SCÈNE II (Une route
MONTAGNARDS, passant.
CHANSON DE CHASSE, dans le lointain.
Chasseur, hardi chasseur, que vois-tu dans l'espace? Mes chiens grattent la terre et cherchent une trace, Debout mes cavaliers! c'est le pied du chamois. — Le chamois s'est levé. — Que ma maîtresse est belle! Le chamois tremble et fuit. — Que Dieu veille sur elle! Le chamois rompt la meute et s'enfuit dans le bois. — Je voudrais par la main tenir ma belle amie — La meute et le chamois traversent la prairie : Hallali, compagnons, la victoire est à nous! — Que ma maîtresse est belle, et que ses yeux sont doux!
LE CHŒUR
Amis, dans ce palais, sur la place où nous sommes,
Respire le premier et le dernier des hommes,
Frank, qui vécut vingt ans comme un hardi chasseur.
Aujourd'hui dans les fers d'une prostituée,
Que fait-il? Nuit et jour cette'enceinte est fermée.
La solitude y règne, image de la mort.
Quelquefois seulement, quand la nuit est venue.
On voit à la fenêtre une femme inconnue
Livrer ses cheveux noirs aux vents affreux du nord.
Frank n'est plus! Sur les monts nul ne l'a vu paraître.
Puisse-t-il s'éveiller! — Puisse-t-il reconnaître
La voix des temps passes? Frères, pleurons sur lui.
Charles ne viendra plus aux joyeux hallali.
Entouré de ses chiens sur les herbes sanglantes,
Découdre, les bras nus, les biches expirantes,
S'asseoir au rendez-vous, et boire dans ses mains
La neige des glaciers, vierge de pas humains.
(Exeunt.)
SCÈNE III (La nuit. Une terrasse au bord d'un chemin.) MONNA BELCOLORE, FRANK, assis dans un kiosque.
BELCOLORE.
Dors, ô pâle jeune homme, épargne la faiblesse. Pose jusqu'cà demain ton cœur sur ta maîtresse;
La force t'abandonne, et le jour va venir.
Carlo, tes beaux yeux bleus sont las, — tu vas dormir.
FRANK
Non, le jour ne vient pas, — non, je veille et je brûle! 0 Belcolor! le feu dans mes veines circule. Mon cœur languit d'amour, et si le temps s'enfuit, Que m'importe ce ciel, et son jour et sa nuit?
BELCOLORE.
Ah! Carlo, mon Carlo, ta tête chancelante Va tomber dans mes mains, sur ta coupe brûlante. Tu t'endors, tu te meurs, tu t'enfuis loin de moi. Ah! lâche efféminé, tu t'endors malgré toi.
Oui, le jour va venir. — 0 ma belle maîtresse! Je me meurs; oui, je suis sans force et sans jeunesse, Une ombre de moi-même, un reste, un vain reflet, Et quelquefois la nuit mon spectre m'apparaît. Mon Dieu! si jeune hier, aujourd'hui je succombe. C"est toi qui m'as tué, ton beau corps est ma tombe. Mes baisers sur ta lèvre en ont usé le seuil. De tes longs cheveux noirs tu m'as fait un linceul. Éloigne ces flambeaux, — entr'ouvre la fenêtre. Laisse entrer le soleil, c'est mon dernier peut-être, Laisse-moi le chercher, laisse-moi dire adieu A ce beau ciel si pur qu'il a fait croire en Dieul
BELCOLORE.
Pourquoi me gardes-tu, si c'est moi qui te tue. Et si tu te crois mort pour deux nuits de plaisir?
FRANK
Tous les amants heureux ont parlé de mourir.
Toi, me tuer, mon Dieu! Du jour où je t'ai vue
Ma vie a commencé; le reste n'était rien;
Et mon cœur n'a jamais battu que sur le tien.
Tu m'as fait riche, heureux, tu m'as ouvert le monde.
Regarde, ô mon amour! quelle superbe nuit!
Devant de tels témoins, qu'importe ce qu'on dit,
Pourvu que l'âme parle, et que l'âme réponde?
L'ange des nuits d'amour est un ange muet.
BELCOLORE.
Combien as-tu gagné ce soir au lansquenet?
Qu'importe? Je ne sais. — Je n'ai plus de mémoire. Voyons, — viens dans mes bras, laisse-moi t'admirer, —
Parle, réveille-moi, — conte-moi ton histoire. — Quelle superbe nuit! je suis prêt à pleurer.
BELCOLORE.
Si tu veux t'éveiller, dis-moi plutôt la tienne.
FRANK
Nous sommes trop heureux pour que je m'en souvienne
Que dirais-je, d'ailleurs? Ce qui fait les récits,
Ce sont des actions, des périls dont l'empire
Est vivace, et résiste à l'heure des oublis.
Mais moi qui n'ai rien vu, rien fait, qu'ai-je à te dire?
L'histoire de ma vie est celle de mon cœur;
C'est un pays étrange où je fus voyageur.
Ahl soutiens-moi le front, la force m'abandonne!
Parle, parle, je veux t'entendre jusqu'au bout.
Allons, un beau baiser, et c'est moi qui le donne,
Un baiser pour ta vie et qu'on me dise tout.
BELCOLORE, soupirant.
Ah! je n'ai pas toujours vécu comme l'on pense. Ma famille était noble, et puissante à Florence. On nous a ruinés; — ce n'est que le malheur Qui m'a forcée à vivre aux dépens de l'honneur.,.. Mon cœur n'était pas fait....
FRANK, se détournant.
Toujours la même histoire Voici peut-être ici la vingtième catin A qui je la demande; et toujours ce refrain! Qui donc ont-elles vu d'assez sot pour y croire? Mon Dieu! dans quel bourbier me suis-je donc jeté J'avais cru celle-ci plus forte, en vérité!
BELCOLORE.
Quand mon père mourut....
FRANK
Assez, je t'en supplie.
Je me ferai compter le reste par Julie Au premier carrefour où je la trouverai.
(Tous deux restent en silence quelque temps.)
Dis-moi ce fameux jour où tu m'as rencontré. Pourquoi, par quel hasard, — par quelle sympathie, T'es-tu de m'emmener senti la fantaisie? J'étais couvert de sang, poudreux et mal vêtu.
BELCOLORE.
Je te l'ai déjà dit, tu t'étais bien battu.
FRANK
Parlons sincèrement, je t'ai semblé robuste. Tes yeux, ma chère enfant, n'ont pas deviné juste. Je comprends qu'une femme aime les portefaix ; C'est un goût comme un autre, il est dans la nature. Mais moi si j'étais femme et si je les aimais. Je n'irais pas cherclier mes gens à l'aventure; J'irais tout simplement les prendre aux cabarets; J'en ferais lutter six, et puis je choisirais. Encore un mot : cet homme à qui je t'ai volée T'entretenait sans doute, — il était ton amant.
liELCOLORE.
Oui.
FRANK
— Cette affreuse mort ne t'a pas désolée? Cette homme, il m'en souvient, râlait horriblement. L'œil gauche était crevé, — le pommeau de l'épée Avait ouvert le front, — la gorge était coupée. Sous les pieds des chevaux l'Iiomme était étendu Comme un lierre arraché qui rampe et qui se traîne Pour se suspendre encore à l'écorce d'un chêne. Ainsi ce malheureux se traînait suspendu Aux restes de sa vie. — Et toi, ce meurtre infâme Ne t'a pas de dégoût levé le cœur et l'âme? Tu n'as pas dit un mot, tu n'as pas fait un pas?
BELCOLORE.
Prétends-tu me prouver que j'aie un cœur de pierre?
FRANK
Et ce que je te dis ne te le lève pas!
BELCOLORE.
Je hais les mots grossiers, ce n'est pas ma manière. Mais quand il n'en faut qu'un, je n'en dis jamais deux. Frank, tu ne m'aimes plus.
FRANK
Qui? moi? je vous adore.
J'ai lu, je ne sais où, ma chère Belcolore, Que les plus doux instants [lour deux amants heureux, Ce sont les entreliens d'une nuit d'insomnie, Pendant l'enivrement qui succède au plaisir. Quand les sens apaisés sont morts pour le désir; Quand la main à la main, et l'âme à l'âme unie. On ne fait plus qu'un être, et qu'on sent s'élever Ce parfum du bonheur qui fait longtemps rêver;
Quand l'amie, en prenant la place de l'amante, Laisse son bien-aimé regarder dans son cœur, Comme une fraîche source, où Tonde est confiante. Laisse sa pureté trahir sa profondeur.
C'est alors qu'on connaît le prix de ce qu'on aime, Que du choix qu'on a fait on s'estime soi-même. Et que dans un doux songe on peut fermer les yeux? N'est-ce pas, Belcolor? n'est-ce pas mon amie?
BELCOLORE.
Laisse-moi.
FRANK
N'est-ce pas que nous sommes heureux? — Mais, j'y pense! — il est temps de régler notre vie. Comme on ne peut compter sur les jeux du hasard, Nous piperons d'abord quelque honnête vieillard. Qui fournira le vin, les meubles et la table. Il gardera la nuit, et moi j'aurai le jour. Tu pourras bien parfois lui jouer quelque tour. J'entends quelque bon tour, adroit et profitable. Il aura des amis que nous pourrons griser; Tu seras le chasseur, et moi, le lévrier; Avant tout, pour la chambre, une fille discrète. Capable de graisser une porte secrète.
Mais nous la payerons bien ; aujourd'hui tout se vend. Quant à moi, je serai le chevalier servant. Nous ferons à nous deux la perle des ménages.
BELCOLORE.
Ou tu vas en finir avec tes persiflages. Ou je vais tout à l'heure en finir avec toi. Veux-tu faire la paix? Je ne suis point boudeuse. Voyons, viens m'embrasser.
FRANK
Cette fille est hideuse.... .Mon Dieu, deux jours plus tard, c'en était fait de moi!
Il va s'appuyer sur la terrasse, ua soldat passe à clieval sur la route.) LE SOLDAT, chantant.
Un soldat qui va son chemin
Se moque du tonnerre; Il tient son sabre d'une main,
Et de l'autre son verre.
Quand il meurt, on le porte en terre
Comme un seigneur.
,' Son cœur est à son amie.
Son bras est à sa patrie,
Et sa léte à l'empereur,
FRANK, l'appelant.
Holà, l'ami! deux mots. — Vous semblez un compère De bonne contenance et de joyeuse humeur. Vos braves compagnons vont-ils entrer guerre? Dans quelle place forte est donc votre empereur?
LE SOLDAT
A Glurens. — Dans deux jours nous serons en campagne. Je rejoins de ce pas ma corporation.
FRANK
Venez-vous de la plaine, ou bien de la montagne? Connaissez-vous mon père, et savez-vous mon nom?
LE SOLDAT
Oh! je vous connais bien. — Vous êtes du village Vis-à-vis le moulin. — Que faites-vous donc là? Venez-vous avec nous?
FRANK
Oui, cerle, et me voilà.
(Il descend dans le chemin.)
Je ne me suis pas mis en habit de voyage; Vous me prêterez bien un vieux sabre là-bas!
(A Belcolore.)
Adieu, ma belle enfant, je ne souperai pas.
LE SOLDAT
On vous équipera. — Montez toujours en croupe. Parbleu! compagnon Frank, vous manquiez à la troupe Ah! çà! dites-moi donc, tout en nous en allant. S'il est vrai qu'un beau soir....
(Ils partent au galop.) BELCOLORE, sur le balcon.
Je l'aime, cependant.