EMMELINE. — LES DEUX MAITRESSES
Le sujet qu'il se proposait d'abord de développer, pour composer le volume, était celui d'Emmeline.
Emmeline est une petite bourgeoise extrêmement riche, Mlle Duval, librement élevée, rieuse, primesaulière, pleine d'esprit et de coeur, qui épouse par amour un gentilhomme sans fortune, plus âgé qu'elle, un officier, M. le comte de Marsan. Celui-ci dans une partie de chasse a arrêté le cheval d'Emmeline qui s'emportait. L'union fut d'abord heureuse. Forcé de s'éloigner quelque temps, le comte confie sa femme à sa tante, la marquise d'Ennery, cervelle à l'envers, ayant eu beaucoup d'aventures et s'amusant à les conter à sa nièce qu'elle ne parvient pas à pervertir. Celle-ci évince sans hésitation un beau soupirant, et pour donner un aliment à son besoin d'action, Mme de Marsan groupe autour d'elle dans son hôtel parisien une réunion de gens d'esprit parmi lesquels se trouve un jeune homme, Gilbert, vers qui l'attire une communauté parfaite de goûts, des impressions semblables, une même passion pour la musique. Gilbert se sentant compris risque une déclaration en vers que l'on a lue dans les Poésies de Musset :
Si je vous le disais pourtant que je vous aime.
Emmeline isolée, négligée par son mari, succombe à son amour. Le comte de Marsan s'en aperçoit vite, et annonce à sa femme l'intention de la quitter, ne voulant pas profiter de sa fortune en semblable circonstance. Cette grandeur d'àme excite le remords de la comtesse et les deux amants tristement se séparent.
Tout différent est le sujet de la fantaisie psychologique intitulée les Deux Maîtresses. .
L'auteur commence ainsi son étude :
— Croyez-vous, Madame, qu'il soit possible d'être amoureux de deux personnes à la fois? Si pareille question m'était faite je répondrais que je n'en crois rien. C'est pourtant ce qui est arrivé à un de mes amis, dont je vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-même.
En général, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour on a d'abord recours aux contrastes. L'une était grande, l'autre petite; l'une avait quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux femmes qui ne se ressemblent ni d'âge, ni de figure, ni de caractère peuvent inspirer deux passions différentes. Je n'ai pas ce prétexte pour m'aider ici, car les deux femmes dont il s'agit se ressemblaient au contraire un peu. L'une était mariée, il est vrai, et l'autre très pauvie; mais
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elles avaient presque le même âge, et elles étaient toutes deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni sœurs, ni cousines, il y avait entre elles un air de famille : de grands yeux noirs, même finesse de taille; c'étaient deux ménechmes femelles.
Valentin le héros de l'aventure avait en lui pour ainsi dire deux personnages différents. Il dédoublait à sa façon, sa personnalité. Sa double aventure avec Mme de Parnes, la grande dame, et Mme Delaunay, la veuve pauvre, rappelle Faublas, plus que don Juan. Elle est sans grandeur. Il courtise l'une et l'autre parce qu'il est inoccupé, comme un chasseur qui veut ajouter deux victimes à son tableau. Il use de subterfuges un peu puérils : un portrait qui ressemble aux deux héroïnes et qu'il oublie chez l'une et chez l'autre. A l'aide d'un mouchoir dérobé à chacune d'elles, il excite leur mutuelle jalousie; il trouve à l'une trop de naïveté et à l'autre trop peu d'orgueil et d'esprit.
Il ne cesse de peindre les deux intérieurs dont la variété l'enchante.
Il est chez la marquise.
L'heure du souper arrive; un jeune officier rougit de plaisir en présentant sa main à la marquise; on l'entoure, on la suit, chacun veut s'en approcher et brigue la faveur d'un mot tombé de ses lèvres; c'est alors qu'elle passe près de Valentin et lui dit à l'oreille : A demain. Que de jouissance dans un mot pareil! Demain cependant, à la nuit tombante, le jeune homme monte à tâtons un escalier sans lumière; il arrive à grand'peine au troisième étage, et frappe doucement à une petite porte; elle s'est ouverte, il entre; Mme Delaunay, devant sa table, travaillait seule en l'attendant; il s'asseoit près d'elle; elle le regarde, lui prend la main et lui dit qu'elle le remercie de l'aimer encore. Une seule lampe éclaire faiblement la modeste chambrette, mais sous cette lampe est un visage ami, tranquille et bienveillant; il n'y a plus là ni témoins empressés, ni admiration, ni triomphe. Mais Valentin fait plus que de ne pas regretter le monde, il l'oublie; la vieille mère arrive, s'asseoit dans sa bergère, et il faut écouter jusqu'à dix heures les histoires du temps passé, caresser le petit chien qui gronde, rallumer la lampe qui s'éteint. Quelquefois c'est un roman nouveau qu'il faut avoir le courage de lire; Valentin laisse tomber le livre pour effleurer en le ramassant le petit pied de sa maîtresse; quelquefois c'est un piquet à deux sous la fiche qu'il faut faire avec la bonne dame, et avoir soin de n'avoir pas trop beau jeu. En sortant de 'à, le jeune homme revient à pied; il a soupe hier avec du vin de Champagne, en fredonnant une contredanse; il soupe ce soir avec une tasse de lait, en faisant juelques vers pour son amie. Pendant ce temps-là, la marquise ist furieuse qu'on lui ait manqué de parole; un grand laquais poudré apporte un billet plein de tendres reproches et sentant le musc; le billot est décacheté, la fenétr^ ouverte, le temps est
(Dessin original de Bida.) « ...M"" Delaunay faisait de la tapisserie. Depuis un mois, Valentin l'avait vue travailler à un ouvrage do ce genre. »