A MADAME
OUI AVAIT FAIT DES DESSINS POUR LES NOUVELLES DE l'aITEUR
Dieu défend d'oublier les petits ici-bas;
La fleur qui, dans l'herbier, doucement se dessèche,
Rend grâces à celui qui la vit sous ses pas,
La cueillit au passage, et la mit dans l'eau fraîche.
Ma brunette Margot, que Balzac n'aime pas, Est là, le cœur battant, prête à mordre à sa pêche. (Dites-moi son idée et ce qui l'en empêche.) Puis voici Béatrix qui montre ses beaux bras.
Pauvre et pâle bouquet, ô mes chères pensées! Dans ce bruyant torrent oîi vous devez mourir, Heureuse soit la main qui vous a ramassées 1
Puissps-lu désormais modestement l'ouvrir, Petit livre, et songer qu'il te faut soutenir Dans ton sein tout ému ces perles enchâssées!
SILVIA A Madame *
Ma charmante marraine, Vous croyez donc vous ennuyer?
El l'hiver qui s'en vient rallumant le foyer,
A fait rêver la châtelaine.
Un roman, dites-vous, pourrait vous égayer;
Triste chose à vous envoyer!
Que ne demandez-vous un conte à La Fontaine? C'est avec celui-là qu'il est bon de veiller; Ouvrez-le sur votre oreiller, Vous verrez se lever l'aurore.
Molière l'a prédit, et j'en suis convaincu, Bien des choses auront vécu Quand nos enfants liront encore Ce que le bonhomme a conté, Fleur de sagesse et de gaîté.
Mais quoi! la mode vient, et tue un vieil usage. On ne veut plus du sobre et franc langage
Dont il enseignait la douceur.
Le seul français, et qui vienne du cœur; Car, n'en déplaise à l'Italie, La Fontaine, sachez-le bien.
En prenant tout n'imita rien; Il est sorti du sol de la patrie.
Le vert laurier qui couvre son tombeau; Comme l'antique, il est nouveau.
Ma protectrice hien-aimée, Quand votre lettre parfumée Est arrivée à votre enfant gâté, Je venais de causer en toute liberté
Avec le grand ami Shakspeare.
Du sujet cependant Boccace était l'auteur; Car il féconde tout, ce charmant inventeur; Même après l'autre, il fallait le relire. J'étais donc seul, ses Nouvelles en main, El de la nuit la lueur azurée, Se jouant avec le matin,
. tincela t sur la tranche dorée
Du petit livre Uorentin; Et je songeais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, Combien c'est vrai que les Muses sont sœurs; Qu'il eut raison, ce pinceau plein de grâce, (Jui nous les montre, au sommet du Parnasse,
Comme une guirlande de fleurs!
La Fontaine a ri dans Boccace,
Où Shakspeare fondait en pleurs.
Sera-ce trop que d'enhardir ma muse Jusqu'à tenter de traduire à mon tour Dans ce livre amoureux une histoire d'amour?
Mais tout est bon qui vous amuse ; Je n'osei-ais, si ce n'était pour vous; Car c'est beaucoup que d'essayer ce style Tant oublié, qui fut jadis si doux,
Et qu'aujourd'hui l'on croit facile.
Il fut donc dans notre cité,
Selon ce qu'on nous a conté (Do cace parle ainsi; la cité, c'est Florence),
Un gros marchand, riche, homme d'importance,
Qui de sa femme eut un enfant.
Après quoi, presque sur-le-champ,
Ayant mis ordre à ses affaires,
Il passa de ce monde ailleurs.
La mère survivait; on nomma des tuteurs,
Gens loyaux, prudents et sévères,
Capables de se faire honneur
En gardant les biens d'un mineur.
Le jouvenceau, courant le voisinage.
Sentit d'abord douceur de cœur
Pour une fille de son âge.
Qui pour père avait un tailleur; Et peu à peu l'enfant devenant homme, Le temps changea l'habitude en amour,
De telle sorte que Jérôme Sans voir Silvia ne pouvait vivre un jour. A son voisin la fille accoutumée Aima bientôt comme elle était aim.ée.
De ce danger la mèra s'avisa, Cronda son fils, longtemps moralisa, Sans rien gagner par force ou par adresse,
Elle croyait que la richesse
En ce monde doit tout changer, Et d'un buisson peut faire un oranger.
Ayant donc pris les tuteurs à partie, La mère dit : « Cet enfant que voici, Lequel n'a pas quatorze ans, Dieu merci! Va désoler le reste de ma vie.
Il s'est si bien amouraché
De la fille d'un mercenaire, Qu'un de ces jours, s'il n'en est empêché,
Je vais me réveiller grand'mère.
Soir ni malin, il ne la quitte pas.
C'est, je crois, Silvia qu'on l'appelle; Et, s'il doit voir quelque autre dans ses bras,
Il se consumera pour elle.
Il faudrait donc, avec votre agrément,
L'éloigner par quelque voyage;
11 est jeune, la fille est sage.
Elle l'oubliera sûrement; Et nous le marierons à quelque honnête femme. »
Les tuteurs dirent que la dame
Avait parlé fort sagement.
« Te voilà grand, dirent-ils à Jérôme,
Il est bon de voir du pays.
Ya-t'en passer quelques jours à Paris,
Voir ce que c'est qu'un gentilhomme, Le bel usage et comme on vit là-bas;
Dans peu de temps tu reviendras. »
A ce conseil, le garçon, comme on pense.
Répondit qu'il n'en ferait rien,
Et qu'il pouvait voir aussi bien
Comment l'on vivait à Florencb.
Là-dessus, la mère en fureur Répond d'abord par une grosse injuie; Puis elle prend l'enfant par la douceur;
On le raisonne, on le conjure, A ses tuteurs il lui faut obéir; On lui promet de ne le retenir Qu'un an au plus. Tant et tant on le prie, Qu'il cède enfin : il quitte sa patrie;
Il part, tout plein de ses amours,
Comptant les nuits, comptant les jours.
Laissant derrière lui la moitié de sa vie. L'exil dura deux ans. Ce long terme passé,
Jérôme revint à Florence,
Du mal d'amour plus que jamais blessé, Croyant sans doute être récompensé.
Mais c'est un grand tort que l'absence; Pendaul qu'au loin courait le jouvenceau,
La fille s'était mariée.
En revoyant les rives de l'Arno,
Il n'y trouva que le tombeau
De son espérance oubliée.
D'abord il n'en murmura point,
Sachant que le monde, en ce point,
Agit rarement d'autre sorte.
De l'infidèle il connaissait la porte, Et tous les jours il passait sur le seuil,
Espérant un signe, un coup d'oeil,
Un rien, comme on fait quand on aime.
Mais tous ses pas furent perdus :
Silvia ne le connaissait plus, Dont il sentit une douleur extrême.
Cependant, avant d'en mourir.
Il voulut de son souvenir
Essayer de parler lui-même.
Le mari n'était pas jaloux,
Ni la femme bien surveillée.
Un soir que les nouveaux époux Chez un voisin étaient à la veillée, Dans la maison, au tomber de la nuit, Jérôme entra, se cacha près du lit,
Derrière une pièce de toile; Car l'époux était tisserand, Et fabriquait cette espèce de voile
Qu'on met sur un balcon toscan.
Bientôt après les mariés rentrèrent,
Et presque aussitôt se couchèrent.
Dès qu'il entend dormir l'époux.
Dans l'ombre vers Silvia Jérôme s'achemine,
Et, luï posant la main sur la poitrine, Il lui dit doucement: « Mon âme, dormez-vous? » La pauvre enfant, croyant voir un fantôme, Voulut crier; le jeune homme ajouta :
« Ne criez pas, je suis Jérôme.
— Pour l'amour de Dieu, dit Silvia,
Allez-vous-en, je vous en prie.
Il est passé, ce temps de notre vie Où notre enfance eut loisir de s'aimer.
SÎLVIA
Vous voyez, je suis mariée.
Dans les devoivs auxquels je suis liée,
11 ne me sied plus de penser
A vous revoir ni vous entendre.
Si mon mari venait à vous surprendre,
Songez que le moindre des maux Serait pour moi d'en perdre le repos; Songez qu'il m'uiine et que je suis sa femme, A ce discours, le malheureux amant
Est navré jusqu'au fond de l'ôme.
Ce fut en vain qu'il peignit son tourment.
Et sa constance et sa misère;
Par promesse ni par prière.
Tout son chagrin ne put rien obtenir.
Alors, sentant la mort venir, Il demanda que, pour grâce dernière,
Elle le laissât se coucher
Pendant un instant auprès d'elle,
Sans bouger et sans la toucher,
Seulement pour se réchauffer, Ayant au cœur une glace mortelle, Lui promettant de ne pas dire un mot,
Et qu'il partirait aussitôt.
Pour ne la revoir de sa vie.
La jeune femme, ayant quelque compassion,
Moyennant la condition.
Voulut contenter son envie.
Jérôme profita d'un moment de pitié;
11 se coucha près de Silvie.
Considérant alors quelle longue amitié
Pour cette femme il avait eue.
Et quelle était sa cruauté.
Et l'espérance à tout jamais perdue, Il résolut de cesser de souffrir.
Et rassemblant dans un dernier soupir
Toutes les forces de sa vie,
Il serra la main de sa mie.
Et rendit l'âme à son côté.
Silvia, non sans quelque surprise,
Admirant sa tranquilliii', Resta d'abord quelque temps indécise.
« Jérôme, il faut sortir d'ici.
Dit-elle enfin, l'heure s'avance. »
Et, comme il gai-dait le silence,
Elle pensa qu'il élail, endormi.
Se soulevant donc à demi, Et doucement l'appelant à voix basse,
Elle étendit la main vers lui,
Et le trouva froid comme glace.
Elle s'en étonna d'abord;
Bientôt, l'ayant touché plus fort,
Et voyant sa peine inutile,
Son ami restant immobile.
Elle comprit qu'il était mort.
Que faire? Il n'était pas facile De le savoir en un moment pareil.
Elle avisa de demander conseil A son mari, le tira de son somme, Et lui conta l'histoire de Jérôme, Comme un malheur advenu depuis peu,
Sans dire à qui ni dal Jquel lieu.
« En pareil cas, répondit le bonhomme,
Je crois que le meilleur serait
De porter le mort en secret A son logis, l'y laisser sans rancune.
Car la femme n'a point failli.
Et le mal est à la fortune.
— C'est donc à nous de faire ainsi », Dit la femme. Et, prenant la main de son mari,
Elle lui fit toucher près d'elle
Le corps sur son lit étendu.
Bien que troublé par ce coup imprévu, L'époux se lève, allume sa chandelle;
Et, sans entrer en plus de mots,
Sachant que sa femme est fidèle,
Il charge le corps sur son dos, A sa maison secrètement l'emporte.
Le dépose devant la porte.
Et s'en revient sans avoir été vu.
Lorsqu'on trouva, le jour étant venu,
Le jeune homme couché par terre,
Ce fut une grande rumeur;
Et le pire, dans ce malheur, • Fut le désespoir de la mère.
Le médecin aussitôt consulté,
Et le corps partout visité.
Comme on n'y vit point de blessure,
Chacun parlait à sa façon
De cette sinistre aventure.
La populaire opinion Fut que l'amour de sa maîtresse AvaU jeté Jérôme en celte adversité,
Et qu'il était mort de tristesse, Comme c'était la vérité.
Le corps fut donc à l'église porté,
Et là s'en vint la malheureuse mère, Au milieu des amis en deuil.
Exhaler sa douleur amère.
Tandis qu'on menait le cercueil,
Le tisserand, qui, dans le fond de l'àme, Ne laissait pas d'être inquiet :
« Il est bon, dit-il à sa femme.
Que tu prennes ton mantelet, Et t'en ailles à cette église.
Où l'on enterre ce garçon Qui mourut hier à la maison.
J'ai quelque peur qu'on ne médise Sur cet inattendu trépas.
Et ce serait un mauvais pas, Tout innocents que nous en sommes.
Je me tiendrai parmi les hommes,
Et prierai Dieu, tout en les écoulant.
De ton côté prends soin d'en faire autant A l'endroit qu'occupent les femmes.
Tu retiendras ce que ces bonnes âmes Diront de nous, et nous ferons Selon ce que nous entendrons. »
La pitié trop tard à Silvie
Était venue, et ce discours lui plut.
Celui dont un baiser eût conservé la vie,
Le voulant voir encore, elle s'en fut.
11 est étrange, il est presque incroyable Combien c'est chose inexplicable Que la puissance de l'amour!
Ce cœur si chaste et si sévère, Qui semblait fermé sans retour Quand la fortune était prospère, Tout à coup s'ouvrit au malheur.
A peine dans l'église entrée, De compassion et d'horreur Silvia se sentit pénétrée;
L'ancien amour s'éveilla tout «ntier.
Le front baissé, de son manteau voilée, Traversant la triste assemblée,
Jusqu'à la bière il lui fiillut aller ; Et là, sous le drap mortuaire Sitôt qu'elle vit son ami, Défaillante et poussant un cri, Comme une sœur embrasse un frère, Sur le cercueil elle tomba; Et, comme la douleur avait tué Jérôme,
De sa douleur aussi mourut Silvia.
Cette fois ce fut au jeune homme A céder la moitié du lit :
L'un près de l'autre on les ensevelit.
Ainsi ces deux amants, séparés sur la terre, Furent unis, et la mort fit Ce que l'amour n'avait pu faire.
(Dessin originil de Bida.J
... Sitôt qu'elle vit son ami, Dël'ailluDte et poussant un cri,
Alfred de Mus?et. I
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