‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 8 sur 130 · LA GOUVERNANTE D'ALI-RED DE MUSSET, ADELE COLLIN · texte numérisé non relu

LA GOUVERNANTE D'ALI-RED DE MUSSET, ADELE COLLIN

(m"'" MARIhl.l.n) D'après une phowgraphic.

deur épique cette loyauté dans la détresse, cette dignité tlans la gène.

Ses principales distractions étaient une promenade aux Champs-Elysées et une partie d'échecs au café de la Eégence où il allait presque tous les jours.

Peu à peu le mal dont il souffrait empira.

Les soins de son frère, qui lui avait voué sa vie et ne le quittait pas, n'y pouvaient apporter aucun soula.i,'ement.

A la suite des excès de toute sorte auxquels le poète s'était livré, après les accidents nombreux dus à la malaria de Venis", Musset eut de grandes crises; la fièvre agissant sur ce temperainmenl nerveux et débilité, engendrait un délire intense.

Plus lard il présenta les symptômes de l'insuflisance aorli(|ue dont il mourut. La poussée du sang était si vive dans ses

arlùrcs que chaque pulsation se traduisait par une petite secousse de la tête.

Ce signe, qu'il présenta d"une façon intense, est resté dans la pathologie sous le nom de « signe de Musset «.

Après I haque syncope il se réveillait triste, inquiet. Il ne voulait être soigné que par sa dévouée gouvernante, Mme Adèle Collin.

Le 1" mai 1857 la journée fut particulièrement pénible. Ses derniers moments étaient venus; ils parurent un peu avant la mort même ceux d'un homme heureux. 11 rendit le dernier soupir vers trois heures du malin et son visage apparut rayonnant de tranquillité. L'enterrement se fit à Saint-Roch. Sur le cercueil aucune tleur, aucune couronne, mais l'habit, l'épée et le claque d'académicien.

11 y eut beaucoup de monde à l'église, mais on ne suivit pas le poète jusqu'au cimetière.

Napoléon III otTrit le terrain sur lequel fut planté le saule à l'ombre duquel repose le poète, selon son vœu.

Ce fut un barde américain, le colonel Hilario Tscasabi. qui fit venir des bords du Parana le premier saule pleureur qu'on Til au père Lachaise.

Malgré le scepticisme de ses poèmes, A. de Musset fut un croyant et, à son lit de mort, affirme Adèle Collin, il désira voir le père de Raviguan, dont il était l'ami, mais qui, très malade lui-même, ne put venir.

11 était chrétien, dit à ce sujet Arsène Houssaye, comme le sont les poètes, de par les beautés radieuses de l'Évangile; il croyait à son àme immortelle plus encore qu'à son œuvre, mais il aimait les combats de l'esprit coiJle que coûte; voilà pourquoi il plaidait le pour et le contre avec la même éloquence.

Aussi, en parlant de Rolla, et à propos de l'apostrophe à Voltaire, Monlégut a eu raison de déclarer que c'est une page d'une émouvante grandeur, d'une haute portée religieuse et d'un caractère prophétique.

Jusqu'à la fin, le souvenir de sœur Marceline,, qui le soigna pendant plusieurs crises, lui resta très cher, et il s'éteignit doucement, sans une plainte, après s'être écrié : • Dormir! Enfin! je vais dormir! •

Ses doctrines philosophiques offrent au penseur un vasie •hamp d'exploration.

Dans une thèse extrêmement intéressante soutenue en 100:î, M. Canat a étudié sous une de ses formes le mal du siècle, le sentiment de la solitude morale au xix' siècle.

Dans son enquête qui porte sur la plupart des grands écrivains de cette époque, ce sentiment iui appaidil comme un

ALFRED DE MUSSET XXlX

frisson bien moderne et, pour ainsi dire, le fond même de notre m'-ianr.olie. Toutes ces âmes ennuyées et désolées nous disent que l'àme, quoiqu'elle fasse, ne peut briser sa solitude. Nous sommes empoisonnés de romantisme; il n'est pas d expérience intellectuelle ou sentimentale qui n'ait plus ou moins abouti à l'isolement. Il s'est trouvé que la même génération, à peu près. a connu toutes les formes de la solitude, l'exil dans la société et dans l'humanité, l'indilTerence de la nature, l'éloignement des sexe?, « l'absence • de Dieu, et, pour finir, la ruine de la vie intérieure dans le néant de l'ennui ou dans la complexité des émotions. Je ne vois pas de crise comparable à celle-là dans l'hisloire des sociétés modernes :

— Il est surprenant, observe .M. Canat, de rencontrer Alfred de Musset parmi les grands solitaires du siècle. Sa vie, comme d'ailleurs sa philosophie de l'amour, auraient dû le préserver de l'isolement.

On le voit d'abord gaspiller dans les plaisirs son insouciante jeunesse : au moment où il commence à s'en dégoûter, il trouve sur son chemin un amour passionné pour emplir son cœur puis, quand vient la crise, avec le mépris de la femme et aussi de lui-même, il a le bonheur d'être à demi consolé par cette croyance que le souvenir est plus doux que la passion et que le bonheur de la vie n'est pas d'aimer, mais d'avoir aimé.

... Au reste, il n'y a dans sa soulfrance aucune sympathie pour les hommes dont il ne se soucie pas. Ce qu'il déplore, c'est moins l'impossibilité oii il est de communiquer avec les hommes que son ennui de trop se coniiailre et de retrouver en lui, à chaque examen de conscience, la monotonie des mêmes sentiments ou des mêmes idées.

Il serait heureux, si, comme son héros Fanlasio, il pouvait sortir de sa peau pendant une heure ou deux, être ce monsieur qui passe et qui a dans la tète un millier d'idées qui lui sont absolument étrangères.

Cette forme, d'ailleurs tout égoïste de solitude morale, a plus ou moins pénétré l'àme des enfants du siècle et des romantiques à qui Flaubert avait voué une haine féroce, ne leur pardonnant pas d'avoir immolé l'art à la passion, « à l'HHHàmour avec toutes sortes d"H », comme il disait dans sesJT)viales, mais un peu grosses plaisanteries.

Cependant Musset a écrit : « Il n'y a pas d'art, il n'y a que des hommes ». Le réaliste Flaubert aurait dû tout lui pardonner pour cette déclaration.

L'hommage qu'on rend au poète est unanime aujourd'hui. Tout ce qui lui louche, n'avait pas hésité à dire déjà Dumas fils, nous est devenu doux et cher comme la pâleur du saule à l'ombre duquel il dort, nous sommes tous d'accord « pour aimer cette àme si tendre et glorifier ce génie si pur »!

Mais le jugement le meilleur qu'on ail porté sur celui que Henri Heine a appelé le plus grand poète des temps modernes, est le jugement de Taine : « On ne Ta pas admiré, on l'a aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il s'abandonnait, il se donnait; il avait les dernières des vertus qui nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la jeunesse... Il n'a jamais menti, il a dit ce qu'il sentait, comme il le sentait; il a pensé tout haut. •

« Idéal charmant, dit de son côté Barbey d'Aurevilly, éternellement jeune et frais; même sous les bri*ilures des passions qui consument, on dirait un lilas foudroyé. »

Cet ensemble de jugements que nous avons soigneusement groupés, encadrés dans les détails biographiques nous montrent Alfred de Musset tout entier. L'homme et le poète apparaissent dans le même portrait; l'un avec toutes ses faiblesses, l'autre avec toute sa grandeur.

Il y a plus d'un homme dans cet homme si richement doué : un écrivain du xviii' siècle, non pas un dandy, mais un Français très Français par son génie fait de hardiesse, de distinction, de clarté, par son brillant esprit, son intarissable verve, Parisien par sa naissance, par son élégance et sa grâce.

Enfin, sur la juste remarque d'Emile Faguet, il y a un autre Musset, le seul qui a forcé l'admiration de tous et qui s'est placé dans le chœur sacré des grands poètes immortels : >< C'est celui qu'un grand amour et qu'une grande douleur ont révélé à lui-même et ont élevé jusqu'où il était capable d'aller, sans doute, mais où personne, et non pas même lui, n'aurait cru qu'il pouvait monter ».

Il n'y a pas dans notre langue de plus beaux poèmes d'amour que les Nuits. Le Musset des Élégies, de la Lettre à Lamartine, de VEsjioif en Dieu, n'imite plus personne, c'est un poète qui, exclusivement, sent et soiilTre et n'exprime que ce qu'il y a de plus profond dans son sentiment et de plus tragique dans sa douleur, avec ces mouvements furtifs de fugitive espérance qui sont encore, parce qu'on les sent moins qu'éphémères et trompeurs cl vains, ce qu'il y a de plus douloureux dans la douleur.

« Ce Musset-là n'a plus d'attitude, n'a plus d'aiïectation, n'a plus de souvenirs de ses lectures, n'a plus d'esprit et aurait horreur d'en avoir. Il voudrait que ses vers fussent « de purs sangloLs », et, en effet, autant que la chose écrite peut donner la sensation d'un cri i^ui pari du fond de l'âme, les vers du Musset élégiaque sont des gémissements et des sanglots. La poésie toute pure, c'est un gémissement qui est devenu de la musique. Personne plus que Musset n'a répondu à celle définition ou plutôt ne l'inspire.

«Les poèmes élégiaqnes de Musset peuvent et doivent être mig à côté du Lac de Lamartine et des Pauca mxa de Victor Hugo; et, encore, quoiqu'il n'y ail rien au-dessus des Pnura masa, on

Page 1