ALFRED DE MUSSET XIX
nage de Byron, niyslprieiix et énigmalique • mortel, ange on démon •, et • dont le monde encore ignore le vrai nom », selon l'expression de Lamartine, avait pour ce jeune Lauzu i du xix" siècle toutes sortes de charmes fascinateurs.
Alors que les jeunes poètes de sa génération débutaient toujours par imiter Chateaubriand, Musset imitait exclusivement lord Byron.
Tout le monde s'aperçut de cet engouement et de cette transposition plus ou moins consciente. On appela le jeune Musset - Byronet ., ou « le viionile Byron •, ou • Mademoiselle Byron • Il s'en aperçut; il regimba, protesta :
On a dit l'an dernier que j'imitais Byron? Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci? C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Mais, très vite, il se railla lui-même de cette ferveur de jeunesse, et dès 1832 il disait de son héros, dans Namouna :
Dire qu'il est grognon, sombre et mystérieux.
Ce n'est pas vrai, d'abord, et c'est encor plus vieux.
Pour le Musset de la vingt-deuxième année Byron est déjà suranné. 11 ne devait retomber dans le bytonisme que par courtes incartades, par inadvertance et quasi jamais.
Plus lard il se dehuqolisa; il devint, selon son vœu, rhomme de génie qui se rit des • poétiques ».
Encouragé par son succès Alfred de Musset obtint de s^n père de se démettre de son emploi et, pour le rassurer sur l'avenir, tenta la fortune au théâtre.
Nous étudierons le théâtre de Musset à la fin des pièces que nous publions, ainsi que l'auteur des Nouvelles à la suite de ces Nouvelles.
Les premiers essais ne furent pas heureux, et il songeait à s'engager dans les hussards de Chartres, qui avaient un bel uniforme et formaient un corps d'élite, lorsque la • fortune » se mit à lui sourire. Le directeur de la Revue des Deux Mondes, qui était un homme avisé, le pè?*e Bidoz, s'assura la collaboration de ce soleil levant. La Revue, qui n'avait commencé qu'en 1831 à publier deux livraisons par mois, avait à triompher de la Revue de Paris fondée la première. Le jeune poète promit d'y contribuer autant qu'il le pourrait, et il y contribua, donnant victorieusement raison au flair de Buioz; l'œuvre entier de Musset a paru dans la Revue des Deux Mondes.
Le 1" avril 1833, il y fil ses débuts par la publication de André
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del Sarto. Six semaines après parurent les Caprices de Marianne, puis Rolla deux mois plus tard. Le lendemain de celte publication le poète, au moment d'entrer à l'Opéra, jeta son cigare sur les marches du théâtre. Un jeune homme le ramassa à la dérobée et l'enveloppa pour le conserver comme une relique. C'était vraiment la gloire! jamais nul témoignage d'admiration ne le toucha si profondément.
Il devint un laborieux toujours tourmenté par des passions vives, par de douloureuses et maladives amours, mais ne cessant de produire.
La liste de ses travaux en 1835, il avait vingt-cinq ans, prouve qu'il avait renoncé définitivement à la vie de débauche : ce sont Lucie, la Xuit de Mai, la Quenouille de Barberine, le Chandelier, la Loi sur la Presse, la Nuit de Décembre, la Confession d'un enfant du siècle.
" J'ai, disait-il à ses amis à cette époque, j'ai, depuis un an, relu tout ce que j'avais lu, rappris tout ce que je croyais savoir; je suis retourné dans le monde et mêlé à quelques-uns de vos plaisirs pour revoir tout ce que j'avais vu: j'ai fait les efTorts les plus vrais, les plus difficiles pour chasser le souvenir qui m'aveuglait encore et rompre l'habitude qui voulait souvent revenir. Après avoir consulté la douleur jusqu'au point où elle ne peut plus répondre, après avoir bu et goûté mes larmes j'ai fini par me sentir plus fort qu'elle aujourd'hui, j'ai cloué de mes propres mains, dans la bière, ma première jeunesse, ma paresse et ma vanité. Je crois sentir enfin que ma pensée, comme une plante qui a été longtemps arrosée, a puisé dans la terre assez de sucs pour croître au soleil. Il me semble que je vais bientôt parler et que j'ai quelque chose dans l'àme qui demande à sortir. •
En réalité c'était l'éclosion des chefs-d'œuvre qui se préparait trop longtemps relardée par des passions de traverse.
Ses passions! C'est toute sa vie. Ardent et capricieux, chevaleresque et sensuel, il est possédé de l'amour de la femme.
En 1833, au mois de décembre, à vingt-trois ans, il part pour l'Italie malgré sa mère. George Sand l'accompagne, ou plutôt enlève celui qu'elle considérait comme un enfant et qu'elle nommait son gamin d'.\lfred.
L'histoire de ces amants de Venise est connue dans tous ses détails. Doués de la même curiosité vicieuse les deux écrivains illustres n'étaient pas nés pour s'aimer; chez George Sand la curiosité de lesprit l'emportait sur tout, mais il n'en est pas moins vrai que celte passion leur causa à l'un et à l'autre les plus cuisantes douleurs.
Déjà, depuis l'âge de dix-huit ans, Alfred de Musset avait passionnément adoré une femme, qui, au bout de doux ans, lui faussa
compaanie, et dont il poruii encore le deui/, lorsque commenta le drame de Venise.
De Venise, au bout de quelques semaines, Alfred de Mussel écrivit qu'il allait revenir • avec un corps malade, une âme abattue et un cœur en sang ».
Atteint de la malaria, il devait la vie aux soins constants et dévoués des deux personnes qui n'avaient point quitté son
GlIORGE SAND
D APRÈS UN DESSIN DALFRUD DE MUSSET Publié dans les ÉiuJei J'iiisioire lominiique par la Sociéti du • Mercure de France i
clievel, George Sand et le médecin italien Pagello, dont la femme de lettres s'éprit au cluivet même du malade qu'elle n'hésita pas à trahir.
Mus.^et, fou de douleur, s'échappa et revint au foyer maternel le visage maigre, les traits altérés.
Était-il exempt de tout reproche"? Non, certes. Il avait mené d'abord à Venise une existence de débauche, ;-'enivranl, courant les mauvais lieux, laissant seule au logis la femme de lettres qui ne cessait d'écrire des romans. Quant à elle, revenue à Paris en compagnie de son Pagello, elle s'y couvrit de ridicule avec ce
personnage inconscient, essayant même de mener un ménage a trois; Musset réagit.
Longtemps il fut malade, il y eut maints rapprochements. I. ongtemps il accusa encore son infidèle, la regrettant comme Bussy-Rabutin regrettait Mme de Montglal, la femme qu'il avait le plus aimée et qui l'avait tout à coup • lâché dans le malheur •. 11 en souffre, il en est ulcéré.
Cola soit dit, en passant, Pour celle que j'aimais tantl
Mais après des rechutes, la rupture se fit définitive et il songea à d'aulros amours.
Durables furent les unes, passagères les autres.
Parmi les femmes du monde qui inspirèrent à Alfred de Musset une passion capricieuse, il faut citer la princesse Belgiojoso, dont le salon littéraire était fort fréquenté. Très belle, elle commençait à écouter le poète d'une oreille attentive et le flirt même avait été poussé assez loin, mais un beau jour elle s'avisa de dire qu'il était impossible de ridiculiser par le crayon les traits d'une personne vraiment belle. Musset tint la gageure et esquissa sur un album la caricature de la belle qui ne lui pardonna pas.
11 se brouilla de même avec Rachel qui, il est vrai, avait été vite conquise. Mais avec elle les passions n'avaient qu'une importance relative ; c'étaient des amours de coulisses. Il nous est resté de cette liaison le récit assez plaisant d'un souper chez Mile Rachel.
Peu après il s'éprit de Pauline Garcia, mais celle-ci, très dédaigneuse, trouva ciue Musset s'enivrait un peu trop souvent et sentait trop l'eau-de-vie; ce qui, hélas! était vrai; il serait puoril de chercher à nier ?es .habitudes d'intempérance.
Quant à sa passion pour la Malibran, elle fut très platonique
Avant les Caprices de Marianne, la Comédie-Française avait donné le Caprice, que Mme AUan, alors en Russie, avait imposé pour son retour. Ce qui faisait dire à Théophile Gautier, le lendemain, qu'elle avait, de Saint-Pétersbourg, apporté celle pièce • dans son manchon ». Elle fut ainsi, d'abord la marraine de l'auteur dramatique. Elle devint davantage.
Mme Adèle Collin, la gouvernante du poète à cette époque, a conté les débuts de cette aventure.
• Un soir, pendant le théâtre, j'étais seule à la maison. Vers les onze heures, M. Alfred rentra, il me dit : « Ne m'attendez pas ce soir, Mme Allan veut que j'aille souper avec elle. Chargez-vous de dire à ma mère qu'elle ne se chagrine pas de cela, Mme Allan n'est pas la première venue. •
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Certes, Mme Louise Allan-Despréaux, femme de l'acleiir Allan, qui faisait depuis dix ans les beaux soirs dramatiques de Saint- Pétersbourg, et qui venait de rentrer triomphalement aux Français, où son succès excitait la jalousie de Haclicl, n'était pas la première venue. C'était une grande artiste, qui rapportait de la cour de Russie le ton du monde et qui, à force de jouer l'amour, s'était prise à son jeu.
Quand, au matin, Mme de .Musset vil sur la table de l'antichambre le bougeoir de son fils : • Il n'est donc pas rentré! • dit-elle tristement.
Au charme de la comédienne, le poète n'avait point résisté. 11 manquait un acte au Caprice, qui ne serait ni le moins cruel, ni le moins doux, fait d'ardents baisers et de sanglots, de dépits et de défis, de brouilles et de raccommodements : une comédie, comme la Comédie n'en joue point, car la vie est bien trop invraisemblable pour donner au spectateur exigeant la vision de la vérité pure.
Mme Allan s'est confessée en quelque sorte dans une lettre intime récemment publiée, et son récit est des plus louchants *.
Nous en citons ce passage :
« ...Me voilà reprise de plus belle. Je crois que cela ne finira jamais, et pourtant, au moment où je vous écris, nous sommes encore brouillés, mais cette fois les torts sont à moi. Je l'ai blessé et il a ruison de m'en vouloir. Cependant, il ne faut rien exagérer. C'est en raison de son caractère ombrageux, sensible et jaloux que je me donne tort, car, en réalité, je n'ai pas commis un bien grand crime. J'ai voulu être équitable et loyale envers Legouvé, dont je vais répéter une pièce où j'ai le plus beau rôle du monde.
« Mais que vais-je vous raconter là? C'est une affaire de théâtre. Laissons cela de côté. J'ai vu Mme de Musset hier, et bien qu'elle m'ait blâmée sur ce point, elle n'a pas envisagé la chose d'une façon aussi tragique que son fils. 11 est arrivé pendant que j'étais là, et il esl parti <iuelques instants après, furieux de ce que sa mère n'était pas en colère contre moi. J'attends que ce grand accès se soit apaisé et nous verrons...
« ... Adieu, chère... ah 1 que je suis triste en écrivant ces mots-là...
« Louise Allan. •
Nous donnons le portrait de Mme Allan dans notre élude sur le théâtre de Musset.
Très jolie, les yeux francs, la bouche riante, d'une grande distinction de manières, d'une rare élégance, elle aima le poète avec une tendresse infinie, mais il se montrait près d'elle fantasque, querelleur, et elle eut en réalité à supporter mille tortures.
Voir notre étude sur le Théâtre de Musset, t. IL
Celte liaison fui cxirèmenicnl discrcle. Celle qui avait été la Jacqueline du Chandelier mourut presque subitement?
Alfred de Musset se montra très affecté de celte mort; il suivit le deuil. On oublia la pauvre femme; elle repose non loin de lui, au cimetière du Père-Lachaise.
Quand nous aurons cité l'intrigue avec Louise Colet, surnommée • la femme à scènes », nous aurons épuisé la liste des principales héroïnes de notre don Juan.
Celte liaison, nouée en 1832, alors que le bas bleu, non sans mérite d'ailleurs, avait dépassé la quarantaine, trouva un partenaire d'une extrême tiédeur. Musset s'enfuit à la campagne pour rompre.
Le poète, ô faiblesse humaine, tirait grande vanité de ses bonnes fortunes. Mme Jaubert, qu'il nommnit sa marraine, l'avait baptisé le prince Phosphore de Cœur-Volant. Quelle était cette marraine? La jeune sœur de d'Alton Shée qui, à quinze ans, épousa l'intègre magistral Maxime Jaubert, âgé de vingt-quatre ans de plus qu'elle.
Femme d'un grand esprit, d'une race intelligence, elle fut l'amie exquise, la confidente, la conseillère écoulée et joua dans la vie de l'écrivain un rôle important.
Celui-ci fréquentait aussi très souvent chez une autre grande dame la duchesse de Castries qui, à la Gn de sa vie remplaça une autre marraine, la vicomtesse de Janzé.
La duchesse de Castries, très pieuse, recevait chez elle l'élite du faubourg Sainl-Germain. Elle choyait le poète qui toujours revenait heureux des soirées passées chez elle en compagnie de femmes du grand monde, jolies, aimables tt sérieuses.
Son œuvre et sa vie s'expliquent, on le voit, et se commentent l'une par l'autre.
Cette digression terminée, revenons à la biographie.
En 1838, le poète, sur la demande de Buloz, le directeur de la Bévue, avait été nommé bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur. Dix années s'écoulèrent ainsi en alternatives de travail et de dissipation; après une grave maladie il se ressaisit, mais il était «tteint déjà du mal cruel qui devait l'emporter.
Au commencement de l'année 1850, la famille Musset, qui habitait le même appartement, se dispersa, la communauté fut dissoute. La mère, attirée en Anjou par sa fille, dut quitter Paris à grand regret. Paul de Musset nous dit combien ce moment fut cruel ; jusqu'alors ils avaient toujours vécu en famille. Alfred se logea d'abord rue Rumfort, mais il se trouva trop loin de son frère et vint demeurer rue du Mont-Thabor, où il devait mourir.