ et te fit, comme toiqours, « Madame la baronot»

« Votre hmible servtait,

Le retour du baron excita des transports de joie qui le convertirent à la vie de famille. Il oublia la peiffe Aiala Judici, etr les excès de la passion Pavaient fait arriver à la mobHHé de sensations qui dbllogue l'eufance. Le bonheur de la famille fut trouble par le changement survenu chez le b»ron. Après avoir quitté tes enfants encore valide, il revenait presque centenaire, cassé, voûté, la phynonomie dégradée. Uu dhicr spicndide, improvisé par Gélestlne, rappela h» dîners de la cantatrice au vieillard, qui fut étourdi des splendeurs de sa famille.

— Vous fêtez le retour du père prodigue! dit-il à l'oreille d* Adeline.

— Gliut!... tout est oublié, répondit-elle.

— Et Lisbeth? demanda le baron, qui ne vit pas la vieille fille.

— » Hélas ! répondit Horiense, elle est au lit, elle ne se lève plus, et

nous aurons le chagrin de la perdre biefttÀl. Elle compte te voir après dtner.

Le lendemain matin, au lever du soleil, Hulot fils fut averti par son concierge que des soldats de la garde municipale cernaient toute sa propriété. Des gens de justice cherchaient le baron Hulot. Le garde du commerce, qui suivait la portière, présenta des jugements en règle à TaTOcat, en lui demandant s'il voulait payer pour sou père. Il s'agissait de dix mille francs de lettres de change souscrites au profil d'un usurier nommé Samanon, et atf probaMement avait donné deux ou trois mille francs au baron d'Brvy. Hnlot fils pria le garde du commerce de renvoyer son monde, et il paya. — S^ra-ce là tout? se dit-il avec inquiétude.

Lisbeth, déjà bien malheureuse du bonheur qui luisait sur la famille, ne put soutenir cet évéocmcnt heureux. Elle empira si bien, qu'elle fui condamnée par Bianchon à mourir une semaine après, vaincue au bout de cette longue lutte marquée pour elle par tant de victoires. Elle garda le secret de sa haine au milieu de l'affreuse agonie d'une phihtsie

Sulmonaire. Elle eut d'ailleurs la satisfaction suprême de voir Adeline, ortense, Hulot, Vietorin, Steinbock, Céîestine et leurs enfants tous en larmes autour de son lit, et la regrettant comme l'ange de la famille. Le baron • Hulot, mis à un régime substantiel qu'il ignorait depuis bientôt trois ans, reprit de la force, et il se ressembla presque à luimême. Cette restauration rendit Adeline heureuse à un tel point, que finteiisilé de son tressaillement nerveux diminua. — Elle finira par être heureuse ! se dit Lisbeth la veille de sa mort en voyant l'espèce de vénération que le baron témoignait à sa femme, dont les souffrances lui avaient été racontées par Hortense et par Vietorin. Ce sentiment hâta la fin de la cousine Bette, dont le convoi fut mené par toute une famille en larmes.

Le baron et la baronne Hulot, se voyant arrivés à Tâge du repos absolu, donnèrent au comte et à la comtesse Steinbock les masnifiques appartements du premier éia^e, et se logèrent au second. Le baron, par les soins de son fils, obtmt une place dans un chemin de fer, au commencement de l'année 184o, avec six mille francs d'appointements, qui, joints aux six mille francs de pension de sa retraite et à la fortune léguée par madame Crevel, lui composèrent vingt-quatre mille francs de rente. Hortense, ayant été séparée de biens avec son mari pendant les trois années de brouille, Vietorin n'hésita plus à placer au nom de sa sœur les deux cent mille francs du fidéicommis, et il fit à Hortense une pension de douze mille francs. Wenceslas, mari d'une femme riche, ue lui faisait aucune infidélité ; mais il flânait, sans pouvoir se résoudre à entreprendre une œuvre, si petite qu elle fût. Redevenu artiste inparlibuê, il avait beaucoup de succès dans les salons, il était consulté par beaucoup d'ama • teurt; eufin il passa critique, comme tous les impuissants qui mentent à leurs débuts. Chacun de ces ménages jouissait donc d'une fortune {»artlculièrei (|uoij|ttt vivant en famille. Eclairée partant de malheurs, a btroDoe laissait I son fils le soin de gérer les affaires, et réduisait tintî le btrou à ses appointements, espérant que l'exiguité de ce revenu i'empéctotit de retomber dans tes anciennes erreurs. Mais, par un bonliettr étrtoge, et sur lequel ni la mère ni le fils ne comptaient, le baron semblait avoii renoncié au beau sexe. Sa tranquillité, mise sur le compte delà nature, atait fini p^r tellement rassurer la famille, qu'on jouissait entièrement de l'amabilité revenue et des charmantes qualités du baron d'Ervy. Pleins d'attention pour sa femme et pour ses enfants, il les aeconpagnait tu spectacle, dans le moude ou il reparut, ei il (aistlt avec une grâce exquise les honneurs du salon de son fils. Enfin, ce père prodigue reconquis donnait la plus grande satisfaction à sa famille. C'était un agréable vieillard, complètement détruit, mais spirittel, n'ayant gardé de son vice que ce qui pouvait en faire une vertu toeitle. On arriva naturellement à une sécurité complète. Les enfants et la baronne portairent aux nues le père de famille, en oubliant la mort des deux oncles l La vie ne n pas sans de grands oublis !

Madame Vietorin, qui menait avec un grand talent de ménagère, dû d'ailleurs aux leçons de Lisbeth, cette maison énorme, avait été forcée de prendre un cuisinier. Le cuisinier rendit nécessaire une fille de cuisine. Les filles de cuisine sont aujourd'hui des créatures ambitieuses, occupées à surprendre les secrets du chef, et qui devien* nent des cuisinières dès qu'elles savent faire tourner les sauces. Donc on change très-souvent de ù\k» de cuisine. Au commencement du mois de décembre 1845, Célestlne prit pour fille de cuisine une grosse Normande d'Isigny, à talHe courte, à bons bras rouges, munie d'tm visage commun, oête comme une pièce de circonstance, et qui se décida difficilement à quitter le bonnet de coton classique dont se coiffent les filles de la basse Normandie. Cette fille, douée d'un embonpoint de nourrice, semblait près de faire éclater la cotonnade dont elle entourait son corsage. On eût dit que sa figure rougeaude avait été taillée dans du caillou, tant les jaunes contours en étaient fermes. On ne fit naturellement aucune attention dans la maison à Feutrée de cette fille appelée Agathe, la vraie fille délurée que la province en-* voie journellement à Paris. Agathe tenta médiocrement le cuisinier, tant elle était grossière dans son langage, car elle avait servi les routiers, elle sortait d'une auberge de faubourg, et au lieu de (aire la con-

LES PARKNTS PAUVRES.

quels du ehet et d'oblenir de lui qu'il lui moDirtt le grnnd art de b cuUlne, elle fui l'objet de son mépris. Le cui&iiiier courlisaît Louise, la reoime de tlunibre de la comLesae Sleiiibock. Aussi la [4oriiiaiide, se vojaut maltraitée, k [liai g ait-elle de «on sort ; elle était toujours envoyée dehors, sous uu préleiie iiuelcoiinne, quand le cliei fiu'issail UD plat ou paraultevait une sauce. — Décidémeiii, ie n'ai pas de chance, disait-elle, j'irai dans une autre maison. Néamnoins, elle resU, quoiqu'elle eût deniaudé déjà deui fuis à sortir.

Uue uuit, Adeliiie, réveillée par un bruit étrange, ue trouva plus lleclor daus le lit qu'il occupait auprès du sien, car ils couchaient dans des lits juuicaui, aiusi qu'il couvieui à des vieillards. Elle attendit une heure sans voir revenir le baron. Prise de peur, croyant à une catastrophe tragique, à l'aiwpleïie, cllo monta d'abord à l'étage supérieur occupé par les raausardes où coucliaieut les domestiques, et Tut attirée vers la chambre d'Agathe, autant par la vive lumière qui sortait par la porte, eDirebàitlée, que par le murmure de deux voix. Elle s'arrêta tout épouvantée en recounaissaul la voiidu baron, qui. séduit par les charmes d'Agathe, eu était arrivé, par la résistance calculée île celte atroce manturoe, i lui dire ces odieuses paroles ; — Ha feuiuic

n'a pas longtemps i tivre, et si la vrai ta pourras être baronne Adeline Jeta m cri, laissa tomber son bougeoir et s'earuil.

Trois jours après, la baronne, administrée la veille, était 1 l'agoiûe et se voyait entourée de sa Tamille en larmes. Un moment avant d'ci-

Slrcr, elle prit la main de sou mari, la pressa et lui dit i l'oreille ; — ou ami, je n'avais plus que ma vie il (e donner : dans un moment ta seras libre, et lu pourras faire une baronne Bulol.

Et l'oQ vit, oe qui doit être rare, des larmes sortir dei jeax d'une morte. La férocité du vice avait vaincu la patience de l'ange, à qui, sur le boi'd de l'éiernîté, il échappa le seul mot de reproche qu'elle edi fait entendre de toute sa vie.

Le baron Hulot quitta Paris trois jours après l'enterrement de sa femme. Onze mois après, Victoria apprit indirectement le mariage de son père avec mademoiselle Agathe Fiquetard. qui s'était câébré à higny. le premier février mil huit cent quarante-six.

— Les ancêtres peuvent s'opposer au mariage de leurs eohnts ; maisles enbnts nepeuvent pas empêcher les folies des ancêtres en enfance, dit maître Bulol i m3liri> Poprnot, le second fils de l'ancien nit> uislre du commerce qui lui purlait de ce mariage.

it m LA pHEinËiiE PABin.

tl. letMron Uulot devenu veuf .'^lo usa ta Imnne midïinniicllo Agalhul'icfutlurd.-

Gimw par IM ■tillan

LE COUSIN PONS

Vers li'oia heures ilc l'après-iiiidi, kl;iiis lu mois d'ocmhrc de l'anniie 1644, un liumme àgii d'une Eoixaii- (aiiie d'.iDnées, mats ik qui tout lemoiidcciUdoniiépliis que cel âge. allait lo Inng du liniilevai'd des llaliens, le uci il la piste, les lèvres papi;liii'des, comme un D^uciaiil qui vient de conclui'R une excellente altiire, uu comme un garçon content de luimême au sortir d'un boudoir. C'est, à Paris, la jdus grande cit pression connno de la snlist'aeliaD personnelle chcï l'Iioinnie. V.a apercevant de loiii ce vieillard, les \teT~ sonnes qui sont là tocis les jouis tifites sur des chaises, titrées au pl.iisir d'analyser les passiints, laissaient toutes poindre dans leurs physionomies ce s

irticulier aux

!l qui dit tant SCS ironiques, moqueuses ou compatissantes, mais qui, pour animer le visage <lu ?iri^ico, blasé sur tons les spec-

tai-lcs possibles, exigent de hnntcs curiosités vivantes. Un nu comprendre et Is valeur .arcbéol<^iqi>e de ce buiilitinime et la

Ce vieillerd sm et miigre portait un ipencer eonletr noitelte.

) dans tons les yeux. On <l>'inaud;iil à Hyacinthe, uu acteur célèbre par ses saillies, oit il faisait taire les cliapenux à la vue desquels In Siitle poiiFTc do rire : « Je ne les fais point faire, je les garde, » repoudil-il. Eh bien.' il se vciieoutn^ dans lu' inilllon tl'aclciiri qui composent la ^mi!« tiuupe de l'aris, des Ilyacin- Ilics sans le savoir qui ^r- Jenl sur eux tous les ridicules d'uu tein|is, et qui vuu> apparaissent comme la personnincaiiiiu de luule une époque puur vous ariMclier une bouffée de gaieté qiranil vous vous promenez eu dévuraul quelque chagrin amer cause par la trabisûti d'un

rappelait l'Empire sans èire par trop caricature. Pour les observateurs, celle linesse rend ces sortes d'évocations extrëmemeat prédeuses.

Hais cel ensemble de pctiles choses voulait l'atteutiou analytique dont sont doués les connaisseurs en flïnerJe; et, pour exciter le rire à distance, le passant devait offrir une de ces énonniiés it crever les yeux, cumme on dit, et que les acteurs recher-

LES PARENTS PAUVRES

cbcnt pour assurer le succès de leurs entréet. Ce vieillard, sec et ! maigre, portait un spencer couleur nolsetle sur un habit verdâire à boutons de métal blanc!.,. Un Iiomme en spencer, en 1844, c'est, voyez-vous, comme si Napoléon eût daigné ressusciter pour deux heures.

Le spencer fut Inventé, comme son nom Tindique, par un lord sans doute vain de sa Jolie taille. Avant la paix d'Amiens, cet Anglais avait résolu le problème de couvrir le buste sans assommer le corps par le poids de cet aiïreux carrick qui finit aujourd'hui sur le dos des vieux cochers de fiacre ; mais comme les fines tailles sont en minorité, la mode du spencer pour homme n'eut en France qu*un succès passager, quoique ce fût une invention anglaise* A la vue du ipencer, les gens 06 quarante i cinquante ans revêtaient par la pensée ce monsieur de . bottes à revers, d'une culotte de casimlr vert-pistache à nœud de rubans, et se revoyaient dans le costume de leur jeunesse I Les vieilles femmes se remémoraient leurs conquêtes 1 Quant aux jeunes gens, ils M demandaient pourquoi ce vieil Alciblade avait coupé la queue à ' tOD paletot. Tout concordait si bien à ce spencer que vous n'eussiez pas hésité à nommer ce passant un homme-Empire, comme on dit un meubleEmpIre; mais il ne symbolisait l'Empire que pour ceux à qui cette maguiflque et grandiose époque est connue, au moins de visu ; car H exigeait une certaine fidélité de souvenirs quant aux modes. L'Empire est déjà ai loin de nous, que tout le monde ne peut pas se le figurer dans sa réalité gallo-grecque.

Le chapeau mis en arrière découvrait presque tout le front avec cette espèce de crànerie par laquelle les administrateurs et les pckins égayèrent alors de répondre à celle des miiiiaires. C'était d'ailleurs un lîorrible chapeau de soie à quatorze fiancs, aux bords intérieurs duquel de hautes et larges oreilles Imprimaient des marques blanchâtres, vainement combattues par la brosse. Le tissu de soie mal applique, comme toujours, sur le carton de la forme, se plissait en quelques endroits, et semblait être attaqué de la lèpre, en dépit de la main qui le pansait tous les malins.

Sous ce chapeau, qui paraissait près de tomber, s'étendait une de CCS figures falotes et drolatiques comme les Chinois seuls en savent inventer pour leurs magots. Ce vaste visage percé comme une écumoire, où les trous produisaient des ombres, el refouillé comme un masque romain, démentait toutes les lois de l'anatomie. Le regard n'y sentait point de charpente. l>à où le dessin voulait dos os, la chair offrait des méplats gélatineux, et là où les figures présentent ordinairement des creux, celle-là se contournait en bosses flasques. Cotte face grotesque, écrasée en forme de potiron, attristée par des yeux gris surmontés de deux lignes rouges au lieu de sourcils, était commandée par un nez à la don Quichotte, comme une plaine est dominée par un bloc erratique. Ce nez exprime, ainsi que Cervantes avait dû le remarquer, une disposition native à ce dévouement aux grandes choses qui dégénère en duperie. Cette laideur, poussée tout au comique, n'excitait cependant point le rire. La mélancolie excessive qui débordait par les yeux paies de ce pauvre homme atteignait le moqueur et lui glaçait la plaisanterie sur les lèvres. On pensait aussitôt que la nature avait interdit à ce bonhomme d'exprimer la tendresse, sous peine de faire rire une femme t>u de Tafiliger. Le Français se tait devant ce malheur, qui lui paraît le plus cruel de tous les malheurs : ne pouvoir plaire !

Cet homme si disgracié par la nature était mis commcT le sont les pauvres de la bonne compagnie, à qui les riches essayent assez souvent de ressembler. Il portait des souliers cachés par des guêtres, faites sur le modèle de celles de la garde impériale, et qui lui permettaient sans doute de garder les mêmes chaussettes pendant un certain temps. Son pantalon en drap noir présentait des reflets rougeâircs, et sur les plis des lignes blanches ou luisantes qui, non moins que la ftigon, assignaient a trois ans la date de l'acquisition. L'ampleur de ce vêlement déguisait assez mal une maipreur provenue plutùt de la constitution que d'un régime pythagoricien; car le bonhomme, doué d'une bouche sensuelle à lèvres lippues, monirait en souriant des dents blanches dignes d'un requin. Le gilet à châle, également en drap noir, mais doublé d'un gilet blanc, sous lequel brillait en troisième ligne le bord d'un tricot rouge, vous remettait en mémoire les cinq gilets de Garât. Une énorme cravate en mousseline blanche, dont le nœud prétentieux avait été cherché par un Beau pour charmer les ffmtnei ehar^ manies de 1809, dépassait si bien le menton, que la figure semblait s'y plonger comme dans un abtme. Un cordon de soie tressée, Jouant les cheveux, traversait la chemise, et protégeait la montre contre un vol improbable. L'habit verdàtre, d'une propreté remarquablei comptait quelque trois ans de plus que le pantalon; mais le collet en velours noir et les boulons en métal blanc, récemment renouvelés, iralHssaienl les soins domestiqnes poussés jusqu'à la minutie.

Celle manière de retenir le chapeau par l'occiput, le triple gilet, riuiniense cravate où plongeait le menton, les guélres, les boulons de métal sur l'habit verdàtre, "tous ces vestiges des modes impériales s'Iiarmoniaient aux parfums arriérés de la coquetterie des Incroyables, à je ne sais quoi de menu dans les plis^ de correct et de sec daris l'enseml)le, qui sentait l'école de David, qui rappelait les meubles grêles de Jacob. On reconnaissait d'ailleurs à la première vue un homme bien

élevé en proie à quelque vice secret, ou l'un de ces petits rentiers dont toutes les dépenses sont si neitement déterminées par la médiocrité du revenu, qu'une vitre cassée, un habic déchire, ou la peste philanthropique d'une quôle, suppriment leurs menus plaisirs pendant un mois. Si vous eussiez éié là, vous vous seriez demandé pourquoi le sourire animait celte figure grotesque, dont l'expression habituelle devait être triste et froide, comme celle de tous ceux qui hittcnt obscurément pour obtenir les triviales nécessités de l'existence. Mais en remarquant la précaution maternelle avec laquelle ce vieillard singulier tenait de sa main droite un oiijet évidemment précieux, sous les deux basques gauches de son double habit, pour le garantir des chocs imprévus ; eu lui voyant surtout l'air affairé que prennent les oisifs cli.irgés d'une commission, vous l'auriez soupçonné d'avoir retrouvé quoique chose d'équivalent au biciion d'une marquise, et de Tapporicr triomplialen)cnt, avec la galanterie empressée d'un homme-Empire, à la charmante femme de soixante ans, qui n'a pas encore su renonce r à la visite journalière de son atleniif, Paris est la seule ville du monde où vous rencontriez de pareils spectacles, qui font de ses boulevards un drame continu joué gratis par les Français, an profit de l'art.

D'après le galbe de cet homme osseux, et maigre son hardi spencer, vous l'eussiez diflicilement classé parmi les artistes parisiens, nature de convention dont le privilège, assez semblable à celui du camin do Paris, est de réveiller dans les Imaginations bourgeoises les Tovjalitcs les plus mirobolantes, puisqu'on a remis en honneur ce vieux nM»t drolatique. Ce passant était pourtant un grand prix, l'auteur de la première cantate couronnée à l'Insiitut, lors du rétablissement de l'Académie de Rome, enfin M. Sylvain Pons!... l'auteur de célèbres romances roucoulées par nos mères, de deux ou trois opéras joués en 1815 et 1816, puis de quelques partitions inédites. Ce digne homme finissait chef d'orchestre à un théâlro des boulevards. Il était, grâce à sa figure, professeur dans quelques pensionnats de demoiselles, et n'avait pas d'autres revenus qiio ses appointements et sps cachets. Courir le cachet à cet âge!... Combien de mystères dans cette situation peu romanesque !

Ce dernier porte-spencer portait donc sur lui plus que les symboles de l'Empire, il portait encore un grand enseignement écrit sur ses trois gilets. Il montrait gratis une des nombreuses victimes du fatal et funeste système nommé concours, qui règne encore en France après cent ans de pratique sans résultat. Cette presae des întelligences fut inventée par Poisson de Marigny, le frère de madame de Pompadour, nommé, vers 1746, directeur des Beaux-Arts. Or, tâchez de compter sur vos doigts les gens de génie fournis depuis un siècle par les lauréats? D'abord, j:)mai$ aucun effort administratif ou scolaire ne remplacera les miracles du hasard, auquel on doit les grands hommes. C'est, entre tous les mystères ae la génération, le plus inaccessible à notre ambitieuse analyse moderne. Puis, que penseriez-vous des Egyptiens qui, dit-on, inventèrent des fours pour faire éclore des poulets, s'ils n'eussent point immédiatement donné la becquée h ces mêmes poulets ? Ainsi se comporte cependant la France, qui tâche de produire des artistes par la serre-chaude du concours ; et, une fois le statuaire, le peintre, le graveur, le musicien, obtenus par ce procédé mécanique, elle ne s'en inquiète pas plus que le dandy ne se soucie le soir des fleurs qu'il a mises à sa boutonnière. Il se trouve que l'homme de talent est Greuze ou Watteau, Félicien David ou Pagnest, Géricault ou Decamps, Auber ou David (d'Angers), Eugène Delacroix ou Meissonier, gens peu soucieux des grands prix, et poussés en pleine terre sous les rayons de ce soleil invisible, nommé la vocation.

Envoyé par l'Etat à Rome, pour devenir un grand musicien, Syltain Pons en avait rapporté le goût des antiquités et des belles choses d'art. Il se connaissait admirablement en tous ces travaux, chefs-d'œuvre de la main et de la pensée, compris depuis peu dans ce mot populaire, le bricà-brac. Cet enfant d'Euterpe revint donc à Paris, vers 1810, collectionneur féroce, chargé de tableaux, de statuettes, de cadres, de sculptures en ivoire, en bois, d'émaux, porcelaines, etc , qui, pendant son séjour académique à Rome, avaient absorbé la plus grande

f)artle de l'héritage paternel, autant par les frais de transport que par es prix d'acquisition. Il avait employé de la même manière la succession de sa mère durant le voyage qu'il fit en Italie, après ces trois ans officiels passés à Rome. Il voulut visiter & loisir Venise, Milan, Florence, Bologne, Naples, séjournant dans chaque ville en rêveur, en philosophe, avec rinsouciance de l'artiste, qui, pour vivre, compte sur son talent, comme les filles de joie comptent sur leur beauté. Pons fut heureux pendant ce splendide voyage, autant que pouvait l'être un homme plein d'àme et de délicatesse, à qui sa laideur interdisait des succès auprès des femmes, selon la phrase consacrée en 1809, et qui trouvait les choses de la vie toujours au dessous du type idéal qu'il s'en était créé; mais il avait pris son parti sur cette discordance entre le son de son âme et les réalités. Cfe sentiment du beau conservé pur et vif dans son cœur, fut sans doute le principe des mélodies ingénieuses, fines, pleines de grâce, qui lui valurent une réputation de 1810 à 1^14. Toute réputation qui se fonde en France sur la vogue, sur la mode, sur les folies éphémères de Paris, produit des Pons, fi n'est pas de pays où l'on soit si sévère pour les grandes choses, et si dédaigneusement indulgent pour les petites. Bientôt noyé dans les flots d'harmo-

LE COUSIN PONS

nie aileinaiide, et dans la prodaciioD roesinienne, si Pons fut encore* en 1824, un musicien agréable, et connu par quelques dernières romances, jugez de ce qu'il pouvait être en 1834 ! Au^si, en 1844, l'année où commença le seul drame de cette vie obscure, Sylvain Pons avait-il atteint à la valeur d'une croche antédiluvienne ; les marchands de musique ignoraient complètement son existence, quoiqu'il fit, à des prix médiocres, la musique de quelques pièces à son tliéâtre et aux théâtres voisins.

Ce bonhomme rendait d'ailleurs justice aux fameux maîtres de notre époque ; une belle exécution de quelques morceaux d'élite le faisait p'currr ; mais sa religion n'arrivait pas à ce point où clic frise Ja manie, coumie chez les Kreisler d'Hoffmann ; il n'en laissait rien paraître, il jouissait en lui-même à la façon des UalcMschins ou des Téi iaskis. L^ pénie de l'admiration, de la compréhension, la seule faculté par laquelle un homme ordinaire devient le frère d'un grand puête, est si rare à Paris, où toutes les idées ressemblent à des voyageurs passant dans une hôte'ierie, que l'on doit accorder à Pons une respectueuse estime. Le fait de l'insuccès du bonhomme peut sembler exorbitant, mais il avouait naïvement sa faiblesse relativement à l'harmonie : il avait négligé l'étude du contrepoiut; et l'orchestration moderne, grandie outre mesure, lui parut inabordable au moment ou, par de nouvelles études, il aurait pu se maintenir parmi les compositeurs modernes, devenir, non pas Rossini, mais Uérold. Enfin, Il trouva dans les plaisirs du col« lectionncur de si vives compensations à la faillite de In gloire, que s'il lui eût fallu choisir entre la possession de ses curiosités et le nom de Rossini, le croirait-on? Pons aurait opté pour son cher cabinet. Le vieux musicien pratiquait l'axiome de Chenavard, le savant collectionneur de gravui^es précieuses, qui prétend qu'on ne peut avoir de plaisir à reg.'irder un Ruysdaél, un Uobbéma, un Holbein, un Raphaël, iinMurillo, uo Greuze, un Sébastien del Piombo, un Giorgione, un Albert Durer, qu'autant que le tableau n'a coûté que cinquante francs. Pons n'admettait pas d'acquisition au-dessus de cent francs; et, pour qu'il pavât un objet cinquante francs, cet objet devait en valoir trois mille. La plus belle chose du monde, qui coûtait trois ceuts francs, n'existait plus pour lui. Rares avaient été les occasions, mais il possédait les trois éléments du succès : les jambes du cerf, le temps des flâneurs et la patience de l'israélite.

Ce système, pratiqué pendant quarante ans, à Rome comme à Paris, avait porté ses fruits. Après avoir dépensé, depuis son retour de Rome, environ deux mille francs par an, Pons cachait à tous les regards une collection de chefs-d'œuvre en tout genre dont le catalogue atteignait au fabuleux numéro 1907. De 1811 à 1816, pendant ses courses à travers Paris, il avait trouvé pour dix francs ce qui se paye aujourd'hui mille à douzeeents francs. C'étaient des tableaux triés daus les quarantechiq mille tableaux qui s'exposent par au dans les ventes parisiennes ; des porcelaines de Sèvres, pâte tendre» achetées chez les Auvergnats, ces satellites de la bande noire, qui ramenaient sur des charrettes les merveilles de la France-Pompadour. Enfin, il avait ramassé les débris du dix-septième et du dix-huitième siècle, en rendant justice aux gens d'esprit et de génie de l'école française, ces ^ands inconnus, les Lepaatre, les Lavallée- Poussin, etc., qui ont créé le genre Louis XV, le geure Louis XVI, et dont les œuvres défrayent aujourd'hui les prétendues inventions de nos artistes, incessamment courbés sur les trésors du Cabinet des Estampes pour faire du nouveau eu faisant d'adroits pastiches. Pons devait beaucoup de morceaux à ces échanges, bonheur ioe fiable des collectionneurs ! Le plaisir d'acheter des curiosités n'est que le second, le premier c'est de les brocanter. Le priMuicr, Pons avait collectionné les tabatières et les miniatures. Sans célébrité dans la bricabraquologie, car II ne hantait pas les ventes, il ne se montrait pas chez les illustres marchands, Pons ignorait la valeur vénale de son trésor.

Feu Dusommerard avait bien essayé de se lier avec le musicien ; mais le prince du bric-à-brac mourut sans avoir pu pénétrer dans le musée Fous, le seul qui pût être comparé â la célèbre collection Sauvageot. Entre Pons et M. Sauvageot, il se rencontrait quelques ressemblances. M. Sauvageot, musicien comme Pons, sans grande ff>rtune aussi, a procédé de la même manière, par les mômes moyens, avec le même amour de l'art, avec la même haine contre ces illustres riches qui se font des cabinets pour faire une habile concurrence aux marchands. De même que 800 rival, son émule, son antagoniste pour toutes ces œuvres de la main, pour ces prodiges du travail, Pons se sentait au cœur une avarice insatiable, l'amour de l'amaut pour une belle maîtresse, et la revente, dans les salles de la rue des Jeûneurs, aux coups de marteau des commissaires-priseurs, lui semblait un crime de lèse bric -à-brac. Il possédait son musée pour en jouir à toute heure, car les âmes créées pour admirer les grandes œuvres ont la faculté sublime dt?s vrais amants; ils éprouvent autant de plaisir aujourd'hui qu'hier, ils ne se Lissent jamais, et les chefs-d'œuvre sont, heureusement, toujours jeunes. Aussi l'objet tenu si paternellement dcTuit-il être une de ces trouvoilles que l'on emporte, avec quel amouri amateurs, vous le savez! Aux premiers contours de cette esquisse biographique, tout le monde va s'écrier : — « Voilà, malgré sa laideur, l'hoinute le plus heureux de la terre ! » En effet, aucun ennui, aucun spleen ne résiste au moxa qu'on se pose à l'àme ea se donnant une manie. Vous tous qui ne pou*

ves plus boire à ce que, dans tous les temps, on a nommé ia coupe du plaisir, prenez à tâche de collectionner quoi que ce suit (on a collectionné des affiches!), et .vous retrouverez le lingot du bonheur en petite monnaie. Une manie, c'est le plaisir passé à Tétat d'Idée I Néanmoins, n'enviez pas le bonhomme Pons, ce sentiment reposerait, comme tous les mouvements de ce genre, sur une erreur.

Cet homme, plein de délicatc'sse, dont l'àme vivait par une admiration infatigable pour la magnificence du travail humain, cette belle lutte avec les travaux de la nature, était l'esclave de celui des sept péchés capitaux que Dieu doit punir le moins sévèrement : Pons était gourmand. Son peu de fortune et sa passion pour le bric-à-brac lui commandaient un régime diététique tellement en horreur avec sa gueule fine, que le célibataire avait tout d'abord tranché la question en allaut dfner tons les jours en viHe. Or, sous l'Empire, on eut bien plus que de nos jours un culte pour les gens célèbres, peut-être à cause de leur petit nombre et de leur peu de prétentions politiques. On devenait poète, écrivain, musicien à si peu de frais ! Pons, regardé comme le riv:)! probable des Nicole, des Paèr et des Berton, reçut alors tant d'invitations, qu'il fut obligé de les écrire sur un agenda, comme les avocats écrivent leurs causes. Se comportant d'ailleurs on artiste, il offrait des exemplaires de ses romances à tous ses amphitrjyons, il tou-chaii le forte chez eux, il leur apportait des loges à Fcydeau, théâtre pour lequel il travaillait: 11 y organisait des concerts: il jouait même quelquefois du violon chez ses parents en improvisant un petit bal. Les plus beaux hommes de la France échangeaient en ce temus-là des coups de sabre avec les plus beaux hoinmes de la coalition ; la laideur de Pons s'appela donc originalité, d'après la grande loi promulguée par Molière dans le fameux couplet d'Eliante. Quand il avait rendu quelque service à quelque belle dame, il s'entendit appeler quelquefois un homme charmant, mais son bonheur n'alla jamais plus loin que cette parole.

Pendant celte période, qui dura six ans environ, de 1810 à 1816, Pons contracta la funeste habitude de bien dîner, de voir les personnes qt)t rinvilaicnt se mettnnt en frais, se procurant des primeurs, débouchant leurs meilleurs vins, soignant le desserti le café, les liqueurs, et le traitant de leur mieux, comme on traitait sous l'Empire, où beaucoup de maisons imitaient les splendeurs des rois, des reines, des princes dont regorgeait Paris. On jouait beaucoup alors à la royauté, comme on joue aujourd'hui à la Chambre en créant une foule de sociétés à présidents, vice-présidents et secrétaires : société linière, vinicole, sériclcole, agricole, de l'industrie, etc. On est arrivé jusqu'à chercher des plaies sociales pour constituer les guérisseurs en société. Un estomac dont l'éducation se fait ainsi réagit nécessairement sur le moral, et le corrompt en raison de la haute sapleuce culinaire qu'il acquiert. U volupté, tapie dans tous les plis du cœur, y parle en souveraine, elle bat en brèche la volonté, l'honneur, elle veut à tout prix sa satisfiction. On n'a jamais peint les exigences de la gueule, elles échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se ligure pas te nombre de gens que la table a ruinés. La table est, à Paris, sous ce rapport, • l'émule de la courtisane ; c'est, d'ailleurs, la recette dont celle-ci est la dépense. Lorsque, d'invité perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l'état de pique-assiette, il lui fut impossible de passer de ces tables si b'ren servies au brouot lacédémotilen d'un restaurant à quarante sous^ Hélas! il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait à de si grands sacrifices, el il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs à leur date, enfin à gobichonner (mot populaire, mais expressif) de bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, s'enfuyant le gosier plein et gazouillant un air pour tout remerciment, Pons éprouvait d'ailleurs un certahi plaisir à bien vivre aux dépens de la société qui lui demandait, quoi? de la monnaie de singe. Habitué, comme tous les célibataires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez les autres, à ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on renw place les sentiments dans le monde, il se servait des compliments comme de menue monnaie; et, à i'i'gard des personnes. Il se contentait des étiquettes sans plonger une main curieuse dans les sacs.

Cette phase assez supportable dura dix autres années ; mais quelles années! Ce fut un automne pluvieux. Pendant tout ce temps, Pons sa niaiutfut gratuitement à table, en se rend.int nécessaire dans toutes les maisons où il allait. 11 entra dans une voie fatale en s'acquittant d'une multitude de commissions, en remplaçant les portiers et les do* mestiques dans mainte et mainte occasion. Proposé de bii^n des achats, il devint l'espion honnête et innocent détaché d'une famille dans une autre ; mais on ne lut sut aucun gré de tant de courses et de tant de lâchetés. — Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous... Que deviendrait- il?

Bientôt se déclara la froideur que le vieillard répand autour do lui. Cette bise se communique, elle produit son effet dans la température morale, surtout lorsque le vieillard est laid et pauvre. IS'est-ce pas être trois fois vieillard? Ce fut l'hiver de la vie, l'hiver au nez rouge, aux joues hâves, avec toutes sortes d'onglées !

De 1856 à 1843, Pons se vit invité rarement. Loin de i>echercber le parasite, chaque famille l'acceptait comme on accepte un impôt ; oa ne lui tenait plus compte de rien, pas même de ses services réels* Les

LES PARKNI S PAUVRES.

familles où le bonhomme accomplissait ses ëvolutions, loutes sans respect pour les arts, en adoration devant les résultats, ne prisaient que ce qu'elles avaient conquis depuis 1830 : des fortunes ou des positions sociales ëminentes. Or, Pons n'ayant pas assez de hauteur tdans f esprit ni dans les manières pour imprimer la crainte que Tesprit ou le génie cause au bourgeois, avait naturellement fini par devenir moms que. rien» sans être néanmoins tout à fait méprisé. Quoiqu'il éprouvât dans ce monde de vives soulfrances, comme tous les gens timides, il les taisait. Puis, il s'était habitué par degrés à comprimer ses sentiments, à se faire de son cœur un sanctuaire où 11 se retirait. Ce phénomène, beaucoup de gens superficiels le traduisent par le mot égoîsme. La ressemblance est assez grande entre le solitaire et Tégolsle pour que les médisants paraissent avoir raison contre Thomme de cœur, surtout à Paris, où personne dans le mbnde n'observe, où tout est rapide comme le flot, où tout passe comme un ministère !

Le cousin Pons succomba donc sous un acte d'accusation d'égoisme porté en arrière contre lui, car le monde finit toujours par condamner ceux qu'il accuse. Sait-on combien une défaveur imméritée accable les gens timides? Qui peindra jamais les malheurs de la timidité ! Cette situation, qui s'agffravaii de jour en jour davantage, explique la tristesse empreinte sur le visage de ce pauvre musicien, qui vivait de capitulations infâmes. Mais les lâchetés que toute passion exige sont autant de liens ; plus la passion en demande, plus elle vous attache ; elle fait de tous les sacrifices comme un idéal trésor négatif où l'homme voit d'immenses richesses. Après avoir reçu le regard insolemment protecteur d'un bourgeois roiae de bêtise, Pons dégustait comme une ▼engeance le verre de vin de Porto, la caille ausratin qu'il avait commencé de savourer, se disant à lai-même : — Ce n'est pas trop payé!

Aux yeux du moraliste, il se rencontrait cependant en cette vie des circonstances atténuantes. En effet, Tbomme n'existe que par une satisfaction quelconque. Un homme sans passion, le juste parfait, est un monstre, un demi-ange qui n'a pas encore ses ailes. Les anges n'ont que des têtes dans la mythologie catholique. Sur terre, le juste, c'est

I ennuyeux Grandisson, pour qui la Vénus des carrefours elle-même se trouverait sans sexe. Or, excepté les rares et vulgaires aventures de son voyage en Italie, où le climat fut sans doute la raison de ses succès, Pons n'avait jamais vu de femmes lui sourire. Beaucoup d'hommes ont celte fatale destinée, Pons était monstre-né: son père et sa mère l'avaient obtenu dans leur vieillesse, et il portait les stigmates de cette naissance hors de saison sur son teint cadavéreux qui semblait avoir été contracté dans le bocal d'esprit-dc-vin où la science conserve certains fœtus extraordinaires. Cet artiste, doué d'uuc âme tendre, rêveuse, délicate, forcé d'accepter le caractère gue lui imposait sa figure, désespéra d'être jamais aimé. Le célibat rut donc chez lui moins un goût qu'une nécessité. La gourmandise, le péché des moines vertueux, lui tendit les bras ; il s'y précipita comme il s'était précipité dans Tadoration des œuvres d'art et dans son culte pour la musique. La bonne chère et le bric-à*brac furent pour lui la monnaie d'une femme ; car la musique était son état, et trouvez un homme qui aime l'état dont il vit. A la longue, il en est d'une profession comme du mariage, on n'en sent plus que les Inconvénients*

Brillât-Savarin a justifié par parti pris les goûts des gastronomes; mais peut-être n'a-t-il pas assez insisté sur le plaisir réel que l'homme trouve à table. La digestion, en employant les forces- humaines, constitue un combat intérieur qui, chez les gastrolàtres, équivaut aux plus hautes jouissances de l'amour. On sent un si vaste déploiement de la capacité vitale, que le cerveau s'annule au profit du second cerveau, placé dans le diaphragme, et l'ivresse arrive par l'inertie même de toutes les facultés. Les boas gorgés d'un taureau sont si bien ivres qu'ils se laissent tuer. Passé quarante ans, quel homme ose travailler après son dtner?.'.. Aussi tous les grands hommes ont-ils été sobres. Les malades en convalescence d'une maladie grave, à qui l'on mesure si chichement une nourriture choisie, ont pu souvent observer l'es-

Çèce de griserie gastrique causée par une seule aile de poulet. Le sage ons, dont toutes les jouissances étaient concentrées dans le jeu de sou estomac, se trouvait toujours dans la situation de ces convalescents : il demandait à la bonne chère loutes les sensations qu'elle peut donner, et il les avait jusqu'alors obtenues tous les jours. Personne n'ose dire adieu à une habitude. Beaucoup de suicides se sont arrêtés sur le seuil de la mort par le souvenir du café où ils vont jouer tous les soirs leur partie de dominos.

En 18SK, le hasard vengea Pons de l'indifférence du beau sexe, il lui donna ce qu'on appelle, en style familier, un bâton de vieillesse. Ce vieillard de naissance trouva dans l'amitié un soutien pour sa vie,

II contracta le seul mariage que la société lui permit de faire, il épousa un homme, un vieillard, un musicien comme lui. Sans lA divine fable de la Fontaine, cette esquisse aurait eu pour titre lbs deux amis. Mais n*eût-ce pas été comme un attentat littéraire, une profanation devant laquelle tout vcriiable écrivain reculera? Le chef-d'œuvre de notre fabulislCt à la fois la confidence de son âme et l'histoire de ses rêves, doit avoir le privilège éternel de ce titre. Celte page, au fronton de laquelle le poète a gravé ces mots : us dbdx avis, est une de ces pro-

priétés sacrées, un temple où chaque génération entrera respectueosemcnt et que l'univers visitera, tant que durera la typographie.

L'ami de Pons était un professeur de piano, dont la vie et les mœurs sympathisaient si bien avec les siennes, qu'il disait l'avoir connu trop tard pour son bonheur; car leur connaissance, ébauchée à une distribution de prix dans un pensionnat, ne datait que de 1854. Jamais peut-être deux âmes ne se trouvèrent si pareilles dans l'océan humain qui prit sa source au paradis terrestre contre la volonté de Dieu. Ces deux musiciens devinrent en peu de temps l'un pour l'autre une nécessité. Réciproquement confidents l'un de l'autre, ils furent en huit jours comme deux frères. Enfin Sehmuckc ne croyait pas plus qu'il pût exister un Pons, que Pons ne se doutait qu'il existât u» Schmucke. Déjà, ceci suffirait à peindre ces deux braves gens, mais toutes les intelligences ne goûtent pas les brièvetés de la synthèse. Une légère démonstration est nécessaire pour les incrédules.

Ce pianiste, comme tous les pianistes, était un Allemand, Allemand comme le grand Listz et le grand Mendelssohn, Allemand comme Sielbelt, Allemand comme Mozart et Dusseck, Allemand comme Meyer, Allemand comme Dœlher, Allemand comme Tbulberg, comme Dreschok, comme HiUer, commet Léopold Mayer, comme Crammer, comme Zimmermann et Kalkbrenoer, comme Uerz, Woë(z, Karr, WolIT, Pixis, Clara Wieck, et particulièrement tous les Allemands. Quoique grand compositeur, Schmucke ne pouvait être que démonstrateur, tant son caractère se refusait à l'audace nécessaire à rtiomme de génie pour se manifester en musique. La naïveté de beaucoup d'Allemands n est pas continue, elle a cessé; celle qui leur est restée à un certain âge, est prise, comme on prend l'eau d'un canal, à la source de leur jeunesse, et ils s'en servent pour fertiliser leur succès en toute chose, science, art ou argent, en<kîartant d'eux la défiance. En France quelques cens fins remplacent cette naïveté d'Allemagne par la bêtise de l'épicier parisien. Mais Schmucke avait gardé toute«a naïveté d'enfant, comme Pons gardait sur lui les reliques de TBinpire, sans s'en douter. Ce véritable et noble Allemand était à la fois le spectacle et les spectateurs, il se faisait de la musique à lui-même. Il habitait Paris, comme un rossignol.habile sa forêt, et il y chantait seul de son espèce, de-

{)uis vingt ans, iusqn'au moment où il rencontra dans Pons un autre ui-même. (Voir Uns Fillb d'Eve. )

Pons et Schmucke avaient en abondance, l'ui^ comme l'autre, dans le cœur et dans le caractère, ces enfantillages de sentimentalité qui distinguent les Allemands : comme la passion des fleurs, comme l'adoration des effets naturels, qui les porte à planter de (grosses bouteilles dans leurs jardins pour voir en petit le paysage qu'ils ont en grand sous les yeux : comme cette prédisposition aux recherches qui fait faire à un savant germanique cent lieues dans ses guêtres pour trouver une vérhé qui le regarde en riant, assise à la marge du puits sous le jasmin de la cour : comme enfin ce besoin de prêter une signifiance psychique aux riens de la création, qui produit les œuvres inexplicables de Jean-Paul RIchfer, les griseries imprimées d'Uofi'mann, et les gardefous in-folio que l'Allemagne met autour des questions les plus simples, creusées en manière d'abimes, au fond desquelles il ne se trouve qu'un Allemand. Catholiques tous deux, allant à la messe ensemble, ils acconnplissaient leurs devoirs religieux, comme des enfants n'ayant jamais rien à dire à leurs confesseurs. Ils croyaient fermement que la musique, la langue du ciel, était aux idées et aux sentiments ce que les idées et les sentiments sont à la parole, et ils conversaient à l'infini sur ce système, en se répondant l'un à l'autre par des orgies de musique, pour se démontrer à eux-mêmes leurs propres convictions, à la manière des amants. Schmucke était aussi distrait C|ue Pons était attentif. SI Pons était collectionneur, Schmucke était rêveur; celui-ci étudiait les belles choses morales, comme l'autre sauvait les belles choses matérielles. Pons voyait et achetait une tasse de porcolaioe pendant le temps que Schmucke mettait à se moucher, en pensant à quelque motif de Rossini, de Belliui, de Beethoven, de Mozart, et cherchant dans le monde des sentiments où pouvait se trouver l'origine ou la réplique de cette phrase musicale. Schmucke, dont les économies étaient administrées par la distraction, Pons, prodigue par passion, arrivaient l'un et l'autre au même résultat : zéro dans la bourse à la Saint-Sylvestre de chaque année.

Sans cette amitié, Pons eût succombé peut-être à ses chagrins : mais dès qu'il eut un cœur où décharger le sien, la vie devint suppoiiable pour lui. La première fois qu'il exhala ses peines dans le cœur de Schmucke, le bon Allemand lui conseilla de vivre comme lui, de pain et de fromage, chez lui, plutôt que d'aller manger des dîners qu'on lui faisait paver si cher: Hélas ! Pons n'osa pas avouer à Schmucke que, chez lui, le cœur et l'estomac étaient ennemis, que l'estomac s'accommodait de ce qui faisait souffrir le cœur, et qu'il lui fallait à tout prix un bon dîner à déguster, comme à un homme galant une maîtresse à... lutiner. Avec le temps, Schmucke finit par comprendre Pons, car il était trop Allemand pour avoir la rapidité d'observation dont jouissent les Français, et il n'en aima que mieux le pauvre Pons. Rien ne fortifie l'amitié comme lorsque, de deux amis, l'un se croit supérieur à l'autre. Un ange n'aurait eu rien à dire en voyant Schmucke, quand il se frotta les mains au moment où il découvrit dans son ami l'intensité qu'avait prise la gourmandise. Bn eflétt le lendemain le bon Allemand orna le

LE COUSIN PONS

iOl

déjeuner de friandiseft qu'il alla chercher lui-même, el il eut ^iu d*en avoir fous les jours de nouvelles pour son ami; car depuis leur réunion ils déjeunaient tous les jours ensemble au logis.

Il ne faudrait pas connaîire Paris pour imaginer que les deux amis eussent échappé à la raillerie parisienne, qui n a jamais rien respecté. Scbmucke et Pons, eu mariant leurs richesses et leurs misères, avaient eu ridée économique de loger ensemble, et ils supportaient également le loyer d'un appartement fort inégalement partagé, situé dans une tranquille maison de la tranquille rue de Normandie, au Marais. Gomme ils sortaient souvent ensemble, qu'ils Taisaient souvent les mêmes boulevards côte à cMe, les flâneurs du quartier les avaient surnommés les deux ccuie^noisettet. Ce sobriquet dispense de donner ici le portrait de Scbmucke, qui était à Pons ce que la nourrice de Niobé, la fameuse sLtlae du Vatican, est à la Vénus de la Tribune.

Madame Gibot, la portière de celte maison, était le pivot sur lequel roulait le ménage des deux casse-nolsetles; mais elle joue un si grand rôle dans le drame qui dénoua cette double existence, qu'il convient de réserver son portrait au moment de son entrée daus cette scène.

Ce qui reste à dire sur le moral de ces deux êtres en est précisément le plus difGcile à faire comprendre aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes des lecteurs dans la quarante-septième année du dix-neuvième siècle, probablement à cause du prodigieux développement financier produit par rétablissement des chemins de fer. C'est peu de chose et c'est beaucoup. En effet, il s'agit de donner une idée de la délicatesse excessive de ces deux cœurs. Empruntons une image aux rails-ways, ne fût-ce que par façon de remboursement des emprunts qu'ils nous font. Aujo*!rd'hui les convois en brûlant leurs rails y broient d'imperceptibles grains de sable. Introduisez ce grain de sable invisible pour les voyageurs dans leurs reins, ils ressentiront les douleurs de la plus affreuse maladie, la gravelle ; on en meurt. Eh bien ! ce qui pour notre société lancée dans sa voie métallique avec une vilesse de locomotive, est le grain de sable invisible dont elle ne prend nul souci, ce grain, incessamment jeté dans les fibres de ces deux êtres, et à tout propos, leur causait comme une gravelle au cœur. D'une excessive tendresse aux douleurs d'autrui, chacun d'eux pleurait de son impuissance : et, poor leurs propres sensations, ils étaient d'une finesse de sensitive qui arrivait à la maladie. La vieillesse, les spectacles continuels du drame parisien, rien n'avait endnrci ces deux âmes fraîches, enfantines et pures. Plus ces deux êtres allaient, plus vives étaient leurs souffrances intimes. Hclas ! il en est ainsi chez les natures chastes, chez les penseurs tranquilles et chez les vrais poêles qui ne sont tombés dans aucun excès.

Depuis la réunion de ces deux vieillards, leurs occupations, & peu près semblables, avaient pris celte allure fraternelle qui dislingue à Paris les chevaux de fiacre. Levés vers les sept heures du matin en été comme en hiver, après leur déjeuner ils allaient donner leurs leçons tinns les pensionnats où ils se suppléaient au besoin. Vers midi, Pons fc rcndnit à son théâtre quand une répétition l'y appelait, et il donnait h la flânerie tous ses instants de liberlé. Puis les deux amis se retrouvnieui le soir au théâtre où Pons avait placé Schnmcke. Voici comment.

Aij moment où Pons renconti*a Scbmucke, il venait d'obtenir, sans l'avoir demandé, le bâton de maréchal des compositeurs inconnus, un bâton de chef d'orchestre! Grâce au comte Popiuot, alors ministre, celte place fut stipulée pour le pauvre musicien, au mon.ent où ce liôros bourgeois de la révolution de Juillet fit donner un privilège de théâtre à Tun de ces amis dont rougit un parvenu, quand, roulant en voiture, il aperçoit dans Paris un ancien camarade de jeunesse, tristeâ-pa(te, sans souspieds, vêtu d'une redingote à teintes invraisemblables, et le nez â des affaires trop élevées pour des capitaux fuyards. Ancien commis- voyageur, cet ami, nommé Gaudissard, avait été jadis fort utile au succès de la grande maison Popiuot. Popinot, devenu comte, devenu pair de iTance après avoir clé deux fois ministre, 110 renia point I'illustrb gaudissard! Bien plus, il voulut mettre le voyageur en position de renouveler sa garde-robe et de remplir sa h■lu^^e; car la politique, les vanités de la cour citoyenne, n'avaient puiiii gâté le cœur de cet ancien droguiste. Gaudissard, toujours fou des fcnimes, demanda le privilège d'un théâtre alors en faillite, et le ministre, en le lui donnant, eut soin deJui envoyer quelques vieux amateurs du beau sexe, assez riches pour créer une puissante commandite amoureuse de ce que cachent les maillots. Pons, parasite de Thôtel Popinot, fut un appoint du privilège. La compagnie Gaudissard, qui fit d'ailleurs fortune, eut en 1834 Tinlention de réaliser au Boulevard cette grande idée : un opéra pour le peuple. La musique des ballets et des pièces féeries exigeait un chef d'orchestre passable et quelque peu compositeur. L'administration â laquelle succédait la compagnie Gaudissard était depuis trop longtemps en faillite pour posséder un copiste. Pons introduisit donc Scbmucke au théâtre en qualité d'entrepreneur des copies, métier obscur qui veut de sérieuses connaissances musicales. Scbmucke, par le conseil de Pons, s'entendit avec le cbcf de ce service à l'Opéra-Comique, et n'en eut point les soins mécaoiques. L'association de Scbmucke et de Pons produisit un résultat merveilleux. Scbmucke, très-fort comme tous les Allemands sur rhariDOnie, soigna l'instrumentation dans les partitions dont le chant

fut fait par Pons. Quand les connaisseurs admirèrent quelques fraîches compositions qui servirent d'accompagnement à deux ou trois grandes pièces â succès, ils les exprimèrent par le mot progrès, sans en chercher les auteurs. Pons et Scbmucke s éclipsèrent dans la gloire, comme certaines personnes se noient dans leur baignoire. A Paris, surtout depuis 1850, personne n'arrive sans pousser quibuseumqw viis, et trèsfort, une masse elTrayante de concurrents ; il faut alors beaucoup trop de force dans les reins, et les deux amis avaient cette gravelle au cœur, qui gêne tous les mouvements ambitieux.

Ordinairement Pons se rendait à l'orcheslre de son théâtre vers huit heures, heure à laquelle se donnent les pièces en faveur, et dout les ouvertures et les accompagnements exigeaient la tyrannie du bâloo. Cette tolérance existe dans la plupart des petits théâtres ; mais Pons était a cet égard d'aulant plus à Taise, qu'il mettait dans ses rapports avec l'administration un grand désintéressement. Scbmucke suppléait d'ailleurs Pons au besoin. Avec le temps, la position de Schmuck«i â l'orchestre s'était consolidée. L'illustre Gaudissard avait reconnu, sans en rien dire, et la valeur et l'utilité du collaborateur de Pons. On avait été obligé d'introduire à l'orchestre un piano comme aux grands théâtres. Le piano, touché gratis par Schmucke, fut établi auprès du pupi- , tre du chef d'orchestre, où se plaçait le surnuméraire volontaire. * Quand on connut ce bon Allemana, sans ambition ni prétention, il fut accepté par tous les musiciens. L'administration, pour un modique traitement, chargea Schmucke des instruments qui ne sont pas représentés dans l'orcheslre des théâtres du boulevard, et qui sont souvent nécessaires, comme le piano, la viole d'amour, le cor anglais, le violoncelle, la harpe, les castagnettes de la cachucha, les sonnettes et les inventions de Sax, etc. Les Allema;ids, s'ils ne savent pas jouer des grands instruments de la liberté, savent jouer naturellement de tous les instruments de musique.

Les deux vieux artistes, excessivement aimés au théâtre, y vivaient en philosophes. Ils s'étaient mis sur les yeux une taie pour ne jamais voir les maux inhérents â une iroupe quand il s'y trouve un corps de ballet mêlé à des acteurs et des actrices, l'une des plus affreuses combinaisons (|ue les nécessités de la recette aient créées pour le tourment des directeurs, des auteurs et des musiciens. Un grand respect des autres et de lui-même avait valu l'estime générale au bon et modeste Pons. D'ailleurs, dans toute sphère, nne vie limpide, une honnêteté sans tache commandent une sorte d'admiration aux cœurs les plus mauvais. A Paris, une belle vertu a le succès d'un gros diamant, d'une curiosité rare. Pas un acteur, pas un auteur, pas une danseuse, quelque rlfrontée qu'elle pût être, ne se serait permis la moindre mystification ou quelque mauvaise plaisanterie contre Pons ou contre son ami. Pons se montrait quelquefois au foyer; mais Schmucke ne connaissait que le chemin souterrain qui menait de l'extérieur du théâtre à Torchesire. Dans les entr'actes, quand il assistait à une représentation, le bon vieux Allemand se hafardail à regarder la salle et questionnait parfois la première flûte, un jeune homme né â Strasbourg d'une famille allemande de Kehl, sur les personnages excentriques dont sont presque toujours garnies les avantscènes. Peu à peu l'imagination enfantine de Schmucke, dont l'éducation sociale fut entreprise par cette flûte, admit l'existence fabuleuse de la lorelte, la possibilité des mariages au treizième arrondissement, les prodigalités d'un premier sujet, et le commerce Interlope des ouvreuses. Les innocences du vice parurent â ce digne homme le dernier mot des dépravations babyloniennes, et il y souriait comme â des arabesques chinoises. Les gens habHes doivent comprendre <]ue Pons et Schmucke étaient exploités, pour se servir d'un mot à la mode ; mais ce qu'ils perdirent eu argent, Ils le gagnèrent en considération, en bons procédés.

Après le succès d'un ballet qui commença la rapide fortune de la compagnie Gaudissard, les directeurs envoyèrent a Pons un groupe en argent attribué à Benvenuto Cellini, dont le prix effrayant avait été l'objet d'une conversation au foyer. Il s'agissait de douze cents francsl Le pauvre honnête homme voulut rendre ce cadeau! Gaudissard eut mille peines à le lui faire accepter. — « Ah ! si nous pouvions, dit-il à son associé, trouver des acteurs de cet dcbantillon-là I » Cette double vie, si calme en apparence, était troublée uniquement par le vice auquel sacrifiait Pons, ce besoin féroce de dtner en ville. Aussi, toutes les fois que Schmucke se trouvait au losis quand Pons s'habillait, le bon Allemand déplorait-il cette funeste habitude. — « Engore si ça l'encraissaU l » s'écriait-il souvent. Et Schmucke rêvait au moyen de

Suérir son ami de ce vice dégradant ; car les amis véritables jouissent, ans l'ordre moral, de la perfection dont est doué l'odorat des chiens ; Ils flairent les chagrms de leurs amis, ils en devinent les causes, ils s'en préoccupent.

Pons, qui portait toujours, au petit doigt de la main droite, une bague à diamaut tolérée sous l'Empire, et devenue ridicule aujourd'hui, Pons, beaucoup trop troubadour el trop Français, n'offrait pas dans sa physionomie la sérénité divine qui tempérait l'effroyable laideur de Schmucke. L'Allemand avait reconnu, dans l'expression mélancolique de la figure de son ami, les dlDGcultés croissantes qui rendaient ce métier de parasite de plus en plus pénible. En elTct, en octobre 1844, le nombre des maisons où dînait Ponséuût naturelle-

LES PARENTS PAUVRES

ment (rës^refttreint. Le pativre chef d'orchestre, réduil à parcourir le cercle de la famille, avait, comme on va le voir, beaucoup trop étendu la signification du mot famille.

L'ancien lauréat était le cousin germain de la première femme de M. Gamusot, le riche marchand de soieries de In nie des Bourdonnais, nne demotseile Pons, unique hëriiière d'un des fameux Pons fVères, lea brodeurs de la cour, maison où le père et la mère du musicien étaient commanditaires après l'avoir fondée avant la révolution de 1789, et

2ui fut achetée par M. Rivet, en 18f 5, du père de la première madame amusot. Ce Camusot, relire des alTaires depuis dix ans, se trouvait en 1844 membre du conseil général des manufactures, député, etc. Pris en amitié par la tribu des Camusot, le bonhomme Pons se considéra comme étant cousin des enfants que le marchand de soieries eut de son second lit, quoiqu'ils ne fussent rien, pas même alliés.

La deuxième madame Camusot étant une demoiselle Cardot, Pons s'introduisit à titre de parent des Gamusot dans la nombreuse famille des Cardot, deuxième tribu bourgeoise qui, par ses alliances, formuit toute une société non moins puissante que celle des Gamusot, Cardot le notaire, frère de la seconde madame Cfamusot, avait épousé une demoiselle ChilfrevUle. La célèbre famille des Chiffre ville, la reine des produits chimiques, était liée avec la grosse droguerie, dont le coq fut pendant longtemps M. Anselme Popinot, que la révolution de juillet avait lancé, comme on sait, au cœur de la politique la plus dynastique. Et Pons de venir à ta queue des Camusot et des Cardot chez les Chifirc- Tille, et de là chez les Popinot, toujours en qualité de cousin des cou- Bins.

Ce simple aperçu des dernières relations du vieux musicien fait comprendre comment il pouvait encore être reçu familièrement en 1844 : V Chez M. le comte Popinot, pair de Franco, ancien ministre de l'agriculture et du commerce ; 2° chez M. Cardot, ancien notaire, maire et député d'un arrondissement dâ Paris; 5" chez le vieux M, Camusot, député, membre du conseil municipal de Paris et du conseil général des manufactures, eu route vers la pairie ; A° chez M. Camusot de Marville. Gis du premier lit, et parlant le vrai, le seul cousin réel de Pons, quoique petit cousin.

Ce Ganausot, qui, pour se distinguer de son père et de son frère du second lit, avait ajouté à son nom celui de la terre de Marville, était, en 1844, président de chambre à la cour royale de Paris.

L'ancien notaire Cardot, ayant marié sa fille à son successeur, nommé Ben hier, Pons, faisant partie de la charge, sut garder ce dîner, pardevant notaire, di&aU«li.

Voilà le firmament bourgeois que Poos appelait sa famille, et où il avait si péniblement conservé droit de fourchette.

De ces dix maisons, celle où l'artiste devait être le mieux accueilli, la maison do président Camusot, était l'objet do ses plus grands soins. Hais, hélas ! la présidente, fille du feu sieur Thirion, huissier du ca« binet des rois Louis XVIII et Charles X, n'avait jamais bien traité le peijt cousin de son mari. A tâcher d'adoucir cette terrible parente, Pons avait perdu son temps, car, après avoir donné gratuitement des leçons à mademoiselle Camusot, il lui avait été impossible de faire une musicienne de cette fille un peu rousse. Or, Pons, la main sur l'objet précieux, se dirigeait en ce moment chez sou cousin le président, où Il croyait, en entrant, être anx Tuileries, tant les solennelles draperies vertes, les tentures couleur carmélite et les tapis en moquette, les meubles graves de cet appartement où respirait la plus sévère magistrature, agissaient sur son moral Chose étrange ! il se sentait à Taise à l'hôtel Popinot, rue Basse-du-Hempart, sans doute à cause des objets d'art qui s'y trouvaient ; car Tancien ministre avait, depuis son avènement en politique, contracté la manie de collectionner les belles cliosrs, sans doute pour faire opposition à la politique, qui collectionne secrètement les actions les plus laides.

Le président de Marville demeurait rue de Hanovre, dans une maison achetée depuis dix ans par la présidente, après la mort de son père et de sa mère, les sieur et dame Thirion, qui lui laissèrent enviion cent cinquante mille francs d'économies. Cette maison, d'un aspect assez sombre sur la rue, où la Atçade est à l'exposition du nord, jf>uit de l'exposition du midi sur la cour, ensuite de laquelle se trouve un assez beau jardin. Le magistrat occupe tout le premier étage, qui, aous Louis XV, avait logé l'un des plus puissants financiers de ce temps. Le second étant loué à une riche et vieille dame, cette demeure-présente un aspect tranquille et honorable qui sied à la magistrature. Les restes de la magnifique terre de Marville, à l'acquisition desquels io magistrat avait employé ses économies de vingt ans ainsi que i'héritage de sa mère, se composent du chAteau, splendlde monument comme il s'en rencontre encore en Normandie, et d'une bonne ferme de douze mille franc<!. Un parc de cent hectares entoure le château. Ce luxe, aujourd'hui princier, coûte un millier d'ccus au président, en sorte que la terre ne rapporte guère que neuf mille francs en $act comme on dit. Ces neuf mille francs et son traitement donnaient alors au préaident une fortune d'environ vingt mille francs de rente, en apparence suffisante, surtout en attendant la moitié f^ni devait lui revenir dans la succession de son père, où il représentait à lui seul le premier lit; aiaia la vie do Parla et les convenances de leur position avaient obligé

M. et madame de Marville à dépenser la presque totalité de leurs revenus. Jusqu'en 1834. ils s'étaient trouvés gênés.

Cet inventaire explique pourquoi mademoiselle de Marville, jeune fille âgée de vingt-trois ans, n'était pas encore mariée, malgré cent mille francs de dot, et malgré l'appât de ses es^térauces, habilcmeul et souvent, mais vainement présentées. Depuis cmq ans, le cousin Pons écoutait les doléances de la présidente, mil voyait tous les sul)^tiluls mariés, les nouveaux juges au tribunal déjà pères, après avoir iuutilemeni fait briller les espérances de mademoiselle de Blarville aux yeux peu charmés du jeune vicomte Popinot, fils aîné du coq de la droguerie, au profit de qui, selon les envieux du quartier des Lombards, la révolution de juillet avait été faite, au moins autant qu'à celui de la branche cadette.

Arrivé rue de Choisetil et sur le point de tourner la rue de Hanovre, Pons éprouva cette inexplicable émotion qui tourmente les consciences nurcs qui leur inflige les supplices ressentis par les plus grands scélérats à l'aspect tl'un aendarmc, et causée uniquement par la question de savoir comment le recevrait la pré^idcute. Ce grain de siible, qui lui déchirait les fibres du cœur, ne s était jamais arrondi ; les augles en devenaient de plus en plus aigus, et les gens de cette maison en ravivaient incessamment les arêtes. En effet, Te peu de cas que les Gamusot faisaient de leur cousin Pons, sa démonétisation au sein de la famille, agissait sur les domestiques, qui, s«)ns manquer d'égards envers lui, le considéraient comme une varlélé du pauvrt*.

L'ennemi capital de Pons était une certaine Madeleine Vîvet. vieille fille sèche et mince, la femme de chambre de madame G. de Marville et de sa fille. Cette Madeleine, malgré la couperose de son leiut, et petit->étre à cause de cette couperose et de sa longueur vipériue, s'ét.ait mis en tête de devenir madame Pons. Madeleine étala vainement vingt mille francs d'économieifi aux yeux du vieux célibataire, Pons avait refusé ce bonheur par trop couperosé. Aussi cette Didou d'antichambre, qui voulait devenir la cousine de ses maîtres, jouait-elle les plus méchants tours au pauvre musicien. Madeleine s'écriait très-bien: « Ah ! voilà le pique-assiette! » en entendant le bonhomme dans l'escalier et en tâchant d'être entendue par lui. Si elle servait à table, en l'absence du valet de chambre, elle versait peu de vin et beaucoup d'eau dans le verre de sa victime, en lui donnant la tâche difficile de conduire à sa bouche, saus en rien verser, un verre près de déborder. Elle oubliait de servir le bonhomme, et se le faisait dire par la prési* dente (de quel ton?... le cousin en rougissait), ou elle lui renversait de la sauce sur ses habits. C'était enfin la guerre de l'inférieur qui se sait impuni, contre un supérieur malheureux. A la fois femme de charge et femme de chambre, Madeleine avait suivi M. et madame Camusot depuis leur mariage. Elle avait vu ses maîtres dans la pénurie de leurs commencements, en province, quand M. était juge au tribunal d'Alençon ; elle les avait aidés à vivre lorsque, président au tribunal de Mantes, M. Camusot vint à Paris en t8'28, où il fut nommé juge d'instruction. Elle appartenait donc trop à la famille pour ne pus avoir des raisons de s'en venger. Ce désir de jouer à l'orgueilleuse et ambitieuse présidente le tour d'être la cousine de monsieur devait cacher une de ces haines sourdes, engendrée par un de ces graviers qui font les avalanches.

— Madame, voilà votre M. Pons, et en spencer, encore I vint dire Madeleine à la présidente, Il devrait bien me dire par quel procédé il le conserve depuis vingt-cinq ans.

En entendant un pas d'homme dans le petit salon, qui se trouvait entre son grand salon et sa chambre à coucher, madame Gamusot regarda sa fille et haussa les épaules.

— Vous me prévenez toujours avec tant d'Intelligence, Madeleine, que je n'ai plus le temps de prendre un parti, dit la présidente.

— Madame, Jean est sorti, j'étais seule, M. Pons a sonné, je lui ai ouvert la porte, et, comme 11 est presque de la maison, je ne pouvais pas l'empêcher de me suivre; il est là qui se débarrasse de son spencer...

— Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa fille, nous sommes prises, nous devons maintenant dîner ici. Voyons, reprit-elle en voyani à sa chère minette une figure pileuse, faut-Il nous débarrasser de l;ii pour toujours ?

— Oh ! le pauvre homme! répondit mademoiselle Gamu-ot, le pilier d'un do ses dîners I

Le petit salon retentit de la fausse tousserie d'un homme qui voidait dire ainsi : Je vous entends.

— Eh bien ! qu'il entre ! dit madame Gamusot à Madeleine eu faisant un geste d'épaules.

— Vous êtes venu de si bonne heure, mon cousin, dit Cécile Cannisot en prenant un petit air câlin, que vous nous avez surprises au moment ou ma mère allait s'habiller.

Le cousin Pons, à qui le mouvement d'épaules de la présidente u'avait pas échappé, fut si cruellement atteint, qu'il ne trouva pas nu compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond : — Vous êtes toujours charmante, ma petite cousine! Puis se tournant vers la mère et la saluant : — Chère cousine, reprit-il, vous ne sauriez m'en vouloir de venir un peu plus tôt que de coutume ; je voua apporte ce que vous m'avez fait le plaisir de me demander.

LE COUSm PONS.

^ E( le pauvre Pods, qui sciail en doux le président, la prdsidente cl Cécile choque fois qu'il les appelail cousin ou cousine^ lira de la poclio de côié de son babil une r.ivissante petite bolie oblongue en buis de Saiu(e*1.ucie, divinement sculptée.

— Ah ! je l'avais oublié ! dit sèchement la présidente.

Cette exclamation n'était-elle.pas atroce? n*6tailelle pas tout mérite au soin du parent, dont le seul tort était d'être un parent pauvre?

-^ Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. Vous dois-je beaucoup d'argent pour cette petite bêtise?

Celte demande causa comme un tressaillement intérieur au cou&ln ; il avait la prétention de solder tous ses dîners par l'oiïrande de ce bijou.

— J'ai cru que vous me permettiez de vous l'ofrrir, dii-il d'imo voix éiniic.

— Comment ! comment ! reprit la présidente ; mais, entre nous, pas de cérémonies; nous nous connaissons assez pour laver notre linge ensemble. Je sais que vous n'êtes pas assez riche pour faire la guerre à vos dépens. N'est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine de perdre votre temps à courir chez les marchands?..,

— Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous deviez en donner la valeor, répliqua le pauvre homme offensé, car c*esi un chef-d'œuvre de Walteau, qui Ta peint des deux côtés ; mais soyez tranquille, ma cousine, je n'ai pas pajé la ceuiième partie du prix d'art.

Dire à un riche : « Vont êtes pauvre I » c'est dire à l'archevêque de Grenade que ses homélies ne valent rien. Madame la présidente était beaucoup trop orgueilleuse de la position de son mari, de la possession de la terre de Marviile et de ses invitations aux bals de la cour, pour ne pas être atteiuie au vif par une semblable observation, surtout partant d'un misérable musicien vis-à-vis de qui elle se posait en bienfai* trice.

— lis sont donc bteo bêtes, les gens à qui vous achetez ces choseslà?... dit vivement la présidente.

— On ne connaît pas à Paris de marchands bêtes, répliqua Pons presque sèchement. «

— C'est alors vous qui avez beaucoup d'esprit, dit Cécile pour calmer le débat.

*-- Ma petite cousine, j'ai l'esprit de connaître Lancrel, Pater, Watloau, Greuze; mais j'avais surtout le désir de plaire à votre chère maman.

Ignorante et vaniteuse, madame de Marviile nn voulait pas avoir l'air de recevoir la moindre chose de son pique-as^iclte, et son ignornnce la servait admirablement ; elle ne connaissait pas le nom de Walteau. SI quelque chose peut exprimer jusqu'où va l'amour-proprc des collectionneurs, qui, certes, est un des plus vifs, car il rivalise avec l'amour-propre d'auteur, c'est Paudace que Pons venait d'avoir en tenant tête à sa cousine, pour la première fuis depuis vingt ans. Stupéfait de sa hardiesse, Pons reprit une contenance pacifique en détaillant à Cécile les beautés de la fine sculpture des branches de ce merveilleux éventail. Mais, pour être dans tout le secret de la trépidation cordiale à laquelle le bonhomme était en proie, il est nécessaire tli- donnci* une légère esquisse de la présidente.

A quarante-six ans, madame de Marviile, autrefois petite, blondCf grasse et fraîche, toujours petite, était devenue sèche. Son front busqué, sa bouche rentrée, que la jeunesse décorait jadis de teiutes fines, changeaient alors son air, naturellement dédaigneux, en un air rechigné. L'habitude d'une domination absolue au logis avait rendu sa physionomie dure et désagréable. Avec le temps, le blond de la chevelure avait tourné au châtain ai^re. Les yeux, encore vifs vi caustiques, exprimaient une morgue judiciaire chargée d'une envie contenue. En effet, la présidente se trouvait presque pauvre au milieu de la société de bourgeois parvenus où dînait Pons. Elle ne pardonnait pas au riche marchand droguiste, ancien président du tribunal de commerce, d'être devenu successivement député, ministre, comte et pair. Elle ne pardonnait pas à son beau-père de s'être fait nommer, au détriment de son fils atné, député d*^ son arrondissement, lors de la promotion de Popinol à la pairie. Après dix-huit ans de services à Paris, elle attendait encore pour Gamusot la place de conseiller à la cour de cassation, d'où l'excluait d'ailleurs une incapacité connue au Palais. Le ministre de la justice de 1844 regrettait la nomination de Camusot à la présidence, obtenue en 1854 ; mais on l'avait placé à la chambre des mises en accusation, où, grâce à sa routine d'ancien juge d'instruction, il rendait des services en rendant des arrêts. Ces mécomptes, après avoir usé la présidente de Marville« qui ne s'abusait pas d'ailleurs sur la valeur de son mari, la rendaient terrible. Son caractère, déjà cassant, s'était aigri. Plus vieillie que vieille, elle se faisait âpre et sèche comme une brosse pour obtenir, par la crainte, tout ce que le monde se sentait disposé à lui refuser. Mordante à l'excès, elle avait peu d'amies. Elle imposait beaucoup, car eltc s'était entourée de quelques vieilles dévotes de son acabit qui la soutenaient à charge de re* vanche. Aussi les rapports du pauvre Pons avec ce diable en jupons c la lent-lis ceux d'un écolier avec un maître qui ne parle que par fé« ruics. La présidente ne s'expliquait donc pas la subite audace de sou cousin, elle ignorait la valeur du ( adeau.

— Uii donc avez-vous trouvé cela? demanda Cécile en examinant le bijou.

^ — Rue de Lappe, chez un brocanteur qui venait de le rapporter

sont si belles, que Liénard, uotre célèbre sculpteur en bois, en a gardé, comme nec pliu uUra de l'art, deux cadres ovales pour modèles... Il y avait là des trésors. Mon brocanteur a trouvé cet éventail dans un honheur-du-jour en marqueterie que l'aurais acheté, si je faisais collection de ces œuvres-là ; niais c'est inabordable ! un meuble de Uicsener vaut de trois à quatre mille francs 1 On commence à reconnaitro à Paris que les fameux marqueteurs allemands et français des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles ont composé de véritables tablc^iux en bois. Le mérite du collectionneur est de devancer la mode. Tenez ! d'ici à cinq ans, on payera à Paris les porcelaines de Fraiikcnlhal, (|uè je collectionne depuis vingt ans, deux fuis plus cher que la pâte tendre de Sèvres.

— Qu'est-ce que le Prankenthal? dit Cécile..

— C'est le nom de la fabrique de porcelaines de l'électeur palatin ; elle est plus ancienne que notre manufacture de Sèvres, comme les fameux jardins de Heidelberg, ruinés par Tureniie, ont eu le malheur d'exister avant ceux de Versailles. Sèvres a beauroup copie Prankenthal... Les Allemands, il faut leur rendre celte justice, ont fait, avant nous, d'admirables choses en Saxe et dans le Palalinat.

La mère et la ûlle se regardaient comme si Pons leur eût parlé chinois, car on ne peut se figurer combien les Parisiens sont ignorants et exclusifs; ils ne savent que oe qa*on leur apprend, quand ils veulent l'apprendre.

— Et à quoi recomuilsiez-tOQS le FrankeotbalT

— Et la signature? dit Pons avec feu. Tous ces ravissants chcfe- * d'oeuvre sont signés. Le Prankenthal porte un C. et un T. (Charles- Théodore) entrelacés et surmontés d'une couroune de prince. Le vieux Saxe a ses deux épéeset le numéro d'ordre en or. Vincenncs signait avec un cor. Vienne a un V fermé et barré. Berlin a deux barres. Mayencc a la roue. Sèvres les deux LL, et la porcelaine à la reine un A, qui veut dii% Antoinette, surmonté de hi touronne royale. Au dix-huitième siècle, tous les souverains do l'Europe eut rivalise dans la fabrication de la porcelaine. Ou s'arrachait les ouvriers. Wattcau dessinait des services pour la manufacture de Dresde, et ses œuvres ont acquis des prix fous. (Il faut s'y bien coniiaUre, car« aujourd'hui, Dresde les répète et les recopie.) Alors on a fiibriqoé des choses admirables et qu'on ne refera plus...

— Ah bah !

— Oui, cousine ! on ne refera plus certaines marqueteries, certaines porcelaines, comme on ne refera plus des Raphaël, des Titien, ni des Rembrandt, ni des Van Eyck, ni des Cranachl... Tenez I les Chinois sont bien habiles, bien adroits, eh bien ! ils recopient aujouni'hui les belles œuvres de leur porcebiine dite Grand Mandarin.,, Bh bien ! deux vases de Oramd Mandarin ancien, du plus grand formai» valent six, huit, dix mille francs, oC on a la copie moderoa pour deux cents francs !

— Vous plaisantez !

— Cousine, ces prix vous étonnent, mais oa oVst rien. Non-seulement un service oomplet pour un dtner de douze personnes en pâte tendre de Sèvres, qui n'est pas de la porcelaine, vaut cent mille francs, mais c'est le prix de laciure. Un pareil service se payait cinquante mille livres, à Sèvres, en 1780. J'ai vu des factures originales.

— Revenons à cet éventail, dit Cécile, à qui le bijou paraissait trop vieux.

— Vous comprenezquejemesuiimisea chasse, dès i|ue votre chère maman m'a fait l'honneur de me demander un éventad, reprit Pons. J'ai vu tous les marchands de Paris sans y rien trouver de beau; car, pour la clière présidente, ie voulais un chef d'CBOtre, et je pensais à

' lui donner réventail de Marw-Aotoinette, le plus beau de tous les éventails célèbres. Mais hier, je (os ébloui par ce divin chef-d'œuvre, que Louis XV a bien certainement commandé. Pourquoi suis-je allé chercher un éventail, rue de I^appel chez un Auvergnat 1 qui vend des cuivres, des ferrailles, des meubles dorés? Mol, je crois à rintelligencc des objets d'art, ils connaissent les amateurs, ils les appellent, ils leur font :Cl)il! chitl...

La présidente haussa les épaules en regardant sa fille, sans que Pons pût voir cette mimique rapide.

— Je les connais tous, ces rapials^là! < Qu'avez-vous de nouveau, papa Monislrol? Avez-vous des dessus de porte? » ai-je demandé à ce marchand, qui me permet de jeter les yeux sur ses acquisitions avant les grands marchands. A celte question, Monislrol me raconic comment Liénard, qui sculptait dans la chapelle de Dreux de fort belles choses pour la liste civile, avait sauvé à la vente d'Aulnay les boiseries sculptées des mains des marchands de Paris, occupes de porcelaines et de meubles incrustés. — c Je n'ai pas eu graud'chose, me dit-Il, mais je pourrai gagner mou voyage avec cela, n Et il me montra le bonheur-du-jour, une merveille I L'est des dessins de Boucher exécutés eu marqueterie avec un art... C'est à se mettre à genoux

LKS PAKKNTS PAUVKKS.

devant t «Tenci, monsieur, me dil-il, je viens de tiouvcr dans un petit tiroir rcrmé. donth c)cf inanquniiet igae j ai futcé, cet évcnlail! vous devriiT bien me dire :i qnl je peiiK le vendre. .. > Et il me lire relie pelile tiotle en bois de S:iiiilc-Lucie sciilplé. o Viivfi! c'e^l de ce Poin|iiidttiir qui rc»icmble au goilitqiie flenri. — Oli I lui ai-jc rë- IKMidii, b bolle Cil jul:c. elle pourrait ro'allor, la IkiIIc ! rar l'évenlail, mon vicui Monislrol. je n'ai puini de niadamc Pous à qui donner ce vioflx bijon : d';iilleur«, on en hit des neufs bien jolis. On peint aujourd'Iiui ces vélins-là d'une manière niiraculcnse et h assez bon marché. Savei-vons qu'il y a deux mille peinlrcB i Paris! ■ Ri je dépliais négligemment ri'Veulail, contenant mon ndinii'aliou, rcgiirdani troideineui ces deux petits tableau:^ d'iui lais-^er-allcr. d'une cxécntiou à ravir. Je tenais l'e veillai 1 de madame de P.impaiiour! Wuitean s'est cilermiiié i composer cel;i 1 ■ Combii-n voulei-vuus du meuble? — Oh 1 mille riincK, on me les donne di'jà .' > Je lui dis un prix de l'éventail

Îni correspond ;iit aux frais présumés de son \ ojape. N<ius nous rcg.ir- Misaloi'sdaus le bhiuc des >'cui. el je voisquejetieusmon boainw.

Lm Dîneurs du qoirlier lei ii

it inraoniinéi lei deni Cant-nùtteuu.

Aussitôt je remets l'éventail dans sa botte, afin <iite l'Auverunai ne se meltc pas à l'examiner, c( je m'extisie sur le travail de celle boite, çini, certes, est un vrai bijou. « Si je l'achèrc, dis-je fi Slouisirol, e est à cause de cela, voycz'vous, il n'y a que la boIlc qui me lente. Quant à ce bonheur-du jour, vous eu aurez plus de uiillc francs, voycz-donc comme ces cuivres sont ciselés! c'est des ntodèles... On peut exploiter cela.. . ça n'a pas clé reproduit, on faisail lout unique pour niadamc de Pompadour... » Et mon liomuie, "Uumé pour son ban1)eiir-di>-jour, oublie i'évenlail. il me le laiste â rien pour prix de la révélation que je lai fab de la beauté de ce meuble de Riesener. Et voilà ! Hais il faut

bien de la pratique pour conclure de pareils marcliés ! C'est des combats d'œil a œil, et quel œil que celui d'un Juif ou d'un Auvcrgunil

L'.idiniralile pantomime, la verve du vieil artiste qui faisaient de lui, racontant le triomphe de sa finesse sur l'ignorance du brocaniour, un modèle digne du pinceau hollandais, tout fut perdu pour la pré^ (fe.nte cl pour sa fille, qui se dirent, en échangeant des regards froids et dédaigneux : — Quel original!... *

— Ça vous amitSG donc? demanda la présidente.

Pons, glacé par cette question, éprouva l'envie de battre la prési-

— Mais, ma cbère cousine, rejirit'fl, c'est ta chasse au\ diefs-d'Œiivre! El on se trouve face k face avec des adversaires qui défendeai le

Siblcr ! c'est mse contre ruse ! un clteM'oeuvre doublé d'im Normaad, un Juif ou d'un Auvergnat ; mais c'est comme dans les cooies de fées, une princesse gardée par d«i enchanteurs!

— El comment sa vez-vous que c'est de Wal... comment diles-vons?

— Walieaulm» cousine, un des plus grands peintres Français dn dix-lmilième siècle! Tenez, ne vnyez-vous pas la signature? dil-il en montrant une des bergeries nul représentait une ronde dnii^e par de fausses fav Bannes et par des bergers grands seigneurs. C'est d'un entrain 1 Quelle verve ! quel coloris ! Et c'est fait ! lout d'un trait I comme nn p.iraphe de maître d'écriture; on ne sent plus le travail I El de l'autre eOlé, tenez! un bal dans un salon! C'est l'hiver et l'été I Quels ornements ! et comme c'est conservé J Vous voyez, la virole est en or, 01 elle est terminée de chaque cAté par do lout peiit rubis que j'ai décrassé!

— S'il en est ainsi, je ne pourrais pas. mon cousin, accepter devons iiQ objet d'un si ^and prix . Il vaut mieux vous en faire des renies, dit ta présidente, qui ne demandait cependant pas mieux que de garder ce magnifique éveolail.

— 11 est temps que ce qui a servi au vice soit aux mains de la vertu ! dit le bonhomme en retrouvant de l'assurance. Il aura fallu cent ans pour opérer ce miracle. Soyexsûreqii'àla cour aucune princesse n'aura rien de comparable i ce chef-d'œuvre; car il est, ni al heu rendement, dans la naiure humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une vertueuse reine!...

— Eh bien! je l'accepte, dit en riant la présidente. Cécile, mno petit ange, va donc von* avec Madeleine à ce que le dîner soit digne de noire cousin...

La présidente voûtait balancer le compte. Celle reeommandalioii fbiie à haute voix, contrairement aux règles du bon goût, resscnibbii si bien it l'appoinl d'un payement, que Puus rougit comme une jeune Bile prise en faute. Ce gravier un )ieu trop gros lui roula pendant quelque temps dans le coeur. Cécile, jeune personne (rès-rousse, dont le maintien, entaché de pëdantisme, affectait la gravité judiLiair' du président et se sentait de la sécheresse de sa mère, disparut en laissant le pauvre Potis aux prises avec la terrible présidente.

— Elle est bien gentille, ma petite Uli, dit la présidente en employant toujours Tablé vialion enfantine donnée jadis au nom de Cécile.

— Charmante! rt'poiidit le vieux musicien en tournant ses ponces.

— Je ne comprends rien au temps où nous vivons, répoudil la présidente. A quoi cela sert-il dune d avoir pour père un présidenl à la lîour royale de Paiis cl commandeur de la légion d'honneur, pour grand'père un ilépiué mitlionnaire, un futur pair de France, le plus riche des marchaudi de soieries en gros?

Le dévouement du président à la dynastie nouvelle lui avait valu récemment le cordon de commandeur, faveur attribuée par quelques jaloux n l'amiiié qui l'uuis^it it Popinot. Ce minislre, malgré sa modestie, s'était, comme on le voit, Liissé faire comte.

— A cause de mon fils, dil-il 1 ses nombreux amis.

— On ne veut que de l'argent aujourd'hui, répondit le cousin Pons, on n'a d'égards que pour les riches, cl...

— C'ue serait-ce donc, s'écria la présidente, si le ciel m'avait laissé mou pauvre petit Charles?. .

— Uh! avecdeux enfants, vous seriez pauvre! reprit le cousin. Ccst l'effet du partage égal des biens; mais, soyez iranqnille, ma belle cousine, Cécile finira par bien se marier. Je ne vois nulle part de jeune fille si accomplie.

Voilà jusqu'où Pons avait ravalé son esprit chez ses amphitryons : il y répétait leurs idées, et il tes leur cammentall platement, à la manière des chœurs antiques. Il n'osait pas se livrer à ror'iginaHlé qui distingue les artistes et qui dans sa jeunesse abondait en traits fins ebet lui, mais que l'habitude de s'elfacer avait alors presque atwlie. et qn'uD rembarrait, comme lout à l'heure, quand elle reparaissait.

— Hais, je me suis mariée avec vingt mille francs de dot, sciilemeni...

— En.lSIO. ma cousine? dit Pons en interrompant. Et c'était vous, nue femme de tétc, une jeune fille protégée par le roi Louis XVIIl'

— Mais enfin ma fille est un ange de perfection, d'esprit; elle est pleine de cœur, elle a cent mille fraucs en mariage, sans compter les plus liclles c-pcrances, et elle nous reste sur les brus ..

Madame de Marviltc parla de sa Qlle et d'elle-même pendant tiugt minutes, en se livrant aux doléances particulières aux mères r|ui sont un puissance de filles à marier. Depuis vingt ans que le vieux musicH<n

LK COUSIN PONS

dfnalt cb» son unique coasin Camosol, le pauvre homme aiteudatt ciirore un mol sur tes afTaîrcs, sur sa vie. snr m sanid. Pons éUiil <l':iilleurs partoul une frjpèce d'août aux ennlirlences domeslîquL's, il iiiïrail les plus gniniles garanties dans sa discicilnii connue cl nécessaire, car un seul nioc hasardé lut aurail fail fLiuncr la poiic de dix maisons: son rblc d'ëcouleiir ciaît donc doublé d'une ap|irob.iliou consume ; il souriait à tout, il n'»ctusaii. il tie iléfcnduil |icr><iinic ; |ioiir lui, tout le monde avait rnisiin. Aussi ne romplail-il plus comme un liommc, c'éLiit un estomac ! Dans celle longue liradr, la présirlenlc avoua, non sans quelques précauliuus, à son cousin. quVIle était disposée à prendre pour sa flile presque avcujili-uient les parlis qiii se présenteraient. Klle alla jusqu'à regarder connue une h nnc aiïaire, un homme de quaranle^iult ans. pourvu qu'il cûl vingt mille francs de

— Cécile est dans sa vingt -troisième année, et si le malheur voulait qu'elle atteignit àvingl-

rinq ou vingt-six ans, il serait cicessivemetil diflicile de la uuirtcr. Le monde se demande alors pourquoi une jeune persoiiiic csi restée si longtemps sur pied. On cause déjà Ijeaucoup trop dans notre société de cette situation. Nnus avons épui;é les raisons vulpircs : « Elle est bien jeune. — Elle aime trop SCS parents pour Il's quitter. — Elle e--t heureuse à la maison. — Elle est diflicilc, elle veut un beau nom ! B Nous devenons ridicules, je le sens bien.

D'uilleurs, Cécile est lasse d'attendre, elle snuf- Trc, pauvre petite...

•~ Et de quoi? demanda sottement Pons.

— M.iîs, reprit la mcre d'un ton de ducgue, elle est humiliée de voir toutes ses amies mariées avant elle.

— Ma cousine, qu'y a-t-ii donc de cliangé depuis la dernière fois

3 ne j'ai eu le plaisir de iner ici, pour que vous songiez à des gens de ipiaraiiie-buit ans? dit ' humblement le pauvre niusicten.

— H ï a, répliqua lu présidente , que nous devions avoir une en- Ircvuechezuu conseiller à Li cour, dont le fils a ■rente ans, dont la Torlunc est couMiléralile, et pour qui M. de Harville aurait obtenu , moyennant Qnance, une place de rérérend:iire à la cour dcâ comptes. Le jeune liiMnme y est déjà surnuméraire. Et l'on vient de Dous dire que ce jeune homme avait fuit la Tolic de partir pour l'Italie, à la suite d'une du-' chesse du bal Habille. C'est un icOis déguisé. On ne veut pas nous donner un jeune homme dont la mère est o)orle, et qui jouit déji^ de trente mille francs de rente, en ailcudant la fortune du père. Aussi. devez-vous nous pardonner notre mauvaise huminr, cher cousin : vous êtes arrivé en pleine crise-

Au moment où Hous cherchait une de ces complimenteuses réponses qui lui venaient toujours trop Lird chez les amphitryons dont il itt-ait peur, Madeleine entra, remit un petit billet à la présidente, et attendit une réponse. Voici ce que contenait h billet :

« Si nous supposions, ma chère maman, que ce petit mot nous est « euvoyé du l'alais par mou père qui te dirait d'aller dtner avec moi ■ chez sou ;imi pour renouer t'alTiiire de mun mariage, le cousin s'en « irait, et nous pourrions donner suite Ji nos projets chei les Po- < piool. a

Il jouiuail du privitigc initliqué di

— - Qui donc monsieur m'a-t-il dépéché? demanda vivement la pré-

— Un garçon de salle du Palais, r^ondit effrontément b sèche Madeleine.

Par celte n^ponse, In vieille soubrette indiquait k sa maîtresse qu'elle avait ftur li ce com[>lol, de concert avec Cécile impaiienlëe.

— Dites que ma lille et moi, nous y serons à cinq heures et demie. Hadi-li'itie une ftris sortie, la présidente regarda le cousin Pons nvec

celle fausse ainéiuié qui fait sur une àme délicate reffct que du vinaigre cl du lait mélanges produisent sur la langue d'un friand.

— Mun clicr coni^ln, le dtner esi ordonné, vous le mangerez sans imiis. car nmu mari m'écrit de l'audience pour me prévenir que le nrojct de mariage se reprend avec le conseiller, et nous allons y dîner... Vous concevez que nous sommes sans aucune gène ensemble. Agis^ei ici comme si vous ciiez chez vous. Vous voyei la francliise dont j'use

' avec vous pour qui je

n'ai pas de secret... Vous ne voudriez pas faire manquer le mariage de ce petit auge?

— Moi, ma cousine, qui voudrais au contraire lui trouver un mari; mais dins le cercle où je vis...

— Oui, ce n'est pas probable, repartit inso- Irmment la présidente.

Ainsi, vous reslez? Cécile voua (ii'ndra comp.iguie pendant que je m'habillerai.

— Oh ! ma cousine, je puis dîner ailleurs, dit le bonhomme.

Quoique cruellement alTecié de la manière dont s'y prenait la présidente pour lui reprocher son indigence, il élaii encore plus effrayé par la perspective de se trouver seul avec les domestiques.

— Mais pourquoi?...

le dtner est prêt, les domestiques le mange- If n entendant cette

horrible phrase, Pons se redressa comme si ta déchaîne de quelque pile galvanique l'eût atteijil, salua froidemenl sa cousine et alla reprendre son spencer. La porte de la cliamt)re à coucher de Cécile qui donnait dans le petit salon était enirebâlllée, en sorte qu'en regardant devant lui dans une glace, Pons aperi;ut ta jeune lille prise d'un Ion rire, parlant A sa mère par des coups de tête et re leiraccommodiaia... — wm106, jcg niioe» qui révélè-

rent quelque lïche mys- [iHcalion nu vieil arilste.

Pons descendit lentement l'escalier en retenant ses larmes : il se voyait chassé de cette maison sans savoir pourquoi. — Je snis trop vieux mainfenant, se disait-il, le monde a horreur de la vieillesse et de la p^iuvrclé, deux laidis choses. Je ne veux plus aller nulle pai^ sans iiivilation. Mot liéroïque!...

La porte de la cuisine, située au rez-de-chaussée, en lace de la loge du concierge, restait souvent ouverte, comme dans les maisons occupées par les propriétaires, et dont la porte cochère est toujours fermée ; le bonhomme put donc entendre les rires de la cuisinière et du valet (le chambre, à qui Madeleine racontait le tour joué à Pons, e.ir elle ne supposa point que le bonhomme évacuerait h pljce si prump' Icmenl. Le vnict de chambre approuvait hautement cette plai'anrerie envers un habitué de la maison qui, dis.-iii-il, ne donnait jamais qu'un petit écii aux étrennes.

— Oui, mais s'il prend la mouche et qu'il ne revienne pas, Al ob-

LES PARENTS PAUVRES

server la cuisinière, ce sera toujours trois Trancs de perdus pour nous autres au jour de Tan...

— El) ! comment le saurait -il? dit le valet de chambre en réponse à la cuisinière.

-* Bal) I reprit Madeleine, un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'estce que cela nous fait? Il ennuie tellement les maîtres dans les maisons où il dine, qu'on le chassera de partout.

£u ce moment le vieux musicien cria : « Le cordon, sll vous plaii ! » à la portière. Ce cri douloureux fut accueilli par un profond sdence à la cuisine.

-* Il écoutait, dit le valet de chambre.

— Eh bien ! tant pire^ ou plutôt iant mieux, répliqua Madeleine, c*cst un rat Gni.

Le pauvre homme, qui n'avait rien perdu des propos tenus à la cuÎÀÎne, entendit encore ce dernier mot. Il revint chez lui par les boulevards dans rét:)t où serait une vieille femme après une luUe acharnée avec des assassins. II marchait, en se parlant à lui-même, avec une vitesse convulàive, car 1 honneur saignant le poussait comn)e une paille emportée par un vent furieux. Ënhu il se trouva sur le boulevard du Temple à cinq heures, sans savoir comment il y était venu ; mais, chose extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre appétit.

Maintenant, pour comprendre la révolution que le retour de Pons à cette heure allait produire chez lui, les explications promises sur madame Gibot sont ici nécessaires.

La rue de Normandie est une de ces rues au milieu desquelles on peut se croire en province : Therbe y fleurit, un passant y fait événement, et tout le monde 8*y connaît. Les maisons datent de Tépoque où, sous Henri IV, on entreprit un quartier dont chaque nie portât 1« nom d*une province, et au centre duquel devait se trouver une belle place dédiée à la France. L'idée du quartier de l'Europe fut la répéti* tion de ce plan. Le monde se répète en toute chose partout, même en spéculation. La maison où demeuraient les deux musiciens est un an« cien hôtel entre cour et jardin : mais le devant, sur la rue, avait été bâti lors de la vogue excessive dont a joui le Marais durant le dernier siècle. Les deux amis occupaient tout le deuxième étage dans l'ancien hôtel. Cette double maison appartenait à M. Pillcrault, un octogénaire, qui en laissait la gestion à M. et madame Cibot, ses portiers depuis vingt-six ans. Or, comme on ne donne pas des émoluments assez forts à un portier du Marais pour qu'il puisse vivre de sa loge, le sieor Cibot joignait à son sou pour livre et à sa bûche prélevée sur chaque voie de bois les ressources de son industrie personnelle ; il était tailleur, comme beaucoup de concierges. Avec le temps, Cibot avait cessé de travailler pour les maîtres tailleurs : car, par suite de la con« fiance que lui accordait la petite bourgeoisie du quartier, il Jouissait du privilège Inattaqué de faire les raccommodages, les reprises per* dues, les mises à neuf de tous les habits dans un périmètre de trois rues. La loge était vaste et saine, il y attenait une chan)bre. Aussi le ménage Cibot passait-il pour un des plus heureux parmi messieurs les concierges de rarrondissement.

Cibot, petit homme rabougri, devenu presque olivâtre à force de rester toujours assis, à la turque, sur une table élevée 4 la hauteur de la croisée grillagée qui voyait sur la rue, gagnait i son métier environ quarante sous par jour. Il travaillait encore, quoiqu'il eût cinquante4)uit ans; mais cinquanle-huil ans, c*est le plus bel Age des portiers : ils se sont faits à leur loge, la loge est devenue pour eux ce qu'est récaille pour les huitres, et iU sont eenntu âom le quariier*

Madame Cibot, ancienne belle écaillère, avait quitté son poste au Cadran-Bleu par amour pour Cibot, à l'âge de vingt-huit ans, après toutes les aventures qu'une belle écaillère rencontre sans les chercher. La beauté des femmes du peuple dure peu, surtout quand elles restent en espalier à la porte d'un restaurant. Les chauds rayons de la cuisine se projettent sur les traits qui durcissent, les restes des bouteilles bues en compagnie des garçons s'Infiltrent dans le teint, et nulle fleur ne mûrit plus vite que celle d'une belle écaillère. Heureusement pour madame Cibot, le mariage légitime et la vie de concierge arrivèrent à temps pour la conserver ; elle demeura comme un modèle de Rubens, en gardant une beauté virile que ses rivales de la rue de Normandie calomniaient, en la qualifiant de grotse dondon. Ses tons de chair pouvaient se comparer aux appétissauls glacis des mottes de beurre d'isigny; et, nonobstant son embonpoint, elle déployait une incomparable agilité dans ses fonctions. Madame Gibot atteignait à l'âge où ces sortes de femmes sont obligées de se faire la barbe. N'est-ce pas dire qu'elle avait quarante-huit ans? Une portière à moustaches est une des plus grandes garanties d'ordre et de sécurité pour un propriétaire. Si Delacroix avait pu voir madame Cibot posée fièrement sur son balai, certes il en eût fait une Bellone !

La position des époux Cibot, en style d'acte d'accusation, devait, chose singulière ! aftecter un jour celle des deux amis ; aussi l'historien, pour être fidèle, est-il obligé d'entrer dans quelques détruis au sujet de la loge. La maison rapportait environ huit mille francs, car elle avait trois appartements complets, doubles en profondeur, sur la rue, et trois dans l'ancien hôtel entre cour et jardin. En outre, un ferrailleur nommé Rémooencq occupait une boutique sur la rue. Ce Rémonencq, passé depuis quelques mois à l'état de n)archand de cu-

riosifés, connaissait si bien la valeur bric-à-braquofse de Pons, qu'il le saluait du fond de sa boutique, quand le musicien entrait ou sortait. Ainsi, le sou pour livre donnait environ quatre cents francs an ménage Cibot, qui trouvait en outre gratuitement sou logement et son bois. Or, comme les salaires de Cibot produisaient environ sept à huit cents francs en moyenne par an, les époux se faisaient, avec leurs étrennes, un revenu de seize cents francs, à la lettre mangés par les Cibot, qui vivaient mieux oue ne vivent les gens du peuple. — « On ne vit qu'une fois I » disait la Cibot. Née pendant la révolution , elle Ignorait, comme on le voit, le catéchisme.

De ses rapports avec le Cadran-Bleu, cette portière, à l'œil ornii^c et hautain, avait gardé quelques connaissances en cuisine qui rendaient son mari l'objet de l'envie de tous ses confrères. Aussi, parvenus à l'âge mûr, sur le seuil de la vieillesse, les Cibot ne trouvaicuN ils pas devant eux cent francs d'économie. Bien vêtus, bien nour: is, ils jouissaient d'ailleurs dans le quartier d'une considération dise à vingt-six ans de probité stricte. S'ils ne possédaient rien, ils n'avaicni nune ctniime à autrui, selon leur expression, car madame Cibot prodiguait les N dans son langage. Elle disait à son mari : « — Tu n'es n'un amour ! » Pourquoi? Autant vaudrait demander la raison de son indifférence en matière de religion. Fiers tous les deux de cette vie au grand jour, de l'estime de six ou sept rues et de Fautocralic que leur laissïiit leur propiétaire sur la maison, ils gémissaient en secret de ne pas avoir aussi des rentes. Cibot se plaignait de douleurs dans les mains et dans les jambes, et madame Cibot déplorait que son pauvre Cibot fût encore contraint de travailler à son âge. Un jour viendra qu'après trente ans d'une vie pareille un concierge accusera le ffouvernement d'injustice, il voudra qu'on lui donne la décoration de la Légion d'honneur ! Toutes les fois que les commérages du quartier leur apprenaient que telle servante, après huit ou dix ans de service, était couchée sur un testament pour trois ou quatre cents francs en viager, c'étaient des doléances de loge en loge, qui peuvent donner une idée de la jalousie dont sont dévorées les professions infimes à Paris, — Ab çâ 1 il ne nous arrivera jamais, à nous autres, d'être mis sur des testaments 1 Nous n'avons pas de chance ! Nous sommes plus utiiei que les domestiques, cependant. Nous sommes des gens de confiance, nous faisons les recettes, nous veillons au grain ; mais nous sommes traités ni plus ni moins que des chiens, et voilâ l — Il n'y a qn'beur et malboor, disait Cibot en rapportant un habit. — Si j'avais laissé Cibot à sa loge et que je me fusse mise cuisinière, nous aurions trente mille francs de placés, s'écriait madame Cibot en causant avec sa voisine les mains sur ses grosses hanches. J'ai mal entendu la vie, histoire d'être logée et chauffée dedans une bonne loge et de ne manquer de rien.

Lorsqu'on 4856, les deux amis vinrent occuper à eux deux le deuxième étage de l'ancien hôtel, ils occasionnel ent une sorte de révolution dans le ménage Gibot. Voici comment. Schmucke avait, aussi bien que son ami Pons, l'habitude de prendre les portiers ou portières des malsons où il logeait pour faire son ménage. Les deux musiciens Airent donc du même avis en s'insiallant rue de Normandie pour s'entendre avec madame Cibot, qui devint leur femme de ménage, à raison de vingt*elnq francs par mois, douze francs cinquante centimes pour chacun d'eux. Au bout d*uD an, la portière émérlte réena chez les deux vieux garçons, comme elle léguait sur la maison de M. Pillerauli. le grand-oncle de madame la comtesse Popinot ; leurs affaires furent se& affaires, et elle disait : « JUes deux messieurs, » Enfin, en trouvant les deux casse*Doisettes doux comme des moutons, faciles à vivre, point défiants, de vrais enfants, elle se mit, par suite de son cœur de femme du jteuple, à les protéger, à les adorer, à les servir avec un dévouement si véritable, qu'elle leur lâchait quelques semonces, et les défendait contre toutes les tromperies qui grossissent à Paris les dépenses du ménage. Pour vingt-cinq francs par mois, les deux garçons, sans préméditation et uns s'en douter, acquirent une mère. En s'aperce vaut de toute la valeur de madame Cibot, les deux musiciens lui avaient naïvement adressé des éloges, des remcrciments, de peiites étrennes qui resserrèrent les liens de cette alliance domestique. Madame Cibot aimait mille fois mieux être appréciée à sa valeur que payée ; sentiment qui, bien connu, bonifie toujours les gages. Cib.il faisait à moitié prix les courses, les raccommodages, tout ce qui pouvait le concerner dans le service des deux messieurs de sa fcniine.

Enfin, dès la seconde année, il y eut, dans l'étreinte du deuxième étage et de la loge, un nouvel élémeat de mutuelle amitié. Scliniiuki; conclut avec madame Cibot un marcIié oui satisfit à sa paresse et ù ^m désir de vivre sans s'occuper de rien. Moyennant trente sous par jour ou quarante-cinq francs par mois, madame Cibot se chargea de dunner à déjeuner et à dîner à Schmucke. Pons, trouvant le déjeuner de son ami trcs-satisHiisant, passa de même un marché de dix-huit frauc-^ pour son déjeuner. Ce système de fournitures, qui jeta quatre-vingi-dix nancs environ par mois dans les recettes de la loge, fit des deux locataires des êtres inviolables, des an^es, des chérubins, des dieux. 11 est fort douteux qne le roi des Français, qui s'y connaît, soit servi contine le furent alors les deux casse-noisettes. Pour eux, le lait sortait pur de la boîte, ils lisaient gp>iuiiemeDi. les journaux du premier et du troisième étage, dont les lo^rataîres ie levaient tard et â qui l'on eût dit.

LE COUSm PONS.

aa besoin, que les journaux D*ëUîent pas arrives. Madame Gibet lenalt d'ailleurs l'apparlcment, les babils, le palier, loul dans un état de pro-> prêté flamande. Schmucke iouissait» lui, d'un bonheur qu'il n'avait ja* mais espéré ; madame Gibot lui rendait la vie facile ; il donnait environ six francs par mois pour le blanchissage dont elle se chargeait, ainsi nue des raccommodages. Il dépensait quinze francs de taliac par mois* Les trois natures de dépenses formaient un total mensuel do soixantesix francs, lesquels, multipliés par douce, donnent sept cent quatrevingt-douze francs. Joignez-y deux cent vingt francs de loyer et d'im* I)osi(ions, vous avez mille douze francs. Gibot liabillait Scbmuclie, et a moyenne de cette dernière fourniture allait à cent cinquante francs* Go profond philosophe vivait donc avec douze cents francs par an. Combien de genst en Europe, dont l'unique pensée est de venir demeih rer à Paris, seront agréablement surpris de savoir qu'on peut y être heureux avec douze cents francs de rente, rue de Normandie, au Ma* rais, sous la protection d'une madame Gibot.

Madame Gibot fut stupéfaite en voyant rentrer le bonhomme Pons à cinq heures du soir. Non-seulement ce fait n'avait jamais eu lieu, mais encore «on monsiewr ne la vit pas, ne la salua point.

— Ah bien! Gibot, dit-elle à son mari, M. Pons est millionnaire ou foui

— Ça m'en a l'air, répliqua Gibot en laissant tomber une manche d'habit où il faisait ce que, dans l'argot des tailleurs, on appelle tin poignard»

Au moment où Pons rentrait machinalement chez lui, madame Gibot achevait le dîner de Schmucke. Ge diner consistait en un certain ragoût, dont l'odeur se répandait dans toute la cour. C'étaient des restes de bœuf bouilli achetés chez un rôtisseur tant- soit peu regrattier, eC fi'icassés au beurre avec des oignons coupés en tranches minces, jusqu'à ce que le beurre fût absorbé par la viande et par les oignons, de manière à ce que ce mets de portier présentât l'aspect d'une fViture. Ce plat, amoureusement concoctionnë pour Cibot et Schmucke, entre qui la Cibot le partageait, accompagné d'une bouteille de bière et d'un morceau de fromage, suffisait au vieux maître de musique allemand. £t croyez bien que le roi Salomon« dans sa gloire, ne dtnait pas mieux que Schmucke. Tantôt ce plat de bouilli fricassé aux oignons, tantôt des reliefs de poulet sauté, tantôt une persillade et du poisson à une sauce inventée par la Gbot, et à laquelle une mère aurait mancré son enfaut sans s'en apercevoir; tantôt de la «enalson, selon la qualité ou la quantité de ce que les restaurants du boulevard revendaient au rôtisseur de la rue Boucherat, tel éuit l'ordinaire de Schmucke, qui se contentait, sans mol dire, de tout ce que lui servait la ponne montame Zipod. Et» de jour en jour, la bonne madame Gibot avait diminué cet ordinaire jusqu'à pouvoir le faire pour la somme de vingt sous.

— Je vas savoir ce qui lui n'est arrivé, n*à ce pauvre cher homme» dit madame Gibot à son époux, car v'Ià le dtner de M. Schmucke tout paré.

Madame Gibot couvrit le plat de terre creux d'une assiette en porcelaine commune; puis elle arriva, malgré son âge, à l'appartement des deux amis, au moment où Schmucke ouvrait à Pons.

— Qu'as-do, mon pon ami? dit l'Allemand effrayé par le bouleversement de la physionomie de Pons.

— Je te dirai tout; mais je viens dtner avec toi...

— Tinner! tinner ! s'écria Schmucke enchanté. Mais c'esdre imbosslple ! ajouta-t-il en pensant aux habitudes gastrolâtrlques de son ami.

Le vieil Allemand aperçut alors madame Cibot qui écoutait, selon son droit de femme de ménage légitime. Saisi oar une de ces inspiralions qui ne brillent que dans le cœur d'un ami véritable, il alla droit à la portière, et l'emmena sur le palier.

— Bf entame Zlpod, ce pon Bons aime les ponnes chosses, hâlez au Gntran Pieu, temantcz ein bedid tinner vin : tes angeois, di magaro-< ni ! Anvin ein rebas de Liquiliis !

— Qu'est-ce que c'est? demanda madame Gibot.

— £h pîen ! reprit Schmucke, c'esde ti feau à la pourchoise, eine pon boisson, ein poudeille te Un te Porteaus, dont ce qu'il y aura le iHeilieur en vriantîse : gomme tes groguettes de risse cd li lard vlmé ! Bayez ! ne littes rien, cbe fus rentrai tutte Tarcband temain madin.

SchMiucke rentra d'un ai^ joyeux en se frottant les mains ; mais sa ligure reprit craducllement une expression de stupéfaction, en entendant le récit des malheurs qui venaient de fondre eo un moment suc le cœur de son ami. Schmucke essaya de consoler Pons, en lui dépeignant le monde à son point de vue. Paris était une tempête perpétuelle, les l)ammes et les femmes y étaient emportés par un mouvement de valse furieuse, et il ne fallait rien demanaer au monde, qui ne regarde (|u'à l'extérieur «ed biu ad Vindérièref » dit*il. Il raconta pour la centième fois que, d'annce en année, les trois seules écolièrea qu'il eût aimées, par lesquelles il était chéri, pour lesquelles il donnerait sa vie, de qui niénac il tenait une petite pension de neuf cents francs, à kiquelle cbacime contribuait pour une part égale d'environ trois cents francs, avaient si bien oublié, d'année en année, de le venir voir, et se trou« . vaieiit emportées par le courant de la vie parisienne avec tant de violence, qu'il n'avait pas pu être reçu par elles depuis trois ans, quand il se présentait, (il est vrai que Schmucl^e se présentait chts ces

grandes dames à dix heures du matin.) EnOn, les quartiers de ses rentes étaient payés chez des notaires.

— Ed cebentant, c'esde tes cueirs t'or, reprit^il. Anvin, c*esd mes bedides saindes Géciles, tes phames jarmandes, montame de Bordentuère, montame de Fentenesse, montame ti Dilet. Quante che les fois, c'esd ans Jambs-Elusées, sans qu'elles me fuient... ed elles m'aiment pien, et cbe bourrais aller tinner chesse elles, elles seraient pieti gondendes. Cbe beusse aller à leur gambagne; mais che breffère te peaucoup edre afec mon hami Bons, barce que cbe le fois quant che feux» ed dus les churs.

Pons prit la main de Scbmueke, la mit entre ses mains, il la serra par un mouvement où l'âme se communiquait tout entière, et tous deux ils restèrent ainsi pendajftt quelques minutes, comme des amants qui se revoient après une longue absence.

— Tinne izi, dus les churs I... reprit Schmucke qui bénissait inté** rieurement la dureté de la présidente. Diens ! nus pncapraquerons ensemple, et le liaple ne meddra chamais sa queu tan notre ménache.

Pour l'intelligence de ce mot vraiment héroïque : nm prteapraqu9rans ensetnpU! il faut avouer que Schmucke était d'une ignorance crasse en brlc-à-braqualogie. Il fallait toute la puissance de son amitié pour qu'il ne cassât rien dans le salon et dans le cabinet abandonnés à Pons pour lui servir de musée. Sehmucke, appartenant tout entier à la musique, compositeur pour lui-même, regardait toutes les petites bêtises de son ami, comme un poisson, qui aurait reçu un billet d'invitation, regarderait une exposition de fleurs au Luxembourg. Il respectait ces œuvres merveilleuses à cause du respect que Pons manifestait en époussetant son trésor. Il répondait ? « Ti / c'esde pien chotHw aux admirations de son ami, comme une mère répond des phrases Insignifiantes aux gestes d'un enfant qui ne parle pas encore. Depuis que les deux amis vivaient ensemble, Schmucke avait vu Pons changeant sept fois d'horloge en en troquant toujours une inférieure contre une plus belle. Pons possédait alors la plus magnifique horloge de Boule, une horloge en ébène inrrusiée de cuivres et garnie de sculptures, de la première manière de Boule. Boule a eu deux manières, comme Raphaël en a eu trois. Dans la première, il mariait le cuivre à l'ébène ; et, dans la seconde, contre ses convictitms, il sacrifiait à l'éciiltle ; il a fait des prodifres pour vaincre ses concurrents, inventeurs de la marqueterie en écaille. Malgré les savantes démonstrations de Pons, Schmucke n'apercevait pas la moindre difTérence entre la magnifique horloge de la première manière de Boule et les dix autres. Mais, à cause du bonheur de Pons, Schmucke avait plus de soin de tous ces prinporiOHi que son ami n'en prenait lui-même. 11 ne faut donc pas s'étonner que le mot sublime de Schmucke ait eu le pouvoir de calmer le désespoir de Pons, car le : « Nus prieapraquerons ! » de l'AMemaud voulait dire : -^ Je mettrai de l'argent dans le bric-à-brac, si tu veux dîner ici.

•*« Ces messieurs sont servis, vint dire avec un aplomb étonnant madame Gibot.

On comprendra facilement la surprise de Pons en voyant et savourant le dîner dâ à l'amitié de Schmucke. Ces sortes de sensations, si rares dans la vie, ne viennent pas du dévouement cuntinu par lequel deux hommes se disent perpétuellement l'un à l'autre : « Tu as en mol un antre toi-même» (car on s'y £iit); non, elles sont causées par la comparaison de ces témoignages du bonheur de la vie intime avec les barbaries de la vie du monde. C'est le monde qui lie à nouveau, sans cesse, deux amis ou deux amants, lorsque deux grandes âmes se sont mariées par l'amour ou par l'amitié. Aussi Pons essuvat-il deux grosses larmes ! et Schniucke, de son côté, fut obligé d essuyer ses yeux mouillés. Ils ne se dirent rien; mais ils s'aimèrent davantage, et ils se firent de petits signes de tête dont les expre2^sions balsamiques pansèrent les douleurs du gravier introduit par la présidente dans le cœur de Pons. Schmucke se frottait les mains à s'emporter l'épiderme, car il avait conçu l'une de ces inventions qui n'étonne un Allemand que lorsqu'elle est rapidement éclose dans son cerveau congelé par le respect dû aux pilnces souverains.

-* Mon pon Bons? dit Sdimucke.

» Je te devine, tu veux que nous dînions tous les jours ensemble...

— Che fitrals edre assez ruche bir de vaire fifre tus les churs gomme ça... répondit mélancoliquement le bon Allemand.

Madame Gibot, à qui Pons donnait de temps en temps des billets pour les spectacles du boulevard, ce qui le mettait dans son cœur à la même hauteur que son pensionnaire Schmucke, fit alors la proposition que voici : — jardine, dit-elle, pour trois francs, sans le vin, je

f^ttis vous à faire tous les jours, pour vous deux, n'un dîner n'a licher es plats, et les rendre nets comme s'Hs étaient lavés.

— * Le vrai est, répondit Schmucke, que che tine mlelx afec ce que me guislne montame Zipotl que les chens qui manchent le vrigod di roi...

Dans son espérance, le respectueux Allemand alla Jusqu'à imiter Firrévérence des petits journaux, en calomniant le prix fixe de la table royale.

— Vraiment? dit Pons. Eh bien 1 j'essayerai demain !

En entendant cette promesse, Schmncke sauta d'un bout de la t^ibte à l'autre, en entraînant la nappe, les plats, les carafes, et saisit Pons

LES PARENTS PAUVRES

server la cuisinière, ce sera toujours trois francs de perdus pour nous autres au jour de Tan..» .... > ^

— Eli ! comment le saurait -il? dit le valet de chambre en réponse à

la cuisinière. , , . . . j « •^«,.

— Bail ! reprit Madeleine, un peu plus tôt, un peu plus tard, qu estce que cela nous fait? Il ennuie tellement les maîtres dans les maisons où il dîne, qu'on le chassera de partout.

Eu ce moment le vieux musicien cria : « Le cordon, s ii vous plall l » à la portière. Ce cri douloureux fut accueilli par un profond silence à la cuisine.

— II écoutait, dit le valet de chambre. „ ^ , . Eh bien l Unt piret ou plutôt ianl mieux, répliqua Madeleine,

c'est un rat Gni.

Le pauvre homme, qui n'avait rien perdu des propos tenus à cuiàine, enteudit encore ce dernier mot. Il revint chez lui par les 1» Icvards dans VéUii où serait une vieille femme après une luue a«^ . née avec des assassins. Il marchait, en se parlant à lui-mêm^ une vitesse convuUive, car 1 honneur saignant le poussait cor paille emportée par un vent furieux. Ëntin il se trouva sur , vard du Temple à cinq heures, sans savoir comment il y mais, chose extraordinaire, il ne se sentit pas le moindre^

Maintenant, pour comprendre la révolution que le re' cette heure allait produire chez lui, les explications r dnme Cibot sont ici nécessaires. ' . v

La rue de Normandie est une de ces rues au r peut se croire en province : l'herbe y fleurit, un . *

ment, et tout le monde s'y connaît. Les maisoù, sous Henri IV, on entreprit un Quartier d nom d'une province, et au centre duquel (* place dédiée k la France. L'idée du quartir tion de ce plan. Le monde se répète en ' spéculation. La maison où demeuraienr cien hùtel entre cour et jardin ; mais bâti lors de la vogue excessive don* siècle. Les deux amis occupaient t ' ^

hôtel. Cette double maison appar qui en laissait la gestion à M. < vingt-six ans. Or, comme on forts à un portier du Marais Cibot joignait à son sou p^^ voie de bois les ressourr leur, comme beaucour cessé de travailler po fiance que lui accc du privilège inatlp dues, les mises ' rues. La loge ^ ménage Cibo' concierges f' Stihi^^^^l'^L'irancs que le dîner' coûtait. Puis,

Cibot, r '^ fl"*'*bïzis allemands de Sclimucko, le \ieil artiste

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