CHANT DEUXIÈME
Qu'est-ce que l'amour? L'échange de deui fantaisies et le contact de deux épidémies. Chamfort.
Eh bien! en vérité, les sots auront beau dire. Quand on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire. Si c'est un passe-temps pour se désennuyer, Il vaut bien la bouillotte; et si c'est un métier, Peut-être qu'après tout ce n'en est pas un pire Que fille entretenue, avocat ou portier.
J'aime surtout les vers, cette langue immortelle.
C'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas;
Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle
Que les sols d'aucun temps n'en ont pu faire cas,
Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle,
Que le monde l'entend, et ne la parle pas.
Et bien! sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse Mettre votre scalpel dans un couteau de bois; Vous qui cherchez l'auteur à de certains endroits. Comme un amant heureux cherche dans son ivresse. Sur un billet d'amour les pleurs de sa maîtresse, Et rêve, en le lisant, au doux son de sa voix;
Sachez-le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, — c'est le cœur qui se fond; C'est le cœur qui s'étend, se découvre et respire, Comme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous footl
Qu'importe leur valeur? La muse est toujours belle, Même pour l'insensé, même pour l'impuissant; Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle Mordez et croassez, corbeaux, battez de l'aile; Le poète est au ciel, et lorsqu'en vous poussant Il vous y fait monter, c'est qu'il en redescend.
Allez, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille, Essoufflez-vous à faire un bœuf d'une grenouille. Avant de lire un livre, et de dire : « J'y crois! » Analysez la plaie, et fourrez-y les doigts; Il faudra de tout temps que l'incrédule y fouille, Pour savoir si son Christ est monté sur la croix.
Eh ! depuis quand un livre est-il donc autre chose Que le rêve d'un jour qu'on raconte un instant; Un oiseau qui gazouille et s'envole; — une rose Qu'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant; Un ami qu'on aborde, avec lequel on cause. Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?
Aujourd'hui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici. Va-t-on le maltraiter et lui chercher querelle? Est ce sa faute, à lui, si je l'écris ainsi? Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle. Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.
Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.
Il faut être ignorant comme un maître d'école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous.
C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Ah! pauvre Laforêt qui ne savais pas lire, Quels vigoureux soufflets ton nom seul a do'nnés
Au peuple travailleur des discuteurs damnés 1 Molière t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire. Quel mépris des humains dans le simple et gros rire Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés!
Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alceste; Si je les avais faits, je te les aurais lus. L'esprit et les bons mots auraient été perdus; Mais les meilleurs accords de l'instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J'aurais dit aux bavards du siècle : « A vous le reste ».
Pourquoi donc les amants veillent-ils nuit et jour? Pourquoi donc le poète aime-t-il sa souffrance? Que demandent-ils donc tous les deux en retour? Une larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense; Voilà pour eux le ciel, la gloire et l'éloquence, Et par là le génie est semblable à l'amour.
Mon premier chant est fait. — Je viens de le relire J'ai bien mal expliqu*^ ce que je voulais dire; Je n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit Si j'avais fait un plan une heure avant d'écrirej Je crève de dégoût, de rage et de dépit. Je crois en vérité que j'ai fait de l'esprit.
Deux sortes de roués existent sur la terre; L'un beau comme Satan, froid comme la glace Hautain, audacieux, [)lein d'imitation, Ne laissant palpiter sur son cœur solitaire Que l'écorce d'un homme et de la passion Faisant un manteau d'or à son ambitioa;
Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même,
Et, pour s'aimer toujours, voulant toujours qu'on l'aime;
Regardant au soleil son ombre se mouvoir ;
Dès qu'une source est pure, et que l'on peut s'y voir, Venant comme Narcisse y penclier son front blême. Et chercher la douleur pour s'en faire un miroir.
Son idéal, c'est lui. — Quoi qu'il dise ou qu'il fasse.
Il se regarde vivre, et s'écoute parler.
Car il faut que demain on dise, quand il passe :
« Cet homme que voilà, c'est Robert Lovelace. »
Autour de ce mot-là le monde peut rouler;
Il est l'axe du monde, et lui permet d'aller.