‹ Œuvres illustrées; de seize dessins originaux de Bida, de portraits de Musset (volume 2)Chapitre 73 sur 130 · XV II · texte numérisé non relu

XV II

Avec lui ni procès, ni crainte, ni scandale. Il jette un drap mouillé sur son père qui râle. Il rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied. Un amant plus sincère, à la main plus loyale, Peut serrer une main trop fort, et l'elTrayer; Mais lui, n'ayez pas peur de lui, c'est son métier.

Qui pourrait se vanter d'avoir surpris son âme? L'étude de sa vie est d'en cacher le fond.... On en parle, — on en pleure, — on en rit, — qu'en voit-on î Quelques duels oubliés, quelques soupirs de femme, Quelque joyau de prix sur une épaule infâme, Quelque croix de bois noir sur un tombeau sans nom.

Mais comme tout se tait dès qu'il vient à paraître!

Clarisse l'aperçoit, et commence à souffrir.

Comme il est beau! brillant! comme il s'annonce en maitre-

Si Clarisse s'indigne et tarde à consentir,

Il dira qu'il se tue. — Il se tuera peut-être; —

Mais Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.

C'est le roué sans cœur, le spectre à double face, A la patte de tigre, aux serres de vautour, Le roué sérieux qui n'eut jamais d'amour; Méprisant la douleur comme la populace; Disant au genre humain de lui laisser son jour, — Et qui serait César, s'il n'était Lovelace.

Ne lui demandez pas s'il est heureux ou non : Il n'en sait rien lui-même, il est ce qu'il doit être. Il meurt silencieux, tel que Dieu l'a fait naître. L'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être Que le roi des forêts; mais le lion répond Qu'il n'est pas antilope, et qu'il a nom : lion.

Voilà l'homme d'un siècle, et l'étoile polaire, Sur qui les écoliers fixent leurs yeux ardents ; L'homme dont Robertson fera le commentaire, Qui donnera sa vie à lire à nos enfants. Ses crimes noirciront un large bréviaire, Qui brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.

Quant au roué français, au don Juan ordinaire, Ivre, riche, joyeux, raillant l'homme de pierre. Ne demandant partout qu'à trouver le vin bon, Bernant monsieur Dimanche, et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon, C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.

Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique. Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'HolTmann a vu passer, au son de la musique. Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n'a point achevé. Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.

Un jeune homme est assis au bord d'une prairie,

Pensif comme l'amour, beau comme le génie;

Sa maîtresse enivrée est prête à s'endormir.

Il vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir;

Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie,

Tombé, comme le Christ, pour aimer et soufTrir.

Le voilà se noyant dans des larmes de femme, Devant cette nature aussi belle que lui;

Pressant le monde entier sur son cœur qui se pâme, Faible, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui; Et ne le cachant pas, et suspendant son âme, Comme un luth éolien, aux lèvres de la nuit.

Le voilà demandant pourquoi son cœur soupire Jurant, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien, Caressant sa maîtresse, et des sons de sa lyre Égayant son sommeil comme un ange gardien; Tendant sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien.

Le voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France, Déjà riche à vingt ans comme un enfouisseur : Portant sur la nature un cœur plein d'espérance. Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleui'; Si candide et si frais que l'ange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son cœur.

Le voilà, regardez, devinez-lui sa vie.

Quel sort peut-on prédire'à cet enfant du ciel?

L'amour en l'approchant jure d'être éternel;

Le hasard pense à lui ; — la sainte poésie

Retourne en souriant sa coupe d'ambroisie

Sur ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.

Ce palais, c'est le sien; — le cerf et la campagne

Sont à lui; — la forêt, le fleuve et la montagne

Oat retenu son nom en écoutant l'écho.

C'est à lui le village, et le pâle troupeau ■

Des moines. — Quand il passe et traverse un hameau,

Le bon ange du lieu se lève et l'accompagne.

Quatre filles de prince ont demandé sa main. Sachez que s'il voulait la reine pour maîtresse, - Et trois palais de plus, il les aurait demain:

Qu'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse, Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.

Eh bien! cet homme-là vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers autour d'un poêle assis; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils; Vous le verrez un jour tremblant et les yeux ternes, Venir dans son manteau dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.

Vous le verrez sauter sur l'échelle dorée, Pour courir dans un bouge au sortir d'un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée, Avant qu'à son balcon done Elvire éplorée, Dans la profonde nuit croyant encor le voir, Ait cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.

Vous le verrez, laquais pour une chambrière, Cachant sous ses habits son valet grelottant; Vous le verrez, tranquille et froid comme une pierre, Pousser dans les ruisseaux le cadavre d'un père. Et laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant.

Que direz-vous alors? Ah! vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce cœur vaste et hautain. Que c'est quelque Lara qui se sent méconnaître, Que l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être, Et qui, s'apercevant qu'il le serait en vain, Rend haine contre haine, et dédain pour dédain.

Eh bien! vous vous trompez. — Jamais personne au mondt N"a pensé moins que lui qu'il était oublié. Jamais il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde; Jamais il n'a senti l'inconstance de Tonde, Et jamais il n'a vu se dresser sous son pié Le vivace serpent de la fausse amitié

Que dis-je? tel qu'il est, le monde l'aime encore; Il n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang. Devant Dieu, devant tous, il s'assoit à son banc. Ce qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore; On connaît son génie, on l'admire, on l'honore; Seulement voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.

Oui, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète, Ce nom mystérieux que tout l'univers prend. Dont chacun vient parler, et que nul ne comprend, Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête, Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

Insensé que je suis! que fais-je ici moi-mêmel Était-ce donc mon tour de leur parler de toi, Grande ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqu'à moi? C'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème, Pas un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi je t'aime Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi.

Oh! qui me jettera sur mon coursier rapide!

Oh! qui me prêtera le manteau voyageur,

Pour te suivre en pleurant, candide corrupteur I

Qui me déroulera celle liste homicide.

Cette liste d'amour si remplie et si vide,

Et que ta main peuplait des oublis de ton cœur.

Trois mille noms charmants! trois mille noms de femme

Pas un qu'avec des pleurs tu n'aies balbutié!

Et ce foyer d'amour qui dévorait ton âme,

Qui lorsque tu mourus, de tes veines de flamme

Remonta dans le ciel comme un ange oublié,

De ces trois mille amours pas un qui l'ait noyél

Elles t'aimaient pourtant, ces filles insensées Que sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour;

Le vent qui t'emportait les avait traversées; Elles t'aimaient, dont Juan, ces pauvres délaissées Qui couvraient de baisers l'ombre de ton amour. Qui te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour!

Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais- tu d'elles? Ah! massacre et malheur! tu les aimais aussi. Toi! croyant toujoux's voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles, Te disant chaque soir : « Peut-être le voici », Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsil

Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine, Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu, La femme de ton âme et de ton premier vœu! Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine. Et fouillant dans le cœur d'une hétacombe humaine, Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu.

XLY

Et que voulais-tu donc? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encor tout bas. Le sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde Ils savent compter l'heure, et que leur terre est rondo. Ils marchent dans le ciel sur le bout d'un compas, Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas.

€ Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, Qui seule eût mis la main au frein de son coursier? Qu'il appelait toujours et qui n'est pas venue? Où l'avait-il trouvée? où l'avait-il perdue? Et quel nœud si puissant avait su les lier. Que, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oubliert

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