SCÈNE I (Devant un palais. — Glurens.) CHŒUR DE SOLDATS
Telles par l'ouragan les neiges flagellées Bondissent en sifflant des glaciers aux vallées, Tels se sont élancés au signal du combat, Les enfants du Tyrol et du Palatinat.
Maintenant l'empereur a terminé la guerre. Les cantons sur leur porte ont plié leur bannière.
Écoulez, écoutez : c'est l'adieu des clairons; C'est la vieille Allemagne appelant ses barons. Remonte maintenant, chasseur du cerf timide; Remonte, fils du Rhin, compagnon intrépide. Tes enfants sur ton cœur vont venir se presser; Sors de ta lourde armure, et va les embrasser. Soldats, arrêtons. — C'est ici la demeure Du capitaine Frank, du plus grand des soldats. Votre vieil empereur l'a serré dans ses bras. Couronné par le peuple, il viendra tout à l'heure Souper dans ce palais avec ses compagnons. Jamais preux chevalier n'a mieux conquis sa gloire. Il a seul, près d'Inspruck, emporté l'aigle noire, Du cœur de la mêlée aux bouches des canons. Vingt fois ses cuirassiers l'ont cru, dans la bataille, Coupé par les boulets, brisé par la mitraille. Il avançait toujours, toujours en éclaireur, On le voyait du feu sortir comme un plongeur. Trois balles l'ont frappé; — sa trace était suivie I Mais le Dieu des hasards n'a voulu de sa vie Que ce qu'il en fallait pour gagner ses chevrons, Et pouvoir de son sang dorer ses éperons. Mais que nous veut ici cette fille italienne, Les cîieveux en désordre, et marchant à grands pas? Où courez-vous si fort, femme? On ne passe pas.
(Entre Belcolore.) BELÎOLORE.
Est-ce ici la maison de votre capitaine?
LES SOLDATS
Oui. — Que lui voulez-vous? — Parlez au lieutenant.
LE LIEUTENANT
On ne peut ni passer ni monter, ma princesse.
RELCÛLORE.
Il faut bien que je passe et que j'entre pourtant. Mon nom est Belcolore et je suis sa maîtresse.
LE LIEUTENANT
Parbleu! ma belle enfant, je vous reconnais bien. J'en suis au désespoir, mais je suis ma consigne. Si Frank est votre amant, tant mieux; je n'en crois rien Ce serait un honneur dont vous n'êtes pas digne.
BELCOLORE.
S'il n'est pas mon amant, il le sera ce soir.
Je laime; comprends-tu! Je l'aime. — Il m'a quittée,
Kt je viens le chercher, si Lu veux le savoir.
LA COUPE ET LES LÈVRES i 'A
LES SOLDATS
Quelle tête de fer a donc cette effrontée, Qui court après les gens un stylet à la main?
BELCOLORE.
Il me sert de flambeau pour m'ouvrir le chemin. Allons, écartez-vous, et monlrez-moi la porte.
LE LIEUTENANT
Puisque vous le voulez ma belle, la voilà.
Qu'elle entre, et qu'on lui donne un homme pour escorte.
C'est un diable incarné que cette femme-là.
(Belcolore entre dans le palais. Entre Frank couronné, à cheval.) CHŒUR DU PEUPLE.
Couvert de ces lauriers, il te sied, ô grand homme! De marcher parmi nous comme un triomphateur. La guerre est terminée, et l'empereur se nomme
Ton royal débiteur. Descends, repose-toi. — Reste dans l'hippodrome, Lave tes pieds sanglants, victorieux lutteur.
(Frank descend de cheval.) CHCEUR DES CHEVALIERS.
Homme heureux, jeune encor, tu récoltes la gloire, Celle plante tardive, amante des tombeaux, La terre "qui t'a vu chasse de sa mémoire
L'ombre de ses héros.
Pareil à Béalrix au seuil du purgatoire. Tes ailes vont s'ouvrir vers des chemins nouveaux.
LE PEUPLE
Allons, que ce beau jour, levé sur une fête, Dans un joyeux banquet finisse dignement. Tes convives de fleurs ont couronné leur tête :
Ton vieux père t'attend.
Que tardons-nous encor? Allons la table est prête. Entrons dans ton palais; déjà la nuit descend.
(Ils entrent dans le palais.)