‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 123 sur 130 · A NI.NON · texte numérisé non relu

A NI.NON

A NINON (emmeline)

Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez?

L'amour, vous le savez, cause une peine extrême;

C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même; —

Peut-être cependant que vous m'en puniriez.

Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des vœux insensés; — Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance Se plaît, comme une fée, à deviner d'avance; — Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

Si je vous le disais, qu'une douce folie

A fait de moi votre ombre, et m'attache à vos pas; —

Un petit air de doute et de mélancolie,

Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie; —

Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez pas.

Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme Jusques aux moindres mots de nos propos du soir : — Un regard ofTensc, vous le savez, madame, Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flanime; — Vous me défendriez peut-être de vous voir.

Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, Que chaque jour je pleure et je prie à genoux : — Ninon, quand vous riez vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille; Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

Mais vous n'en saurez rien; —je viens, sans en rien dire,

M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous; —

Votre voix, je l'entends, votre air je le respire; —

Et vous pouvez douter, deviner et sourire.

Vos youx ne verront pas de quoi ra'ètre moins dou.x.

Je r«kx)Ue en socrel des fleurs mystérieuses : Le soir, derrière vous, j'écoute au piano Clianter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses, Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau

La nuit, quand de si loin le monde nous sépare, Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, De mille souvenirs en jaloux je m'empare; Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie avare. J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous.

J'aime, et je sais répondre avec indifférence;

J'aime, et rien ne le dit : j'aime, et seul je le sais;

Et mou secret m'est cher, et chère ma soulTrance;

Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance,

Mais non pas sans bonheur; — je vous vois, c'est assez.

Non. je n'étais pas né pour ce bonheur suprême,

De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.

Tout me le prouve, hélas! jusqu'à ma douleur même...

Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez.

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