‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 112 sur 130 · REPONSE A M. CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

REPONSE A M. CHARLES NODIER

Connais-tu deux pesles femelles

Etjumelles, Qu'un beau jour tira de l'enfer

Lucifer?

L'une au teint blême, au cœur de lièvre,

C'est la fièvre; L'autre est l'insomnie aux grands yeux

Ennuyeux.

Non pas cette fièvre amoureuse

Trop heureuse, Qui sait chiffonner l'oreiller

Sans bâiller;

Non pas cette belle insomnie

Du génie, Où Trilby vient, prêt à chanter,

T'écouter.

C'est la fièvre qui s'emmaillote

Et grelotte Sous un drap sale et trois coussins

Très malsains.

L'autre, comme une huître qui bâille

Dans l'écaillé.

Rêve ou rumine, ou fait des vers

De travers.

Voilà, depuis une semaine

Toute pleine, L'aimable et gai duo que j'ai

Hébergé.

Que ce soit donc, si l'on m'accuse,

Mon excuse, Pour n'avoir rien ni répondu

Ni pondu.

Ne me fais pas, je t'en conjure,

Cette injure, De supposer que j'ai faibli

Par oubli.

Alfred de Mlsskt. I. *3

354 POESIES NOL'VCT.T.rî«

L'oubli, l'ennui, font, ce me semble,

Roule ensemble, Traînant, deux à deux, leurs pas lents,

Nonchalants.

Tout se ressent du mal qu'ils causer'.,

Mais ils n'osent Approcher de toi seulement

Un moment.

Que ta voix si jeune et si vieille,

Qui m'éveille, Vient me délivrer à propos

Du repos!

Ta muse, ami, toute française,

Tout à l'aise, Me rend la sœur de la santé,

La gaîlé.

Elle rappelle à ma pensée

Délaissée Les beaux jours et les courts instants

Du bon temps.

Lorsque, rassemblés sous ton aile

Paternelle, Échappés de nos pensions,

Nous dansions.

Gais comme l'oiseau sur la branche,

Le dimanche.

Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal.

La tête coquette et fleurie

De Marie Brillait comme un bluet mêlé

Dans le blé.

Tachés déjà par l'écriloire,

Sur l'ivoire Ses doigts légers allaient sautant

Et chantant.

Quelqu'un récitait quelque chose, Vers ou prose,

HÉFONSE A CHARLES NODIER 355

Puis nous courions recommencer A danser.

Chacun de nous, futur grand homme,

Ou tout comme, Apprenait plus vite à t'uimer

Qu'à rimer.

Alors, dans la grande boutique

Romantique, Chacun avait, maître ou garçon,

Sa chanson ;

Nous allions, brisant les pupitres

Et les vitres, Et nous avions plume et grultuir

Au comptoir.

Hugo portait déjà dans l'âme

Notre-Dame, Et commençait à s'occuper

D'y grimper.

De Vigny chantait sur sa lyre

Ce beau sire Qui mourut sans mettre à l'envers

Ses bas verts.

Antony battait avec Dante

Un andante, Emile ébauchait vite et tôt

Un presto.

Sainte-Beuve faisait dans l'ombre,

Douce et sombre, Pour un œil noir, un blanc bonnet,

Un sonnet.

Et moi, de cet honneur insigne

Trop indigne, Enfant par hasard adopté

Et gâté,

Je brochais des ballades, l'une

A la lune.

L'autre à deux yeux noirs etjaloux,

Andaloux.

Cher temps, plein de mélancolie,

De folie, Dont il faut rendre à l'amitié

La moitié!

Pourquoi, sur ces flots où s'élance

L'Espérance, Ne voit-on que le souvenir

Revenir?

Ami, toi qu'a piqué l'abeille,

Ton cœur veille, Et tu n'en saurais ni guérir

Ni mourir;

Mais comment fais-tu donc, vieux maître.

Pour renaître?

Car tes vers, en dépit du temps,

Ont vingt ans.

Si jamais ta tète qui penche

Devient blanche Ce sera comme l'amandier,

Cher Nodier :

Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,

Ni l'orage; C'est la fraîche rosée en pleurs

Dans les fleurs.

LE MIE Pl'.lGlOM 337

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