ALFRED DE MUSSET XV
La rencontre de Lamartine à l'Arsenal décida de la vocation de l'étudiant.
Cliaqiie fois qu'il voyait le poète illustre, il demeurait datis jne admiration muette.
Le chantre du Lac s'est souvenu de ce temps quand il traça dans son cours familier de littérature ce portrait d'Alfred de .Musset adolescent.
« C'était un beau jeune homme aux cheveux huilés et flottants sur le cou... Un front distrait plutôt que pensif; des yeux rêvcur.s plutôt qu'éclatants (deux étoiles plutôt que^deux flammes); une bouche très fine, indécise entre le sourire et la tristesse; une taille élevée et souple qui semblait forte et fléchissait déjà, le poids encore si léger de sa jeunesse, un silence modeste et habituel au milieu du tumulte confus d'une société jasçuse de femmes et de poètes, complétaient sa figure. »
Lamartine plus tard se montra plus injuste.
.Mais il méditait une réforme et il changeas! bien d'allure, remarque avec justesse Paul de .Musset, que les premiers morceaux qu'il pub'iaàcette époque, après un intervalle de réflexions sérieuses, ne contenaient déjà plus ni négligence de st.\le, ni vers brisés.
Il fut présenté chez Victor Hugo à la même époque et entra ainsi peu à peu dans le cénacle de Joseph Deiorme.
Nous l'y suivrons tout à l'heure, mais nous voulons préciser d'abord cette jolie figure d'enfant poète dont les premières inspirations fixèrent l'attention des lettrés et excilèreni la curiosité de la foule.
Sainte-Beuve, qui a été le témoin de ses premiers pas, de ses heureuses tentatives, a, dans un article paru le lendemain même de la mort de Musset, retracé son portrait avec une pointe d'émotion, avec un enthousiasme presque juvénile aussi et auquel l'crudit critique des Lundis n'a point accoutumé ses lecteurs. Celte fois, le lettré savant se souvient qu'il a été poète lui aussi.
« La note chantante d'Alfred de Musset, dit-il, nous était si connue et si chère depuis le premier jour, elle nous était allée si avant au cœur dans sa fraîcheur et sa verte nouveauté, il était tellement avec plus de jeunesse, de la génération dont nous étions nous-même, génération al0i"s toute poétique, toute vouét à sentir et à exprimer!
• Il y a vingt-neuf ans de cela, je le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, des frères Descham[)s. Quel début! Quelle bonne grâce aisée! et dès les premiers vers qu'il récitait, son Andaloiise, son don Parz et sa Juana, que de surpi ise et quel ravissement il excitait à l'enlour ! C'était le prir.temps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. 11 n'avait pas dix-huit ans, le front mâle et fier, la joue en ûeur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée
du souffle du désir, il s'avançail, le talon sonnant et l'œil au ciel, •omnie assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent. Tous ces brillants couplets et ces jets de verve qui dans la poésie française étaient alors si nouveaux, tous ces passages comme marqués d'un accent shakespearien, ces furieux élans au milieu des audaces fringantes et des sourires, ces éclairs de chaleur et de précoce orage, semblaient promettre à la France un Byron. Les chansons sveltes, élégantes, qui s'envolaient chaque matin de ses lèvres, et qui bientôt coururent sur celles de tous, étaient bien de son âge; mais la passion il la devinait, il Taspirait avec violence, il la voulait devancer. Il en demandait le secret à ses amis plus riches en expérience.
Au bal, dans les réunions et les fêtes riantes, qunnd il rencontrait le plaisir, il ne s'y tenait pas, il cherchait par la réflexion à en tirer tristesse, amertume; il se disait tout en s'y livrant avec une apparence de fougue et d'abandon, et pour en rehausser même la saveur, que ce n'était qu'un instant fugitif, aussitôt irréparable, et. qui ne reviendrait plus jamais sous ce même rayon ; et en tout il appelait une sensation plus forte, plus aiguë, d'accord avec le ton auquel il avait monté son ànie. 11 trouvait que les roses d'un jour n'étaient pas encore assez rapides; il eut voulu les arracher toutes pour les mieux respirer, pour en mieux exprimer l'essence. »
A dix-huit ans il était avide de tous les plaisirs, impatient de goûter toutes les joie>. Ses camarades plus richesquelui menaient grand train, il en faisait autant. Il montait à cheval, il passait les nuits à jouer gros jeu et boudait comme un enfant quand il avait perdu, passant toute la journée couché sur le tapis de sa chambre, enveloppé dans un vieux carrick jaune, son vêtement de pénitent. Mais le soir venu, il jetait sa vieille défroque et revêtait ses plus beaux habits pour aller dans les soirées mondaines dont il raCfoUait, avec son fastueux camarade Tallct, dans le salon d'Achille Devéria, chez Ulric Gutlinguer qui l'emmena un jour au Havre et à llonfleur et à qui il réclamait des conhdences, des conseils pour aimer et pour être aimé.
C'est à ce camarade plus âgé et déjà plein d'expérience qu'il dédia ces strophes dont nous avons réserve ici la place parce qu'elles peignent son « état iPdme » à cette c|ioiiue.
Ulnc, nul œil des mers «a mesuré l'abinie, Ni les hérons plongeais, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cimo. Comme ua soldat vaincu brise ses javelots.