‹ Œuvres illustrées de Victor HugoChapitre 130 sur 309 · TRAVERSÉS DU DÉSERT PK.^DAKT LA NUIT · texte numérisé non relu

TRAVERSÉS DU DÉSERT PK.^DAKT LA NUIT

C Je me plonge dans les anfractuosités des précipices, dans des soiîludeâ où sifflent les djinns et les gouls.

c Par une nuit sombre, dans une effusion de ténèbres, Î6 marchais, et mes compagnons flottaient comme des branches, par l'efiét du sommeil.

c C'était une obscurité vaste comme la mer, horrible, au sein 4e laquelle le guide s'égarait; qui retentit des cris du hibou, oà périt le voyageur efflrayé.

niaiAKT LK JOOE.

c On entendait le vent gémir dans les profondeurs des précipices.

< Et nous marchions A l'heore de midi, traversant les souffles brûlants et empestés qui mettent en fusion les Qbres du œrvean.

< Ma chamelle était rapide comme le kaiha (5) qui traverse le désert,

c Qui y vient chercher de Teau, et se jette sur une source dont on n*a jamais approché, tant elle est entourée de solitudes imjpénétrables.

« De même je m'enfonce dans une plaine poussiéreuse, dont le sable agité ressemble à un vêtement rayé (4).

« Je me plonge dans l'abime des vapeurs dans lesquelles les bornes (5) ressemblent A des pécheurs assis sur des écueils au bord de la mer.

(i) Son cou est fumant.

(2) Ceci est dans les moeurs : on dresse un trépied dans le désert pour faire la cuisine.

(5) Oiseau du désert qui Tole d'instinct A tontes les sources d'eao.

(4) Cette bcUe et pittoresque expression a été traduite par l'auteur dans cette strophe de Maxeppa :

Et si l'infortnné, dont la tête se brise, Se débat, le cheval qui devance la brise.

D'un bond plus effrayiS S'enfonce an désert vaste, aride, infranchissable, Qui devant eu s'étend avec ses plis de sable,

Gomme un manteau rayé.

(5) Qui indiquent les chemins.

c Ma chamelle passait où il n*y avait pas de route, où il n*y avait pas d'habitants.

c Et elle faisait voler la poussière, car elle passait comme la flèche lorsqu'elle luit Tare qui la lance au loin.»

Ces deux tableaux sont à*Omaïah hen AledXy pojle de la tribu poétique des Hudeilites, qui habitait au couchant de la Mecque.

Voici un fragment, plus ancien encore, admirable de

Srofondeur et de mélancolie : c'est beau autrement que ob et Homère, mais c'est aussi beau.

c La fortune m'a fait descendre d'une montagne élevée dans une vallée profonde;

« La fortune m'avait élevé par la profusion de ses richesses ; à présent je n'ai d'autre bien que l'honneur.

< Le sort me fiait pleurer aujourd'hui : combien il m'a fait sourire autrefois '

< Si ce n'étaient des Ûlles à moi, faibles et tendres comme le duvet des petits kathas j1),

« Certes, j'aimerais à être agite de long en large sur la terre ;

« Mais nos enfants sont comme nos entrailles, nous en avons besoin.

cMes enfants I si le vent soufflait sur l'un d'eux, mes yeux resteraient fixes. »

REKCORTRB DBS TRIBUS.

« lisse précipitèrent avec violence sur la tribu, et dispersèrent l'avant-garde comme un troupeau d*ânes sauvages ; mais ils rencontrèrent un nuage plein de grêle (2).

8 Les lances, en se plongeant dans le sang, renaaienl un son humide comme ceuii de la pluie qui tombe dans la pluie (5); les épées, en frappant, rendaient un son sec comme quand on fend du bois.

^ « Les arcs rendaient des sifflements confus comme ceux d'un vent du Sud qui pousse unn eau glacée.

« On eût dit que les combattants étaient sous un nuage d'été qui s'épure en versant sa pluie, tandis que de petites nuées amoncelées lancent leurs éclairs. »

Le morceau suivant, qui est deRabiahben alKouden, nous semble remarquable par le désordre lyrique des idées. Il est curieux de voir de quelle façon les images s'engendrent une à une dans le cerveau du poète, et de retrouver Pindare sous la tente de l'Arabe.

< Tous les soirs suis-je donc condamné à être poursuivi de l'ombre de Chemma? Quoiqu'elle ait éloigné de moi sa demeure, causera- 1 -elle mon insomnie?

c A l'heure de la nuit je vois de son côté s'élever vers la contrée de Riân un éclair vacillant qui vibre.

« Je veille pour le regarder : il ressemble à la lampe de l'ennemi, brillant dans une citadelle bien formée; inaccessible.

c 0 mère d'Omar! c'est une tour que redoute le vil poltron ; sa tète se lève comme une pointe aiguë.

« Les petits nuages blancs s'arrêtent sur son sommet ; on dirait les fragments de toile que tend un tisserand.

€ J'y ai monté : les étoiles enlacées comme un filet la touchaient : j'y ai atteint avant que l'aurore fût complète.

« Les étoiles tendant vers le «ouchant semblaient ces blanches vaches sauvages qui s'enfuient du bord de l'étang où elles s'abreuvaient.

« J'avais un arc jaune que la main aimait toucher; mais moi seul l'avais touché; comme une femme chaste, nul ne Tavait tenu que moi.

(1) Oiseaux du désert.

(2) Le poêle ne fe serait point borné k dire un nuage dans ce cas : nn nuage est bienfaisant pour des Arabes. Ma» il dit un nuage fUin à» grêU, malfaisant.

(5) La langue française n'a pas de mot pour rendre ce bruit de 1 eau qui tombe dans Teau : les Anglais ont une eipression parfaite, êpl<uh. Le mot arabe est bien imîutif aussi, ghachgkwihd

NOTES

c J*étendis sur mon arme mon vêtement qui Ta protégée toute la nuit contre la plaie qnl s'entrelaçait dans Tair.

c Le chemin qni conduit au château est uni comme le front d'une éponse, et je ne m'aperçus pas de sa longueur.

c Les rangs de pierres qui le bordent sont comme les deux os qui s'élèvent de chaque côlé de la tète (1 ).

Les extraits qu'on va lire sont du Bamasay et sont inédits, en France du moins, car une édition de ce ([rand recueil s'imprime en Allemagne avec une version latme.

Kotri ben al Fedjat el Mazeni dit :

« Au jour de la mêlée, aucun de vous n'a été détourné par les nombreux dangers de mort.

a II semblait que j étais le but des lances (2), tant il m'en venait de la droite et de devant moi !

« Tant ce qui coulait de mon sang et du sanqqueje faisais couler colora ma selle et le mors do mou cht'val.

c Et je revins ; j'avais frappé; car je suis comme le cheval de deux ans qui a toute sa croissance; je suis comme ce cheval de cinq ans qui a toutes ses dents. »

Chemidher el Islami, du temps de l'Islam, dit : (Après avoir tué celui qui avait tué son frère par surprise.)

c Enfants de mon oncle ! ne me parlez plus de poésie, après l'avoir enterrée dans le désert de Ghomeîr (5).

c Nous ne sommes pas comme vous, qui attaquez sans iiruit ; nous faisons face à la violence, el nous jugeons en cadiê.

« Nais nos arrêts contre vous, ce sont les épées, et nous sommes contents quand les épces le sont (4).

« J'ai souffert de voir la guerre s'étendre entre nous et vous, enfants de mon oncle! c'est cependant une chose naturelle.

Du temps de l'Islam, Oueddak ben Tsomeîl el Hazeni dit:

(La tribu de Mazen, dont faisait partie le poète, possédait prés de Batrah un puits nommé Safouan. U» Benou Schéihan le lui disputèrent. Tel est lie sqjet.)

< Doucement, Benou Schéihan, ceux qui nous menacent parmi vous rencontreront demain une bonne cavalerie près de Safouan,

c Des chevaux choisis que n'intimide point le bruit du combat quand l'étroit champ de bataille se rapproche,

c El des hommes intrépides dans la mêlée; ils s'y jettent, et chacun de leurs pas porte une épée d'Témen, aux deux tranchants affilés.

f Ils sont superbes, vêtus de cuirasses; ils ont des coups à porter pour toutes les blessures.

c V(»us les rencontrerez, et vous reconnaitrei des gens patients dans le malheur.

c Quand on les appelle au secours, ils sont toujours prêts, et ne demanaent point pour quelle guerre ou en ; quel lieu. »

Salma ben leiid al Djoft sur la mort d'un frère :

c Je dis à mon âme, dans la solitude, et je la blâme : ^ Est-ce là de la constance et de la fermeté? c Est-ce que tu ne sais pas que depuis que je vis je n*ai

(1) Les tempes.

(2) L'anneau dans lequel on t'exerce à viser.

(3) Vous aves foi, vous vous êtes déshonorés, ou : vont aves enterré U poésie^ source de toute gloire.

(4) Quand elles sont ébréchées à force de frapper, dit le commenlateur; qu'importe le commentatear?

rencontré ee firére ({u'an moment où le tombeau s'est ouvert entre lui et moi?

c Je semblais comme la mort, é cette séparation d'une nuit, et quelle séparation que ccdle qni ne doit cesser qu'au jour du ju^ment !

c Ce qui calmait ma douleur, c'était de penser qu'un jour ie le suivrais, quelque douce que soit la vie!

< C'était un jeûna homme vaillant, qui donnail à l'épée son du dans le combat.

c Quand il était riche, il se rapprochait de son ami; il s'en éloignait quand il était pauvre. »

€ Que Dieu ait pitié de Modrek, au jour du compte et de la réunion des martjrs(l) !

c Bon Nodrek , il regardait son compagnon de route comme un voisin, même quand ses provisions de voyoge ballottaient dans le sac. — Auteur inconnu. — *

Rita, fille d'Asem, dit :

« Je me suis arrêtée devant les tentes de ma tribu, et la douleur et les soupirs des pleureuses m'ont fait verser des larmes.

< Gomme des épées du Hind, ils couraient s'abreuver de mort dans le cnamp de bataille.

c Ces cavaliers étaient les gardiens des tentes de la mort, et leurs lances étaient croisées comme les branches dans une forêt. »

Abd-ebn-al-Tebib dit :

< La paix de Dieu soit sur Keis-ben-Asem, et sa miséricorde !

< La mort de Keîs ne fut point la mort d'un seul, mais l'écroulement de l'édifice d'un peuple. »

Ces Quatre derniers morceaux sont tirés de la seconde

Sarlie au Batnasa : cette seconde partie a pour titre : 'ecHon des chatUs de mort.

Les morceaux qui suivent sont extraits du divan de la tribu de Ilodeik

c Taahatà Cherrdn (un des héros du désert) et deux de ses compagnons rencontrèrent Barik : celui-ci s'éloigna d'eux, monta sur un rocher, ensuite il répandit ses flèches à terre. — Oh! l'un de vous, dit-il, sera mort le premier, un autre le suivra, et quant au troisième, je le secouerai comme le vent fait de la poussière. Et Barik fil là-dessus ces vers :

c C'était dans le pays de Thabit (2), et ses deux compagnons le suivaient!

< Il excitait ses compagnons, et je dis : — Doucement ! la mort vient à celui qui vient à elle.

c Et je montrais mon carquois, dans lequel il y avait des flècnes longues et qui, comme le feu, avaient des pointes brillantes.

c — Il y en aura de vous un de mort avant moi; je fais gréce au plus vil des trois pour annoncer votre mort !...

< L'un suivra l'autre; quant au troisième et à moi, nous ferons comme un tourbillon de poussière...

c Thabit regarda le monticule qui le dominait, et sV dirigea pour l'atteindre.

€ Il dit : A lui et à vous deux! — J'ai passé contre la mort, enfin je l'ai laissée le tendon oonpé (impuissante), ji

La fin de ce poème est un peu obscure; c'est le défaut de toute haute poésie, et surtout de toute poésie spéciale et primitive.

(i)Denslam.

(2) Nom de Taabalè Gherrln.

LES ORIENTALES

rftàGKKiiTS.

d'hommes inconnus, fleurs du désert dont il ne reste que le parfum, dit :

c Tu as loué L^la en rimes (^m, par leur enchaînement, donnent Fidée d'une étorfc rayée d'Yémen.

c Est-ce que les grasses el pesantes queues de brebis, mangées avec le lait ai^re, sont comme le lait doux et crémeux des chamelles paissant des herbes douces, mangées avec la bosse délicate du chameau?

c Est<e que l'odeur du gjenévrier et de l'ècre cheîh (1 ) ressemble i l'odeur de la violette sauvage {khoiama), ou au frais parfum de la giroflée?

« On dirait que tu ne connais d'autre femme qu'Oinm Nafi.

< On dirait que tu ne vois pas H'autre ooibre dont les hommes puissent désirer le frais, que son ombre, et aucune beauté sans elle.

c Est-ce qu'Omm Naufel nous a reveillés pour partir dans la nuit? Aise et bonheur au voyageur nocturne qui hâte le pas !

c Elle nous a réveillés, comme dans le désert sablonneux d*Alidj Omaya a tiré du sommeil ceux de la tribu de Ma^jdel :

c Elles s'avancent toutes deux la nuit, de peur que les chameaux fatigués ne les laissent dans l'embarras.

€ J'ai vu, et mes compagnons l'ont vu aussi, le feu de Oueddan, sur une éminence. C'était un bon feu, un feu bien flambant.

< Quand ce feu languit, étouffé par la brume, tout à coup on le voit se ranimer en couronne de flammes.

c J'ai dit à mes compagnons : Suivez-moi, et ils descendirent de leurs chevaux bons coureurs, sveltes.

c Nous nous reposâmes un court instant comme le katha, et les chamelles rapides aux jambes écartées nous emportèrent. »

Il y a encore de Tobscurité dans ces fragments, mais il nous semble que la grâce et le sublime percent au travers.

< Quand je vis les premiers ennemis paraître à travert les tamarins et les arbres épineux de la vallée,

c Je pris mon manteau sans me tourner vers personne; je baissais l'homme comme le liait le chameau à qui on vient de percer les narines (1).

Voici le début d'un poème composé par Schanfari, poète de la tribu d'Aied et coureur de profession x

« Enfants de ma mère, montez sur vos chameaux; moi, je me dirige vers d'autres gens que vous.

8 Les choses du voyage sont prêtes, la lune brille, les chameaux sont sanglés et sellés.

« 11 est sur la terre un lieu où l'on ne craint point la haine, un refuge contre le mal.

« Par ma vie! la terre n'e^t jamais étroite pour l'homme sage qui sait marcher la nuit vers l'objet de ses désirs, ou loin de l'objet de ses craintes.

a J'aurai d'autres compagnons que vous; un loup endurci à la course, un léopard leste : avec eux on ne craint point de voir son secret trahi,

< Tous sont braves, repoussent l'insulte, cl moi, comme eux, je m'élance sur l'ennemi à la première attaque! »

Quel ton de grandeur, de tristesse et de fierté dans ce début ! Tel est le caractère général de ces poèmes de cent vers au plus que les Arabes nomment Cassideh,

Un autre poète du divan de BocMeri, recueil de poésies

(1) Herbe qui sert à tanner.

Des Arabes aux Persatis la transition est brusque*, c'est comme une nation de femmes après un peuple diiommes. Il est curieux de trouver à côte de ce aue le génie a de

f»lus simple, de plus mâle, de plus rude, l'esprit, rien que 'esprit, avec tous ses rafBnements, toutes ses manières efféminées. La barbarie primitive, la dernière corruption, l'enfance de l'art et la décrépitude. C'est le commencement et la fin de la poésie qui se louchent. Au reste, il y a beaucoup d'analoffie entre la poésie persane et la poésie italienne. Des deux parts, madrigaux, concetti, fleurs et parfums. Peuples esclaves, poésies courtisanesques. Les Persans sont les Italiens de 1 Asie.

«HAXBL.

C Si ^e voyais cette enchanteresse dans mon aompdl, je lui ferais le sacrifice de mon esprit et de ma foi.

c Si un instant je pouvais placer mon front sous la plante de son pied,

c Je ne tournerais plus mon visage vers la terre.

c Si elle me disait : Ce pied est un esclave dans ma cour,

c Je placerais ce pied sur la neuvième sphère céleste.

« Oh ! ne dénoue pas ces tresses à l'odeur du jasmin ;

€ Ne fais pas honte aux parfums de la Chine.

« Oh! Bafi-Eddin, avec candeur et sincérité, fais de la poussière qu'elle foule le chemin de ton front.

— Rafi-Eddin. —

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