ALFRED DE MUSSET XXV
Ses amis, depuis ionslemps, songeaient pour lui à l'Académie française; mais il hésitait, se croyant trop peu apprécié des Classiques. Les encouratiemenls de Mérimée le décidèrent.
Au mois de mars 1850 Musset brigua pour la première fois les suffrages de l'Académie. Il n'obtint que cinq voix, mais c'étaient celles de Lamartine. Victor Hugo, avec qui la paix était faite depuis longtemps, Alfred de Vigny, Empis et Victor Cousin.
Il ne fut élu qu'au mois de lévrier 1852. Un de ceux qui s'en réjouirent le plus sincèrement, Alfred Arago, lui écrivit aussitôt ce billet amusant :
• Mon-cher ami, • Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée : en vous ouvrant la sienne, l'Académie a fait œuvre de justice; ce n'est pas un caprice qui lui prend; elle en est incapable. On disait (juc jamais nous n'obtiendrions les palmes vertes, nous le voyons: Il ne faut jurer de rien. »
Alfred Arase, qui lui témoigna une amitié dévouée, dînait avec lui le soir de l'élection chez le prince Napoléon. Le nouvel élu s'y montra charmant. 11 parla uq moment dans la soirép et on fit cercle autour de lui pour l'entendre.
Le poète changea-til donc d'opinion? Non, certes, il ne fil de courbette à aucun gouvernement. 11 partageait en cela l'opinion de nos socialistes modernes; le régime lui importait peu.
Lorsqu'éclala, le 24 février 1S48, la Révolution, Alfred de Musset vit partir avec regret la famille royale dans laquelle il n'avait eu qu'un ami, et il en ressentit le contre-coup d'une façon tout à fait inattendue. Quoiqu'il ne fut en aucune façon hostile à cette manifestation populaire et malgré les appuis sur lesquels il croyait pouvoir compter, il reçut, par ordre du nouveau ministre, Ledru-Rollin, un avis d'un laconisme brutal qui le révoquait de ses fonctions de bibliothécaire. Les journaux libéraux s'émurent de cette mauvaise action, mais la décision fut maintenue. .M. de Fortoul, ministre de Napoléon III, répara plus tard cette injustice et le nomma bibliothécaire du Ministère de l'Instruction publique.
Pendant les tristes journées de juin, où le sang rougit les rues de Paris, le poète paya de sa personne et passa plusieurs nuits au bivouac.
Cependant il avait été un garde national peu zélé et le gouvernement de Louis-Philippe l'avait emprisonné à diverses reprises parce qu'il négligeait de monter sa garde. Cela ne l'empêcha pas d'être le plus ardent et le plus sincère des patriotes*
Sa chanson du Rhin allemand montre à quel point vibrait en lui l'amour de la patrie.
Il ne se désintéressait pas non plus des problèmes sociaux. Dans le chef-d'œuvre d'histoire littéraire qui sert de préface à la Confession d'un enfant du siècle le poète a peint l'angoisse de ceux qui cherchent la solution de ces problèmes et l'on a trouvé dans ses papiers inédits cette pensée :
• La minorité pensante et la majorité souffrante marchent dans les ténèbres de la lutte, à la conquête de nouveau cieux et d'une terre nouvelle. »
Trop longtemps on s'est mépris sur la vraie mesure d'un génie qu'on a cru frivole et qui est le plus profond et « le plus douloureux de notre temps ».
Avant de quitter Paris, sa mère lui avait choisi une gouvernante capable de la suppléer avec dévouement, une excellente femme, dont nous avons parlé déjà, Adèle Collin, qui devint Mme .Martellet, et dont l'intelligence et lo zèle épargnèrent à Alfred de Musset la grosse part de ses soucis.
Avec Mme Lardin de Musset, morte en 1906, et qui fut l'Antigone du poète, celle qui pendant les jours mauvais le'soutinl et le consola, qui veilla sur sa gloire et la voulut immortelle, celte autre femme, au cœur simple, entoura Musset des soins les plus affeclueux pendant les dix dernières années de sa vie.
Publiés en un volume cinquante ans après la mort du poète, ses souvenirs contribuent à fixer la physionomie vraie du poète.
Adèle Collin avait en 1907 quatre-vingt-onze ans. Ses cheveux, où se posait une « coiffure » ornée d'un camélia rose, n'étaient pas encore blancs; une ancienne dentelle blanche ornait précieusement son corsage. Sa voix chevrotait à peine. La vieille dame racontait longuement, complaisamment, avec des termes choisis. Autour d'elle, il y avait des fauteuils Louis XVI au vernis blanc terni, aux étoffes fanées, des fauteuils Empire, en acajou, une bibliothèque, un secrétaire, des bibelots qui )nt garni le logement où elle « gouvernait » la vie domestique de Musset, prématurément vieilli. Elle se trouvait par hasard chez Mme de Musset, quand un jour on ramena M. Alfred mourant. Elle s'installa à son chevet, le soigna, le guérit. Elle demeura près de lui; il lui donnait sept francs par jour pour les besoins du ménage. Bientôt elle en vint à toucher pour lui ses droits d'auteur, gardant les sept francs convenus et consacrant le surplus à payer les dettes de son maître. Elle lui ferma les yeux.
L'installation rue du Mont-Thabor avait obéré le budget; i' fallutacheter pour la salle à manger un buffet qui coûta 120 francs. On calculait chaque dépense. Cependant, séduit par un tableau, le poète l'acheta sans l'assentiment d'Adèle Collin, qui lui fit quelques reproches, et il déclara qu'il se priverait d'un plat sur son diner pour payer celle toile.
L'appartement coûtait mille francs; il n'aurait voulu dépenser
ALFIlliD DE ML'SSET XXVU
que cinq ou six cents francs pour son loyer, car il craignait, la gêne.
C'est un tableau louchant, celui de ce pauvre intérieur de gentilhomme, de vérilalile prince des poètes, de viveur qui aimait à jeter les loui< par les fenêtres et ne ramassait pas la monnaie quand il achetait une paire de gants, c'est d'une gran-