MARDOCHE (FRAGMENT
Mardoche, habit marron, en landau de louage,
Par devant Tortini passait en grand tapage.
« Gare! » criait le groom. Quoi! Mardoche en landau!
— Oui.— La grisette à pied, trottant comme un perdreau, Jeta plus dune fois sans doute à la portière
Du jeune gentleman l'œillade meurtrière.
Mais il n'y prit pas garde; un important projet A ses réflexions semblait donner sujet.
Son regard était roide, et jamais diplomate Ne parut plus guindé, ni plus haut sur cravate. Où donc s'en allait-il? — Il allait à Meudon.
— Quoi! Si malin, si loin, si vite? Et pourquoi donc?
— Le voici. D'où sait on, s'il vous plaît, qu'on approche D'un village, sinon qu'on en entend la cloche?
Or, la cloche suppose un clocher, — le clocher
Un curé. — Le curé, quand c'est le jour de prêcher,
A besoin d'un bedeau. — Le bedeau, d'ordinaire
Est en même temps cuistre à l'école primaire.
Or le cuistre du lieu, lecteur, était l'ancien
Allié des parents de Mardoche, et le sien.
Ayant donc débarqué, notre héros fit mettre
Sa voilure en un lieu sûr, qu'il pût reconnaître,
Puis s'éloigna, sans trop regarder son chemin
D'un pas plus mesuré qu'un sénateur romain.
Longtemps et lentement, comme un bayeur aux grues,
Il marcha, coudoyant le monde par les rues.
Il savait dès longtemps que le bon magister
Les dimanches matin sortait pour prendre l'air;
C'est pourquoi, sans l'aller demander à sa porte
Il détourna d'abord le coin du bois, en sorte
Qu'au bout de trente pas il était devant lui :
And hoœ do you do, mon bon père aujourd'hui?
Le vieillard, à vrai dire, un peu surpris, et comme
Distrait d'un rêve, ôta de ses lèvres la pomme
âSè OEL'NRËS D'ALFRED DE MUSSET
De sa canne. « Mon fils, tout va bien, Dieu merci, Dil-il, el quel sujet vous fait venir ici?
— Sujet, reprit Mardoche, excessivement sage, Très moral, un sujet très logique. Je gage
Ma barbe et mon bonnet, qu'on pourrait vous donner
Dix-sept éternités pour nous le deviner. »
La matinée était belle; les alouettes
Commençaient à chanter; quelques lourdes charrettes
Soulevaient çà et là la poussière. C'était
Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fait
En octobre. Le ciel secouait de sa robe
Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe.
« Asseyez-vous, mon Ois, dit le prêtre; voilà
L'un des plus beaux instants du jour. — Pour ce ve^it-là,
Je le crois usurier, bon père, dit Mardoche,
Car il vous met la main malgré vous à la poche.
— L'un des plus beaux instants, mon fils, où les hdmains Puissent à l'Eternel tendre leurs faibles mains;
L'âme s'y sent ouverte, et la prière aisée.
— Oui; mais nous avons là les pieds dans la rosée. Bon père; autant vaudrait prier en plus bas lieu.
— Les monts, dit le vieillard, sont plus proches de Dieu, Ce sont ses vrais autels, et si le saint prophète
Moïse le put voir, ce fut au plus haut faîte.
— Hélas! reprit Mardoche, un homme sur le haut Du plus pointu des monts, serait-ce le Jung Frau, M'a fait le même effet justement qu'une mouche
Au bout d'un pain de sucre. Ah! bon père, la bouche
Des hommes, à coup sûr, les met haut, mais leurs pieds
Les mettent bas. — Mon fils, dit le docteur, voyez
Que vos cheveux sont d'or et les miens sont de neige.
Attendez que le temps vienne. — Et qu'en apprendrais-je?
Prit l'autre, souriant de son méchant souris;
Science des humains n'est-elle pas mépris? »
Il s'assit à ce mot : « Laissons cela, mon père,
Dit-il, je suis venu pour vous parler d'affaire.
Comme vous le disiez tout à l'heure, je suis
Jeune, par conséquent amoureux. Je ne puis
Voir ma maîtresse; elle a son mari. La fenêtre
Est haute, à parler franc, et... — Je vous ai vu naître,
Mon ami, dit le prêtre, et je vous ai tenu
Sur les fonts baptismaux. Quand vous êtes venu
Au monde, votre père (et que Dieu lui pardonne.
Car il est mort) vous prit des bras de votre Jbuiiue,